‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 31 sur 203 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De 1870 à nos jours.

/. — Suède et Norvège.

Oscar n. Politique étrangère. Traits communs aux deux royaumes. — Oscar II, actuellement encore régnant, succéda à son frère Charles XV le 18 septembre 1872 et fut couronné à Stockholm le 12 mai et à Trondhjem le 18 juillet 1873.

Dans l'histoire de son règne, comme pour ses prédécesseurs immédiats, il convient de distinguer des éléments divers : les questions d'abord où la Suède et la Norvège ne sauraient être séparées, la politique étrangère notamment; puis Thistoire propre de chacun des deux Etats; enfin les rapports qu'ils ont entre eux. Ces facteurs sont parfaitement distincts à certains égards, tout en réagissant sans cesse les uns sur les autres. Impossible cependant, pour être clair, de les présenter soit complètement joints, soit tout à fait séparés. Durant la période qui va nous occuper, les discussions relatives à l'Union n'ont eu qu'une influence tardive et relativement médiocre sur la politique proprement suédoise : celle-ci pourra donc, sans trop de supercherie, être racontée à part. En Norvège, au contraire, pour des causes déjà dites, les partis, luttant entre eux ou contre le pouvoir royal, ont généralement pris pour plate-forme la ques-

LES ÉTATS SCANDINAVES 2o« !

tion des relations avec la Suède. Mieux vaut par conséquent ne point séparer Thistoire de TUnion de celle de la Norvège, en en indiquant même seulement alors certains faits de Thistoire suédoise. Rien n'empêche non plus de simplifier Texposé de ces questions souvent assez obscures en signalant d*abord et à part les quelques faits ou traits communs aux deux royaumes.

Peu de chose à dire de la politique étrangère, nécessairement commune aux deux royaumes, bien qu'il puisse leur arriver, comme on le verra plus loin, d'avoir parfois une altitude différente à l'égard d'une puissance étrangère. Elle est, on le sait, absolument dans la main du roi, qui, s'il existe des actes importants, ne les a pas laissé connaître. Quand, en 1889, un député suédois, M. Bexell, demanda au gouvernement s'il avait ou non conclu un traité d'alliance avec l'Allemagne, la question, considérée comme incorrecte, fut simplement écartée, san& débat sur le fond. Celle interpellation avait élé provoquée parles bruils qui couraient avec une certaine persistance. Le roi passait pour très sympathique à l'Allemagne, surtout depuis que le prince héritier élait devenu en 1887, par son mariage avec une princesse de Bade, le cousin de l'empereur allemand. Déjà en 1875, à la suite d'un voyage du roi à Berlin, mais surtout en 1888, à la suite d'une visite de l'empereur à Stockholm, on avait conclu que des liens étroits unissaient les Royaumes-Unis à l'Empire. D'autre part, et les deux choses peuvent être connexes, le gouvernement semblait craindre par instants quelque entreprise de la Russie, où la presse réclame de temps en temps un port en mer libre, port qui se trouverait sur la côte de Norvège : ces craintes expliqueraient des précautions que nous signalerons.

Gomme conséquence de la continuation de la paix, il convient de mentionner dans l'un et l'autre royaume un important développement de la prospérité économique, qui, malgré quelques arrêts et des crises partielles, a atteint un point inconnu jusqu'à ce jour. Les dernières années ont été également marquées par un brillant mouvement intellectuel. Les écrivains Scandinaves ont brusquement pris une place notable dans la littérature européenne. On ne saurait, d'autre part, ne pas

mentionner de mémorables voyages d'explorations scientifiques, dont les plus fameux ont été ceux du Norvégien Nansen au Groenland et dans les mers polaires et du Suédois Nordenskjôld autour de TAsie.

Suède.

