CHAPITRE XXI
De 1870 à nos jours.
/. — Le Brésil.
La suppression de Tesclavage (1871-1888). — L'histoire du Brésil pendant les trente dernières années du siècle ont été marquées par trois grands événements principaux : Tabolition de Tesclavage, les progrès de Timmigration européenne, enfin rétablissement du régime républicain, dont nous avons pu déjà constater les premières vicissitudes.
L'empereur Don Pedro II, dont Tesprit était libéral et dont Tàme était bonne, ne supportait pas sans malaise la honte de voir ses Etats soumis encore à l'esclavagisme. Il était donc acquis à Tidée de l'abolition, mais n'osait par des mesures radicales ameuter contre son gouvernement les propriétaires d'esclaves : son esprit pouvait redouter des commotions politiques qui eussent ébranlé le régime.
De 1852 à 1858 son gouvernement décréta la suppression de la traite des nègres et sut rompre le lien commercial honteux qui unissait les colonies portugaises d'Afrique et le Brésil. Encouragé par la propagande du parti abolitionniste, il prit un certain nombre de mesures favorables aux nègres, et la guerre de Para-
guay fut le seul obstacle que rencontra, en avril 1866, un projet d^émancipationgraduelle. En juillet 1866» Don Pedro répondait à la Société française pour Tabolition de Tesclavage qu'il accomplirait en temps opportun une réforme < que l'esprit du christianisme réclame ».
Les circonstances favorables qu'invoquait Don Pedro se firent longtemps attendre, mais il ne perdait point de vue le but final et s'en approchait à petits pas. La première étape est marquée par la loi Rio Branco ou loi du « ventre libre » (21 septembre 1871). Désormais l'esclavage était aboli en principe et les rentrées de certains impôts étaient affectées à l'émancipation des noirs. Les enfants des négresses désormais naîtraient libres; on accordait cependant par compensation aux maîtres des mères que ces enfants resteraient à leur service jusqu'à l'âge de vingt et un ans. L'heure approchait où le Brésil n'aurait plus d'esclaves puisque la côte d'Afrique n'envoyait plus ses cargaisons de bois d'ébène à la côte brésilienne, puisque par la naissance l'esclavage ne se recrutait plus. Les abolilionnistes l'emportaient donc ; on ne pouvait plus invoquer en faveur du maintien dans l'esclavage des nègres, nés esclaves, que les convenances personnelles des maîtres et des perturbations économiques dans la production en l'absence du travail servile, si le travail libre n'y suppléait. Mais l'exemple de la libération fut donné par quelques maîtres, par deux provinces et, en mai 1888, les Chambres votèrent l'émancipation.
C'est en l'absence de Don Pedro, au cours de l'un de ses voyages en Europe, que sa fîUe, la princesse régente, avait déclaré : « A l'honneur du Brésil, sous l'influence du sentiment national et des libéralités particulières, l'extinction de l'esclavage a fait de tels progrès que c'est aujourd'hui une aspiration acclamée par toutes les classes, avec d'admirables exemples d'abnégation de la part des propriétaires ». On lui offrit une plume d'or pour signer l'acte d'émancipation.
L'immigration étrangère. — Il était à craindre que l'extinction de l'esclavage n'entraînât une crise économique et, pour parer à une éventualité depuis longtemps prévue, le gouvernement brésilien avait de tout temps favorisé l'immigration; aussi
exisle-t-il aujourd'hui de puissantes colonies allemandes et italiennes au Brésil. L'événement qui favorisa le plus Tarrivée des Allemands fut assurément la reconnaissance d*un état civil aux habitants nés en dehors du catholicisme (1861).
De 1820 à 1830 il n*y avait eu que 7000 arrivants. Les chiffres s'accrurent considérablement dans la suite : en 1862 il y avait 45 000 individus originaires d'Allemagne au Brésil; en 1892 il y en avait 240 000 appartenant aussi bien au culte catholique que protestant. Ces colons ont une tendance à se grouper dans les mêmes pays : ils forment des îlots germaniques dans le Rio Grande do Sul et en Santa-Galarina, tandis que les Italiens arrivés au nombre de 31445 en 1887, 97 730 en 1888, 65000 en 1889, sont éparpillés sauf dansle SanPaulo, où ils sont 150 000 (d'autre part on en trouve 30000 à Rio*).
Chute de Don Pedro ; la République proclamée ( 1 889) . — En 1889 TEurope apprit brusquement Tabolition du régime impérial au Brésil. L^événement semblait imprévu : nulle question grave dans Tordre économique et politique ne semblait favoriser une révolution; le Brésil passait pour l'Etat le mieux administré de TAmérique du Sud; les budgets se soldaient en excédent; les charges militaires étaient très supportables; le gouvernement parlementaire fonctionnant sans encombres venait d'amener les libéraux au pouvoir; l'Empereur était populaire.
