Voir, ci- dessus, chapitres iv et v
vers eux. Ce n'est qu'après le triomphe de la famille d'Arnulf que les relations reprendront entre les chefs austrasiens et l'église de Rome. Le premier acte est la lettre de Grégoire II pour recommander les prêtres qu'il envoie en Bavière (710). A partir de ce moment, les rapports sont fréquents. .
Missions irlandaises en Gaule : saint Golomban, saint Gall. — Si des Gallo-Romains, comme saint Amand, ont travaillé à la conversion des infidèles, cependant les missionnaires les plus actifs vinrent des îles occidentales : de l'Irlande, puis de la Grande-Bretagne.
De l'Irlande, l'île des Saints, arriva Colomban, avec douze autres moines de Bangor. Il vint en France en 585, prêchant avec un succès prodigieux. Le roi Gontran l'engageait à se fixer chez lui. C'était un véritable moine des premiers temps, de l'époque ascétique; par son austérité il gagne l'admiration générale. La règle qu'il impose à* ses disciples est dure ; il veut une obéissance aveugle. Au bout de quelque temps, il se retire aux confins des royaumes de Bourgogne et d'Austrasie, dans les Vosges. C'était une sorte de désert. Il y fonde quatre couvents ; le principal est Luxeuil. Les disciples affluent, maigre la sévérité de Colomban et son obstination à maintenir les particularités de l'église bretonne. En zélateur ardent, passionné pour le service du Seigneur, tl prêche surtout la réforme des mœurs, se brouillant avec les grands, avec les évêques, avec les princes, < jetant de tous côtés le feu divin sans s'inquiéter de l'incendie p. Il se prend de querelle avec Brunehaut et avec son fils, le roi Childebert; il refuse de bénir ses bâtards, leur prédit la ruine. Le récit de cette lutte est curieux; il témoigne de la patience du jeune roi et de l'intransigeance du saint. Colomban finit par être expulsé; on l'embarque à Nantes, mais il se rend en Neustrie, chez Clotaire II, qui lui témoigne beaucoup de déférence et, malgré ses remontrances, cherche à le garder auprès de lui. Le saint passe en Austrasie, chez Théodebert II, qui l'accueille également bien. A la demande du roi, il se rend chez les païens d'Alamanie, à Bregenz. Il trouble les sacrifices à Odin : après la mort de Théodebert, il est chassé par le duc païen d'Alamanie. Il descend en Italie, fonde le
monastère de Bobbio, où il meurt entouré de la vénération universelle (615). Son disciple saint Gall s'était retiré au milieu des montagnes qui dominent le lac de Constance. Sa réputation de sainteté lui attire tant de compagnons, que son ermitage devient un couvent, qu'enrichirent des donations et qui fut un des plus célèbres du moyen âge.
Missions en Alamanie et Rhétie : saint Sigebert. — Un autre disciple de Colomban, Sigebert, alla fonder, près des sources du Rhin, Tabbaye de Disentis. Dans ces hautes vallées des Alpes, le christianisme avait conservé, depuis Tépoque romaine, quelques fidèles. Coire était resté un évêché dépendant de Milan. Ceux de Windisch (Vindonissa) et d'Augsbourg furent probablement vacants longtemps, mais se relevèrent au vni' siècle. Les missionnaires trouvaient donc là un terrain mieux préparé, et firent Mes progrès plus rapides que dans TAlIemagne du nord. L'Alamanie et la Rhétie (Souabe et Grisons) furent ramenées à la foi chrétienne au vji* siècle et au commencement du vni*. Le dernier de leurs grands apôtres est Firmin (-{• 759), originaire de Meaux, qui exerça dans toute TAlamanie. Ses deux principales fondations sont Ilornbach, au nord des Vosges, et Reichenau, dans une île du lac de Constance (724). Ces communautés et plusieurs autres, qu'il organisa dans la vallée du Rhin, mirent en cilllure de vastes espaces et devinrent bientôt florissantes.
Missions en Bavière : saint Emmeran et saint Rupert. — La Bavière fut entamée, au milieu du vii« siècle,, par des moines de Luxeuil. Les ducs, qui étaient peut-être d'origine franqué, certainement en rapports de famille avec les Lombards, déjà chrétiens, se montrèrent favorables à la religion de l'Europe civilisée. Saint Emmeran obtint, à Ratisbonne, la conversion générale des Bavarois ; saint Rupert acheva son œuvre. Venu de Worms, il parcourut la Bavière en tous sens, prêchant et baptisant le peuple, ordonnant des prêtres, dédiant des églises. En 696, à Ralisbonne, il baptisa le duc Théodo P'. C'est lui qui, sur les ruines àù la cité romaine de Jiivavium, édifia la nouvelle ville de Salzbourg, future métropole religieuse du pays; ily institua une abbaye
dont les premiers religieux furent appelés de Worms; Tabbé avait le titre d'évèque. Vers cette époque, Corbinien (730), qui s'était préparé à la mission par quatorze années d^ascétisme, fit le voyage de Rome ; le pape lui donna le pallium et l'envoya en Bavière; il y fonda l'église de Freisingen. Les monastères se multiplièrent autour des lacs et dans les vallées alpestres de la Bavière. En 716, le duc Théodo II se rendit à Rome, désireux d'acquérir, lui et son peuple, la pureté de la foi. Ce duc et ses successeurs, Theodebert, Hubert, Odilo, Tassilo, firent de grandes largesses aux églises et créèrent un grand nombre de couvents, autour desquels se formèrent des villes.
Missions en Thuringe : saint Kilian. — Plus au nord, dans la portion de la Thuringe conquise par les Francs aux v' et vi' siècles, le moine breton Kilian évangélisa les riverains du Main. C'est à ce martyr, victime d'un duc franc, que l'on fait remonter l'origine de l'église de Wurtzbourg.
Déjày dans cette zone, les missionnaires rencontraient plus d'obstacles. Us n'opéraient pas sur un sol anciennement romain, comme les vallées du Rhin et du Danube; les païens avaient conservé une foi religieuse plus vive. Aussi la conversion ne put-elle avancer que sous la protection des armes franques. Les Frisons et les Saxons ont été convertis par la force, après des guerres atroces, des massacres méthodiques. Les moines anglo-saxons,, protégés par les conquérants austrasiens, apportèrent à cette œuvre un dévouement inépuisable. C'est dans la collaboration des princes francs et des moines envoyés par les pajpes que se multiplièrent les rapports entre Rome et la famille carolingienne, que s'ébaucha l'alliance qui eut sur les destinées des uns et des autres une décisive influence. Les chefs austrasiens, alors même qu'ils étaient peu accessibles personnellement aux idées religieuses, sentirent l'avantage qu'avait pour eux l'œuvre des missionnaires. En devenant chrétiens, les Germains adoucissaient» leurs mœurs, se fixaient autour des centres de civilisation créés par les moines, subissaient l'ascendant de chefs ecclésiastiques sur qui on avait prise. De plus, les missionnaires exploraient ces territoires boisés et mal connus; ils pouvaient c^tre pour une expédition d'excellents agents
Histoire a^xiiiALc. I. 19
d*information. Tant que la conversion d'un peuple n*était pas complète, le parti chrétien s'appuyait nécessairement sur la nation chrétienne voisine.