Situation politique & ravènement d'Oscar n. — Le

nouveau roi trouva pendantes, à son avènement, deux questions de première importance : la réforme militaire et une réforme fiscale. L'une et l'autre dataient de la fin du règne de Charles XV. L'armée suédoise avait une oi^nisalion antique et compliquée dont l'origine remontait au temps de Charles IX et de Gustave-Adolphe et qui, sur bien des points, n'avait pas été sérieusement modifiée depuis Charles XL L'armée active se composait: d'une part de troupes permanentes ou enrôlées, payées directement et exclusivement par la couronne; d'autre part — et c'était là le point très original, — de troupes cantonnées, indella (de indela^ diviser, répartir), c'est-àdire d'hommes toujours prêts pour le service, mais répartis sur Tensemble du pays, vivant chez eux, en famille, du produit d*un domaine à eux concédé, entretenus, en fait, grâce à des arrangements divers, par les propriétaires fonciers. Il y avait en outre une réserve formée d'hommes appelés par la conscription et soumis à des périodes d'exercice rares et courtes. Les défauts d'un tel système sautaient aux yeux : la mobilisation était lente, une partie des troupes insuffisamment exercées, les effectifs enfin trop faibles; les troupes enrôlées, par exemple, les seules que Ton eût positivement sous la main, ne se montant guère à plus de 7000 hommes et Tindelta tout au plus à 25000. La nécessité de porter remède à une telle situation apparut surtout après la grande crise européenne de 1866 qui fit craindre de nouveaux bouleversements, et le principe de la paix armée qui se généralisa partout après la guère de 1870 ne fit que confirmer cette manière de voir. Les projets de réformes fiscales étaient tous inspirés par le

désir de diminuer les charges de la propriété foncière. Mais, (andis que les projets militaires émanaient du gouvernement, rinitiative des projets fiscaux appartenait au pays, ou mieux, à un grand parti nouvellement constitué. A la suite de la réforme de la représentation nationale (1865) et grâce au système électoral introduit alors, la deuxième chambre se trouva surtout constituée des meilleurs éléments de Tancien ordre des paysans. Les petits propriétaires fonciers y prédominèrent. Or, à défaut de doctrines véritables et de vues d'ensemble, ils avaient des habitudes d*esprit et un sentiment très net de leurs intérêts. Us se trouvèrent d'accord pour essayer de les défendre en commun, et, se groupant, formèrent le parti agrarien, landtmannapartiy constitué en 4867, avec, pour chef, le comte Arvid Posse. Son centre était dans la chambre basse de la diète, mais son influence s'étendait sur l'opinion publique et également dans la chambre haute, des membres de cette dernière pouvant juger utile de s'unir à lui ou estimer que leurs intérêts person^nels concordaient avec ceux qu'il désirait défendre. Le parti préconisait une administration économe, prudente, se méflait des desseins étendus, s'opposait à toutes les dépenses non immédiatement productives et réclamait enfin, comme je le disais, une diminution des charges foncières. Il se modifia d'ailleurs peu à peu, se fractionna même, comme nous aurons à le voir, mais son action demeura véritablement prépondérante pendant nombre d'années. Son avènement enfin manifeste le caractère nouveau que prend l'histoire intérieure de la Suède : les discussions et les querelles économiques se substituent aux questions purement politiques.

Pour comprendre le rôle du parti agrarien et l'histoire parlementaire de la Suède contemporaine, deux faits ne doivent pas être oubliés. D'abord, en cas de conflit entre les deux chambres, la question est tranchée par un vote commun, un plénum; d'autre part, la réforme de 1865 n'a pas introduit le régime parlementaire tel que nous l'entendons : les ministres continuent à être les conseillers du roi, qui les choisit et les maintient à sa guise. Le parlement peut faire indéfiniment échec à la volonté royale, mais non imposer la sienne.

Le « compromis >» . Les réformes militaires. — Questions fiscales et réformes militaires sont généralement liées, toute augmentation des forces militaires exigeant des ressources nouvelles. Elles Tétaient en Suède plus que partout ailleurs, à cause de conditions toutes spéciales et de circonstances assez particulières. La réforme fiscale consistait en un dégrèvement de la propriété foncière, et parmi les charges dont on désirait l'alléger figuraient celles relatives à Tindelta. D'autre part, rien ne pouvait être mené à bien sans le concours du parti agrarien, c'est-à-dire de celui-là même qui en voulait à une partie essentielle de Torganisation militaire et qui d'autre part réclamait des économies. Le problème se ramenait donc, en réalité, à augmenter Tarmée sans bourse délier, bien plus, en diminuant certains impôts. Il pouvait passer pour insoluble et, plusieurs années durant, le parut en effet. Des projets soigneusement étudiés avaient été soumis à la diète durant les dernières sessions du règne de Charles XV, mais avaient été rejetés par l'obstination des paysans. Durant la première année du règne d'Oscar II, la situation demeura la même. Pour sortir de l'impasse, les deux partis en présence résolurent de s'entendre. Les partisans des réformes militaires, c'est-à-dire les représentants de la majorité de la chambre haute engagèrent des négociations avec les partisans des réformes fiscales, c'est-à-dire les agrariens, maîtres dans la chambre basse. Ces négociations, conduites au sein du comité constitutionnel de la diète, formé de représentants des deux chambres, aboutirent à un accord, le compromis portant la date du 6 mai 1873. C'était une résolutioi^ par laquelle la commission déclarait que l'armée suédoise devait être réorganisée de fond en comble, l'indelta disparaître, mais que du même coup il y avait lieu de remanier complètement les charges foncières en supprimant un certain nombre d'entre elles. La diète, approuvant sa commission, invita le gouvernement à prendre les mesures nécessaires. Réformes militaires et réformes fiscales étaient dès lors indissolublement liées, ayant fait l'objet d'un véritable marché entre leurs partisans respectifs. Le compromis de 1873 éliminait dans une certaine mesure les oppositions de principe, mais n'était pas une solution. Restaient à

