Bismarck, II
devaient pas tarder à penser d^autre sorte. Mais jusqu'à 1875 les entrevues répétées des souverains à Vienne et à Saint- Pétersbourg en 1873, àlschl en 1874 et en 1875, à Berlin en 1875, donnèrent à penser qu'il y avait réellement partie liée entre eux et que Tentente était complète sur tous les points. L'alerte de mars 1875. — Au moment de Tentrevue de 1872 Bismarck avait déclaré que < l'Europe reconnaissait le nouvel empire allemand comme le boulevard de la paix générale ». Cependant, au début de 1875, on eut dans le monde diplomatique une chaude alerte, et Ton put craindre un nouveau conflit entre TAllemagne et la France. La rapidité avec laquelle la France se relevait de ses désastres, sa promptitude à refaire son armée irritaient et inquiétaient le parti militaire allemand. Il pensait, et les journaux que Bismarck appelait lui-même les reptiles, répétaient à Venvi qu'il ne fallait pas laisser à l'ennemi héréditaire le temps d'achever ses préparatifs pour une guerre de revanche, qu*il était nécessaire de le devancer, que la France devait être cette fois « saignée à blanc » et mise pour un siècle hors d'état de troubler la paix de l'Europe. Malgré les protestations ultérieures de Bismarck, et devant le Reichstag en 1886, et dans ses Souvenirs, il est impossible d'admettre qu'il ait été étranger à cette campagne. On le vit en effet au début de mars 1875 inviter la Belgique à lui faire connaître quelles mesures elle entendait prendre pour assurer le respect de sa neutralité, comme si la France l'eût menacée. Le vote de la loi des cadres, le 12 mars, par l'Assemblée nationale fut suivi d'une étrange démarche de l'ambassadeur allemand Hohenlohe. Il vint déclarer au duc Decazes que son gouvernement regardait les armements de la France comme menaçants, et lui demanda de prendre acte de cette déclaration. Decazes s'y refusa, et demanda secours à l'ambassadeur de Russie, tandis que le général Leflô, à Saint-Pétersbourg, sollicitait l'intervention du tsar. « Si nous sommes attaqués, avait dit Decazes, nous laisserons une sentinelle à la frontière et nous nous retirons derrière la Loire. » A Londres, on était également averti. Les gouvernements anglais et russe ne pouvaient permettre que la France fût
affaiblie davantage. Sous leur double action, sur Tintervention personnelle de la reine Victoria et du tsar, qui se rendit à Berlin ' le i8 mai, la campagne de presse cessa et Ton n*entendit plus parler de guerre : « On a voulu nous brouiller, disait Guillaume à M. de Gontaut-Biron ; mais tout est fini maintenant ». Seulement le chancelier russe Gortchakof, qui n'aimait pas Bismarck et que celui-ci détestait, ne résista pas au plaisir de publier dans les chancelleries le rôle pacificateur que venait déjouer son souverain. Bismarck ne devait pas lui pardonner cette indiscrétion. De plus en plus préoccupe de la possibilité d'un rapprochement et d'une entente entre la Franco et la Russie, il ne devait désormais négliger aucune occasion, non pas de susciter directement des embarras au gouvernement du tsar, mais do le pousser à s'engager dans des affaires difficiles qui retiendraient toute son attention et le mettraient pour un temps hors d'état de jouer un rôle en Occident. Les événements allaient le servir à souhait dans la péninsule des Balkans.
Insurrection de Bosnie et d'Herzégovine (1875). — Dans l'empire turc, le Hatti-Humayoun de 1 886 * était demeuré lettre morte. Les réformes tentées par Ali-Pacha n'avaient en fait rien changé à la situation des chrétiens sujets du sultan : l'insurrection de l'Herzégovine en 1862, celle de la Crète en 1866, avaient prouvé cependant que les chrétiens ne sauraient supporter longtemps encore l'abominable régime turc. Le spectacle de rindépendance dont jouissaient leurs frères de Grèce et de Serbie leur rendait plus odieuse encore la domination musulmane. La situation était plus particulièrement intolérable pour le Bosniaque et l'Herzégovinien, purs Serbes, parce que le voisinage immédiat de la Serbie faisait plus saisissante l'inégale destinée des divers membres de la famille. Citoyen libre sur la rive droite de la Dvina, le Serbe, sur la rive gauche, n'était plus qu'un raia^ vivant au jour le jour, corvéable à merci, pressuré par le beg, opprimé par le pacha, un infidèle, « un chien » pour qui nulle justice n'existait.