Missions anglo-saxonnes en Grermanie : saint W^illibrod et saint Boniface. — Au vu'' siècle, Tarchevèquc d'York et d'autres missionnaires essaient d'amener au christianisme les Frisons, race parente des Anglo-Saxons et qui commerçait avec eux. Les résultats furent médiocres, semblet-il, jusqu'à la venue de Willibrod. Profitant des victoires de Pépin d'Héristal, de Charles Martel, et de l'affaiblissement des Frisons, il réussit à convertir toute la Frise méridionale. Il y fonda l'évêché de Frise, dont le pape Sergius l'investit à la prière de Pépin (690) et dont Utrecht fut le siège. Cependant il résida de préférence à Epternach, entre Meuse et Moselle. Il continua jusqu'à sa mort (139) de renverser les idoles et de combattre le paganisme. %
Bien plus importante est l'histoire de la mission de saint Winfrid. Cet Anglo-Saxon, dont le nom ecclésiastique est Boniface, a été, par sa soumission envers le pape, par son zèle apostolique, par son esprit politique et organisateur, un des meilleurs artisans de la grandeur romaine. Il est en grande partie, bien qu'indirectement, le fondateur de l'empire franc carolingien. Il est né vers 672. Il se rendit en Frise comme missionnaire en 716. Le moment n'était pas bon ; Ratbod était alors en guerre contre Charles Martel; il avait expulse les serviteurs de Dieu, rétabli le culte des idoles là où il avait été proscrit après les victoires de Pépin d'Héristal. Boniface eut une entrevue avec Ratbod, mais tout le résultat de ce premier voyage fut d'étudier s'il trouverait un lieu ouvert à sa prédication. En 717, il retourne en Angleterre dans son couvent de Nutscll (comté de Southampton); en 718, il part pour Rome. Là il reçoit du pape la mission d'aller reconnaître la Germanie. Il traverse la Bavière et la Thuringe pour retourner en Frise.
Comme Ratbod était mort (719), et que les victoires de Charles Martel en imposaient aux Frisons, dont le prince Aldgis renonçait à la Frise méridionale, il se fit pendant trois ans le
MISSIONS CHRETIENNES EN GAULE ET GERMANIE â9i
collaborateur de Tarchevèque Willibrod. Celui-ci lui offrit révêché de Frise, qu'il refusa. Il passa dans le pays des Catles, c'est-à-dire dans la Hesse, où il établit des stations de moines et bâtit des églises. En 722, il se rend une seconde fois à Rome.
Là le pape Grégoire II le sacre évêque missionnaire, lui donne un écrit où étaient consignées les idées dfe Rome sur la constitution ecclésiastique, et lui ordonne de les enseigner. Boniface jura (nous avons son serment) obéissance absolue à Téglisc romaine; il jura, s'il connaissait des prélats [antistites) professant des doctrines contraires, de n'avoir aucune communion avec eux, de les ramener à l'obéissance et, s'il ne pouvait, de les dénoncer au pape son maître (domino meo apostolico). Boniface est donc l'apôtre de l'unité catholique dans la foi et dans la discipline. De la foi catholique il ne sépare pas l'obéissance au Saint-Siège, ce qui est bien l'idée des ecclésiastiques anglo-saxons. Dans une lettre écrite au pape Zacharie en 742, il unit les deux choses; Tous les auditeurs et disciples que Dieu lui donne dans sa légation, il ne cesse de les incliner à l'obéissance envers le siège apostolique. Quand, en 722, Boniface revint en Germanie, il emporta une lettre de recommandation du pape à Charles Martel : « Sachant que tu as en mainte occasion prouvé ton affection pour la religion, nous te recommandons Boniface, qui va évangéliser les peuples de race germanique et autres habitant à l'orient du Rhin. » Au printemps de 723, Boniface se présente à la cour de Charles, qui lui donne un acte par lequel il le prenait sous sa protection. Cette protection était indispensable au missionnaire. Dans une lettre à Daniel, évoque de Winchester, Boniface dit clairement que, sans le patronage du prince des Francs, il ne pourrait ni gouverner les fidèles de l'Eglise, ni protéger les prêtres et les clercs, les moines et les religieuses, ni surtout interdire les rites des païens et Tidolàtrie. C'est en Hesse qu'il se rendit d'abord; auprès de Fritzlar il jeta par terre le chêne d'Odin et en employa le bois à la construction d'une chapelle, autour de laquelle s'éleva bientôt un monastère. Il passa en Thuringc, où il créa trente paroisses, bientôt détruites par les Saxons, et
le monastère d*Ordruf , au sud de Gotha. Il sait que les Germains sont capables de comprendre la sainteté féminine. Il crée des couvents de femmes où les Germaines iront apprendre, auprès des religieuses, les vertus de leur sexe. Il établit Chunihild et Béralde, sa fille, en Thuringe, Chunidrat en Bavière, Thécla à Kitzingen (Franconie). La plus illustre de toutes, c'est la belle et savante Li^ba, « grande par sa prudence, orthodoxe par sa foi, patiente dans son espérance, expansive dans sa charité », possédant l'Ancien et le Nouveau Testament, les Pères, les conciles, tout le droit canonique.
Organisation de réglise de Grermanie. — Les progrès de la mission furent si rapides, qu'en 732 le pape Grégoire III envoyait le pallium à Boniface, relevait à la dignité archiépiscopale, ce qui ajoutait à s<Jh pouvoir de consacrer des prêtres et des diacres celui d'ordonner des évèques. On ignore quel siège fut attribué au nouvel archevêque.
