‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 48 sur 190 · Voir ci-dessus, t. X, p. 328 el suiv · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, t. X, p. 328 el suiv

L*opinion publique russe était favorable à une politique de conciliation; les libéraux, à cause de leurs principes, qui ne comportaient pas d'exceptions ni de restrictions; les slavophiles, parce que les Polonais sont des Slaves, et que ce peuple frère pouvait former, selon Texpression divan Aksakof, TElatlampon de la Russie du côté de TEurope. Mais les Polonais étaient dans de tout autres sentiments : rouges ou blancs^ inspirés par leurs compatriotes émigrés en Occident, ou soumis à rintluence exclusive de la noblesse et du clei^é, ils ne concevaient la réconciliation qu*à des conditions irréalisables. L'autonomie, pour eux, c'était la séparation des deux Etals, polonais et russe, que rattacherait tout au plus un lien dynastique; TEtat polonais, c'était, non la Pologne de 1815, la Kongressovka^ mais la Pologne de jadis, avec ses palatinals lithuaniens, blancs- russes, petits-russes. Pour faire réussir ces revendications, ils comptaient sur les sympathies de l'opinion rifsse, sur l'Europe, sur Napoléon III, le défenseur attitré du principe des nationalités, sur l'affaiblissement du gouvernement russe, qu'ils supposaient incapable de résister, après les désastres de Crimée, et que, par une singulière contradiction, ils croyaient assez fort pour imposer aux Russes, par * simple oukaze, un démembrement de la Russie. Il serait injuste, du reste, d'imputer aux seuls Polonais les difficultés que devait rencontrer un « essai loyal » de réconciliation. L'administration russe elle-même, habituée à traiter la Pologne en pays conquis, devait être un puissant obstacle aux velléités libérales de Pétersbourg et de Moscou.

De 1856 à 1860, le royaume resta tranquille. Toutes les espérances nationales s'étaient concentrées dans la c Société d'agriculture » qui, sous la présidence du comte André Zamoyski, cherchait à réaliser en Pologne à peu près ce que le gouvernement faisait en Russie, sinon l'affranchissement des paysans — ils étaient déjà libres, — du moins l'amélioration de leur sort, et, de cette façon, l'union de toute la nation dans le même mouvement patriotique. En 1860, la crise éclata. La Société d'agriculture s'étant mise à étudier les moyens de transformer les paysans en propriétaires, le directeur de l'Inté-

rieur, Moukhanof, lui interdit de poursuivre son œuvre. Cette défense arbitraire produisit une agitation qui se manifesta lors de la célébration des grands anniversaires de 1830 et 1831. Le 29 novembre 1860, anniversaire du soulèvement de Varsovie, le 25 février 1861, anniversaire de la bataille de Grochov, une foule immense, en habits de deuil, se pressa dans les églises de Varsovie : quand elle en sortit, il y eut, sans qu'elle manifestât la moindre* résistance, des charges de cavalerie, des morts et des blessés. Le 27 février, les mêmes scènes se reproduisirent. Le vice-roi Gortchakof rappela les troupes dans leurs quartiers, permit d*enterrer solennellement les victimes du 27, et laissa circuler dans Varsovie une adresse i Tempereur qui lui demandait le rétablissement, en Pologne, d*un gouvernement conforme aux traditions polonaises.

A Pétersbourg, la nouvelle des répressions inutilement sanglantes de Varsovie avait produit une impression plutôt favorable aux Polonais, et le résultat en fut Toukazc d(li 26 mars 1861 qui concéda à la Pologne un conseil d'État distinct, une direction particulière des Cultes et de llnstruction publique, desconseils de gouvernement, des districts, des municipalités élues, c'est-à-dire à peu près les clauses non exécutées du statut de 1832. La direction de l'Instruction publique fut confiée à un Polonais, le marquis Wiélopolski, partisan de la conciliation; mais, pour atténuer l'efTet de tes concessions, le 6 avril, la Société d'agriculture fut supprimée. Ce fut le système du gouvernement — si tant est que l'on puisse appeler cette indécision perpétuelle un système — que de faire alterner les apparences de concessions et les mesures de rigueur, jusqu'au jour où l'opinion russe lui imposa une conduite suivie.