En réalité peu de gens menèrent l'affaire, mais ils le firent activement. C'étaient des partisans convaincus de la forme républicaine et des mécontents du gouvernement de Don Pedro, dont la cécité et la vieillesse favorisaient la politique du comte d'Eu, mari de Théritière de la couronne, impopulaire et redouté. Il y avait à craindre que rinfluence d'un prince jeune laissât moins de liberté au jeu des institutions parlementaires. Depuis longtemps l'apostolat positiviste de M. Benjamin Constant, professeur de mathématiques à l'Ecole militaire, avait conquis une petite partie de la nation à l'idée républicaine : les instituts mili-
i. Cel afflux puissant (rélrangers peut avoir un jour de graves conséquences dans la vie intime du pays brésilien; il importe donc de suivre attentivement ie mouvement dUmmigration dans les Monatshefte zur Slathtik des deutschen Reichs et dans le Bulletin de l'Institut international de statistique de Rome. Cf. aussi Meuriot, Revue de géographie, janvier 1892.
taires lui avaient fait accueil; il y avait deux journaux républicains, rédigés par MM. Quintino Bocayuva et Ruy Barbosa. Faut-il croire, avec quelques-uns, que la chute du régime impérial était souhaitée par des grands propriétaires qui ne lui pardonnaient pas la suppression de Tesclavage, par des provinciaux qui redoutaient la centralisation sous le futur gouvernement de réponse du comte d*Eu? Peut-être, mais les plus déterminés étaient, avec les journalistes républicains, les officiers mécontents d*ètre exilés en garnison dans le Matto Grosso et dans les postes lointains de TAmazonie. Quand le maréchal Da Fonseca et Tamiral Van den Kolk furent désignés pour de semblables disgrâces, le maréchal et Benjamin Constant agirent. Don Pedro signa son abdication sans résistance et partit avec sa famille pour TEurope.
Dix ans de République (1889-1899). — L'état-major de celte révolution forma un gouvernement provisoire et proclama la République sous la forme fédérative, pour rallier les sympathies des provinciaux. Le maréchal da Fonseca devenait président et les ministères étaient partagés entre Barbosa aux Finances, Bocayuva aux Affaires étrangères. Van den Kolk à la Marine, Benjamin Constant à la Guerre. Malgré la présence de ministres civils, c'était un gouvernement militaire, après un coup d'Etat militaire; les provinces reçurent pour la moitié des gouverneurs pris dans l'armée; d'ailleurs le gouvernement provisoire se déclara nettement constitué par Tarmée et par la marine au nom de la nation.
Le nouveau gouvernement, en attendant de promulguer une constitution élaborée, prit un certain nombre de mesures radicales : séparation de l'Eglise et de l'Etat; établissement du mariage civil; institution d'une fête nationale le 14 juillet; la devise Ordre et Progrès inscrite sur les drapeaux. L'influence des idées françaises se trahissait dans quelques détails caractéristiques, comme les correspondances officielles parachevées par le fameux Salut et fraternité!
L'élaboration d'une constitution fut simplifiée par le désir de façonner la forme politique des Etats-Unis du Brésil sur la forme de la grande République nord-américaine.
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A la base de la constitution sont le suffrage universel ' et le fédéralisme. Chacun des vingt et un Etats a son autonomie; le gouvernement fédéral est constitué par V exécutif dévolu à un président élu pour cinq ans au suffrage a deux degrés, et le législatify qui réside en deux Chambres, dont Tune représente les Etats (trois représentants par Etat), c'est la Chambre haute, et la Chambre des députés qui représente la population (un député pour 70 000 électeurs).
En réalité, si le Brésil venait d'être doté d'une constitution admirablement faite pour Texercice de la liberté politique, et heureusement éprouvée ailleurs, il connut dans les premières années du régime républicain les vicissitudes ordinaires des pays récemment appelés à la vie politique.
Ce ne furent d'abord que conflits entre Texéculif et le législatif, le président et les Chambres, entre le pouvoir fédéral et les provinces, entre les deux corps rivaux d'officiers de l'armée de terre et de l'armée de mer. L'ère des coups d'Etat et des guerres civiles commençait.
La présidence Da Fonseca a duré deux ans; le maréchal crut d'abord pouvoir vaincre ses adversaires par des mesures brutales : dissolution du congrès (4 novembre), proclamation de l'état de siège; mais il fallut céder à la force : le Rio Grande do Sul menaçait le président d'une sécession. Da Fonseca dut donner sa démission (1891).
Le président du Sénat, qui avait joué un rôle important dans la campagne menée contre Da Fonseca, lui succéda conformément à la constitution : c'était le général Peixoto. Le régime de dictature continua; c'était l'armée qui gouvernait. En 1893 la flotte se révolta sous le commandement de l'amiral Custodio de Mello, puis sous celui de l'amiral Saldanha de Gama; Rio fut bloqué, mais l'armée l'emporta sur la marine en 1894, et le Rio Grande do Sul, toujours prêt à la résistance contre le président, resta encore révolté jusqu'en 1895.
