‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos joursChapitre 24 sur 180 · LA GAULE ET L'INVASION · texte numérisé non relu

LA GAULE ET L'INVASION

prés, vignes, bois. A la ferme est attachée {inslrumentum fundi) une troupe d'esclaves ou de serfs commandée par le préposé {oillicust prœposilus) ; une partie du domaine est affermée aux colons dont chacun cultive sa parcelle, payant au maître une redevance fixe. En été, le maître va de villa en villa, ou plutôt de château en château, car on commence à se fortifier; la demeure est somptueuse ; le propriétaire s'occupe de ses champs, chasse, visite ses voisins ou fait de la littérature. Cette aristocratie va se trouver en relations avec les rois barbares. C'est elle qui, l'Empire tombé, commande avec les évèques à la population gallo-romaine. Comment ne pas compter avec des hommes comme cet Ecdicius, assez riche pour nourrir 4000 pauvres pendant une famine, assez puissant pour lever une troupe de cavaliers sur ses terres et faire la guerre aux Wisigoths?

Il n'est pas indifférent de savoir quelle était la valeur intellectuelle et n\orale de cette société.

La civilisation gallo-romaine. — Les Gaulois étaient devenus rapidement Romains; le druidisme avait été remplacé avec une facilité extraordinaire par le culte des dieux latins ; l'esprit batailleur avait disparu. La Gaule emprunte à Rome ses usages, ses goûts. Les écoles romaines où l'on enseigne la poésie, la rhétorique, les mathématiques, abondent, et ce sont les Gaulois qui les fondent, qui les dirigent; la Gaule a ses écrivains, ses avocats, ses poètes, ses architectes, ses sculpteurs. Au v* et au vi" siècle le niveau intellectuel n'est pas très élevé, mais la Gaule ne le cède à nulle partie de l'Empire. Sans doute Sidoine Apollinaire se plaint que la barbarie envahisse le nord de la Gaule, mais au sud se conservent les lettres latines. Dans le cercle des amis de Sidoine, nous trouvons plusieurs écrivains chrétiens : Domnulus, Claudianus, Rusticus Elpidius, Faustus, abbé de Lérins, évoque de Riez, Léon, secrétaire d'Euric, le roi wisigolh. Les théologiens, très nombreux, discutent sur la question de la grâce, la personne du Christ. Il n'y a pas d'historien gaulois à la fin du v" siècle; quelques grammairiens, simples commentateurs, comme Consentius. Citons encore les poètes, qui chantent la gloire du christianisme : Sedulius. Paulin

de Périgueux, Paulin de Bordeaux, Avîtus, évêque de Vienne, etc. En somme, l'Eglise seule est grande; elle na plus d'écrivains comme, saint Jérôme et saint Augustin, plus de grands combattants pour la foi, car elle est victorieuse; mais elle dirige son activité contre les hérétiques. Tout ce qu'il y a d'énei^ie intellectuelle et morale est tourné vers la religion. Il n'y a plus trace de génie littéraire ni scientifique. Depuis le premier siècle de l'ère chrétienne, l'esprit humain ne s'est pas. renouvelé. On n'a pas plus étudié l'humanité que la nature. Rien d'original. On trouve seulement un certain nombre d'hommes cultivant le droit, la philosophie, la rhétorique, la grammaire, la poésie. En plusieurs villes, il y a des écoles de droit, surtout à Arles. On trouve des philosophes comme Claudianus Mamertus, maître de Sidoine Apollinaire ; il enseignait la philosophie spiritualiste banale. On voit surtout des grammairiens et des rhéteurs. Il y avait longtemps qu'on cultivait en Gaule la grammaire et la rhétorique; cela avait commencé par Marseille; et Strabon décerne aux Gaulois un brevet d'aptitude pour la rhétorique. Auiv' siècle, Ausone cite pour Bordeaux trente professeurs célèbres de rhétorique, beaucoup de grammairiens. La grammaire, c'est l'analyse, l'interprétation d'ouvrages célèbres aussi bien que l'étude des formes du langage. La rhétorique consiste en exercices variés, destinés à donner au discours, par la forme et les accessoires, une importance très grande, sans souci du fonds lui-même. On ne pense pas plus en Gaule qu'ailleurs; on n'est plus préoccupé que de la forme. On torture cette pauvre forme, n'employant qu'à son corps défendant les mots simples, ordinaires; les enchevêtrant dans des tours inattendus, calculés pour causer la surprise. La poésie no vaut pas mieux que la grammaire ou la rhétorique ; elle est encombrée de mythologie fanée. On n'imagine pas à quels artifices recourait la médiocre imagination des poètes du temps pour trouver du nouveau. Sidoine Apollinaire veut décrire la villa de Léontius, qui est aux bords de laDordogne. Il raconte que Bacchus, ayant soumis l'Inde, retournait en Grèce ; en route, il rencontre Apollon auquel il dit qu'il se rend à Thèbes; Apollon lui conseille de le suivre aax bords de la Garonne, où il va lui-même, et lui décrit la

villa de Léontius qui n'existe pas encore, mais qu*il voit de son œil prophétique.