La suppression de la Société d'agriculture devait forcément produire de nouveaux troubles. Le 7 et le 8 avril, des manifestations eurent lieu, demandant le retrait de l'ordonnance de dissolution. Elles finirent comme les manifestations de Février, par une fusillade insensée sur une foule sans armes : la place du Château resta jonchée de morts et de blessés. Mais les manifestations n'en continuèrent pas moins : le 10 octobre, à Horodlo, sur la frontière de la Pologne et de la Lithuanie,

LA PÉRIODE DES RÉFORMES (1857-1863) 51 i

une foule immense, venue des deux pays, célébra Tanniver-* saire de leur union séculaire. L*humanité du commandant des troupes concentrées à Horodlo empêcha seule un nouveau massacre.

Pendant ce temps, le gouvernement continuait a tergiverser, effrayé successivement et de ses concessions et de ses rigueurs. Au prince Gortcbakof, mort à la fin de mai, avait succédé le général Louchmanett, qui lui-même, à la suite de démêlés avec le marquis Wiélopolski, céda la place au général comte Lambert. Celui-ci, catholique, issu d*une famille française, était Thomme de la conciliation; mais on avait eu soin de Tentourer des partisans de la répression à outrance et, le 15 octobre, Varsovie eut une nouvelle journée. La population s'était portée dans les églises pour assister à des services célébrés en mémoire de Kosciuzsko : Tautorité militaire fît bloquer les églises, et la foule épouvantée refusant d*en sortir, fînit par les faire évacuer de force, à quatre heures du matin : deux mille arrestations furent opérées. Quelques jours plus tard, après une scène violente avec Lambert, le commandant des troupes, le général Gerstenzweig se brûla la cervelle. Il s*en suivit le rappel do Lambert, la démission de Wiélopolski, une multitude d*arrestations et de déportations. Pourtant la politique de conciliation n*avait pas dit son dernier mot. Au mois de juin 1862, le grand-duc Constantin fut nommé vice-roi, et Wiélopolski reparut à Varsovie, en qualité de vice-président du Conseil d'Etat et de chef de l'administration civile. Mais il était trop tard pour apaiser les esprits par de simples réformes administratives. A Tappel du grand-duc, les nobles répondirent par la demande de la réunion en un seul corps de toutes les anciennes provinces polonaises; des exaltés attentèrent à sa vie, puis à celle de Wiélopolski. Les mesures de répression recommencèrent : Tune d'entre elles, un recrutement arbitraire, ou, plus exactement, l'arrestation d'un certain nombre de jeunes gens, sous couleur de recrutement, amena l'insurrection. Comme en Vendée, les premiers insurgés furent des réfractaires.

La lutte ne pouvait avoir le même caractère qu'en 1831, alors que la Pologne révoltée disposait d'une, armée régulière, >

