CHAPITRE VIII
L'Allemagne de 1852 ëk 1855. — Les chefs du mouvement de 1848 en Allemagne demandaient l'unité et la liberté, * et la complexité de leurs vœux avait été une des causes de leur échec. Moins découragés par leur défaite définitive qu*excités par leur victoire momentanée, les unitaires firent leur examen de conscience, reconnurent les limites de leur puissance et bornèrent leurs désirs; la communauté de rancunes prépara entre eux et les Ilohenzollern une étroite alliance.
Leurs colères auraient été impuissantes si les vainqueurs n'avaient prétendu qu'à rétablir le statu quo. Mais les princes secondaires, mal remis de leur émoi, tirèrent de leurs récentes épreuves la conclusion qu'il fallait donner quelque satisfaction aux passions populaires, et ils réclamèrent pour la Diète un rôle actif auquel ne la prédisposaient ni son origine ni sa nature ; ils entretinrent ainsi une agitation qui se tourna contre eux, en encourageant des espérances qu'ils se montrèrent toujours impuissants à satisfaire. L'Autriche, de son côté, gardait des derniers événements une extrême défiance pour la Prusse et des illusions excessives sur ses propres ressources; elle ne se contenta plus de l'autorité morale et indirecte qu'elle avait exercée
SOUS Metternich et voulut transformer rAssemblée de Francfort en instrument de domination : quelle que fût la bonne volonté de Frédéric-Guillaume IV, la Prusse ne pouvait se laisser < majoriser » et accepter la situation subordonnée qu'on lui réservait : l'entente cordiale des deux grandes puissances allemandes, qui s'était prolongée de 1815 à 1848, et qui était la condition même du maintien de la Confédération germanique, fit place à une rivalité permanente et rendit un conflit inévitable. Dans cette lutte, la Prusse eut pour elle les sympathies des classes éclairées et ses ambitions furent favorisées par le progrès des idées démocratiques en Europe et le principe des nationalités, dont Napoléon III se fit le représentant. Le génie diplomatique de Bismarck exploita pour la grandeur de son pays ces conditions propices ; Roon et Moltke fournirent à leur souverain les ressources militaires nécessaires pour vaincre les résistances que les traditions et les intérêts opposaient à ses ambitions.
Quelques années furent nécessaires aux libéraux pour se remettre de leur étourdissement : de 1851 à 1859 la réaction exploita sa victoire sans pudeur et sans mesure, et les souverains, unis à la noblesse et à l'Eglise pour combattre les idées révolutionnaires, crurent assurer leur autorité contre de nouvelles surprises en imitant les procédés de gouvernement du second Empire. Tous les hommes qui de près ou de loin avaient été mêlés aux récents événements, furent suspects et exposés aux plus humiliantes vexations; des milliers de libéraux quittèrent le pays, tandis que les autres, écœurés ou découragés, s'enfonçaient dans une abstention lassée. Les fonctionnaires, soumis à un régime d'espionnage, ne pensèrent qu'à mériter la faveur de leurs chefs à force de basses complaisances; l'esprit public s'avilit et les consciences s'abaissèrent : des procès scandaleux, dont le procès Waldeck à Berlin fut le plus célèbre, prouvèrent la profonde décadence morale de l'administration. La réaction religieuse fut plus vivement ressentie encore par l'Allemagne. Un juif converti, Stahl, qui fut jusqu'à sa mort le théoricien du < parti de la Croix », déclarait que la science < devait faire volte-face », condamnait la tolérance, « qui n'est qu'une
fille de rimpiété », et flétrissait dans la liberté de conscience € une partie de cette œuvre de destruction et de bouleverse- v ment qui caractérise Tesprit moderne et menace le repos de l'Europe ». Une orthodoxie hargneuse s'efforça d'étouffer l'esprit de recherche et de libre examen. Un vent de piétisme et de réaction soufflait dans la littérature : Oscar de Redwitz chan> tait dans des poèmes doucereux et emphatiques un mysticisme béat; Victor de Strauss, dans ses Lettres sur la politique (1853), présentait comme l'idéal de l'humanité le Mecklembourg, où les institutions féodales s'étaient conservées dans toute leur pureté; Riehl, sous prétexte d'organiser le peuple, prêchait le retour aux corporations et aux castes.
En Prusse, la réaction ne fut ni moins dure ni moins absurde que dans les autres pays. Frédéric-Guillaume IV, par scrupule de conscience, par désir aussi de ne pas s'aliéner complètement les sympathies de l'Allemagne libérale, retenu d'ailleurs par les conservateurs qu'une constitution garantissait contre les retours possibles de fortune et les caprices d'un souverain, n*avait pas supprimé la charte : il l'avait si bien remaniée qu'elle lui laissait la pleine < liberté de son pouvoir ». La Chambre des députés, qui n'avait pas même le droit de voter l'impôt, n'était guère qu'une assemblée consultative dont les Landrsethe désignaient les membres aux électeurs intimidés; dans la Diète de 1855, il y avait 72 sous-préfets. Toute l'autorité appartenait aux hobereaux (les Junker), et a la coterie de la Gazette de la Croix; les Gerlach, le conlçiller Niebuhr, SenfTt de Pilsach, Kleist-Retzow, Redern, Massow, Léo, le général de Grœben, Stolberg, maîtres de l'esprit du roi et sûrs delà Chambre haute, réussirent à rendre à la noblesse les privilèges qu'avait ébranlés la constitution; ils abusèrent à tel point de leur crédit qu'ils finirent par s'aliéner une partie des fonctionnaires et exaspérèrent les classes moyennes; les passions des partis se manifestèrent avec une extrême violence pendant la guerre de Crimée où les libéraux essayèrent d'entraîner le gouvernement à une alliance avec les puissances occidentales, tandis que les féodaux ne voulaient pas se séparer de la Russie.
Guerre de Grimée. — Le président du conseil louvoya; ce
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fut comme un essai timide de la politique que suivit plus tard avec éclat Bismarck. Soucieux de ménager également ses voisins de TEst et de l'Ouest, Manteuffel manœuvra de façon à mériter la reconnaissance de la Russie, qui lui paraissait à la fois moins redoutable et plus sûre, sans enlever tout espoir à la France et à TAngleterre. Le roi, bien qu'en somme il partageât ses idées, lui créait quelques embarras; il manquait de sangfroid et faillit à plusieurs reprises se laisser détourner de la ligne de neutralité. Le ministre trouvait au contraire un concours précieux dans Bismarck, qui, nommé délégué de la Prusse à Francfort, était bientôt revenu de' ses illusions sur TAutriche et, convaincu qu'il faudrait un jour ou l'autre lui disputer les armes à la main la domination de rAUemagne, entendait réserver pour cette lutte décisive les forces du royaume. II groupa autour de lui les petites cours secondaires qui ne voulaient à aucun prix rompre avec le tsar et s'en servit < comme d'un sabot pour enrayer les idées belliqueuses de l'Autriche »; la Russie se souvint longtemps de ses bons offices, et la France ne pardonna pas à l'Autriche ses hésitations et ses défaillances. « L'Allemagne est trop étroite pour l'Autriche et la Prusse, écrivait Bismarck dans son célèbre Mémoire du 26 avril 1856. Nous aurons donc dans un avenir prochain à défendre notre existence contre l'Autriche, et il ne dépend pas de nous d'éviter une collision; la marche des choses en Allemagne ne comporte pas d'autre issue. » Il avait pressenti dès lors que les positions déterminées par la question d'Orient n'étaient que momentanées; en face de l'Autriche et de l'Angleterre qui représentaient le statu quo, la France et la Russie désiraient le remaniement de la carte de l'Europe; Bismarck prévoyait qu'elles chercheraient à se rapprocher et il conseillait a de sauter à pieds joints dans leur alliance ».
Les senliments de Frédéric-Guillaume IV pour Napoléon étaient complexes. Ses défiances contre la France n'avaient pas disparu, mais il savait gré à l'empereur d'avoir écrasé la révolution et il était attiré vers lui par une certaine communauté d'idées et de tempérament. C'est grâce à lui qu'il était entré au Congrès de Paris : son attitude dans l'affaire de Neufchâtel le
toucha davantage encore. La principauté de Neufchàtel faisait depuis 1814 partie de la Confédération suisse tout en appartenant au roi de Prusse; en 1848, les radicaux avaient proclamé la république, et les protestations du roi contre ce changement étaient demeurées sans résultat. En 1856, quelques royalistes essayèrent un coup de main ; ils furent facilement dispersés, et la Suisse entama le procès des plus compromis. Le roi, au désespoir, réclama leur mise en liberté et, sur le refus de la Suisse, s'entêta, parla de guerre : il était fort mal engagé. Tandis que TAutriche maladroitement lui suscitait obstacles sur obstacles. Napoléon s'entremit, obtint de la Suisse des concessions qui permirent à Frédéric-Guillaume de se retirer avec honneur (mai 1857).
Malgré tout, et bien qu'il fût fort mécontent aussi de l'appui que trouvaient dans l'Autriche les projets de réforme fédémie qu'agitaient les cours secondaires et qui étaient ouvertement dirigés contre la Prusse, il avait pour les Habsbourgs un respect tendre et humble qui survivait à toutes les épreuves. Pas plus qu'en 1850, on n'eût obtenu de lui une politique énergique, et la situation intérieure du royaume s'y prêtait mal. Des divisions profondes affaiblissaient l'administration, et les libéraux allemands se détournaient d'un pays livré aux Niebuhr et aux Gerlach. Depuis les épreuves de 1848, la santé du roi s^était sensiblement altérée; l'irritation nerveuse qui se traduisait par des alternatives de surexcitation et de prostration mélancolique aboutit dans l'automne de 1857 a une série d'altaqucs qui achevèrent de ruiner chez lui la rédexion et la volonté. Pendant plus d'un an, la reine Elisabeth et les féodaux s'accrochèrent au pouvoir et obtinrent de la piété du frère du roi, Guillaume, qu'il couvrit de son nom leur administration. Cet intérim du pouvoir aggrava la situation. Les réactionnaires, qui sentaient l'autorité leur échapper, redoublaient leurs exigences et leurs provocations; les libéraux, qui s'étaient crus déjà affranchis, rongeaient leur frein avec colère. Guillaume comprit la nécessité de sortir de cette indécision; il exigea qu'on lui remit la conduite réelle des affaires et il prit en mains, avec le titre de régent, le gouvernement du pays (7 oct. 1838).
Le prince Guillaume régent. La guerre d'Italie. —
Le prince Guillaume était né en 1797. Ce n'était pas un homme supérieur, et ses panégyristes les plus convaincus ont pu revendiquer pour lui le litre de Victorieux, non celui de Grand; il n*aYait ni Tardente imagination ni le charme séduisant de son frère; en revanche, il avait le goût du travail régulier, la persévérance dans les desseins, la tenue de la volonté, le don de connaître les hommes, et de faire servir leurs qualités à ses desseins. Il manquait d'initiative et il eût été incapable d'inventer le plan d'une si large simplicité que lui suggéra Bismarck et les détours subtils par lesquels il le réalisa; une fois qu'il l'eut accepté, ce qui n'alla pas toujours sans luttes, il s'y attacha avec une fidélité et un dévouement inébranlables et apporta à en assurer le succès de rares qualités de constance et de fermeté. La légende qui ne veut voir en lui que le Louis XIII d'un autre Richelieu, exagère la vérité au point de la fausser; la part du ministre dans l'œuvre commune fut sans doute prépondérante ; il n'est pas sûr que sa victoire définitive eût été aussi décisive sans l'intervention personnelle du souverain qui le soutint et le compléta. Il avait au plus haut degré le sens du réel, le respect du passé et le culte de sa maison; comme tous les hommes de sa génération, il croyait que l'Allemagne était appelée à jouer un rôle prépondérant dans le monde, à condition qu'elle restât sous l'hégémonie delà Prusse, qui en était comme la quintessence, et qu'elle acceptât la tutelle des Hohenzollerh, que Dieu avait prédestinés â cette haute mission. Au moment où il arriva aux affaires, âgé déjà de soixante ans, il était un peu las et découragé; il eût voulu pendant la guerre de Crimée punir la Russie de l'assistance qu'elle avait prêtée â Schwarzenberg : il n'avait pas deviné la vengeance plus raffinée de Bismarck, qui réservait â Alexandre II et à Gortchakof le rôle de parrains du nouvel empire germanique. Sa politique lui avait attiré les attaques furieuses du « parti de la Croix ». De là un malentendu dont les conséquences furent graves. Les libéraux saluèrent avec joie son avènement, y virent l'aurore d'un gouvernement constitutionnel. Guillaume avait jadis combatttu les projets de réforme de son frère : le fait accompli, comme il n'entrait pas
dans son caractère de s*obstiner à défendre des positions perdues, il s*était résigné, mais il était décidé, de même « qu*à tenir Qdëlement ce qui avait été promis, à écarter rigoureusement ce qui ne Tavait pas été ». Il blâmait Tusage que Frédéric-Guillaume avait fait de son autorité plutôt qu*il n*était disposé à laisser affaiblir son pouvoir ; il croyait que la royauté doit s*élever au-dessus des partis et il regrettait que son frère fût devenu l'instrument d'une coterie féodale ; il n'entendait pas gouverner lui-même au nom de la bourgeoisie et surtout se mettre dans sa dépendance. La Diète n'était à ses yeux qu'une assemblée consultative, et dans toutes les questions importantes le souverain devait garder le dernier mot. Il y avait entre les libéraux et lui une différence de doctrine qui rendait à la longue une rupture inévitable.
