CHAPITRE IX
De 1848 à 1870.
/. — U Espagne.
Caractère général du règne d'Isabelle II. — Pendant les vingt dernières années du règne d'Isabelle II, Thistoire d'Espagne ne présente au premier abord que désordre et confusion. Théoriquement TEspagne est une monarchie constitutionnelle, mais le ressort indispensable à un pareil gouvernement, Topinion publique, est si capricieux et si mobile que la machine électorale sert de jouet à tous les partis. Les Corlès ne représentent jamais que la faction qui les a fait élire. La masse reste ignorante et inféodée au clergé; de temps à autre un grand courant de passion la traverse, une convulsion la secoue, puis elle retombe dans son inertie. La minorité éclairée qui a lutté pour rétablissement du nouveau régime ne sait pas garder les positions conquises.
Renforcés par les anciens Carlistes, les modérés se pénètrent de plus en plus de Tesprit absolutiste, et, sous le nom de « néo-catholiques », reviennent à la traditionnelle royauté de droit divin. Les progressistes n'osent pas divorcer avec l'Eglise, ils se vantent d'être aussi catholiques que leurs adversaires ; leurs vœux ne vont pas au delà d'un concordat. Pendant long-
temps ils n osent divorcer avec la royauté, ils se vantent d*êlre les plus loyaux des sujets, ce n'est que bien tard que se constitue au milieu d'eux un parti républicain.
Chez les progressistes comme chez les modérés régnent la violence, l'intransigeance, le mépris de la loi. Dans l'un et dans l'autre de ces partis les hommes sont tout et les principes presque rien.
Au milieu de l'anarchie morale trois pouvoirs sont restés debout : l'Eglise, la cour et l'armée.
L'Eglise a gardé le gouvernement des âmes. Jusqu'en 1869 tout autre culte que le culte catholique est interdit en Espagne, toute tentative de propagande hétérodoxe est sévèrement réprimée. Le clergé a perdu une partie de ses biens, mais il n'a rien perdu de son ascendant, et comme il lui est permis d'acquérir, il travaille avec ardeur à réparer ses pertes. Son influence se fait sentir dans les conseils, aux Gortës, dans les municipalités, dans l'enseignement , dans la littérature. Les ministres les plus puissants comptent avec lui. L'épiscopat garde vis-à-vis du pouvoir civil une attitude hautaine et défiante, et se montre souvent franchement hostile.
La cour s'est faite l'esclave de l'Eglise qui prêche l'obéissance aux peuples. Mal mariée, la reine ne larde pas à perdre l'estime de ses sujets et finit par s'attirer leurs mépris. Elle s'entoure de prêtres et de nonnes. Elle a pour confidents le P. Giriio de la Alameda, auteur d'un traité de dévotion intitulé La clef d'or; elle le fait archevêque de Tolède. Son confesseur, le P. Claret, n'est ni moins fanatique ni plus raisonnable. La sœur Patrocinio, l'amie inséparable de la reine, a été convaincue d'escroquerie par la justice et n'en jouit pas moins à la cour d'un immense crédit. Dans un coin du palais, végète et intrigue le roi D. Francisco, àme de tous les complots cléricaux; son frère D. Enrique, duc de Séville, plus viril et plus intelligent, aspire à jouer un rôle politique et n'y réussit jamais, faute de mesure et d'esprit de suite. Le duc et la duchesse de Hontpensier vivent à l'écart au palais de San Telmo à Séville, mais l'origine française du duc et ses habitudes d'économie l'empêchent de devenir populaire. Les Sévillans l'appellent
le naranjero, parce qu'il vend les oranges de ses jardins. L'ex-régente Christine cherche à mettre la paix dans le ménage de la reine; le duc de Rianzarës, son mari, spécule sur les chemins de fer et devient Thomme le plus détesté de Madrid.
Cependant la cour présente un aspect galant et magnifique; la vieille étiquette se relâche; il y a au palais et dans les résidences d'été des bals et des concerts, la reine va au Principe^ à rOpéra, aux Toros; elle aime à se dire « Espagnole, très Espagnole, de celles du quartier de la Paloma qui portent un poignard à la jarretière ». Elle est d'une prodigalité inouïe, Narvaez reçoit d'elle un cadeau de 8 millions de réaux, elle donne à tout venant, aussi est-elle très aimée des courtisans, que le peuple appelle les Polacos et qui poussent la reine dans la voie de l'absolutisme.
L'armée s'est formée pendant la guerre de l'indépendance et a conquis le pouvoir en triomphant des Carlistes. Comme il arrive souvent dans les guerres civiles, chaque général se double d'un négociateur et se croit homme d'Etat. Espartero, comte de Luchana et duc delà Victoire, a été régent d'Espagne et est resté l'idole des progressistes. Narvaez est comme lui un héros de la guerre de Sept Ans, mais la jalousie du duc de la Victoire l'a rejeté dans le parti modéré; il passe pour le général le plus actif et le plus énergique de l'armée. O'Donnell, Prim, Serrano l'ont aidé à renverser Espartero, mais O'Donnell garde toujours un caractère plus libéral que Narvaez; Prim et Serrano finissent par accepter la démocratie, sans jamais devenir républicains. Derrière ces chefs incontestés, toute une pléiade de généraux illustres : Pavia, les frères Concha, Dulce, San Miguel, Echague, Zabala, Ros de Olano, Alcalà Galiano, cent autres qui incarnent aux yeux du peuple la gloire chevaleresque de l'Espagne. Dans un pays où les politiciens seuls se dérangent pour voler, et où la dynastie est sans preslige, l'armée est maîtresse du gouvernement dès qu'elle le veut. Le régime prétorien auquel l'Espagne a été si longtemps soumise s'explique ainsi par des causes profondes, et ne lui a pas été aussi funeste qu^il l'eût été à d'autres nations. L'armée était exclusivement nationale; elle pouvait se vanter de représenter
Télite de la nation, ce qu'il y avait dans la nation de plus actif, de plus résolu, de plus brave. Il est à regretter seulement pour le bonheur de l'Espagne que l'armée ait trop souvent pactisé avec la réaction et ait marqué un injuste dédain pour l'élément civil. Une alliance loyale entre les chefs militaires et les hommes les plus intelligents du parti libéral eût ôté à la dictature militaire quelque chose de sa rudesse et eût donné plus de solidité aux institutions.
