LE COMTE, LA BARONNE
LE COMTE
Je vois avec plaisir, madame, que vous êtes résolue à ne pas sortir.
LA BARONNE
Je n'ai encore pris aucun parti.
LE COMTE
Vous êtes au moins décidée à ne pas aller chez le préfet?
LA BARONNE
Vous y tenez donc bien?
LE COMTE
Dans votre intérêt. . . Je me chargerai, si vous le permettez, de parler moi-même au préfet et d'obtenir ce que vous désirez si ardemment... Alors je vous devrai deux bonheurs à la fois : celui de vous être agréable et celui d'enlever un triomphe à Tamour-propre d'un homme qui ne croit vous aimer que parce qu'il voit tout le monde désireux de vous plaire.
LA BARONISE.
Vous croyez donc que les hommes ne s'attachent que par vah et que leur amour n'est que de Tamourpropre?
LE COMTE
Le plus souvent I . . . par bonheur !
LA BARONNE
Par bonheur! l'aveu est précieux.
LE COMTE, avec feu.
L'homme qui aime véritablement avec son cœur commence par être un sot et finit par être une dupe. Il y a si peu de femmes qui comprennent l'amour vrai !
LA BARONNE
Auriez -VOUS été victime de la perfidie de notre
sexe?
LE COMTE
Pas moi... Mais l'un de mes amis... Un jeune homme qui a été le héros de la plus sotte aventure!...
Votre ami était amoureux?
5iO AIMIÈS i;uB\iîE V1K.NT I.K UKAl TKMI»S.
LE COMTE
Coiume un enfant ou comme un Tou ; o*e$t tout dire. Il n'avait, du reste, que vingt-deuK ans.
LA BAKONi^E, sérieuse.
Ah!
LE COMTE
Il était comme moi officier de marine.
LA BARONNE
Je m^intéresse à cotte histoire, comme si c'était la viMre.
LE COMTE
A son entrée dans le monde, le hasard lui fit rencontrer une femme jeune, qu'il trouvait belle, — on trouve toutes les femmes belles à vingt-deux ans ! — Malheureusement elle était mariée.
LA BAuoNME, troubUe, Ah ! elle était mariée ?
- LE COMTE
Oh I presque pas, — à un vieillard.
LA BARONNE
Elle devait être bien à plaindre, car peut-être elle aussi aimait votre ami?
Mon ami avait appris de sa mère à regarder le mariage comme une chose sacrée, et pour ne pas cédera la passion qui l'entraînait vers cette femme, il la fuyait . . (Cependant il aurait donné sa vie pour un sourire.
LA BARONNE, à purt.
C'est vrai I...
APKÊS L'OHAGE VIE:^T LE JiEAU TEMPS. oll
LK COMTE
Ah! tenez, madame, personne n'a plus vingl-ileux ans! Bientôt il oublia la raison, le devoir. .. Il se croyait aimé, il bravait tous les obstacles.
LA BARONNE, à part.
Pauvre Raoul !
LE COMTE
C'était un beau rêve ! ... Le réveil ne se lit pas attendre!... L'insensé cherchait une femme aimante et dévouée, il a rencontré une coquette qui s'est moquée sans pitié de ses premières émotions, et qui a répondu à Taveu de son amour par un éclat de rire. . .
LA BARONNE
Un éclat de rire convulsif, — peut-être !
LE COMTE
Je ne le crois pas... (Se reprenant.) C'est-à-dire... mon ami ne le croyait pas. (A parL) Elle s'est reconnue.
LA BARONNE
C'est sans doute le seul moyen qu'elle trouva pour guérir votre ami d'un amour qui aurait imprimé une tache sur un nom respectable!
LE COMTE, à part.
Si c'était vrai 1
LA BARONNE, ttvec umertime.
Mais les hommes ne se doutent de rien, ils ne veulent jamais savoir ce qu'il y a de dévouement et d'abnégation dans le cœur d'une femme.
LE £OHTE«
Raoul ne comprenait que son amour.
312 APRÈS L'ORAGE YlENt LE BEAU TEMPS.
LA BARONNE, s'oubliant.