L'espoir de la délivrance, il l'avait toujours mis dans le tsar.
i. Voir ci-dessus, t. XI, p. 226 et suiy.
jusqu'au traité de BERLIN 457
Les défaîles de Crimée avaient un instant affaibli le prestige de la Russie. Mais comme chez tous les peuples énergiques, la défaite avait provoqué chez les Russes un réveil de Taclivité patriotique. En i857 s*était reconstituée Tanciennc Confrérie de Cyrille et de Méthode, dissoute jadis par Nicolas et qui se proposait Tamélioration du sort des chrétiens d'Orient et leur libération. Elle avait dépensé le plus clair de ses ressources en Bulgarie, au Monténégro, en Bosnie, en Herzégovine; c'était de ses agents que venaient l'argent pour les églises, les livres pour les écoles. En rapports constants avec les agents consulaires, elle n'avait pas laissé ignorer à ses clients le succès de la Russie à la conférence de Londres et la revision du traité de Paris. Enfin quand, en 1872, les Bulgares avaient obtenu, grâce à l'intervention d'Jgnatief, l'ambassadeur à Constantinople, le droit de se choisir un exarque et l'autonomie de leur église, il avait paru à tous les opprimés que le tsar avait recouvré sa puissance : les anciens espoirs s'étaient réveillés. A la fin de 1874, l'action des agents russes devint d'autant plus énergique que l'Autriche, en signant des traités de commerce avec la Serbie et la Roumanie, sans demander à la Sublime Porte les ratifications légalement nécessaires, paraissait préluder à une politique nouvelle et semblait chercher à gagner au détriment de l'influence russe l'amitié des jeunes Etals balkaniques.
Le 9 juillet 1875, des zaptiés étaient attaqués dans le district de Névésinjé (Herzégovine), où les collecteurs turcs prétendaient percevoir à nouveau des impôts acquittés quelques jours auparavant. L'insurrection éclata partout en même temps. Le 29 juillet les insurgés lançaient leur manifeste : « Qui ne connaît pas la barbarie turque par lui-même, qui n'a été témoin des souffrances et dos tortures de la population chrétienne, ne peut se faire une idée même approximative de ce qu'est le raïa, créature muette, inférieure à l'animal, espèce d'homme né pour l'esclavage éternel.... Chaque pouce de terre est arrosé du sang et des larmes de nos aïeux... Aujourd'hui le raïa a résolu de combattre pour sa liberté ou de mourir jusqu'au dernier homme. > Les insurgés proclamaient leur union avec la
Serbie. Les Turcs n*avaient pas 1800 hommes dans les deux provinces; aussi, dès le 2 août, plusieurs places étaient bloquées. Le Monténégro et la Serbie frémissaient. Â Kragujevats, la Skoupchtina parlait « du noble écho qu'éveillaient les cris de désespoir des Herzégoviniens et des sacrifices auxquels était prête la Serbie pour assurer le contentement durable de ses frères » .
Intervention des puissances. — A Vienne et à Budapest on redouta immédiatement une conflagration générale d'où pourrait sortir la reconstitution d'une Grande Serbie dont l'influence attractive ne manquerait pas de s'exercer sur les nombreux éléments serbes de l'Etat austro-hongrois. Aussi désirait-on mettre fin le plus promptement possible au conflit. L'Autriche prit donc l'initiative d'ofl*rir au sultan et aux insurgés la médiation des trois cours impériales. Lel8aoûtl875, les puissances proposaient que leurs consuls, entrant en rapports avec les insurgés, fussent chargés de transmettre les demandes des chrétiens à un commissaire du sultan. La proposition fut agréée et, à la fin de septembre, les insurgés présentaient les demandes suivantes :
Pleine liberté religieuse aux chrétiens, qui seront admis à témoigner en justice à l'égal des musulmans;
Organisation d'une gendarmerie indigène;
Fixation de la nature et de la quotité des impôts, qui ne pourraient plus être arbitrairement augmentés.
