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Histoires d'autrefois

Tous deux s'arrêtèrent à l'entrée du bois de chênes qui conduisait à la route de Montgomery.

— Ne venez pas plus loin , dit le jeune homme ; votre père souffre et vous attend.

La jeune Américaine lui saisit la main.

— 0 mon Dieu! déjà vous quitter!...

— - Ne pleurez pas, ma bonne, ma chère Jenny, vous m'ôteriez tout mon courage. Si vous saviez combien je suis malheureux de partir ! combien j'ai balancé, lorsque M. Jackson m'a parlé de cet emploi à Boston! Mais j'ai dû céder à la raison. Les affaires de votre père sont plus dérangées qu'il ne le croit luimême 5 sa maladie va chaque jour s'aggravant ; d'un

moment à l'autre, vous pouvez rester sans ressources, Jenny!... En acceptant la position qui m'est offerte, j'assure notre avenir à tous deux; j'aurai maintenant un toit pour vous recevoir, et, dans quelques mois, quoi qu'il arrive, nous serons unis pour toujours. Ne trouvez- vous point cela doux à penser?

— Ah , Jones ! répondit l'enfant, en se jetant dans les bras de son fiancé.

Celui-ci la pressa tendrement sur son cœur, et imprimant sur ses yeux humides un long baiser ;

— Adieu! répéta-t-il plusieurs fois; adieu, ma fiancée chérie!... ma femme!...

Il la serra encore sur sa poitrine, l'embrassa encore ; puis, la repoussant avec effort, il s'élança vers la route de Montgomery.

Jenny demeura longtemps à la même place, cherchant à l'apercevoir à travers les chênes et écoutant s'il ne lui enverrait point un dernier adieu. Enfin, lorsqu'elle fut bien sûre qu'elle ne pouvait plus ni le voir ni l'entendre, elle se rappela son père, et, faisant un effort sur elle-même, reprit lentement le chemin de l'habitation.

Elle en était peu éloignée, lorsqu'elle aperçut M. Jackson, qui venait à sa rencontre. Elle regarda

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d'abord autour d'elle , comme si elle eût cherché les moyens de l'éviter ; mais ayant reconnu que la chose était impossible, elle se décida à continuer sa route. Ce premier mouvement de miss Makensie exige quelques explications que nous croyons utile de donner

M. Jackson, propriétaire d'une plantation voisine à laquelle d'innombrables cotonniers avaient fait donner le nom de Blanche-Couronne, était un homme d'environ quarante ans, d'une taille élevée, d'une figure hardie. Il était né en Irlande, et avait été forcé de la quitter pour quelques actes de violence dont on parlait diversement. Arrivé avec les premiers émigrants dans cette partie de l'Alabama, il y avait longtemps vécu de la vie hasardeuse des pionniers , n'ayant d'autre règle que sa volonté, ne connaissant d'autre droit que la force. Sa jeunesse s'était écoulée dans de périlleuses entreprises, au milieu des Criks et des Choctaws, dont il avait été tour à tour l'ami et l'ennemi. On racontait de lui mille histoires qui prouvaient son courage, mais aussi l'énergie fougueuse de ses passions. 11 y avait eu dans sa vie d'aventurier des vengeances sanglantes, des combats inouis et d'incroyables aventures. Deux fois il avait enlevé à des chefs Choctaws leurs

femmes préférées, et s'était enfui avec elles dans les forêts. Ce qu'il avait couru de dangers dans ces deux expéditions effrayait à entendre raconter ; mais rien n'arrêtait Jackson quand la passion lui parlait. Mêlé à plusieurs civilisations, il avait, emprunté à chacune ce qui pouvait aider à la satisfaction de ses désirs. Son intelligence, cultivée pendant sa jeunesse, ne manquait ni d'études ni de distinction-, son langage avait souvent l'élégance des livres et ses manières la grâce des salons; mais sous cette enveloppe se cachait l'implacable volonté du sauvage. 11 avait appris des tribus, au milieu desquelles il avait longtemps vécu, les ruses patientes et la persistance muette qui font arriver sûrement au but.

Depuis que, rentré dans la vie civilisée, il était devenu l'un des plus riches planteurs de l'Alabama, l'occasion d'exercer ses instincts se présentait moins fréquemment ; mais il était aisé de voir qu'au tond Jackson était encore le pionnier libre du désert. C'était toujours une de ces natures dominatrices et puissamment terribles qui absorbent, dans leur sphère, ce qui est doux, riche ou beau, s'attribuent violemment ce qui leur plaît, et s'assimilent tout, parce que tout est plus faible qu'elles; — cœurs passionnés, mais duFS,

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qui ressemblent à un volcan dont la lave devient pierre quand elle ne brûle plus.