Tous, philosophes, poètes, rhéteurs, manifestent le mal dont souffle cette société qui, l'Eglise exceptée, n'a plus d'énergie, qui ne sait plus à quoi s'intéresser, où tous les caractères s'effacent; cette société embarrassée dans de vieux souvenirs, dont les principaux membres jouent au sénateur ancien, comme tel poète au Virgile, tel rhéteur au Cicéron. Elle ne paraît pas avoir été plus corrompue que d'autres ; elle a des habitudes de vie opulente, mais présente des tableaux attrayants de vie de famille. Les déclamations de Salvien, l'ennemi des riches, sont suspectes. Une seule chose est sûre : les caractères ne sont pas plus virils que les esprits. Les gens subissent tout, les pires empereurs, les premiers usurpateurs venus, les rois barbares. Ils s'en rendent bien compte. Ce qui a disparu, c'est la force. La force est chez les Barbares, mais court le risque de s'énerver vite, car les Barbares ont peu d'idées et trouvent commode d'entrer dans les cadres tracés avant eux.

Résumons ce que nous savons de la société gallo-romaine; effaçons les derniers vestiges de l'administration impériale : il reste la cité {civitas) avec son évèque. Il reste une société organisée qui a ses chefs dans les grandes familles. Il reste des écoles de rhéteurs, des écoles de droit. Tout cela vit encore; tout cela sait quelque chose; tout cela représente; tout cela est en possession. Nous verrons quelle place les envahisseurs ' germaniques se sont faite dans cette société, qui, tout bien considéré, valait mieux qu'eux.

A la fin du v® siècle le territoire de la Gaule, presque entièrement soustrait à la domination romaine, était partagé entre trois peuples principaux : les Burgondes, les Wisigoths, les Francs.

//. — Le royaume burgonde.

Origine des Burgondes. — Les Burgondes sont placés, aux temps de Pline et de Ptolémée, dans la Germanie du nordest, entre l'Oder et la Vistule ; c'est de là qu'ils auraient colonisé

Histoire o£m£halc. 1. 7

nie de Bornholm (Borgundarholms) et sans doute aussi quel> ques districts norvégiens.

Au milieu du m* siècle, ils quittent cette place, probablement chassés par les Gépides. En 277, nous les trouvons sur le Rhin où lés combat Probus et où ils s'établissent à côté des Âlamans. Burgondes et Âlamans vont alors se trouver en relations pour longtemps. Ils se touchent au même point de la frontière de TEmpire romain, sur le haut Main; ensemble ils font la poussée sur cette frontière, puis ils s'attaquent les uns les autres. Il y a là une grande obscurité. Il parait certain toutefois qu'à la fin du ui° siècle les Âlamans ont forcé la frontière fortifiée {limes romanus) qui coupait le Main, qu'ils se sont étendus entre cette rivière et le lac de Constance, dans la région où leurs descendants sont encore. Ce sont eux alors qui défendent la frontière contre les Burgondes, lesquels sont maîtres du haut ^ Main et s'étendent des contreforts de Spessart et du Rhœn jusqu'au Kocher, affluent du Neckar.

Pas plus que les Wisigoths, les Burgondes n'ont été les ennemis des Romains. Vers 370, ils ont combattu avec eux contre un roi des Âlamans, sans en tirer grand profit. Saint Jérôme et Orose nous apprennent qu'ils prirent part à la grande invasion de 406, mais ils retournèrent dans leurs cantonnements du Main. Ils s'associent en 411 à la fortune de l'usurpateur Jovinus, passent le Rhin et occupent une partie de la rive gauche de ce fleuve. Là, Constance, vainqueur de Jovinus, consolide leur installation (413).

