‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 56 sur 203 · Bismarck, H · texte numérisé non relu

Bismarck, H

miëre à implorer la protection de la Turquie. Quant à TAlIemagne, elle comprendra qu'elle n*a d*autre moyen de se sauver que de se déclarer contre la Russie. »

Pourtant quand, le 24 avril, arriva le manifeste du tsar déclarant la guerre, la Turquie, se rappelant tout à coup que le traité de Paris lui faisait une situation exceptionnelle \ eut Taudace d*en invoquer Tarticle 8 et de réclamer la médiation de cette Europe qu'elle bernait depuis deux ans.

La guerre : premiers succès des Russes. — La Russie attaqua en Europe et en Asie : en Europe avec 250 000 hommes que commandait le grand-duc Nicolas, frère du tsar; en Asie avec 60 000 hommes sous le général Loris Melikof. Le 16 avril avait été signée une convention réglant les conditions du passage de l'armée russe en Roumanie. Le prince Charles estimait que € c'eût été le plus grand des bonheurs si la catastrophe eût été reculée de deux années* ». Il se méfiait de la Russie et redoutait que le tsar, s'il était victorieux, n'exigeât, pour effacer la dernière trace du traité de Paris, la rétrocession de la Bessarabie. Aussi serait-il volontiers resté neutre, et avait-il cherché à obtenir, lors de la conférence de Constanlinople, la reconnaissance et la garantie de cette neutralité. Faute d'avoir obtenu gain de cause, il fallut négocier avec le tsar, qui garantit l'indépendance et l'intégrité de la Roumanie. Toutefois la principauté ne rompit avec la Turquie qu'après le bombardement de Kalafat; elle proclama alors son indépendance et déclara la guerre le 21 mai.

Les succès des Russes furent très rapides en Arménie. Moins d'un mois après l'entrée en campagne. Loris Melikof avait enlevé Ardahan, bloqué Kars, et ses troupes menaçaient Erzerouni. En Europe on avança moins vile. Les 250 000 hommes du grand-duc Nicolas, renforcés dès la fin de mai par 60000 Roumains, bordèrent le Danube, mais se trouvèrent arrêtés par une puissante et longue crue du fleuve. Ce fut seulement à la fin de juin que le passage put être tenté. Le bas Danube fut franchi le 22 juin à Boudjak, près de Galatz. Mais

i. Voir ci-dessus, tome XI, page 223.

S. A son père, 2 avril 1877.

l'effort principal eut lieu le 27 juin i Zimnitsa, devant Sistova, que le général Dragomirof enlevait après quatorze heures de combat. La campagne sembla dès lors devoir être foudroyante. Les Turcs, qui avaient 100 000 hommes en Bosnie et en Herzégovine, n'en avaient que 186000 en Bulgarie : encore étaientils disséminés de Yiddin à Silistrie, avec leurs réserves à Choumla et à Varna, sans un corps de quelque importance sur leur centre, en face du point de passage de l'armée russe. Le 6 juillet, les Russes occupaient Biela à gauche sur la Jantra; le 14, i droite, ils faisaient capituler Nicopolis: ils avaient ainsi coupé en deux tronçons l'armée turque et tenaient à lest la ligne du Lom, à l'ouest celle de l'Osma. Dès le 7 ils étaient i Tirnovo, au pied des Balkans, la seconde ligne de défense et la plus sérieuse de l'empire ottoman. Par une pointe audacieuse Gourko, le 13 juillet, passait l'obstacle au col de Hankïoï, prenait à revers les Turcs établis à la passe de Schipka, la plus importante de la montagne, et le 17 juillet se trouvait maître des deux routes principales qui descendent en Boumélie vers Philippopoli et la vallée de la Maritza. Il y avait trois semaines que la campagne était commencée. La rapidité de ces succès stupéfiait l'Europe et causait les plus vives alarmes a l'Angleterre.