Ils s'appliquèrent d'abord à ménager ses scrupules. Aux élections de 1858, le mot d'ordre fut d'écarter les candidats dont le nom lui aurait rappelé quelques souvenirs pénibles. Toute cette bonne volonté ne servit guère : le parti conservateur s'effondra ; le régent en conçut une sorte d'épouvante, s'effara de se trouver par la force des choses prisonnier de la gauche. Déjà des dissentiments apparaissaient sur les questions de politique extérieure. Il avait eu à peine le temps de se reconnaître que commençait la guerre d'Italie. Les libéraux étaient favorables au Piémont, dans lequel ils ménageaient un futur complice; Guillaume craignait de renouveler les imprudences de Frédéric-Guillaume II, dont la défection en 1795 avait permis à la France d'écraser séparément les deux grandes puissances allemandes. Il résolut d'offrir son appui à François-Joseph, mais en le faisant désirer, de manière à ce que les armées françaises ne fussent pas tout d'abord dirigées sur le Rhin, et à se faire payer son alliance. En 1849, il avait parlé de conquérir l'Allemagne; depuis lors, il en était revenu à la pensée d'une entente avec l'Autriche qui lui concéderait bénévolement le commandement militaire dans la Confédération. Le plan était chimérique : plutôt que de lui abandonner la direction de l'armée fédérale, François-Joseph préféra renoncer à la Lombardie. La première campagne diplomatique de Guillaume avait abouti à
un échec complet : il avait mécontenté tout le monde : la France dont il avait arrêté les succès, TAu triche qui lui reprochait sa défaite, TAllemagne du Sud qui Taccusait de s*ètre séparé d*elle» SCS propres sujets qui blâmaient ses hésitations et ses incertitudes.
Lui-même attribuait ses déconvenues aux vices de Toi^auisaiion militaire de l'Allemagne; il en demanda la réforme à la Diète : les princes repoussèrent ses projets presque sans discussion. Ils sentaient eux-mêmes cependant la nécessité de donner quelque satisfaction à Topinion publique : Dalwigk, le ministre de la Hesse-Darmstadt, Pfordten en Bavière, Beust surtout en Saxe, se démenaient beaucoup, les conférences succédaient aux conférences et les projets aux projets. La politique des cours secondaires impliquait une contradiction intime : leur faiblesse exigeait le maintien dans la Confédération des deux grandes puissances dont la rivalité était la seule garantie de leur indépendance, et cette rivalité ne permettait pas à TAUemagne de jouer au dehors le rôle actif qu*ils revendiquaient pour elle; ils voulaient étendre les droits de la Diète, mais tant que TAulriche y était représentée, la Prusse ne pouvait y consentir, parce qu'elle se fût condamnée à soumettre sa politique à des influences étrangères; la Confédération ne s'était maintenue jusqu'alors qu'en se résignant à une sorte d'inertie politique; si on réclamait d'elle une action positive, elle se disloquait. D'aulre part, en face de l'émotion provoquée par ces projets, la Prusse, si elle fût demeurée indifl'érente, aurait perdu toute action sur les esprits; elle était condamnée à surenchérir sur les autres cours. La politique du roi, qui avait été jusqu'alors une politique d'attente et de laisser-aller, ne suffisait plus aux circonstances nouvelles, en même temps que les difficultés que lui créait à l'intérieur la question de la réforme militaire lui faisaient une nécessité de relever le prestige de la monarchie par une Conduite plus énergique et plus claire.
L'Union nationale etrUnion de réforme. — Le silence qui régnait en Allemagne depuis 1851 avait fait place à un bourdonnement tumultueux. La période qui s'écoule de 1859 à 1866 fut des plus agitées et des plus confuses. L'avènement en
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Prusse d'un prince qui n*était pas Fagent servile des féodaux, coïncidant avec la guerre d'Italie, avait déterminé la plupart des autres princes à se départir de leur politique de compression. Les Chambres reprirent une vie plus animée ; les préoccupations publiques se tournèrent surtout vers les questions de réforme fédérale ; les publicistes se prononçaient en général pour une union plus étroite avec la Prusse ; des libéraux de divers pays, Braun et Lang, du Nassau; Bennigsen et Miquel, du Hanovre; Schulze-Delitzsch et von Unruh, de Prusse; le Bavarois Brater, le Hessois Œtker, etc., jugèrent le moment opportun pour recommencer leur œuvre de propagande unitaire et libérale ; une grande assemblée à Francfort (15 et 16 septembre 1859) fonda le Cercle national qui eut pour programme < l'union et le développement de la patrie commune ». Il essaya de ménager les Grands- Allemands, qui ne se résignaient pas à abandonner les onze millions d'AUemands-Âutricbiens que l'on risquait de livrer, en les excluant de la Confédération, aux Magyars et aux Slaves. « L'Union nationale, disait le manifeste du 4 septembre 1860, reconnaît les provinces allemandes de l'Autriche comme des parties intégrantes de la patrie. Dans le cas cependant où les circonstances et des obstacles invincibles empêcheraient l'union immédiate de ces provinces à l'Etat fédéral allemand, elle ne se laissera pas détourner pour cela de travailler à l'unification du reste de la patrie. » En dépit des réserves de pure forme, l'Union reprenait donc le programme de Gagern. Les princes s'émurent; le comité central de l'Union fut chassé de Francfort; dans la Saxe, le Mecklembourg, le Hanovre, les deux Hesses, l'association fut interdite. Cependant Beust ne réussit pas à obtenir de la Diète des mesures générales de répression, c La situation actuelle est sans exemple, écrivait-il; en face d'un mouvement qui poursuit la chute d'une constitution, ou bien on abandonne cette constitution, ou on combat le mouvement : ici, on ne fait ni une chose ni l'autre; la fin ne peut être qu'une révolution subite. » Les autres ministres jugeaient ses craintes exagérées et préféraient des palliatifs aux lois de rigueur. Ils favorisaient la formation d'une Union de réforme que dominèrent les particularistes et les ultramontains. L'Union
nationale ne rencontrait dans le Sud que d'assez rares partisans et il fut vite évident que ses efforts ne suffiraient pas pour triompher des résistances des gouvernements et des traditions séculaires. L'erreur serait grande, malgré tout, de supposer que son action fut sans portée. Après deux ans de propagande, elle ne comptait encore que 15000 adhérents, dont 8 000 en Prusse, mais ils appartenaient aux classes dirigeantes et leur influence était grande. Dans les fêtes qu'ils organisaient, l'idée de l'unité était acclamée par des milliers d'Allemands accourus de tous les coins du pays. L'armée prussienne abattit les dynasties, mais les libéraux l'avaient encouragée à l'attaque et quand les souverainetés particulières s'effondrèrent devant elle, on s'aperçut qu'elles avaient été comme déracinées auparavant.
La réforme militaire en Prusse. — Pour le moment toute entente entre le gouvernement prussien et les libéraux du dehors semblait rendue impossible par le conflit constitutionnel dont la réforme militaire avait été l'occasion. La loi de 1814, complétée et modifiée par les ordonnances de 1820, avait établi le service universel : après trois ans de service actif et deux ans de réserve, les soldats passaient dans la landwehr, qui se divisait en deux bans, et où ils restaient jusqu'à quarante ans. Cependant, depuis 1814, bien que la population eût passé de 11 à 18 millions d'habitants, on continuait à lever 40000 recrues, si bien que 25000 jeunes gens échappaient chaque année à la conscription. L'effectif de l'armée s'en trouvait si réduit que, dès que les circonstances exigeaient un certain déploiement de forces, on élait obligé dé tb'nvoquer la landwehr et d'appeler sous les drapeaux des hommes assez avancés en âge, dont la plupart étaient mariés et dont le départ désorganisait la vie économique du pays. Comme de plus la landwehr et l'armée active étaient étroitement unies — chaque brigade comprenant un régiment de ligne et un régiment de landwehr, — tous les vices d'organisation de la landwehr retentissaient sur l'ensemble. Les officiers de la landwehr étaient souvent d'anciens volontaires d'un an dont l'instruction était médiocre et qui n'avaient sur leurs hommes qu'une faible autorité. La nécessité d'une réforme radicale était si bien reconnue par tout
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le monde qu*il est difficile de discerner à qui revient vraiment ridée première des mesures prises. Le lieutenant-<^olonel Clau* sewitz et le général Voigts-Rhetz arrêtèrent, semble-tril, les lignes générales du projet; ils trouvèrent un appui constant dans les conseillers militaires du régent, Alvensleben et surtout Edwin de Manteuffel, dont Tautorité sur lui était grande. Le prince régent, qui depuis sa jeunesse s*était particulièrement consacré à Tétude des questions militaires, encouragea leurs études, se pénétra de leurs idées et fit de la réalisation de leur dessein une question d'honneur personnel.
Le régime nouveau comportait l'incorporation de toute la classe, de manière à rétablir le service universel, et prolongeait de deux ans le temps de réserve; on obtenait ainsi une armée de première ligne de 400 000 hommes, ce qui permettait de ne pas faire immédiatement appel à la landwehr, qui était maintenue, mais seulement jusqu'à trente-deux ans et comme armée de second rang. Après la mobilisation de 1859, qui avait de nouveau montré les défauts de l'ancien système, le régent commença l'exécution de son plan; il conserva les cadres de la landwehr, y versa les recrues nouvelles et demanda aux Chambres les 9 millions et demi de thalers qu'exigeait la réorganisation.
La somme parut forte : n'était-il pas possible de la réduire eu ramenant de trois à deux ans la durée du service actif? De plus, la Diète était froissée par l'exclusion de la landwehr, qui semblait comme rejetée hors du service actif. Bien que le régent eût pris soin de déclarer dans l'exposé des motifs « qu'il n'avait pas l'intention de rompre avec l'héritage d'une grande époque et que l'armée prussienne serait après comme avant le peuple prussien en armes >, deux conceptions opposées se trouvaient en présence. Boyen, Scharnhorst et les réorganisateurs de ]a Prusse au comitlx^ncement du siècle étaient des idéalistes, grandis à l'école de Kant et sous l'influence de la révolution française, et ils croyaient que la nation armée suffisait à garantir contre toute attaque l'indépendance du pays; Clausewitz, Yoigtz-Rhetz, Roon et les initiateurs de la réforme de 1859 étaient des réalistes et des professionnels; ils voulaient
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« non une armée nationale, mais une nation militaire » (Cherbuliez), ils créèrent une classe de soldats : les autres pays ont une armée, a*t-on dit; en Prusse, c'est Tarmée qui a un pays. Les craintes de la Diète étaient d'autant plus éveillées sur ce point que la plupart des postes nouveaux allaient être donnés à des nobles, et la boui^eoisie trouvait dur de s'imposer des charges fort lourdes pour augmenter l'influence d'une caste détestée. Enfin, la majorité était mécontente du ministère qui lui refusait les deux points qui lui tenaient à cœur, une réforme radicale de la Chambre haute où les féodaux embusqués arrêtaient tous ses projets, et une épuration de l'administration. Il est naturel que le conflit, à la longue presque inévitable, se soit ouvert sur la question militaire qui mettait en jeu les passions les plus vives et les intérêts les plus complexes; seulement, les libéraux ne furent peut-être pas très bien inspirés en portant la lutte sur un terrain où ils atteignaient en quelque sorte le souverain dans sa conscience intime.