de villes et d'arsenaux. En 1863, il semble bien qu*il n*y ait pas eu, en Pologne et en Lithuanie, plus de six ou huit mille insurgés, partagés en un grand nombre de bandes, qui, en général, ne tenaient pas contre les Russes, toujours plus nombreux, mais se dérobaient à leurs poursuites, grâce aux épaisses forêts, à la complicité de la population et des fonctionnaires originaires du pays. Pendant plusieurs mois, le gouvernement officiel de Varsovie fut tenu en échec par un gouvernement occulte qui, lui aussi, siégeait à Varsovie — on sut plus tard qu*il se réunissait dans une des salles de l'Université, — levait des contributions de guerre, fermait les théâtres, les églises, se tenait en relations constantes avec les chefs de bandes, et faisait exécuter les condamnations à mort prononcées par un tribunal révolutionnaire. Pour venir à bout de ce gouvernement et de sa poignée de soldats, il fallut une armée de 200000 hommes et la dictature militaire. En juillet 1863, Wiélopolski fut destitué, le grand-duc Constantin rappelé, le général Berg, à Varsovie, Mouravief, à Vilno, investis de tous les pouvoirs, dont ils usèrent avec une énergie sauvage, encouragés d'ailleurs par l'opinion russe, que les menaces de l'Europe et les revendications maladroites des Polonais avaient brusquement déchaînée contre la Pologne. Dans les derniers mois de 1863, les arrestations et les pendaisons se multiplièrent : les bandes furent refoulées vers la frontière de Gallicie, que durent repasser les deux dictateurs successifs de la révolte, Miéroslawski et Marian Langiewicz. En février 1864, le dernier combat digne de ce nom fut livré, près de Wengrow, par le brave Bossak-Hauke — qui devait périr, sept ans plus tard, sur le champ de bataille de Dijon. Quelques bandes firent encore d'héroïques efforts pour prolonger la lutte et donner à l'Europe le temps d'intervenir : elles furent détruites pendant l'été, et, en août, l'arrestation et l'exécution des membres du comité révolutionnaire marquèrent la (in du drame. Le gouvernement pouvait procéder sans obstacle à son œuvre de répression et de réorganisation.

Elle prit un aspect différent selon les provinces. EnLithuanie et en Petite-Russie, la masse de la population rurale était restée

indifférente ou hostile aux révoltés : la noblesse, le clergé catholique et, dans une certaine mesure, la bourgeoisie des villes, avaient sympathisé avec eux. Ce fut donc sur ces classes que tomba tout le poids de la répression. D*une part, on essaya de diminuer leur importance par de larges confiscations de terres nobles et rétablissement, sur les terres des propriétaires coupables seulement d*ètre Polonais, d'impôts de guerre des* tinés à leur rendre le séjour du pays difficile et onéreux : on espérait les amener ainsi à céder la place à de nouveaux propriétaires, russes de langue et de religion. On s'efforça, en même temps, de faire disparaître toutce qui pouvait entretenir, dans une partie des habitants, des sentiments polonais. Le russe devint la seule langue de l'administration et de renseignement, même dans les églises catholiques; les librairies et imprimeries polonaises furent fermées. Enfin les derniers uniates que le gouvernement de Nicolas P** eût laissé subsister en Lithuanie furent ramenés à Torlhodoxie; dans les districts purement catholiques, l'exercice du culte fut soumis i des règlements vexatoires; pour bâtir ou simplement réparer une église catholique, il fallut une autorisation, refusée le plus souvent.

Dans la Pologne proprement dite, le gouvernement s'en prit également à la religion et à la langue. La plupart des couvents furent supprimés, les biens du clergé sécularisés, le concordat abrogé, l'administration de l'église catholique remise i un collège ecclésiastique, à Saint-Pétersbourg. La substitution du russe au polonais, dans tous les ordres d'enseignement, fut opérée ou préparée. Les dernières traces d'autonomie administrative disparurent. Mais la mesure essentielle fut la transformation agraire et sociale entreprise sous la direction de ce même Miloutine qui avait présidé à l'émancipation des serfs. Il croyait, comme tous les slavophiles, que le principal obstacle au rapprochement des Polonais et des Russes était la culture latine dont les classes dirigeantes de la Pologne étaient imprégnées. Pour faire rentrer la masse du peuple polonais dans sa vraie tradition slave, il fallait supprimer l'influence de ces classes dirigeantes, émanciper le peuple moralement et n^até-

Histoire oiviiiALB. XI. 33

SI4 LA RUSSIE DE 18i6 A 1870

riellement Les paysans, furent donc rendus propriétaires, aux dépens de leurs anciens seigneurs, de ia maison et du ter** rain dont ils n'étaient jusqu'alors que tenanciers : moyennant une indemnité très modique, les redevances et corvées furent abolies. Les communes furent soustraites à l'influence du curé et du seigneur. On s'arrangea, d'ailleurs, en réglant mal les anciens droits d'usage, de façon à provoquer entre seigneurs et paysans des conflits dont l'administration russe serait l'arbitre. Il y avait là pour elle une source de popularité dont elle enten* dait largement user.

