Voir ci-dessus, chapitre vu
Histoire oÉ.NÉnAi.R. I. 45
l^Ipjniir, imposa son autorité aux Slaves voisins. Il fut déposé par Ii»uis le Germanique (846) et remplacé par son neveu Rostislav. Ce dernier ne se montra pas plus docile, et longtemps les attaques des Francs se brisèrent contre son pouvoir. Trahi par son neveu Svatopluk (870), Bostislav fut fait prisonnier; on lui creva les yeux et il fut enfermé dans un monastère. Mais Svatopluk avait hérité de son ambition, et il profita fort habilement des querelles qui affaiblissaient alors rAUemagne. \ Il occupa toute la Pannonie, qu'il reçut en fief de Charles le Gros. C*est le moment de Tapogée de Tempire morave. Les Bohèmes, les Serbes ^e Ta Saate,- les -Silésieii&, les. tribus de la Galicie occidentale reconnaissaient lautorité de Svatopluk; son pouvoir s'étendait sur la plus grande partie de la Hongrie orientale. De Velehrad, sa capitale (auj. Hraditchtié, Ungarisch-Hraditch), il commandait des sources du Dniester au Fichtel-Gebirge, de la Saale à la Theiss et au Danube. De tous les épisodes de leur histoire au moyen âge, aucun n*émeut peut-être autant encore le patriotisme des Slaves que la fondation do ce grand empire de Moravie, et, en effet, aucun n'aurait pu avoir d'aussi grandes destinées. C'est que Rostislav et Svatopluk n'étaient pas simplement des chefs d'aventure : ils voulaient fonder un État, et ils sentirent que, pour assurer l'indépendance des Slaves, il était nécessaire de les convertir au christianisme et de leur donner une église nationale.
Le christianisme : les missionnaires allemands. — L'introduction du christianisme dans le bassin moyen du Daftube remonte aux temps apostoliques. D'après la légende, caint Paul aurait prêché en lUyrie, et son disciple saint Andronic aurait été le premier évèque de Pannonie. Après les invasions^ des Huns et des Avars, il fallui recommencer l'œuvre à peine ébauchée auparavant. Ici, comme partout, les missionnaires suivirent les guerriers francs^ et une buU^ du pape Eugène II (824) félicite les Moraves et leur prince de leur fidélité à la vraie religion. Vers la même époque, le christianisme commençait à pénétrer en Bohême.
La masse du peuple cependant demeurait fidèle aux anciennes croyances. Les prédicateurs ne savaient pas le slave^
et la loi nouvelle n'apparaissait que comme une sorte d'incan^ station magique, sans action sur les âmes. Bieafail jilûuteux- \ qu'il fallait payer fort ^her. Les missionnaires exigeaient les dîmes et les redevances avec une- impitoyable rigueur. Dans les idées des chefs francs, accepter le rit latin, c'était reconnaîtra l'autorité impériale, et dès qu'une tribu se convertissait, ils y envoyaient- des comtes qui rendaient la justice, levaient les impôts, surveillaient et menaçaient les souverains. Les prêtres mettaient la main sur les meilleures terres, appelaient des colons qui refoulaient peu à peupla population indigène. Lesr querelles des évèques, qui se disputaient les territoires nouvellement gagnés à la foi chrétienne, n'étaient pas faites non plus pour attirer beaucoup de prosélytes.