La Diète accorda < provisoirement » les crédits nécessaires aux nouvelles formations (1860). C'était une maladresse : comment admettre que le gouvernement renoncerait par la suite à une œuvre déjà accomplie? — Les régiments provisoires prirent place dans l'armée régulière, reçurent leurs drapeaux. Quand la Chambre réclama leur suppression, le prince s'indigna contre ce qu'il regardait comme une injustifiable usurpation. Les crédits ne furent votés en 1861 qu'après des débats orageux : l'opposition grandissait, et le débat s'éle^rgissait. La femme du régent, Augusta, son fils, sa bru, fille de la reine d'Angleterre, le suppliaient de ne pas se séparer de la majorité; leurs conseils, sans le convaincre, l'attristaient; il était agité par de cruelles luttes de conscience. Le ministre de la guerre, Roon, pour le rassurer, pour l'apaiser, cherchait à lui prouver la légitimité de sa conduite, déplaçait et étendait peu à peu la question. C'était un officier de mérite et un administrateur de premier ordre : soutenu par son aide de camp Hartrolt, par Edwin de ManteufTel, par l'inspecteur général de Peucker, il travaillait à compléter rapidement l'organisation de l'armée nouvelle; le fusil à aiguille (fusil Dreyse) lui assurait déjà
une extraordinaire supériorité matérielle : il lui prépara un corps homogène d*officiers soutenus par un puissant esprit de caste. Moltke, à la tète de Tétat-major général depuis 1858, combinait le plan de mobilisation» étudiait l'usage des chemins de fer et créait la guerre scientifique moderne. Guillaume suivait jour par jour les progrès accomplis, voyait s'élever sous ses yeux l'œuvre de la puissance prussienne et supportait avec une impatience croissante les critiques des dilettanti et des laïques, il n'admettait même plus l'idée d'une transaction. Roon, moins absolu peut-être que son maître, apportait dans la discussion des habitudes de raideur et de sécheresse qui envenimaient les débats ; « un air de sévérité et de tristesse » était répandu sur toute sa personne; son regard provocant, sa parole nette et tranchante, son allure raide et compassée (stramm und straff) qui faisaient de lui comme le type même de l'officier prussien, le désignaient d'avance comme le ministre du conflit.
Frédéric-Guillaume IV mourut dans les premiers jours de 1861 : son frère, en prenant la couronne « sur la table du Seigneur », sentit passer en lui quelque chose du souffle mystique qui avait emporté son prédécesseur. La constitution prussienne était fort incomplète et obscure : les libéraux cherchaient à l'étendre, voulaient, en conquérant le droit de voter l'impôt et le contingent annuels, transformer la royauté tempérée en gouvernement parlementaire. La Prusse, leur répondait Roon, n'est pas une monarchie apparente, comme en Angleterre ou en Belgique; nous voulons « briser les chaînes de l'aigle, pour que le roi par la grâce de Dieu demeure le véritable chef de son peuple, le centre de l'Etat, le seigneur du pays ». La majorité protestait de son loyalisme et elle ne se rendait pas un compte exact de la portée de ses revendications : qu'elle se l'avou&t ou non, ce qui se débattait, c'était bien, non pas sans doute la forme, mais la nature du gouvernement. De là, l'ardeur et la ténacité des passions ; de là aussi la gravité de la lutte : à ce moment se fixe le caractère de la monarchie prussienne, telle qu'elle s*est conservée depuis et où le pouvoir souverain du monarque n'est que voilé — et non limité — par le contrôle d'une assemblée consultative.
Guillaume en 1861 était déjà complètement rallié aux opinions de Roon. — «Je suis le premier roi qui prend le pouvoir, dit-il lors du couronnement (octobre), depuis que le trône a été entouré d'institutions modernes, mais je n'oublie pas que la couronne vient de Dieu. » Convaincu < que la puissance militaire renferme en soi la souveraineté » et que les princes assez faibles pour l'abandonner deviennent la victime des révolutions, il était hanté par le souvenir de Charles P*"; malgré tout, il ne s'avançait qu'avec inquiétude dans la voie de la résistance, et ses hésitations pouvaient entraîner des conséquences graves en face d'adversaires dont Tard dur et les exigences augmentaient à mesure que la lutte se prolongeait. Le parti progressiste qu'avaient formé Schulze-Delitzsch, Jean Jacoby, Forckenbeck, Virchow, Mommsen, réclamait un ensemble de réformes qui eût assuré le triomphe de la bourgeoisie et du régime parlementaire; les élections de 1861 prouvèrent le désarroi des conservateurs; les féodaux étaient en pleine déroute, Stahl était mort; Gerlach, Wagener, Blankenbourg avaient été battus. La majorité se montra intraitable sur les questions militaires : elle fut dissoute. Le pays soutint ses représentants : la loi des trois classes se retournait contre ses auteurs. La pression ministérielle ne servit qu'à irriter les passions, et les élections de 1862 furent plus radicales que celles de l'année précédente. 253 libéraux n'eurent plus en face d'eux que 16 conservateurs. A la suite d'un débat de sept jours, la majorité repoussa un amendement de Sybel et Twesten qui avaient cherché un terrain d'entente, et raya les crédits supplémentaires du budget de la guerre, même ceux qui étaient déjà engagés. Le roi appela Bismarck au ministère.
Bismarck. — Othon -Edouard- Léopold de Bismarck- Schœnbausen était né à Schœnhausen, dans la Vieille-Marche de Brandebourg, en 1815. Après une jeunesse tumultueuse et bruyante, il vivait sur ses domaines quand, en 1847, il avait été envoyé à la Diète réunie, convoquée par Frédéric-Guillaume IV. L'insolence sarcas tique avec laquelle il combattit les idées nouvelles, son indifférence pour l'opinion publique, le dédain qu'il affichait pour les lieux communs et les grands hommes du jour.
firent scandale; mais ses adversaires même reconnaissaient la bravoure et la souplesse de son talent; sa parole était heurtée et pénible, mais il trouvait au bon moment le trait qui porte et rimage qui frappe. Il avait les traditions de sa caste, une piété simple et vivante, le mépris de la démocratie et des villes, un sang-froid et un courage que rien ne déconcertait, des idées nettes et précises, une confiance absolue dans son propre jugement. Pendant la révolution de 1848, il fit partie de la camarilla qui, auprès de Frédéric-Guillaume IV, combattait la politique des Camphausen, des Bunsen et des Radowitz. Les contradictions qu*on a souvent relevées depuis entre sa conduite à ce moment et la politique qu'il suivit plus lard sont plus apparentes que réelles. Il jie repoussait pas Tidée de Tunité de TAUemagne, mais les conditions que le Parlement de Francfort voulait imposer à la Prusse, et s*il blâmait la guerre des Duchés, c'est qu'elle ne pouvait aboutir alors qu'à substituer dans le Schleswîg-Holstein à l'autorité du Danemark la souveraineté d'un petit prince qui serait fatalement un voisin défiant et suspect. Il croyait du moins encore à la possibilité d'une entente cordiale avec TAutriche : ses illusions ne survécurent pas longtemps à l'expérience. Délégué de la Prusse à la Diète fédérale, il fut bientôt en lutte ouverte avec les ministres autrichiens Thun, Prokesch-Osten, Rechberg (1851-1859). II résuma ses impressions dans un rapport célèbre : c Je vois dans nos rapports fédéraux un vice que tôt ou tard il nous faudra guérir ferro et igné. »
De ce point initial, la nécessité d'une rupture avec l'Autriche, il déduisit toute sa politique. Aucun homme ne fut plus réaliste et moins asservi aux préjugés et aux sentiments : les souvenirs de 1806 ne le gênaient pas plus pour rechercher les bons offices de Napoléon que ceux d'Olmûtz pour briguer les bonnes grâces de Gortchakof. Les dettes qu'il contractait ainsi ne le tourmentaient guère, parce qu'il se savait assez d'ingéniosité pour se dérober â ses obligations; si ses créanciers fussent devenus trop exigeants, comme il était « plus Prussien qu'Allemand », il n'eût pas nié leurs créances, pourvu que son propre gain lui eût paru suffisant. La partie était grosse, il mettait le plus de
chances de son côté et calculait soigneusement les coups ; pour le reste, il s'en remettait à la fortune» et comme les grands joueurs, aimait à coudoyer le péril et à sentir Tabime. La puissance d'imagination et la hardiesse d'entreprise qui sont la marque même des politiques de haute marque étaient corrigées chez lui par beaucoup de finesse, de prudence et de bon sens. Les scrupules ne l'arrêtaient pas plus que les rancunes; les traités n'étaient pour lui que des combinaisons momentanées, et il les jugeait épuisés aussitôt qu'il en avait tiré les avantages désirés. Dès son arrivée aux affaires, il s'expliqua nettement avec l'ambassadeur autrichien : « Il faut que nos rapports avec l'Autriche deviennent meilleurs ou pires; nous désirons la première solution, il faut que nous nous préparions à la seconde. » Et comme le comte Karolyi plaidait les circonstances atténuantes, remontrait que les difficultés dont se plaignait Bismarck avaient leur origine dans l'histoire et dans le rôle que depuis des siècles l'Autriche jouait en l'Allemagne : « Portez votre centre à Pesth », lui répliqua son interlocuteur. Le ministre d'Autriche, Rechberg, releva aigrement cette invite. Sa mauvaise humeur ne surprit probablement pas Bismarck : il n'était pas assez naïf pour supposer qu'il atteindrait par la persuasion pure le but de ses ambitions. Il s'attacha dès lors à préparer en Europe une constellation politique favorable.
Ses adversaires l'accusaient de chercher au dehors une diversion à ses embarras intérieurs : ils exagéraient. Il n'avait aucune sympathie pour les libéraux, moins encore parce qu'il les redoutait que parce qu'il les jugeait un peu niais, avec leur manie de prendre des formules pour des forces. Il reconnaissait cependant à leurs griefs quelque fondement légitime; s'ils refusaient rageusement au gouvernement les crédits militaires, c'est qu'ils ne croyaient pas à son énergie; le meilleur moyen de désarmer leur opposition était de satisfaire l'orgueil national ; il n'avait pas oublié la révolution de 1848 et comment les doctrinaires de Francfort avaient renié leur programme pour se ranger autour de Frédéric-Guillaume IV; il comptait à force de gloire acheter leur abdication. Le roi, fort ému, songeait à quitter le pouvoir; Bismarck se déclara prêt à gouverner sans majorité,
sans budget; aux députés qui lui reprochaient de violer la constitution, il répliqua qu'elle n'avait pas prévu le cas où rassemblée refuserait au souverain les ressources nécessaires, que la vie était faite de compromis, et que si Tune des parties s*y refusait, il se produisait des conflits : alors, celui qui avait la puissance marchait de Tavant. Le comte Schwerin précisa sa formule dans la phrase célèbre : la force prime le droit. La Chambre déclara que le ministre n'avait pas sa confiance (1863); elle fut de nouveau dissoute. Une ordonnance permit aux fonctionnaires de suspendre les journaux après deux avertissements. Dans le pays, l'émotion était extrême, divers conseils municipaux supplièrent le roi de rétablir l'entente entre la dynastie et le peuple; leurs adresses furent fort mal accueillies : ils s'abstinrent de paraître aux cérémonies officielles, ne célébrèrent plus la fête du souverain. Le prince royal, de tout temps hostile à Bismarck, protesta publiquement contre sa politique. Les menées du ministre de l'intérieur, Eulenbourg, n'empêchèrent pas les électeurs de renvoyer à la Chambre les députés de l'opposition; les sessions de 1863 et de 1864 furent des plus orageuses.
Le Congrès de Francfort et les aflTalres de Pologne. — Cette crise constitutionnelle déconcertait les partisans de la Prusse en Allemagne, et ses adversaires essayaient de profiter de leurs embarras. Le ministre autrichien, Rechberg, qui jadis à Francfort avait eu maille à partir avec Bismarck et qui l'avait même provoqué en duel, était un sanguin, mais il avait l'esprit droit; il connaissait les faiblesses de l'Autriche et son isolement en Europe : la prudence ordonnait d'éviter les grands projets et les vastes ambitions. Malheureusement, tous ses collègues n'avaient pas la môme sagesse. Schmerling, qui en 1848 avait été ministre du Vicaire impérial, avait, avec une extrême confiance dans son génie, beaucoup de désinvolture et de hardiesse ; pour assurer en Autriche la domination de l'élément germanique, il voulait établir solidement l'autorité de François-Joseph en Allemagne, sans s'apercevoir que c'était un cercle vicieux. Il avait pour lui les directeurs même du ministère des An*aires étrangères, Meysenbourg, Biegeleben surtout, instruit, éclairé, mais dominé par des idées préconçues et des préjugés fanati-
ques. L'adjudant-militaire de Tempereur, Maurice Esterhazy, plein d'esprit, fort séduisant, mais mal pondéré, hésitant, reculant avec épouvante devant les « microbes de la goutte d'eau qu'il étudiait au microscope », jaloux de toute influence rivale, minait sourdement Rechberg. Le parli clérical, à la suite des événements d'Italie, était fort animé dans toute l'Europe et il combinait une croisade dont l'Autriche aurait l'initiative.