trouver les formules d application , les moyens pratiques de donner satisfaction aux deux partis : plusieurs ministères s*y épuisèrent en vain.

Le premier projet déposé à la suite du compromis en 1875, portant la suppression de Tindelta, ne fut pas adopté. Le ministère qui prit alors le pouvoir, présidé par De Geer, proposa en 1877 un nouveau projet qui fut répoussé, puis en 1881 un autre qui eut le même sort; s*estimant alors incapable de rien faire aboutir, il se retira. Le roi se tourna vers le parti dont Topposition empêchait toute réforme et constitua un cabinet ayant à sa tête le comte Posse, le chef des agrariens, dont certains avaient du reste, par voie de motion, essayé déjà, mais sans succès, d'indiquer la solution qu'ils préconisaient. Le ministère nouveau confia Tétude de la question à des commissions spéciales et le projet ainsi élaboré fut soumis aux chambres en 1883, conjointement avec des projets sur l'impôt foncier, procédure tout à fait conforme à l'esprit du compromis. Mais, ainsi qu'il arrive souvent, les agrariens ne se croyaient pas obligés de soutenir leur chef arrivé au pouvoir et leur désir d'économies l'emportait sur toute autre considération. En 1881, ils avaient refusé déjà des crédits souvent sollicités pour la construction d'un cuirassé; ils agirent de même cette fois. Le projet militaire fut tellement amendé par la chambre basse que la chambre haute le rejeta et, le comte Posse, qui lui-même ne Tacceplait plus sous sa forme nouvelle, se retira à son tour, pour faire place à M. Thyselius, le premier roturier appelé à d'aussi hautes fonctions (juin 1883).

Cependant, au cours de ces discussions nombreuses et de ces luttes interminables, l'opinion des agrariens se modifiait peu à peu. L'indelta retrouvait des partisans. Une solution devenait dès lors plus facile; le successeur de M. Thyselius, M. Themptander, eut l'honneur de la faire intervenir en mai 1885 : certains impôts fonciers furent réduits de trente pour cent, tandis que la réserve était réorganisée avec des périodes d'exercice considérablement augmentées. Après douze ans d'efforts, le compromis de 1873 aboutissait ainsi à un résultat. Celui-ci demeurait, toutefois, très incomplet et le gouvernement le premier le jugeait insuffisant.

quil eût à sa tète M. Themptander, M. Bildt (4888), M. Akeriijelm (1889) ou M. Bostrom (1891). Peut-être obéissail-il simplement à des considérations générales et théoriques, peut-être était-il au contraire influencé par sa politique étrangère ou la crainte de certains de ses voisins; la chose est malaisée à déterminer. H ne cessa pas, en tout cas, de se préoccuper vivement de Taugmcntation des forces militaires de terre et de mer ainsi que de la construction d*ouvrages fortiOés, en particulier dans le Norrland. Des crédits furent, en effet, demandés à plusieurs reprises. En 1891 notamment, divers projets furent déposés, votés par la Chambre haute, mais rejetés par la Chambre basse. L*année suivante enfîn, le roi convoqua une session extraordinaire qui vota un accroissement considérable de Tarmée, en échange de nouveaux remaniements des impôts fonciers.

