‹ HistoireChapitre 50 sur 134 · COMMISSIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

COMMISSIONS MILITAIRES

- — Ce n'est pas pour cela que vous êtes condamné. Cherchez bien.

— Je ne trouve rien.

— Quoi! vous n'avez pas été au café.^*

— Si! j'ai déjeuné.

— Vous n'avez pas cause .^

— Si. Peut-être.

— Vous n'avez pas ri.^

— J'ai peut-être ri.

— De qui.^ De quoi.'^

— De ce qui se passt. C'est vrai, j'ai eu tort de rire.

— En même temps vous parhez.^

— Oui.

— De qui.^

— Du président.

— Que disiez-vous-f*

— Parbleu, ce qu'on peut dire, qu'il avait manqué à son serment.

— Ensuite.^

— Qu'il n'avait pas le droit d'arrêter les représentants.

— Vous avez dit cela.'*

— Oui. Et j'ai ajouté qu'il n'avait pas le droit de tuer les gens sur le boulevard. . .

Ici le condamné s'interrompt et s'écrie :

— Et là-dessus on m'envoie à Cayenne!

Le juge regarde fixement le condamné et répond :

— Eh bien.?

Autre forme de la justice :

Trois individus quelconques, trois fonctionnaires destituables, un préfet, un soldat, un procureur, ayant pour conscience le coup de sonnette de Louis Bonaparte, s'asseyaient à une table, et jugeaient. Qui.? Vous, moi, nous, tout le monde. Pour quels crimes.? Ils inventaient les crimes. Au nom de quelles lois.? Ils inventaient les lois. Quelles peines appliquaient-ils.? Ils inventaient les peines. Connaissaient-ils l'accusé.? Non. L'entendaient-ils.'' Non. Le voyaient-ils .? Non. Quels avocats écoutaient-ils.? Aucun. Quels témoins interrogeaient-ils.? Aucun. Quel débat engageaient-ils.? Aucun. Quel pubHc appelaient-ils.? Aucun. Ainsi ni public, ni débat, ni défenseurs, ni témoins, des juges qui ne sont pas des magistrats, un jury où il n'y a pas de jurés, un tribunal qui n'est pas un tribunal, des délits imaginaires, des peines inventées, l'accusé absent, la loi absente^ de toutes ces choses qui ressemblent à un songe il sortit une réalité : la condamnation des innocents.

L'exil, le bannissement, la déportation, la ruine, la nostalgie, la mort, le désespoir de quarante mille familles.

C'est là ce que l'histoire appelle « les commissions mixtes ».

D'ordinaire les grands crimes d'État frappent les grandes têtes, et se contentent de cet écrasement j ils roulent comme des blocs, tout d'une pièce, et broient les hautes résistances; les victimes illustres leur suffisent. Mais le Deux-Décembre eut des raffinements^ il lui fallut en outre les victimes petites. Son appétit d'ext:rmination alla jusqu'aux pauvres et jusqu'aux obscurs; il eut de la colère et de l'animosité jusqu'en bas; il fit des fêlures au soussol social pour y infiltrer la proscription; les triumvirats locaux, dits « mixtions mixtes», lui servirent à cela. Pas une tête, même humble et chétive, n'échappa. On trouva moyen d'appauvrir les indigents, de ruiner les meurtde-faim, de dépouiller les déshérités; le coup d'État fit ce prodige d'ajouter du malheur à la misère. On eiât dit que Bonaparte prenait la peine de haïr un paysan; le vigneron fut arraché de sa vigne, le laboureur de son sillon, le maçon de son échafaudage, le tisserand de son métier. Des hommes acceptèrent cette mission de faire tomber en détail sur les plus imperceptibles existences l'immense calamité publique. Hideuse besogne! émietter sur les petits et sur les faibles une catastrophe.

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