Malgré les incessants changements de ministères, les caprices de la reine, les émeutes, les coups d'Etat et les révolutions, l'Espagne a accompli de grands progrès de 1847 à 1870, et a commencé à recueillir le bénéfice des douloureux sacrifices qu'elle avait faits pour conquérir sa liberté. Elle a commencé à ressembler à une nation moderne, et si le progrès matériel paraît avoir été accompagné d'un affaiblissement marqué du sens moral, ce fâcheux symptôme n'a pas été particulier à l'Espagne et s'explique mieux chez elle que partout ailleurs par la fréquence des révolutions.
Narvaez. — Du 3 octobre 1847 au 10 janvier 1851, Narvaez présida le conseil des ministres et gouverna l'Espagne sans opposition; il rétablit l'ordre dans le ménage royal, et envoya Pavia pacifier la Catalogne. Après la révolution de février 1848, il eut assez de crédit pour se faire donner pleins pouvoirs par les Cortès et les congédia aussitôt (23 mars). Le parti progressiste essaya de fomenter des émeutes et des pronunciamientos; Narvaez supprima des journaux, exila Olozaga à Cadiz, déporta quelques inculpés aux Philippines, fit fusiller quelques soldais rebelles, et comme l'ambassadeur d'Angleterre semblait encourager les révoltes, Narvaez l'invita à quitter Madrid (17 mai). Cet acte de vigueur le rendit très populaire et lui concilia les sympathies de l'étranger; la Prusse, l'Autriche, le Sainl-Siège reconnurent enfin le gouvernement d'Isabelle.
Les Carlistes cherchèrent à profiler des embarras du gouvernement pour recommencer la guerre civile. Tous les mouvements carlistes échouèrent en Navarre, en Estremadure, en Andalousie, à Santander; mais Cabrera réussit à lever 5 à 6000 hommes en Catalogne et tint la campagne jusqu'en jan-
HUTOIRB OiMÉBALB. XL *3
vier 1849. Blessé dans un combat, il dut se retirer en France (25 arril). Le gouvernement français voyant la victoire des constitutionnels empêcha le comte de Montemolin, fils de D. Carlos, de passer la frontière; le 9 juin, Narvaez terminait brillamment la guerre carlistes en décrétant une amnistie générale.
Pour montrer que le gouvernement constitutionnel restait dévoué au Saint-Siège, Narvaez envoya 9000 soldats espagnols en Italie pour aider les Français a établir le pouvoir temporel du pape. Les Espagnols occupèrent Terracine, puis Vellelri, et surveillèrent les corps garibaldiens pendant le siège de Rome. Après la prise de la ville, ils occupèrent Spolète et Narni.
Narvaez était en pleine sécurité quand un inconcevable caprice de la reine le renversa. Le roi, le P. Fulgencio, son confesseur, et la sœur Patrocinio obtinrent le renvoi du cabinet Narvaez et son remplacement par un ministère absolutiste, sous la présidence du comte de Cléonard. Mais en présence de rémotion générale, la reine eut peur de son œuvre et rappela Narvaez. Le ministère-éclair n'avait vécu que quarante-huit heures. Le P. Fulgencio fut exilé à Archidona , la sœur Patrocinio à Talavera, et le roi perdit Tintendance du patrimoine royal et le gouvernement du palais, mais il devint Tirréconciliable ennemi de Narvaez.
Réinstallé au pouvoir, le maréchal essaya de rétablir Tordre dans les finances, el de lancer TEspagne dans les grandes entreprises industrielles, mais il fallait équilibrer le budget. Gonzalez Bravo proposa de faire des économies sur Tarmée, Narvaez le congédia. Il fallut anticiper 183 millions de réaux sur le budget de 1852, et, pour ne point se déjuger, Narvaez donna sa démission (10 janvier 1851).
La réaction & outrance. — Les trois années qui suivirent la rotrailc de Narvaez furent marquées par de patientes tentatives de reconstruction de Tancien régime. La reine avait Tesprit rempli de préjugés, tenait le libéralisme et le parlementarisme pour des hérésies et eût bien voulu supprimer les Corlès; le clergé la poussait dans cette voie, sûr de triompher si la reine triomphait. Les cabinets Murillo, Roncali, Lersundi,
L'ESPAGNE 35»t
Sartorius ne furent que les instruments de la politique personnelle de la reine.
Bravo Murillo confirma le concordat conclu avec le Saint- Siège : la religion catholique était la seule autorisée en Espagne, les évoques avaient la surveillance des écoles et des livres; les ventes de biens ecclésiastiques étaient légitimées, mais le clergé avait le droit d'acquérir de nouveaux biens. Le nouveau concordat était en somme très avantageux pour TEglise. La naissance de rinfante Isabelle (20 déc. 1851), l'attentat du curé Mérino contre la reine exaltèrent les sentiments loyalistes des Espagnols, et les ministres profilèrent de cette circonstance pour publier dans la Gazette de Madrid d'importants projets de réforme constitutionnelle.
Les protestations de la presse entière firent abandonner l'idée d'un coup d'État ; le cabinet Roncali essaya d'opérer légalement la réforme et échoua devant l'opposition du Sénat. La reine donna la présidence du conseil à Sartorius, l'un des partisans les plus énergiques de la politique absolutiste. Le Sénat répondit a cette mesure de la reine en déclarant qu'aucune concession de chemins de fer n'aurait lieu désormais sans avoir été votée parles Chambres. C'était viser directement le duc de Rianzarès; la reine prorogea immédiatement les Cortès (10 déc. 1853). Pendant sept mois la cour sembla preadre à tâche de défier l'opinion; le budget fut promulgué par décret et le fait fut signalé à la nation par une feuille volante signée des rédacteurs des sept grands journaux de Madrid. Toute démarche en faveur du rappel des Cortès fut punie de la prison ou de l'exil, Madrid fut mis en état de siège. Le 26 avril 1854 parut le premier numéro d'un pamphlet intitulé el Murcielago (la chauve-souris) qui dévoilait le péril politique. Il s'attaqua successivement au banquier Salamanca, au duc de Rianzarès, à la reine Christine, à la reine, au favori du jour, qui fut nommé en toutes lettres. Toute l'Espagne lut ces révélations amères, dues en partie à la plume de D. Antonio Canovas del Castillo, et, le 28 juin, O'Donnell se mit à la tète des régiments de cavalerie en garnison à Madrid pour renverser le gouvernement des Polacos.
