Voir ci-dessus, p
la question du TransvaaL Et, comme ils estimaient sans doute qu'ils n*avaientplus déménagements à garder, leurs demandes, d'économiques qu'elles étaient restées jusque-là, devinrent immédiatement politiques. Le 1^' juin une conférence réunit à Blœmfontein le haut commissaire britannique dans TAfrique du Sud, Sir Alfred Milner, et le président Kriiger, qui devaient chercher ensemble une solution aux difficultés. Sir A. Milner ne dit pas un mot des griefs de Tindustrie minière et demanda seulement la naturalisation au bout de cinq années pour les Uitlanders ou étrangers établis au Transvaal. C'était un cheval de bataille, car les étrangers ne vont guère sur le plateau aride de la République Sud-Africaine que pour y faire fortune et revenir ensuite le plus vite possible dans des pays plus habitables. Quoi qu'il en soit, le président Krûger commit la faute de refuser celte demande : il aurait singulièrement embarrassé, en s'y conformant, la politique belliqueuse de M. Chamberlain, qui ne cherchait qu'un prétexte. La naturalisation au bout de cinq années eût été sans doute une faveur excessive accordée aux individus d'une population en grande partie flottante, mais aussi une faveur peu dangereuse pour les Boers puisque bien peu d'étrangers s'en seraient prévalus.
Cependant le président Kriiger se contenta de faire voter par le Volksraad une loi abaissant de 9 à 7 années le séjour exigé pour l'obtention de la nationalité transvaalienne. Le 2 août M. Chamberlain adressait au Transvaal une note dans laquelle il déclarait ne pas considérer à jmori la nouvelle loi comme insuffisante, pourvu que le gouvernement de Pretoria consentit à laisser faire une enquête sur son efficacité par une commission mixte anglo-transvaalienne, qui aurait le droit de suggérer des amendements. Le Transvaal vit dans cette proposition une tentative pour créer un précédent permettant à l'Angleterre de s'immiscer dans ses affaires intérieures et, le 19 août, il concédait, pour l'éluder, cela même que Sir A. Milner avait demandé à Blœmfontein : la franchise pour les étrangers après cinq années de séjour. Avec toute puissance réellement désireuse d'une solution amiable une telle offre eût été la paix. Mais l'Angleterre voulait la guerre pour détruire, avec le Transvaal,
le centre du nationalisme hollandais dans TÂfrique du Sud, et le 28 août, M. Chamberlain déclarait accepter l'offre du Transvaal, tout en refusant de donner aucune des garanties d'indépendance de la République Sud-Africaine que le président Krûger avait demandées en retour. Il en résulta que, le 2 septembre, le Transvaal retira ses offres du 19 août. Mais il consentait à l'enquête demandée par M. Chamberlain sur la franchise au bout de cinq années, pourvu, disait la note transvaalienne, € qu'elle n'ait pas pour but une intervention dans les affaires du pays ». Le gouvernement britannique satisfait dans ses demandes semblait acculé à la paix. Cependant, le 12 septembre, M. Chamberlain, bien qu'il déclarât acccpler l'offre du Transvaal relative à la commision d'enquête, ne manquait pas de laisser entendre que ses travaux n'empêcheraientaucuneînlervenlion ultérieure. Alors le président Kriiger, lassé de s'efforcer de remplir ce tonneau des Danaïdes diplomatique, écrivit une dépèche dans laquelle il maintenait ses offres antérieures, mais en faisant d'une manière assez nette le procès de la politique décevante de M. Chamberlain. Ce dernier répondit le 22 que, comme on ne pouvait s'entendre, l'Angleterre se réservait de formuler ses propositions définitives. Mais elle ne se hâtait pas de les produire, n'ayant pas assez de troupes dans l'Afrique du Sud pour les appuyer par la force. Et comme il était visible qu'elle ne cherchait qu'à gagner du temps pour permettre à ses préparatifs militaires de rattraper l'ardente diplomatie de M. Chamberlain qui avait pris trop d'avance, le gouvernement de Pretoria lui adressa, le 9 octobre, une note demandant la présentation immédiate des propositions britanniques ou la cessation de l'envoi des renforts, sous peine d'une entrée des Boers en campagne. L'Angleterre élait arrivée à ses fins, un peu plus tôt cependant que l'état de ses préparatifs militaires ne l'aurait conseillé : la note du 9 octobre était Vultimalum qui a été la cause immédiate de la guerre actuelle.