François-Joseph, qui n'abandonnait à personne la conduite de la politique étrangère, n'était pas toujours garanti contre les imprudences par son bon sens naturel; très consciencieux, servi par une mémoire remarquable, il se perdait un peu dans les détails. Napoléon III l'accusait de manquer d'énergie; il serait peut-être plus exact de dire qu'il manquait de constance. Il se réservait la décision dans les affaires importantes, c'est-à-dire qu'il choisissait parmi ses conseillers un confident dont il suivait les inspirations ; mais il ne lui pardonnait pas cet empiétement sur sa personnalité et se séparait secrètement de lui au moment même où il lui donnait la preuve décisive de sa faveur; de là dans sa politique une certaine incohérence qu'expliquent aussi en partie le découragement et la tristesse laissés dans l'esprit de l'empereur par les épreuves qu'il avait traversées,
Schmerlingle décida à prendre l'initiative d'une réforme fédérale qui eût réduit la Prusse à une situation subordonnée en Allemagne, et comme un exemple récent prouvait qu'on ne l'obtiendrait pas de la Diète, de s'adresser directement aux souverains. Il les convoqua au congrès de Francfort (17 août 1863). La réunion fut très brillante. François-Joseph révéla des talents inattendus de président de Parlement, fort bien secondé par le roi de Saxe, qui conduisait la majorité. Le roi de Prusse, retenu par Bismarck, ne parut pas, et son abstention frappait de nullité les résolutions de Francfort. Quand Rechberg, qui n'avait d'ailleurs accepté le projet de Schmerling qu'à son corps défendant, demanda aux princes de passer outre, ils se dérobèrent. L'Autriche, une fois de plus, faisait l'expérience de la valeur réelle de ses alliances.
Bismarck ne s'était pas ému un seul moment de tout ce tapage et, pendant que ses adversaires couraient après des
ombres qui s'évanouissaient entre leurs bras, il s'assurait la reconnaissance de la Russie. Au commencement de 1863, une insurrection avait éclalé en Pologne. Le ministre prussien avait besoin pour ses projets de la connivence des cabinets de Paris et de Pétersboui^. Mais une entente cordiale entre eux l'eût paralysé ; la France et la Russie alliées n'avaient aucun besoin de la Prusse et aucune raison pour accepter les bouleversements qu'elle préparait. Tandis que Napoléon se laissait entraîner par l'Angleterre et l'Autriche dans des négociations qui irritèrent profondément la Russie, la spontanéité avec laquelle Bismarck offrit son appui à Alexandre II toucha vivement le tsar. Napoléon III, de son côté, quand il eut reconnu l'inanité de l'appui que lui ofTrait l'Autriche, se montra plus irrité de sa faiblesse, qui frisait la perfidie, que de la réserve loyale et nette de la Prusse. A la fin de 1863, la situation politique générale de l'Europe était ainsi très favorable à une initiative hardie de Bismarck : l'Autriche, découragée par sa tentative avortée de Francfort, était fort effrayée des déclarations de principes qui partaient de Paris; la France s'était aliéné la Russie et gardait rancune à l'Angleterre de sa déloyauté; la Prusse avait pour elle l'amitié de Gortchakof et elle ne rencontrait en face d'elle que des ennemis déconcertés et divisés. La mort du roi de Danemark, Frédéric VII (15 novembre 1863), fournit au ministre prussien l'occasion d'engager la partie.
La guerre de Danemark. — Jamais Bismarck n'a donné de preuves plus remarquables de la souplesse et de la vigueur de son esprit, comme de son indifférence absolue pour le droit écrit et la morale traditionnelle, que dans la façon dont il exploita la question des Duchés. Le traité de Londres (8 mai 1852) n'avait été qu'un armistice; la Prusse et l'Autriche, en reconnaissant l'intégrité de la couronne danoise et la succession de Christian de Glûcksbourg, avaient obtenu des éclaircisiements qui leur permettaient de rouvrir la querelle, quand elles le jugeraient bon. En réalité, deux principes se trouvaient en présence; le sentiment national, qui réclamait des territoires en grande partie occupés par des Allemands, s'inscrivait en faux contre les traités qui reconnaissaient les titres du Danemark.
Histoire générale. XI. *i
Les plaintes aigres de la Diète maintenaient la question à Tordre du jour; la prévoyance de Bismarck s^en réjouissait : « Il y a là, écrivait-il, un cas de guerre que Ton peut invoquer dès que la situation européenne sera favorable. »
A la mort de Frédéric VII, le duc Frédéric d'Augustenbourg, malgré la renonciation de son père, réclama les duchés; Topinion publique allemande se prononça pour lui avec fureur et la Diète suivit, bien que la plupart des gouvernements eussent adhéré au traité de Londres. Le Schleswig, à cheval sur la Baltique et la mer du Nord, avec la magnifîque rade de Kiel, était une proie tentante pour la Prusse : < J*ai toujours pensé, disait plus tard Bismarck, que Tannexion était la meilleure des solutions. » Pour ne pas effaroucher TEurope, il feignit de blâmer l'intempérance de la Diète, ne reconnut pas Augustenbourg, se plaignit seulement que le Danemark eût violé les conditions du traité de Londres et le somma d'accorder aux Duchés les garanties et l'autonomie qu'ils réclamaient. La Chambre prussienne s'indigna de sa faiblesse, lui reprocha de livrer à l'étranger les Marches du nord. En revanche, les puissances étrangères, dupes ou complices, le laissèrent agir, et l'Autriche, où Rechberg, à la suite de ses dernières déconvenues, désirait un rapprochement avec la Prusse, mais qu'aurait effrayée une solution révolutionnaire, le suivit : « Nous avons éprouvé en 1849, disait Bismarck, qu'il n'est pas bon d'être un contre quatre; deux contre trois, la proportion est plus favorable. » Les avis n'avaient pas manqué à Rechberg; on chasserait les Danois des Duchés, mais comment en chasserait-il ensuite les Prussiens? Sans nier le danger, il jugeait plus prudent de ne pas laisser Bismarck agir seul.
Au mois de janvier 1864, la Prusse et l'Autriche, se substituant à la Diète malgré ses protestations, attaquèrent le Danemark ; puis, après avoir forcé les Danois à évacuer les lignes de Danewirk, qui ferment l'entrée du Schleswig, Bismarck décida l'Autriche à envahir le Jutland; les lignes de Diîppel furent enlevées après un siège de six semaines (18 avril), le Jutland occupé presque tout entier. Le roi de Prusse n'était pas éloigné à ce moment de reconnaître les droits de Frédéric
d'Augustenboui^ : Bismarck s*y résignait sans plaisir, et pour se mettre en garde contre son ingratitude probable, il exigea de lui des conditions qui l'auraient mis dans la complète dépendance de la Prusse. Frédéric essaya de discuter; ses réserves parurent de mauvais ton. Après tout, les Duchés appartenaient aux puissances qui les avaient conquis. Rechberg, bien qu'il jugeât la théorie dangereuse, n'osa pas protester; les grandes puissances, très divisées, ne lui auraient fourni aucun appui; sa politique, en général raisonnable et sensée, était hésitante et timide; il n'aimait pas aborder les difficultés de front et comptait sur le temps. Le traité de Vienne (30 octo* bre 1864) céda à la Prusse et à l'Autriche les droits du Danemark sur le Lauenboui^, le Holslein et le Schleswig.
La convention de Gastein. — L'Autriche était fort embarrassée de son acquisition. Rechberg, pour se dégager d'une situation délicate, n'eût pas demandé mieux que d'abandonner ses droits moyennant une très légère concession territoriale, le comté de Glatz par exemple. Mais c'est un principe chez les Hohenzollern que les territoires qui ont eu un moment l'honneur d'être gouvernés par eux ne sauraient passer sous une autre domination. Môme des concessions plus modestes lui furent refusées, et Schmerling, heureux de prendre sa revanche, obtint qu'il fût remplacé par Mensdorff-Pouilly. Le comte MensdorfT était un général de cavalerie dont l'expérience diplomatique était faible; il n'avait accepté le poste de ministre des Affaires étrang-'ies que par obéissance, et, comme il se défiait de lui-même, il ne mit pas toujours assez de fermeté a soutenir ses opinions. Ses avis étaient sages; il pensait que, dans les circonstances actuelles, le mieux était de se dégager à tout prix de l'impasse où l'on était acculé, en évitant une rupture; ni Schmerling, ni Esterhazy, ni la cour ne partageaient sa modération.
Les relations de Berlin et de Vienne, au lendemain de la paix de Vienne, n'étaient rien moins que bonnes. Bismarck, qui ne voulait à aucun prix renoncer aux Duchés, s'attendait à l'opposition de TAutriche, et sans exclure toute pensée de réconciliation, ne la désirait guère. « La guerre de 1866, a
écrit plus tard Moltke, n'est pas née de la nécessité de défendre noire propre existence menacée; ce fut un conflit reconnu nécessaire dans le cabinet, depuis longtemps prémédité et lentement préparé. » Le roi ne les suivait pas sans répugnance. Bismarck se rapprochait de la France, avertissait Tltalie : c'étaient là des alliances suspectes et qui déplaisaient au souverain. La partie à jouer était grosse et le résultat douteux, la campagne du Schleswig ne permettait pas d*augurer les triomphes foudroyants de 1866 : les Autrichiens n'avaient pas fait mauvaise fîgure et les fautes des généraux prussiens avaient par moments compromis le succès des plans de de Moltke. Bismarck, de son côté, n'était pas sûr de Napoléon IIL Quand l'Autriche, qui était en pleine crise de réorganisation intérieure et qui, avant de régler son compte avec la Prusse, voulait se réconcilier avec les Hongrois, lui proposa une transaction, il l'accepta sans trop de difficulté. La x^onvention de Gastein (14 août 1865) était, suivant les paroles du roi, < une victoire qui n'avait pas coûté de sang »; la Prusse et l'Autriche, en réservant leurs droits collectifs de propriété, se partageaient l'administration des Duchés; la Prusse obtenait la pleine possession du Lauenbourg moyennant 2 millions et demi d'écus danois. C'était un précédent grave; surtout l'Autriche se comprontettait de nouveau dans un marché d'une moralité douteuse, froissait les autres princes allemands, abandonnait au moins en apparence le duc d'Augustenbourg.
La guerre de 1866. — François-Joseph avait payé cher le répit qu'il jugeait nécessaire. Au lendemain de Gastein, les difficultés reparurent; Bismarck se plaignait àprcment de la conduite de Gablenz, qui représentait le gouvernement autrichien dans le Holstein et qui menaçait, disait-il, « les principes monarchiques, l'ordre public et l'union des deux puissances b. Il parlit pour Biarritz afin de s'assurer des dispositions de - Napoléon III : l'empereur refusa de prendre aucun engagement précis; il voulait garder les mains libres pour tirer de la situation le meilleur parti possible, mais il désirait une rupture entre l'Autriche et la Prusse; son attitude n'avait rien de décourageant, il poussait secrètement en avant le cabinet italien.
L'Aulriche, menacée d'être prise entre deux feux, s'alarma, réunit quelques régiments : la Prusse jeta les hauls cris, compléta et hâta ses préparatifs militaires et signa avec Tcnvoyé de La Marmora, le général Govone, le traité du 8 avril 1866 par lequel Tllalie s'engageait à attaquer rAutriche si dans un délai de trois mois la Prusse avait commencé les hostilités.
Que ferait la Diète? Malgré leurs griefs récents contre Vienne, les princes penchaient vers l'Autriche. Bismarck leur jeta dans les jambes un projet de réforme radicale de la constitution fédérale, demanda qu'on convoquât un Parlement élu au suffrage universel et où les députés de la nation discuteraient avec les représentants des souverains les bases d'une organisation nouvelle de TAllemagne. Ce libéralisme subit parut suspect : pourtant, en dépit d'eux-mêmes, en face des perspectives qu'on leur ouvrait, les libéraux se troublèrent et les adversaires de la Prusse furent déconcertés. Les propositions de Bismarck n'empêchèrent pas les cabinets de s'unir à l'Au triche, et il ne l'espérait guère; elles ralentirent leur action, servirent de prétexte à leurs hésitations d'abord, et à leur défection ensuite. De plus, il avait nettement posé la question. < Il ne s'agissait pas de conquérir des territoires, écrira plus tard Moltke, mais de la domination de l'Allemagne. » En fait, Tun n'empêchait pas l'autre; du moins la guerre prenait un caractère moins égoïste et plus rassurant pour ceux dont la faiblesse ne demandait qu'à se laisser convaincre.
