L'ART HORS DE FRANCE
précis de leur vie, décida de la fondation de la c Préraphaélite Brolherhood ». Ils avaient dès lors trouvé pour leurs études un guide; ils savaient le secret de raffranchissement attendu, et comment ils viendraient à bout de la « corruption, de Torgueil insolent et malsain, des conventions arrogantes » qui empoisonnaient pour eux les sources mêmes de Tart. Ils firent vœu de revenir, avec des cœurs humbles et croyants, « dégagés de toute sensualité », à la vérité et à la nature, suivant rinspiration des vieux maîtres, des < primitifs » d*avant le xvi^ siècle, en qui tout leur paraissait « simple, sincère, éternellement et inaltérablement vrai ». En cette nuit mémorable, d'enthousiasme religieux, la vérité leur apparut « dans l'illumination d'un éclair »; ils se baptisèrent Préraphaélites et décidèrent d'ajouter à leur nom, comme signe de ralliement et d'initiation, les trois lettres P. R. B. (Préraphaélite Brotherhood). En 1854, Ruskin leur apportait le puissant appui de son adhésion, de sa prédication enthousiaste et de son influence d'aanée en année grandissante sur ses compatriotes. — Au fond, les sentiments qui les inspiraient étaient ceux qui avaient déjà renouvelé la littérature.
La vérité : tel fut leur mot d'ordre. Mais l'on se tromperait si l'on voyait en eux des réalistes^ en conservant à ce mot le sens que les polémiques continentales lui ont donné. La représentation pure et simple de la réalité ne pouvait leur suffire; ils y mêlent toujours quelque idée morale ; ils en font le moyen d'expression d'un sentiment ou d'un symbole. Us accumulent les détails précis avec une infatigable patience; ils veulent qu'un botaniste puisse reconnaître toutes les plantes et jusqu'aux brins d'herbe de leurs tableaux ; ils expriment avec une minutie acharnée les moindres nervures d'une feuille, mais leur idéalisme intense pénètre de toutes parts le monde des apparences sensibles, c Glorifiez Luc, l'évangéliste — écrit Rossetti dans un de ses sonnets, — car c'est lui qui enseigna le premier à l'art à joindre les mains et à prier. D'abord l'art osa à peine déchirer les voiles des vieux symboles ; mais ayant vite compris que l'immensité du ciel, le silence des champs et le jour même étaient des symboles encore plus puissants, il a vu
HI8TOIRS OéNéllALB. XI. 59
930 l'art en EUROPE
la manifeslation de Dieu en tout et il est devenu son serviteur. Et si, vers le décliu du jour, sou œuvre devient pénible... il peut encore, dans ce crépuscule, s*agenouiller dans le gazon pour prier, avant que la nuit empêche tout travail. »
On retrouve chez plusieurs artistes anglais qui n*apparLieDnent pas au groupe des préraphaélites, quelque chose de celle intensité mélancolique et douloureuse dans rinspiralion habituelle — par exemple dans Mason (1818-1872).
Watts, sans leur appartenir — et plutôt porté dans sa facture aux formes largement brossées, à la manière des peintres du xv!"" siècle — a cependant les mêmes préoccupations morales 11 s^esl fait de Tart une conception très réfléchie, très haute el très anglaise. Le peintre, i ses yeux, s'abaisserait en consentant à n'être qu'un artisan de beauté, de passion ou de vie; c'est à la conscience qu'il doit viser; il doit tenir, pour le peuple, écx>le d'idéal, et la peinture murale lui paraissant à cette fin particulièrement efficace, il proposait de couvrir de grandes fresques les gares et les parois de tous les monuments de Londres.
Burne-Jones (1833-1898) et son ami W. Morris (1838-1897; se rattachent plus directement à Rossetli, dont ils recherchèreot les leçons en 1835, quand ils se décidèrent à abandonner les études théologiques qu'ils avaient commencées à Ëxeter Collège pour se vouer à l'art. L'amitié de ces deux hommes a exercé sur l'art anglais contemporain — et notamment sur l'art décoratif — une profonde influence, dont on aura à indiquer le caractère dans le dernier volume de cette histoire.
L'école anglaise était dès lors entrée dans une voie nouvelle; ouverte d'une part à des influences italiennes et même académiques (dont F. Leigthon, 1830-1896, fut le représentant le plus autorisé), elle marque d'une empreinte fortement nationale tous les éléments qu'elle adapta à son usage, et ses paysagistes comme ses portraitistes ont compté dans l'art contemporain de la seconde moitié et de la fin du siècle.
On trouvera dans le dernier volume de cette histoire, un résumé de l'histoire de l'art en Allemagne, dans les pays Scandinaves, en Hollande, en Belgique, en Italie, en Espagne et en Suisse dans la seconde moitié et la fin du xix"" siècle. On verra
comment les écoles les plus vivantes et les plus fécondes sont celles qui se sont affranchies des influences académiques que le retour du classicisme avait au début du siècle imposées à Testhétique européenne — et comment aussi les Etats-Unis d'Amérique ont commencé de former sous Tinfluence de la vieille Europe une école de peinture qui tend à devenir nationale.
///. — La musique de 1848 à 'i8yo'.
Les grands artistes de la période précédente avaient magnifiquement élargi le pouvoir d'expression de la musique. Elle avait réussi, avec Beethoven, avec Schumann, à rendre les émotions les plus profondes et les plus complexes de rânie. Berlioz Tavait pliée à peindre le monde extérieur. Gomme tous les arts de notre époque, elle tend désormais à sortir de ses limites; elle veut être peinture et poésie. Celte tendance s*affirme pendant un quart de siècle. Ce n'est pas qu'elle compte, en dehors de Wagner, des génies aussi puissants que ceux dont nous venons de parler; mais, de 1848 à 1870, les conquêtes des grands romantiques passent dans le domaine public; et tout en continuant de faire opposition à un Berlioz, ou à un Schumann, les plus classiques s'enrichissent de leurs découvertes. La musique devient de plus en plus une langue d'analyse psychologique. — Et en même temps que plus subtile, elle devient plus populaire; son public s'étend; elle sort de Télile et pénètre jusqu'à la foule. Le Théâtre -Lyrique ouvert en 1851, et les Concerts populaires fondés par Pasdeloup eu 1861, répandent en France la connaissance des grandes œuvres symphoniques et dramatiques. En Allemagne, le goût public est formé, non seulement par les auditions, mais par les livres, par des ouvrages tels que ceux de Wagner, par les remarquables journaux d'art, au premier rang desquels combat la Nouvelle Gazette musicale de Schumann, par les grandes éditions critiques de Breitkopf et Uartel, et par les études histo-