La guerre avec l'Angleterre. — Les événements se sont vite chargés de montrer que les Anglais avaient eu tort de rendre la guerre inévitable après une préparation si hâtive, et de mépriser la force de leurs adversaires. Dès le début
les burghers des deux Républiques prirent simultanément Toffensive — TOrange avait conclu avec le Transvaal un traité d'alliance immédiatement après le Raid de Jameson. Ils mirent le siège devant Mafeking et Kimberley. Au Natal ils forcèrent les troupes britanniques à évacuer précipitamment Newcaslle, Dundee, et, après deux combats assez sérieux à Glencoe et à Elandslaagle, les bloquèrent dans Ladysmith. Le 31 octobre, ils firent prisonniers 2000 Anglais à Nicholson's Nek, tout près de cette ville. A celte époque les républicains comptaient si bien sur le succès qu'ils annexèrent officiellement le Griqua- 4and, le Betchouanaland et autres portions des colonies britanniques. Et de fait ils restèrent victorieux pendant toute la première parlie de la guerre.
Les plans des Anglais se trouvèrent modifiés par ces mauvais débuts. On avait annoncé qu'ils débarqueraient des troupes au Cap, à Port-Elisabelh et à East-London, pour prendre, en se servant de ces trois bases, points de départ de chemins de fer de pénétration, la République d'Orange par le sud.
Celait aborder l'ennemi dans la région la plus facile, celle des hauts plateaux. Mais l'offensive des Boers vint imposer à l'Etat-Major britannique un double objectif : délivrer Ladysmith et aussi Kimberley, tout en menaçant, par cette dernière opération, la route de Blœmfontein. Il importait, en effet, au plus haut point, aux Anglais, de ne pas laisser tomber Kimberley et surtout Ladysmith : la chute de ces places aurait eu dans toute l'Afrique du Sud un dangereux retentissement. Tous les Hollandais du Cap étaient de cœur avec leurs frères de race des Républiques; ceux des districts du nord avaient môme pris les armes avec les Boers. La capitulation de Ladysmith aurait peut-être généralisé celle insurrection.
Les Anglais ne furent d'ailleurs pas heureux dans leurs marches sur Kimberley et sur Ladysmith, Lord Melhuen dirigeait la première; Sir Redvers Buller, le généralissime, crut bientôt nécessaire de prendre lui-même la direction de la seconde, tant les Boers avaient accumulé d'obstacles surlaroule de Ladysmith.
Lord Melhuen remporta d'abord de coûteuses victoires à Belmontet àGraspan. Le 28 novembre, il forçait encore, au
prix (le grandes pertes, le chef boer Gronje à évacuer ses positions de la Modder-River. A ce moment les Anglais communiquaient par héliographe avec Kimberley et Ladysmilh, pardessus la tête de leurs adversaires : la délivrance des deux villes paraissait imminente; mais alors commença pour leurs troupes une série noire. Le 9 décembre, le général Galacre, chargé avec le général French de contenir les Boers au centre, de les empêcher d'envahir plus avant les districts de la colonie du Cap bornés par la rive méridionale du fleuve Orange, perdait 600 homme's et 3 canons à Stormberg. Le 12 décembre, Methuen subissait une sanglante défaite en essayant une attaque de nuit contre les positions de Gronje à Maggersfontein. Les hightanders perdaient 702 hommes sur 832. A la suite de cette bataille, Lord Methuen, fort occupé à garder ses communications contre les Afrikanders révoltés, était pour ainsi dire cerné par les lignes admirablement organisées de Gronje. Enfin, le 15 décembre, le général BuUer essuyait une défaite encore pire sur Tautre théâtre de la guerre, au Natal : il essayait vainement de forcer le passage de la Tugela pour débloquer Ladysmith, perdant plus de 1500 hommes et 11 canons aventurés dans des conditions ridicules.
Gelte série désastreuse amena une période d'accalmie. Les Anglais comprirent qu'il leur fallait faire un effort bea<icoup plus considérable qu'ils ne l'avaient d'abord cru. Ils s'arrangèrent pour avoir 120000 hommes dans l'Afrique Australe à la fin de décembre. Ce chiffre fut plus lard porté à 220000. Les Boers, eux, n'ont jamais mis en ligne que 55000 combattants. Mais ils avaient une supériorité qui compensait l'infériorité du nombre et aussi celle de la cohésion et de la discipline, qui leur a fait perdre les plus belles occasions : ils possédaient tous un cheval au moins, et formaient une infanterie montée. Cela leur permettait de se déplacer très rapidement et de faire face à un très grand nombre d'ennemis. Les Anglais n'ont jamais pu les égaler à cet égard : ils ont importé, dit-on, 60 000 chevaux dans l'Afrique du Sud; mais les maladies spéciales au pays, la mauvaise pâture du Veldt ont fait périr la plupart avant qu'ils fussent « salés >, comme on dit dans l'Afrique Australe.