En 738, Boniface fait un voyage à Rome pour conférer avec le pontife. Il y resta plus d'une année. Il s'agissait d'organiser l'église de Germanie. Dans ses précédents efforts, Boniface avait trouvé le clergé de la Bavière, de l'Alamanie, contrées chrétiennes depuis longtemps et converties par des moines irlandais ou francs, peu disposé à se soumettre à l'autorité du siège apostolique. Des hommes intelligents et énergiques , comme Virgile de Saltzbourg, résistaient; les instructions reçues en 722 n'avaient pu être appliquées. Mais depuis, le succès des missions de Boniface avait accru son autorité; il avait pour lui l'ascendant de son protecteur, le prince des Francs. Il emporta de Rome des lettres invitant les évoques de Bavière et d'Alamanie à se réunir deux fois par an en synode et à se soumettre à l'autorité du vicaire du Saint-Siège^ Boniface. Le duc de Bavière, Hubert, venait de mourir, et son successeur Odilo, protégé de Charles Martel dont il épousa la fille, était très bien disposé.
Avec son concours, l'envoyé de Rome prévalut : l'église de Bavière fut organisée par lui. Il établit quatre évôchés, Ratishonne, Saltzbourg, Freisingcn, Passau. Le pape approuva et confirma. Sa lettre se termine par cette recommandation : « Ne
cesse pas de leur enseigner la sainte tradition catholique et apostolique de TEglise romaine. »
Boniface poursuit son œuvre. Il organise TAustrasie orientale, la future Franconie. Il y fonde les évêchés de Wurtzboui^, pour la vallée du Main ; Burabourg, au sud de Fritzlar, pour la Hesse; Erfurt, pour la Thuringe; Eichstadt, aux confins de la Bavière, pour les cantons au nord du Danube qu*on détachera bientôt du duché d*Odilo. A la tête de ces évêchés il place ses disciples, des hommes sûrs, l'un même remarquable, Willibald, qui a fait le pèlerinage de Terre-Sainte, vécu deux ans à Constantinople, dix au mont Cassin, où il a étudié la règle de saint Benoit. Carloman protège ces évêchés et les dote richement, leur donnant des terres, d.es privilèges, faisant bâtir des églises.
En 744, Sturm, un des disciples de Boniface, fonde labbaye de Fulda. Son maître lavait chargé de chercher une retraite monastique dans les forêts entre le Main et le Weser. Il choisit d'abord Hersfeld, puis Fulda. Carloman lui fit don d'un carré de 4000 pieds de côté, invitant les grands du voisinage à imiter son exemple; en quelques mois le sol fut défriché, le monastère bâti. Slurm alla étudier au mont Cassin la règle de saint Benoît, et fut le premier abbé de ce monastère modèle. Le pape lui conféra le précieux privilège de ne relever que de lui {juin 753). C'est le premier monastère qui fut ainsi soustrait à l'autorité épiscopale. Dix ans après, on y comptait plus de quatre cents moines. Boniface en fit son séjour de prédilection et le choisit pour son lieu de sépulture. Fulda fut un des couvents les plus vénérables de la Germanie, un de ceux qui contribuèrent le plus à sa civilisation et à sa conversion. •
Réorganisation des églises gallo-franques. — En 741, « grâce à l'aide de Dieu et à la suggestion de Boniface », dit Willibald, un concile se réunit pour l'Austrasie. Boniface écrit au pape Zacharie une lettre où il lui expose que Carloman, duc des Francs, Ta mandé et l'a prié de réunir un concile pour la moitié du royaume qui lui appartient. Il lui a promis de réformer l'Église qui, depuis longternps déjà, depuis soixante ou soixante-dix ans, est en détresse {calcata fuit et dts-
sipala). Depuis quatre-vingts ans il n'y a pas eu de synode; les canons n'ont pas été obsenés, les églises et les monastères ont été dépouillés. Le concile fut tenu, on ne sait où. Il serait plus exact de dire l'assemblée, car ce fut une réunion des grands d'Austrasie, où les évêques siégèrent comme conseillers. On confirma les évêques nommés par Boniface; celui-ci fut reconnu comme archevêque envoyé de saint Pierre. On décide de tenir des synodes annuels; le prêtre sera soumis à l'évèque; les biens dont on a spolié les églises seront rendus; des peines sont décrétées contre la mauvaise conduite des clercs. On destitue ceux dont la conduite est trop immorale {adulieros vel fornicalores) ; on leur interdit de porter les armes, même de chasser. Des prescriplions sont édictées pour l'extirpation des coutumes païennes. En 743, second synode à Estinnes, dans le Hainaut. On revient sur l'affaire des biens de l'Eglise. Il était impossible de les restituer, et des mesures furent prises, très importantes pour l'histoire de la féodalité. On convint d'un moyen terme. Exemple mémorable de l'aulo-^ rite que les rois s'arrogent sur les terres ecclésiastiques. Par ce sacrifice, qu'elle ne pouvait refuser, l'Eglise achève d'acquérir la bienveillance des puissants maires du palais.
En 744, à Soissons, se tient le premier concile neustricn; en tnême temps a lieu le troisième concile austrasien.
En 745, un concile général fut réuni pour tout le royaume des Francs. C'est ici que l'on voit bien le progrès de l'autorité pontificale, préparé par Boniface. On en juge par deux lettres très importantes du pape, l'une à Boniface, l'autre aux ecclé^ siastiques et laïques de l'empire franc. On voit par la pre- •mière que le concile s'est réuni dans la région franque (per Francorum provinciam) sur l'ordre du pape (juxta syllabanim nostrarum commonitionem). Pépin et Carlon^an servent d'intermédiaires; ce sont eux, autorité laïque, qui « procurent » la réunion. Boniface préside, comme représentant le pape {pef^agente nostra vice tua sanctitate). Le pape trace au concile son programme : mesures contre les faux évêques, les schismatiques, tous ceux qui vivent dans l'inobservance des règles canoniques ou de la foi catholique et apostolique ; dispositions à prendre
pour les biens de T Eglise ; le pape veut que tous les ans Boni^ face, agissant en son nom, réunisse un concile. Cologne est donné pour siège métropolitain à Boniface; son titre d'arche^vêque a maintenant une base territoriale, et son organisation de la hiérarchie ecclésiastique est complète. Mais dès Tannée suivante, pour des motifs politiques, on transfère son sièg^ métropolitain à Mayence, qui hérite ainsi de la préséance cour cédée jusqu*alors à Cologne. Boniface n*occupa guère lui-même le siège primatial, auquel on subordonnait non seulemenTi^» évêchés de Germanie, mais Cologne, Tongres, Worms, Spire& Utrecht; il s*adjoignit son disciple LuUe, qui administra lai^ chevêche, tandis que le maître poursuivait son œuvre de con^ version des païens et de réforme ecclésiastique. j
Ce n^était pas sans opposition (ju*il établissait en Gaule la discipline romaine. Il dit, dans une de ses lettres au pape Zacharie, qu'il a été en butte à bien des injures et des persécur tions. Parmi les faux prêtres dont il parle, deux lui sont partir culièrement odieux : Aldebert, un Gaulois, et Clément, uq Ëcossais. Le premier n'était qu'un rêveur et un charlatan, faisant, par voies et par chemins, des miracles, et groupant ainsi autour de hii des gens naïfs qui le prenaient pour un apôtre. Le second était plus dangereux. Boniface dit qu'il combat l'Eglise catholique, qu'il méprise les décisions des conciles, que tout en ayant un fils né dans l'adultère (c'est ainsi que Boniface désigne le mariage des prêtres), il croit cependant pouvoir être évêque. Ces deux révoltés sont plusieurs fois condamnés; même ils sont incarcérés; mais on les délivre et ils recommenr cent. Us sont appelés devant le pape et condamnés en synode à Rome. Deux ans après, le pape se plaint encore de leur persistance dans le mal. Il ne sera pas toujours aisé de braver une autorité qui s'établit si fortement.
