LA PERSE
A ce moment les sociétés anarchistes formant une espèce de Camorra, sous le nom de LoutiSy terrorisaient Ispahan; c'est précisément à Ispahan qu'il vint demander asile au desservant officiel de la mosquée cathédrale* chez lequel il resta, dans une réclusion volontaire, jusqu'en mai 1847; ce personnage ecclésiastique mourut à cette date, et Bab disparait de nouveau pour reparaître à Tauris en avril 1848. A ce moment, il était déjà sous TinQuence de deux jeunes gens, deux frères, Seïd Hussein et Seïd Hassan, qui ne le quittèrent plus jusqu'à sa mort.
Un autre disciple de Bab, MoUa Yousouf d'Ardebil, prêchait la nouvelle doctrine dans l'Azerbaïdjan, à Kazvin. Une jeune fille du pays se convertit et fut l'apôtre du Babisme; le peuple l'appelait Kourret el-Aïn, « lumière des yeux », Zerrin-Tadj, € couronne d'or »; entre les disciples, son nom a toujours été, il est resté Tahiré^ « la pure, la chaste ». La beauté de Tahiré, son talent très réel (ses vers sont maintenant classiques en Perse), la surprise de sa hardiesse, tournaient la tète aux hésitants. « Elle allait partout sans voile, prêchant l'amour pour Bab et sa doctrine, et oi^anisa en peu de temps une communauté nombreuse. »
A Ispahan, on accusait les Babis de connivence avec les Loutis anarchistes; à Tauris, on les soupçonnait de manœuvres antinationales. Partout on leur attribuait toutes les agitations populaires contre le touîoul (assignation donnée aux fonctionnaires sur les villes, bourgs et villages), contre la vente de la justice, contre les exactions du clergé; il est certain que les Babis rejetaient toute la tradition des docteurs et des pères de l'Islam, considérant le Coran uniquement comme le symbole des vérités futures. Le clergé répandait le bruit que les Babis prêchaient la promiscuité; les Gheikhites, effrayés, se séparaient delà secte qu'ils avaient enfantée. En juin ou juillet 1848, un ecclésiastique de Kazvin anathématisa Tahiré; la même nuit, trois Babis le poignardèrent sous le porche de la mosquée, à l'heure de matines ; la populace se souleva contre les novateurs ; les trois assassins furent arrêtés, jugés sommairement, exécutés, Tahiré partit de Kazvin avec une poignée de partisans. L'un des
5o8 LE MONDE ISLAMIQUE
deux chefs politiques du parti, Hadji Mohammed AH, la rejoignit au bourg de Bedecht, près de Bastam. La révolution babiste commençait (août 1848). En septembre, le Chah de Perse mourait; son successeur, Nasr cd-Din n'avait que seize ans; l'homme d'action babiste, le révolutionnaire Mollah Hussein, jugea que le moment était venu ; il prit la tète du mouvement, écrivit à Hadji Mohammed et à Tahiré de venir le rejoindre à Bar Fourouch en Mazanderan, où il s'installa lui-même hardiment, terrorisant toute la ville avec une poignée de partisans qu'il y avait. Tahiré ne rejoignit pas les compagnons; suivie de quelques fidèles, elle parcourut les campagnes, prêchant de village en village.
Le coup de force de Mollah Hussein et de Hadji Ali et les clameurs des ulémas décidèrent le nouveau gouvernement du jeune roi, dirigé par son vizir, par le clergé, et poussé par les propriétaires du Mazanderan, à sévir.
Bab fut amené de la citadelle de Tchégrik avec ses deux disciples, Seïd Husseîn et Seïd Hassan, en compagnie desquels il y était détenu. « Les deux frères furent amenés avec Bab, et jetés dans un cachot où se trouvaient déjà depuis quelques jours doux de ses partisans. Ils sortirent cinq de ce cachot pour marcher à la mort, et deux seulement furent exécutés, car Seïd Ahmed et les deux frères renièrent leur maître. »
Bab, d'après M. Kazem Beg, s^était contenté de répondre doucement au président du tribunal ecclésiastique : « Ainsi, tu me condamnes à mort? »
En Perse, on fusille par derrière ; Agha Mohammed Ali et Bab demandèrent tous deux à recevoir la mort en face. Par un hasard extraordinaire, les balles ne touchèrent que les cordes qui tenaient Bab attaché; elles se rompirent et il se sentit libre. Bab se précipita, dit-on, vers le peuple en essayant de faire croire à un miracle. Il eût peut-être réussi, si les soldats avaient été des musulmans; mais les sarbazes (soldats) chrétiens accoururent aussitôt en montrant au peuple les cordes que les balles avaient coupées et lièrent Bab une seconde fois. Agha Mohammed Ali fut fusillé lé premier, Bab après lui (19 juillet 1849).