Cependant les Boers avaient, de leur côlé, commis une faute capitale. Ils portèrent leur effort principal sur le Natal, s'obstinèrent à prendre Ladysmilh au lieu de masquer simplement cette place. S*ils s'étaient lancés avec la même énergie sur le Cap, ils auraient envahi la plus grande partie de cette colonie, à peine défendue au début, et soulevé partout les Âfrikanders. C'eût été faire reculer presque jusqu'à la côte la base d'opération des Anglais, pour le jour où ces derniers, renforcés, auraient voulu prendre l'offensive.
Au commencement de janvier 1900, les Anglais subissent un nouvel échec, essuyé cette fois par le général French, chargé de garder les districts de la colonie du Cap situés au sud du fleuve Orange. Le 9, plusieurs compagnies du régiment de Suffolk sont surprises et capturées devant Colesberg.
Mais à ce moment tout l'intérêt se portait sur le Natal. La question était de savoir si le général Buller parviendrait à délivrer Ladysmith avant que la garnison de cette ville, forte de 10 000 hommes, ne fût contrainte par la famine à capituler. Pendant plusieurs semaines, toutes les craintes furent permises. Le 23 janvier, le général Warren avait occupé Spion-Kop, montagne qui dominait les lignes des Boers, interposées entre Ladysmith et l'armée de secours. Mais les Républicains avaient organisé leurs tranchées de telle manière que, le 23, les Anglais durent évacuer Spion-Kop, malgré une opiniâtreté héroïque et après avoir perdu un grand nombre d'hommes. Le 27, le général Buller ramenait même toutes ses troupes au sud de la Tugela, la position au nord étant intenable. Le 5 février, il était de nouveau repoussé.
Mais les mouvements des Anglais sur l'autre partie du théâtre de la guerre allaient faire tourner la fortune et amener indirectement la délivrance de la garnison de Ladysmith, absolument à bout de forces. Lord Roberts, qui avait bien compris que le point faible des Républiques était les plaines de l'Orange, avait achevé de concentrer ses forces du côté de De Aar, au sud de Kimberley. Le généralissime anglais disposait alors d'une grande armée. Une partie tourna le commando de Cronje, toujours retranché à Maggersfontein et, passant sur ses der-
rières, entra dans Kimberley le 15 février. Bientôt après, Cronje, qui était resté immobile trop longtemps, résistant avec un inexplicable entêtement aux avis de ses conseillers étrangers, essaya de battre en retraite. Mais il fut arrêté et cerné à Paardeberg, où il capitula, le 27 février, après une résistance héroïque. Il ne lui restait plus à ce moment que 4000 hommes : les 9000 autres avaient pu s*échapper en détail. Cet incident amena un mouvement général de retraite des burghers. Ils quittèrent les environs de Ladysmith, où les Anglais entrèrent sans coup férir, le 1*' mars. La ville avait subi un siège de 109 jours. Les Boers n*ont plus défendu à partir de ce moment dans le Natal que les passes du Biggarsberg et du Drakensberg.
Il était clair que les rôles se trouvaient renversés, que Tinvasion des Républiques allait commencer : TEtat libre d'Orange était même déjà entamé. C'est alors que les deux présidents Kriiger et Steyn firent une dernière tentative de paix : ils écrivirent à Lord Salisbury que T Angleterre pouvait écouter des ouvertures pacifiques maintenant qu'elle était victorieuse. Mais le Premier répondit catégoriquement qu'il n'était pas « disposé à consentir à l'indépendance, soit de la République Sud-Africaine, soit de l'Etat libre d'Orange ».