Vicalvaro. — Le 30 juin 1854, l'infanterie et l'artillerie de la
garnison de Madrid, commandées par le*général Blaser, livrèrent bataille à la cavalerie d*0'Donnell à Vicalvaro. La bataille fut indécise, Blaser fit même quelques prisonniers, mais il ne put poursuivre O'Donnell qui opéra sa retraite sur Âranjuez. La situation des rebelles n*en était pas moins dangereuse lorsque Canovas del Castillo eut Tidée de rallier les progressistes à la cause d*0*Donnell. Il apporta au général une déclaration politique toute prête, que celui-ci s^empressa de publier et qui est connue sous le nom de c programme de Manzanarës ». La dynastie était maintenue, mais des Cortës constituantes étaient convoquées, la milice était rétablie, on promettait plus de liberté, plus de justice, et la décentralisation municipale. La reine renvoya Sartorius et le remplaça par Cordova. Le 11 juillet, aux toros, les Madrilènes demandèrent Thymne de Riégo, et dès le soir, Témeute s'oi^anisa, aux cris de : c Vive la milice! mort à Christine! mort aux voleurs! » L'hôtel de la reine mère fut pillé. Cordova réussit à balayer les principales rues, mais le nord de la ville se couvrit de barricades. Le 18 au matin, la reine remplaça Cordova par le duc de Rivas, et pro~ mit de convoquer les Cortès. Madrid ne désarma pas. Un moment, Isabelle songea à s'enfuir à Aranjuez; sur les conseils de Tambassadeur de France elle resta. Le colonel Garriga, fait prisonnier à Vicalvaro, et condamné à mort, fut gracié, élevé au grade de général, et supplié d'arrêter le feu. Le 19, il y avait dans Madrid plus de 3000 insurgés en armes. Le banquier Sevillano réunit dans sa maison quelques amis appartenant au parti progressiste; ces hommes mirent à leur tête le général San Miguel et résolurent de se porter comme médiateurs entre le peuple et la cour. La reine nomma San Miguel capitainegénéral de Nouvelle-Caslille et manda à Madrid O'Donnell et Esparlero. Pendant huit jours encore Madrid fut en proie à l'anarchie; enOn, le 28 juillet au matin, Espartero arriva à Madrid, et le soir du même jour O'Donnell l'y rejoignit. Un mois plus tard Christine quittait l'Espagne pour se réfugier en Portugal. Les Cortès constituantes. — Les Cortès comptèrent une majorité de députés libéraux et progressistes qui formèrent Vl^nion libérale^ un certain nombre de progressistes intransi-
géants, vingt-trois démocrates et un absolutiste, D. Candido Nocedal. Espartero fut nommé président et le maintien de la monarchie fut voté à une imposante majorité.
La Constitution de 18S5 marqua un retour à celle de 1837, mais les Cortès se heurtèrent à d'insurmontables difficultés financières. Pour en finir, elles ordonnèrent la vente de tous les biens de mainmorte. La reine ne sanctionna la loi qu'à contre-cœur, et il fallut encore exiler la sœur Patrocinio qui poussait Isabelle à la guerre civile. Deux curés de Madrid répandirent le bruit que le Christ de Téglise Saint-François s'était couvert de sueur; les ministres progressistes les bannirent comme la sœur Patrocinio.
Le 30 mars 1855, la mort de D. Carlos fit passer ses droits à son fils le comte de Montemolin qui prit le nom de Charles VL Quelques mouvements insurrectionnels en Navarre, en Aragon et en Catalogne furent facilement réprimés, et les Cortès se crurent assez fortes pour suspendre leurs séances du 17 juillet au 1*' octobre.
A la reprise de la session, beaucoup de députés, qui avaient visité l'exposition universelle de Paris, revinrent avec des idées plus modérées et plus pratiques; l'esprit public commença à changer, la satire osa s'attaquer au duc de la Victoire et 0*DonnelI, qui avait toujours penché vers le parti modéré, entrevit la possibilité de supplanter Espartero. Quelques troubles ayant eu lieu en Vieille-Castille, O'Donnell refusa d'en poursuivre les auteurs qui appartenaient au parti modéré ; les ministres progressistes portèrent leur démission à la reine, qui l'accepta. Espartero comprit qu'il était joué, renonça à la présidence des Cortès, et O'Donnell resta seul maître de la place. Bientôt on put s'apercevoir que l'ambitieux général tenait plus au pouvoir qu'aux principes; après avoii: triomphé de quelques émeutes progressistes, il en revint purement et simplement à la consti.tution de 1845, se bornant à promettre par un acte additionnel une session des Cortès de quatre mois par an, et quelques garanties pour la liberté de la presse et la liberté individuelle. O'Donnell se croyait victorieux; la reine fut encore plus habile que lui. Elle exigea la suspension de la vente des biens ecclé-
â58 L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL
siastiques, 0*Donnell lui fit cette concession et fut dès lors perdu aux yeux de son parti. Sitôt qu'il eut cessé d'être redoutable, la reine le congédia. Le 12 octobre 1856, Narvaez rentrait au pouvoir et remettait toutes choses sur le même pied qu'avant Vicalvaro.
Progrès économiques de TEspagne. — Narvaez essaya de consoler l'Espagne de la liberté perdue en lui donnant la prospérité intérieure. Un emprunt de 300 millions de réaux rendit un peu d'élasticité aux finances. L'adduction à Madrid des eaux du Lozoya, la transformation de la Puerla del Sol, la création d'une Académie des sciences morales et politiques et d'une Commission de statistique, l'ouverture d'une exposition agricole à Madrid, prouvèrent l'intelligence et l'activité de Narvaez. Mais ses sévérités le rendirent tellement impopulaire qne la reine le congédia le 25 octobre 1857.
Après la naissance du prince des Asluries, D. Alfonso (28 nov.), la reine fit un voyage à Valence et Alicanle; elle revint inaugurer à Madrid l'aqueduc du Lozoya, et à cette heure, la plus brillante de- son règne, elle sut comprendre qu'elle ne devait point s'engager trop avant dans la réaction. Elle rappela O'Donnell qui arriva au pouvoir avec un ministère homogène et un programme bien déterminé. Les électeurs lui donnèrent des Cortès, des députations provinciales et des municipalités dociles, et il commença sous les meilleurs auspices le long ministère qui fut le plus fécond du règne entier.