En définitive, Miloutine accomplit en Pologne la même œuvre qu'en Russie, mais d'une façon infiniment plus radicale. Cette œuvre profita, dans une certaine mesure, au gouverne* ment russe dont elle afi'aiblit les ennemis-nés, nobles et prêtres; elle profita surtout au peuple polonais, qui y gagna plus de liberté et de bien-être qu'il n'en avait jamais eu. Quant aux sentiments nationaux que le gouvernement avait voulu affaiblir, il est fort douteux qu'ils aient perdu à cette renaissance des masses polonaises, et la preuve en est dans la série des nouvelles mesures de rigueur qui, jusqu'à une date récente, sont venues ag{?raver la « réorganisation » de 1864-1866.

La réaction en Russie. — De même que le mouvement réformiste, en Russie, avait eu pour conséquence un essai de libéralisme en Pologne, de même le triomphe en Pologne de la politique de répression amena une réaction en Russie. Du reste, même au moment où le gouvernement avait paru le plus engagé dans les voies libérales, lo parti anti-réformiste, celui des hauts fonctionnaires formés à l'école de Nicolas, n'avait jamais désarmé. Les événements de Pologne le fortifièrent en affaiblissant l'influence, sur l'empereur, du grand-duc Constantin et de son entourage libéral, et en détruisant complètement celle des écrivains libéraux et révolutionnaires sur la masse du public. Le jour où Herzen, dans le Kolokoly manifesta des sympathies pour les Polonais, vit finir sa popularité; la c dictature de l'opinion » passa à Katkof qui, dans la Gazette de Moscou, était l'interprète violent de l'irritation causée par les revendications inconsidérées des Polonais, et du besoin

instinctif de direction ferme, éveillé dans les masses par. les longues hésitations du pouvoir.

Pourtant, ce revirement de Topinion n*aurait pu suffire à donner une' autre impulsion au gouvernement. Le syslëme évident d'Alexandre II était de conserver autour de lui, des gens de toutes les opinions; en même temps qu*il encourageait par- ' dessous main Katkof, il maintenait Yalouicf, le ministre de rintérieur, qui, pris à partie par Katkof comme libéral, s*en vengeait en frappant la Gazette de Moscou d'avertissements et de suspensions. Il fallut, pour amener la chute successive des derniers tenants du libéralisme, ou supposés tels, les attentats révolutionnaires et les troubles qui, en Russie même, se succédèrent à partir de 1865.

Beaucoup de Russes avaient trop attendu des réformes. De même que les paysans avaient compté avoir toute la terre avec la liberté, de même les classes instruites avaient cru à un millénaire, à une régénération de la Russie. « C^était un temps si heureux! a écrit M*"* Kovalevski dans ses Souvenirs; nous j étions tous si profondément convaincus que Tétat social dealers

ne pouvait plus durer, que nous voyions déjà poindre des temps nouveaux, ceux de la liberté et des lumières universelles! Nous en rêvions; et la pensée qulls n'étaient pas loin... nous était plus douce qu'on ne peut le dire. » Aussi la déception fut-elle grande quand on s*aperçut que l'émancipation des paysans s'arrêtait à moitié chemin, que l'octroi des libertés provinciales n'aboutis sait pas à l'octroi des libertés politiques; que l'autocratie se servait, contre les aspirations nouvelles, de mesures de rigueur dignes du temps de Nicolas — dans le cas, par exemplç, de l'écrivain Tchernychevski, envoyé en Sibérie pour un roman. € Que faire? » qui dut au sort de son auteur là fortune de devenir l'évangile des jeunes générations. Ce mécontentement donna naissance à l'état d'esprit que Tourguénief a dépeint dans Pères et Enfants^ enle baptisant du nom de nihilisme :-étatd'esprit indéfinissable, dont on peut dire qu'il est la négation brutale de tout ce qui n'est pas la science, considérée comme seule vraie, comme seule bonne, avec ce corollaire plus ou moins exprimé, qu'elle estl'arme qui détruira les erreurs et les tyrannies.