Protectionnistes et libre-écliangistes. — Les questions militaires et les questions fiscales, base du compromis de 1813, ont ainsi dominé pendant longtemps la politique suédoise, leur importance finit toutefois par décroître, et, peu après 1885, d'autres problèmes surgirent qui provoquèrent de nouvelles luttes et un nouveau classement des partis. Les agrariens étaient, nous Tavons vu, pratiques, très attachés aux intérêts matériels et directs, et d'autre part, agriculteurs : les tarifs douaniers les préoccupaient donc fort et s'ils admettaient bien le libre-échangisme en théorie, ils préféraient de beaucoup le protectionnisme dès qu'on en venait aux applications. Par contre, le parti qu'on appela pendant un temps le Centre et qui avait succédé à l'ancien parti dit des bourgmestres {borgmàstareparti)^ composé de représentant des villes, c'est-à-dire de commerçants, prônait le libre-échange. D'où une lutte qui devint d'autant plus ardente que nuls grands débats politiques ne passionnaient alors le pays. Elle se trouva du reste bientôt circonscrite à un point assez spécial qui amena une scission parmi les agrariens. Un groupe, dit le nouveau parti agrarien, voulait des droits protecteurs sur les céréale.', tandis que l'ancien parti était, sur ce seul point, favorable au libre-échange. Celui-ci commença par l'emporter, grâce à l'appui de la Chambre haute, mais la situation changea aux élections de 1887, qui aboutirent à un résultat tout à fait

singulier. Elles avaient assuré, en réalité, une majorité de vingt voix aux libre-échangistes. Mais Télection de Stockholm, qui avait nommé vingt-deux libre-échangisles, fut attaquée pour une mention irréguliëre portée sur la liste victorieuse.

En pareil cas, la loi suédoise veut que la liste qui vient en seconde ligne soit proclamée élue. Or, les électeurs montrant toujours beaucoup de discipline, il n'y avait aucune liste panachée. Les vingt-deux protectionnistes passèrent donc, et la majorité se trouva renversée. Le ministère Bildt fut appelé aux affaires pour faire du protectionnisme avancé et un droit sur les céréales établi (1888). En 1890, toutefois, les libre-échangistes reconquirent la majorité de la Chambre basse, mais sans pouvoir, étant en minorité dans la Chambre haute, remporter en plénum, La lutte continua ainsi avec des phases diverses, dans le détail desquelles il est inutile d'entrer ici.

Le droit de suffrage . Les rapports avec la Norvège. — Parmi les autres traits qui ont caractérisé ces toutes dernières aanées, il convient de mentionner quelques légers progrès des socialistes, du reste très peu nombreux, et l'agitation organisée pour obtenir l'extension du droit de suffrage. Le procédé employé de préférence consista à réunir à Stockholm une sorte de parlement officieux, dit « Parlement du peuple », dont les séances n'offrirent du reste qu'un médiocre intérêt. Entre temps, un autre facteur intervenait, qui exerçait bientôt une action considérable, je veux dire la question norvégienne. Les divers partis suédois pouvaient bien différer d'avis touchant l'altitude à garder vis-à-vis du peuple frère et faire montre de dispositions plus ou moins conciliantes, tout le monde n'en demeurait pas moins, à quelques très rares exceptions près, parfaitement d'accord pour défendre les droits de la Suède aussitôt qu'ils paraissaient menacés. La droite les proclama donc solennellement et les deux groupes agrariens fusionnèrent de nouveau (janvier 1895) en votant une résolution affirmant la nécessité du maintien de l'Union et du concours des deux peuples lorsqu'il s'agissait des réformes. Ce sont là toutefois des incidents qui ne se peuvent expliquer qu'en tenant compte de l'histoire de la Norvège, à laquelle il nous faut arriver maintenant.

Norvège.

L'opposition noi*végienne. — Le roi de Norvège a, on l'a vu déjà, un triple caractère : roi de TUnioD, roi de Suède et roi de Norvège. En pratique, la séparation est quasi impossible à faire. Qu'il s'agisse de provoquer des changements dans Tinlérieur du pays ou de modifier ses relations avec le royaume voisin, c'est au même gouvernement qu'il faut s'en prendre. Ce gouvernement est de tendances conservatrices touchant les affaires intérieures comme touchant l'Union et ce sont les libéraux qui veulent amender les rapports avec la Suède. Une victoire de l'opposition sur l'un des terrains la rend nécessairement plus forte même sur l'autre. Aussitôt donc que la situation se tend, le conflit éclate partout à la fois et il devient absolument impossible, comme nous le disions tout à l'heure, de séparer les questions intérieures des questions unionnelles.