O'Donnell et FUnion libérale. — O'Donnell comprit que la faveur de la reine lui était indispensable; il ne parla plus de vendre les biens du clergé, les jésuites furent installés dans le splendide monastère de San Marcos de Léon, la soeur Pati*ocinio reparut à la cour et fonda des couvents dans toutes les résidences royales; O'Donnell suivit les processions un cierge à la main et, en 1861, refusa de reconnaître Victor-Emmanuel comme roi d'Italie. Cruel envers les démocrates, condamnant à mort le républicain Sixlo Camara, envoyant aux galères 400 paysans andalous, coupables d'avoir fomenté une insurrection communiste, O'Donnell se montra au contraire plein de condescendance pour le comte de Montemoiin et son frère
L'ESPAGNE 3o9
D. Fernando, qui furent faits prisonniers le 2 avril 1860 par les troupes que le capitaine-général Ortéga avait cherché à soulever en leur faveur. Ortéga fut fusillé, Montemolin et son frère furent invités à signer une renonciation à leurs droits (23 avril), et remis en liberté. Le 15 juin, les deux princes rétractaient leur renonciation. Mais au mois de janvier 1861, ils mouraient tous les deux du typhus à Trieste, et D. Juan de Bourbon, dernier représentant de la branche, se voyait abandonné par les Carlistes qui acclamaient son fils D. Carlos, alors âgé de douze ans. Pour quelques années au moins le carlisme n était plus à craindre.
A rintérieur, O'Donnell suivit une politique de concentration. Soutenu aux Cor tes par une majorité compacte qu'on appelait sa « brigade irlandaise », il distribuait les hautes fonctions à ses parents et à ses créatures, et laissait crier les opposants. Quoique la situation financière fût loin d*êlre brillante et que la dette flottante montât jusqu'à 140 millions, les travaux publics prirent un énorme développement. L'Espagne se couvrit de chemins de fer construits par des ingénieurs français, avec lappui de capitaux français. En 1867, le réseau espagnol comptait 6000 kilomètres de voies ferrées. Des usines à gaz furent installées dans les principales villes. Des sociétés financières se fondèrent à Madrid, a Barcelone, à Valence, l'exploitation des mines fut entreprise d'après des méthodes scientifiques, les ports furent améliorés, le tonnage de la marine marchande remonta à 400 000 tonnes ; le mouvement commercial passa de 250 millions de francs en 1848, à 896 millions en 1864.
Non content de rendre à l'Espagne la prospérité intérieure, O'Donneli voulut encore lui rendre le prestige de la gloire militaire. Il coopéra avec la France à la prise de Saigon et de ïourane; il réincorpora la République de Saint-Domingue à l'Espagne, il profita d'une attaqua des Maures d'Angliera pour déclarer la guerre au Maroc.
Campagne du Maroc. — La guerre du Maroc a été l'œuvre personnelle d'O'Donnell, mais l'Espagne n'y a gagné qu'une gloire stérile, et avant que la campagne commençât, il était
certain qu'elle n'en retirerait aucun profit; inquiet des menaces de l'Angleterre, O'Donnell s'était engagé à ne pas faire de conquêtes. Près de 8000 hommes ont payé de leur vie le don quichottisme du ministre.
La guerre fut déclarée le 12 octobre 1859 et débuta par le blocus de Tanger, de Larache et de Tétuan. Les deux points vulnérables du Maroc sont Tanger et Tétuan, mais la marine espagnole ne pouvait transporter de forces suffisantes, ni sur l'un, ni sur l'autre de ces points. O'Donnell se contenta de réunir 44 000 hommes et 3000 chevaux au camp de San Roque, près de Gibraltar, et de les transporter à Ceuta pour marcher de là sur Tétuan, en suivant la côte. Il prit le commandement en chef; Echague, Zabala, Ros de Olano étaient chefs de corps, Prim commandait la réserve et Alcalà Galiano la cavalerie. La campagne s'ouvrit le 19 novembre par l'occupation d'un ancien palais mauresque appelé £'/*Serra/to. Les Espagnols construisirent en avant deux redoutes : Ysabel II et Principe Alfonso. Après avoir, le 23 et le 24 novembre, repoussé les attaques des Marocains, les Espagnols furent repoussés le 25 sur El Serrallo ; mais, dès le 26, O'Donnell arrivait avec Prim et Zabala, reprenait les redoutes et faisait commencer un troisième blockhaus : Rey Francisco. Le 9 décembre, une attaque générale de Marocains fut repoussée. Le 12, Ros de Olano débarqua avec le 3° corps, et dans les derniers jours de décembre toutes les attaques marocaines vinrent se briser contre les lignes espagnoles. Le 1" janvier 1860, l'armée espagnole prenait l'offensive et s*emparait de la vallée de Castillejos, où Prim, emporté par sa bouillante valeur, fut sauvé par Zabala. Les Marocains se retirèrent sur une montagne escarpée qui domine la mer; les Espagnols tournèrent la position du Monte Negron, mais leur marche fut lente et pénible ; coupés de Ceuta, et ne pouvant être ravitaillés par la flotte, vu l'état de la mer, ils restèrent pendant trois jours sans recevoir de vivres. Après avoir, le 10 et le 12 janvier, repoussé les attaques des Maures, l'armée espagnole doubla enfin le cap Negron (14 janvier) et s'établit en face de Tétuan, sur les bords du Guad-el-Gelu. Le 31 janvier, les Marocains, commandés par un frère de Tempe-
reur, essayèrent vainement de forcer les lignes espagnoles. Le 4 février, les Espagnols attaquèrent à leur tour et entrèrent le lendemain à Téliian où ils trouvèrent 146 pièces de canon. Le n février, Muley-Abbas faisait des propositions de paix. L'Espagne demandait tout le territoire entre Ceuta et Tétuan et 200 millions de réaux. La guerre recommença le 23 février. Le 11 mars, les Arabes tentèrent une attaque infructueuse sur Tétuan et, le 23 mars, ils furent encore battus à la grande bataille de Guad*el-Ras. Mais O'Donnell, effrayé de la résistance qu'il avait rencontrée, signa la paix moyennant une simple indemnité de 100 millions de réaux. L'Espagne recueillit du moins le bénéfice moral de ses efforts. Toute l'Europe admira le courage de ses soldats, et il fut un moment question de l'admettre au rang des grandes puissances. La jalousie de l'Angleterre fît écarter ce projet proposé par la France.
Chute d'O'Donnell. — Napoléon III essaya d'entraîner l'Espagne dans la guerre contre le Mexique, mais Prim signa avec Juarez la convention de La Soledad et laissa le général français Lorencez marcher sur Puebla. Napoléon III se montra vivement irrité de ce qu'il appela une défection. La conduite de Prim fut commentée avec passion en Espagne ; les progressistes virent une bonne occasion d'attaquer le ministère dont la politique devenait de plus en plus réactionnaire. Les modérés, conduits par Gonzalez Bravo, n'avaient pas oublié Vicalvaro et soutinrent mal le ministre. Après plusieurs mois de lutte, O'Donnell se retira (2 mars 1863) et l'Union libérale disparut avec lui : < Elle n'avait, disait Calvo Asensio, ni traditions, ni « principes, ni histoire; elle ne servait qu'à alimenter les espé- < rances des plus candides, à offrir un refuge aux fatigués et « une pâture aux avides. »
Dislocation de l'Union libérale. — Les années qui suivirent la chute d'O'Donnell furent marquées par un retour progressif de la cour vers les idées absolutistes. Cette politique insensée finit par coûter le trône à la reine Isabelle, après cinq ans et demi de luttes intestines et de violences.