Que faire? S'ils repoussaient le christianisme, les Slaves non seulement se condamnaient à l'isolement et se privaient d'un' admirable élément de civilisation et de progrès, mais ils s'expo* saient à une guerre sans merci : l'Europe n'accorda, pour /^insi dire, droit de cité qu'à ceux qui embrassèrent sa foi. Et t^ependant pouvaient-ils, en ^ceptant la religion des Germains, ^ préparer l'asservissement de leur pays et la ruine de leur race? Les chefs de l'empire niorave s'adressèrent à l'Empire d'Orient, trop éloigné et trop affaibli pour que son intervention fût*" redoutable^ En 862, Rostislav envoya une ambassade •k Michel III : « D.e nombreux prédicateurs chrétiens, dirent ces ambassadeurs à Michel, sont arrivés chez nous d'Italie, d'Allemagne, de Grèce, nous apportant diverses doctrines. Mais nous autres, Slaves, nous sommes un peuple simple et nous n'avons personne pour nous enseigner où est la vérité. Désigne-nous donc, généreux monarque, un homme capable de nous parler suivant la raison, car c'est de vous que part la bonne loi pour se répandre dans le monde entier. » Michel accueillit leur demande : il invita Constantin et Méthode à aller répandre l'Evangile parmi eux^
Les mi^sioimaires venus de Byzance : Cyrille et Méthode. — Les Slaves ont conservé pour la mémoire des Apôtres slaves un culte reconnaissant, et jamais culte ne fut plus mérité : c'est par eux qu'ils ont été introduits dans le cercle
des nations européennes et civilisées, à eux qu'ils doivent leur église, leur alphabet, leur littérature^^.^
Constantin et Méthode étaient né^ à Salonique. Les environs de la ville étaient peuplés de Slaves; à Salonique même, ils étaient fort nombreux, et il est très probable que Constantin et Méthode étaient eux-mêmes d'origine slave. Leur père, Léon, de haute naissance, riche, avait rempli des fonctions importantes. Constantin fut élevé à Constantinople, avec le jeune empereur Michel III, sous la direction de Photius, plus tard patriarche. Il fit de rapides progrès; mais, très modeste, il recherchait la solitude : on l'appelait le philosophe. Il se destinait à l'état ecclésiatique. Très savant, on l'envoya, à vingtquatre ans, exposer et défendre la doctrine chrétienne devant le khalife Omar. Méthode était moins dédaigneux des choses terrestres et il fut gouverneur de la Province slave (probablement la Thessalie). Cependant, quelques années plus tard, il renonça à ses fonctions et se retira dans le couvent du mont Olympe; il y fut rejoint par Constantin, et depuis lors les deux frères ne se quittèrent plus. Ils revenaient d'une mission auprès du khan des Khazars, qu'ils avaient converti (861), quand Michel fit de nouveau appel à leur dévouement pour aller catéchiser les Moraves. Accueillis avec une extrême reconnaissance par Restislav et la population tout entière, leurs succès excitèrent bientôt la jalousie des Allemands et des trilingues : l'inscription qui avait été placée sur la croix du Christ, disaient ceux-ci, était en hébreu, en grec et en latin, et c'est dans ces trois larfgues seulement qu'il est permis de célébrer le service divin. Dénoncés à plusieurs reprises au pape, ils furent plusieurs fois forcés d'aller se justifier à Rome. Dans le premier voyage, Constantin, épuisé par ses travaux mcessants, tomba malade; il entra dans un couvent, prit le nom de Cyrille, sous lequel il a été canonisé, et mourut en 869, à l'âge de quarantedeux *ans. Le pape reconnut les services ^de Méthode en rele- / vaut pour lui le grand évêché de Pannonie et de Sirmie, qui \^ dépendit directement du Saint-Siège. Les dernières années de "Méthode furent cependant attristées par de nouvelles luttes : cité devant un synode allemand porr avoir empiété sur les droits
de Tévèque de Salzbourg, il fui retenu en prison deux ans et demi. Les papes, malgré certaines hésitations, finirent toujours par se prononcer en sa faveur, et il resta jusqu'à sa mort (885) révoque deii Slavus dc~Pannonie.
Après sa mort, Svatopluk, gagné par les Allemands, revint au rit latin, et les disciples de Méthode furent vendus à des Juifs marchands d'esclaves, jetés en prison ou expulsés. La grande église slave de Moravie n'eut ainsi qu'une existence éphéçifière.