Les événements prouvèrent l'énorme supériorité de la Prusse sur ses adversaires, et la conflance des généraux dans le succès était absolue. Au moment de commencer la guerre, il n'est pas étonnant cependant que le roi ait éprouvé quelque angoisse. La. Bavière, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, même Bade étaient alliés à TAutriche, et, bien que leurs armées fussent médiocres, il fallait détourner contre eux une partie des balail* ions prussiens; les sujets se serraient autour de leurs chefs, et un manifeste du comité central de l'Union nationale protestait contre une guerre « dont les raisons et le but étaient incertains ». En Prusse, l'opinion publique était fort excitée contre le ministre, et le 7 mai, un étudiant, Jules Cohen, tirait sur lui cinq
coups de revolver. De toutes parts arrivaient des adressas pacifiques; dans la Silésie, les curés prêchaient en chaire contre la politique du cabinet; dans les provinces rhénanes, il avait fallu recourir à la force pour faire monter en chemin de fer les hommes de la réserve, et Tarchevêque de Mayence, dans une lettre presque menaçante, excusait la mauvaise volonté des soldats qui n'obéissaient « qu'avec mauvaise humeur et répugnance , uniquement par esprit de discipline et sans aucun enthousiasme b. Dans ces dispositions, un échec eût entraîné pour la dynastie les conséquences les plus sérieuses. Les nouvelles du dehors n'étaient pas beaucoup plus rassurantes.
En France, l'opinion déplorait l'abandon des traditions de notre diplomatie, et l'empereur s'alarmait par moments des responsabilités qu'il encourait. Ses sympathies pour la Prusse n'excluaient pas la possibilité d'un revirement. Quand l'Autriche manifesta l'intention de se rapprocher de la France et de céder la Vénétie à l'Italie, il ne repoussa pas ses offres, et, pour gagner du temps, proposa la réunion d'un congrès. Le cabinet de Vienne avait à l'accepter un intérêt manifeste : l'Italie faisait grise mine au cadeau qu'on lui offrait, se déclarait liée par le traité du 8 avril; le 8 juillet, ses scrupules auraient perdu tout prétexte. Par un inexplicable aveuglement, le cabinet de Vienne repoussa le congrès. Mensdorff-Pouilly n'avait plus réellement en mains la direction des affaires et s'abandonnait au courant avec une tristesse lassée. On attribue en général à Maurice Esterhazy la responsabilité d'une décision qui eut pour résultat de livrer l'Autriche isolée aux attaques combinées de la Prusse et de l'Italie. A quelle pensée céda-t-il? A des suggestions cléricales? — Le traité signe par l'Autriche avec la France (12 juin) semblerait l'indiquer : elle s'engageait à céder la Vénétie dans tous les cas et à n'apporter aucun changement à la situation politique et territoriale de l'Allemagne sans, le consentement de la France; en revanche, elle obtenait la promesse que les possessions pontificales ne seraient pas menacées. — Plus sans doute que ces influences, ce qui détermina le coup de tête de la cour de Vienne ce fut le désarroi
dans lequel elle se trouvait, Texaspération où Tavait réduite son adversaire et comme une sorte de désespoir.
Le 11 juin, les Prussiens prenaient possession du Holstein et TAutriche demandait à la Diète de Francfort la mobilisalion de Tarmée fédérale, que votaient les quatre royaumes, les deux Hesse et le Nassau. La Prusse avait devant elle trois groupes d'adversaires : Cassel et le Hanovre à l'ouest, les Etats du Sud au delà du Mein, enfin l'Autriche, dont la Saxe formait l'avantgarde. Elle avait sur ses adversaires l'avantage de la situation, de l'organisation et de l'armement. Moltke, sans être un strategiste de génie, avait compris toutes les ressources qu'offraient aux généraux les découvertes modernes et il créa la guerre scientifique. Roon avait préparé pour le seconder des officiers pleins de zèle, de confiance et d'ardeur, dont l'esprit de hardiesse et d'entreprise détermina le succès. Quelques marches rapides mirent hors de combat l'électeur de Hesse et le roi de Hanovre. Les troupes hanovriennes, qui essayaient de se dérober pour rallier les armées méridionales, marchèrent trop lentement et, après le combat de Langensalza, capitulèrent (29 juin). Francfort fut occupée, frappée d'une contribution de 25 millions de florins, si durement traitée qu'un des boui^mestres, désespéré, se tua. < Tous les pays au nord du Mein sont aux pieds de Votre Majesté », écrivait à son maître le général Vogel de Falckenstein. ManteufTel, qui le remplaça, poussa vivement devant lui les Badois et les Hessois; Nuremberg ouvrit ses portes, la Vieille-Bavière allait être envahie quand arriva l'armistice.
En Bohême, Benedek avait 2S0000 hommes en face des 300 000 soldats que commandaient le prince royal et le prince Frédéric-Charles. Son artillerie était supérieure à l'artillerie prussienne/ sa cavalerie, excellente. Mais le fusil Dreyse assurait à l'infanterie prussienne un immense avantage; dans toutes les rencontres, les pertes des Autrichiens furent trois fois plus grandes que celles de leurs adversaires. Après la campagne d'Italie, Tétat-major autrichien avait adopté la tactique de l'offensive et les charges à rangs serrés; les Prussiens, qui combattaient en tirailleurs, profitant de toutes les ressources
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du terrain, habitués aux mouvements tournants et aux attaques de flanc, arrêtaient les colonnes ennemies par leurs feux convergents, et quand elles se repliaient, les décimaient. Benedek, qu^avaient rendu populaire ses succès en Italie et dont Topinion publique avait imposé la nomination, élait un excellent divisionnaire, mais il ne se sentait pas de taille à conduire une armée; les instances réitérées de l'empereur et de Tarchiduc Albert Tavaient seules déterminé à accepter une mission qui récrasait, et il mit une modestie peut-être excessive à exécuter sans les discuter les plans de Henikslein et de Krismanic. Ce dernier était un théoricien, de plus de science que de coup d'œil, entièrement dominé par les traditions du xvni" siècle; ses lenteurs et sa prudence furent vite désorientées par Timpétuosité de rinvasion. Tandis que Moltke, après avoir initié les généraux à ses projets, leur laissait dans Texécution une large initiative, le quartier général autrichien entendait tout diriger et les commandants de corps exécutaient mal des ordres qu'on ne leur explii^uait pas; parmi eux plus d'un devait sa situation à sa naissance plus qu'à son talent, et ils ne furent pas tous égaux à leur tâche. Il ne faudrait pas d'ailleurs exagérer l'importance de ces considérations personnelles, et il est douteux que le génie d'un général eût réussi à compenser longtemps la supériorité qu'assuraient aux envahisseurs leur armement et leur organisation.
Les retards de Benedek laissèrent aux Prussiens le temps d'occuper la Saxe sans coup férir, mais ils eurent peur d'une invasion en Silésie, et ils y réunirent une armée importante que commanda le prince royal. Quand ils cherchèrent ensuite les Autrichiens en Bohême, ils pénétrèrent par trois lignes assez éloignées. Entre Frédéric-Charles, qui s'avançait par la trouée de l'Elbe et Reichenberg, et le prince royal qui devait déboucher par les défilés des monts des Géants, Benedek . avait une position avantageuse, dont il ne tira pas tout le parti possible. Frédéric-Charles, qui -n'avait en face de lui que des forces inférieures, franchit l'Iser mal défendu par Clam-Gallas, et après les combats de Hùnerwasser, Liebenau, Podol, Mûnchengraetz et Jilchin (26-29 juin), rejeta sur Sadowa et Kœnig-
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grselz la gauche autrichienne en désordre. Krismanic avait songé à le battre avant Tarrivée du prince royal ; il perdit quarante-huit heures et déjà Tarmée de Silésie entrait en ligne. Un de ses corps avait été arrêté d'abord par Gable nz à Trautenau (27 juin), mais Gablenz, pris en flanc par la garde, est battu à Burkersdorfr(Trautenau-Soor) et se replie en désordre ; Steinmetz est victorieux à Nachod (27 juin), à Skalilz (28 juin), à Schweinschsedel (29 juin). Les deux armées prussiennes prennent contact et le roi rejoint le quartier général avec Moltke, Roon et Bismarck.
Les derniers combats avaient coûté 40 000 hommes aux Autrichiens; presque toutes leurs divisions avaient été engagées et leur moral avait souffert. — € Je prie instamment Votre Majesté, télégraphiait Benedek {V juillet), de conclure la paix à tout prix; une catastrophe pour Tarmée est inévitable. » La prudence eût ordonné d'éviler une rencontre, de ménager les ressources de la monarchie, en laissant aux puissances étrangères le temps d'intervenir. François-Joseph voulut sauver Thonneur par une grande bataille. L*armée autrichienne occupait, un peu au nord de Kœniggra^tz, sur la rive droite de TËlbe une position très forte, solidement retranchée sur les hauteurs de Lipa et de Tsistovets, que couvrent la Bystrilsa et la Trotina. Le 3 juillet, Frédéric-Charles franchit sans grande difficulté la Bystritsa, mais, quand il voulut sortir de Sadowa, il fut arrêté par le feu effroyable de Tartillcrie autrichienne éiablie en étages sur les hauteurs : peut-être si Benedek eût à ce moment lancé ses réserves sur les divisions prussiennes ébranlées, leur eût-il infligé un échec. Il craignait Tenirée en ligne du prince royal, qui dessina son attaque vers midi. A la droite autrichienne, Festetits, Thun et Mollinary, entraînés par le combat, avaient sans ordre attaqué Swiep Wald, héroïquement défendu par le général prussien Fransecky, et leurs troupes étaient déjà épuisées quand elles furent surprises par l'arrivée de nouveaux ennemis. Le prince royal s'avança rapidement jusqu'à Chlum, centre des positions ennemies. Dans un assaut furieux pour reprendre Chlum, une colonne d'attaque de 18 000 hommes perdit le tiers de son effectif. Les
troupes fléchirent et Benedek ordonna la retraite; elle fut couverte par Tartilleric, dont le dévouement fut admirable. Les vainqueurs, très fatigués et qui ne se rendirent pas immédiatement compte de l'importance de leur succès, laissèrent deux jours de répit aux vaincus, et ces retards sauvèrent d'un désastre complet les Autrichiens; ils avaient perdu 13 000 morts, 18 000 blessés, 13 000 prisonniers; les Prussiens avaient eu 9000 hommes hors de combat.
Les préliminaires de Nikolsbourg et la paix de Prague. — Benedek se replia sur 01m utz et le prince royal l'y suivit tandis que Frédéric-Charles marchait sur Vienne. François-Joseph n'avait plus d'autre espoir que l'intervention de l'Europe. L'archiduc Albert avait battu les Italiens à Custozza (24 juin); de ce côté, par conséquent, l'honneur militaire était sauf : l'empereur céda officiellement la Vénétie à Napoléon et sollicita sa médiation. La diplomatie française, qui avait fondé ses calculs sur la défaite de la Prusse ou tout au moins sur une guerre longue et meurtrière qui épuiserait les combattants, était en plein désarroi. Le plus sage eût été de faire appel à l'Europe, d'accueillir la pensée d'un congrès que proposait Gortchakof. Au lieu de cela, on déclina les offres de la Russie, puis on se laissa attarder à de vaines négociations dont la Prusse profita pour pousser ses avantages. Le 14 juillet, la Moravie tout entière était occupée moins Olmiitz, et les avantpostes prussiens arrivaient à Znaym (à dix milles de Vienne) ; après le combat de Tobitschau (15 juillet), qui prouvait la désorganisation de l'armée autrichienne, Benedek était coupé du Danube, qu'il ne pouvait désormais rejoindre que par un long circuit vers l'est; le quartier général prussien était porté à Nikolsbourg, à douze milles de la capitale de l'Autriche. Dans cette monarchie, qui n'a jamais été qu'une association assez lâche de peuples divers, le malheur public surexcitait les passions parlicularistes. La Hongrie refusait tout secours tant qu'elle ne serait pas rétablie dans ses prérogatives. L'Autriche succombait, non moins que sous les forces de son ennemi, sous le poids des fautes séculaires de sa dynastie et de ses faiblesses intimes.