Le 16 avril 1866, un certain Dmitri Karakozofy un noble, fils de pauvres propriétaires campagnards, qui avait été exclu successivement des Universités de Kazan et de Moscou, faute de pouvoir payer ses inscriptions, tira sur le tsar au Jardin d*été : le coup fut détourné par le paysan Komissarof. Arrêté et interrogé, Karakozof déclara qu'il avait voulu venger le peuple, dupé par un semblant d'émancipation. Il fut jugé et condamné par une commission militaire, malgré la loi qui venait d'instituer le jury; et, par contre-coup, son attentat amena la chute de ministre de l'Instruction publique, Golovnine, qui fut remplacé par le comte Tolstoï, procureur du Saint-Synode. Celui-ci inaugura une période de franche réaction. Dans les Universités,, les exclusions d'étudiants recommencèrent; dans les gymnases, l'enseignement des sciences fut rogné au profit de celui des langues anciennes, considérées comme panacées de l'esprit révolutionnaire. Seulement, comme on manquait de professeurs de grec et de latin, il fallut former à grands frais un personnel hétéroclite, où des Allemands et des Slaves d'Autriche, recrutés au hasard, tenaient la première place; et la première conséquence de la réforme des études fut leur abaissement notable.

L'année suivante, un nouvel attentat fut commis contre le tsar, cette fois par un Polonais, Berezowski, et à Paris, où Alexandre II s'était rendu, sur l'invitation de Napoléon III, pour visiter l'Exposition Universelle. Il en résulta la chute du dernier représentant, au pouvoir, des tendances de l'époque précédente, du ministre de l'Intérieur, Yalouief, le triomphe de Katkof et l'adoption de la politique répressive qui conduira à la crise de 1878-1881 et à l'assassinat de l'empereur Alexandre IL

de i856 à i8jo.

Après la guéries de Crimée, la politique suivie par la Russie depuis 1815 avait fait son temps. La Russie restait battue.

isolée, appuyée seulement, dans une mesure très restreinte» par la Prusse, qui ne jouissait d*aucun prestige. A cette situation nouvelle, il fallait un homme nouveau. En 1856, la place tenue si longtemps par Ncsselrode passa à Tambassadeur de Russie à Vienne, le prince Gortchakof. Le nouveau vice-chance^ lier apporta au pouvoir, avec un esprit peut-être plus brillant que juste, une longue routine des affaires, acquise presque tout entière dans les cours d'Allemagne, et un programme qu*il résuma dans un mot célèbre d*une de ses premières circulaires, le recueillement... jusqu'au jour où des dissentiments inévitables des puissances rendraient à la Russie son influence dans le concert européen, son prestige en Orient, et la possibilité de se venger de l'ingratitude de TAutriche.

La période de < recueillement » ne dura pas longtemps. Dès le congrès de Paris, un certain rapprochement s'était opéré entre la France et la Russie. Napoléon III, en effet, avait besoin de la neutralité bienveillante de la Russie, pour Taccomplissement d'un de ses grands projets , Taffranchissement de l'Italie. Le rapprochement s'accentua, lors du couronnement d'Alexandre II, à Moscou, auquel la France fut représentée, avec un éclat tout particulier, par le duc de Morny; et il devint une entente, l'année d'après, à Stuttgard, où les deux empereurs passèrent plusieurs jours ensemble (juillet 1857). D'une part, Alexandre reçut la promesse qu'on ne tiendrait pas la main à l'exécution intégrale du traité de Paris; de l'autre, il prit l'engagement, qui ne lui coûta guère, de ne pas gêner l'action de Napoléon III contre l'Autriche. Du reste, aucune stipulation précise ne fixa la portée de ces engagements : l'entente ne devint pas une alliance.

