‹ Histoires à l'enversChapitre 1 sur 28 · MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS

RUE VIYIENNË, î BtS

i/uUltînr «l Icîs êilileurs se rcscrvrul le ilioii do itîi»iotlutUoa el de traducUoii

:'i IVli'îiiiuiM*.

L'horloge voisine sonnait neuf heures, lorsqu'on gratta humblement à la porte de Maurice Hamelin.

€( Entrez! » cria-t-il sans se déranger.

Maurice goûtait sur un immense divan les plaisirs de la vie horizontale. Gravement occupé à tirer des boufiées de fumée d'une chibouque en bois de rose, il en suivait du regard les capricieuses ondulations.

a Dix sousl » flt une voix glapissante.

A travers la porte entre-bâillée, un bras informe, retroussé jusqu'au coude et tatoué de losanges et de cœurs enflammés, laissa tomber une lettre sur le guéridon.

C'était le portier de la maison.

Maurice, d'un caractère froid et métliodique, n'en acheva pas moins la pipe compiencée; puis, au dernier flocon de fumée, il secoua sa rêverie, ramena sur ses épaules une robe de chambre à flammes rouges, se leva et décacheta la lettre.

Il lut:

c( J'ai besoin de toi, mon ami, viens à mon secours. Je t'attends.

« Anatole . »

Notre homme ne manifesta aucune surprise, aucune humeur. Il serra l'impérieux billet, envoya chercher des chevaux de poste, fit en silence quelques préparatifs nécessaires, alluma un régaliay et partit.

C'était Un otîginal que ce Maurice.

Quelqu'un s'avisa de lui demander un jour :

« Avez^vous été amotlreiik?

— Trois fois, dit-il. L'objet de ma première pàssioti était mignon et charmant ; il rêvait avec L^maHliie et s'indignait avec George Santi. Il ressemblait à une vi^ guette anglaise^ il avait le profil des angeft et les joues pâles comme Ophélia. En cachette, il écumait le pot au feu. La seconde femme qUe j'ai aimée était un cœur fort et dédaigneux des choses de la terre. Mille treëses noires ruisselaient sur ses épaules de marbre; Utl poft

HIHT JOURS A VlVaB. 3

de reine, les yeux d'une Espagnole. J'en devins fou pendant huit jours; le neuvième, je m'aperçus qu'elle portait perruque.

— Et la troisième? » dem^nda-t-on.

Maurice ralluma soq cigare et tourna le dos au eurieux.

Toujours il fumait.

Les médecins avaient porté sur lui cette funèbre sentence : « Le sp)een )e ronge; dans six mois, ce sera un cadavre. »

En conséquence de cet arrêt sans appel, Maurice avait fait des parts égales de sa fortune pour les jours qui lui restaient à vivre. Selon son expression, il s'arrangea de façon à mener de front la vie et ^^rg^Ht pour arriver à la dernière heure avec le dernier sou.

Au moment ou il apparaît dans notre histoire, il n'avait plus, d'après son compte et celui de la Faculté, que huit jours à vivre.

Quant à Anatole Gillois, — Tami pressé qui écrivait ses lettres à l'impératif, — voici quel personnage c'était : Il avait vingt ans , des illusions, trop de confiance, peu de fatuité et beaucoup d'amour I

Ahl j'oubliais.

Il n'avait pas de dettes et ne tutoyait pas son tailleur,

Le lendemain de son départ, Maurice arriva dans une petite ville normande et descendit de voiture à l'hôtel de la Poste.

Il aperçut, derrière les révérences du maître, une femme aux cheveux bruns, aux prunelles langoureuses, dont un jeune échappé de collège aurait dit et pensé : « Qu'elle est charmante I .. . » Il se contenta de la saluer. Mais Maurice atteignait son vingt-neuvième printemps, et, comme le figuier maudit, son cœur ne portait plus ni fruits ni fleurs,

Anatole, bouillant d'impatience, sauta au cou de Maurice.

« Tu me sauves! s'écria-t-il. Je marche depuis trois jours sur des charbons ardents, j'ai la fièvre de Tespoir.

— As-tu douté de moi?

— Pas une seconde.

— C'est bien. Pourquoi suis-jé ici?