L'espoir que François-Joseph avait placé dans la France se
dissipait rapidement; Drouyn de Lhuys lui conseillait d'accepter les conditions de Bismarck, « parce que la continuation de la lutte dans les conditions actuelles serait la ruine de la monarchie et que Napoléon était résolu à ne pas précipiter la France dans une guerre ». Rassurée de ce côté, la Prusse n'avait rien à ménager. Le roi était fort exigeant : c'était un esprit simpliste, et il tenait moins à étendre son influence qu'à accroître son territoire. Son ministre eut grand'peine à le convaincre qu'on risquait de tout compromettre en voulant trop réclamer. François-Joseph avait envoyé Beust à Paris, pour tenter un dernier effort. Il trouva l'empereur malade, sans volonté, balbutiant comme un enfant : je ne suis pas prêt. « Quand la chaste Autriche se fut décidée à accorder à Napoléon ses dernières faveurs, disait une dame à Vitzlhum d'Ecksliedt, elle n'a trouvé.... qu'un Abélard après la lettre. »
Les principaux points du traité avaient été fixés à Paris entre l'ambassadeur prussien Goltz et Napoléon : l'Aulriche sortait de l'Allemagne; une confédération du Nord serait placée sous la direction militaire de la Prusse, qui recevait les duchés de Schleswig et de Holstein ; les Etats du Sud formeraient entre eux une confédération particulière. Le roi était indigné, il demandait une partie de la Silésie, la Saxe, Ansbach et Bayreulh. Goltz obtint du moins la promesse que la France ne s'opposerait pas à ce que la Prusse s'annexât trois ou quatre millions d'habitants. Les négociations, qui s'ouvrirent à Nikolsbourg le 22 juillet, faillirent échouer sur la question de la Saxe; Bismarck exigeait que le roi Jean entrât dans la confédération du Nord. On discuta encore à ce moment, à Vienne, la pensée de reprendre les hostilités et on s*y fût sans doute décidé si on avait été sûr de l'appui énergique de la France. Moltke a toujours affirmé que la Prusse, qui avait à ce moment-là 600 000 hommes sous les armes, était prêle à toutes les éventualités. Bismarck était moins rassuré : l'archiduc Albert défendait le Danube avec 230 000 hommes; il y avait dans l'Allemagne du Sud 100 000 Bavarois, Wurtembergeois et Badois que l'appoint d'un corps d'armée français eût rendus vite formidables; le choléra décimait l'armée prussienne. Etait-il
sur de plus que la Russie eût assisté indifférente à la guerre, ou n'eùt-elle pas au moins vendu fort cher sa neutralité? Bismarck fut sans doute bien inspiré en ne poussant point les choses à Textrème et en obtenant du roi des concessions qui, sans diminuer en rien son triomphe réel, rendirent la résignalion plus facile à rAulriche. Les préliminaires furent signés à Nikolsbourg (26 juillet) et la paix définitive conclue à Prague le 23 aoûl.
Malgré les difficultés qui surgirent à la dernière heure, il était évident queTAutriche ne tenterait pas la fortune des armes avant d'avoir reconslilué son armée. La France demeurait isolée, atteinte dans son prestige, compromise par ses hésita* tions et Tincertitude de ses vues. Quand Benedetti présenta à Bismarck une demande de compensations, celui-ci le prit de haut, refusa même une rectification de frontières. Il avait rétabli SCS relations cordiales avec la Russie; Theure était à tout jamais passée de lui imposer un contrat onéreux d'alliance. « Le fusil à aiguille est roi », écrivait le Times. Le gouvernement français, qui n avait à accuser que lui-même de ses déconvenues, garda rancune à la Prusse de ses propres maladresses. Le roi, d*autre part, ne pardonnait pas à Napoléon d'avoir arrêté aux portes de Vienne ses troupes victorieuses. Le sentiment national allemand, si prompt à s'alarmer, s'indignait des ambitions de notre cabinet, et Bismarck, très adroitement, détourna sur nous les colères qu'avait allumées Tambilion prussienne. Il avait d'abord effrayé les rois vaincus par l'étalage de ses prétentions; ils n'en furent que plus empressés à se serrer autour de lui, quand ils aperçurent le moyen de rentrer en grâce.
La nouvelle Prusse et la Confédération du Nord. — Il avait suffi d'une campagne de trois semaines pour modifier la situation de l'Europe et substituer à l'hégémonie française l'hégémonie allemande. On a calculé que les indemnités pécuniaires imposées aux vaincus représentaient environ 300 millions de francs, « ce qui prouve, disait le colonel Borbstœdt, qu'une bonne armée n'est pas toujours improductive, quoique prétendent les professeurs d'économie politique ». Gain plus durable,
les nouveaux traités avaient accru le territoire de la Prusse de 1 300 noilles carrés et sa population de 4 300 000 habitants. La Bavière lui avait cédé deux petits territoires près d*Orb, dans le Spessart, et Tenclave de Kaulsdorf ; la Hesse-Darmsladt lui abandonnait la Hesse-Hombourg, diverses parties de la Hesse supérieure et le droit exclusif de tenir garnison dans Mayence. Surtout, la loi du 20 septembre 1866 sanctionnait la réunion du royaume de Hanovre, de Télectorat de Hesse-Cassel, du grandduché de Nassau et de la ville de Francfort; le 24 décembre, après que le duc d*01denbourg eut consenti à abandonner ses droits moyennant une large indemnité, la Diète vota Tannexion des duchés danois. La Prusse compta alors environ 24 millions d*habitants.
Le gouvernement prussien avait à ce moment, pour constituer Tunité allemande, une tâche triple : il lui fallait à la fois fondre dans la monarchie ses nouveaux sujets, établir solidement son autorité sur les Ëtats du Nord qui avaient échappé à la conquête, et préparer les Etats du Sud dont les traités garantissaient rindépendance à accepter sa suzeraineté. Bismarck fit preuve dans cette œuvre d*une habileté merveilleuse qui disparaît un peu dans Téclat de ses triomphes diplomatiques, mais qui restera un de ses litres de gloire les plus incontestables. II est vrai que les victoires de Bohème avaient rendu son œuvre relativement facile.
Quelque légitimes que fussent leurs griefs et tenaces leurs colères, les députés de l'opposition se sentaient depuis 1864 moins solidement soutenus par le pays. Des élections eurent lieu le 3 juillet 1866, le jour même de la victoire de Sadowa; on ne saurait s*élonner que les progressistes, vivement combattus par le gouvernement, soient revenus moins nombreux; parmi les libéraux, beaucoup n'avaient refusé au ministère les ressources qu*il demandait que parce qu'ils n'avaient pas confiance dans son énergie et son habileté; d'autres craignaient de pousser à bout le roi, qui, grisé par la victoire, pouvait prêter Foreille aux absolutistes et supprimer la constitution. Le 2i octobre, quelques-uns des orateurs les plus écoutés et des chefs les plus respectés de l'ancien parti progressiste,
334 FORMATION DE L'UNlTÉ ALLEMANDE
Twesten, Forckenbeck, Lasker, von Unruh, décidèrent de soutenir le gouvernement dans la politique extérieure et de se maintenir pour les questions intérieures sur le terrain d'une opposition vigilante, mais loyale. Ils formèrent le groupe national-libéral, auquel se rallia l'ancien centre gauche, et que renforcèrent des libéraux venus des provinces annexées, qui n'avaient pas connu les anciennes querelles : Gumbrecht, de Francfort, Œtker, de Cassel, le président de la diète de Nassau, Braun, surtout deux Hanovriens, Bennigsen et Miquel, qui jouèrent depuis lors dans les Diètes prussiennes un rôle fort important. Par une évolution analogue, les conservateurs libéraux, en général recrutés parmi les grands propriétaires de Silésie, se détachèrent des intransigeants du « parti delà Croix ». Il y avait là les éléments d'une majorité de gouvernement que ses récentes expériences rendraient facilement maniable. Les libéraux tenaient moins à leurs principes politiques qu'à leurs doctrines nationales et économiques; se recrutant en général parmi les classes bourgeoises, ce qu'ils reprochaient surtout à la royauté, c'était de confondre sa cause avec celle de la noblesse. L'aristocratie, qui avait si chaudement soutenu Bismarck, fit bientôt l'épreuve de son ingratitude. L'Allemagne était déjà un grand centre d'activité commerciale et industrielle; pour devenir la redoutable rivale des nations qui avaient jusqu'alors dominé le marché du monde, il suffisait que ses forces d'expansion fussent sollicitées par la disparition des mille barrières qui avaient si longtemps ralenti ses progrès. Il eût été singulièrement dangereux de rejeter dans l'opposition ces classes moyennes dont l'influence grandissait avec la richesse, et on eût risqué de s'aliéner pour longtemps les provinces conquises si on eût voulu les soumettre à la domination des Junker de l'Est. Bismarck n'abandonna aucune parcelle de l'autorité, mais il l'exerça dans l'esprit des libéraux, et après la royauté, ce furent les classes moyennes qui profilèrent le plus du nouveau régime.
Au lendemain de Sadowa, le ministre proposa au roi de mettre fin au conflit en demandant à la Chambre un vote d'indemnité pour les exercices budgétaires précédents. Il ne s'agissait pas
lie faire amende honorable, et le roi déclara neltement que si des circonstances semblables se renouvelaient, il n'agirait pas autrement que par le passé. De fait, Bismarck contesta toujours au Parlement le droit d'exercer une influence prépondérante sur les affaires publiques, lui refusa impitoyablement l'abrogation du fameux article 109, en vertu duquel les impôts une fois consentis continuaient à être perçus indéfiniment; les libéraux se plaignaient amèrement de l'insolence des officiers, de la faveur que montrait à l'orthodoxie piéliste le ministre de l'Instruction publique, de l'exclusion où on les tenait. Leurs regrets étaient adoucis par les succès de la Prusse au dehors : on souriait en Allemagne des angoisses et des tiraillements de ces € hommes à l'âme double >, nationaux et libéraux, plus nationaux que libéraux. Bismarck, qu'impatientaient leurs doléances et qui ne leur ménageait pas ses coups de boutoir, évita une rupture complète et maintint les formes du gouvernement constitutionnel. Elles lui furent fort utiles pour briser les résistances des pays annexés.
Les habitants des duchés danois, où le duc d'Augustenbourg avait eu de nombreux partisans, donnèrent la mesure de leur mauvaise humeur en élisant des progressistes; l'opposition . ne prit un caractère intransigeant que dans les districts du Schleswig septentrional, habités par des Danois et que la Prusse retint en dépit de l'article S du traité de Prague. Dans le Nassau et la Hesse-Cassel, les anciennes dynasties n'avaient pas laissé de souvenirs très vifs; il n'en élait pas de même du Hanovre; Georges V, de sa retraite d'Hielzing, entretenait les espérances de ses partisans, très nombreux dans les campagnes, où l'influence du clergé et de la noblesse était prépondérante ; il avait formé avec quelques centaines de soldats qui lui étaient demeurés fidèles une légion des Guelfes; son journal, la Situation, poussait à la guerre contre l'Allemagne. L'Electeur de Cassel suivit son exemple. Bismarck confisqua les riches revenus qu'il avait off'erts en échange de leur renonciation aux souverains dépossédés, et la Chambre mit ces fonds guelfes à sa disposition « pour suivre jusque dans leurs repaires les reptiles qui guettaient haineusement le nouvel État aile-
mand ». Il s*en servit surtout pour Iravaiiler ropinion publique en créant ou en achetant des journaux. Plus que la rigueur et la corruption, les ménagements et le respect des traditions provinciales désarmèrent peu à peu les haines. En avouant qu'une partie seulement des populations reconnaissait la nécessité de Tannexion, Bismarck avait exprimé Tespoir qu'elles prendraient vile leur place dans la communauté nouvelle et plus étendue à la vie de laquelle elles allaient être mêlées. En somme ces prévisions ne furent pas trompées. Les sept députés welfes à la Diète ne purent qu'unir leurs protestations impuissantes aux députés danois et aux treize Polonais de Posen.
