LE GENERAL CHANGARNIER
portant des bouts de bougie allumés. Le générai étend la main sur sa table de nuit où il avait déposé depuis plusieurs jours une paire de pistolets, prend les pistolets, en met un sur la poitrine de Leras et lui dit : Il est chargé, votre vie m'appartient. Leras recule, capitule, mouvement de recul dans les argousins. Leras exhibe son mandat, disant : Nous n'en voulons pas à votre vie, mais que voulez-vous faire .^ Vous êtes seul et nous sommes cent. Le général comprit l'inutilité de la résistance, s'habilla, prit quelques livres dans sa bibliothèque, notamment les Fensées de Pascal, demanda à garder son domestique. Leras y consentit. — Où me menez-vous.'* — Je ne puis vous le dire ici, je vous le dirai dans la voiture. — Il insinua même qu'il pourrait, s'il le désirait, le mener à la préfecture s'expliquer avec Maupas. Geste de mépris de Changarnier. — En montant en voiture, il vit qu'il était gardé par 50 gendarmes mobiles (1/2" compagnie) dont deux en faction à la porte cochère. (Charras les avait vus en passant.) Changarnier fit sa toilette dans les moindres détails, mit sa perruque devant son miroir, il n'a pas depuis 20 ans un cheveu sur la tête, ne se pressa pas. C'est ce qui fit que Charras passa avant lui. — La gendarmerie mobile avait été dévouée l'année d'avant à Changarnier. — Leras se confondit en excuses envers Changarnier, se désolant d'être forcé d'arrêter un homme qu'il estimait et admirait. Nouveau geste de mépris du général.
Cette-nuit là, un officier supérieur, dont le régiment était caserne près Paris, à 2 lieues, mais dehors, eut l'idée, quand ils eurent l'ordre de partir dans la nuit, à 2 h. du matin, et d'être à la pointe du jour dans un lieu désigne : — que c'était le coup d'Etat en quelîion. Il monta à cheval, suivi d'une ordonnance , sousprétexted'aller chercher deux officiers sous ses ordres qui couchaient à Paris, mais en réalité pour prévenir Changarnier. Arrivé place Louis XV, il laissa son cheval à son ordonnance, il était en bourgeois, et alla jusqu'à la porte du général. Il vit là deux individus qui avaient l'air de surveiller la porte et d'autres un peu plus loin. Il passa outre, rapidement, alla retrouver son cheval, et éveiller les deux officiers. En revenant, il revint à la porte de Changarnier, retrouva les mêmes individus et s'en alla, craignant de faire un esbroufe et se mettant à douter au dernier moment en présence de ce qui eût dû le confirmer. Ceci est humain.
(Bedeau sortit de Saint-Cyr à l'âge de vingt ans, en qualité' de sous-licutenant , se distingua en Algérie, fut nommé général en 1844 et reçut le commandement supérieur de Constantine. Nommé ministre de la guerre par le Gouvernement de 1848, il devint presque aussitôt commandant militaire de Paris. Elu à la Constituante, dont il fut vice-président, réélu à l'Assemblée législative, dont il fut également le vice-président, il fut arrêté avec Cavaignac et Lamoricière en 1851, puis banni et ne voulut rentrer en France que lors de l'amnistie de 1859.)
Le général Bedeau était vice-président de l'Assemblée j il demeurait rue de l'Université, n" 50.
Dix jours environ avant le 2 décembre, son domestique, vieux soldat dévoué qui le servait depuis l'Afrique, remarqua un homme en blouse qui dès la nuit tombée se tenait debout dans la rue, à quelques pas de la porte du général, dans une encoignure d'où il semblait observer les allées et venues de la maison. Il remarqua cet homme un soir5 il le retrouva le lendemain, et le surlendemain il le retrouva encore. Il prévint le général. Quelques personnes de la maison interrogèrent cet homme. Il répondit qu'il guettait quelqu'un qui lui devait de l'argent. A d'autres questionneurs il répondit qu'(( il flânait ».
Cependant le portier informa le général que cet homme était venu un soir et lui avait demandé à quelles heures le général sortait, à quelles heures il rentrait, quelles étaient ses relations et ses habitudes, si ses domestiques étaient nombreux et à quel étage il demeurait.
C'était le moment où personne ne croyait plus au coup d'Etat. — Cependant, disait plus tard le général en racontant le fait, il devint clair pour moi que ce flâneur, c'était la police.
Faire surveiller chez lui par un argousin un représentant du peuple, un officier général, un vice-président de l'Assemblée, cela ne pouvait venir que de gens qui mettent de la folie dans tous leurs actes ou qui ont, même avant l'heure, le cynisme inutile de leur crime j le général, averti, prit soin de se retourner de temps en temps brusquement le soir dans la rue et reconnut qu'en effet cet homme le suivait.
Il ne restait plus qu'à constater le fait et qu'à interpeller le gouvernement. Le général y était résolu. Le lundi i"'" décembre il parla de la chose à M. Drouyn de l'Huys et à M. Charles Abbatucci qui lui dirent tous deux : Cela n'est pas possible.
Quand les catastrophes approchent, certains hommes se réservent. Leur
conscience semble se demander : Quel profit pourrai-je tirer de ce crime? L'obscurité du résultat rend attentifs et circonspects les lâches qui ne savent pas encore s'ils seront des traîtres. Si on leur montre l'attentat s'ébauchant, ils hochent la tête, ils prennent le parti de douter pour ne pas être forcés de s'indigner.