La marche en avant des Anglais continua et, le 14 mars, après un vif engagement à Rielfontein, ils faisaient leur entrée à Blœmfontein. Le président Steyn transporta le siège de son gouvernement à Kroonsladt, dans le nord. Lord Roberts fut obligé d'entreprendre de longues opérations pour nettoyer de tous commandos le sud et l'est de l'Etat libre. Les Anglais subirent même des échecs, comme à Bushmanndorp, à l'est de Blœmfontein, où ils perdirent 300 hommes et 1 canons. « L'insaisissable » Dewet entrait en scène, et le général Botha, que la mort du général Joubert avait appelé au commandement suprême des burghers, adoptait une tactique beaucoup plus mobile que celle de son prédécesseur. Les Anglais s'en aperçurent vile : ils durent lancer cinq colonnes convergentes, comptant ensemble 40 000 hommes, pour dégager la petite garnison anglaise de Wepcner, bloquée par 6000 Boers; et ils ne parvinrent pas
à prendre un seul des assiégeants ni un seul de leurs canons. C'est pendant cette période de la guerre que le colonel de Villebois-Mareuil fut tué à Boshof, au cours d'une reconnaissance d'une audace inouïe, dirigée vers Kimberley.
Cependant Lord Roberts avait réuni à Blœmfontein ses gros bataillons et refait sa cavalerie. Il se mit en marche vers le Transvaal et fit tomber, par des mouvements tournants que lui permettait l'écrasante supériorité de ses effectifs, toutes les lignes de défense préparées par les Boers. Le 3 mai, Brandfort était occupé, le 12 Kroonsladt, le 30 Johannesburg et le 5 juin Pretoria. Les Boers n'avaient pu s'arrêter nulle part devant cette formidable armée. Les combats les plus sérieux furent livrés en avant de Pretoria, non pour préparer la résistance de cette place forte, mais au contraire pour donner le temps de la désarmer et d'envoyer son artillerie dans les montagnes de Lydenburg, à l'est du Transvaal, qui paraissaient devoir être le dernier réduit de la défense des républicains. Bientôt les commandos qui défendaient la passe de Laing's Nek abandonnèrent ce col au général Buller qui remontait du Natal, et gagnèrent à leur tour, avec tous leurs canons, la région montueuse de Lydenburg et de Barberton.
Dans l'intervalle une colonne légère avait délivré, le 18 mai, Mafeking assiégée depuis le début des hostilités et admirablement défendue par le colonel Baden-Powel. Cet heureux événement a soulevé un enthousiasme délirant par toute l'Angleterre.
Le mois de septembre a montré que la résistance des Boers dans les montagnes de Lydenburg ne devait pas être ce qu'on en attendait. Les républicains, vaincus d'abord à Machadodorp, sur le chemin de fer de Pretoria à Lourenço-Marquès, ont très vite été chassés de Barberton, de Lydenburg et de la très forte position de Spilzkop : le président Krùger, incapable, vu son grand âge, de suivre des commandos qui ne devaient plus se livrer qu'à la guerre fugace des guérillas, s'est réfugié à Lourenço- Marquès d'où un croiseur hollandais Ta transporté en Europe. Pendant ce temps, Botha allait au nord chercher une nouvelle base de résistance dans les montagnes du Zoutpansberg.
Histoire générale. XII. 56
Hais la fia de la résislance en ligne des Boers n'a pas été celle de la lutte. Cette dernière se poursuit sur toute l'étendue des deux Républiques envahies. Ces pays sont appelés dans la terminologie politique anglaise « colonie du Fleuve Orange » et c< colonie du Transvaal », mais, en dépit de toutes les proclamations d'annexion, les Boers ne se résignent pas. Les guérillas parcourent tout le territoire, attaquent les postes anglais isolés, coupent les chemins de fer. Partout les Boers retrouvent des fusils, des munitions et même des canons qu'ils ont cachés. C'est une immense chouannerie qui couvre tout le pays, une résistance spontanée, générale, de toute la population. Aussi peu à peu les Anglais arrivent-ils à chercher à détruire cette dernière. Ils concentrent les paysans dans les villes, quelquefois même ils les déportent; ils brûlent les fermes.
Reste à savoir s'ils parviendront à faire disparaître la seule population européenne qui soit adaptée à la vie sur les maigres campagnes sud-africaines, et s'ils pourront jamais la remplacer par des immigrants britanniques. Le problème est grave, caries Boers forment, avec les Hollandais du Cap et du Natal, la majorité des habitants blancs de l'Afrique Australe, et il ne semble pas qu'on puisse rallier sincèrement à l'impérialisme britannique tous ces Afrikanders des colonies et des Républiques vaincues. On leur a trop montré que la guerre était une guerre de race; dans un moment de sincérité brutale, le Haut Commissaire britannique. Sir Alfred Milner, s'est écrié devant un des principaux Hollandais du Cap : c Ma fonction est de détruire la domination de l'afrikandérisme ». On peut se demander si l'afrikandérisme, si le nationalisme des Hollandais d'Afrique pourra être apaisé, ou si les Anglais pourront submerger la race rivale, ce que le passé de l'Afrique Australe ne rend guère probable. C'est là une des plus grosses questions africaines que le xx*" siècle aura à résoudre.