En attendant les événements d'Italie, les deux puissances commencèrent à marcher d'accord en Orient. La Russie s'associa à toutes les démarches de Napoléon III en faveur des principautés moldave et valaque. Sous la pression des deux puissances, les Autrichiens durent évacuer les positions qu'ils occupaient, le long du Danube, depuis 1855 : des élections entachées de fraude et contraires à la cause nationale furent annulées par la Porte, que les embarras de l'Angleterre, aux prises avec

rinsurrection de Tlnde, laissaient sans appui. Finalement, une conférence européenne, réunie à Paris en 18S8, donna aux deux Principautés les mêmes institutions, et prépara leur union, que la double élection du colonel Couza, en 1859, à Bucarest et à lassy, réalisa en fait. Entre temps, la France et la Russie intervinrent de concert entre la Porte et le Monténégro, puis entre la Serbie, la Porte et TAutricbe. Moins de trois ans après la signature du traité qui avait prétendu exclure son influence de la péninsule des Balkans, la Russie se trouvait y jouer un rôle considérable et tenir en échec les influences hostiles de l'Autriche et de TAngleterre.

Les événements dltalie, en 1859, lui fournirent l'occasion de payer les bons offices de la France. A vrai dire, son attitude fut moins énergique qu'on ne l'avait espéré aux Tuileries. Tout en jouissant pleinement des embarras de l'Autriche, le gouvernement russe n'entendait pas se mêler à une grande guerre, pour laquelle il n'était pas prêt, et qui l'inquiétait par certains côtés révolutionnaires. Son intervention resta toute diplomatique. Les Ëlats de la Confédération germanique faisant mine de mobiliser leurs contingents, le prince Gortchakof leur rappela (circulaire du 27 mai 1859) que, formant c une combinaison exclusivement défensive », ils n'avaient pas à intervenir dans les conflits des grandes puissances. Celait reprendre, en quelque sorte, et au profit de la France, le rôle que la Prusse avait joué en Allemagne, pendant la guerre de Crimée, au profit de la Russie elle-même. La brusque paix de Villafranca vint à propos dispenser le gouvernement russe d'en faire davantage.

Les années suivantes, la politique russe resta orientée vers l'entente avec la France : pourtant l'intimité des rapports n'était déjà plus la même. Le prince Gortchakof avait beau répudier la politique de la Sainte-Alliance, Alexandre II restait attaché aux principes de Icgilimilé dont son père avait été le champion, et la chute successive de toutes les petites dynasties italiennes le scandalisa et l'alarma. Lors de l'envahissement du royaume des Deux-Siciles par les Piémonlais, la Russie rappela de Turin son ministre et se rapprocha de l'Autriche, sans pourtant arriver à: s'entendre avec elle ni sur les affaires d Ilalie* ni sur celles

d'Allemagne, ni surtout sur celles d*Orient, que le massacre des. Maronites vint remettre inopinément à Tordre du jour de la politique européenne. En somme, grâce surtout %ux complications orientales, Tentente franco-russe aurait survécu à la crise italienne, sans les troubles de Pologne.