Ses richesses avaient donné à M. Jackson un grand crédit dans l'Alabama. On vantait son habileté en affaires, passant légèrement sur ses vices comme sur tous ceux des gens dont on peut avoir besoin.

11 possédait plusieurs centaines de noirs et les traitait avec tant de cruauté, que la plus terrible menace faite à un esclave était celle de le vendre à M. Jackson. Cependant, comme cette cruauté proverbiale était devenue, en définitive, pour le planteur, une source de richesse, ' loin de nuire à sa considération, elle y aidait. C'était une supériorité que plus d'un colon lui enviait à juste titre, car là où le noir cesse d'être nn homme, le plus habile est celui qui retire le meilleur profit de cette machine humaine.

Sans connaître M. Jackson complètement, miss Makensie ressentait pour lui une répugnance instinctive. Elle éprouvait en sa présence cette espèce de tressaillement qu'éprouve l'oiseau frêle auprès de l'oiseau de proie.

Les visites du planteur de la Blanche-Couronne chez son père lui avaient toujours déplu, mais surtout depuis qu'elles étaient devenues fréquentes et assi-

dues. La rencontre de l'ancien pionnier fut donc pour elle, surtout dans ce moment, une contrariété et un embarras.

Cependant celui-ci venait de la rejoindre, et après les politesses d'usage , tous deux se dirigèrent vers l'habitation de M. Makensie. 11 y eut un moment de silence.

— Je vois aux yeux humides de miss Jenny, dit enfin Jackson, qu'elle a pris congé de Jones Cokeril.

La jeune fille fit, en rougissant, un signe affirmatif.

— Ne vous inquiétez de rien, reprit le planteur, je l'adresse à une maison dont tous les commis ont fait fortune.

— M. Cokeril vous devra sa réussite, balbutia Jenny, et j'aurais dû vous remercier...

— Remerciez-moi surtout de son départ.

— Comment?

— Oui, j'espère que l'absence de M. Jones permettra à miss Makensie de réfléchir, et de renoncer à son projet de mariage.

— Pourquoi cela?

— Parce que miss Makensie est trop belle et trop bien élevée pour ne prétendre à rien de plus qu'à partager la misère d'un pauvre diable.

— Il me semble vous avoir entendu prédire tout à l'heure que M. Cokeril ferait fortune?

— Sans doute, dans cinquante ans! Tout le monde fait fortune aux États-Unis, à la condition d'attendre l'âge où l'argent ne sert plus à rien : on vit misérable avec la certitude de mourir millionnaire ! Du reste, j'ose croire que miss Jenny a trop de raison pour se condamner à une existence de privations, de soucis et de travail, quand elle peut s'assurer, dès maintenant, tous les plaisirs de l'opulence.

— J'ai peu d'ambition, répondit la jeune fille.

— Vous avez au moins celle d'être heureuse, et vous ne savez pas ce que l'on souffre avant de se créer une position indépendante. Vous avez vu ce qu'il fallait de peines et de sueurs à nos émigrants pour abattre à coups de hache un pan de forêt et se faire une place au soleil ; eh bien ! dans le monde, le travail est plus rude encore, car là, au lieu d'arbres, on a des hommes, et pour hache, la volonté, mauvais instrument qui s'émousse sans cesse ou se retourne contre vous-même. Croyez-moi, miss, les sauvages ont raison quand ils disent que le blé poussé est toujours le bon blé, et les nids tout faits les meilleurs nids.

— Je me sens plus de courage, dit Jenny, et je

crois qu'il y a aussi quelque joie à préparer soi-même son avenir.

— Ainsi, répondit Jackson, vous vous exposerez à toutes les chances de la fortune, et vous suivrez M. Cokeril à Boston ?

— Pourquoi non ?

— Vous ne connaissez pas les états du Nord, miss Makensie. Ce que vos noirs sont ici, vous le serez làbas; car chez nos frères abolitionistes le riche est maitre, le pauvre esclave, et la femme du pauvre l'esclave d'un esclave. Là, on n'acquiert point la fortune avec les bras des autres, mais avec les siens ; il faut suer l'or qu'on gagne.

Et prenant les blanches mains de la jeune fille avec un sourire railleur :

— Voulez-vous voir, continua-t-il, ces doigts, occupés jusqu'à présent à parfumer vos cheveux blonds, s'érailler sur la toile d'emballage, ou gagner des engelures à peser des épices? Vous avez toujours mené la douce vie de nos femmes de l'Alabama, miss, ne vous condamnez point à de viles occupations qu'on abandonne ici aux esclaves.

Jenny tressaillit : élevée sous l'empire des préjugés du Sud, où tout travail est regardé comme un malheur

l'inventaire du planteur. 9

et presque comme une honte pour la femme, elle fut émue un instant du tableau que lui présentait M . Jackson; mais celte impression fut rapide, et elle répondit presque aussitôt :

— Je me soumettrai aux habitudes du pays que j'habiterai, monsieur.