Le lundi soir, après la séance, il faisait nuit, il pleuvait, le général rentrait chez lui enveloppé dans son paletot. Tout à coup il aperçut « le flâneur » à son poste à quelques pas de la porte et qui tâchait de disparaître dans un coin obscur.
Il alla droit à cet homme et lui dit : — Que faites-vous là-^^
— - J'attends quelqu'un.
— Qui.^
— Quelqu'un qui me doit de l'argent.
— ■ Tenez, mon drôle, dit vivement le général, c'est de la police bête. Vous êtes un coquin, mais vous êtes un imbécile.
L'homme ne répliqua pas. Preuve de plus. Le général était tenté de le saisir au collet, de le faire arrêter par le prochain poste et d'arriver ainsi à la constatation matérielle du fait. Mais le misérable avait l'air si mal à son aise qu'il en eut pitié.
Quand il rentra chez lui, son concierge le prévint que cet homme était revenu dans la journée et avait fait de nouvelles questions.
— S'il reparaît encore ici, dit le général, prenez-le à la cravate, appelez mon domestique, ne lâchez pas l'homme, et faites-moi avertir.
Il se coucha vers onze heures comme à son ordinaire et s'endormit paisiblement.
Vers six heures du matin, son domestique, qui couchait près de l'antichambre, fut éveillé par une voix connue. C'était le concierge de la maison qui l'appelait de derrière la porte de l'appartement.
Le domestique se leva, alluma une bougie, entr'ouvrit la porte et crut reconnaître quelqu'un qu'il voyait souvent venir chez son maître, M. Valette, secrétaire de la présidence de l'Assemblée.
Il se hâta d'entrer dans la chambre du général pour lui annoncer que M. Valette demandait à lui parler.
Il trouva le général sur son séant j ce bruit de portes ouvertes de si grand matin l'avait réveillé.
— Qui est là.'* demanda le général.
— M. Valette, répondit le domestique.
Au même instant un homme se présenta. Cet homme, qui avait en effet quelque ressemblance avec M. Valette, était accompagné d'une espèce d'escouade qu'on entrevoyait derrière lui.
3l6 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
— Qu'est-ce que cela signifie? Qui êtes- vous? s'écria le général. L'homme entr'ouvrit son paletot et laissa voir une écharpe.
Le général songea à l'espion de sa rue, au coup d'Etat prémédité, et comprit.
— Est-ce que vous oseriez venir pour m'arrêter? dit-il.
— Oui, mon général.
- — Qui êtes-vous, monsieur?
— Je suis commissaire de police.
— Comment vous nommez-vous ?
— Hubaut jeune.
Le général avait entendu parler en effet d'un commissaire de police de ce nom.
— Monsieur Hubaut, dit-il, savez-vous ce que vous faites? Vous commettez un crime capital. Je suis représentant du peuple, je suis vice-président de l'Assemblée, je suis inviolable, savez-vous cela?
— Oui, général, mais je sais aussi qu'il y a peut-être flagrant délit.
— Voilà une infâme dérision! cria le général. Flagrant délit de quoi? flagrant délit de sommeil!
— Général, je ne puis discuter avec vous.
— Mais enfin, reprit impétueusement le général, vous commissaire de police, ayant mission de déjouer les complots, vous servez un conspirateur! vous magistrat, chargé de faire respecter les lois, vous les violez !
— Je ne puis discuter, général.
— Vous avez un mandat d'amener ?
— Oui, général.
— Montrez-le-moi.
Le commissaire exhiba le mandat et le général y lut, — ce qu'on lisait du reste sur tous les mandats, — qu'il était « prévenu de complot contre la sûreté de l'Etat et de détention d'armes de guerre » .
Le général fit un geste significatif.
— Détention d'armes de guerre. — Signé Maupas. Fort bien.
En ce moment le général crut non plus à un coup d'Etat dirigé contre la Constitution et la République, mais à un coup de police monté contre quelques hommes seulement, desquels il était.
Le général connaissait l'aventure de Toulouse. Le 17 novembre même, le jour de la proposition des questeurs, on l'avait entendu la raconter dans un groupe à l'Assemblée. Il savait que le Maupas était le magistrat qui met lui-même chez les accusés les objets dont il a besoin pour les perdre. Misérable qui d'une main vous saisit au collet et de l'autre vous glisse la preuve du crime dans la poche.
C'est ce genre de dextérité qui révoltait M. Léon Faucher et qui a attendri M. Bonaparte. A président parjure magistrat faussaire. Ce qui devait conduire M. Maupas au bagne l'a conduit à l'Elysée. Il peut étudier là les différences qui séparent la pourpre impériale de la pourpre de Toulon.
Le général Bedeau dit froidement au commissaire de police :
Cette signature est un avertissement. Monsieur, veuillez mettre en ma présence les scellés sur tout ce qui est ici.
Le commissaire s'y refusa, alléguant qu'il n'avait pas d'ordres pour cela. Il invita le général à s'habiller.
Le général s'habilla très lentement. Il voulait laisser venir le matin. Il sentait que le jour serait un auxiliaire et que son arrestation serait plus malaisée quand il y aurait des passants dans la rue. Il se savait aimé dans le quartier. Quelques concierges des environs étaient d'anciens soldats.
Plus il tardait, plus le commissaire le pressait. Il fallut finir pourtant.
Quand il fut habillé : — Général, dit le commissaire, partons vite.
Le général s'adossa à la cheminée, mit les deux mains dans ses poches et dit avec calme : — Je ne partirai pas.
Les argousins étaient sortis de la chambre pendant que le général s'habillaitj le commissaire leur fit signe de rentrer.