Raoul ne m'aimait pas ! car il n'a pas su deviner. .. LE COMTE, t interrompant et jouant la surprise. Raoul ne vous... ne vous aimait pasi Quoi, madame, c'était donc vous?
LA BARONNE
Cette coquette que vous calomniez...
LE COMTE, r interrompant.
Eh bien?
LA BARONNE
C'est moi ! moi qui ai ri pour cacher mes larmes, qui ai froissé son cœur pour l'éloigner de moi. (A part.) Il ne se trahit pas. Ah I je veux le punir de tant d'indifférence. (Haut.) Si votre ami, — car vous l'avez dit, c'est votre ami?
LE COMTE
Intime, oui, madame.
LA BARONNE
Eh bien, si Raoul, votre ami intime, existe encore.. .
LE COMTE, V interrompant.
Certainement, madame, je le vois même assez souvent.
LA BARONNE
Tant pis pour lui. [A part.) Quel cœur de rocher! (Haut.) Eh bien, je ne crains pas de vous dire, et je ne crains pas qu'il sache que, devenue libre de ma main à la mort du baron de Langeais, ma première pensée fut de chercher Raoul et de rentrer en grâce auprès de lui . . Mais, hélas !
LE COMTE
Il voyageait pour vous oublier... Vous aimiez donc vraiment mon ami?
L\ BARONNE, jotuint tembarvos.
Monsieur, puis-je répondre?
LE COMTE
Ohl à moi! un confident!
LA BARONNE
A vous, oui... pas à lui, je n'oserais... (Hésitant.) J'avais cette faiblesse.
LE COMTE, à part.
Ravissant aveu ! {Haut.) Mais la preuve?
LA BARONNE
Pourquoi aurais-je résisté aux adorations dont j'étais l'objet, si un souvenir n'était venu se placer entre moi et ceux qui cherchaient à me plaire?
LE COMTE, embarrassé.
C'est que... ils ne vous plaisaient pas assez.
LA BARONNE, à part.
Il résiste encore. Cette preuve ne vous suffit pas, monsieur? Vous êtes un ami difficile. Eh bien, ce portrait que pour la première fois... [Ouvrant un médaillon suspendu à son cou.) j'expose à d'autres regards que les miens...
LE COMTE, regardant le portrait.
Que vois-je?
LA BARONNE
Etcs-vous convijincu?
nu Ai»nÈS i;oiuGK vient le heau temps.
LE COMTE, aiixpteds de la baronne.
Je ne puis plus me coiitraindro !
LA BARONNE
Allons donc! Ce que c'est que de perdre une bonne habitude.
LE COMTE
Je n'étais qu'un ingrat.
LA BAUOMNE.
Que faites-vous? et votre ami?
LE COMTE
Raoul implore son pardon. . .
LA BARONNE, l'inteiTonipaut .
Raoul? vous?
Moi.
LA BARONNE, liant.
Âh ! ah ! ah I je le savais ; mais devenu comte de Surville?...
LE COMTE, finteirompant.
Par la mort de mon frère aîné.
LA BARONNE, r'wnt toujours.
Allons, relevez-vous.
LE COMTE, se relevant.
Vous m'aviez donc reconnu?
LA BARONNE
Depuis le bal du préfet, où vous n'étiez pas.
LE COMTE
Et c'est pour cela que vous vous entouriez d'une foule d'adorateurs? Un reste de coquetterie.
LA BARONNE
Ou plutôt une ruse do guerre pour me rappeler à votre mémoire infidèle. Et, d'ailleurs, vous-même n'avez pas su me reconnaître.
LE COMTE
Oh ! pardon. Je vous aimais toujours !
LA BARONNE, d'un ûir de doute.
Toujours? ,
LE COMTE
Pourquoi le loup de mer serait-il venu sombrer dans ce lieu sauvage? Et, croyez-le, désormais si Raoul vous aimait, Surville vous adore.
LA BARONNE
C'est moins!
LE COBITF.
C'est plus !
LA BARONNE
Bah! trop ne serait même pas assez. [Lui donnant la main,) Raoul, je vous pardonne.
LE COMTE
Ne faites-vous que me pardonner !
LA BARONNE
C'est l)eaucoup pour le premier jour!
T^\r, APuÈs i/oragf: vient lk beau temps.