Le planteur fît un geste impétueux qu'il réprima sur-le-champ.

— Prenez garde, miss iYiakensie, reprit-il d'un ton retenu et plein d'une douceur menaçante; réfléchissez avant d'agir ; il ne s'agit point seulement ici de vous, mais de votre père.

La jeune fille le regarda avec étonnement.

— M. Makensie a fait comme tous les colons ; lorsqu'il s'est établi ici, il y a dix ans, il a emprunté la somme nécessaire pour commencer sa plantation.

— Je sais qu'il vous doit beaucoup, interrompit Jenny.

— Tout lui a jusqu'à présent assez mal réussi; et, si je ne me trompe, l'impossibilité de faire honneur à ses engagements entre pour une bonne part dans la maladie qui le tue.

— Ah i je le sais, je le sais, s'écria la jeune fille en pleurant ; mais que puis-je faire, mon Dieu ?

iO HISTOIRES D'AUTREFOIS.

— Renoncer à M. Cokeril.

— Que dites-vous ?

— Et donner à M. Makensie un gendre assez riche pour le tirer d'embarras.

et Ah ! jamais î s'écria Jenny , qui s'éloigna du planteur avec un brusque mouvement de répugnance.

— Au fait, dit celui-ci d'un accent amer, miss Makensie est libre de préférer son goût à la vie de son père.

— Oh î monsieur !

— Du reste, rien ne presse ; c'est seulement dans quinze jours qu'échoit la première obligation souscrite par M. Makensie ; j'aurai l'honneur de me présenter alors à l'habitation.

Et saluant la jeune fille, il la quitta froidement.

Restée seule, Jenny réfléchit avec elïroi a ce qui venait de se passer. Elle ne pouvait plus douter des intentions du planteur, et cependant elle avait encore peine à y croire. La position de M. Jackson semblait, en effet, justifier cet étonnement.

Lorsque, quinze années auparavant, il était devenu propriétaire de l'habitation qu'il occupait, il y avait établi , comme la plupart des colons, une lemme de couleur, fort belle, dont il avait fait d'abord sa mai-

l/lNVENTAlRE DU PLANTEUR. II

tresse, mais qui, insensiblement, avait pris chez lui l'autorité d'une épouse. Cette femme l'avait rendu père de deux fils déjà grands, qu'il avait fait élever avec soin, et, dans l'Alabama, où l'on était accoutumé à ces sortes de mariages de la main gauche, on lui donnait généralement le nom de madame Jackson. L'habitude avait enfin tellement légitimé cette union irrégulière, que miss Makensie, quoique sachant la vérité, avait toujours regardé le planteur de la Blanche-Coitronne comme un homme marié. On comprendra donc combien ses propositions durent la saisir et la surprendre. Du reste, lors même que son affection sincère pour Jones ne lui eût pas rendu toute autre union odieuse, l'idée de chasser ainsi une femme du lit de M. Jackson pour y prendre sa place lui eût fait horreur et dégoût.

Cependant elle s'épouvanta en songeant combien les passions de cet homme étaient redoutables. Comprenant qu'il n'avait procuré un emploi à son fiancé qu'afin de l'éloigner , elle eut un instant la pensée d'écrire à Jones pour qu'il revînt; mais quand recevraitil sa lettre, et de quel secours, d'ailleurs, pourrait-il être dans les débats d'intérêts qui allaient s'ouvrir?

D'un autre côté, M. Makensie n'était point en état

de soutenir une telle discussion. Outre que sa maladie le rendait incapable d'une longue application, il avait toujours montré peu d'aptitude pour les affaires. Forcé de quitter les états du Nord par suite d'une faillite qui avait manqué le déshonorer, bien qu'elle n'accusât que son inexpérience, il n'en était devenu ni plus capable ni plus attentif. Il devait à M. Jackson la plus grande partie de l'argent qu'il avait employé, depuis dix ans, à créer son habitation, et sentant l'impossibilité de satisfaire à ses engagements, il avait fait comme tous les hommes faibles en face du danger, il avait fermé les yeux.

Jenny pensa donc que le seul homme qui pût régler convenablement ces affaires était son oncle Williams. Etabli dans le New-Hampshire, il promettait depuis longtemps de venir visiter son frère de l'Alabama ; la jeune fille lui écrivit pour lui apprendre l'état désespéré dans lequel ils se trouvaient, et le supplier de hâter son arrivée.

Cependant M. Mackensie s'affaiblissait de jour en jour, et tous les remèdes avaient été reconnus impuissants contre cette langueur mortelle. Son mal était un de ceux auxquels les médecins ne trouvent point de nom : la vie semblait décroître en lui comme une

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source que quelque feu souterrain fait tarir. Ce n'était point un homme malade, mais un homme qui avait besoin de mourir.

