‹ Histoires à l'enversChapitre 20 sur 28 · LE C(»ITE · texte numérisé non relu

LE C(»ITE

Sachez-m'en gré, madame ; la flatterie est Tappât dont un fat se sert pour amorcer une coquette. .

LA BARONNE, piquéC.

Et vous voulez sans doute me prouver, monsieur, que vous n'êtes pas un fat?

LE COMTE, respectueusement.

Je désire seulement vous prouver, madame, que je ne voudrais pas vous prendre pour une coquette. LA BARONNE, ttvec dépit, se levotU .

C'est par trop de bonté!... et je suis vraiment désolée, monsieur le comte, de vous avoir retenu si longtemps.

APRÈS LOHAGK VIKNT LK BEAU TKMÎ'S 2UI

LE COMTE, se levant, à part.

Elle n'a pas changé!

LA BARONNE, à part.

Dieu ! que cette école de marine est une affreuse école! (Avec une révérence cérémomense.) Monsieur le comte...

LE COMTE > de même.

Madame la baronne...

(// se dirige vers la porte, tandis que la baronne va

s* asseoir sur la causeuse.)

LA BARONNE, ovec un soupir de satisfaction.

Enfin!

LE COMTE, qm s'est arrêté à la porte du fond. Quel dommage!

LA BARONNE, aVCC dépit.

Quand je songe que j'ai désiré la visite de cet homme!... Qu'il ne se représente plus ici, je ne le recevrais pas.

LE COMTE, à part.

Je me tiens pour averti. Alors, je reste.

LA BARONNE

N'y pensons plus ! . . . 11 faut pourtant que je lise la lettre de Delphine. (La parcourant.) Elle n'a qu'un but en m'écrivant : me mettre en rapport avec le comte de Snrville, qu'elle affectionne beaucoup. {Avec ironie.) Elle place bien ses sympathies?... un loup de mer.

LE COMTE, à part.

Merci,

LA BARONNE, COfltintUint,

Elle m'engage à le recevoir... Dieu m'en garde! J* espère bien en être débarrassée pour toujours. LE COMTE, à part.

Pas encore tout à fait.

LA BARONNE, 86 retoumc poui' aller vers le guéridon et aperçoit le comte.

Vous encore ici, monsieur! que faites-vous là?

LE COMTE

Je suis resté, madiime, pour vous épargner Tennui de me recevoir une seconde fois.

LA BARONNE

Je ne comprends pas, monsieur.

LE COMTE

Il m'est ordonné par votre amie, ainsi que vous avez dû le voir, de me charger de la réponse que vous devez faire à sa lettre.

LA BARONNE

J'aurai l'honneur de vous l'envoyer demain.

LE COMTE

Permettez, madame; cette réponse, je dois la faire partir ce soir. D'ailleurs, c'est une consigne, et je tiens à l'exécuter.

LA BARONNE

Alors il faut que je l'écrive devant vous, séance tenante?

LE COMTE

Je ne vois que ce moyen, puisque je ne dois plus revenir.

LA BARONNE, sc mettant au guéridon.

Vous l'exigez ? (Elle écrit)

(Le comte s'approche de la fenêtre. — Moment de

silence.)

LA BABOKNE, écrivaut.

Vous pouvez causer, cela ne me troublera pas.

LE COMTE, à part.

Une tète de grand homme! (Haut, soulevant le rideau de la fenêtre.) Quel ventl comme la poussière tourbillonne I... Il va faire un orage épouvantable!... Mais... après Torage...

LA BARONNE, le regardant et Vinterrompant.

Vient le beau temps!... (A part.) Conversation intéressante. — (Haut et finement.) Vous êtes marin, monsieur de Surville.

LE COMTE

C'est pour jeter un peu de variété dans la conversation, car vous devez être lasse d'entendre toujours des compliments.

LA BARONNE, souriaut.

Ceci ressemble terriblement à une flatterie! Voulezvous que nous parlions d'autre chose?

LE COMTE

Volontiers. (Se rapprochant d'elle.) J'ai une question sur les lèvres.

LA BARONNE

Vous êles curieux, c'est une nouveauté.

Jeune comme vous Têtes...

3l»( AI»HKS LOilAGI*: VIKNT LE BKAU TEM1»S.

LA BAHORNE.

Qui VOUS demande mon âge ?

LE COMTE

Bonne !

LA BARONNE

Par hasard.

LE COMTE

Jolie I

LA BARONNE

Est-ce un portrait, monsieur?

LE COMTE, avec inteiiiian.

En laites-vous d'aussi ressemblants, madame?

LA BARONNE

Et vous voulez savoir?

LE COMTE

Pourquoi, si bien faite pour le monde et pour les plaisirs, vous vous tenez à l'écart dans la double prison de la solitude et du veuvage.

LA BARONNE

C'est mon seul secret, monsieur; devinez-en la moitié, je vous dirai le reste.

LE COMTE, à part.

Un secret à moustaches avec Fair mélancolique I... Je le connais trop bien. (Haut,) Tenez, madame, je vais être franc.

LA BARONNE, F inteiTompatit .