Osman-Pacha & Plevna; échecs des Russes. — Mais parmi les généraux turcs il s'en trouva un, Osman-Pacha, qui était un véritable homme de guerre. Il commandait les forces réunies autour de Yiddin. Laissant dans la place une garnison suffisante pour résister avec quelques chances de succès à une tentative de passage de l'armée roumaine, il descendit vivement le long du Danube et, le 16 juillet, il s'établissait à Plevna, en avant du Vid, à 40 kilomètres de Nicopolis, menaçant le flanc droit de l'armée russe allongée du Danube au Balkan entre l'Osma et la Jantra. La position de l'envahisseur changeait ainsi soudainement. Mehemet-Ali, avec les troupes concentrées dans le quadrilatère en arrière du Lom, le pressait à son tour sur la gauche, et par delà les Balkans accourait Suleiman- Pacha, amenant d'importants renforts tirés de Bosnie et d'Herzégovine.

Il importait de se dégager rapidement. Le grand-duc Nicolas prescrivit Tattaque immédiate de Plevna. La tentative, faite avec des forces insuffisantes, échoua le 20 juillet. Le 30, les Russes revenaient à la charge avec des troupes plus nombreuses. Après toute une journée de furieux combats et d*efforts héroïques, ils durent se retirer, laissant 7 000 hommes sur le champ de bataille.

Les Russes ne pouvaient plus songer à avancer. Le tsar ordonna de mobiliser la Garde et quatre nouveaux corps. En même temps il pressait Tarrivée des Roumains qu'il avait jusqu'alors obstinément voulu maintenir sur la rive gauche du Danube. A la fin d'août il espérait avoir 550 000 hommes. Mais jusque-là il fallait se borner i défendre les positions acquises. Les Turcs attaquaient partout. Suleiman repoussait Gourko sur la passe de Schipka et l'y assaillait pendant cinq jours, sans interruption (21-26 août). Mehemet-Ali à gauche reprenait au tsarewitch la ligne du Lom. Adroite, Osman-Pacha sortait de Plevna et, le 31 août, à Skalevitzé, ne reculait qu'après huit attaques.

Siège et prise de Plevna. — Mais alors les Russes renforcés le suivirent sous Plevna. Ils vinrent pour la troisième fois se briser sur les nombreux ouvrages en terre dont Osman en quelques semaines avait couvert la ville. Du 7 au 13 septembre, dans une bataille de six jours, ils ne purent enlever que la redoute de Grivitza, inutile succès payé de près de 16 000 hommes. Ce nouvel échec faillit entraîner l'évacuation de la rive droite du Danube et la retraite en Roumanie pour l'hivernage. Ce fut Tavis que de Berlin Ton transmit au tsar. Mais celui-ci ne voulut pas perdre ainsi les fruits du début de la campagne. Il fut décidé que Ton entreprendrait s'il le fallait une campagne d'hiver et, puisque l'on ne pouvait enlever Plevna de vive force, on ferait un siège régulier. La direction en fut confiée au héros de Sébastopol, Tottleben. Tandis qu'il enserrait la place dans des lignes de redoutes et de tranchées et qu'après une série de travaux d'approche Skobelef enlevait (9-H novembre) les Montagnes Vertes, l'un des nœuds du système de la défense, Gourko complétait l'investissement à grande distance, en coupant dans une série de combats acharnés et

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quotidiens, du 11 octobre au 24 novembre, toutes les communications entre Plevna et Sofia, où Mehemet- AU concentrait une armée de secours. Suleiman-Pacha, mis à la tête de l'armée du quadrilatère, tenta vaine^ient une diversion dans la direction de Tirnovo : il fut arrêté le 5 et le 6 décembre à Yakovitsa. Osman-Pacha, dont les vivres étaient épuisés, n ayant plus rien à attendre de l'extérieur, tenta, le 10, de s'échapper par une sortie désespérée. D'abord vainqueur, puis blessé et rejeté sur les bords du Yid, tandis que derrière lui les Russes étaient entrés dans Plevna, il fut contraint de mettre bas les armes, après l'une des plus belles défenses que puisse mentionner l'histoire.

Fin de la guerre. — Les Russes, malgré l'hiver qui commençait particulièrement rude, résolurent de poursuivre leurs avantages et de profiter du désarroi causé chez l'adversaire par la chute de Plevna.