— Tu es invité demain à la soirée de madame Priosan. »

Les hommes disaient d'Anatole : a C'est un jeune homme I... » et cela d'un air protecteur et hypocritement paternel.

Les femmes, qui, en paroles, ont quelquefois le privilège de Taudace, souriaient en disant de lui : « C'est un enfant I »

Jeune se traduisait pour les uns par : <x II est fier de ses vingt ans; il réclame sa part des joies du monde que nous avons péniblement cherchées. Pourquoi serait-il donc plus heureux que nous, plus exempt des sarcasmes qui ont flétri notre début, des buissons d epines qui s'appellent déceptions? ÊtoulTons ces beaux désirs, cette aspiration vers l*inconnu, sous notre raison à la glace; quand il aura, comme nous, le cœur plein de cervelle, peut-être nous l'écouterons. »

Enfant se traduisait ainsi pour les autres : « Je comprends, je devine ce que tes yeux m'avouent, ce que tes lèvres n'osent murmurer. Moins d'abandon et de naïveté; cache ta pensée, ne vois-tu pas que chacun sait ton secret? »

A la louange d'Anatole, faut-il dire qu'il ne comprenait rien à la pitié des hommes, rien au sourire des temmes?

On laissait Anatole se mcicr aux conversations de salon. Hors d'un verbiage innocent, notre débutant n'existait pas. C'était l'automate interlocuteur à qui l'on semblé dire : « Je suis bien aise de faire étalage de mon esprit, donnez-moi la réplique. »

Les femmes, car il faut proclamer bien haut et à sa gloire qu'il s'exilait le plus souvent de l'égoïste et doctrinaire société des hommes, — les femmes s'occupaient volontiers de lui, comme le chat de la souris qui ne saurait lui échapper; elles applaudissaient à

A HUIT JOURS A VÎVBG.

son indignaiion juvénile, s*aiilori«aient de wêcoMàh, le saluaient de la léte ou de réveatail, '^ en familier.

Un jour il avait surpris madame de la Chetnaye en peignoir flottant, les épaules à peine couvertes. Êbkiui, confus^ il se retirait, les yeux à terre. . .

« Entres donc, monsieur Anatole, dit«elle, pour vous, j'y suis à toute heure, n

Cependant il n'était ni laid ni sot, ce pauvre Anatole. Il rimait et accrochait gracieusement son lorgnon à la paupière gauche. 11 professait une horreur invincible pour tout ce qui avait odeur de grec ou de lalin.

L'insouciance était sa vie.

Comme il ne savait rien du monde, il s'arrêtait au profil d'un nez grec ou d'une jambe parisienne. 11 écoutait les mille petits bruits des insectes dans Therbe. 11 s'iibimait dans la contemplation du nuage qui flotte, de rhirondelle qui effleure, de l'eau qui murmure.

N'ayant encore rien approfondi, il avait une sympathie universelle.

Enfin, son terre-neuve s'appelait Piétro!

Que voulez-vous de plus?

Maurice et Anatole entrèrent dans le salon de madame Priosan à neuf heures. Les invités étaient au

HUÎT JOIJRS K VIVBE. 7

complet, — ce qm ti est pas rare en province, où l'on est toujours bien aise de faire une petite économie en allant brAler le bots et la bougie des autres.

Madtime Priosan fit un pas vers les retardataires avec le sourire officiel des maîtresses de maison.

a Vous vous faites désirer, M. Anatole, d dit la belle hôtesse, •— • la femme qui, disait-on dans la localité, avait les plus magiques sourires, les plus ardents re« gards, la chevelure la plus ondoyante du départe* ment.

Anatole s'inclina et rougit.

a Oh! je Taime! » glissa-t-il dans l'oreille de Mau» rice.

Une jeune fille passait. Caractère admirable, sans cesse retenu et contrarié; mélange de rêverie et de sarcasme.

Son père avait gagné de bonnes rentes dont il plaçait le rapport en plein soleil. Était-il adjoint parce qu'il avait, vingt- huit ans, servi... la pratique derrière son comptoir d'épicier, ou avait-il été épicier pour devenir adjoint? 11 avait élevé sa fille à ne rien faire, disait-il, — c'est*à-dire à être un esprit supérieur; mais il prêchait à outrance les saines maiimes et la politique conservatrice des petits bourgeois. Là-dessus Indiana pleurait et décochait à l'auteur de ses jours une foudroyante apostrophe — en vers qu'elle serrait sous clef.