Le cabinet MiraQores Goncha essaya encore de gouverner légalement, mais les partis longtemps contenus par O'Donnell
reprirent la lutte avec une nouvelle énergie. Obligé de dissoudre les Gortës, le ministère obtint des électeurs une Chambre ministérielle, mais le parti progressiste s*abstint tout entier et dévoila aux électeurs les vices du système électoral. Dès Touverture de la session (4 nov. i863), les absolutistes commencèrent à combattre le cabinet. La condamnation aux galères de quelques pasteurs de TÉglise réformée d'Andalousie amena des protestations furieuses par toute l'Espagne. Le 17 janvier 1864, le cabinet MiraQores faisait place au ministère Ârazola, bien vu de la reine, appuyé par Primct par les progressistes. Au bout de six semaines, les ministres, ne pouvant obtenir le renvoi des Cortès, donnaient leur démission et Prim se brouillaitdéfinitivementavec la reine. La réaction s'accentua avec le cabinet Mon-Canovas qui revint purement et simplement à la constitution de 1845. Le roi fit un voyage à Paris, lors de l'inauguration de la ligne du Nord; on lui donna quelques conseils de modération, qu'il s'empressa d'oublier, la camarilla redevint toute-puissante, les progressistes furent poursuivis avec un redoublement de rigueur, et, le 3 mai 1864, D. Salustiano de Olozaga déclara que « les < obstacles traditionnels qui s'opposaient à la liberté de TEspagne devaient être brisés j». Des tentatives de pronunciamiento eurent lieu le 6 juin et le 6 août et furent réprimées sévèrement. Prim fut interné à Oviedo, Contreras à La Corogne. Les difficultés croissantes effrayèrent la reine à tel point qu'elle appela Narvaez au pouvoir.
Les dictatures militaires. — Narvaez s'efforça d'abord de gouverner constitutionnellement. Il obtint des élections conservatrices et offrit une amnistie à ses adversaires; mais les progressistes refusèrent de désarmer. Pour remédier aux difficultés financières, on songea à aliéner une partie du domaine de la couronne; le trésor devait encaisser 75 pour 100 du prix de venle, la reine se contentait de 25 pour 100. Castelar, professeur à l'Université de Madrid, éleva la voix au milieu du concert de louanges qui célébrait la générosité delà souveraine. Il montra qu'Isabelle gardait ses palais et ses plus beaux domaines, et versait dans sa*cassette particulière le quart de la valeur de certains biens qui appartenaient à la nation. La cour
exigea la destitution immédiaie de Gaslelar; le recteur Montalvan refusa de la prononcer. La cour révoqua le recteur; les étudiants vinrent donner au recteur révoqué une sérénade enthousiaste (8 avril 186S). La police dispersa les manifestants; le lendemain, Madrid était houleux, la police à cheval chargea la foule; il y eut 9 morts et 100 blessés ; la municipalité prit parti pour la population contre le gouvernement, et, après deux mois de lutte, Narvaez démissionna (21 juin).
0*I>onnell prit sa place et essaya de ramener la reine au libéralisme. Le P. Claret et la sœur Patrocinio quittèrent la cour; la mise en vente des biens ecclésiastiques fut activée; Yictor-Emmanuel fut reconnu. Mais O'Donnell ne put parvenir à gagner les progressistes; Prim laissa entendre qu'ils ne s'arrêteraient devant aucun obstacle. Des émeutes militaires éclatèrent sur plusieurs points de TEspagne; la crise politique s'aggrava d'une crise financière. Le 22 juin 1866, les régiments d^arlillerie de Madrid se soulevèrent, O'Donnell réprima l'insurrection, laissa exécuter 60 inutins condamnés par les conseils de guerre, et la cour le trouva encore trop clément. Le 10 juillet, il cédait la place à Narvaez.
Narvaez voulut terrifier l'opposition. La presse fut bâillonnée, tous les corps réfractaires furent dissous. Les Certes ayant osé protester, le comte de Cheste, capitaine-général de Madrid, fît occuper leur palais. Le président des Certes, RiosRosas, voulut présenter une adresse à la reine, et fut exilé. Le président du Sénat, Serrano, suivit son exemple et fut exilé. Le duc de Séville protesta « contre le régime de terreur qui régnait à Madrid » et fut déclai^é déchu de tous ses droits de prince espagnol. Le duc et la duchesse de Montpensier tentèrent de faire entendre quelques conseils, et furent exilés. Jamais le palais n'avait offert un spectacle plus scandaleux ; la reine osait faire de son favori, D. Carlos Marfori, un ministre des Colonies. Les hommes les plus éclairés se détachaient de la dynastie, et une feuille vengeresse inlilixlée V Éclair {El Relampago) jetait, le 22 juin 1867, le cri de : « A bas les Bourbons! » Le général Dulce, le duc de Montpensier donnèrent leur adhésion au parti révolutionnaire.
364 L'ESPâGNE et LE PORTUGAL
Le 5 novembre 1867, O^Donnell mourut. La reine n'envoya même pas une voiture de la cour à son enterrement. Narvaez s'honora au contraire en prenant la tète du convoi, et en prononçant un discours ému sur la tombe de son rival.
Le 22 février 1868, Pie IX décerna la rose d or à la reine d'Espagne. C'était un mystique témoignage de reconnaissance et d'estime. La cour célébra cet événement par des démonstrations d'allégresse, la nation se montra indifférente ou railleuse. La mort de Narvaez (23 avril 1 868) enleva à Isabelle son dernier appui.
Cependant la reine s'entêtait de plus en plus dans ses idées. Elle maria sa fille atnée Doua Isabelle au comte de Girgenti, frère de l'ex-roi de Naples, et donna pour successeur à Narvaez un partisan de l'absolutisme, Gonzalez Bravo, qui chercha à jouer le rôle de dictateur civil : emprisonnements de généraux, bannissement à Lisbonne du duc et de la duchesse de Montpensier, mesures draconiennes contre la presse, rien ne fut oublié pour donner à la dictature le caractère le plus révoltant.