F. — Colonies italiennes et Ethiopie.
Les origines de la politique africaine de l'Italie. —
L'Italie, comme toutes les puissances européennes depuis une vingtaine d'années, a estimé qu'elle eût dérogé en n'acquérant pas, de même que tout le monde, des colonies. Ainsi que les autres elle songea à l'Afrique où il y avait encore quelques places vacantes. L'objet de ses ambitions y fut, d'ailleurs, précisé par un fait secondaire : l'achat en 1869, parla Compagnie maritime Rubattino, de la baie d'Assab, sur la côte sud-occidentale de la nier Rouge, au moment où l'ouverture du canal de Suez faisait de celte mer, jusque-là sans issue, une partie de la plus grande voie maritime du monde. En 1882, lorsque l'Italie, déçue à Tunis, chercha des compensations, elle songea à Assab où flottait déjà son pavillon. Le gouvernement italien acheta pour 400 000 francs les droits de la Compagnie Rubattino. Mais un peu après l'Italie allait se laisser prendre au mirage dangereux d'une collaboration avec l'Angleterre, dont elle a toujours cherché l'occasion avec une ardeur et même une obséquiosité étonnantes. Les Anglais étaient en Egypte et le Mahdi venait de soulever le Soudan. L'Angleterre devait désirer qu'une autre puissance la délivrât du souci onéreux de compléter, au sud de Souakim, le système militaire qui interdisait aux mahdistes l'accès de la mer Rouge, d'où pouvaient leur arriver des armes et des munitions. Kassala venait d'être pris par les derviches; il fallait donc surveiller la côte voisine. D'autre part les Anglais ne devaient pas être fâchés qu'elle fut occupée par des collaborateurs zélés, car ils pouvaient craindre de voir la France faire revivre ses droits anciens sur la baie d'Adulis, où l'empereur d'Ethiopie, Jean, aurait voulu, dit-on, faire déployer le drapeau tricolore. C'est pourquoi, en 1885, les Anglais appelèrent les Italiens à Massaouah et sur le littoral voisin.
Un peu après, M. Crispi arrivait au pouvoir et y apportait d'immenses ambitions africaines. Sous sa direction l'Italie plantait, en 1888, son drapeau sur une interminable plage de
Tocéan Indien, le liltoral d'Oppia et du Bénadir, de la rivière Djouba jusqu'en deçà du cap Gardafui. La possession de ce littoral aride et désert lui paraissait nécessaire parce qu*il dessinait au sud, tandis que Massaouah et Assab Tesquissaient au nord, le vaste empire colonial dont M. Crispi songeait à faire ceindre la couronne au roi Humbert. Cette cérémonie prématurée n'eut pas lieu, mais le nom d'Erythrée, qui devait être donné à l'empire africain du roi Humbert, fut officiellement adopté, le l*' janvier 1890, pour désigner la banlieue, encore bien modeste, de Massaouah.
L'opposition sourde de l'Angleterre. — Mais les déceptions n'allaient pas tarder à venir, d'abord du côté des bons amis anglais. En même temps que les Italiens commençaient
contre l'Ethiopie des entreprises dont nous parlerons plus loin, ils marchaient vers le Soudan égyptien, vers le Nil, dont l'Angleterre venait de se réserver la possession par son traité du i ^' juillet 1890 avec l'Allemagne : cette même année une colonne italienne avait poussé jusqu'à Agordat, sur la route de Kassala et de Khartoum. Les Anglais s'émurent immédiatement; ils pouvaient bien admettre qu'une Italie, comparse soumise, servît à couvrir du côté de l'est la vallée du Nil contre des tiers entreprenants, mais pas qu'elle disputât elle-même à la politique britannique ce domaine réservé à l'Angleterre. L'Italie devenait encombrante, l'Angleterre lui fit sentir la bride en la forçant à signer les protocoles du 24 mars et du 15 avril 1891. Ces actes donnèrent le 35"" méridien E. de Greenwich comme la limite la plus extrême que l'Erythrée pouvait atteindre vers l'ouest. Les Italiens étaient définitivement arrêtés a plus de 200 kilomètres du Nil.