Des unes et des autres étaient pendantes à l'avènement d'Oscar II. La solution du conflit qui avait marqué le règne de Charles XV avait été ajournée, mais non résolue et le débat touchant le gouverneur général demeurait, au fond, toujours ouvert. D'autre part, la fin du même règne avait vu, en Norvège, des tentatives pour renforcer l'influence du Parlement, c'est-à-dire de l'instrument indispensable à toute opposition légale. Certaines avaient réussi et une loi de 1869 décida que le Sterling se réunirait dorénavant chaque année au lieu de tous les trois ans. Par contre, une motion votée en 1872 n'avait pas obtenu la sanction royale. Elle avait pour but d'autoriser les ministres à prendre part aux délibérations du Sterling, ce qui leur était implicitement défendu par la constitution : situation admissible du reste, dans sa singularité, si l'on se souvient qu'en Norvège commo en Suède les ministres étaient toujours uniquement les conseillers du roi, libre de les choisir et de les maintenir selon son bon plaisir. La motion de 1872 ne cherchait pas à modifier complètement un tel état de choses, mais le régime qu'elle proposait d'introduire constituait néanmoins une étape nécessaire vers l'établissement d'un système plus complètement parlemea-

taire. Ce fut à propos de celte question que la lutte s'engagea immédiatement entre les Norvégiens et le nouveau roi. Lutte très longue, puisqu'elle dura près de douze ans, mais néanmoins très âpre, encore que les différents incidents ne se soient succédé qu'à longs intervalles. Il ne faut pas oublier, en effet, les formes obligatoires de toute revision constitutionnelle norvégienne. Une décision que le roi a refusé de sanctionner ne saurait revenir en discussion qu'à la législature suivante, et ce n'est qu'après trois législatures ayant émis des votes identiques que l'on peut se demander si, dans l'espèce, le veto royal est absolu.

La question du veto. — Des deux questions en suspens lors de son avènement, le nouveau roi trancha immédiatement l'une par une mesure très conciliante : il admit, dès 1873, l'abolition de la charge de gouverneur général. Une des conséquences de cette mesure fut la création d'un poste de ministre d'Etat, . ou premier ministre; M. Stang, chef des conservateurs et depuis longtemps déjà aux affaires, en devint titulaire. Touchant l'admission des ministres au Storting, le souverain se montra également partisan d'une entente : un projet déposé en son nom en 1874 admit le principe de la motion de 1872, en le combinant toutefois à d'autres changements. Le Storting rejeta l'ensemble du projet et vota de nouveau la motion de 1872. Mais la suppression des fonctions de gouverneur général obligea à en modifier un peu les termes. C'était donc, en droit, une motion nouvelle, remarque nécessaire, à cause du calcul des délais et de l'exercice du droit de veto. Celte motion n'obtint pas plus que celle de 1872 la sanction royale. La législature suivante la vota de nouveau,, en 1874 : elle eut le même sort Une troisième législature enOn la vota encore, le 17 mars 1880. Aussitôt se posa un problème très délicat et grave. Tirant parti d'un silence de la constitution,, le gouvernement soutenait que le veto royal, simplement suspensif d'ordinaire, pouvait être absolu en matières constitutionnelles : le roi, en conséquence, refusa de nouveau la sanction. Le Storting, où les élections générales de l'automne précédent avaient considérablement renforcé la gauche, riposta par la célèbre « résolution du 9 juin », proclamant que la motion du

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17 mars avait acquis force de loi. L'université de Christiania fut alors consultée et conclut en faveur de la théorie gouvernementale. Le i*oi maintint donc sa manière de voir, mais Topposition ne se tint pas pour battue.

Elle ne pouvait s*en prendre au roi, toujours irresponsable Rien par contre ne Tempèchait de s*altaquer anx ministres, non pas en les renversant par un vote, puisque le procédé n*était pas admis, mais en les mettant en accusation. Ici, surgissait une difficulté pratique. La Haute Cour, chargée de juger en pareil cas, se compose du Lagiing, la chambre haute du Storting, et du Tribunal suprême qui équivaut, en un certain sens, à notre Cour de cassation; or, en 1880, un simple pointage démontrait que la Haute Cour ne condamnerait pas. L'opposition ne voulut naturellement pas aller au devant d'un échec certain et résolut donc d'attendre, tout en préparant les voies. On élimina d'abord, à l'aide d'un artifice légal, deux membres du tribunal suprême; puis, lors des nouvelles élections générales, en 1885, on organisa une agitation formidable, en usant très adroitement d'un discours presque menaçant prononcé par le roi à la clôture de la dernière session; le résultat de la campagne fut un triomphe de la gauche. Sûre désormais de la victoire, elle mit en accusation le ministère, qui n'avait plus, soit dit en passant, le même chef que lors des incidents de 1880 : M. Stang avait dû se retirer, en effet, pour raisons de santé, et M. Selmer, qui faisait partie du gouvernement depuis 1874, lui avait succédé.