Ces propositions, dont les trois cours recommandaient l'acceptation à la Porte, étaient à peine transmises que, le 20 octobre, le sultan publiait un Iradé annonçant la mise à l'étude d'une réforme générale de l'Empire. Il s'agissait non plus de mesures isolées, mais d'une transformation d'ensemble devant assurer à tous les chrétiens sans distinction de nationalité, outre le droit de désigner les percepteurs et les contrôleurs de l'impôt, une représentation permanente à Gonstantinople et des délégués chargés de défendre leurs intérêts auprès de la Sublime Porte. Cette audacieuse comédie, avec laquelle on espérait amuser et tromper l'Europe, était en grande partie inspirée par le gouvernement anglais et Disraeli. Le 12 décembre paraissait un firman
promulguant les réformes annoncées. Mais personne n'était disposé à se laisser jouer longtemps. Gomme le déclarait dès le 3 novembre le Messager officiel russe, les cabinets attendaient du sultan « des preuves palpables de sa ferme résolution de remplir ses engagements ». Aussi le ministre austro-hongrois Andrassy se h&tait de rédiger une note à laquelle adhéraient aussitôt la Russie et l'Allemagne, puis la France et l'Italie, et l'Angleterre avec des réserves. On n'y parlait point de la réforme générale, on ne s'occupait que des insurgés.
Les puissances réclamaient c des actes clairs, indiscutables, pratiques et spécialement propres à améliorer la situation en Bosnie et en Herzégovine : des faits non des programmes ». On demandait pour les insurgés « la liberté et l'égalité religieuses pleines et entières, l'abolition du fermage des impôts, l'affectation de leur produit aux besoins locaux des deux provinces, Imstitution d'une commission de contrôle mi-partie musulmane et chrétienne chargée de veiller à l'application des réformes, eaQn des mesures pour l'amélioration du sort de la classe agricole et la possibilité pour le raïa de devenir propriétaire it.
La note fut remise le 31 janvier 1876. Le 13 février, la Porte, selon la demande qui lui en avait été faite, notifiait son acceptation aux puissances. Celles-ci se mirent en devoir d'amener les insurgés à déposer les armes.
Les « atrocités bulgares » . — Mais les insurgés, instruits par une séculaire et cruelle expérience, n'attachaient pas aux engagements pris par le sultan la même importance que les diplomates. Si solennellement qu'elle eût été donnée, il n'y avait là qu'une parole : les insurgés voulaient des actes, le retrait des troupes ottomanes, le droit de garder leurs armes, et la cession d'un tiers des terres possédées par les begs. Enfln et surtout ils voulaient que les puissances fussent garantes de Texécution des réformes. Ces prétentions, que l'Autriche jugeait exagérées et qu'approuvait la Russie encouragée par l'Aile* magne, auraient peut-être rendu moins étroite l'entente des trois cours, si de nouveaux et terribles événements n^étaient venus prouver combien était justifiée la méfiance à l'égard des Turcs. Le 7 mai, les consuls de France et d'Allemagne étaient mas-
sacrés en plein jour, à Salonique, par la populace musulmane. En même temps d'effroyables massacres commençaient en Bulgarie.
Dans les dix années précédentes, la condition des chrétiens bulgares, loin do s'améliorer, avait cruellement empiré. Depuis 1865, la Bulgarie était devenue la terre d*asile des Tcherkesses musulmans émigrés en masse du Caucase pour ne pas passer sous la domination du tsar, et recueillis par le sultan. Le paysan avait été réduit à un véritable servage et subissait journellement les plus odieux traitements. L'insurrection bosniaque avait eu là naturellement son contre-coup, et rintervention des puissances avait fait naître Tespoir d'un sort meilleur. Les atrocités commises par les Tcherkesses au mois de novembre 1875 au village de Sulmchi amenèrent au mois d'avril 1876 un faible soulèvement à Strielitza. Le sultan lâcha sur les insurgés 10 000 bachibozouks. Dans la seule petite ville de Batak, 6000 personnes sur 7 000 furent égorgées avec d'effroyables raffinements de barbarie. En quelques jours 79 villages étaient livrés aux flammes, 15000 personnes au moins avaient été tuées, 80000 se trouvaient sans asile : la province n'était plus qu'un charnier.