Sans doute le protocole du 15 avril 1891 accordait à l'Italie quelque chose de plus : le droit d'occuper provisoirement Kassala et une petite partie du pays voisin. L'Angleterre, qui prenait à son gré tous les territoires égyptiens qu'elle trouvait à sa portée ou qui les donnait, comme Massaouah, à ses associés, se sentait prise de scrupules en ce qui concerne Kassala. Elle déclarait que les droits de khédive n'y étaient qu'en suspens et stipulait que, aussitôt que les Egyptiens seraient en >élat d'oc-
cuper Kassala, les Italiens leur céderaient la place. Ce moment arriva le 25 décembre 1897, mais, à cette époque, les Italiens étaient bien revenus de leurs ambitions africaines; ils avaient subi leurs désastres en Ethiopie, et ils étaient heureux de voir cesser une occupation qu*ils ne considéraient plus depuis longtemps déjà que comme un fardeau.
La lutte entre lltalie et TÉthiopie. — Nous avons vu que les protocoles de 1891 écartaient les Italiens de'Théritage égyptien dans la vallée du Nil, mais ils attribuaient à leur sphère d'influence un immense territoire dans TEst africain, autour des petites possessions françaises d'Obok-Djibouti et anglaises du Somaliland, qui y formaient enclave. Malheureusement pour les Italiens, leur lot africain comprenait, avec pas mal de déserts , la patrie montueuse, presque inabordable, du seul peuple indigène digne du nom de nation : les Ethiopiens. L'Ethiopie, depuis l'expédition anglaise de Lord Napier et la mort de Théodoros en 1868, était livrée à un obscur travail de renaissance nationale. La grande féodalité avait été fort amoindrie par le roi Jean, la nation reprenait conscience d'elle-même; et ce peuple, toujours redoutable par sa bravoure et le caractère physique de sa citadelle montagneuse, devenait un ennemi de plus en plus dangereux. Â peine débarqués sur la rive de Massaouah les Italiens se heurtèrent à l'Ethiopie. Le littoral est fiévreux, aride, ils devaient fatalement être attirés par le climat des hauts plateaux qui le dominent immédiatement. Mais ils y rencontrèrent, et dans des conditions fâcheuses, les vassaux de l'empereur d'Ethiopie : en 1887, un de leurs détachements était anéanti parle ras AloulaàDogali. Un peu après l'empereur Jean arriva avec une grande armée pour faire face aux envahisseurs qui paraissaient menacer la vieille indépendance éthiopienne. Il se retrancha derrière Saati, dans des positions très fortes d'où il bloquait en fait Massaouah, et d'où les 20 000 soldats du général San Marzano, ni tous les efiforts de la diplomatie ne purent le déloger. Mais le choc entre l'Italie et l'Ethiopie fut retardé par une diversion absolument accidentelle : les derviches montaient du côté de l'ouest à l'assaut des montagnes éthiopiennes. Le négus Jean dut quitter en toute hâte les lignes de Saati pour se
porter au devant de ces barbares. Il les écrasa dans la journée de Metemma (10 mars 1889), au soir de laquelle, cependant, il périt tué f)ar une balle perdue. L'Ethiopie allait être en proie à une de ces périodes d'anarchie qui s'ouvrent presque toujours pour elle lorsque le trône impérial devient vacant.
Les Italiens auraient pu en proGter, empêcher aucun des prétendants d'arriver à une situation trop prépondérante; en un mot ils devaient diviser pour régner. Ils pouvaient opposer l'un à l'autre Mangacha, ras du Tigré, fils naturel du roi Jean et son héritier désigné, et Ménélik, roi du Choa. Mais ils furent aveuglés par le souvenir de difficultés de mur mitoyen qu'ils avaient eues déjà avec le Tigré et ils s'imaginèrent qu'il était adroit de soumettre l'Ethiopie a seul un homme à la condition qu'il fût le leur. C'est pourquoi ils crurent faire un coup de maître en s'arrangeant avec Ménélik, le roi du Choa, déjà bien redoutable cependant par l'étendue de son royaume très peuplé, et qui confinait aux régions sans maître du sud, d'où il pouvait tirer de l'or, de l'ivoire et des guerriers. C'est néanmoins ce personnage qu'ils aidèrent à ceindre la couronne impériale. Ils le reconnurent comme roi des rois d'Ethiopie par le traité d'Oucchiali (2 mai 1889), lui firent accepter dans une phrase équivoque le plus vague des protectorats. Par ce même arrangement, Ménélik assignait aux Italiens une frontière qui ne leur laissait qu'une colonie modeste, en demi-cercle autour de Massaouah. Mais M. Crispi ne craignait guère alors de céder aux exigences de Ménélik, un vassal dont on ferait bientôt un sujet. Il aida même le roi du Choa à rendre sa souveraineté effective sur toute l'Ethiopie en lui faisant consentir, par la Banque nationale de Florence, le prêt d'une somme de 4 millions de francs dont il avait besoin à ses débuts.