Prenez garde, vous allez mentir ! '

LE COMTE

Je voudrais qu'un peu plus de contiance de votre

APRÈS L'OHAGE VIKNT LE BEAU TEMPS. 205

part^ d'estime ou de sympathie, comme il vous plaira, m'autorisât à vous faire ma cour.

LA BARONNE, riatit, ttvec surprise.

Vous ! ... Ah 1 certainement, non ! . . . (Sérieuse.) Vous m'empêchez d'écrire, monsieur.

LE COMTE

Pardon, madame. (A lui-même.) Au fait, on ne de- . mande pas une telle permission, on la prend.

LA BARONNE, à pavt.

La situation est bizarre I {Haut.) Me faire la cour! avec votre caractère. . .

LE COMTE, rintenompant.

Si détestable! vous pouvez dire le mot.

LA BAHONNIi).

Je le pensais.

LE COMTE

11 faut dire ce qu'on pense. Mais pourquoi désespérez-vous de moi? Que faut-il pour vous convaincre?

Le temps de vous éprouver.

LE COMTE

Je vous prête vingt-quatre heures.

LA BARONNE

C'est peu !

LE COMTE

C'est un siècle! Je n'ai jamais pu me conlramdre cinq minutes.

LA BARONNE

Alors, le traité est accepté.

LE COMTE

Et pendant ce temps, vous me permettrez d être souvent près de vous.

LA BARONNE, UVCC UH SOUpiV COmtlJUe.

Il le faut bien ! •

LE COMTE

Il me semble, madame, que vous n*écrivez plus?

LA BARONNE

Le moyen! Tant que vous serez là!... Vous parlez sans cesse. Je prendrai un moment dans la journée. (Elle prend sa tapisserie,)

Est-ce que la solitude vous plait?

LA BARONNE

Quelquefois. . . pour me délasser.

LE COMTE

Le monde vous aurait-il déjà fatiguée?

LA BARONNE

11 est si ridicule, quand on se donne la peine de le prendre au sérieux.

LE COMTE

C'est vrai ; mais il est bien gracieux quand on lui plaît, — et vous avez dû lui plaire beaucoup.

LA BARONNE

Qui peut en être sûr! Les hommes pensent si peu ce qu'ils disent!

LE COMTE

Les femmes sont si coquettes I

APRÈS LORâGE vient Le BEAU TEUPS. 297

LA BARONNE

Ils oublient si vite leurs serments.

LE COMTE

Elles jouent si facilement avec notre bonheur ! . . .

Est-ce que nous allons recommencer?

LE COMTE

Non, vous avez raison 1 (Prenant l* album.) C'est vous qui avez dessiné ce portrait?

LA BARONNE

Oui.

LE COMTE

De souvenir, sans doute?

LA BARONNE

Non.

LE COMTE, sérieux.

Ahl l'original a posé?

LA BARONNE

Oui.

LE COMTE

Longtemps, et souvent?

LA BARONNE

L'un et l'autre.

LE COMTE, se contenant.

11 parait que ce portrait était difficile à réussir, car vous r avez recommencé à chaque page.

LA BARONNE

Très-difficile ! il y avait dans les yeux une expression qu'il m'a été impossible de rendre.

iU6 XPViÈS L'ORAGE VIENT lE BEAU TEMPS.

LE COMTE, à part.

(^est un amant. {Haut.) Ces yeux-là renfermaienl donc bien des choses ?

LA BARONNE

Tout un poëme.

LE COMTE, $'animant par degrés.

Ce jeune homme vous aime, sans doute ?

LA BARONNE, Simplement.

Beaucoup, je l'espère.

LE COMTE

Et vous en convenez?

LA BAHONNE.

Pourquoi non?

LE COMTE

C'est qu'un jeune homme qui a dans les yeux une expression {avec ironie) qu'on ne peut rendre, finit toujours par se faire aimer.

LA BARONNE, avec indifférence.

C'est précisément ce qui est arrivé.

LE COMTE, s emportant.

De grâce, madame, daignez vous faire comprendre et veuillez me répondre.

LA BARONNE, avec calme. ^

Mais je ne fais que cela depuis une heure.

LE COMTE, se calmant.

D'api'ès nos conventions, n'ai-je pas le droit d'exiger d'autres réponses.

LA BARONNE, finement. Nos conventions! ahl ahl ah! D'abord, quand on exige, on est un tyran, et. . .

APt^Eâ l'obâge mekt le heau temps. im

LE COMTE, se montant.

Trêve d'esprit, madame ; je veux savoir. . .

LA BAROHNE, étonnéc.

Vous voulez I {Regardant la pendule.) Vous avez raison, monsieur, vingt-quatre heures, c'était trop.

LE COMTE

Je vous préviens, madame, que la moquerie m'irrite.

LABARONKE, se levant.

Et moi, je déclare, monsieur, que l'exigence m'importune et que je ne m'y soumettrai jamais.

LE COMTE, se catitenant.

Ainsi vous refusez de me dire quel est ce jeune homme?

LA BARONIIE.

Vos questions font trop de chemin.

LE COMTE

Adieu donc, madame la baronne.

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