Dès le début la cause polonaise trouva partout les sympathies les plus vives; en Allemagne, parce que les libéraux, qui y dirigeaient Topinion, détestaient la Russie; en Angleterre, parce qu*elle était la rivale traditionnelle; en Autriche, parce qu on y était heureux de voir les Russes, eux aussi, aux prises avec le principe des nationalités, et quon espérait en profiter pour les brouiller avec la France; en France, enOn, où, de longue date, pour toutes les nuances de Topinion, la sympathie pour la Pologne était traditionnelle. Mais, en réalité, la Russie n avait rien à craindre : d*une part, elle avait Tappui de la Prusse, qui, dès janvier 1863, conclut avec elle une sorte d*allianee offensive et défensive contre les insurgés; de Tautre, elle savait fort bien qu^aucun gouvernement n'était désireux d'en arriver à une rupture, et que si l'Angleterre et l'Autriche manifestaient bruyamment leur polonophilisme, c'était surtout pour forcer la France à sortir le sien, et rompre ainsi l'entente franco-russe. Ce fut, en effet, ce qui arriva : Napoléon III fut forcé par l'opinion à prendre fait et cause pour les Polonais. Le 10 avril, les trois puissances présentèrent au gouvernement russe des notes en faveur de la Pologne. Le résultat immédiat de cette intervention fut d'exaspérer l'opinion russe, qui voyait se reformer — du moins en apparence — la coalition de la guerre de Crimée, et de rendre toute conciliation impossible. Des moyens formidables furent accumulés en Pologne pour étouffer la révolte tandis que Gorlchakof demandait aux puissances de lui faire connaître l'arrangement par lequel elles croyaient possible de rétablir la paix en Pologne. Il leur fallut plusieurs semaines pour se mettre d'accord sur les bases de cet arrangement, et quand, enfin (13 juillet), elles présentèrent des notes identiques, demandant pour la Pologne le rétablissement du régime de 1815, le vice-chancelier russe était certain que leur accord en resterait la; d'ailleurs, U

saison était trop avancée pour qu'une action contre la Russie fût possible. Il répondit donc, en demandant a son tour la soumission préalable des insurgés et en excluant des négociations à venir les puissances qui n'avaient pas participé au démembrement de la Pologne. C'était une fin de non-recevoir, sous une forme particulièrement désagréable pour la France.

A ce peu sérieux duel diplomatique, Gortchakof gagna de devenir, pour un temps, l'homme le plus populaire de la Russie après Katkof. En fait, les seules conséquences de la campagne engagée pour la Pologne furent la rupture de l'alliance franco-^ russe et la formation d'une entente russo-prussienne, à vrai dire, médiocrement avantageuse pour la Russie. Si la Prusse couvrait les frontières de la Pologne russe, qui n'étaient pas réellement menacées, elle était hors d'état de servir la Russie en Orient, à moins d'accroissements qui devaient compromettre lei intérêts de la Russie, beaucoup plus que les détrônements opérés en Italie après 18S9.

On s'en aperçut quand éclata le conflit germano-danois. Sous une forme à peine différente, il était la répétition du conflit que Nicolas I" avait arrêté en 1849 et 1880, au profit du Danemark. L'intérêt russe était toujours le même : il fallait éviter toute atteinte au slatu quo^ tout transfert de territoires qui accroîtrait, sur la mer Baltique, le nombre des ports et l'influence des Etats allemands. Seulement, on n'était guère en mesure, à Saint-Pétersbourg, d'arrêter la Prusse et l'Autriche puisqu'on ne pouvait plus grouper autour de soi les puissances médiatrices de 1850, la France et l'Angleterre. On intervint mollement, à Copenhague, pour y soutenir une transaction — l'union dynastique du Danemark et des duchés — que le ministère danois repoussa. Entre temps, on se laissa leurrer par l'espoir que les duchés pourraient être attribués au duc d'Oldenbourg, un fidèle client de la Russie. Quand enfin la vraie politique de la Prusse et de l'Autriche se dessina, il était trop tard pour agir efficacement : on se résigna au fait accompli, partie par impuissance, partie par complaisance pour la Prusse, et dans la pensée que la rivalité de plus en plus aiguë des deux grandes

puissances germaniques assoirait plus solidement Tinfluence de la Russie dans l'Europe centrale.