On se mit en devoir de franchir les Balkans. Le mouvement commença sur la droite. Par un froid de 25 degrés, à travers des défilés encombrés de neige et de glace, où l'on devait traîner à bras les canons et porter un à un les projectiles, Gourko, passant au col d'Etropol, descendit sur Sofia, écrasa l'armée turque (3 janvier 1878), et débloqua de la sorte la passe de Schipka assiégée depuis le mois d'août : 32 000 Turcs, bloqués à leur tour devant le défilé, mettaient bas les armes le 9 janvier. Le 16, Gourko entrait à Philippopoli. Les Russes débordaient de toute part par-dessus les Balkans, descendaient par tous les cols, et convergeaient vers Andrinople, où Suleiman-Pacha essayait d'organiser un nouveau camp retranché. Coupé de la place, il était rejeté dans le massif du Rhodope. Le 20 janvier, toutes les forces russes opéraient leur concentration à Andrinople. Le 31, les tôtcs de colonnes arrivaient à Rodosto, sur la mer de Marmara. Et partout c'était la défaite pour les Turcs; les Serbes, qui avaient repris les armes le 14 décembre, plus heureux que dans la précédente campagne, avaient enlevé Pirot et Nisch. Les Monténégrins occupaient Antivari et Dulcigno (10-19 janvier) et marchaient sur Scutari. En Arménie, Loris Melikof, arrêté en juillet 1877 à Zewin, dans sa marche sur Erzeroum, rejeté même un moment en territoire russe, avait, en novembre,

in LA POLITIQUE EUROPÉENNE

enlevé Kars d*assaut. Il ne restait à la Turquie qu'à subir la toi dii vainqueur.

Dès la chute de Plevna, la Turquie avait essayé de négocier et elle avait sollicité la médiation de TAngleterre. Mais la Russie déclina cette médiation. La Turquie avait alors demandé une suspension d'armes au moment même où les Russes achevaient le passage du Balkan (9 janvier). Mais la Russie, suffisamment instruite de la duplicité turque et ne voulant pas permettre au sultan de gagner du temps, avait répondu qu'elle n'accorderait un armistice que si la Turquie souscrivait d'abord aux conditions préliminaires de paix. Et comme les négociateurs turcs, arrivés au quartier général le i9 janvier, ne se décidaient pas à signer, on les entraîna dans la marche en avant jusqu'à Andrinople. Là, le 27, il leur fut déclaré que si leur parti n'était pas pris le 31 , l'armée russe marcherait immédiatement sur Constantinople. Le 31, les préliminaires étaient signés et la suspension d'armes suivait aussitôt. Un mois après, le 3 mars 1818, aux portes de Constanlinople, était signée la paix de San Stéfano.

Traité de San Stéfano (3 mars 1878). — Le traité de San Stéfano stipulait l'entière indépendance du Monténégro, de la Serbie, de la Roumanie. Les deux premiers Etats recevaient des accroissements de territoire. La Roumanie, qui rétrocédait à la Russie la Bessarabie, recevait en échange la Dobroutcha. Un nouvel Etat chrétien était créé : la Bulgarie ; elle formerait une principauté autonome, tributaire du sultan et comprendrait la Bulgarie propre, la Roumélie Orientale, une grande partie de la Macédoine^ soit 16000 kilomètres carrés avec 4 millions d'habitants. Le nouvel Etat s'étendait ainsi de la mer de l'Archipel à la mer Noire, coupant en deux tronçons les parties de l'empire qui demeuraient directement soumises au sultan, soit moins de la moitié de la Turquie d'Europe avant 1876. Encoro dans tous les pays où les chrétiens dominaient, une série de réformes devraient-elles être appliquées, qui limiteraient Tautorité ottomane. La Bosnie et l'Herzégovine auraient un gouvernement autonome. Le règlement organique de 1868 serait scrupuleusement appliqué en Crète et son application serait

étendue à TEpire et à la Thessalie. Des réformes seraient également opérées en Arménie. L'indemnité de guerre était fixée i 640 millions. En payement de 440 millions le tsar acceptait les lies du Delta du Danube, plus, en Asie, Ardahan, Kars, Batoum, Bayasid, soit 35650 hilomëtres carrés de territoire arménien.