En 748, Boniface préside un des conciles annuels et fait jurer aux évoques une formule d'entière soumission au siège de Rome. « Nous avons déclaré et décrété que nous voulions garder jusqu'à la fin de notre vie la foi et l'unité catholiques, et la soumission envers l'Eglise romaine, saint Pierre et son vicaire; que nous rassemblerions tous les ans le synode; que
296 AVBNEMfiNT DE LA MAISON CAROLINGIENNE
les métropolitains demanderaient le pallium au siège de Rome et que nous suivrions canoniquejnent tous les préceptes de Pierre, afin d'être comptés au nombre de ses brebis. Et nous avons tous consenti et souscrit cette profession, et nous Tavons envoyée au corps de saint Pierre, prince des apôtres; et le
clergé et le pontife de Rome l'ont reçue avec joie Si
quelque éveque ne peut corriger ou réformer quelque chose dan^m diocèse, qu'il en propose la réforme dans le synodej p^PR l'archevêque et tous les assistants; car nous avons nous-mêmes promis avec serment à l'Eglise romaine que, si nous voyions les prêtres et les peuples s'écarter de la voie de Dieu, et si nous ne pouvions les corriger, nous en informerions fidèlement le siège apostolique et le vicaire de saint Pierre, pour faire accomplir ladite réforme. C'est ainsi que tous les évêques doivent rendre compte au métropolitain, et lui-même au pontife de Rome de ce qu'ils ne réussiront pas à réformer parmi les peuples. Et ainsi ils n'auront pas sur eux le sang des âmes perdues, i»
Le régime de l'autorité pontificale, établi en Angleterre et en Germanie, pays neufs, était désormais accepté par la vieille église de Gaule. Elle était purifiée, disciplinée, commandée, et l'on sait quelle grande place elle ionait dans la Gaule.
Le fondateur de l'église de Germanie, le restaurateur des églises gallo-franques, était avant tout un apôtre. Il voulut finir en missionnaire; de propos délibéré il chercha le martyre. En 755, il se rendit en Frise, au bord de la Burda, et y fut entouré par les païens furieux. Il défendit à ceux qui l'accompagnaient de repousser la force par la force, et les païens, € par un meurtre bienfaisant, firent couler le sang de leurs corps sacrés ». Boniface fut enterré dans l'abbaye de Fulda.
Pépin et Garloman. — Dès que Charles Martel fut mort, son fils puîné, Griffo, qull avait eu de sa dernière femme, Sonehilde, réclama sa part dans Théritage. Il s'empara de Laon, mais il fut battu, et Carloman Tinterna à S^Bk^^^^^, dans TArdenne. Pépin et Carloman restèrent se
Le premier nous est personnellement peu coniuT Charlemagne, en effet, il nous est difficile de saisir rindîvî^ dualité des grands Carolingiens qui établirent la prépondérance des Francs. Les caractères essentiels sont les mêmes : ce sont avant tout des hommes de guerre, faisant campagne presque chaque année, chassant dans les moments de loisir; ils sont bien disposés pour TEglise, et témoignent d*une réelle habileté politique. Plus civilisé que son père Charles Martel, Pépin nous est décrit pieux, relativement clément,, d'une intelligence moins large que celle de son fils Charlemagne, mais politique au moins aussi avisé. Le surnom sous lequel il est connu, le Bref, parait n*ètre qu*une traduction de son nom même de Pépin. La légende qui nous le représente comme étant réellement de petite taille et abattant un lion pour mettre fin aux railleries de ses grands est d'invention postérieure. Pendant la première période de son principat. Pépin paraît d'ailleurs un peu moins important que son frère Carloman. Celui-ci est l'aîné; il commande aux Austrasiens, est en rapport direct avec saint Boniface. Les deux frères s'entendent fort bien ; ils occupent ces années à compléter l'œuvre de Charles Martel, conquête de l'Alamanie, subordination de l'Aquitaine et de la Bavière, et à réorganiser l'Eglise.
En 742, il y eut guerre contre les Aquitains, les Alamans, les Bavarois, les Slaves et les Saxons. Les deux frères marchèrent contre Hunald d'Aquitaine, dévastèrent le pays au sud de la Loire , échouèrent devant Bourges , mais ruinèrent Loches. De là ils revinrent en Alamanie et pénétrèrent jusqu'au Danube, se faisant remettre des présents et des otages.
Ils se décidèrent à se donner un roi, peut-être pour obtenir
plus facilement Tobéissance des ducs d*Alamanie, de Bavière, d'Aquitaine. Le trône,' que Charles Martel avait laissé A'acarit depuis 737, fut donné à un dernier Mérovingien, d'origine inconnue, Childéric IIL Les contemporains ne parlent pas de ce nouveau personnage qui n'eut même pas l'apparence du pouvoir. Dans le premier diplôme que nous ayons de lui, il a soin ^]^^^ que c'est Carloman, son maire du palais, qui Va J^B^^Hpate, en Austrasre, aussi bien des années du major* ^^^^(leCarloman que de celles du roi. Ce sont les maires u^Talais qui convoquent les grandes assemblées, les conciles, correspondent en leur propre nom avec le pape, se déclarent commis par Dieu au gouvernement.