Trotd ou quatre maris campagnards s'étaient présentés pour la dédaigneuse. Ils avaient parlé ménage: elle avait riposté feuilleton. La dot était ronde. ettc,

la future comme la dot; mais Tesprit avait trop de

pointes.

Au delà de Paris, Tesprit de saillie a fait perdre plus de batailles aux jeunes filles sur le terrain du mariage que la cupidité aux détenteurs d'actions sur le terrain de Fagio.

Indiana se raillait de l'avenir conjugal, et continuait à rester fille.

« Monsieur Anatole, dit-elle avec un majestueux sourire, vos vers à la Colombe plaintive sont sur mon album depuis hier. Beau troubadour, soyez mon féal; votre poésie vaut une de mes pervenches. »

L'habit noir d'Anatole fut décoré du gracieux emblème.

Anatole s'inclina et rougit.

« Ohl je l'aime! » glissa-t-il dans l'oreille de Maurice.

De salutations en sourires, les deux amis étaient arrivés près d'une robe de crêpe rose dont les jupons s'étalaient timidement et dont le diaphane tissu laissait deviner une taille parfaite. La robe n'avait garde de se permettre le moindre mouvement. Une vieille femme, coiffée d'un bonnet antédiluvien victorieusement planté d'un panache multicolore, tenait le crêpe rose en respect comme un chien tombé en arrêt tient sous son flair un vol de perdreaux.

Anatole écrasa le pied de son compagnon en reculant furtivement à l'aspect terrible, foudroyant, de... ce joli petit crêpe rose qui ne songeait à rien, tenait ses longs cils baissés et tournait vulgairement le dos.

<( Oh ! je l'aime ! glissa Anatole dans l'oreille de Maurice.

— Ce n'est pas une raison pour m'écraser le pied, » répondit flegmatiquement celui-ci.

L'exclamation tranquille de Maurice, qui semblait ne répondre à rien, arracha un mouvement de tête et UD cri étouffé à la robe légère.

fa douce, rêveuse et adorable créature I Ses bandeaux à reflets dorés encadraient un divin visage.

Anatole Fentrevit comme une éblouissante apparition. Maurice remarqua ses lèvres rouges, ses dents blanches, ses yeux bleus... Il entendit parfaitement le chaperon à panaches s'écrier d'un ton aigre :

c( Mademoiselle Blanche I . . . »

Et il en conclut que l'inconnue se nommait Blanche et qu'elle était blonde.

Ne riez pas de la conclusion.

Maunce n'aimait pas les jeunes filles, — qui s'amusent avec le cœur d'un amoureux comme elles font sauter un volant sur les raquettes;

Qui aiment les déclarations sur papier rose, les romances langoureuses, la cravate bien nouée et le pantalon à la mode;

Qui ont chaque matin un caprice, une bouderie chaque soir;

Qui ne savent jamais ce qu'elles veulent;

Qui ne veulent jamais ce qu'elles savent.

iO IIOIT JOURS A ?TYB8.

On installa Maurice à une table de whist; Anatole à un quadrille de perruques.

La société efet aiqsi faite, qu'il est rare qu'on ne fesse pas tout ce que veut une maîtresse de maison, et qu'il est encore plus rare qu'on ne dise pas le lendemain : a L'insupportable soirée! Je m'y suis horriblement eqnufé. a

Dan^ un entr'acte où la danse et le jeu les laissèrent respirer, dos deux amis échangèrent à voix basse les paroles suivantes :-

« Comment la trouves-tu? interrogea le plus jeune.

<r^ Comment la nommes-tu? répondit Tautre.

— Ne t'ai-je pas dit?...

— Mon cher, le sourire de madame Priosan t'a fait rougir; tu m'as dit : Je l'aime I La pervenche de mademoiselle Indiana t'a rendu coquelicot; tu m'as dit: Je l'aime ! Quant au crôpe rose. . .

-^Chut!

^ C'est la préférée?

— Ohl la seule!...

— Me voilà instruit. Alors?

-rr II n'y a pas d'alors, dit candidemept Anatole, puisque je l'aime!