— C'est bien, continua le général. C'est ce que je veux. Vous voilà tous. Vous commettrez votre crime tout entier. Je ne m'y prêterai pas. Ah! c'est de la force que vous faites! Messieurs, vous ferez de la violence. Je ne me laisserai pas emmener de mon plein gré. Je ne sortirai pas d'ici, je ne bougerai point. Ah! moi, représentant du peuple, vous venez m'arrêter! Eh bien! vous m'empoignerez.
Les argousins furent contraints de prendre le général au collet et de le saisir par les bras, et comme il ne marchait pas, de l'emporter.
Quand il fut hors de la chambre, honteux d'eux-mêmes et tremblants de leur action, ils lui demandèrent grâce.
— Assez! dirent-ils.
— Non ! cria le général. Je ne ferai point un pas.
Ils le portèrent jusque dans la cour, puis jusque dans la rue. Pendant ce temps-là, le jour était venu. Quelques rares passants apparaissaient.
Un fiacre était à la porte.
— Montez, général, dit le commissaire.
Le général repoussa le commissaire et les agents et cria d'une voix tonnante : Aux armes! Aux armes! on arrête les représentants! on viole la Constitution! je suis vice-président de l'Assemblée! à moi! aux armes!
Lfi haute et forte vojx du général emplissait 1^ rue, les passants stupéfaits
3i8 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
s'arrêtaient, les fenêtres et les portes s'ouvraient, le général redoublait ses cris indignés et se débattait au milieu des agents. Un groupe ému commençait à se former autour de la voiture et grossissait.
En ce moment deux escouades de sergents de ville, arrivant l'une par la rue de Poitiers, l'autre par la rue du Bac, débouchèrent au pas de course l'épée à la main.
Les passants se dispersèrent.
On porta le général dans la voiture, le commissaire et deux agents s'y placèrent avec lui, d'autres agents montèrent sur le siège et derrière, et l'on partit, les sergents de ville courant des deux côtés du fiacre, l'épée nue.
Le général croyait encore à une simple machination de police. En entrant dans la voiture, le commissaire Hubaut jeune lui avait dit : — Calmez-vous, général. Quand vous serez dans le cabinet du préfet, vous vous expliquerez avec lui, et s'il y a malentendu, vous serez libre dans une demi-heure. — Il croyait qu'on le menait à la préfecture de police.
Arrivé au Pont-Neuf, il vit qu'on laissait la préfecture de côté.
— Où me conduisez-vous.'^ demanda-t-il.
Le commissaire répondit : J'ai de nouveaux ordres.
— Je comprends, dit le général.
Et il ne douta plus du coup d'État.
On le mena à Mazas comme les autres.
Quelques petits fiacres pareils au sien étaient arrêtés devant la porte. Un escadron de garde républicaine était rangé sous les murs de la prison.
Le général descendit de voiture et pendant que les agents le poussaient devant eux, il cria :
— Soldats, regardez vos généraux traités comme des forçats!
On craignit quelque émotion dans la troupe et l'on se hâta de refermer sur lui les portes de Mazas.
Au greffe, la première personne qu'il aperçut, ce fut le général Cavaignac. Il l'embrassa. En se retournant, il vit quelqu'un au fond de la salle. C'était le général Changarnier,
Les trois généraux échangèrent avec un serrement de main ce simple mot : — Vous aussi !
En montant aux galeries hautes de la prison , Bedeau aperçut un officier en grand uniforme qu'on poussait dans une cellule. C'était le général Le Flô.
On mit le général Bedeau, comme Charras, dans une cellule double où il y avait un lit. Le général Lamoricière, arrivé le premier, avait eu une chambre à feu.
En enfermant le général Bedeau, on lui dit : Vous êtes au secret.
A une certaine heure, on posa sur la tablette scellée sous le guichet de sa porte une écuelle. C'était la nourriture des voleurs qu'on lui envoyait. Il jeta cela. On lui permit de faire venir du café. On lui refusa des plumes et du papier. Il demanda un livre. Le gardien lui apporta je ne sais quel volume de la bibliothèque de la prison.
CAHIER COMPLEMENTAIRE.
(Charras était le fils du général Charras qui se distingua dans les campagnes d'Egypte et de Syrie de l'an vi à l'an ix, et plus tard dans les campagnes de Flandre et de Saxe. Il prit une part active aux événements des journées de juillet. Lieutenant d'artillerie en 1833, il put, grâce à son amitié avec Armand Carrel , publier au National des articles sur les questions militaires qui eurent un grand retentissement. Il aurait pu avoir une belle et rapide carrière dans l'armée , non pas seulement parce qu'il était brave, mais parce qu'il était un des officiers les plus instruits et les plus remarquables. Mais il était incapable de sacrifier ses opinions républicaines à son avancement. C'est par l'ancienneté qu'il arriva au grade de capitaine; dénoncé par la police comme dangereux, il fut envoyé en Algérie où il se montra dans la lutte contre les Kabyles un commandant de premier ordre. En 1842 il devint officier d'ordonnance de Lamoricière, et en 1843 il joua un rôle décisif dans la défaite des troupes d'Abd-el-Kader. Ses hautes capacités militaires, son habileté, sa bravoure, lui valurent, mais après des démarches répétées de Bugeaud et de Lamoricière, d'être nommé chef de bataillon dans la légion étrangère en 1844; il réussit à transformer un bataillon de ces disciplinaires qu'on appelait vtphyrs en une troupe d'élite et à établir un centre de colonisation entre Oran et Mascara.