En 743, ils dirigent une nouvelle campagne contre les ducs Theudebald d'Alamanie et Odilo de Bavière. Ce dernier traite et restera fidèle aux Francs. Son allié, Hunald d'Aquitaine, avait mis la diversion à profit pour envahir la Neustrie et venir brûler Chartres. En 744, Carloman opère contre les Saxons; Pépin contre les Alamans. Hunald d'Aquitaine a traité et donné des otages. Mieux que ce pacte, des incidents intérieurs que nous entrevoyons obscurément, ont délivré les maires du palais de la guerre d'Aquitaine. Hunald , peut-être trahi par son frère Hatto qui s'appuyait sur le Poitou, le fait venir et lui crève les yeux. Pris de remords, il abdique, se fait tondre et se retire dans le couvent de Saint-Philibert de l'île de Ré. Son fils Waïfrc lui succède. En 746, Carloman porte aux Alamans un coup terrible; il envahit leur pays avec une nombreuse armée, entre en conférence avec celle des Alamans et la fait prisonnière par trahison; puis, à Cannstatt, il fait massacrer par milliers ses ennemis, les partisans de Theudebald. Il ne put cependant jouir en paix du fruit de cette atrocité. Soit qu'il en ait eu l'esprit frappé, soit pour tout autre motif, il renonça à la vie séculière (747). Il remit le pouvoir à Pépin, lui recommanda ses jeunes fils dont l'aîné, Drogo, devait probablement à sa majorité hériter de la part de Carloman, et «e rendit en Italie, à Rome, auprès du pape Zacharic. Il fonda sur le mont Soracte un couvent sous le vocable de saint Si|^ vestre et, vers 7S0, se retira au mont Cassin.
Pépin, resté seul, relâche Griffo et lui donne plusieurs comtés. Aussitôt celui-ci reprend les armes. Il recrute des partisans, va en chercher en Saxe (747), d'où il est chassé. Il passe en Bavière, la patrie de sa mère; le duc Odilo venait de mourir. Griffo met la main sur sa veuve et son fils Tassilo, âgé de sept ans, et se rend maître du duché (748). Il s'allie avec le duc d'Alamanie Lantfrid. En 749, Pépin, marche contre eux, s'avance jusqu'à l'Inn, rétablit Tassilo en Bavière et fait prisonT • niers Lantfrid et Griffo. Il pardonne de nouveau à son frère et lui donne un duché en Neustrie. La même année, celui-ci s'enfuit en Aquitaine auprès de Waïfre, qui refuse de le livrer.. Griffo voulut ensuite passer en Italie, auprès du roi des Lora* bards, A^taulf, cherchant partout des ennemis à son frère. Il fut attaqué en route, près de SaintJean-de-Maurienne, par deux comtes de Bourgogne; tous trois périrent dans la lutte (7S3). Lorsque Pépin eut achevé de dompter les Alamans et eut établi son protégé en Bavière, il se trouva chef d'une monar^ chie aussi puissante que l'avait été celle des plus grands rois mérovingiens.
* L'ambassade au pape : Pépin se fait couronner roi; l'alliance avec Rome. — Il employa les trois années de calme qu'il eut alors, à consommer cette restauration er> créant, au profit de sa famille, une légitimité nouvelle.
En 751, il jugea le moment venu. Il envoya au papQ Zacharic l'évèque de Wurtzbourg et l'abbé de Saint-Denis lui demander s'il approuvait un régime où les rois n'avaient pas la puissance royale. Zacharie répondit qu'il valait mieux que celuilà fût appelé roi qui avait la puissance royale. Il est probable que les termes ici prêtés aux ambassadeurs et au pape ont él(' trouvés après coup : le fait de l'ambassade ne peut être contesté. Donc, en novembre. Pépin réunit à Soissons l'assemblée générale des grands et du peuple, et obtint leur consentement pour le coup d'Etat. Childéric III fut tondu et relégué au couvent de Saint-Bertin, son fils Théodoric à Saint-Wandrille. « Par Iç conseil et le consentement de tous les Francs, avec Tassentir ment du Saint-Siège, par l'élection de toute la France, la consécration des évêqucs, la subordination des grands. Pépin fut
élevé au trône. » Il y eut donc élection; mais il y eut quelque chose de plus : saint Boniface oignit le nouveau roi. Cela était nouveau; c'était une réminiscence du sacre de Saûl par Samuel.
On sait dans quelles circonstances le pape Etienne II entreprit ce mémorable voyage *. Après une dernière démarche qu'il tenta auprès du roi Astaulf, il se mit en route, escorté par les envoyés de Pépin. Celui-ci, qui l'attendait à Pontion, envoya au-devant de lui, à une distance de cent milles, son fils Charles, le futur Charlemagne, alors enfant de onze ans. Lui-même alla recevoir le pape à trois milles de la villa. Il descendit de cheval, se prosterna, prit la bride du cheval pontifical et marcha quelque temps ainsi, comme un écuyer. Le cortège entra dans la maison au chant des hymnes et des cantiques. Le pape et le roi se retirèrent dans l'oratoire : là Etienne s'agenouilla, avec l'appareil ecclésiastique des suppliants, les cheveux semés de cendres. Pépin « jura d'accomplir ses volontés ». C'est le 6 janvier 754 qu'il fit cette grave promesse.
Par ambassadeurs, il somma les Lombards de donner satisfaction au pape : Astaulf s'y refusa. La question fut portée devant l'assemblée des Francs et la guerre décidée. Avant le départ, qui eut lieu en juillet, le roi, la reine et leurs deux fils, Charles et Carloman, se rendirent à Saint-Denis, où Etienne avait passé l'hiver. Le pape donna l'onction sainte aux trois princes et mit un diadème sur le front de la reine. D'avance le pape donnait au roi le salaire de son intervention en sa faveur : € Ce qui n'a été fait pour aucun de vos ancêtres, lui écrit-il plus tard, a été fait pour vous... Par notre humilité, le Seigneur vous a sacré roi. » Le sacre, en effet, était une nouveauté chez les Francs. Aucun des Mérovingiens, pas môme Clovis, ne l'avait reçu. Cette cérémonie mystique élevait le roi au-dessus du peuple, d'où il était sorti. Les Francs avaient élu Pépin, mais, le jour du sacre, le pape leur a interdit à jamais de se servir de leur droit d'élection : ni eux ni leur descendance ne pourraient prendre un roi dans une autre race, celle-ci ayant été
i. Voir ci-dessus, chapitre v.
élue par la divine Providence pour protéger le siège apostolique. Désormais les < reins » du roi et de ses fils sont sacrés. Dieu y a mis le pouvoir d'engendrer une race de princes que les hommes, jusqu'à la fin des temps, ne pourront renier sans être reniés par le Seigneur. Autrefois les guerriers portaient leur chef sur le bouclier, au bruit des armes et des acclamations ; à Saint-Denis, ce n'est pas un homme, c'est une dynastie qui a été élue au chant des cantiques. Le Seigneur a repris aux hommes le pouvoir de faire des rois. C'est Lui qui « les choisit dès le sein de leur mère ». La raison de régner, la source de l'autorité royale sera désormais la grâce de Dieu.