Il continuait pourtant à se lever et à diriger la plantation; seulement, chaque jour, il retranchait quelque chose à ses travaux, et laissait décroître, avec ses forces, sa sphère d'activité : on eût dit qu'il rétrécissait à dessein son horizon pour l'amener insensiblement à la dimension d'une tombe. La fin de cet homme, se retirant ainsi pas à pas de l'existence, avait l'air d'une retraite plutôt que d'une agonie.

Souvent, le soir, après avoir donné des ordres ou réglé quelques comptes, il venait s'asseoir, tout pâle, sous le chèvrefeuille de la pelouse. Alors, en regardant autour de lui ces jeunes arbres qu'il avait plantés et qu'il ne verrait jamais grands, ces constructions commencées qu'il ne devait point finir, et la douce jeune fille qu'il allait laisser sans appui au milieu de ce chaos d'essais inachevés et d'espérances avortées, il sentait un frisson courir dans ses cheveux ; il se redressait avec un élan de résolution, rappelait à lui ses forces et s'excitait à vivre!... mais ces réveils d'énergie étaient courts et toujours suivis d'abattements plus

profonds -, aussi M. Makensie les évitait-il comme d'i nutiles révoltes contre sa destinée.

Il y a d'ailleurs, dans les agonies insensibles, une langueur qui n'est pas sans charmes, et le père de Jenny s'abandonnait le plus souvent à cette confuse jouissance. Pareil à un voyageur arrêté au sommet de la dernière montagne, il se penchait sur la vie pour en écouter les derniers bruits et en respirer les derniers parfums, sans s'occuper de la nuit, qui venait.... — Suave imprévoyance des mourants, qui leur fait trouver d'étranges douceurs au milieu de leur propre destruction, et qui leur montre l'instant suprême où la sensation s'évanouit et où tout s'efface, comme un soleil couchant de la vie!

Du reste miss Jenny ne négligeait rien pour entretenir cette quiétude. Elle avait deviné les soucis de son père et s'efforçait d'en distraire sa pensée. Lorsque M. Makensie s'inquiétait des cultures qu'il ne pouvait visiter, et craignait pour les récoltes prochaines, qui devaient arrêter ou décider sa ruine, Jenny le conduisait le long des haies de laurier toutes brodées de lis écarlates ; elle lui faisait écouter les oiseaux cachés dans les bosquets de camélias sauvages, lui montrait TAlabama qui coulait sous les galeries de l'habitation,

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les grandes forêts vierges perdues à l'horizon; et, au milieu de tant d'harmonies ineffables, le malade oubliait ses inquiétudes; il respirait l'air embaumé, écoutait le bengalis, contemplait les eaux, les bois, les montagnes, et son bonheur lui semblait de la richesse; et, rassuré par l'opulence de la création, il ne pouvait se croire pauvre, entouré de tant de trésors!...

Jenny était loin de partager la tranquillité qu'elle savait inspirer à son père. Depuis son entretien avec le planteur de la Blanche-Couronne, ses inquiétudes allaient chaque jour croissant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour que son oncle Williams lui répondit du New-Hampshire ; mais, comme il arrive toujours quand on a l'impatience et le désir pour arithmétique, elle n'avait tenu compte, dans ses calculs, ni des obstacles inévitables, ni des retards imprévus, ni de la lenteur des décisions : l'attente et la logique vivent rarement en bonne intelligence; miss Makensie s'étonna donc bientôt de ne point recevoir de réponse, et des craintes de tout genre l'assaillirent !

Un soir que M. Makensie se trouvait plus souffrant que de coutume, il prit le bras de sa fille pour se rendre à la plantation des cotonniers ! mais les forces lui

manquèrent en chemin, et il s'arrêta sous un berceau

de vignes, où il s'assit accablé. Cependant la brise qui agitait lourdement le feuillage sembla le soulager ; sa tête se pencha sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.

Jenny était restée debout devant lui, retenant son haleine et n'osant faire un seul mouvement : mais lorsque la respiration égale du malade lui eut appris qu'il dormait paisiblement, elle jeta un dernier regard sur '. presque dépouillé, sur ces traits transparents, sur ces mains amaigries, et, sentant que les larmes la gagnaient, elle s'éloigna en baissant la tète.

Elle alla s'asseoir à quelques pas, sous un chêne, et il y avait déjà longtemps qu'elle était là, rêveuse, lorsque son nom prononcé près d'elle lui fit jeter un cri ; elle se leva vivement et se trouva en face de H. Jackson.

— Je crois que miss Makensie ne m'attendait pas, dit le planteur avec son sourire fauve; je lui avais pourtant annoncé ma visite il y a quinze jours.

— En effet, répondit la jeune fille effrayée.