La Haute Cour rendit son arrêt au printemps de 1874. Les ministres, reconnus coupables d'avoir mal conseillé le roi, furent condamnés à la perte de leurs charges. Uestait à connaître l'altitude que prendrait le souverain. Les conservateurs norvégiens, auxquels se joignaient ceux de Suède, lui conseillaient de tenir tête, de ne pas admettre le jugement et de faire, au besoin, un véritable coup d'Etat. Fidèle à ses habitudes et à ses principes. Oscar II préféra ne pas pousser les choses à rextrême. II demanda à ses conseillers leur démission ; mais en même temps, pour bien montrer qu'il n'avait rien à reprocher à M. Selmer, il lui conférait la plus haute distinction honorifique dont il pût disposer : l'ordre suédois des Séraphins.

Le ministère Sverdrup. — Rien, en droit, n*empëchait le roi de former un nouveau ministère conservateur : il jugea cependant plus politique de s'adresser au chef reconnu de la gauche, M. Sverdrup. En même temps, une transaction intervenait sur le fond du litige : les députés votèrent une motion nouvelle analogue à celle de 1812, le roi la sanctionna et les ministres vinrent siéger au Storting. La gauche obtenait ainsi des concessions importantes et il semblait, du mémo coup, que Ton s'acheminait vers un régime résolument parlementaire. Il n en fut toutefois pas absolument ainsi et le cabinet Sverdrup ne réalisa point toutes les espérances conçues par ses partisans de la première heure. Une fois aux affaires, l'ancien leader de l'opposition atténua très sensiblement son programme. Il fit aboutir certaines des réformes qu'il avait préconisées, en matière militaire notamment, mais parut renoncer à d'autres et surtout ne se montra pas aussi résolument parlementaire qu'on le supposait. En 1887, par exemple, une loi ecclésiastique présentée par lui ayant été rejetce à une très forte majorité, il ne crut pas devoir se retirer, encore qu'il s'agit d'une question d'importance et de principe. Peu après la constitution du ministère, d'ailleurs, et précisément a cause des tendances nouvelles de son chef, le parti libéral s'était fractionné; les dissidents devinrent rapidement plus nombreux, et à la suite des élections de 1888 le cabinet ne pouvait plus compter que sur vingt-deux voix fidèles. Il restait néanmoins. En outre, le conseil lui-môme se trouva bientôt aussi divisé que la majorité, certains de ses membres désireux de se retirer ne consentant à rester que sous des conditions diverses. Ces divisions une fois connues, les adversaires du premier ministre en tirèrent immédiatement parti et la lutte devint bientôt très vive, voire dramatique. Un des ministres dissidents, M. Richtcr, étant, à la stupéfaction générale, intervenu dans une discussion en faveur de M. Sverdrup et l'ayant ainsi en quelque sorte sauvé, on publia des lettres de lui en contradiction formelle avec la thèse qu'il avait soutenue au Storting, d'où un scandale tel qu'il se suicida. Un an environ plus tard, en juillet 1889, M. Sverdrup se retirait enfin.

Un ministère conservateur modéré fut formé alors par M. Emile Slang, fils de l'autre ministre d*Etat du même nom. Au bout de deux ans à peine, il se relirait à son tour pour faire place à une nouvelle combinaison de gauche présidée par M. Steen, qui lui-môme fit de nouveau place à M. Slang en 1893, auquel succéda enfin, en 1895, M. Hagerup. Au cours de ces changements perpétuels, certaines réformes importantes furent introduites, telles, par exemple, que rétablissement du suffrage universel. Il n'y a cependant, durant cette période tout à fait récente, que peu de choses à relever touchant la politique purement norvégienne. Celle-ci avait, en effet, passé tout à fait à Tarriëre-plan. Les questions relatives àTUnionne Tinfluençaient plus simplement, mais la dominaient tout à fait, et le départ ou la rentrée des ministres étaient provoqués le plus souvent par les discussions relatives aux rapports à entretenir avec la Suède.

La Norvège et l'Union. — Le fait même que la gauche prenait une influence de plus en plus considérable, parfois prépondérante, ne pouvait manquer de raviver cette question si épineuse et toujours pendante, puisque ce sont les libéraux, comme nous le rappelions tout à Theure, qui ont pris à lâche de modifier Tordre des choses établi en 1814. Ils n'ont pas d'ailleurs, en la matière, des vues uniformes ni même constamment bien nettes, et Ton ne saurait, par conséquent, résumer leur programme. Ils ne font qu'accentuer les tendances qui se manifestèrent au lendemain même de l'Union et dont nous avons parlé en leur temps. On a vu également que le sentiment national norvégien se manifestait, suivant les époques, à propos d'objets très divers. Durant la période dont nous nous occupons maintenant, il s'attacha surtout à deux revendications : l'une d'amour-propre, la question du drapeau; l'autre plus importante et pratique, la réorganisation des services des affaires étrangères.