En échange de ce service, que bientôt il jugera infini, jusqu'à croire que Pépin a reçu de lui toute sa fortune, qu'en attend le pape? Il a conclu avec les Francs une alliance qui durera « jusqu'à la consommation des siècles ». Chacun y trouvera son profit. Le pape aura les Francs pour < auxiliaires et coopérateurs ». Ils contractent vis-à-vis de lui des obligations qui s'étendent à tout le service de Pierre et à € toutes ses utilités » : obligations vagues et par conséquent redoutables. Pour le moment, les papes ne demandent aux princes des Francs que leur épée. Ils vont s'en servir en Italie pour s'affranchir définitivement de l'empereur, se débarrasser des Lombards, se faire donner un pouvoir temporel.
Descente en Italie : le pape souverain temporel. — En juillet 1S4, l'armée franque passa les Alpes. La campagne fut courte : Astaulf, bloqué dans Pavie, promit les restitutions qu'on lui demanda. A la fin de décembre, les Francs avaient repassé les Alpes et le pape était rentré à Rome.
Les territoires de l'Exarchat et de la Pentapole devaient être « restitués » à l'Empire, à qui Astaulf les avait enlevés quelques années auparavant. Pépin, qui en disposait en conquérant, les donna au pape. Cette donation ou cette usurpation était-elle préméditée? Cela ne peut guère être contesté; depuis un demi-siècle Rome suivait une politique à peu près indépendante. La révolution qui substitue le pape à l'exarque « touchait plus aux formes théoriques qu'à l'état réel des choses; l'assemblée iconoclaste, tenue en 75i à Constanlinople, précipita peut-être aussi par ses
décisions les résolutions d'Etienne II » (Diehl). On voit peu à peu le pape confondre FEglise romaine et l'Etat (respublica); il invoque les droits de la sainte Eglise de Dieu, de la République des Romains. A son retour de Gaule, il écrit sans ménagement : « Mon peuple de la république des Romains. »
Au début cependant, l'équivoque ne fut pas nettement dissipée vis-à-vis de l'empereur. La situation se précisa en 786.
Astaulf ne s'était pas résigné à sa défaite ; il reprit les armes et vint même assiéger Rome. De nouveau Etienne II implora le secours des Francs, s'adressant à la fois aux rois, aux évoques, aux grands, à tout le peuple. Enfm saint Pierre, de sa propre main, écrivit à la nation franque une lettre solennelle. Après avoir rappelé ses titres comme vicaire du Christ, l'apôtre déclare : « Selon la promesse qui nous a été faite par le Seigneur Dieu notre rédempteur, je vous prends entre toutes les nations, vous, peuple des Francs, pour mon peuple spécial. » Il s'entoure du cortège de toutes les Gloires et de toutes les Puissances d'en haut, Marie, mère de Dieu, les Trônes, les Dominations et toute l'armée de la milice céleste, des martyrs et confesseurs de Dieu. Il promet pour cette vie la prospérité, la victoire sur tous les ennemis, et pour l'autre l'éternelle béatitude. Comment résister à un tel appel? Le roi des Francs reparut en Italie dans l'été de 756. De nouveau il assiégea Pavie. De nouveau Astaulf promit ce qu'on demandait. Un commissaire franc procéda cette fois à l'exécution du traité. Les clés de vingt-deux villes furent remises entre les mains du pape. Des ambassadeurs byzantins étaient venus faire à Pépin de grandes promesses, afin qu'il remît sous la domination impériale les cités de l'Exarchat. Le roi franc répondit qu'il avait combattu non pour plaire à un homme, mais par amour du bienheureux Pierre et pour la rémission de ses péchés ; tous les trésors de la terre ne le décideraient pas à enlever à l'apôtre ce qu'il lui avait offert.
Voilà donc le pape souverain temporel. Les pays qui étaient remis à son autorité comprenaient : l'Exarchat, réduit par les conquêtes de Luitprand, qui avait reculé jusqu'au delà de Bologne la frontière lombarde; la Pentapole, également dimi-
nuée; et, sans doute, la plus grande partie du duché de Rome qui n'avait pas été comprise dans les conquêtes lombardes et les restitutions imposées en 75i et 756, mais où prévalait rinfluence immédiate du pape. Etienne II, puis Paul r*", son frère et successeur (757-767), sont aux prises avec les difficultés que leur crée ce pouvoir temporel. Tout d'abord, pour le conserver, il faut contenir l'empereur et les Lombards. Les Lombards, deux fois vaincus par Pépin, sont peu dangereux; Âstaulf s'est tué à la chasse ; son frère Ratchis a repris un moment le sceptre ; puis on a élu roi Didier, duc de Toscane, candidat préféré du pape, presque son client. Du côté de l'Empire il y a plus à craindre ; l'usurpation du pape a consommé la rupture; les patrimoines pontificaux situés en terre d'Empircj jusqu'à Naples et Gaëte, ont été confisqués. L'empereur négocie avec Pépin, qu'à plusieurs reprises il s'efforce de détacher du pape. Il cherche, d'autre part, à s'entendre avec le roi des Lombards, avec qui il conclut en 759 un traité formel, stipulant la restauration du pouvoir impérial, à Rome, à Ravenne, dans la Pentapole. Le conflit entre le pape et le roi des Lombards allait se renouveler, parce que le pape, non content de ses acquisitions, voulait s'agrandir. Il réclame Faenza, Imola, Ferrare; de l'Exarchat et de l'ancienne Pentapole, Ancône, Osimo ; il songe môme à annexer, ou du moins subordonner les duchés de Spolètc et de Bénévent. Les ducs, vassaux infidèles, étaient disposés à s'entendre avec le pape contre leur roi, bien que, parfois, la bonne intelligence fût rompue. Pépin refuse do s'intéresser à ces querelles, même lorsque Didier fait prisonnier le duc de Spolète et chasse celui de Bénévent. Il couvre le pape de sa protection, mais n'attache nulle importance à « une dilatation » de l'État pontifical.
Chose plus grave, la situation du pape à Rome même n'est pas sûre. Ce chef spirituel, vieillard fréquemment changé, n'en impose qu'à distance. En ce temps où la force brutale domine les relations politiques, l'aristocratie de la campagne romaine ne respecte guère le pape. Dès les premières années du pouvoir temporel, apparaît l'antinomie qui en troubla l'exercice jusqu'au bout. Par eux-mêmes les papes ne peuvent se
faire longtemps obéir de leurs sujets ; il leur faut un protecteur, un prince étranger; et celui-ci bien vite devient un maître, contre lequel ils se tournent.