Mais les difficultés commencèrent presque aussitôt. Les Italiens commirent une dernière faute : le général Orero envahit le Tigré en 1890. C'était à la fois faire complètement l'unité éthiopienne, jeter Mangacha, le seul rival possible de Ménélik, dans les bras de ce dernier, et violer le traité d'Oucchiali. On fit bien un nouvel arrangement pour fixer la frontière à la ligne formée par les rivières Mareb, Bélésa, Mouna; mais à
partir de ce moment la rupture était latente entre les deux parties. Le gouvernement italien cherchait à affirmer par tous les procédés possibles son protectorat sur TEthiopie, tandis que Ménélik s'efforçait de donner au monde entier l'impression que son empire était indépendant. C'est ainsi que, dès le 10 avril 1891 , il adressait à toutes les puissances une circulaire dans laquelle il revendiquaitla frontière du Nil Blanc, et déclarait que l'Ethiopie devait être respectée dans le partage de l'Afrique.
Le différend avec l'Italie portait sur l'article 17 du traité d'Oucchiali. Les textes italien et amharique n'étaient pas d*accord, le premier disant : < Le roi des rois d'Ethiopie devra » ; et le second : « pourra se servir de la diplomatie italienne pour traiter toutes ses affaires avec les puissances européennes ». De la version italienne, les Italiens concluaient qu'ils avaient un
droit de protectorat sur l'Ethiopie, mais Ménélik repoussait obstinément cette prétention. Pour ne laisser à ses adversaires aucune prise sur lui, il se hâta de rembourser l'argent qui lui avait été avancé conformément au traité d'Oucchiali. Puis le négus écrivit au roi Humbert : « J'ai constaté que le texte amharique et la version italienne de l'article 17 ne sont pas identiques. J'ai stipulé que les affaires éthiopiennes pourraient être traitées, par amitié, par la diplomatie italienne, mais je n'ai jamais entendu en prendre l'engagement par un traité. Votre Majesté doit comprendre qu'aucune puissance indépendante ne ferait pareille chose. Si vous avez à cœur l'honneur de votre allié, vous vous hâterez de rectifier l'erreur d'interprétation de l'article 17 et de porter cette rectification â la connaissance des puissances européennes auxquelles vous avez communiqué cet article mal traduit ». Il va sans dire que le gouvernement italien ne songeait pas à se conformer â cette demande. Il envoya le comte Antonelli, un vieil Africain, auprès du négus pour tâcher d'arranger les choses; mais la mission échoua. Gomme le comte disait à Ménélik que toute communication aux puissances, pour leur faire part de l'adoption de la version éthiopienne de l'article 17, blessersdt la dignité italienne, Ménélik répondit : « Si- vous avez votre honneur, nous avons aussi le nôtre ». Enfin le négus, profitant de ce que le traité conclu
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en 1889 pour cinq ans pouvait être ou non renouvelé en 1894^ le dénonçait d'avance et en avisait les autres souverains dès juillet i893. < Sous des apparences d*amitié, leur écrivait-il, on n*a en fait cherché qu*à s*emparer de mon pays — je n*ai pas Tintention de porter, en quoi que ce soit, atteinte à notre amitié avec ritalie, mais mon empire a une importance suffisante pour ne rechercher aucun protectorat et vivre indépendant. Je tiens donc à porter à voire connaissance mon intention de ne renouveler en aucune façon ce traité. »
En Italie on n'attacha pas une grande importance à cette situation. Le principal, en attendant Toccupation effective, n'était pas de faire accepter à Ménélik l'interprétation ilalienne du traité d'Oucchiali, mais bien de s*arranger avec les puissances pour qu'elles reconnussent le protectorat italien, ce qu'elles firent presque toutes. Hais on eut un rude réveil lorsqu'on voulut transformer des prétentions en possession de fait. M. Crispi s'impatientait et il poussait le général Baratieri, qui marcha follement de l'avant, se croyant définitivement vainqueur, parce que, au début de 1895, il avait