— Oserai-je demander si miss Jenny a bien voulu réfléchir à notre dernier entretien ?

— Oui, monsieur.

L'INVENTAIRE DU PLANTEUR. il

— Et ai-je été assez heureux pour lui faire goûter quelques-unes de mes raisons ?

— Je n'ai bien compris qu'une chose, dans tout ce que vous m'avez dit, répliqua la jeune fille avec effort, c'est que mon père avait contracté des obligations qu'il ne pouvait remplir.

— Mille pardons ; mais il me semble avoir aussi indiqué à miss Jenny un moyen de tirer M. Makensie d'embarras.

— Je comptais sur mon oncle Williams, dit-elle, en éludant l'observation de M. Jackson, et j'espérais qu'il serait venu lui-même régler ces affaires.

Le planteur fit un mouvement.

— Ah ! vous avez écrit à votre oncle ? fort bien... Je vois que miss Makensie n'a pas voulu avoir recours à ses amis.

— Je n'ai d'amis que mes parents.

— Et M. Cokeril?

Jenny releva les yeux avec une sorte d'audace.

— Il est vrai, dit-elle, si Jones était ici, je serais tranquille.

Le planteur fit un signe de dédain.

— J'ignorais que M. Jones fût un défenseur si pré-

oieux, et j'étais surtout loin de penser qu'il pût disposer de dix mille dollars !

— Dix mille dollars !

— C'est le montant de la créance dont M. Makensio doit me payer demain le premier terme.

— Mais mon père n'a pas cette somme !...

— Je le sais.

— Alors vous lui accorderez un délai, monsieur ?... vous attendrez le moment des récoltes ?

— J'ai le droit de faire vendre l'habitation sur-lechamp.

— Mais vous n'en userez point ? demanda Jenny terrifiée.

— Vos résolutions décideront des miennes.

La jeune fille baissa les yeux et se sentit froide jusqu'au cœur.

— Je me suis expliqué trop clairement pour n'avoir point été compris, continua le planteur. Miss Makensie, je vous aime ; soyez à moi, et le repos de votre père est assuré. Je suis riche, vous le savez ; ma fortune entière vous appartiendra : argent, voitures, esclaves, vous disposerez librement de tout. Ce que vous souhaiterez s'accomplira; ce que vous ordonnerez sera fait. Nous resterons dans l'Alabama ou nous la quitte-

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rons selon vos désirs : votre volonté sera souveraine pour moi et pour tous. Ne me repousses pas, miss IWakensie, car je ne veux mon bonheur que par le vôtre!

En prononçant ces derniers mots, Jackson avait essayé de prendre la main de la jeune américaine; mais celle-ci se rejeta en arrière.

— C'est impossible! impossible, monsieur! Je suis la fiancée de Jones, je ne puis être qu'à lui.

— Prenez garde, miss, Jones ne retirera point M. Makensie de la situation dangereuse où il se trouve.

— O mon Dieu! de l'argent!... de l'argent!... s'écria Jenny avec désespoir.

— Ah ! vous commencez à en sentir le prix !...

— Monsieur, reprit-elle enjoignant les mains, montrez-vous généreux , rappelez-vous que vous êtes, depuis dix ans, lami de mon père.

— Vous êtes sa fille depuis vingt années, miss,'" et vous refusez de le sauver : pourquoi un étranger montrerait-il plus de dévouement qu'une fille?...

— Ayez pitié de moi, monsieur !

— Non! non! miss Makensie; vos prières sont inutiles. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent ainsi à l'amiable leurs espérances et ne savent point défendre

leur bonheur: l'expérience m'a depuis longtemps désabusé de la générosité. Je ne dépense point ma force en inutiles sacrifices ; je l'emploie à retenir dans mes bras ce que j'aime ! Tout ce qui pourra vous livrer à moi, j'y aurai recours... dussé-je vendre jusqu'au lit de votre père !

— Ah ! vous ne ferez point cela !

— Vous en déciderez, miss.

— Mon Dieu ! ne mettez pas à vos bienfaits un prix impossible!... Que je ne devienne point une cause de tourment et de ruine pour mon père!... Vous êtes riche ; que vous importe d'attendre ? Hélas ! vous n'attendrez pas longtemps! Mais épargnez les derniers jours d'un mourant... Ah! promettez-le-moi, monsieur Jackson, promettez-le-moi!...