Débarrassée ainsi de tout grave souci intérieur, la Prusse était dès lors maîtresse de peser de tout son poids sur les petits princes qu'elle groupa autour d'elle. Le 4 août 1^66, elle avait invité les Etats de l'Allemagne septentrionale à conclure avec elle une alliance d'un an, pendant laquelle on fixerait les bases de la confédération prévue par la paix de Prague. Les grandsduchés d'Oldenbourg et do Weimar, les deux Mecklembourgs, les duchés de Brunswick, d'Anhalt, de Cobourg-Golha et d'Altenbourg, les principautés de Waldeck, Delmold, Bûckebourg, Reuss branche cadette, Rudolsladt et Sondershausen ne firent aucune objection, de même que les villes de Hambourg, Brème . et Lubeck. La régente Caroline, de la principauté de Reuss branche aînée, ne montrait pas d'enthousiasme : deux compagnies prussiennes occupèrent le pays; le duc de Meiningen, Bernard, très autrichien, dut abdiquer en faveur de son fils. Le roi Jean de Saxe acceptait son malheur avec une dignité mélancolique : on lui accorda quelques menues faveurs, peu dangereuses; la Hesse-Darmstadt entra dans la Confédération pour les territoires situés au nord du Mein. Qu'auraient pu, en face des 24 millions de Prussiens, ces 6 millions d'Allemands, répartis en 21 Etats dont beaucoup, sans avenir et sans passé, n'avaient même pas de regrets? Bismarck s'attacha à ménager les apparences, pré lendit n'exiger des princes c que le minimum de concessions sans lesquelles l'ensemble ne saurait subsister » ; il affectait de fonder € l'association nouvelle sur la confiance, et non sur la violence v. « Mettons l'Allemagne en selle, elle
saura bien galoper >, répondait-il aux unitaires qui s'étonnaient de ses scrupules; il « avait assez de confiance dans le génie de son peuple pour croire que sur cette route il saurait bien trouver le chemin qui conduit au but v.
Discrétion habile et peu coûteuse; le projet qui sortit des conférences de Berlin (15 décembre 1866-9 février 1867) n en établit pas moins solidement Thégémonie prussienne. Le Biind ou Confédération a à sa tète le roi de Prusse qui en est le président, le généralissime; le drapeau fédéral (blanc-noir-rouge) est le drapeau prussien agrandi. La compétence de la Confédération s^étend à toutes les questions militaires, politiques et commerciales ; des autorités fédérales relèvent les douanes, les impôts indirects, les chemins de fer, les postes et télégraphes, les monnaies, les poids et mesures, l'organisation sanitaire, le droit commercial et maritime, le droit pénal. Le budget fédéral est alimenté par les douanes, les postes et divers impôts indirects; si ces receltes ne suffisent pas à couvrir les dépenses, les divers Etats paient des « contributions » calculées au prorata de la population.
Le président représente seul la Confédération vis-à-vis des
Etats étrangers, déclare la guerre, signe la paix. Il a sous ses ordres toutes les forces militaires, les inspecte, nomme leurs commandants, reçoit le serment de fidélité des soldats; la plupart des petits Etats conclurent avec la Prusse des conventions militaires par lesquelles leurs troupes furent purement et simplement incorporées dans Tarmée prussienne; tous durent modeler leurs institutions militaires sur celles de la Prusse. Le président promulgue les lois, convoque et clôture les assemblées fédérales, nomme et destitue les employés. Il est représenté par le chancelier fédéral, dont les fonctions sont très étendues. Les Etals particuliers restent autonomes et conservent les cultes, renseignement, les travaux publics, Tadministration de la justice, mais ils sont mal garantis contre les empiétements du pouvoir central, et Thistoire de la Confédération n'est guère faite que de leurs abdications progressives.
Bismarck, pour satisfaire Topinion publique et pour se garder contre les résistances parlicularistes possibles, plaça à
Histoire générale. XI. 22
côté du président une Diète élue au suffrage universel, mais par une série de combinaisons fort ingénieuses il assura à la royauté un pouvoir absolument prépondérant. Le Reichstag ou Diète de la Confédération, en dépit de son droit dlnterpellalion et d'initiative, n'a sur les affaires qu'une influence des plus limitées; son contrôle financier est restreint aux impôts nouveaux qui lui sont demandés; les lois qu'il vote n'ont de valeur que si elles sont approuvées par le roi et le Bundesralh. Ce Bundesrath, ou conseil fédéral, est une création assez étrange, à la fois conseil d*Etat, collège ministériel et Chambre haute. La Prusse y possède 17 voix sur 43; elle préside les 7 commissions permanentes entre lesquelles il se divise, armée, marine, douanes et contributions, commerce, chemins de fer, postes et télégraphes, justice, comptabilité, et nomme seule les membres des deux premières. Ce mécanisme compliqué était d'une incohérence savante; les divers pouvoirs s'équilibraient et s'annulaient de manière à ne laisser subsister qu'une autorité concrète, celle du roi et de son représentant, le chancelier, pour qui la constitution semblait avoir été faite^ de même que la Diète ne paraissait avoir été inventée que pour couvrir les ambitions de la Prusse.
Les Jibéraux les plus apprivoisés regimbèrent, se plaignirent que la responsabilité du chancelier, dont le pouvoir était trop vaste et trop lointain, fût illusoire, demandèrent un ministère parlementaire. Bismarck refusa, moins encore parce qu'il ne voulait pas étendre les prérogatives de l'assemblée populaire que parce qu'il ne se souciait pas d'avoir à côté de lui des collègues dont il lui faudrait subir les avis; sa conception du pouvoir était purement plébiscitaire; il ne prévoyait pas la naissance des partis nouveaux, directement sortis du peuple, qu'il eut par la suite quelque peine à manier. Sur la question du vote de l'impôt, l'opposition s'entêta. Le ministre fit appel aux grands moyens, parla de se retirer, rejeta sur les doctrinaires l'échec possible de la Confédération : « Que répondrez-vous à l'invalide de Koniggraetz qui vous interrogera sur les résultats de ce grand effort? Vous lui répondrez sans doute : oui, l'unité allemande n'est pas consommée, l'occasion se retrouvera, mais
nous avons sauvé le droit de la Diète prussienne de mettre chaque année en question Texistence de Tarmée; c*est pour ce droit que nous avons poursuivi jusque sous les murs de Près bourg les armées de l'empereur d'Autriche! Et voila les consolations que vous offrirez à l'invalide mutilé, à la veuve qui pleure son mari! » Le chancelier de fer n'était pas coutumier des déclamations; les libéraux courbèrent la tète, votèrent une transaction qui, sous des formules obscures, maintenait intactes les prérogatives militaires et financières du souverain. La constitution, une fois adoptée par le Parlement provisoire (17 avril 1867), fut soumise aux diverses Diètes. Dans la Chambre prussienne, les progressistes Orent un dernier effort. La majorité ne voulut rien entendre. < Nous sommes aussi vains que les Français, écrivait Bismarck avant de prendre le pouvoir; si nous pouvons nous persuader que nous sommes considérés au dehors, nous supportons bien des choses à la maison. > La Prusse, rassasiée de gloire, ne demandait qu'à abdiquer entre les mains des hommes qui avaient élevé sa fortune. Les amendements de Virchow furent repoussés par 226 voix contre 91. Le V juillet 1867, la constitution fédérale fut définitivement promulguée ; Bismarck, nommé chancelier, prit pour auxiliaire Delbruck, dont le nom était un programme : il passait pour libéral et était très versé dans les questions de finance et de commerce.
1.6 Reichstag fédéral. Les socialistes. — Le premier parlement fédéral constitutionnel s'ouvrit dans Tautomne de 1867. Les partis extrêmes n'y formaient que d'infimes minorités. Les catholiques, qui allaient trouver dans le hanovrien Windlhorsl un chef parlementaire de premier ordre, n'étaient pas encore organisés. Les socialistes attiraient davantage l'attention.
Dès 1847, le manifeste des communistes, rédigé par Karl Marx et Engels, renfermait les principes essentiels du parti, et ils avaient joué un certain rôle pendant la révolution. La réaction arrêta leur propagande, leurs journaux furent supprimés, leurs associations dissoutes : ils disparurent jusque au moment où Ferdinand Lassalle (1825-1864) leur apporta l'appui de son éloquence colorée et chaleureuse, de son énergie et de son acti-
vite. Fils d'un riche négociant de Breslau, juif d'origine, très ambitieux, de goûts raffinés et d'allure aristocratique, il donna au parti ouvrier son mot d'ordre, — la loi d'airain, — son programme — la formation d'associations de production soutenues par l'Etat, — son terrain d'action — les cercles ouvriers. Il fonda à Leipzig, en 1863, le Cercle général des travailleurs allemands dont les ramiflcations s'étendirent au loin, et quand il mourut en 1864, le socialisme formait un groupe redoutable. Les ouvriers, qu'avaient moins séduits ses doctrines que sa personne, écartèrent assez vite ses théories relativement modérées pour se rallier au communisme de Karl Marx, qui avait résumé son système dans son livre fameux Le Capital, et qui trouva des apôtres pleins de foi et de talent, Liebknccht et surtout Bebel, qui joignait à de rares dons d'orateur le mérite d'être un véritable ouvrier. Dans le congrès de Nuremberg (1868), où 111 cercles ouvriers étaient représentés, 74 se rallièrent à l'Internationale et, l'année suivante, à Ëisenach, 262 délégués qui avaient reçu mandat, dit-on, de 150 000 ouvriers, constituèrent le parti socialiste. Ils demandaient le référendum, l'impôt progressif sur les revenus et les héritages, la journée normale de travail; leur but dernier était la suppression de la propriété individuelle. Les socialistes recrutèrent de très nombreux adhérents dans la Silésie, les provinces rhénanes, la Saxe; leurs progrès inquiétèrent bientôt le gouvernement ; mais de 1867 à 1871 ils n'avaient à la Chambre qu'un ou deux députés et leur action politique était nulle.
Les progressistes n'étaient eux-mêmes qu'une vingtaine. Les nationaux-libéraux, unis en général aux conservateurs libres, disposaient donc d'une énorme majorité, et Bismarck s'appuya volontiers sur eux. Les sessions de 1867 à 1870 furent extrêmement fécondes. D'abord, la majorité s'efforça de resserrer l'unité en tirant de la constitution tout ce qu'elle renfermait. L'adoption générale des institutions militaires prussiennes, l'organisation des consulats, la création d'une Haute Cour de commerce, le vole d'un code de commerce et d'un code pénal marquèrent autant de progrès vers la fusion complète; les puissances étran-
gères s'alarmaient : « Les Etats voisins, écrivait la Gazette (TAugsbourg, ont reconnu la Confédération du Nord en tant que composée d'Etats autonomes, et cette Confédération n'existe plus dès que ces Etats ne sont plus autonomes que de nom. On sait hors d'Allemagne comme ici que des œufs vidés ne sont plus des œufs. > Les souverains aussi de la Confédération s'inquiétaient de ces empiétements; — mais que signifiaient leurs plaintes! Les colères des féodaux contre les réformes économiques n'étaient pas moins illusoires. La Prusse ménageait les propriétaires fonciers. Mais elle laissait les libéraux balayer tout ce fatras de monopoles, de prohibitions, de règlements restrictifs, de maîtrises, de jurandes, de corporations, qui gênaient le commerce et l'industrie; la Diète votait la liberté de l'industrie, la liberté du mariage, la liberté d'établissement, la suppression du taux de l'intérêt, le droit de coalition; elle se dédommageait de son servage politique en appliquant ses doctrines économiques.
Ces réformes lésaient bien des intérêts et faisaient bien des mécontents. Le nouveau régime aussi soulevait des plaintes nombreuses : le service militaire très lourd, les impôts, les nouveaux fonctionnaires, raides, pointilleux, tracassiers. Bismarck avait prévu ces froissements inévitables et c'est pour cela qu'il avait si facilement accueilli la demande de Napoléon III qui voulait arrêter au Mein la domination prussienne. Peu a peu, malgré tout, l'unité entrait dans les mœurs et le chancelier croyait maintenant son œuvre assez solidement fondée pour songer à la compléter. Â la longue, les Etats du Sud devaient fatalement être englobés dans la Confédération du Nord; leur adhésion eût été sans doute moins prompte sans les fautes de la France.
Lies États du Sud. — L'article 2 du traité de Prague stipulait que les Etats allemands situés au sud du Mein formeraient c une union dont les liens nationaux avec la Confédération du Nord feraient l'objet d'une entente ultérieure ». Le gouvernement français attachait une grande importance au maintien de cette scission et prétendait que cette division de l'Allemagne en trois tronçons, — confédération du Nord, confédération du Sud,
Autriche, — compensait largement Tagrandissement de la Prusse. Ce fut une question, dès le premier jour, de savoir si les six millions d'Allemands du Sud comprendraient bien les avantages de l'association qu*on leur vantait. Dans le grand-duché de Hesse, 150 000 habitants sur 800 000 avaient été annexés à la Confédération du Nord, l'administration des postes avait été cédée à la Prusse, et l'armée, organisée à la prussienne, faisait partie de l'armée fédérale : la population n'attachait plus qu'une faible importance à une indépendance ainsi restreinte, et toute la ténacité du ministre Dalwigk ne pouvait guère que retarder un dénouement fatal. Dans le grand-duché de Bade, Frédéric avait épousé la fille du roi de Prusse, dont l'action sur son mari était grande; depuis les événements de 1849, la réconciliation entre la dynastie et le pays n'avait jamais été complète; entre les ultramontains et les radicaux, le grand-duc sentait le besoin d'une protection étrangère.