battu le ras Mangacha à Coatit et à Sénafé et était entré en vainqueur à Adoua et à Axoum, les capitales du Tigré. Il alla encore plus loin, jusque vers le lac Achiangui. Mais à ce moment même, Ménélik, lent et soigneux, réunissait autour de lui, dans leChoa, tous les bans (le TElhiopie, jusqu'aux gens du Kaffa et aux lointains Gallas du sud. Son armée concentrée, il remonte lentement vers le nord. Une colonne italienne envoyée trop en avant sous les ordres du major Toselli est anéantie à Amba-Alagui; peu de jours après, le fort italien de Makallé capitule. Alors Ménélik se couvrant habilement dans sa marche de la garnison de ce poste, qu'il ramène aux Italiens, arrive en plein Tigré. Baratieri a évacaé Adoua, de grands renforts lui sont arrivés d'Italie; il a, assuret-on, 60 000 hommes, mais c'est trop peu pour défaire les 200 000 guerriers bien armés et bien commandés du négus. Il attaque cependant ce dernier près d'Adoua, le 1" mars 1896, mais il est écrasé, et l'armée italienne complètement dispersée laisse 9000 hommes sur le carreau. M. Crispi était par terre et les grandes ambitions africaines de l'Italie dissipées.
Six mois après, le 13 novembre 1896, le major Nerazzini signait à Addis-Ababa, avec Ménélik, un traité par lequel le roi Humbert renonçait à toute idée de protectorat sur FEthiopie. Lltalie conservait les pays au nord de la frontière fixée provisoirement à la ligne des rivières Mareb-Bélésa-Mouna. Sur la côte du Bénadir ses possessions étaient arrêtées à 200 kilomètres environ de la mer. Le 14 mai 1897, M. di Rudini faisait à la Chambre italienne une déclaration aux termes de laquelle il s'engageait à suivre une politique très modeste dans TErythrée et à n'y pas dépenser plus de dix millions par an. On n'a pu que tout récemment descendre jusqu'à ce chiffre, mais il est certain que la période des aventures est close. Un arrangement a été récemment signé à Rome, rendant définitives les limites italo-éthiopiennes stipulées dans le traité d'Addis-Ababa. La côte du Bénadir a été confiée à une société à charte et on a cherché, mais sans y parvenir jusqu'à présent, à soumettre le territoire de Massaouah au même régime. Du grand empire rêvé par M. Crispi l'Italie possède en fait 500 000 kilomètres carrés, environ. Ses possessions sont en grande partie désertiques et très peu peuplées, le commerce faible, le développement à peine commencé : les travaux publics se sont bornés jusqu'ici à la construction de quelques petits chemins de fer économiques dans la banlieue de Massaouah.
La situation actuelle de l'Ethiopie. — Avant de quitter cette partie de l'Afrique il nous faut dire encore quelques mots sur l'Ethiopie. On s'est beaucoup occupé de ce pays depuis qu'il s'est révélé puissance sérieuse : l'Angleterre surtout, qui domine dans la vallée du Nrl, ne le perd pas de vue. En 1897, avant la victoire d'Omdurman et l'incident de Fachoda, elle craignait de voir Ménélik aider les expéditions françaises qui étaient en route pour le Nil. Le 28 avril 1897 arrivait à Addis-Ababa une mission anglaise sur laquelle coururent les bruits les plus mystérieux : on dit, un moment, malgré l'invraisemblance de la nouvelle, que les Anglais avaient reconnu à Ménélik la frontière du Nil blanc qu'il revendiquait en 1891. La vérité c'est que, le 14 mai 1897, un traité fut signé à Addis-Ababa entre les Anglais et le négus, qui fixait seulement les frontières de l'Ethiopie et
de la Somalie britannique. Toutes les autres limites, du côté du Nil et du lac Rodolphe, sont restées incertaines. On assure que le capitaine Harrington, représentant de la reine auprès du négus, négocie pour les déterminer. Mais ces assurances durent déjà depuis deux ans et elles ne se réalisent pas. On peut se demander si TAngleterre ne cultive pas de ce côté des germes de querelles futures, en vue d*une époque où, la question de TAfrique du Sud étant définitivement réglée, elle pourrait compléter son emprise sur TAfrique Nord-Orientale.