Le principe traditionnel de la politique russe était, d'ailleurs, de ne pas laisser cette rivalité dégénérer en conflit. Aussi s efforça-t-on, en 186S, quand il fut visible que Bismarck allait délibérément à la guerre, de le retenir, et même, bien qu'il fût persona gratissima à Pétersbourg, depuis son ambassade de 1859-1862, de le faire congédier par le roi Guillaume. Mais on ne s'y appliqua pas sérieusement; le tsar était bien résolu à ne pas contrarier la Prusse, et le prince Gortchakof, qui tenait médiocrement à la politique traditionnelle, voyait venir sans déplaisir des complications dont il comptait faire sortir la revision du traité de Paris. Pourtant, quand le succès foudroyant des Prussiens eut monlré clairement qu'on allait à la destruction de cette vieille Allemagne, sur laquelle l'influence russe s'était si souvent et si utilement exercée, le gouvernement fit un effort pour se ressaisir. Le prince Gorlcliakof proposa aux puissances la réunion à*un congrès. Nous n'avons pas i raconter ici les obstacles auxquels se heurta sa proposition, et lui-même y renonça quand le général de Manleuffel eut apporté i Alexandre II, avec la promesse qu'en Orient la Russie pourrait toujours compter sur la Prusse, l'assurance que les princes allemands auxquels on s'intéressait à Pétersbourg seraient épargnés. En définitive, on se résigna au fait accompli, en essayant de se faire croire que la diminution de l'Autriche et de la France compensait le dommage que faisait subir à la Russie la transformation en un puissant Etat militaire de la « combinaison purement et exclusivement défensive > de jadis.

De 1866 à 1870, la politique russe reste invariablement attachée à celle de la Prusse. En 1867, Alexandre II ne se décida à recommander à son oncle l'évacuation du Luxembourg, qu'après l'Angleterre et l'Autriche. En 1867, quand il vint à Paris en môme temps que le roi Guillaume — l'attentat de Berezowski et les incidents du Palais de Justice ne furent assurément pas de nature à le rapprocher de la France. Avec l'Autriche, en dépit des prévenances de Beust, qui se montrait disposé à reviser le traité de Paris, autant que Bismarck lui-môme,

les rapports restèrent d*autant plus froids, que rétablissement du régime dualiste, et a quasi-autonomie qui en résulta pour la Pologne aulrichienne, inquiétèrent le gouvernement russe pour sa Pologne : en 1867 on reçut triomphalement, à TExposition ethnographique de Moscou, les délégués des Slaves autrichiens non polonais, venus pour protester devant leurs frères de race contre le dualisme et la domination germano* magyare, et on leur recommanda labsorption dans l'Elat et la nationalité russe comme le meilleur moyen de sauvegarder leur slavisme. En 1869, Tinlimité de la Russie et de la Prusse 5*afnrma, une fois de plus, par Tenvoi solennel au roi Guillaume de la grand*croix de Tordre de Saint-Georges, dont il était chevalier depuis la campagne de 1813, ce que Terapereur Alexandre rappela dans une lettre d*envoi peu aimable pour la France.

Aussi, quand la guerre franco-prussienne éclata, le gouvernement russe n'eut-il pas d'hésitation sur son attitude. Sans manifester d'hostilité à la France, qu'il fallait ménager en vue d'une révision du traité de Paris, il travailla avec succès à retenir le Danemark et TAulriche dans la neutralité. On croyait, d'ailleurs, à Pétersboui^, que la guerre serait lente, épuisante pour les deux adversaires, et Ton fut surpris par les succès de la Prusse, comme la France l'avait été en 1866. Néanmoins, et malgré Topinion publique, tout entière favorable aux Français, on ne changea pas d'attitude : pour atteindre le but visé depuis si longtemps, Talliance de la Prusse était plus utile que jamais. Quand M. Thiers vint à Pétersbourg, solliciter une intervention, on lui répondit juste ce qu'il fallait de bonnes paroles pour empêcher un rapprochement gênant de la France et de l'Angleterre, On se donna Tair de conseiller la modération au roi Guillaume : en fait, on était préoccupé d'une seule affaire qu'on était pressé de finir avant que la conclusion de la paix eût rendu l'Europe à elle-même. Le 29 octobre, le prince Gortchakof avisa les puissances que « Sa Majesté Impériale ne pou^ vait plus se considérer comme liée par les obligations du traité de l^aris, en tant qu'elles restreignaient ses droits de souveraineté dans la mer Noire ».

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