Au moment où Charras débarquait à Marseille pour jouir de son premier congé le 25 février 1848, il apprit que la République était proclamée; à son arrivée à Paris, il fut nommé secrétaire de la commission de défense nationale, il y avait un an qu'il était porté sur le tableau d'avancement pour le grade de lieutenant-colonel ; cet avancement si mérité arrivait enfin bien tardivement. Sous-secrétaire d'Etat au ministère de la guerre sous Cavaignac et Lamoricière et ministre intérimaire, il fut élu à l'Assemblée constituante. Lorsque Louis Bonaparte fut appelé à la présidence delà République, Charras se retira du ministère; réélu à l'Assemblée législative, il lutta contre la politique réactionnaire de l'Elysée.
Homme clairvoyant, il ne tarda pas à découvrir les manœuvres louches du président. Il ne cessait, avec une obstination inlassable, de prédire le coup d'Etat, il exhortait ses collègues à prendre les mesures nécessaires pour protéger l'Assemblée qui représentait la loi. Il ne put déterminer la gauche et la montagne à voter la proposition des questeurs qui eût mis la force armée à la disposition de l'Assemblée. Si ses avertissements avaient été écoutés, le coup d'Etat eût été impossible. Il fut, dans la circonstance, un législateur vigilant, il ne fut malheureusement pas suivi. Le 2 décembre 1851, il était arrêté , conduit à Mazas , puis à Ham , enfin expulsé du territoire français qu'il ne devait plus revoir; le 23 janvier 1852 il était rayé des cadres de l'armée. En 1854, il fut expulsé de Belgique, se réfugia en Hollande, puis en Suisse. Charras avait publié un ouvrage considérable : Hiffoin' de la campagne de i^if. Il mourut à Bâle en 1865.)
Un colonel (avant le vote) vint en bourgeois le matin du 17 [novembre] à 8 heures che?: Charras qu'il réveilla et lui dit ; — Causons d'affaires
graves, mais votre parole d'honneur que vous ne me nommerez jamais. — Je vous la donnerais, dit Charras, en toute autre matière que les choses politiques. — Eh bien, reprit le colonel, si l'Assemblée rejette la proposition des questeurs, l'armée est au président j si elle l'adopte, je vous déclare que moi qui vous parle tout le premier, j'obéirai à l'Assemblée. Et nous sommes tous dans les mêmes idées. — Charras lui promit de ne pas le nommer. Le colonel au 2 décembre a servi le coup d'Etat.
Le coup d'Etat devait éclater d'abord le 9 septembre, puis le 13 novembre. Divers motifs le firent ajourner. Quelques jours avant le 9 septembre, le colonel Charras, averti, et s'attendant à la chose, avait chargé deux pistolets à deux coups qu'il plaçait tous les soirs sur sa table de nuit. Le colonel Charras était logé au n° 14 du faubourg Saint-Honoré et le général Changarnier au n" 3. Les deux maisons se faisaient presque vis-à-vis. Vers la fin d'août, Charras rencontrant Changarnier au palais de l'Assemblée, avait échangé avec le général quelques paroles au sujet des projets possibles de Louis Bonaparte. A cette époque, Changarnier faisait coucher toutes les nuits chez lui quinze hommes dévoués armés jusqu'aux dents. Il dit à Charras : Colonel, si l'on vient vous arrêter, tenez bon, faites le coup de feu, j'en ferai autant de mon côté, je réponds de soulever quelques compagnies, et je viendrai vous délivrer.
Mais point de coup d'Etat j ni le 9 septembre, ni le 13 novembre. Le 17, le rejet de la proposition des questeurs ôta tout prétexte à une parodie du 18 brumaire. Le coup d'Etat faisait désormais hausser les épaules, même aux plus effarés. Le ConWtutioimel raillait doucement les crédules, et la petite cour intime de la présidence s'indignait contre qui pouvait douter que Louis Bonaparte fût «un honnête homme». Bref, nous l'avons raconté, un soir, en rentrant chez lui, Charras trouva comme à l'ordinaire ses pistolets sur sa table de nuit, se prit à sourire, et les déchargea.
Il serra la poudre et les balles dans un nécessaire dont il mit et oublia la clef dans sa poche.
Dans la nuit du z décembre, il dormait du sommeil le plus profond. Un coup de sonnette le réveille. Il ouvre les yeux. Une veilleuse éclairait sa pendule, il regarde, il était cinq heures et demie du matin.
— Qu'est cela.^ se dit-il.
Second coup de sonnette.
Il regarde de nouveau à la pendule et dit :
— Cinq heures du matin. C'est le coup d'Etat, Et il s'habille,
322 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
A dcmi-vêtu, il sort de sa chambre à coucher, entre dans un petit salon qui lui servait d'antichambre et crie :
— Qui est là?
Personne ne répond.
Troisième coup de sonnette.
Charras reprend avec une interjection militaire :
— Qui est là, n. de D..^
Une voix d'homme, assez douce, répond cette fois :
— Ouvrez.
— Je n'ouvre pas, dit Charras, sans savoir qui vous êtes. Qui êtes-vous? La même voix reprend :
— Je suis le commissaire de police du i'"' arrondissement.
— Vous vous appelez le coup d'Etat, réplique Charras. La voix répète assez impérieusement :
— Ouvrez!
— Je n'ouvre pas !
Alors Charras entend distinctement ces deux mots :
— Allons, Messieurs!
Et la porte commence à trembler sous des chocs violents. On l'enfonçait à coups de hache.