L'mfluence de la £rédi^ation de Cyrille e^ de Méthode sur la • destinée des Slaves P**^" ^<^»ta Il^g!Ii£!ÎP^jj/;.V^jy^ < Ils ont eu cette fortune singulière, écrit un historien russe contemporain, qu'après dix siècles écoulés ils n'appartiennent pas encore au» passé; de nos jours encore leur nom est inséparable de toutes les questions qui intéressent et passionnent le monde slave toub entier. A ce point de vue, aucun des autres héros de la rac^ ne saurait leur être comparé, et cela s'explique facilement ♦ leur action a été panslave; on ne peut dire cela que d'eux seul^ et leurs travaux les rattachent à la fois aux Slaves du Sud, de l'Ouest et de l'Est *. » Sans doute, le christianisme avait commencé à pénétrer chez les Slaves avant leur arrivée, mais c'est grâce à eux seulement qu'il rallia les masses populaires et . jeta dans le sol de profondes racines. L'église pannonienne et morave fut réellemont fondée et constituée par eux. En Bohême, le principal chef de la nation, Borivoj, fut baptisé par Méthode. L'action directe de Méthode se fît sentir chez la tribu polonaise des Vislanes, et d'ailleurs la Pologne recul le christianisme de la - Bohême : ce fut la fille du Tchèque Boleslav l", Doubrovka, qui décida le chef des Polonais, Mieczislav, à se convertir (965). On a raconté longtemps que Boris ', le premier roi chrétien des Bulgares, avait reçu le baptême à la suite de l'impression que produisit sur lui un tableau peint par Méthode et représentant — le Jugement dernier; l'histoire a "prouvé depuis que le peintre Méthode n'avait rien de commun avec l'apôtre. Nous savons, d'ailleurs, que la conversion de Boris ne fut pas déterminée par un coup de la grâce, mais fut longuement préparée et eut pour
4. Hilferding, Cyrille et Méthode^ (en russe), Œuvres complètes, I, p. .299. 2. Ou Bogoris.
/ motifs des raisons politiques, comme plus tard celles d*Etienne
^ de Hongrie et de Vladimir de Russie. Mais la religion nouvelle
fit peu de progrès dans le pays tant qu'elle ne fut prêchée que
que par des Italiens ou des Grecs, et l'église de Bulgarie date
. en réalité de l'arrivée des disciples de Méthode, diassés de -àëwtvie. ïls~së répandirent dans toute la penmsule des BalkansT^ et les peuples qu'avait à peine entamés la propagande grecque accueillirent avec joie le christianisme, dès qu'on le leur présenta sous la forme slave. Les Russes restèrent païens encore un siècle, quoiqu'il y eût à la cour de Vladimir des mission-*
I naires grecs et latins; mais chez eux aussi ce qui triompha, ff [l ce fut l'église nationale, telle que l'avaient constituée Méthode ' / M ^ Cyrille. Ils méritent bien ainsi le nom à* Apôtres des S laves ,
•aussi justement par exemple que saint Boniface a reçu le titre
md*Apôtre de la Germante^ bien qu'il ait eu, lui aussi, des précurseurs.
9 Le programme de la race germanique était alors le même que de nos jours : c'était le Drang nach Osten, la conquête de l'Orient. Aujourd'hui elle écrit sur son drapeau : culture. Elle écrivait alors : christianisme. En convertissant les Slaves, Cyrille et Méthode enlevaient à leurs adversaires tout prétexte
/-d'intervention, en même temps qu'ils ouvraient la voie à tous leâ-pJ^îgrès. Si l'on songe ausbrl^cs'Trîbïïs qui ont persisté dans le paganisme, on reconnaîtra qu'il n'y a aucune exagéra-
/ tion à prétendre qu'ils ont sauvé la race slave de l'oppression
' et peut-être de l'anéantissement.
Catholiques et orthodoxes se disputent la gloire de Cyrille et de Méthode. En réalité, il n'y avait encore alors qu'une seule église chrétienne, dont quelques différences de rites ne compromettaient point l'unité; les difficultés qui s'élevèrent entre Rome et Byzance, sous le patriarcat de Photius, ne se rapportaient qu'à des questions de hiérarchie d'une importance secondaire, et elles cessèrent après la déposition de Photius (886); les Apôtres s?aue5 n'appartiennent exclusivement ni à /^l'église latine ni à l'église grecque, mais à l'église chrétienne vtout entière.
Le slavon d'église : alpbal)ets cyrillique et glagoli-
tique. — Cyrille est le véritable créateur de la langue et de la littérature slaves : il traduisit en slave les Saintes Ecritures *, et il se servit d'un alphabet particulier dont les signes rendaient avec beaucoup de précision tous les sons particuliers aux laggues slaves.