— C'est juste. Tu veux l'épouser?

— Oh ! tout de suite.

— Diable! il parait que j'ai bien fait de prendre la poste. Et quel est l'obstaele? »

mvt iouAs A vivftË. il

En té motidéât le piatib Joua une ritournelle. Autre amduréUi fiii prié d'inVitei" ttladâtnc de. . .

Ij'ttait titi dévoué, uU martyr. Ou lui confiait pélemêie les plus vieilles et les plus jeunes.

tt L^obstàclë, doUpira Anatole. Je irais Itii faire visà-vis. Il s'appelle madame dé la Cheâuayé. »

MâUrice, tombé de Paris à l'improviste datls ce trou de province, n'était guère plus avancé. Il se posta derrièi'e le pétulàilt daUseur, et vérifia en homme d'ordre de quelle nature était l'obstacle que, sans doute, il aurait à surmonter.

U tëgâtdà tUadame de la Chesnaye et pâlit.

Madame de la Chissnaye — une jolie femme — hiinaudâit avec son cavalier : elle ne vit pas la pâleur de Mauriee.

Le quadrille terminé, ce fut Maurice qui s'empressa aupt^ de soti jeuhe ^mi.

« Anatole, il faut t]ile tu me présentes à cette femme. . . sur l'hetire.

— Mais...

— Pas de mais, bu je pars. Veux-tii épouser ta Blanche?

— Avec la permission de âa tante.

^ Tu l'auras demain.

— Comment ?

^ Présente^mol... 11 le faut. »

Sur-le-champ, Anatole entraiUa Maurice avec cette

12 HUIT JOURS k VIVRE.

espèce d'emportement que les poltrons et les amoureux prennent pour du courage. II ne rougit pas trop en présentant à madame de la Chesnaye son meilleur ami...

Maurice regarda la noble dame comme s'il voulait surprendre le secret de son cœur. La noble dame garda sa sécurité, et, si elle avait un secret, il fut impénétrable.

c< C'est ellel criaient dans Tâine de Maurice les miUe voix du souvenir. C'est elle!... Mais je dompterai son orgueil, j'assouplirai sa mémoire ! . . .

— Eh bien? demanda Anatole, inquiet de ce sombre silence et n'augurant rien de bon pour l'intervention projetée. Eh bien, comment trouves-tu la tante?

— Elle est brune, » répondit Maurice.

La soirée de madame Priosan était un modèle du genre. De quoi madame Priosan ne servait-elle pas de modèle, depuis les vertus de famille jusqu'à la confection de la tarte aux prunes? Il est vrai qu'elle n'avait plus vingt ans, ce qui ne veut pas dire qu'elle en eût quarante.

Dieu me garde de vous ennuyer d'une fade description de celte soirée normande I II y avait beaucoup de femmes et quelques charmantes femmes.

Mais où étaient les hommes, les jeunes, ceux qui vivent?...

HUIT JOURS A VIVRE. i3

« Qu'est-ce que l'amour? demandait à tous les échos du salon M. le chevalier de Fleuranges, satyre en déroute.

— Oui, qu'est-ce que l'amour? » répéta magistralement un long, sec, jaune et osseux président, qui ne s'était jamais marié.

Le cercle des jabots se resserra. 11 n'était plus possible à l'orateur d'éluder la question.

Or l'orateur était Normand, et des plus avocats, — dcui raisons plausibles pour mystifier son auditoire avec aplomb.

« L'amour, fit-il avec un fin sourire, — car il pensait : Où diable pareille curiosité va-t-elle se nicher? — l'amour ne se définit pas; il est relatif. D'où vient-il plutôt? De la femme. Telle femme, tel amour. Il y a synthèse.

— Mais, objecta le tenace président, qu'est-ce donc que la femme?

— Un ange !

— Un diable I

— Une fée ! »

L'avocat normand sourit de son rire blanc, a C'est beaucoup d'honneur, messieurs, dit-il. La mienne se contente d'élre une ménagère. »

nCît JOURS A VIVRE.