Jenny, oublieuse de ses antipathies et de ses effrois, s'était vivement approchée du planteur ; elle avait pris ses deux mains, et presque à genoux, la tête rejetée en arrière, elle les serrait sur sa poitrine. En sentant les battements de ce sein gonflé de soupirs, Jackson fut pris d'une sorte de délire; il enleva la jeune fille dans ses bras, et l'approchant assez de lui pour toucher des lèvres ses cheveux blonds :

— Oui, dit-il d une voix ardente, oui, je vous le pro-

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mets!... Mais dites alors que vous serez à moi! Oh ! vous ne soupçonnez pas combien je vous aime, Jennyî I Depuis six mois, je vous suis partout sans que vous , le sachiez ; votre vue me fait vivre ; j'ai faim et soif de ! vous! Que de fois, lorsque vous passiez seule dans les rizières, j'ai eu la pensée de fuir en vous emportant dans le désert ! Mais non, je ne veux point de violence avec vous; je veux que vous m'aimiez; je le veux, entendez-vous, Jenny!

Il y avait une sorte de fureur et de menace dans cette prière d'amour! la jeune Américaine voulut échapper aux étreintes de Jackson, mais il la retint de force sur son cœur.

— Ah! ne refusez point d'être à moi, reprit-il. Écoutez : vous avez peur, peut-être, de trouver une rivale à Blanche-Couronne ; rassurez-vous ; depuis que je vous aime, je déteste cette femme ! je vous la livrerai, si vous voulez; si vous voulez, elle vous servira à genoux-, ou, si sa présence vous déplaît, eh bien! je la chasserai elle et ses enfants !... Ce sont des esclaves, je les vendrai au premier marchand qui passera !

— Vendre vos fils?... s'écria Jenny en se dégageant de ses bras.

— Je n'aime que toi ! je n'aime que toi !

— Laissez-moi !

— Non, tu m' écouteras.

— Ah ! laissez-moi... vous me faites horreur î Le planteur pâlit.

— Horreur ! répéta-t-il avec une surprise irritée. Et comme la jeune fille reculait toujours :

— Ah ! c'est là tout ce que mon amour a pu vous inspirer; je vous fais horreur î... Eh bien, soit! je mériterai un tel sentiment ! Allez dire à votre père qu'il se lève , miss Makensie ; le lit où il est couché m'appartient. Tout ceci est à moi, jusqu'à l'air que vous respirez ! Vous n'êtes que des mendiants auxquels j'ai fait l'aumône pendant dix ans ! Mais, on ne me méprise point impunément.— Ah ! je vous fais horreur ! — Faites vos adieux , alors, à tout ce qui vous entoure , miss ; car demain les hommes de justice vous chasseront d'ici ; demain, il ne vous restera point de quoi acheter un cercueil à votre père !

En parlant ainsi, Jackson secouait rudement le bras de la jeune fille, près de défaillir.

— Misérable î s'écria tout-à-coup une voix.

Le planteur et Jenny tournèrent la tète en même temps. M. Makensie était debout à rentrée du berceau de vignes , tenant encore à la main les branches qu'il

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avait brisées dans son effort pour se lever ! Pâle et chancelant, il s'avança vers Jackson, qui était resté immobile ; sa respiration sifflait dans sa poitrine , et ses lèvres tremblaient. Jenuy, qui s'était précipitée à sa rencontre, se serra contre lui.

— Tu croyais ne parler qu'à un enfant facile à effrayer, dit-il ; mais j'étais là, et j'ai tout entendu.

Jackson s'était déjà remis de son premier étonnement.

— Eh bien ! dit-il froidement, que décides-tu?

— Je décide, répondit le malade, haletant de colère, que j'irai mourir à l'hospice de Montgomery plutôt que de donner ma fille à un bandit d'Irlande.

— J'entends, tu as encore pris tes précautions pour faire banqueroute.

A ce mot, qui rappelait à Makensie un malheur dont on lui avait fait autrefois une honte, il s'élança vers le planteur la main levée. Jackson, fit un pas en arrière, et tirant un pistolet qu'il tenait caché, selon l'usage des colons, il le dirigea contre le malade ; mais celui-ci n'attendit pas le coup ; l'effort qu'vil venait de faire avait épuisé ce qui lui restait de force : il ouvrit les bras en chancelant, fléchit sur lui-même et tomba.

— Mon père ! mon père ! s'écria Jenny en se jetant à genoux près de lui.

M. Makensie la regarda, tendit la main vers elle...., voulut parler....; puis sa tête retomba en arrière, et ses yeux se fermèrent pour ne plus se rouvrir.

La première douleur de Jenny tut affreuse ; bien qu'elle s'attendit depuis longtemps à ce moment fatal, elle se trouva sans force pour le supporter. On peut prévoir la perte d'un père, et s'y croire résigné ; mais lorsqu'il manque, on découvre que cette résignation n'était qu'une espérance déguisée. Puis, tant que nous voyons l'être aimé, nous devinons mal ce que c'est que mourir , on ne comprend la mort que par l'absence.