Charras crie : .
— Vous êtes des brigands !
Fa il songe à ses pistolets.
Mais, on vient de le dire, ils étaient déchargés. Charras prend le nécessaire où étaient la poudre et les balles, mais où est la clef .^ il la cherche, il ne peut la retrouver.
Cependant on battait toujours la porte, un gond était brisé, la serrure se disloquait, le panneau d'en haut était tombé sous les coups de hache. Charras même voyait apparaître par la brèche une figure, fort' laide, me disait-il quelque temps après en me contant l'événement.
La porte cède.
Deux estafiers de haute taille se dressent sur le seuil, l'un d'eux portait une bougie, et entre eux un individu qui entr'ouvre son habit, montre une écharpe, et dit : — Je suis l'agent de la loi.
— En écharpe ou sans écharpe, répond Charras, vous êtes tous des bandits. Que parlez-vous de la loi.'^ Vous la brisez! Je vous somme de vous retirer et de respecter la personne inviolable d'un représentant du peuple.
Mais déjà le petit salon était envahi. Les hommes de police se jetèrent sur Charras, les sergents de ville encombrant le salon et les soldats enconi-
brant l'escalier. Les agents avaient pris le soin d'éclairer chaque marche d'un bout de bougie.
Ils étaient une trentaine.
— Colonel, fit le commissaire, il faudrait vous habiller.
— En ce cas, faites retirer tous ces drôles, dit Charras, et qu'on me laisse en paix dans ma chambre.
Sur l'ordre du commissaire, les agents refluèrent dans l'escalier, et Charras rentra dans sa chambre suivi seulement du commissaire et de deux ou trois sergents de ville.
En entrant dans la chambre, un des sergents de ville aperçut les pistolets sur la table de nuit et se jeta dessus.
Charras éclata de rire.
— Imbécile! dit-il, est-ce que vous vous imaginez qu'il y a quelque chose dedans! Si ces pistolets avaient été chargés, deux de vous seraient endormis à l'heure qu'il est.
Puis il se mit à s'habiller lentement.
L'homme à figure sinistre qu'il avait entrevu le premier à travers la porte brisée était au nombre des agents de police restés avec le commissaire et réglait tous ses mouvements sur ceux de Charras de façon à se trouver toujours derrière lui.
— Ah çà, drôle, s'écria Charras en se retournant brusquement, quand on a une figure comme la vôtre, on ne serre pas de si près les honnêtes gens. Où diable avez-vous pris cette face-là ? Il faut donc que vous ayez été le dernier à la distribution des visages dans le ciel !
L'homme reçut la bordée et ne bougea pas. 11 continua de se tenir derrière Charras. Sur quoi Charras souriant dit au commissaire :
— Vous allez me faire assassiner, n'est-ce pas.^
Le commissaire prit un air d'homme du monde offensé :
— Colonel. . .
— Cet homme, reprit Charras, est chargé de me poignarder par derrière, convenez-en.
— Colonel, comment pouvez-vous croire.^...
— Je crois tout.
— Je suis un magistrat.
— Vous êtes un gredin^'^. ,
■'' Victor Hugo a résumé ce Jia'ogue en un vers que nous avons retrouvé sur un petit morceau de papier détaché :
«Je suis un magistrat. — Vous êtes un gredin.
« (Vers fait par Charras, le 2 décembre, en collaboration avec le commissaire de police qui est venu l'arrêter.) »
— Colonel...
Ou bien vous aller me faire fusiller par un peloton dans ma cour.
Allons, parlez franchement.
— Colonel, nous ne tuons personne.
— Vous assassinez la République.
— Colonel, je vous donne ma parole d'honneur...
Charras l'interrompit : — A propos, comment vous appelez-vous.?
— Courteille.
— Eh bien, monsieur, reprit Charras en regardant cet homme fixement, je vous défends de prononcer le mot honneur!
Quand il fut habillé, le commissaire donna le signal, quatre hommes à encolures de portefaix se placèrent devant et derrière Charras, tout le reste de la bande suivit, et, mouchards en tête, mouchards en queue, on descendit. Au moment de sortir, Charras fit quelques recommandations à son portier qui sanglotait. Il lui paya un compte de lettres. Quatre agents avaient saisi le pauvre vieux homme dans sa loge et le tenaient au collet.
Un de ces petits coupés bas appelés quarante -sons attendait à la porte. Deux compagnies de ligne entouraient la voiture.
Le commissaire ouvrit la portière, Charras monta, le commissaire vint s'asseoir près de lui, un agent de police, espèce de géant qui se courbait en deux dans la voiture, prit place sur le strapontin, le cocher fouetta et l'on partit au galop.
Le commissaire ne donna aucun ordre. Il était évident que le cocher savait où l'on allait.
Les glaces étaient levées.
En passant devant le n" 3, Charras vit deux compagnies en bataille comme devant sa porte, et en conclut qu'on arrêtait le général Changarnier.
La nuit était encore très noire.
La voiture au débouché du faubourg suivit la ligne droite et entra dans la rue Saint-Honoré.
Le commissaire s'en aperçut, baissa vivement la glace et cria au cocher :
— Est-ce qu'on passe par les rues ! prends les boulevards !
Le cocher tourna bride si brusquement qu'il faillit verser. Le coupé heurta rudement la tige de fer d'un réverbère. En ce moment Charras se pencha et vit des points étincelants fourmiller dans l'obscurité. C'était le scintillement des bayonnettes. La place de la Madeleine était couverte de troupes.