Les Burgondes dans la Gaule. — Tel fut le premier établissement des Burgondes en Gaule. Ils étajient fixés dans la province de Germanie supérieure, autour de Worms, où les place la tradition des Niebelungen, Ils ont le caractère de fédérés ou d'auxiliaires. Constance applique avec eux la même politique qu'avec les Wisigoths. Les Burgondes, pour avoir été des fédérés moins remuants que les Golhs, n'en ont pas moins cherché à prendre plus qu'on ne leur avait donné; ils envahissent la Belgique; en 435, ils sont battus par Âvitus. Bientôt après, les hostilités reprennent et une sanglante bataille a lieu, où périt Gondicaire, roi des Burgondes, sous les coups de Huns

qui servaient comme auxiliaires dans larmée romaine. 20 000 Burgondes seraient restés sur le champ de bataille. Ceux qui avaient survécu à ce désastre de 436 furent transférés en 443 dans la Sabaudia (Savoie), c*est-à-dire dans la région alpestre comprise entre le lac Léman, le Rhône et la haute Durance. Aétius songeait peut-être à les opposer aux Wisigoths. En 451, ils le suivirent contre Attila; la grande victoire à laquelle ils eurent part laissa dans leurs traditions un profond souvenir ; il en est parlé dans leurs lois. Bientôt après ils s'agrandirent (457), appelés dans la province de Première Lyonnaise par les provinciaux désireux de se soustraire à Timpôt. Voilà un nouveau mode d'établissement : il se fait sans l'agrément de l'Empire, cependant sans violence; les sénateurs de la province, les propriétaires cherchent des protecteurs. Sidoine appelle les Bui^ondes « patrons de sept pieds de haut ^ (septipedes patroni). Les Romains veulent être protégés par les Burgondes non seulement contre la fiscalité impériale, mais aussi contre d'autres Barbares qui ne les valaient pas, comme les Francs et les Alamans, lesquels menaçaient le nord de la Première Lyonnaise, le pays de Langros. Un moment les Burgondes perdirent Lyon que Majorien reprit; mais ils y rentrèrent après la mort de cet empereur. On sait que dès lors les relations furent presque impossibles entre Rome et la Gaule. L'extension des Burgondes continua donc facilement. Dès 463, il semble que la ville d'Arles fut comprise dans les provinces occupées par eux, car leur roi Gondeuch prend parti pour l'archevêque d'Arles contre celui de Vienne qui lui dispute la suprématie sur l'évêché de Die; il en réfère au pape. Déjà la puissance des Burgondes est assez considérable pour qu'on propose de partager la Gaule entre eux et les Wisigoths. En 475, les Burgondes sont maîtres de la vallée du Rhône jusqu'à la Méditerranée. Il est vrai que les Wisigoths leur enlevèrent la Provence en 480; mais, après la mort d'Euric (484), les Burgondes la reprirent et la gardèrent jusqu'en 500. En même temps ils s'étendaient au nord. Là ils se heurtèrent aux Alamans. Ceux-ci s'étaient de bonne heure soustraits à toute relation avec Rome. C'est par la conquête qu'ils avaient occupé

TÂlsace et le haut bassin du Rhin : ce qui explique que toute trace romaine ait disparu de ce pays, devenu purement germanique. Les Burgondes ont défendu contre les Aiamans la partie occidentale de la province de la Grande Séquanaise, celle qui va jusqu'à TAar. Après 476, ils en devinrent les maîtres par la force des choses. A ce moment, ils ont atteint leur maximum d'extension et dominent à peu près tout le bassin du Rhône. Il faut noter que les Burgondes sont restés des fédérés dociles; ils aident TArvernie à se défendre contre les Wisigoths; leurs rois prennent le titre de maîtres de la milice. Ils se sont étendus sans conquêtes, sans violences, couvrant de leur patronage des provinces d'où Tautorité romaine se retirait et où leur roi demeurait un officier de l'Empire. On verra que celte fidélité dura jusqu'au dernier roi burgonde.

Gtondebaud (474-516). — Après 474, les Burgondes sont gouvernés par quatre rois : Gondebaud, Godegisèle, Chilpéric, Gondemar. Le premier est le principal personnage. Il a fait périr Gondemar et Chilpéric; Godegisèle lui fut subordonné.

Avant d'être roi, Gondebaud a été en Italie; affublé par Olybrius du titre de patrice, il a fait proclamer empereur Glycérius (qui a régné un an) ; tout comme Théodoric le Wisigoth a contribué à faire empereur Avitus. Gondebaud est le législateur des Burgondes. A lui remonte cette loi qui de son nom s'est appelée loi Gonibelte. Rédigée vers 488 ou 490, elle fut plusieurs fois retouchée, en dernier lieu par le roi Sigismond (518-524); elle reçut plus tard quelques additions, par exemple au temps de Charlemagne. Elle dispose que les Romains seront jugés selon la loi romaine; elle s'applique aux Burgondes dans les difficultés entre Romains et Burgondes. C'est en grande partie un tarif ' de dommages et d'amendes, rédigé sans nul ordre. Gondebaud fit rédiger une loi romaine des Burgondes {lex romana Burgundionum) d'après les sources romaines.

Rapports entre Burgondes et Romains. — Sidoine parle des bons rapports qu'ils eurent avec les provinciaux; dans les Niebelungen apparaît la bonté des Burgondes.

Page 1