Pétrarque, qiii a aimé toute sa vie, nomme l*amour il giovenUe, « k jeune. »

N'aime-t-on plus en province depuis que Paris, ce Minolaure de la civilisation, étreint dans ses embrasseinents mortels tous les jeunes hommes*^

Le lendemain, madanle delaChesnaye attendait seule au pavillon du bord de Teau la compagnie de soii fa^ vori Anatole.

Paresseusement couchée sur lin sofa, elle rêvait. A qui? Il eût été difficile de le savoir. Elle n'en savait rien elle-même. Mais elle se disait ceci sans pliis de détours :

« J'ai vingt-cinq ans; Georges en a cinquante. Mes cheveux toiilbent en grappes d'ébène; les siens tombent tout à fait. Il voyage, et je m'ennuie. »

Puis elle ajouta le plus naïvement dû monde, en apparence, et tout haut la main sur son cœur :

« Est-ce que je Faime? »

Elle sourit et soupira tout à la fois.

« Le président que j'ai vu hier soir, reprit^elle dans sa pensée, est un sot, le chevalier un belàtre usé, Tavocat un bavard* Où sont donc les hommes? »

Maurice entrai

HUIT JOURS A VIVRK. «6

Maurice était. . .

Ai-je dit qu'il avait vingt-neuf ans? Cela suffit, je crois, pour la connaissance de son cœur. Qu'importe la couleur exacte ie ses cheveux, qu'il portait courts et relevés, ou la nuance de ses yeux profonds et inquisiteurs?

Il salua» prit un fauteuil, s'assit, r— non pas au bord, en amoureux de collège, — mais bien au milieu, carrément; et regarda madame de la Chesnaye.

a Madame, dit-il, je suis ce meilleur ami qu'Anatole GiUoift vous a pré3enté hier. Je me nomme Maurice Hamelin , Anatole m'a confié l'amour vrai que lui a inspiré mademoiselle Blanche, votre nièce, et c'est moi qu'il a chargé de vous demander sa main, J'ai fait cinquante lieues pour vous dirç cela, d

Madame de la Chesnaye éprouva un instant Ja violente envie de &ire jeter Maurice àla porte; mais, comme il gardait un beau sérieux, elle comprit qu*elle avait affaire à un original plutôt qu'à un impertinent. Elle enveloppa ses dédains aristocratiques sous le plus mielleux sourir^f

tt Votre proposition est un peu brusque, monsieur, dit-elle. Vous n'ignorez pas qu'Anatole est un tout jeune

itt HUIT JOUBS A VIVRE.

homme... presque un enfant... ce qu'il prend pour de l'amour vrai, dans un mois ce sera un caprice oublié.

— Il ne faut pas railler, madame, avec les cœurs de vingt ans... quelquefois cela les tue. »

Madame de la Chesnaye trouva la phrase ridicule; elle ne répondit pas.

(c Ainsi c'est un refus? insista Maurice.

— Mais, monsieur... »

Maurice poursuivit d'un ton bas et saccadé, sans prendre garde aux airs de femme offensée que prenait la superbe tante :

<i Écoutez, madame, il y a un an, je parcourais la Suisse. J'étais encore jeune alors, jeune et confiant Car, si l'âge se compte par les émotions du cœur plutôt que par les années, on pouvait dire de moi ce que vous dites d'Anatole : j'étais presque enfant.

« Au milieu de mes rêves et de mes bonheurs, je vis une femme; je l'accueillis dans ma vie comme l'ange dont l'amour devait ceindre mon front d'une auréole. Cela se pense et s'écrit — quand on a vingt ans. Prosaïquement, je vous dirai que je m'attachai à ses pas, que la nuit je chantais et rêvais sous ses fenêtres, qu'enfin j'osai lui écrire.

« Madame, elle m'aimait; notre correspondance dura longtemps : j'ai toutes ses lettres. Enfin elle partit; je partis à sa suite comme le chien suit son maître, comme l'ombre s'attache au corps.

« Un jour, — c'était à Zurich, — je parvins à lui faire tenir un billet qui lui rappelait ses promesses, ses aveux, ses serments. A moi, timide, respectueux, dé-

voué ; à moi, qui ne lui avais jamais parlé , qu'elle n avait pas vu, peut-être, qui n'avais osé lui dire : Je TOUS aime, que par une abnégation de tous les instants, — elle répondit ces quelques mots...