Paris dormait encore, et le poignard du coup d'Etat était déjà hors du fourreau.
Un peu plus loin , Charrois aperçut à la Iviçur d'un réverbère iin homnnç
qui posait sur le mur quelque chose de blanc. C'était un afficheur qui placardait les proclamations. Une heure plus tard, le jour allait trouver le crime debout, l'appel au peuple dans une main, et le sabre dans l'autre.
Charras ne savait où on le conduisait. La voiture passa la Bastille, côtoya des bataillons immobiles, le sac au dos, silencieux dans la nuit, puis rencontra des batteries attelées, et enfin s'arrêta au pied d'une haute muraille coupée par une porte basse cintrée.
On fit descendre Charras de voiture et on le mena dans une salle à peine éclairée. Là un homme se présenta à lui :
— Qui êtes-vous.f^ lui demanda Charras .
— Je suis le directeur.
— De quoi.f^
— De Mazas.
— C'est ici Mazas.''
— Oui, colonel.
— Mazas est une prison, et je suis représentant du peuple. Vous savez le jeu que vous jouez.
— Je sais que je risque ma place.
— Votre tête, dit Charras.
Cependant le greffier s'était attablé à un bureau, car c'était la salle du greffe, et le commissaire de police près de lui, et l'on se mettait en devoir de dresser l'écrou.
On demanda à Charras son nom. Il répondit :
— Je n'ai pas de nom !
On insista.
— Eh bien, reprit-il, mettez le colonel Charras, représentant du peuple. Et, à vos signatures à vous, ajoutez : traîtres et bandits!
Il y avait là un homme qui se tenait debout dans un coin. C'était une façon de général enveloppé d'un manteau, avec un chapeau bordé et un grand collet relevé qui ne laissait voir qu'un nez avec des moustaches et audessous la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Cet homme assistait à l'écrou, mais restait au fond de la salle et semblait chercher l'ombre.
— Approchez-vous ! lui cria Charras. Qui êtes vous ? L'homme recula.
— Venez donc ici, reprit Charras, et tournez-vous. Qu'on vous voie un peu en face.
L'homme ne répondit pas et se retourna vers le mur opposé. Charras repartit :
— Ah ! faux général ! Vous me traitez comme si j'étais l'ennemi. Vous me tournez le dos.
L'homme disparut. Il y a même lieu de croire qu'il ne revint pas, car quelques minutes après, quand le général Le Flô, écroué à son tour, arriva, le général, qui était en grand uniforme, trouva auprès du greffier un jeune officier d'état-major auquel il dit : Vous déshonorez Tépaulette!
L'officier se mit à pleurer.
Le premier qui arriva à Mazas fut le général Lamoricière. Il maltraita fort et rudoya militairement toute la bande des dresseurs d'écrous. On le mit dans ce qu'on appelle une cellule double. Ces cellules, deux fois plus larges que les autres, en effet, sont réservées à l'infirmerie. En entrant dans cette chambre, le général Lamoricière se heurta contre un escabeau. On entendit tomber le meuble, et le bruit se répandit dans la prison que le général Lamoricière cassait tout dans sa cellule.
Charras arriva le second. La prison étant encore vide, on le plaça, lui aussi, dans une cellule double. Plus tard l'espace manqua, et les représentants furent enfermés dans des cellules simples.
(Martin Nadaud était un ouvrier maçon ; quand il fut élu membre de l'Assemblée législative , il avait trente-quatre ans. Il n'avait pas recherché les honneurs politiques ; mais il aimait trop la République pour se soustraire à un devoir lorsque ses concitoyens lui confiaient un mandat. L'amour de son métier l'avait retenu jusqu'à la dernière heure à sa tâche. Il avait été élu représentant, et il travaillait encore à la mairie du xn" arrondissement, installé sur son échafaudage. Il n'en descendit que le jour où l'Assemblée siégea pour la première fois. Il était un des plus fermes et des plus vaillants républicains : ce qui lui valut l'honneur d'être désigné comme une des victimes du coup d'Etat. C'était un brave homme, d'une grande loyauté et d'une rude franchise, incapable de soupçonner le mal. Aussi le commissaire chargé d'arrêter Nadaud le 2 décembre et de le conduire à Mazas , profita-t-il de cette confiance pour procéder à son arrestation à l'aide de moyens assez douteux et de ruses assez méprisables.)
Avec Charras ce fut la violence, avec Nadaud ce fut la ruse.
Le représentant Nadaud, ouvrier maçon, était redouté des conspirateurs de l'Elysée. Un soir que Louis Bonaparte passait en revue, en les comptant sur ses doigts, les généraux de lAssemblée, un de ces intimes, qui plus tard sont des complices, lui dit : Votre Altep oublie Nadaud^ général des maçons.
Nadaud est un homme d'esprit enveloppé dans un homme de travail. L'enveloppe est rude, mais sied. A l'Assemblée il parlait rarement, toujours à propos, dans les questions spéciales, avec une sorte d'honnêteté paisible et hardie. Sa parole loyale avait le poids qu'il fallait pour tomber au plus profond du cœur des masses. On savait à l'Elysée que Nadaud recevait souvent chez lui les chefs des associations ouvrières, qu'il était particulièrement populaire parmi ce qu'on appelle les ouvriers du bâtiment, et que les terrassiers, les maçons et les peintres, groupés dans les temps de chômage sur la place de l'Hôtel- de -Ville, tourneraient tous la tête et jetteraient leur cri de combat le jour où Nadaud apparaîtrait au coin du quai de la Grève.