Enfin, en 1894, Peixoto se retira après avoir fait sanctionner sa conduite paf le congrès ; le successeur du maréchal Da Fonseca
1. Pour écarter les nàgres on a déclare que les électeurs devraient savoir lire et écrire.
et du général Peixolo était le docteur G. Prudente de Moraës Barros. C'est sous cette présidence (15 novembre 1894-1" mars 1898) que fut réglée par un arbitrage du président des États- Unis de TAmérique du Nord, Gleveland, la question du territoire des Missions; que T Angleterre a reconnu les droits du Brésil sur la Trinité, et que la France a accepté un arbitrage pour le règlement du contesté guyanais (1897).
Le 1" mars 1898, M. Campos Salles a été élu président; il prit le pouvoir le 15 novembre; le président du Sénat et le viceprésident des États-Unis du Brésil était M. Rosa Silva.
//. — États de la Plata.
République Argentine. Grise financière. — A Sariniento, président de 1 873 à 1 874, succéda le docteur Nicolas Avellaneda, qui Tavait emporté sur Mitre ; Mitre s'insurgea, mais il fut vaincu; Avellaneda gouvernait légalement depuis le 12 octobre 1874. Le gouvernement se retira à Belgrano. L'antagonisme entre la capitale et la province renaît alors. Il marque la période de la présidence du général J.-A. Roca (1880-1886), remplacé le i% octobre 1886 par le docteur Juarez Gelman.
Ces conflits se compliquèrent d*une crise économique occasionnée par les sacrifices faits pour favoriser l'immigration européenne et surtout par une scandaleuse administration. La crise devint aiguô sous la présidence de Arce; la spéculation ruinait le crédit public, les financiers européens finirent par considérer les afTaires argentines comme des affaires véreuses; le président Celman, violemment pris à parti, dut se retirer et laisser la place au vice-président Pellegrini, qui resta au pouvoir jusqu'en 1892.
En Europe la crise argentine eut un terrible contre-coup; la grande maison de banque anglaise de Baring dut déposer son bilan. Il fallait à tout prix mettre fin à la crise financière et un syndicat de financiers européens s'en chargea; il mit la main sur le pays.
Ces événements n*entralnaient cependant pas la pacification des partis et, de 1893 à 1895, toutes les provinces se trouvaient sous les armes; elles reconnaissaient pour chef le général Roca contre les Buenos-Ay riens commandés par Mitre; c'est à peine si, en 1890, les troubles s'apaisèrent.
Le trait caractéristique de cette époque c'est la jalousie qui sépare la capitale des provinces.
///. — Colombie et Véné:^uela,
Colombie ; triomphe des libéraux. Rafaël Nunez. —
Les pouvoirs du général Salgar avaient pris fin le 1" avril 1872; il eut pour successeur le docteur Murillo Toro (1872-1874), remplacé lui-même par le docteur Santiago Pero (1874-1876).
Malheureusement les guerres civiles n'étaient pas finies à jamais; le pays s'agita; cléricaux et libéraux se heurtèrent une fois encore au sujet de renseignement. Les évoques ne pouvaient pas admettre que les libéraux supprimassent l'instruction religieuse à l'école. Le pays se coupa en deux; les provinces de Condinamarca, de Santander et de Cauca se déclarèrent principalement en faveur des libéraux, qui battirent leurs adversaires.
Ces événements se passaient sous la présidence de Parra (1876-1878), qui transmit le pouvoir au général Trujillo, vainqueur dans la répression des menées cléricales. Trujillo (1878- 1880) fut à son tour remplacé par le docteur Rafaël Nunez de 1880 à 1882 et de 1884 à 1886.
Au cours de sa deuxième présidence celui-ci eut une insurrection à réprimer (janvier 1885) et, persuadé que la République était menacée de dissolution par le relâchement du lien fédéral, il fit établir une constitution unitaire (août 1886). Il fut chargé de la présidence pour six ans. Réélu pour la quatrième fois en 1894, il mourut la même année et fut remplacé par le viceprésident, M. A. Garo.
Venezuela; rôle capital de Guzman Blanoo. — Les années 1868 et 1869 s'étaient passées au Venezuela au milieu
LES RÉPUBLIQUES ANDINES 693
d'une agitation suscitée par les unitaires; en avril 1870, Guzman Blanco se déclara dans Caracas < général en chef de l'armée de la Confédération ». Il devint provisoirement président de la République au milieu de troubles civils apaisés seulement en juin 1872. En 1873 eut lieu l'élection définitive de Blanco; c'est sous cette présidence (1873-1877) que les couvents furent supprimés, et qu'une Eglise nationale fut constituée. Après quelques mois passés à Paris, Blanco fut rappelé au pouvoir (1879-1882). En 1886, on le fit venir une fois encore d'Europe où il représentait diplomatiquement son pays; cependant, à partir de 1887, il céda ses pouvoirs au général Lopez et revint vivre dans l'ancien continent.
Les Vénézuéliens considèrent Guzman Blanco comme un de leurs bienfaiteurs.