« Sur tous les points de la campagne, on rencontre de petits tyrans féodaux, devenus de grands personnages au milieu de lanarchie du vui* siècle, et qui désolent, par leurs excès, la cité et la région. L'un des types les plus achevés de ce genre de personnages est le duc Toto, un grand propriétaire de la ville de Népi, qui possédait également des domaines à Rome. D'abord, il essaie de faire assassiner le pape Paul P'; puis, après la mort du pontife, il lève sur ses terres les paysans qui y sont établis, et, à la tête de ses vassaux et de ses hommes a armes, il entre à Rome, installe par la force son frère, un laïque, sur le trône pontifical, et, pendant une année entière, occupe et terrorise la cité. Auprès de lui, d'autres grands seigneurs, qui ont, eux aussi, des domaines et des vassaux dans la campagne romaine, jouent un rôle semblable. C'est le tribun Gracilis, qui occupe Alatri et fait si lourdement peser son voisinage aux paysans du plat pays, qu'il faut finalement aller l'assiéger dans sa forteresse et le mettre à mort. C'est le duc Grégoire, également propriétaire dans la campagne romaine. C'est surtout le duc Gratiosus, avec ses fidèles milices de Tuscie et de Campanie, avec son cortège de vassaux, qui commit à Rome d'abominables cruautés et fut pendant quelque temps le véritable maître de la ville. A cette aristocratie laïque s'ajoutent les grands dignitaires de l'Eglise, qui ne le cèdent aux seigneurs séculiers ni en audace ni en violences. C'est le primicier Christophe et son fils le secundicerhis Sergius, qui font et défont les papes à leur volonté, et n'hésitent pas, pour maintenir leur autorité, à soulever l'insurrection contre le pape Etienne III, à envahir en armes le palais de Latran pour s'assurer de la personne du souverain pontife. C'est le cubiculaire Paul Afiarta, plus lard chef de la maison militaire du pape, qui emprisonne ou exile à sa fantaisie tous ceux qui lui sont hostiles dans Rome, fait tuer sans jugement ses adversaires politiques, et prétend dominer le pape lui-même. A ses côtés, de grands seigneurs laïques, le duc Jean, frère du pape
Là royauté dans la maison carolingienne 305
Etienne III, le tribun Leonatius, propriétaire à Anagni, participent à ces violences qui troublèrent Rome pendant plusieurs, mois ^ »
Rome a été souillée par des crimes, le Saint-Siège envahi par un aventurier. Depuis que le pape est devenu prince tem-. porel, la papauté tente les barons du voisinage, qui ressemblent fort à des brigands. Dans la ville, en cas de crise, nulle auto*, rite reconnue ; des bandes d'écorcheurs font la loi. Quel piédestal pour le successeur de Pierre ! On comprend qu'il n'ait pu se passer du bras des Francs carolingiens. Des troubles de ce genre seront la cause directe de la restauration d'uii Empire en Occident.
Tandis que la papauté se débat péniblement au milieu des diffîcultés que lui crée sa souveraineté temporelle, elle en fabrique les titres : ayant le fait, elle veut procurer le droit: Elle le tire de la prétendue donation que Vempereur Constantm aurait fait au pape Silvestre et dont voici le sens.
Quatre jours après son baptême, (iOnstantin, « empereur de la lorre, gouvernant le peuple universel répandu sur l'univers *, a résolu de donner un privilège à l'église de la ville de Rome où « le principat des évêques et la tête de la religion chrétienne ont été établis par l'empereur du ciel ». 11 concède au pape la puissance et les honneurs impériaux, son palais de Latran, son diadèine, le bonnet phrygien, le superhuméral, la chiamyde de pourpre, la tunique écarlate et tous les vêtements impériaux, le sceptre impérial, tous les insignes et ornements, toute la pompe de la sublimité impériale. Il pwnd sur sa propre tète, pour la donner à Silvestre, sa couronne d'or pur et de pierres précieuses. Il veut que la cour pontificale ait des chambellans, des portiers, des gardes et tous les offices qui rehaussent la puissance impériale. Quant au clergé de la ville, il brillera de la môme gloire que le « sénat amplissime » : les prêtres romains porteront sandale blanche, comme les séna-. leurs, et leurs chevaux couverture blanche. Le .clergé des pro-* vinces sera paré des mêmes dignités que ia milice des officiers
1. Diehl, V AdmiHtslration byzantine dans VExarchalrp- 345 et 346. Histoire gén-kmalp. I. 20
irapériaux. Constantin ne se contente pas d assurer au chef et aux membres de l'Eglise des honneurs égaux à ceux du chef et des membres de TEmpire. Il déclare que le siège du bienheureux Pierre « doit être élevé au-dessus du trône terrestre ». Pour témoigner sa révérence envers Tapôtre, il a tenu la bride du cheval de Silvestre et fait Toffice d'écuyer pontiflcal. Dans le partage du pouvoir, il s'est réservé le moindre lot, car lautorilé spirituelle du pape s'étend sur tout l'univers, et l'empereur lui a cédé la moitié du monde temporel : « Nous lui avons donnée avec notre palais, la ville de Rome et les lieux et cités de l'Italie et de l'Occident. »
Les documents faux sont précieux. Us nous apprennent, mieux que les faits, des intentions qui éclairent parfois toute l'histoire. Quel chemin l'Eglise a parcouru, de l'Evangile à la Fausse Donation !
Il est remarquable qu'au moment où il affichait de si hautes prétentions le pape ne pût môme être maître à Rome. L'Empire auquel il prétend sur l'Italie et l'Occident, il ne pourra que le concéder au roi des Francs.
Pépin ne prévit guère cette haute destinée réservée à son fils. Après avoir mis le pape à l'abri des Lombards, lui avoir donné la moitié de l'Italie centrale, il pensait avoir assez fait. Il fut plutôt importuné des continuelles lettres du pape, et lui recommanda de vivre en bonne intelligence avec Didier.
Dernières campagnes de Pépin. — Pour lui, ayant accompli la réoi^anisation politique et ecclésiastique de son royaume, il revint à son métier de soldat et de conquérant.
Du côté de la Germanie, il était à peu près tranquille ; le jeune dur de Bavière, Tassilo, (né en 712) restait déférent envers le roi des Francs, son protecteur. Il ne reprendra son indépendance entière que plus lard, en 763. Jusque-là il continuera de paraître aux champs de mai et d'observer son serment de vassalité. Deux campagnes contre les Saxons (753 et 758) suffisent à les contenir. Pépin se tourna du côté du sud et entreprit d'achever la soumission de la Gaule. Les dix dernières années de sa vie furent consacrées à la conquête de l'Aquitaine. C'est un événement historique considérable, car il
n'y eût pas eu de France si le pays entre la Loire et les Pyré^ nées eût constitué une unité politique ; de même qu*il n*y eût pas eu d'Allemagne sans la conquête de la Saxe. Les deux séries de guerres acharnées par lesquelles les Francs con-» quirent, au nord et au sud, le pays saxon et le pays aquitain» sont d'importance capitale ; ces annexions donnent à Tempire carolingien sa prépondérance exceptionnelle et elles préparent la scission qui, des Francs orientaux fera les Allemands, des Francs occidentaux les Français.