Nadaud demeurait rue de Seine-Saint-Germain, n" 9.
Le soir du i""" décembre, il était allé voir M. Cabet qui était de ses amis. M. Cabet lui conseilla de ne pas coucher chez lui cette nuit-là, — qu'il y avait quelque chose dans l'air et, ajouta M. Cabet, «beaucoup de bayonnettes dans Paris », — et qu'il fallait se tenir sur ses gardes.
A ce moment-là, nous l'avons dit déjà, l'opposition républicaine ne croyait plus au coup d'Etat. On en avait trop parlé pour ne pas finir par en hausser les épaules. Charras déchargeait ses pistolets. Le grand art de M. Louis Bonaparte ce fut de rendre d'abord son attentat ridicule. Avant d'être un
crime, ce fut une farce. Quand on pesait dans les balances parfois trompeuses de la raison, les chances du coup d'État, on mettait dans un plateau cet homme médiocre, plus prince que citoyen, plus aventurier que prince, aux habitudes anglaises, à l'accent hollandais, ayant pour panache Boulogne et Strasbourg, cet émigré de l'empire, naguère constable à Londres, maintenant figurant de Franconi, ceinturonné, galonné, emplumé, harnaché, déguisé en général, drapé en neveu, laid, nul, chétif, marchant et parlant mal, enseveli dans des sensualités grossières, occupé des bas de soie de ses laquais, suspect du côté des jeux de bourse et des loteries, capable de tricher dans un tripot ou d'assassiner dans une caverne 5 on mettait dans l'autre plateau les difficultés sans nombre de l'attentat, les impossibilités qui semblaient évidentes, les magistrats dont il fallait faire des lâches, les fonctionnaires dont il fallait faire des traîtres, les généraux dont il fallait faire des scélérats, le hasard dont il fallait faire un complice, la loi, le droit, la justice, la liberté, le bon sens, la France, le peuple, l'avenir dont il fallait faire des chimères, et l'on disait : Bah ! — Personne n'eût pensé que cet homme qui éveillait un tel dédain pût jamais inspirer une telle horreur. C'est là un des côtés particuliers de la figure historique de M. Louis Bonaparte. Il a fallu qu'il devînt atroce pour devenir sérieux.
Nadaud donc ne s'alarma pas, s'en retourna comme à l'ordinaire de chez M. Cabet par le pont du Carrousel et s'en alla paisiblement coucher chez lui.
Au plus profond de son sommeil il se sentit saisir brusquement, il se réveilla et se dressa sur son séant. Un homme le tenait par le bras. Deux autres hommes de haute taille étaient debout au pied de son lit.
— Qu'est-ce que cela signifie.'^ cria-t-il.
L'homme qui lui tenait le bras lui dit d'une voix douce :
— Monsieur Nadaud, ne craignez rien. Nous sommes la police.
— J'aimerais mieux des voleurs, dit Nadaud.
Il faisait encore nuit. La chambre était éclairée. Il regarda qui tenait la chandelle. C'était son portier.
Ce portier servait à Nadaud de domestique. Il avait l'une des clefs de l'appartement. Nadaud gardait l'autre. Ce portier, sommé d'ouvrir par les agents, avait ouvert. On lui avait mis la chandelle dans les mains et on lui avait dit: Conduisez-nous!
Nadaud fit un mouvement pour se jeter à bas du lit. Les deux hommes de haute taille, qui étaient deux sergents de ville, se précipitèrent sur lui. Le commissaire leur fit lâcher prise :
— Laissez donc monsieur Nadaud, leur dit-il. Puis se tournant vers Nadaud :
— Monsieur Nadaud, je ne viens pas vous arrêter. Dieu m'en garde. Je
viens faire simplement chez vous une petite perquisition. Je veux être franc avec vous, je ne vous cacherai pas que vous êtes accusé de détention d'armes de guerre . . .
— Des armes de guerre, moi! s'écria Nadaud. Ah! par exemple, si vous trouvez des armes chez moi . . .
— Eh bien, reprit le commissaire, vous n'avez pas d'armes, je le crois, puisque vous le dites, mais vous avez bien çà et là, dans quelque coin, dans quelque tiroir, quelques petites lettres. Eh bien, il faudrait m'en laisser emporter quelques-unes, là, de bonne amitié. Vous êtes impliqué, à ce qu'on dit, dans les sociétés secrètes. Oh mon Dieu! ce n'est pas grand'chose. Ne craignez rien. Je suis de votre pays, je m'appelle Lagrange, Lagrange, delà Creuse. Est-ce que vous ne vous rappelez pas, mon cher monsieur Nadaud.^ J'ai beaucoup connu M. Bac, et M. Frichon, et votre ami M. Dussoubs. Je ne viens pas ici pour vous contrarier. J'ai habité longtemps la Haute- Vienne. Si vous le trouvez bon, j'emporterai quelques lettres, rien de plus. Mon Dieu! ne craignez rien de moi. Je suis un bon garçon.
Nadaud regardait cet homme entre les deux yeux.
— Je ne crains rien de vous, dit-il, mais je crains tout de l'homme qui vous envoie.
— Qui ça ?
— M. Bonaparte.
Le commissaire de police parut tomber de son haut, jura ses grands dieux, ht probablement des signes de croix, et déclara qu'à ce moment-là le président dormait profondément à l'Elysée, et que M. Bonaparte était absolument étranger à ce qui se passait. C'était une perquisition fort inoflFensive dont on l'avait chargé et qui n'aurait probablement aucune suite et pour laquelle il était désolé de réveiller M. Nadaud. Il lui demandait seulement la clef de son secrétaire.