Même dans la Bavière et le Wurtemberg, Bismarck avait des alliés. Le particularisme très vif y était limité par un patriotisme germanique que la Prusse exploita fort adroitement. Lors des préliminaires de Nikolsbourg, elle se montra généreuse, renonça aux territoires qu'elle avait d'abord réclamés. Par qui fut prononcé le mot d'alliance? Par Bismarck ou le ministre de Wurtemberg, Varnbûler? Quelle part eurent dans les décisions des princes du Sud les projets de Drouyn de Lhuys, qui réclamait pour la France le Palatinat? Il est difficile de le dire avec précision. Il convient seulement de ne pas exagérer l'importance de ces incidents. Les Étals méridionaux étaient trop faibles pour rester isolés, l'Autriche était battue, la France discréditée ; ils signèrent avec la Prusse des traités d'alliance ofTensive et défensive par lesquels les contractants se garantissaient réciproquement l'intégrité de leur territoire et s'engageaient en cas de guerre i mettre à cet effet toutes leurs forces à la disposiiion les uns des autres.
Les traités furent révélés à l'Europe au moment de TafTaire du Luxembourg, et l'émotion fut générale. Bien que les textes prêtassent a discussion, la Bavière et le Wurtemberg subordonnaient leur politique à celle de la Prusse; ils réorganisaient
leurs armées sur son exemple, et par là disparaissait une des plus réelles difficultés de Tunion future.
En même temps que par Tarmée, Bismark tenait déjà TÂllemagne du Sud par les intérêts commerciaux. En vertu de la convention du 4 juin 4861 qui avait réorganisé le Zollverein, c les lois sur toutes les matières de douanes, sur Timposition du sucre, du sel et du tabac, sur les mesures nécessaires à la sûreté des frontières douanières communes, étaient élaborées par un organe commun des Etats contractants et par une représentation commune de leurs populations » ; cet organe et ce parlement commun ne furent autres que le Bundesrath et le Reichstag fédéral, auxquels s*adjoignirent pour les questions commerciales les députés du Sud. L*union douanière allemande comprenait désormais 38 millions d'habitants. Les nouveaux traités marquaient un pas décisif dans la voie de Tunité économique et un nouveau progrès de la Prusse; les décisions étaient désormais prises à la majorité et la Bavière avait vainement essayé de réserver son droit de veto; le contrôle réciproque des divers gouvernements était remplacé par Taulorilé du président, c'est-à-dire du roi de Prusse, seul chargé aussi de négocier les traités de poste et de commerce.
Les diplomates qui avaient ouvert aux députés du Midi le Parlement fédéral, avaient espéré que de ce contact se dégagerait un enthousiasme patriotique qui triompherait des dernières résistances des souverains et justifierait vis-à-vis de l'étranger de nouvelles annexions. Leurs calculs furent déçus. Un moment déconcertés par les succès foudroyants de la Prusse, ses adversaires commençaient à se reprendre. M. de Bcust organisait à Vienne un gouvernement parlementaire qui était favorablement accueilli par l'opinion libérale allemande; François-Joseph se rapprochait de Napoléon III. M. de Moustier s'appliquait à mettre en relief le caractère tout pacifique de Tentrevue de Salzbourg (août 1867), et il avait raison; les Allemands n'auraient pas toléré une ingérence directe de la France, mais leur diplomatie, qui ne se trouvait plus isolée en face de Bismarck, était moins timide. Le roi de Bavière, Louis II, qui avait succédé à Maximilien II en i864, tout entier à ses distrac-
tions esthétiques et à sa passion pour la musique de Wagner^ ne .mettait dans sa politique ni beaucoup de suite ni beaucoup d'activité; il avait du moins un très vif sentiment de ses droits dynastiques et il se défiait de la Prusse. Les populations supportaient avec peine les charges que leur imposaient les lois militaires, et les campagnes, que dominait le clergé, étaient fort hostiles aux protestants du Nord. Lors des élections du parlement douanier, les patriotes (particularistes) furent victorieux et ils obtinrent bientôt la majorité dans la Diète de Bavière. Dans le Wurtemberg, les radicaux étaient tout-puissants, et le minisire Varnbûler, prompt aux revirements, n'était pas prêt à s'engager dans une lutte dangereuse contre ses Chambres pour Tunique plaisir de se mettre sous la dépendance d'un monarque étranger. La propagande démocratique eut même quelque retentissement dans le duché de Bade, si bien qu'en 1870 l'unité ne semblaitguère plus rapprochée qu'en 1866. L'imprudence du gouvernement français permit à Bismarck d'accomplir son œuvre.
La guerre franco-allemande. Le nouvel empire germanique. — La guerre le servait si bien qu'il est naturel qu'on Tait accusé de l'avoir provoquée. Ce qui est sûr, du moins, c'est qu'il la prévoyait. Il était si absolument Prussien et si dégagé de tout mysticisme qu'il n'est pas vraisemblable qu'il ait prémédité de longue main la conquête de l'Alsace, mais il savait que les cercles militaires et diplomatiques français désiraient une rupture; il ne se dissimulait pas que l'empereur entraînerait sans peine l'Autriche et l'Italie; comme Frédéric II en 4755, il surveillait « la conjuration européenne » qu'il croyait sans doute plus avancée qu'elle ne J'était réellement. Alla-t-il audevant d'une crise qu'il jugeait inévitable en offrant au gouvernement français un casvs bellil Cela rentre assez dans ses procédés ordinaires pour qu'on puisse l'admettre, et les Mémoires du roi Charles de Roumanie semblent confirmer cette supposition.
Le tort du ministère français fut de transformer en question nationale un différend qui eût dû être réduit à une discussion de cabinets. Des bouleversements analogues à ceux qui s'étaient
produits depuis 1866 remuent jusqu*au fond Tâme des peuples; les gouvernements, qui auraient eu le devoir de calmer les passions, se montrèrent, volontairement ou non, inférieurs à leur lâche. Les défections qu*avaient escomptées les collègues de M. de Gramont ne se produisirent nulle part; même dans le Sud, toutes les résistances parlicularistes furent emportées par Tenlhousiasme patriotique; le 19 juillet 1870, le roi Louis de Bavière mettait ses troupes sous les ordres du roi Guillaume pour la durée de la guerre; une parlie des ullramonlains s'était prononcée pour la Prusse et avait assuré la majorité au ministère. La proposition de guerre ne rencontra que deux voix d'opposition dans le Wurtemberg, et dans les autres Etats de Sud elle fut votée i Tunanimilé.
Après la bataille de Sedan, les Etats allemands du Sud ouvrirent avec la Prusse des négociations pour leur entrée dans la Confédération du Nord. Elles furent assez difficiles. La Bavière avait des exigences qui paraissaient excessives. Autour du roi de Prusse, des divergences graves se manifestaient. Le prince royal, grandi sous l'impression des événements de 1848 et plus Allemand que Prussien, eût voulu, en même temps que Ton cimenterait définitivement l'œuvre de l'unité germanique, refondre la constitution, de mai^ière à assurer au peuple une influence plus réelle. Bismarck réussit sans peine à écarter ses projets. La Confédération fut étendue, non modifiée : par les traités du 23 et du 25 novembre, la Bavière et le Wurtemberg, que Bade et la Hesse avaient déjà précédés, prirent en somme purement et simplement place parmi les vassaux de la Prusse; la Bavière avait seulement réservé son autonomie militaire en temps de paix et l'administration de ses postes et télégraphes: l'armée wurtembergoise continuerait de former un corps spécial. La Bavière fut représentée dans le Bundesrath par 6 délégués, le Wurtemberg par 4, Bade et la liesse chacun par 3; les provinces du Sud envoyèrent au Parlement fédéral 85 députés.
La Confédération eut pour chef un empereur. Le roi Guillaume hésita longtemps à accepter ce titre; le prince royal et Bismarck le décidèrent à « accomplir son sacrifice ». — « Je ne
saurais te dire, écrivait-il encore à sa femme le 18 janvier 1871, dans quelles dispositions morales j*ai passé ces derniers jours, en partie à cause des hautes responsabilités que j*ai à assumer, en partie et avant tout à cause de la douleur que j*éprouve à voir reléguer au second plan mon titre de roi de Prusse. Dans la conférence d*hier, j'étais à la fin si morose que peu s*en est fallu que je ne me retire, pour laisser tout à Fritz. » Bismarck avait tout préparé; il demanda à Louis II de prendre Tinitialive du rétablissement de l'empire, lui envoya de Versailles la minute de la lettre qui, de Munich, fut communiquée aux autres princes. Le 18 janvier 1871, l'empire allemand fut solennellement proclamé dans la Galerie des glaces à Versailles.
« Bonne chance à ce chaos si laborieusement machiné! » disait le prince royal. Et il est certain que le nouvel empire était une création fort singulière, c Ce Bund qui portait désormais le nom de Reich » réunissait dans la plus étrange des confédérations des princes qui n'avaient ni les mêmes droits ni la môme influence; les souverains conservaient leur autonomie, mais leurs prérogatives n'avaient d'autre garantie que la constitution et il suffisait d'une loi pour la modifier. Le gouvernement reposait sur le principe du suffrage universel, mais le parlement n'avait en réalité qu'une autorité consultative et tous les droits étaient entre les mains de l'empereur. C'était une démocratie sans garantie comme une fédération sans loyauté. L'Allemagne, depuis longtemps éprise d'unité et de grandeur et impuissante à remplir elle-même sa destinée, acceptait sans protestation, sinon peut-être sans tristesse, les conditions des maîtres qui lui avaient donné la victoire. A toutes ces bizarreries de la constitution, la paix de Francfort (20 mai 1871) en ajouta une autre. Avec l'Alsace-Lorraine (1 580 000 habitants) qu'elle livrait à l'Allemagne, on forma une province impériale {Reichsland), qui fut placée sous l'autorité directe du gouvernement impérial, c'est-à-dire en fait gouvernée par le chancelier.
L'œuvre commencée en 1864 par l'invasion des Duchés était accomplie. Trois guerres victorieuses — contre le Danemark, l'Autriche et la France — avaient modifié radicalement les conditions de la vie publique européenne. L'Allemagne, qui n'avait
vraiment jamais existé comme puissance politique — puisque Tancien empire romain germanique avait un caractère universel et non national, — devenait TEtat prépondérant de TEuropc; elle Test restée depuis. La Prusse lui avait apporté ce qui lui avait manqué jusqu'alors, Tesprit de discipline et d'organisation; elle avait poursuivi son œuvre sans scrupules et sans pitié. Bismarck et les HohenzoUern n'avaient réalisé leurs projets que parce qu'ils avaient été portés par les sympathies ou les connivences de l'opinion publique. Mais, comme à l'intérieur les idées démocratiques, vis-à-vis des autres peuples le droit des populations de disposer d'elles-mêmes n'avaient été pour eux qu'un moyen de politique ; suivant les besoins du moment, ils avaient substitué au principe moderne des nationalités l'auto rite de titres plus ou moins historiques, et avaient flni par ne plus reconnaître d'autre dieu que celui de la force. De là, des résistances que trente ans de succès n'ont pas désarmées; ni les Danois du Schleswig, ni les Polonais de Posen n*ont abdiqué leurs souvenirs. Les Alsaciens-Lorrains gardent à la France un invincible attadiement, et la question d'Alsace, toujours ouverte — parce qu'il ne saurait y avoir de prescription contre le droit — empêche toute réconciliation entre l'Allemagne et ceux mêmes des Français qui ont la plus vive admiration pour son génie et qui auraient salué avec joie sa renaissance si elle n'eût elle-même frappé en quelque sorte de nullité ses revendications par l'abus qu'elle faisait de ses victoires. Devenue un danger pour l'équilibre de l'Europe, elle a provoqué des défîances légitimes et imposé au monde un état de paix armée qui arrête le progrès naturel de la prospérité générale. C'est la lourde rançon qu'elle a dû payer de la tutelle prussienne.
Beaucoup des ouvrages indiqués ci-dessus dans la bibliographie du chapitre III se rapportent aussi à la période de I800 à 1871.
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Pour les mémoires anglais et français, voir les bibliographies des chapitres VII et X. ^
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FORMATION DE L'iNITÊ ALLEMANDE 349
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