On se souvient que ces services sont, avec le roi, la seule chose commune aux deux royaumes. Légations et consulats sont communs, chaque Etat payant une quote-part pour leur entretien ; mais ces légations et consulats communs, dans le personnel desquels figurent des Suédois et des Norvégiens, sont

dirigés par le ministre suédois des affaires étrangères, lequel, d'après la constitution suédoise, doit être Suédois. Celte organisation paraissait aux Norvégiens anormale, humiliante et contraire à leurs intérêts : ils mirent en avant des projets de modifications diverses, demandant tantôt des consulats séparés, tantôt des légations particulières, tantôt enfin un ministre « commun » ou même deux ministres distincts. Ces différentes idées ne furent pas du reste soutenues avec la même vigueur, ni surtout successivement : d*où Timpossibilité absolue d*éviter une certaine confusion en exposant les débats auxquels elles donnèrent lieu.

Tout naturellement, Tavènement du ministère Sverdrup fît proclamer résolument la nécessité pour la Norvège d'intervenir de façon plus efficace dans la direction de sa politique extérieure. Dès 1886, les revendications se précisèrent, visant surtout la possibilité pour le ministre d'être Norvégien et une autre question plus complexe. Constitutions et usages veulent que toutes les affaires soient délibérées par le roi et ses ministres dans des conseils dont la composition varie suivant les objets : on désirait dès lors que dans les conseils où serait discutée la politique étrangère la Norvège fût représentée à l'égal de la Suède. Au cours des années suivantes, l'agitation alla croissant, même une fois que les conservateurs modérés eurent repris le pouvoir. Divers incidents l'entretinrent et l'avivèrent, dont un qui eut lieu à Paris. La Suède n'avait pas participé officiellement à l'Exposition de 1889, mais la Norvège l'avait fait; conformément aux ordres de Stockholm, la légation s'abstint de paraître à l'inauguration, et ce fait qui paraissait montrer la Norvège sous la dépendance de la Suède eut naturellement un retentissement considérable. Dès l'année suivante la question de la représentation diplomatique de la Norvège fut discutée et la majorité, pour manifester ses sentiments et imposer ses manières de voir, commença à refuser les crédits destinés à certaines légations qu'elle jugeait inutiles pour le pays. Le ministère Stang essaya d'amener un apaisement à l'aide d'un arrangement assurant l'égalité des deux royaumes dans les conseils communs où se discuteraient les relations étrangères. Mais le Storting ne voulait

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pluâ rien entendre et refusait d^admettre un ministre sijiédois. Le ministère Stang fit place au ministère Stcen. Les radicaux inscrivirent sur leur programme un ministre norvégien des affaires étrangères et les élections générales se terminèrent par la victoire de la gauche (automne 1891). Dès la session suivante, le 25 février 1892, Je Storting, reprenant un procédé ancien, votait un ordre du jour déclarant la question des consulats « purement norvégienne ».

Attitude de la Suède. Négociations entre les royaumes. — Les choses en venaient ainsi à un point tel que le gouvernement suédois ne pouvait plus feindre de les ignorer, estimant — de même qu'en 1860, à propos du gouverneur général — que rien de ce qui touchait aux affaires étrangères n'était modifiable sans son intervention. Agissant ainsi, il avait pour lui la diète et l'opinion publique, qui commençait à se montrer sérieusement émue. Le pays à peu près entier envisageait toujours les rapports avec le < peuple frère » en parlant des mêmes principes que du temps de Charles-Jean. D'autre part, Tagitation norvégienne aboutissait à des attaques contre le roi qui froissaient vivement le loyalisme suédois. Les plus irrités étaient donc les conservateurs, alors en majorité dans la diète ; certains d'entre eux devaient bientôt ne reculer devant aucune hypothèse et faire remarquer que des pourparlers seraient inutiles ou dangereux : toute réforme de l'Union nécessiterait des revisions constitutionnelles, très lentes en Norvège; celle-ci profiterait du répit pour se mettre en mesure de résister par la force; mieux valait donc prendre les devants et imposer immédiatement, par les moyens les plus efficaces, une solution acceptable.