Miss Makensie l'éprouva vivement ; tant qu'elle put voir même le cadavre de son père, son désespoir eut une certaine mesure, et elle conserva, au milieu de tous ses déchirements, une sorte de doute consolateur; mais une fois le cercueil emporté et la maison redeve-

nue silencieuse; une conviction écrasante s'empara de son âme ; elle sentit comme un vide immense dans sa vie, et comprit enfin clairement qu'elle était orpheline.

Le cri qui s'échappa de son cœur à cette pensée fut autant d'épouvante que de douleur. Les menaces de Jackson, un instant oubliées, lui revinrent alors à la mémoire. Elle regarda autour d'elle, et, se voyant seule, sans amis, sans parents, sans protecteurs, elle sentit l'espoir s'abîmer sous ses pieds comme une barque submergée.

La vue de son oncle qui arriva le soir même l'arracha heureusement à ce délire d'épouvante. Williams Makensie, qu'elle n'avait jamais vu auparavant, était un véritable descendant de Penn : grave avec lesfcommes, doux avec les femmes et les enfants, il avait toujours vécu, sans révolte, sous le double joug de la loi et de l'Évangile. Bien que le feu des passions n'enflammât jamais ni son regard ni sa voix, il y avait de la tendresse dans son œil serein, et son accent devait rappeler celui du Christ sur la montagne.

Après avoir embrassé Jenny, il s'assit sur ses genoux et la laissa pleurer quelque temps contre son épaule ; puis, relevant le front de la jeune fille avec une sollicitude paternelle ;

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— Assez, lui dit-il -, Dieu permet les larmes, mais il aime le courage. Ne vous croyez point orpheline parce mon frère n'est plus ; vous serez ma fille désormais, et je vous chérirai comme on chérit son dernier enfant.

Cependant la mort de M. Makensie avait bientôt été connue dans l'Alabama, et avait donné l'éveil à ses créanciers. On les vit arriver de Montgomery et d'ailleurs, apportant leurs règlements de compte. M. Jackson se présenta à son tour avec les titres de ses énormes créances.

Comme les affaires de M. Makensie étaient fort en désordre, son frère et le planteur de la Blanche-Couronne furent priés de dresser un inventaire exact de la succession. Tous deux se partagèrent le travail : Jackson se chargea d'examiner les livres et les papiers du mort ; Williams de dresser un état des terres et des récoltes.

Miss Makensie était loin de soupçonner que cet inventaire préparait sa perte.

Le travail de l'oncle Williams et de Jackson, relativement à la succession de M. Makensie, dura une semaine entière, pendant laquelle Jenny s'abstint de sortir, afin d'éviter la rencontre du planteur. Cependant ces jours de retraite, loin d'exalter son désespoir, le

calmèrent. Les distractions qui nous sont apportées par les autres peuvent nous étourdir ; mais dès qu'elles nous manquent l'angoisse revient, aussi nouvelle et aussi poignante. Dans la solitude, au contraire, on voit la douleur face à face, on la manie, on s'y habitue ; elle n'a plus bientôt à nos yeux rien de nouveau, et l'on s'en console, non pour l'avoir fuie, mais pour l'avoir épuisée.

Jenny, d'ailleurs, éprouvait quelque joie à penser qu'elle quitterait dans peu de temps un lieu où tout lui rappelait de tristes souvenirs et de perpétuelles terreurs.

Enfin l'inventaire se termina, et ceux qui avaient des droits à faire valoir sur la succession furent convoqués pour entendre le rapport de Williams et de Jackson.

Une réunion de créanciers chez leur débiteur est toujours un spectacle curieux, c'est là que la cupidité et l'égoïsme se montrent dans leur splendeur. Il faut voir tous ces hommes se regarder et s'observer avec un mécontentement soupçonneux ; il faut les entendre s'interroger précautionneusement et se mentir sans rougeur. Les yeux se promènent partout ; on inventorie ce qu'on aperçoit, on touche le marbre des cheminées, la soie des rideaux; on cherche sur le piano le nom du

L'iNVENTAlllli DU PLANTEUR. 29

facteur j on estime, on soupèse chaque chose, et Ton marque d'avance le morceau que l'on tient à emporter de cette curée.

Les créanciers de M. Makensie avaient déjà fait cet examen en détail lorsque Jackson et Williams entrèrent.

Celui-ci était triste ; mais dans les yeux de l'autre brillait une joie sauvage. Tous deux s'assirent en face de l'assemblée, et Williams commença à lire l'inventaire qu'il avait dressé.

Les terres, l'habitation, les récoltes, les esclaves y étaient estimés avec une exactitude scrupuleuse ; le tout montait à la somme de vingt mille dolars.

— Vingt mille dollars seulement ! s'écrièrent plusieurs créanciers.

— Attendez , interrompirent quelques autres : M. Jackson a peut-être découvert des valeurs dans les papiers de M. Makensie.

— Aucune, messieurs.