Attitude des puissances. — Le traité de San Stéfano devait réunir contre lui : FAngleterre, qui ne voulait pas du démembrement de la Turquie; rAutriche, qui voulait sa part des dépouilles ; ces deux puissances parce qu'elles ne voulaient pas d'une Grande Bulgarie, qu'elles imaginaient devoir être une cliente fidèle, presque une vassale de la Russie. Elles se rapprochèrent donc dès qu'elles connurent par la Turquie le texte des préliminaires, et elles essayèrent d'intimider la Russie. L'Auiriche mobilisa en Dalmatie et le long de la Save et du Danube: Andrassy, par une circulaire, annonça que son gouvernement « réservait sa part d'influence sur le règlement définitif des conditions de paix future ». Il demanda la réunion d'une conférence européenne à Vienne. L'Angleterre avait osé davantage : le 14 février^ sa flotte avait mouillé aux îles des Princes, en vue de Gonstantinople. Mais en apprenant que le tsar ripostait P&r Tordre d'occuper la ville, le gouvernement anglais, qui ne voulait pas aller jusqu'au conflit, rappela l'escadre. Il n'en était Ftô moins certain que la Russie allait se trouver en face d'une coalition austro-anglaise et que les puissances avaient toutes accueilli favorablement l'idée d'une conférence où seraient exa- Diinées et tranchées celles des questions qui étaient d'un intérêt général et ne concernaient pas directement les belligérants. La Russie aurait peut-être eu des velléités de résister à ces prétentions, cependant légitimes, si elle avait pensé pouvoir compter sur le concours de l'Allemagne. Mais, le 28 février, Bismarck, interpellé au Reichstag, s'était prononcé nettement pour la réuï^ion de la conférence. Toutefois il déclara que le gouvernement n entendait jouer < ni le rôle d'arbitre, ni celui de pédagogue ^^ Europe », qu'il offrirait seulement ses bons services, qu'il ^^^\i V c honnête courtier », l'intermédiaire conciliant entre 1 acheteur et le vendeur, travaillant à faire vivre en bonne

intelligence Vienne et Pétersboui^. Toutefois, dans sa déclaration de neutralité, il semblait montrer encore une bienveillance particulière pour la Russie.

Il n*en parut pas moins nécessaire au tsar de hâter la conclusion du traité, de façon à mettre l'Europe en face du faitaccompli. Pour essayer de détacher TAutriche de TAngleterre, on avait inséré dans le traité qu'elle serait appelée à régler de concert avec la Russie les différends qui pourraient s'élever entre la Porte et le Monténégro, et à étudier les modifications futures i l'organisation de la Bosnie et de THerzégovine. Mais ce n'était pas là de quoi satisfaire les vastes ambitions de François-Joseph, qui, chassé de l'Italie, chassé de l'Allemagne, rôvait d'une Autriche-Hongrie devenant puissance balkanique, tournant son activité vers l'Est, tendant vers Salonique et la Méditerranée. Le 42 mars, les Délégations votaient un crédit de 60 millions de florins pour compléter les armements, et Andrassy parlait de l'occupation nécessaire de la Bosnie et de l'Herzégovine. Le même jour les Anglais déclaraient qu'ils ne participeraient pas au congrès si le traité tout entier n'était soumis à son examen. Le Parlement était convoqué pour le 1*'' avril et le message de la reine faisait prévoir le prochain appel des réserves. La Roumanie, de son côté, protestait désespérément contre la rétrocession de la Bessarabie et préparait ses forces. La Turquie essayait de réorganiser en partie les siennes. On avait l'impression qu'une quadruple alliance se formait contre la Russie et qu'on était à la veille d'une nouvelle et gigantesque guerre. Les Russes massaient des troupes aux frontières de Serbie et de Transylvanie et se préparaient à la guerre de course en achetant aux Etats-Unis de nombreux vaisseaux. Mais la campagne de Bulgarie leur avait déjà coûté plus de 4 milliards et leur crédit était presque épuisé. Aussi le tsar se décida-t-il très sagement à négocier directement avec l'Angleterre, et à la désarmer par des concessions : elles furent enregistrées par le mémorandum signé le 30 mai 1878, à Londres. La Russie sacrifiait la Grande Bulgarie et renonçait à une partie de ses conquêtes asiatiques ; TAngleterre, qui prétendait agir au nom de l'intérêt général et que guidait seulement l'intérêt personnel et le souci de sauvegarder

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la route de Flnde, acceptait le reste du traité. Le 4 juin elle signait secrètement avec la Porte un traité par lequel elle s'engageait à défendre l'Asie turque contre toute attaque de la Russie : en paiement de ses services futurs, elle se faisait donner le droit d'occuper Tîle de Chypre. Ainsi nantie, elle était prête à se rendre au congrès, certaine qu'elle était d'autre part d'y être soutenue par l'Autriche-Hongrie, à qui elle avait promis la Bosnie et rHerzégovine.