Mémorandum de Berlin; abstention de l'Angleterre. — Les « atrocités bulgares » ne furent connues que plus tard. Mais l'attentat de Salonique avait suffi pour provoquer la réunion immédiate des trois chanceliers et la venue du tsar à Berlin. On adopta, le 13 mai 1876, les termes d'un mémorandum préparé par Gortchakof et devenu célèbre sous le nom de mémorandum de Berlin. Les puissances faisaient leurs les propositions des insurgés. Elles demandaient une suspension d*armes de deux mois. Si, ce délai écoulé, l'on n'avait pas abouti, < les trois cours impériales étaient d'avis qu'il devien* drait nécessaire d'ajouter à leur action diplomatique la sanction d'une entente en vue des mesures efficaces qui paraîtraient réclamées dans l'intérêt de la paix générale, pour arrêter le mal et en empêcher le développement ». La France et l'Italie déclarèrent se rallier aux principes généraux du mémorandum. Il ne manquait que l'adhésion de l'Angleterre. Il paraissait vraisemblable qu'elle comprendrait combien serait puissante sur
lesprit du sullan une démarche faite au nom de toute TËurope et qu'elle tiendrait à s'y associer pour assurer le rétablissement de la paix et radoucissement du sort des chrétiens. Mais Disraeli était dominé par la haine de la Russie et le désir de contrecarrer sa politique. Le 19 mai, l'Europe apprenait que « le gouvernement de la Reine regrettait de ne pas se trouver en mesure de s'associer aux propositions des cours impériales >. Il était certain dès lors que la Sublime Porte verrait dans l'altitude de l'Angleterre une sorte d'encouragement à résister et ne concéderait rien de ce qui lui était demandé. La responsabilité des événements ultérieurs devait incomber tout entière à Disraeli.
Assassinat d'Abd-ul-Azlz. Mourad V. — Le mémorandum devait cependant être notifié le 30 mai. Mais dans la nuit du 29 au 30, Abd-ul-Âziz, surpris dans son palais, élait déposé. Deux jours après, on l'assassinait. Son successeur, Mourad Y, devait être l'instrument des musulmans intransigeants et du parti de la guerre dirigé par Midhat-Pacha, un ambitieux qui, sous des apparences libérales, n'élait rien qu'un fanatique, plein de haine pour l'Europe et sa civilisation. Immédiatement, le 8 juin, on adressait à La Serbie et au Monténégro des demandes d'explication au sujet de leurs armements. Il y avait près d'un an que l'Autriche et la Russie retenaient à grand'peine les deux peuples. Mais les massacres de Bulgarie avaient achevé d'exaspérer les Serbes : ils voulaient la guerre et s'y étaient préparés en signant un traité d'alliance avec le Monténégro. Des volontaires, des officiers accouraient de Russie, et le tsar avait autorisé l'un de ses généraux, Tchernaïef, à passer au service de la principauté. A la demande comminatoire de la Turquie, Milan riposta en demandant que « l'armée turque et toutes les hordes sauvages fussent éloignées de ses frontières » et que les troupes serbes et monténégrines fussent chargées de rétablir la paix et l'ordre en Bosnie et en Herzégovine (23 juin). Et comme la Turquie refusait, le 30 juin la guerre lui était déclarée et, le 1*' juillet, Serbes et Monténégrins franchissaient les frontières.
Les premières hostilités. L'opinion en Angleterre. — Les Monténégrins remportèrent de rapides et brillants
succès à Trebigné, à Podgorilza. Les Serbes furent moins heureux. D'abord les Turcs leur opposaient leurs troupes les meilleures, la Garde en particulier, et les plus nombreuses, près de 200000 hommes, avec leur général le plus remarquable, Osman-Pacha. Puis de graves fautes stratégiques furent commises, tant pour des raisons personnelles à Milan que pour des raisons diplomatiques. La logique eût voulu que Ton jetât toutes les forces serbes en Bosnie, pour en chasser les Turcs, et y donner la main aux Monténégrins. Mais cette manœuvre découvrait Belgrade, et Milan redoutait une marche rapide des Turcs sur sa capitale. Puis l'entrée des Serbes en Bosnie eût exaspéré les Hongrois, qui parlaient déjà d'occuper la principauté, et, dans les rues de Budapest, manifestaient en faveur des Turcs. On résolut donc de faire porter le principal effort du côté de la Bulgarie et de se borner à des diversions vers le sud et Fouest. Cette dispersion des forces, alors qu*on ne disposait pas de 80000 hommes, devait amener la défaite partout. Dès la (in de juillet les Turcs avaient envahi la Serbie et commençaient à descendre la vallée de la Morava. Tchernaïef, dans une bataille de quatre jours (20-24 août), les arrêta un moment sous Alexinats. Mais ses positions furent tournées (25-30 août). Milan épouvanté appela TEurope à son aide, et sollicita la médiation des puissances.