Mais, tandis que la reine allait prendre les bains de mer à Lequeilio, un complot s'ourdissait, qui devait aboutira la révolution. La reine le devinait et s'en réjouissait! < La petite guerre policière m'ennuie, disait-elle; vienne quelque chose de grave qui me fouette la bile... alors nous tirerons le poignard, nous combattrons face à face, et à mort. »
La Révolution de septembre 1868. — Le 18 septembre 1868, l'escadre à l'ancre en rade de Cadiz, et commandée par l'amiral Topete, se déclara en insurrection aux cris de : € Vive la souveraineté nationale ! » Le lendemain, Topete occupa Cadiz, Serrano marcha sur Se ville, et Prim, avec trois frégates, alla soulever les ports de la Méditerranée.
Un instant la reine eut l'idée de se rendre à Cadiz, mais l'escadrille des Passages alla se joindre aux insurgés. Isabelle accepta la démission de Gonzalez Bravo et donna pleins pouvoirs à D. José Coucha, qui partit pour Madrid et organisa en toute h&te la résistance.
A la fin de septembre, Novaliches franchissait le défilé de Despefia-Perros avec 9000 hommes, 1300 chevaux et 32 canons.
Serraiio rassemblait de son côté 18 bataillons, 24 canons et 800 chevaux. La rencontre eut lieu au pont d'AlcoIéa, à une étape de Cordoue. Novaliches eut le tort de diviser ses forces et de marcher sur Alcoléa par les deux rives du Guadalquivir. Ses colonnes ne purent opérer leur jonction, il fut grièvement blessé, et son lieutenant Paredes se relira sur El Garpio. Le 2 octobre, Paredes capitulait et se ralliait à Serrano avec son armée. Depuis trois jours, Madrid était en pleine insurrection. Une junte révolutionnaire, présidée par D. Pascual Madoz, prenait le gouvernement de la ville; une junte démocratique distribuait au peuple 40000 fusils. Il n'était peut-être pas encore impossible à Isabelle de ramener ses sujets, mais il fallait sacrifier Marfori; elle ne put s'y résoudre et quitta Saint-Sébastien, au milieu d'un silence menaçant, emmenant avec elle le P. Claret et Marfori. A Biarritz, elle eut une entrevue avec Napoléon III, qui mit à sa disposition le ch&teau de Pau où elle s'installa provisoirement, et d'où elle adressa à la nation espagnole un manifeste passionné, qui fut reçu dans la Péninsule avec la plus complète indifférence.
La Constitution de 1869. — La Révolution de septembre fut accueillie par toute l'Espagne avec une joie indicible. Comme en 1854, la liberté compromise parut sauvée. Mais l'éternel malheur de l'Espagne voulait que la révolution ne fût comprise que d'une élite; la masse y demeurait étrangère, ou devait servir d'appoint aux plus hardis et aux plus violents. Les hommes de septembre étaient divisés entre eux; les uns voulaient proclamer la république, les autres voulaient garder la monarchie avec une dynastie nouvelle, et pendant deux mortelles années, l'Espagne s'épuisa à attendre une constitution, puis un roi.
Le 25 octobre 1868, le ministère révolutionnaire décréta l'établissement du suffrage universel ; la liberté des cultes, de l'imprimerie, de l'enseignement; le droit de réunion et d'association. Les Cortès constituantes furent convoquées pour le H février 1869; la période électorale fut marquée par d'assez graves désordres à Tarragone, à Badajoz, à Séville, à Cadiz, à Malaga. Madrid vit un meeting monarchiste sur l'esplanade des
Ecuries royales, et une manifestation républicaine au Gampo de la Lealtad. Les électeurs nommèrent des Cortès en majorité progressistes; il y eut quelques républicains, quelques Carlistes et deux ou trois modérés seulement.
Le H février 1869, Serrano ouvrit solennellement les Cortès constituantes. Elles lui décemèreat le titre de chef du pouvoir exécutif. La commission de constitution commença aussitôt son travail. La grande bataille se livra autour de Tarlicle qui décrétait la liberté religieuse; 9000 pétitions, signées de 3 millions de signatures, demandèrent que le catholicisme fût seul toléré; cependant, malgré cette formidable manifestation, les progressistes inscrivirent le principe de la liberté des cultes dans la constitution. Votée le 1*' juin, elle fut promulguée le 6; les membres de la maison de Bourbon étaient exclus du trône et de tous les emplois publics.
C'était beaucoup d*avoir fait une constitution, mais il fallait la faire accepter par la nation. Elle avait contre elle les anciens modérés, les Carlistes et les républicains. Des troubles éclatèrent à Malaga, à Séville et à Alicante. Le gouvernement appliqua la loi rigoureuse du 17 avril 1821, la minorité républicaine prolesta et commença à s*agiter. Saragosse, Valence et Barcelone s'insurgèrent. Pi y Margall alla jusqu'à dire en pleines Cortès « que les ouvriers de Catalogne et d'Europe préparaient à leur profit une révolution sociale contre les autres classes ». D'un autre côté, le gouvernement s'irrita de voir le clei^é prêcher ouvertement la révolte; il voulut obliger les curés à prêter serment à la constitution; un grand nombre d'ecclésiastiques refusèrent, et dans le nord de l'Espagne se forma un parti important en faveur de D. Carlos, fils de D. Juan de Bourbon.
Les candidats au trône. — Prim voyait dans l'élection d'un roi le remède aux maux du pays. Les prétendants ne manquaient point, mais on ne voulait pas de ceux qui auraient accepté, et ceux que l'on désirait n'acceptaient pas.
Malgré l'abdication de la reine Isabelle à Paris (25 juin 1869), les partisans de son fils D. Âlfonso étaient encore peu nombreux.
Le duc de Montpensier était impopulaire et montra une hâte intempestive. Il eut le malheur de tuer en duel son cousin le duc de Séville; il eut contre lui pendant longtemps le gouvernement français. II fut définitivement écarté.
Ferdinand de Savoie, duc de Gènes, frère de Victor-Emmanuel, refusa toute candidature.
D. Fernando de Saxo, roi douairier de Portugal, était le candidat préféré des partisans de l'union ibérique; Napoléon III vovait sa candidature d'un œil très favorable, mais le roi se déroba d'abord en disant qu'il s'agissait pour lui d'un cas de conscience. Le 5 avril 1869, il refusa par télégramme de recevoir une députation des Cortès. Prim, très mortifié, n'insista plu^" Cependant les scrupules du roi venaient moins de sa conscience que du souci de ses intérêts ; il craignait de perdre, en cas de révolution en Espagne, la liste civile qu'il touchait en Portugal. Puis, il avait épousé une étrangère, M"'' Hensler, que le roi de Prusse avait faite comtesse d'Ëlda, et il craignait qu'on ne fît pas à son épouse un accueil suffisamment royal.