Le Congrès de Berlin (juin-Juillet 1878). — Le congrès s'ouvrit à Berlin le 13 juin 1878. Ses séances durèrent exactement un mois : l'acte final fut signé le 13 juillet. La présidence avait été déférée à Bismarck. Les représentants du tsar, Gortchakof et Schouvalof, eurent l'amère surprise de ne plus trouver chez lui les bonnes dispositions qu'ils lui supposaient à regard de la Russie : rien qu'une froide et rigide impartialité, et jamais aucun appui, si ce n'est dans les questions qui intéressaient la Turquie seule, comme la question de l'indemnité de guerre. Les Turcs se déclaraient hors d'état de payer et de prendre aucun engagement financier; l'Angleterre les soutenait. Bismarck coupa court à la discussion : « La Turquie n'a pas d'engagement à prendre, dit-il; l'engagement a été pris à San Stéfano ». Mais il ne soutint pas Gortchakof, même lorsqu'à la fin des séances celui-ci demanda très sagement que le congrès déterminât les mesures à prendre pour assurer le cas échéant l'exécution de ses décisions. La proposition fut repoussée. On devait voir bientôt quelle faute avait été commise lorsqu'il s'agit de régler la question monténégrine et grecque. Tandis que les ministres anglais Disraeli et Salisbury se montraient âpres et agressifs envers la Russie, les plénipotentiaires russes firent presque constamment preuve de modération et d'un esprit conciliant. Sur un seul point on les trouva intransigeants : quand les délégués de la Roumanie, appuyés par les Anglais, vinrent protester contre la rétrocession de la Bessarabie, Gortchakof déclara que c la Russie ne saurait reculer devant cette question ». En revanche, à la surprise générale, il se rallia à la motion des Anglais lorsque ceux-ci proposèrent l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine par l'Autriche-Hongrie.

Stipulations du traité de Berlin. — Les principales dispositions du traité de Berlin furent les suivantes :

La Grande Bulgarie du traité de San Stéfano fut partagée en trois tronçons. La partie macédonienne retomba simplement sous la tyrannie turque. Au sud des Balkans on constitua une Roumélie Orientale, province autonome, relevant du sultan, mais administrée par un gouverneur chrétien nommé par la Porte avec Tassentiment des puissances. Au nord des Balkans, la Bulgarie proprement dite formait une principauté vassale et tributaire du Sultan, dont le prince, élu par les Bulgares, ne pourrait appartenir à aucune des familles régnantes.

La Bosnie et l'Herzégovine demeurent partie intégrante de Tempire turc. Mais elles sont occupées et administrées par r Au triche-Hongrie, qui peut en outre établir des garnisons et créer des routes stratégiques et commerciales dans le sandjak de Novi-Bazar. Cette dernière clause a uniquement pour objet de couper toute communication entre les deux Etats serbes, entre Belgrade et Cettigné. Le Monténégro, la Serbie, la Roumanie étaient reconnues indépendantes, sous la réserve que Tégalité religieuse, civile et politique y serait établie. Le Monténégro recevait An ti varie t son littoral : sa superficie était doublée; mais la police du port et des côtes appartenait à TAutriche, et le Monténégro ne pouvait construire ni route ni chemin de fer à travers son nouveau territoire sans s'être préalablement entendu avec TAutriche.

La Serbie recevait le district de Nisch et Pirot. — La Roumanie rétrocédait à la Russie la Bessarabie et la rive gauche du Delta du Danube. A titre de compensation et d'agrandissement, elle recevait les lies du Delta, antérieurement attribuées à la Russie, et la Dobroutcha.

Quant à la Russie, elle rentrait en possession de la Bessarabie; mais ses acquisitions en Asie se réduisaient à Kars, Ardahan, Batoum, ce dernier port devant être déclaré port franc et uniquement consacré au commerce.