Celte fois TAngleterre ne fit pas bande à part. Les atrocités bulgares venaient d*ètre révélées par Gladstone et le parti libéral, qui dans une campagne de meetings soulevaient Topinion contre les Turcs : < Si Talternative consiste à laisser les provinces de Bosnie, d*Herzégovine et de Bulgarie à la merci des Turcs, lisait-on dans le Daily News^ ou à laisser la Russie s*en emparer, que la Russie s*en empare et que Dieu soit avec elle! > Disraeli était obligé de céder quelque peu au mouvement populaire. Aussi accepta-t-il de présenter lui-même à la Turquie d'abord une demande d'armistice (1*' septembre), puis un programme de pacification comportant le maintien du statu quo anle bellum en Serbie, et rétablissement d*un système d'autonomie administrative dans les provinces insurgées et en Bulgarie (25 septembre).
jusqu'au traité de BERLIN 463
Abd-ul-Hamid n. L'ultimatum russe. — Mais en Turquie le parti de la violence l'emportait définitivement. Le 31 août, Mourad Y, déposé à son tour, avait été remplacé par Abd-ul-Hamid IL La victoire avait grisé les Turcs; en présence des hésitations et des lenteurs de la diplomatie depuis une année, ils se persuadaient qu'ils n'avaient rien à redouter, et que l'Europe ne passerait jamais des menaces aux actes. Le 3 octobre ils recommençaient les hostilités. Le 29 ils écrasaient Tchernaiew à Kruchevats. Les Serbes n'avaient plus d'armée, la roule de Belgrade était ouverte. La gravité du péril amena un changement complet dans l'attitude de la Russie. Se dégageant du concert des puissances, elle se plaça seule en face des Turcs. Le 31 octobre, l'ambassadeur, général Ignatieff, déclarait à la Porto que < si dans l'espace de deux fois vingt-quatre heures, un armistice inconditionnel de six semaines à deux mois, embrassant tous les combattants, n'était pas conclu, et si des ordres péremptoires n'étaient pas transmis aux commandants des troupes ottomanes pour suspendre immédiatement toutes les opérations militaires », les rapports diplomatiques seraient rompus. L'ambassadeur commença ostensiblement ses préparatifs de départ : c'était à nouveau la manœuvre de Menchikoff en 18S3. Mais cette fois la Turquie se sentit seule : en présence de l'ultimatum brutal et qui ne laissait plus de place aux roueries et aux manœuvres dilatoires, elle céda.
La politique du tsar. — Il y avait eu jusque-là dans la conduite de la Russie une certaine apparence de duplicité. Tandis que le tsar et son chancelier recherchaient avec les gouvernements autrichien et allemand les moyens de rétablir la paix et de l'assurer, des hommes, des armes, des munitions, de l'argent, plus de 20 millions étaient envoyés de Russie en Serbie, au Monténégro, et dans les provinces insurgées. Mais ces secours aux belligérants provenaient des particuliers, des sociétés slavophiles, de souscriptions publiques, de l'élan spon- ^Dé de la nation. Sincèrement, au début des événements, le ^T et son ministre ne voulaient pas la guerre parce qu'ils sentaient que ni l'armée, alors en pleine transformation, ni les nuances n'étaient prêtes, parce qu'ils ne savaient trop quelle
serait en cas de coaQit Tattitude de rAutriche et qu'ils étaient certains de Thostilité de TAngleterre. Mais Téchec de toutes les tentatives de pacification, la mauvaise volonté de la Turquie qui se riait des menaces diplomatiques et jouait effrontément TEurope, avaient insensiblement amené le tsar à Tidée qu'on n'obtiendrait rien sinon par la force et que le temps était venu où les diplomates devraient laisser la place aux soldats. D'autre part l'opinion se soulevait au récit des horreurs commises en Bulgarie, ressentait les défaites serbes comme des défaites nationales, s'énervait des lenteurs de la diplomatie et réclamait presque violemment la guerre.