« Je les ai encore là, présents à la mémoire, lourds sur le cœur :

— Que m'importe, monsieur! laissez...

— Les voici, interrompit brusquement Maurice en fixant un regard terrible sur madame de la Chesnaye :

(( Oubliez un enfantillage qui a pu me distraire quelques jours et qui me déplaît à présent. Il n'y a rien de commun entre nous. »

Il s'arrêta. Puis, de l'air le plus simple, le plus dégagé du monde, il reprit :

« Madame, il y a un nom au bas de ces lettres... Camille, je crois. »

La tante du crêpe rose rougit extrêmement et se mordit les lèvres.

Maurice eut l'air de ne rien voir; il reprit de son air flegmatique :

« Pardon, je reviens à la demande d'Anatole...

— Eh bieni répondit la belle dame, j'y réfléchirai; mais si Blanche, de son côté...

— Ce n'est pas elle qui refusera. Donc, vous me prome^ttez?

— Puisque ces enfants s'adorent, je ne veux pas être un obstacle à leur bonheur.

— Ma mission est finie, dit gaiement Maurice, et je remonte en chaise de poste. »

Il baisa la belle main que lui tendit la patricienne, et s'éloigna d'un pas ferme.

« C'était lui ! se dit madame de la Chesnaye; lui, qui m'aimait tant! ,** lui, dont j'ai froissé l'amour exalté ! Comme il se venge I me forcer de consentir à ce mariage I Eh I que m'importe ce mariage, après tout, j'ai retrouvé un cœur qui m'aimera encore, et... »

Elle se leva vivement, prit une plume, du papier, et, au moment de poser le premier mot :

a Que lui écrire? » dit-elle.

Elle regarda en Tair — les plafonds inspirent. — M. delà Chesnaye était accroché à un panneau, en belle peinture et dans un cadre magnifique.

Il se rencontra sous le regard distrait de sa femme. Pour la première fois, — par comparaison, sans doute, — elle s'aperçut qu'il était laid, grisonnant, bourgeonné; qu'il avait des lunettes, cinquante ans et le ruban rouge; et qu'avec tant de qualités absentes on a grand tort de s*appeler Georges et d'être l'époux d'une femme jolie, rose et brune, qui avait de beaux yeux, vingt-quatre ans et une âme très-compatissante.

Cette double justice rendue, elle s'écria en écrivant :

« Il ne partira pas. »

« J'ai tout arrangé, dit Maurice à Anatole. Madame de la Chesnaye t'accorde la main de sa nièce — avec reconnaissance. As-tu un cigare?

HUIT JOURS A VIVBK. I»

— Tu es vn homme admirable ! Je ne te fais pas de questions.

•^ Bt tu fois bien. Je n'y répondrais pas.

— Je m'inquiète peu des comment et des pourquoi; Blaoahe est à moi; filaocbe, c'est le bonheur! Au revoir.

^ Ou vas-tu donc? ^

-^ l^ sais-je? Partout. J'ai besoin d'air, de silence, de recueillement; adieu... ^

Maurice le regarda bondir comme un jeune faon et gesticuler comme un télégraphe,

« 11 va chez elle.., c'est-à-dire s'abreuver du spectacle de ses murailles!».. Passer, repasser trente fois sous ses fenêtres! félicité! 11 accouplera incontinent quelques lignes incandescentes sur la Bienvenue de la bien-aimée, et quand, à force de creuser son enthousiasme, il aura fait le vide dans son ceryeau échauffé, il rentrera au logis avec un rhume atroce. C'est. une chose bien peu salutairp que l'amour ! — Garçon, préparez la voiture; je pars dans un quart d'heure. »

Les événements les plus simples, les plus vulgaires, en apparence, cachent d'épouvantables catastrophes, et sQuv^t la destinée se platt à envelopper ses coups A'État sous une forme insignifiante.

Nous pourrions, à l'appui de cette politique de la Providence, citer mille faits d'une autorité irrécusable.

Sans le verre d'eau que la duchesse de Mariborough répandit si malencontreusement sur la robe de la reine Anne, M. Scribe nous assure que bien des désastres auraient été épargnés à la vieillesse du grand roi. Fort de cette découverte, nous disons que : sans un cigare de vingt-cinq centimes, on n'aurait jamais su la suite d«5 aventures de Maurice, et cela pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'elles n'auraient pas eu de suite; celle-là dispense des autres.