Nadaud la lui donna.
Le commissaire ouvrit le secrétaire, chercha, visita, fouilla, tourna, retourna, fureta, et finit par trier vingt-neuf lettres dont il fit une liasse.
— Je vais emporter cela, dit-il à Nadaud. Ce sont les lettres les plus insignifiantes que j'aie pu trouver. Vous voyez que je suis bon diable.
— Emportez tout ce que vous voudrez, répondit Nadaud.
j — Ah çà, reprit le commissaire, j'ai là dix agents dans la cour et dans
! l'escaher. Je ne sais vraiment pas pourquoi faire. Cela n'a pas le sens com-
I mun d'envoyer chez vous tout ce monde-là. Ma parole d'honneur, les voi-
j sins pourraient croire à un coup d'Etat. C'est fort bête. Vous comprenez que
I je ne vais pas me mettre à dresser procès -verbal devant tous ces drôles. Vous
^ êtes représentant du peuple, et je vous respecte, monsieur Nadaud. Tenez,
IMCniL NAnuMLS.
330 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
j'ai un cabriolet en bas. Montez dedans. Nous ferons le procès-verbal chez moi, à notre aise. Vous le rédigerez vous-même. Vous y mettrez ce que vous voudrez. Cela vous va-t-il? Vous pouvez vous fier à moi. Je suis un honnête homme. Ayez la bonté de vous habiller.
Tout cela était dit d'un tel air de bonhomie et de bonne foi queNadaud, croyant à une niaiserie de la police, mais non à une scélératesse, s'habilla et le suivit.
Quelques instants après ils étaient tous deux dans le cabriolet.
On prend par la rue Mazarine, on était à peine au deuxième réverbère que le commissaire se frappa le front :
— Ah! mon Dieu! monsieur Nadaud, je me suis trompé. Je vous demande pardon. Ce n'est pas chez moi qu'il faut que je vous conduise.
— Mais où donc.'^ -^ A Mazas.
— A Mazas !
— Oui, il y a là un juge d'instruction en permanence qui vous entendra. Ce sera l'affaire de quelques minutes. Après quoi je vous ramène chez vous.
— Vous me ramènerez chez moi ?
— Ma parole d'honneur !
— Votre parole d'honneur ! s'écria Nadaud. Vous me trompez.
En ce moment on passait devant la préfecture de police. Il était petit jour. Nadaud se pencha. La rue de Jérusalem était pleine de sergents de ville, «tous bouteilles en mains, buvant à même et sans verre, à la régalade)), nous disait Nadaud, dont nous citons les propres paroles. Ces hommes causaient bruyamment et éclataient de rire.
— Le coup est fait, dit Nadaud.
Il se tourna vers le commissaire de police :
— C'est une trahison, c'est une lâcheté.
— Monsieur Nadaud, répondit le commissaire avec sa voix la plus douce, toute résistance est inutile. Le cocher est un agent, et il y a deux agents derrière le cabriolet. Avez-vous de l'argent.-^ En voulez -vous? Vous en aurez besoin. J'ai deux napoléons sur moi. Je vous en offre un.
— Vous êtes un misérable, dit Nadaud.
Sur le quai aux fleurs un régiment était en bataille, le sac au dos, prêt à marcher.
— Vous voyez bien que le coup d'État est fait! s'écria Nadaud.
— Vous vous trompez, reprit le commissaire imperturbable. Ce déploiement de troupes se fait pour protéger le dépouillement du scrutin Devinck.
Us arrivèrent à Alazas. On introduisit Nadaud dans le greffe. Il y avait là
un général penchant l'oreille, pas fier, disait plus tard Nadaud, le même ^rénéral qu'avait vu Charras.
Comme Nadaud entrait dans la salle du greffe, il reconnut dans un coin deux braves citoyens, Artaud et Philippe, arrêtés chez eux le matin même comme chefs popbles de barricades, et dans l'autre coin de la chambre du greffe il vit M. Thiers entouré de trois ou quatre hommes de haute taille qui le maniaient fort brutalement. On voulait absolument le toiser. Nadaud indigné s'écria :
— Comment osez-vous traiter ainsi monsieur Thiers !
— Ah! tiens! c'est vous, monsieur Nadaud, dit M. Thiers j bonjour. C'était la première fois que les deux représentants se parlaient.
M. Thiers était tranquille et gaij il raillait tout le monde, la droite, la gauche, le centre, M. Bonaparte, M. de Montalembert, M. Cavaignac, M. Léon Faucher, et peut-être même un peu M. Thiers.
La conversation ne fut pas longue entre l'homme de la gauche et l'homme de la droite.
On les poussa rudement, chacun d'un côté opposé. Trois ou quatre hommes emmenèrent Nadaud et le jetèrent dans une cellule.
H j resta dix jours au secret, seul, sans nouvelles de ce qui se passait.
Son gardien lui dit comme à Charras : — Nous ne savons rien. Nous sommes nous-mêmes consignés.
Le dixième jour le secret fut levé. Crémieux, son voisin de cellule, lui envoya une main de papier. Un ami put pénétrer jusqu'à lui et lui apporta un numéro du Journal des Débats.
Il passa seize jours dans cette cellule. Il n'avait que trente-cinq sous sur lui. 11 vécut pendant ces seize jours de la nourriture des voleurs.
Du reste il ne se plaignait pas. Il disait : — C'est à peu près la nourriture des ouvriers.
Le dix-septième jour on le transféra à Sainte-Pélagie.