Le roi toutefois et ses conseillers nadmirent jamais ces doctrines excessives. Le gouvernement suédois invita celui de Norvège à des pourparlers, laissant entendre qu'il admettrait qu^un Norvégien put devenir ministre des affaires étrangères. La majorité du Storting refusa et se borna à voter de nouveau l'ordre du jour du 25 février 1892; il ne votait, d'autre part, les crédits relatifs aux consulats que sous la condition que le gouvernement mettrait fin, dans un délai donné, à l'oi^anisation existante.

et le roi, n'admettant pas la condition, refusait de sanctionner les votes. Entre temps, les questions relatives au ministère des affaires étrangères et à la représentation diplomatique étaient également agitées constamment dans les chambres et dans le pays. En Suède, Topinion publique se surexcitait de plus en plus et la diète affirmait solennellement son droit d^inlervenir, si bien que la situation entre les royaumes se tendait chaque jour davantage.

Sur ces entrefaites eurent lieu des élections générales. pour le Storting (automne 1894). Les radicaux perdirent quelques voix, mais conservèrent la majorité, et le ministère conservateur Stang donna sa démission. Le roi lui demanda de rester provisoirement aux affaires et engagea des négociations directes avec la majorité, se déclarant disposé à gouverner d'accord avec elle à la condition que les ordres du jour intransigeants seraient retirés et le principe des négociations avec la Suède admis. Les pourparlers, laborieux et confus, traînèrent plusieurs mois. En juin, toutefois, la gauche se décida à céder, mais la crise ministérielle se prolongea quelque temps encore et ce ne fut qu*en septembre que le cabinet de coalition Hagerup fut enfin formé. Presque en même temps, le comité composé de représentants suédois et norvégiens nommés par les deux gouvernements, avec mission d'étudier les modifications à introduire dans rUnion, était constitué et commençait ses travaux (décembre 1895).

Les délibérations durèrent deux ans et n'aboutirent point, en ce sens que le comité ne put se mettre d'accord sur aucun point. Il se fractionna en quatre groupes, qui émirent des conclusions où un seul point était commun : la nécessité de changer ce qui existait. En présence de ce fait, le roi décida qu'il n'y avait lieu de saisir les parlements d'aucune proposition, et, comme après la crise de 1860, tout fut laissé en suspens.

A peu près dans le même temps, une autre question beaucoup moins grave, mais qui passionnait, elle aussi, les Norvégiens, recevait une solution caractéristique. Le drapeau norvégien portait, près de la hampe, le symbole de l'Union, sous forme d'un petit rectangle oii les couleurs suédoises s'entremêlaient

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aux couleurs norvégiennes. Depuis quelque temps déjà, ce rectangle, qui se retrouve cependant dans le drapeau suédois, était considéré comme humiliant p^r les radicaux, qui réclamaient un « drapeau pur ». M. Sverdrup avait soulevé la question au Storting de 1879, mais sans qu'une décision fût intervenue. Elle fut reprise par la suite et trois législatures successives votèrent l'adoption d'un pavillon marchand aux couleurs exclusivement norvégiennes. Le roi avait refusé sa sanction les deux premières fois. Après le troisième vote, l'irritante question du droit de veto se posa donc, bien que sous une forme atténuée cette fois, étant donnée la nature du différend. Le roi décida d'ailleurs de ne pas s'opposer à l'entrée en vigueur de la loi et de la promulguer, tout en maintenant son refus de la sanctionner. Les choses toutefois n'en restèrent pas là. L'application de la loi exigeait diverses mesures où le ministre des affaires étrangères devait intervenir. Le comte Douglas, désapprouvant le principe même, résolut alors de se retirer. Il vient d'avoir pour successeur M. de Lagerheim qui passe pour plus conciliant à l'égard des Norvégiens. D'autre part, les dernières élections suédoises ont été favorables aux libéraux, beaucoup moins intransigeants en matière unionnelle que les conservateurs. Le conflit entre la Suède et la Norvège semble donc, au commencement de l'année 1900, un peu moins aigu.

//. — Danemark.

Le conflit oonstltutionnel. — Toute la période contemporaine de l'histoire du Danemark est dominée par un fait unique : le conflit constitutionnel résultant de la lutte entre le gouvernement et la majorité parlementaire. Malgré la situation toute spéciale et l'importance relative assurée à la cour de Danemark par les relations de parenté de la famille souveraine avec les maisons régnantes de Russie, d'Angleterre, de Suède ou de Grèce, la politique étrangère du pays, au moins telle qu'on la peut connaître positivement, s'est réduite à peu

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