Pépin prit TAquitaine à revers en achevant la soumission de la Gothie, entre les Cévennes et la mer. En 759, il prit Narbonne et fît dans une certaine mesure reconnaître sa supériorité par le duc arabe de Barcelone et Girone. C'est comme protecteur des Goths, autant que des églises opprimées par les Aquitains, qu'il adressa au duc Waïfre sa première sommation. Elle fut rejetée ot le roi passa la Loire. Il vint jusqu'à Clermont- Ferrand. Waïfre promit satisfaction (759). Les Aquitains ressaisirent ensuite Toffensive, ravagèrent le pays autour de Chalonsur-Saône et d'Autun. Pépin leva Tarmée, remonta la vallée do la Loire, saccageant sur son passage les places de Bourbon, Chantelle, Clermont-Ferrand (760). Une troisième campagne, dirigée par Pépin et ses deux fils, aboutit à la conquête de Bourges, où les Francs mirent garnison. Puis on mafcha sur Thouars, qui fut pris aussi (761). Waïfre, voyant que les Francs conservaient les places voisines de leur frontière et s'y installaient de manière à conquérir progressivement toute l'Aquitaine, prit une résolution désespérée. Il donna l'ordre de raser les remparts de ses villes et de ses châteaux, afin que nulle part l'ennemi ne pût s'établir solidement. Dans sa quatrième campagne, Pépin parvint donc aisément jusqu'à Limoges ; Waïfre vint lui livrer bataille à Issoudun ; mais ses Gascons ne purent tenir contre les Francs (763). Ceux-ci se retirèrent ensuite, peut-être à cause de la défection du duc de Bavière. Waïfre fit alors les plus grands efforts, attaquant les Francs à la fois vers Narbpnne, en Boui^ogne, en Touraine. Mais il fut abandonné par son oncle Remistan, un fils d'Eudes, qui fît hommage à Pépin. Après la cinquième campagne, toute l'Aqui-
laine septentrionale parait domptée (765). En 766, les Francs arrivent jusqua Agen, sur la Garonne; ils mettent garnison à Angoulême et Périgueux. En mars 767, Pépin revient à la charge : parti de Narbonne, il prend Toulouse, conquiert l'Albigeois et le Gévaudan. Le duc d'Aquitaine était traqué jusque dans les forêts du Plateau central. Pépin va tenir son champ de mai à Bourges et poursuit son indomptable adversaire à travers les rochers et les cavernes du Cantal et du Rouergue. Waïfre résiste encore ; il est rejoint par Remistan, et la guerre se porte en Saintonge. Waïfre est vaincu : les Gascons euxmêmes ont donné des otages. Il se cache quelque temps dans les forêts du Périgord et, le 2 juin 768, il est tué par un traître. La conquête de l'Aquitaine était achevée. Le roi vient séjourner à Saintes avec la reine Bertrade. Il y tient une assemblée et promulgue le capitulaire d'Aquitaine, par lequel il réorganise le duché. Il mourut le 2i septembre 768, après avoir partagé son héritage entre ses deux fils. Charles, l'aîné (né en 742 probablement), eut l'Austrasie, la Neustrie, l'Aquitaine occidentale ; Carloman (né en 751) ent la Bourgogne avec la Provence, la Gothie, l'Aquitaine orientale, l'Alamanie avec l'Alsace, la Thuringe et la Hesse. Charles fut couronné à Noyoji, Carloman à Soissons. Les deux frères vivaient en mauvaise intelligence; mais dès 771 Carloman mourut, et Charles demeura seul roi des Francs.
BIBLIOGRAPHIE
Documenta. — Bibliographie dans Wait2, Quclleukunde der deutschen Geschichte, — Monod, Bibliographie de l histoire de France.
Les historiens sont réunis dans les deux collections dom Bouquet et Monumenta Germaniad. Les plus importants sont : 1° les chroniqueurs anonymes appelés Continuateurs de Frédégaire, pour la période antérieure à Gharlemagne (ces maigres notices sont la seule histoire que nous possédions des ducs d'Austrasie) ; 2» les Annales Laurissenses et Ëginhard, Vita Caroli^ biographie de Gharlemagne par un de ses serviteurs (trad. dans Guizot, Mémoires) pour le règne de Gharlemagne; 3° Paul Diacre, pour la conquête du royaume des Lombards. — L*hisloire de Gharlemagne par le Moine de Saint-Gall, devenue si populaire grâce au charme de naïveté de ses récits, n'est qu'un recueil des légendes qui couraient sur le compte de Gharlemagne un demi-siècle après sa mort.
Pour les missions de Germanie, voir à la Bibliographie du chapitre r.
UviHMk — Bibliographie dans Waitz et Monod.
Oq trouvera tous les faits classés à leur date et discutés dans les recueils suivants : Richter, Annalen des frânkischen Reiches, 1872, et Annnlen de^ frnnkischcn Reiches unter den Kurolingen, 1877, recueil critique de tous les faits connus rangés sous forme d'annales.
Jahrbacher des deutschen Reiches, collection de monographies composées sur le même principe que les Annales de Hichter^ mais avec plus de développement. Ils sont divisés en quatre sections : BonneU, Origines des Carolingiens, 1866; — Breysig, Charles Martel, 1868 ; — Hahn, Royaume franc de 744 à 752 (1803); — Abel et Simsrn, Charlemagne, 2 y., 1883, 2« éd. 1888.
Il n'existe encore en français, sur cette période, aucune histoire d'ensemble qui résume complètement les travaux des érudits allemands.
Outre les histoires générales déjà citées au chapitre m (Bordier et Charton, H. ICartin), on peut consulter : Digot, Histoire du royawne d* Austrasie, 4 vol., 1863; — Gérard, Histoire des Francs d'Austrasie, 2 v., 1864; — Wamkœnig et Gérard, Histoire des Carolingiens, 2 v., 1862; — ▼étaalt. Histoire de Charlemajne, 1870.
La formation de la Bretagne et de TAquitaine est étudiée dans deux bonnes monographies : Loth, l'Émigration bretonne en Armorique, 1884; — Perroud, Des Origines du premier duché d'Aquitaine, 1881.