La Grèce, en faveur de laquelle étaient intervenus les plénipotentiaires français, russes et anglais, eut la promesse d*une rectification de frontières en Thessalie et en Épire. Mais on lui

laissait le soin de négocier directement avec la Porte, les puissances se bornant à promettre leur médiation pour faciliter Tentente. En ce qui concernait la Crète et les provinces chrétiennes, le sultan renouvelait les engagements pris à San Stéfano. La liberté religieuse, Tégalité civile et politique étaient de nouveau promises a ses sujets par le sultan. Rien n'était modiGé en ce qui concernait la question des Détroits, dont le passage était toujours interdit aux vaisseaux de guerre. Le Danube était neutralisé, et la Commission européenne était maintenue. EnGn un article réservait expressément les droits acquis à la France et stipulait le maintien du statu quo aux Lieux Sainte.

Telles étaient les dispositions principales du traité de Berlin : il en est peu dans l'histoire d'aussi étranges, d'aussi iniques. Deux puissances qui n'avaient pris aucune part à la guerre, et dont Vuoe, l'Angleterre, l'avait rendue inévitable par ses encouragements aux Turcs, en tiraient le plus clair bénéfice. L'Angleterre occupait Chypre et s'assurait ainsi un nouveau poste dans la Méditerranée; l'Autriche-Hongrie gagnait la Bosnie etTHerzégovine. Parla l'équilibre dans les Balkans s'est trouvé bouleversé. L'Autriche y domine à l'ouest, comme il semblait que la Russie dût dominer à Test avec la Bulgarie. Mais ÎAutriche était désormais plus près de la Méditerranée, même de Constantinople, que la Russie. Le peuple serbe, qui avait espéré se reconstituer en un seul corps de nation, se trouvait, contre son vœu légitime et sa volonté nettement exprimée en juillet 1876, divisé en trois groupes, entre lesquels l'Autriche se chai^eait d'empêcher les communications. On était allé de Qiême contre la volonté d'un peuple en partageant la Bulgarie en trois tronçons. En replaçant la Macédoine sous la dominabon du sultan, l'Europe, poussée par l'Angleterre et l'Autriche, a commis un crime de lèse-humanité. A San Stéfano la Russie s'était préoccupée d'assurer l'émancipation de tous les chrétiens ; à Berlin, on n'a pris souci ni de la justice, ni de la volonté des peuples, ni même du bon sens et de l'intérêt général. L'Acte final est un monument d'égoïsme, une œuvre de jalousies, de rancunes personnelles, immorale et misérable, parce que, loin

d'assurer la paix, il a préparé de nombreux sujets de conflit et de guerres pour Tavenir. Question bulgare, question de Macédoine, question de Bosnie et d'Herzégovine, Alsace-Lorraine balkanique, voilà le bilan de la diplomatie européenne au congrès de Berlin.

Le traité de Berlin a eu son contre-coup dans la politique générale. La Russie, dupe de TAllemagne, a songé dès lors à trouver ailleurs un appui : les déceptions de 1878 ont préparé le rapprochement franco-russe. Par contre, rAutriche, grassement payée, encouragée dans sa c marche vers TEst », devait se lier plus étroitement à l'Allemagne, et de la guerre d*Orient devait sortir Talliance des deux empires.

BIBLIOGRAPHIE

Pour la guerre d'Orientf voir Catalogue de la Bibliothèque du Dépôt de la Guerre. Les ouvrages principaux sont : Rustow, Der Krieg in der Turket, 1877. — Lecomte, La guerre d'Orient en 4876-4871, 2 voL, 1877-1878. — Amédée Le Faure, Histoire de la guerre d'Orient, 2 vol., 1878. — Maurice WeiU, La guerre d'Orient, 1878. — État-major de rarmée serbe, Gueire de la Serbie contre la Turquie, traduction fr., Paris, 1879. — Anonyme, La guerre d'Orient, par un tacticien, Paris, 4 vol., 1879-1885. — Au point de vue pittoresque : Ck)lonel Wonlarlaraky, Souvenirs (Tun officier d'ordonnance, traduction fr., Paris, 1899. — Pour le Congrès de Berlin, Boa d'Avril, Négociations relatives au traité de Berlin,

On ne trouve que de rares renseignements dans Beust, Mémoires, trad. Kohn-Abresty 2 vol., 1888, et Bismarck, Pensées et Souvenirs.

Pour la Bosnie et Herzégovine, consulter particulièrement Ch. Triarte, Bosnie et Herzégovine, Paris, 1876. — Spalaikovitoh, La Bosnie et rHerzégovine, Paris, 1899.

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