De guerre lasse, Prim proposa la couronne au roi D. Luiz de Portugal, qui répondit « qu'il était né Portugais, et voulait mourir Portugais » (28 septembre 1869).
Au mois de mai 1870 on revint à D. Fernando, qui refusa encore (15 mai). De nouvelles instances furent faites au mois de juillet. Le 15 juillet, l'ambassadeur d'Espagne à Lisbonne télégraphiait à Prim l'acceptation de D. Fernando. Tout semblait réglé, et, le 22 juillet, Prim offrait officiellement la couronne à D. Fernando qui répondit par de nouvelles exigences. On négocia jusqu'au 30 juillet, sans pouvoir s'accorder, les Portugais ne voulant pas entendre parler de l'union de leur pays avec TEspagne.
Au cours même des négociations avec D. Fernando, un banquier de Berlin eut la singulière idée de proposer la candidature d'un prince allemand, Léopold de HohenzoUern-Sigmaringen. Prim envoya à Berlin M. Salazar y Mazarredo pour négocier avec le père du prince Léopold. Le roi de Prusse et Bismarck affectèrent de ne voir en cette négociation qu'une affaire personnelle au prince Léopold : « S'il y a du bruit en
France, écrivait Bismarck, nous demanderons simplement : que nous voulez-vous? Voulez-vous dicter les décisions de la nation espagnole et d'un particulier allemand? » Cette malencontreuse candidature, indiscrètement ébruitée, fut la cause de la guerre franco-allemande. Au mois d'octobre 1870, Prim fit demander à Berlin si le prince Léopold accepterait la couronne dans le cas où les Cortfes le nommeraient roi. Le roi de Prusse répondit qu'il ne pouvait intervenir comme chef de la Confédération, mais qu'on pouvait s'adresser au prince. Bismarck fut plus hardi; le gouvernement italien lui ayant demandé si le prince Léopold n'était plus candidat, il refusa de répondre, et ne permit même pas à l'agent italien de se rendre au quartier général allemand pour voir le prince. Le major von Versen vint môme demander à Prim la coopération de l'Espagne dans la guerre contre la France. Prim refusa noblement. Quelque temps après, M. de Kératry, délégué par le gouvernement de la Défense nationale, essaya à son tour d'entraîner l'Espagne dans la guerre contre l'Allemagne. Les négociations allèrent, paraît-il, assez loin, mais ne purent aboutir; toutefois le candidat allemand fut écarté. On se rabattit alors sur D. Amédéede Savoie, que les grandes puissances acceptaient. Les Corlès l'élurent roi d'Espagne au mois de novembre 1870, par 191 voix sur 311 volants. D. Carlos et Dona Isabelle protestèrent immédiatement, et, le 30 décembre, le jour même où Amédée débarquait à Carthagène, Prim était assassiné à Madrid au sorlir des Corlès. L'Espagne n'en avait pas fini avec la guerre civile.
Les lettres et les sciences en Espagne. — L'enseignement public fut réorganisé en 1845. Les Universités furent ramenées au nombre de dix, installées à Madrid, Barcelone, Séville, Santiago, Valladolid, Valence, Grenade, Saragosse, Salamanque et Oviédo. Elles comptaient en 1860 plus de 9000 élèves. Quelques tentatives fort discrètes furent faites pour émanciper l'enseignement. Un professeur de l'Université de Madrid, D. Julian Sanz del Rio paraphrasa à l'usage de ses compatriotes les œuvres de l'allemand Krause. L'érudition fut cultivée avec succès par Carlos Aribau, Fernandez Guerra, Agustin Duran et Hartzembusch, qui publièrent des éditions
de QuévédOy du Romancero, de Caldei'on, d'Alarcoriy de Tirs^o de Molina et de Lope de Vega. Mais le public savant fut toujours très restreint, et les Revues sérieuses ne parvinrent pas à s'acclimater en Espagne.
Le droit eut un vrai maître en la personne de D. Joaquin Francisco Pacheco, dont les Leçons de droit pénal sont encore classiques dans TAmérique du Sud. Le bel ouvrage de Fermin Caballero, intitulé Fomento de la poblacion rurale est Tun des meilleurs livres d'économie politique qui aient été publiés en Espagne. Le Dictionnaire géographique du catalan D, Pascual Madoz est rempli de renseignements intéressants.
Les sciences marchèrent d'un pas encore plus lent que l'érudition ; cependant les découvertes des savants étrangers pénétrèrent peu à peu en Espagne^ Bamon Pellico publia un bon Manuel de géologie, et Casiano de Prado commença l'étude scientifique détaillée de plusieurs provinces de la péninsule.
L'histoire fit des progrès beaucoup plus sérieux. Les historiens cherchèrent à unir l'exactitude des vieux chroniqueurs nationaux à la méthode des historiens modernes; ils firent aussi de louables efforts pour atteindre à Timpartialité. L'œuvre la plus considérable, sinon la mieux venue, est V Histoire générale d'Espagne de D. Modeslo Lafuente, vaste répertoire où se' trouvent rangés en bon ordre, mais sans vues supérieures et sans pittoresque, les faits importants de l'histoire nationale. Beaucoup plus attachantes sont V Histoire de la civilisation espagnole de D. Eugenio Tapia, la Vie d'Arguelles de D. Evarista San Miguel, et Y Histoire du règne de Charles III de D. Antonio Ferrer del Rio, bien documentée, bien conduite, et racontée d'une façon 1res inléressanle. On n'en peut dire aulant de VHisloire de la guerre civile de D. Antonio Pirala, inextricable fouillis de faits minuscules dont l'auleur n'a su que bien rarement voir l'importance relative.