Cigare prédestiné I

Maurice fumait comme un Turc. Je dis comme un Turc, parce* que c'est le proverbe.

La sagesse des na;tions dégoûte d'être de son pays. Ainsi elle fait dire tous les jours :

Ivrogne comme un Suisse.

Gueux comme un Espagnol.

Vindicatif comme un Italien.

Grossier comme un Anglais.

Querelleur comme un Allemand .

Avare comme un Juif.

Voleur comme un Arabe.

Bête comme un Chinois.

En revanche, les Français se répètent du matin au soir :

Spirituel comme un Français.

Or voici quels éléments composent l'esprit dé cette nation, qui porte si haut le flambeau de la civilisation, — d'après les discours universitaires :

La niaiserie d'un Champenois.

La forfanterie d'un Gascon .

La duplicité d'un Normand.

L'intempérance d'un Provençal.

La mauvaise foi d'un Lorrain.

L'entêtement d'un Picard.

La stupidité d'un Breton.

Et voilà comment les Français forment dans leur ensemble le peuple le plus civilisé de l'univers. '

La nuit tombait. Septembre est le mois aux soirées fraîches et hâtives.

Maurice boutonna son paletot, entra chez un marchand de tabac, garnit son porte-cigares, choisit un havane doré et se disposa à Tallumer. Au moment où il roulait dans ses doigts un fragment de papier, il y porta machinalement la vue ; un nom le frappa : Blanche.

La déchirure du papier avait coupé en deux le paraphe de la signature.

Sans se rendre compte de sa curiosité, il déplia le papier. A l'instant, le plus vif étonnement se peignit sur ses traits, d'habitude si indifférents. Il lut quatre lignes; mais cette courte lecture, qu'il recommença à diverses reprises, opéra une subite révolution chez cet homme qui venait de quitter, avec un sang-froid réel, la seule femme à laquelle il se fût dévoué. Ce fut en balbutiant, la pâleur au front, qu'il supplia le marchand de lui vendre ces allumettes destinées aux fumeurs.

29 HUiT JOURS K VIVRE.

Il les enveloppa précieusement, les serra sous son gilet et s'enfuit le chapeau sur le nez comme un vo< leur.

Il fallait que sa distraction fût bien grande, car il oublia d'allumer son cigare.

a Monsieur, dit Tbôte à Maurice, la chaise est prête et le postillon en 3ene,

— Qu'il y reste, répliqua laconiquement Maurice.

— Mais...

— Allez au diable ! »

De quoi s'avisait donc ce maraud avec sa chaise et son postillon? Il s'agissait bion de partir, quand notre héros venait de tomber sur une émotion 1 — ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

Maurice fit allumer quatre bougies, se coucha sur une. table et éparpilla ses morceaux de papier.

Je ne vous dirai pas ce qu'il perdit de temps, ce qu'il Uia de patience et de sagacité à les réunir, à les comparer» à les mesurer par tous les bouts ; enfin, à former de ces tronçons épars un corps homogène, Ceux qui, à l'âge de sept ans, se sont livrée à l'étude des jeuîc de patience; ceux qui ont raccommodé la carte dç France dans ses quatre-vingt-six fragments, sous préte](te de s'instruire en géographie, pourront apprécier les dégoûts de ce travail monotone.

Mtit Juufts A vivuk. as

FHEMIÈhG ALtÙMEtTE.

« Je t'écris i*âtno ratid. 11 est là, sous ma feuélre ; il chante. Ohl ne sois pas jalouse, je te quitte pour l'écouter... C'est 6ni, il est parti...

c< Je tenais une rosé à la main. .. Elle m*a échappé. . . mais je n'ai osé voir s'il la ramassait.»

DEUXIÈME ALLUUETTE.

« J'ai regardé, ma rose n'y est plus I

«Je ne sais pourquoi je me sens tout heureuse. Depuis que je suis à Zurich, il me semble que j'entre dans un monde nouveau. Tout m'étonne, m'enchante, rien n'est beau comme Zurich I

«Ma tante s'occupe fort peu de moi, elle écrit beaucoup en revanche; l'étranger me...»

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