Le tsar n'alla pas tout de suite aussi loin que le désirait son peuple. Il voulut agir d'abord de concert avec les puissances :1e 1*' octobre, il avait fait proposer à Londres et à Vienne une démonstration navale anglaise, l'occupation de la Bosnie par l'Autriche, et de la Bulgarie par la Russie. L'échec de sa proposition et l'extrême péril couru par les Serbes l'avaient déterminé à agir seul et à faire présenter l'ultimatum du 31 octobre. Dès que la Turquie eut consenti à l'armistice, le tsar, dans un entretien avec lord Loftus, à Livadia, avait proposé la réunion d'une conférence à Constantinople; sa lâche serait de déterminer le régime qui serait appliqué en Bulgarie, en Bosnie et en Herzégovine et les garanties à exiger du sultan. Mais le tsar indiquait en même temps qu'il était à bout de patience, qu'il ne voulait plus être joué et que c'était là la dernière tentative de pacification à laquelle il entendait s'associer. « Si l'Europe était prête à essuyer les affronts continuels de la part de la Porte, il n'en était pas de même de la Russie. Une telle altitude serait incompatible avec son honneur et ses intérêts. Il désirait ne pas se séparer du concert européen. Mais la situation actuelle lui paraissait intolérable et ne pouvait se prolonger, et si l'Europe n'était pas disposée à agir avec fermeté et avec énergie il se trouverait obligé d'agir seul. »
Rien ne devait plus l'arrêter. Un discours menaçant de Disraeli, le 10 novembre, au banquet du lord-maire, l'amena le 11 à renouveler solennellement les déclarations de Livadia. Le surlendemain il ordonnait la mobilisation de six corps d'armée.
Des démarches étaient faites a Bucarest en vue d*un traité autorisant le passage des armées russes sur le territoire roumain (28 novembre). En même temps l'on demandait à TAUemagne si Ton pouvait compter sur sa neutralité au cas où la guerre contre la Turquie amènerait une guerre contre rAutriche. Et comme la réponse longtemps relardée était peu encourageante, la Russie entamait directement des négociations avec rAutriche. De li devait sortir la convention secrète du 15 janvier 1877 en vertu de laquelle, pour prix de sa neutralité, l'Autriche était autorisée à occuper la Bosnie et l'Herzégovine à la signature de la paix ^
Conférence de Gonstantinople <déc. 1876). — Mais tout en préparant l'entrée en campagne, tout en concentrant ses forces en Bessarabie, le tsar s'efforçait sincèrement et loyaler ment d'assurer le succès d'une suprême démarche pacifique. U acceptait le programme préparé par l'Angleterre pour la conférence qui se devait réunir à Gonstantinople dans les premiers jours de décembre. Les ambassadeurs résolurent de n'admettre les commissaires turcs qu'après avoir arrêté d'un commun accord les propositions à présenter au nom des puissances* Le 23 décembre la conférence plénière s'ouvrait. Au moment où le plénipotentiaire français, M. de Chaudordy, venait de remettre aux ministres turcs le texte des décisions de la conférence, comme la discussion allait s'ouvrir, des salves d'artillerie éclatèrent. Safvet-Pacha se leva, solennel, c Ces salves, dit-il, annoncent la promulgation de la constitution que le sultan octroie à l'Empire. Cet acte change une forme de gouvernement qui a duré six cents ans et inaugure une ère nouvelle pour la prospérité des peuples ottomans. »
C'était le dernier acte et le plus audacieux de l'effrontée comédie dontMidhat-Pacha jouait l'Europe depuis plus d'un an. L'Europe proposait quelques réformes : on lui répondait par une révo* lution qui substituait à l'autocratie du sultan, un régime
constitutionnel calqué sur les régimes parlementaires des Etats les plus libéraux. La constitution proclamait d'abord l'indivisibilité de l'empire; elle établissfiiit une Chambre des députés