La littérature d'imagination continua à évoluer sous l'influence du romantisme français, et nous oiTre une multitude de poètes et d'auteurs dramatiques, dont l'ensemble constitue une pléiade d'esprits distingués et charmants, mais chez presque tous on remarque plus d'habileté que d'imagination et une absence
Histoire oïliiéRALE. XI. 24
yiO L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL
presque complète de sincérité dans Tinspiralion. Ils font des tragédies historiques comnic la Rica hemWa (la grande dame) de Tamaya y Baus, le Prince de Viane de Dofia Gertrudis de Avellaneda, le Philippe II de José Maria Diaz et les Deux favoris de Rubi. A peine, de temps à autre, voit-on quelques essais de théâtre moderne et original comme la Croix du mariage àHà^Mllaz, le Toit de verre et le Tant pour cent d*Alejandro Lopez de Ayala. Vers 1850, le goût du public pour Topéra-comique (la Zarzuela) détermina un Catalan nommé Gamprodon à écrire des livrets originaux ou à adapter à la scène espagnole ceux des auteurs étrangers; on applaudit la musique de Barbieri» d*Arieta, de Gaztambide et d'Oudrid, et Topéra-comique fut définitivement acclimaté à Madrid.
Parmi les poètes, D. Ramon.Gampoamor s'est fait avec ses Doloras, ses Poesias et son Brama universal un des noms les plus populaires de TËspstgne. Manuel Palacio rappela parfois Quévédo par la hardiesse de ses satires, Arnao fut le poète de la religion, et Antonio de Trueba dans son Libro de los cantores donna peut-être le modèle de la poésie populaire castillane.
Nombreux furent les romanciers, mais ils cultivèrent presque tous le genre artificiel et un peu démodé du roman historique etdu roman d'aventure. Enrique Ferez Escrich a écrit trcnle volumes. Manuel Fernandez y Gonzalez a poussé ses romans de cape et d'épée à travers tous les siècles de Thisloire d'Espagne. Le roman « à thèse » a été aussi très populaire et a trouvé son principal représentant chez Dofia Gecilia Bohl de Faber, connue dans les lettres sous le pseudonyme de Fcrnan Caballero. Fille d'un négociant de Hambourg établi à Gadiz, elle a été Tamie de la reine Isabelle, et a mis son talent au service des idées absolutistes et réactionnaires de sa royale protectrice. Cette préoccupation politique nuit à la vérité de son œuvre et lui imprime une fatigante monotonie, mais qui voudra bien connaître TEspagne dlsabelle II devra lire Fernan Caballero, et, à côté de vieilles idées fausses, il y trouvera de charmantes descriptions, des accents de passion sincère et surtout beaucoup de sel et de grâce andalouse. En 4869 parut un livre écrit par un auteur de vingt-trois ans, la Fontana de Ch*Oy de Benito Ferez Galdos*
Celait le premier volume d'une série de romans nationaux [Episodios nacionales) où l'auteur se proposait de montrer l'évolution politique et sociale accomplie dans ce siècle par sa patrie. Ferez Galdos s'annonçait comme un progressiste déterminé; au lendemain de la révolution de septembre, son livre fut comme un signal de guerre, comme l'entrée victorieuse du libéralisme dans la littérature.
A côlé des romanciers, une place importante doit être réservée aux polygraphes, tels que Canovas del Castillo, historien et polémiste; Pedro Antonio de Alarcon, journaliste, auteur dramatique et romancier ; Emilio Caslelar, économiste, historien, esthéticien, romancier et conférencier.
La langue espagnole parait faite exprès pour la tribune et la chaire; les salles des Cortès et del'Aleneo de Madrid ont entendu de merveilleux orateurs, comme le conservateur Donoso Cortès, l'absoluliste et sceptique Gonzalez Bravo, le probe et ferme Antonio Ros Rosas, et tous les coryphées du parti progressiste, Olozaga, Maria Rivero, Ruiz Zorrilla, Figueras, Salmeron, Pi y Margall, et Castelar, le prestigieux orateur, l'incarnation même de l'éloquence espagnole.
A tous ces hommes la presse aussi a servi de tribune, et quoique Tinstruction primaire soit encore fort peu avancée en Espagne , Madrid se trouvait posséder en 1867 cent trentequatre journaux, dont dix-sept politiques et trente-deux littéraires. Le Heraldo était l'organe des modérés, la Epoca celui de rUnion libérale, le Clamor publico celui des progressistes. Ce fut dans la Discussion d'abord, puis dans la Democracia qu'Emilio Caslelar publia les premiers manifestes du parti républicain. En province, le Diario de Barcelona et Ylrurac bat de Bilbao restèrent les interprèles écoutés des patriotes basques et catalans.
Toutes ces publications comptaient, il est vrai, plus de rhéteurs que d'hommes vraiment compétents, et quoique réels, les progrès de l'esprit public ont été moins rapides que ne le feraient supposer le grand nombre et le talent de ses éducateurs. Le sérieux, voilà ce qui manqua trop souvent aux brillantes amplifications des littérateurs, des orateurs et des journalistes de celle période. Les progrès de la culture espagnole leur*donne-
ront peu à peu les qualités qui leur manquent encore. Qu*ello garde ses dons merveilleux et qu'elle renonce franchement aux préjugés de son éducation théocratique, TEspagne sera la plus originale et la plu^ vivante des nations latines.
//• — Le Portugal.
Le Portugal de 1847 & 1870. — De 18i7 à 1810 le Portugal n'eut pas une vie politique beaucoup plus régulière que TEspagne. Il eut ses pronunciamientos et ses coups d'Elat, douze présidents du conseil se succédèrent à la tète du cabinet, sans compter d'innombrables changements dans le personnel des ministres. En Portugal comme en Espagne, le régime parlementaire n'élait qu'une importation étrangère, une création artificielle, et il est aisé de comprendre qu'en un pays où il n'y avait pas d'opinion publique, un gouvernement fondé sur l'opinion ait eu quelque peine à s'acclimater. Les idées et les principes n'étaient pour la masse que des formules vides de sens, qui servaient de jouet ou d'arme aux partis; à force de passer de main en main, ils perdaient tout relief et toute signification, personne ne les comprenait plus, et les politiciens s'agitaient devant une nation inattentive et lassée, qui ne cherchait que lo bien-être matériel. Le Portugal était « une vaste Barataria gouvernée par le roi Sancho ». L'indifférence générale eut du moins ce bon résultat qu'elle réduisit les partis politiques à Télal de simples coteries, et enleva ainsi à leurs luttes beaucoup de leur âpreté. Le pays ne fut pas à chaque instant troublé par des secousses révolutionnaires, et, sous le gouvernement paternel de souverains patriotes et intelligents, le Portugal réalisa d'immenses progrès.
Saldanha et Costa Cabrai. — Les années qui suivirent la révolution de 1847 furent remplies par la lutte du maréchal Saldanha et de Costa Cabrai, c Homme sans idées, les partis et les programmes n'étaient pour Saldanha que des occasions, rien de plus, et comme les partis et les programmes naissaient, croissaient et se défaisaient constamment, le maréchal, à lu fin