Quel étaitTalphabet qu'employait Cyrille? Celui d'où dérive directement Talphabet russe actuel et que l'on désigne sou% le nom de cyrillique^ — ou bien l'alphabet, beaucoup plus compliqué, que Ton appelle glagolitique? De plus, cet alphabet^ rinventa-t-il de toutes pièces, ou ne fit-il que le perfectionner? En l'absence de documents précis, on en sera probablement toujours réduit aux hypothèses. La majorité des historiens slaves est disposée, aujourd'hui, à admettre que l'alphabet glagolitique (de glagoly son, mot), que l'on a fait longtemps remonter jusqu'à saint Jérôme, était celui dont se servait Cyrille; il serait sorti de l'écriture cursive grecque, telle qu'elle était usitée au ix" siècle. Un disciple de Méthode, saint Clament, le simplifia, et la Torme nouvelle reçut à tort le nom de cyrillique. Le glagolite ne se conserva que chez les Dalmates, et on s'en sert encore pour les livres d'église dans quelques paroisses serbo-croates de la Dalmatie. Les glagoliticiens furent les seuls catholiques qui gardèrent le service divin slave, d'ailleurs profondément modifié; partout ailleurs les Slaves catholiques ont accepté l'alphabet et le service religieux latins ; l'alphabet cyrillique et la liturgie slave sont la marque extérieure de l'orthodoxie.
Il est probable que Cyrille et Méthode employèrent pour leur tradtiction la langue qu'ils avaient parlée dans leur jeunesse, c'est-à-dire le paléo-bulgare. Les Slovènes de Carinthie se rattachaient d'ailleurs ^u même groupe linguistique que les Slaves de la péninsule, et ainsi s'explique que quelques philologues slaves, et non des moins illustres, voient dans le slavon d'église le paléo-slovène. Le slavon d'église s'est maintenu, très altéré, dans le service religieux orthodoxe ; c'est le plus ancien dialecte
1. Il fut aidé dans son trayail par Méthode et ses disciples. Nous ne connaissons pas la liste exacte des livres qui furent traduits par eux et nous ne possédons rien de la traduction primitive.
littéraire slave, mais non pas, comme on Ta cru longtemps, la langue mère dont seraient sortis les autres idiomes. Au début, en efTet, la langue liturgique fut naturellement aussi la langue littéraire ; les formes du slavon d'église dominèrent longtemps dans les œuvres bulgares, serbes et russes, et cette influence est encore sensible aujourd'hui dans la littérature religieuse.
Séparation définitive des Slaves : Latins et Byzan- Jttns. — Jusqu'au commencement du x* siècle, les Slaves, déjà séparés en groupes divers et souvent ennemis, ne formaient encore cependant qu'un seul et même peuple. L'empire de Moravie, au cœur de leurs possessions, aurait pu devenir le centre auquel ils se seraient tous rattachés peu à peu. Ils auraient sans doute constitué des Etats indépendants; mais la communauté de foi, de civilisation et de langue aurait maintenu entre eux une certaine unité; les luttes intestines qui remplissent l'histoire des Slaves et qui, aujourd'hui encore, rendent obscures leurs destinées n'auraient pas pris le même caractère do violence irréconciliable. Ces espérances furent brutalement anéanties par l'invasion magyare.
Depuis loi;s, la scission qui avait depuis longtemps commencé entre les groupes de l'Ouest et de l'Est se marque toujours plus profondément, sous l'action de causes politiques et éographiques . Les Slaves de l'Ouest, Bohèmes; Polonais, Polabes, sont entraînés dans le grand courant de Thistoire de l'Europe au moyen âge; ils acceptent la doctrine,la hiérarchie et la langue de l'église romaine, et, sous la double actiondu catholicisme et de l'Allemagne, les institutions féodales, plus ou moins modifiées, pénètrent parmi eux. (L'influence de Byzancc n'est guère moins profonde sur les Slaves de l'Est et du Sud que celle de Rome sur ceux de l'Ouest. Non seulement /ils reçoivent de Byzance leur foi et leur organisation ecclésias- ' tique, mais ils subissent très profondément son influence littéraire, politique et morale.
Sous celte action divei^entc, les diff'érences primitives s'accentuent rapidement.
La prédication de Cyrille et Méthode est le dernier épisode de