Ce fut alors une rumeur générale, et les récriminations contre le défunt éclatèrent.

— Je l'avais toujours prévu, dit un gros Hollandais, enrichi dans le commerce des nègres : c'était un

correspondant de la société de colonisation, un abolitioniste déguisé.

— Il a voté contre Trelitt, ajouta un entrepreneur d'élections.

— Un homme sans religion, qui faisait de la musique le dimanche, répéta un quaker scandalisé.

Et les cris de réprobation allaient croissant.

— Ainsi nous perdrons un tiers au moins.

— Vous ne perdrez rien, messieurs, dit Jackson ; l'inventaire de M. Williams Makensie ne comprend pas toutes les propriétés de son frère, et il en a oublié une des plus importantes.

— Laquelle.

— Sa fille.

Il y eut un murmure d'étonnement, et tout le monde se regarda.

— Je ne vous comprends pas, dit Williams.

— Je vais me faire comprendre, monsieur. Ces pièces, trouvées parmi les papiers de M. Makensie, prouvent que la femme qu'il épousa en Louisiane, il y a vingt ans, était de race esclave ; or les enfants devant suivre, d'après nos lois, la condition de leur mère, miss Jenny, fille d'un esclave, est esclave elle-même, et appartient comme telle à la succession de M. Makensie.

l'inventaire du planteur. 34

— C'est impossible ! s'écria Williams 5 où sont ces papiers, monsieur ?

— Les voici.

Le vieux colon fut prié de les lire à haute voix.

Il résultait de ces pièces que des démarches avaient été faites par M. Makensie pour l'affranchissement de la mère de Jenny, mais qu'elles avaient été interrompues, d'abord par la faillite qui l'avait forcé de quitter la Louisiane, puis par la mort de sa femme. Les preuves étaient, du reste, trop claires pour permettre le plus léger doute.

Williams demeura un instant immobile après cette lecture.

— Monsieur est-il convaincu? demanda Jackson ironiquement.

Le vieillard accablé garda le silence.

— M. Williams Makensie comprend maintenant, j'espère, que sa nièce est une valeur qu'il doit ajouter à l'inventaire.

— Ecoutez-moi, dit celui-ci en se levant, je n'ai rien à dire contre votre loi infâme } c'est la loi!... seulement, je demande à racheter la fille de mon frère. Je suis pauvre et j'ai six enfants; mais, à défaut d'autre héritage, ceux-là sont sûrs de la liberté. Je paierai

pour Miss Makensie le prix de l'esclave le plus robuste de l'Alabama; vous trouverez peut-être que c'est acheter assez cher une enfant sans force et inhabile à tous les travaux.

— Miss Jenny est belle, fit observer un créancier, et l'on trouve toujours de l'occupation pour une jolie fille.

— Horreur î s'écria Williams.

— On voit que vous ne connaissez point l'article, massa, dit en riant le Hollandais ; du reste, on n'a l'habitude de vendre ni d'acheter en cachant la marchandise: où est la quarteronne, qu'on l'estime en conscience ?

— C'est juste, répéta-t-on de toutes parts; il faut la voir : faites venir la jeune fille.

M. Makensie essaya vainement des objections : on ne l'écouta point; il comprit que la résistance serait inutile, et, craignant que quelque autre n'allât chercher Jenny, il sortit pour l'avertir lui-même.

Il la trouva occupée à arroser des fleurs : en apercevant son oncle elle sourit d'abord; mais presque aussitôt elle remarqua sa pâleur.

— Qu'avez- vous? demanda-t-elle effrayée. Williams n'avait ni le temps ni la présence d'esprit

l'inventaire du planteur. 33

nécessaires pour adoucir la nouvelle qu'il venait lui apporter. Il la lui annonça donc brusquement et sans préparation. Miss Makensie fut comme frappée de la foudre.

— Ne craignez rien, lui dit le vieillard; quoi qu'il puisse m'en coûter, je vous sauverai.

Miss Jenny ne le crut pas. Avec cette lucidité rapide et profonde que donne le danger, elle avait compris sur-le-champ que tout espoir était perdu, et qu'elle était tombée au pouvoir de l'homme qu'elle avait si outrageusement repoussé.

Cette conviction soudaine, qui aurait pu l'abattre, la releva au contraire. Tant que l'on peut disputer quelque chose au malheur, on s'épuise en angoisses déchirantes. Mais quand le désastre est immense et irréparable, on s'y abandonne. Alors, d'ailleurs, il s'élève dans l'âme de subites résolutions qui arrêtent tous les désespoirs; les extrêmes douleurs décident aux extrêmes remèdes, et l'abandon de soi-même tient lieu de consolation.

Ce fut donc avec une aorte de calme pareil à celui du condamné partant pour l'échafaud, que Jenny dit à son oncle qu'elle était prête à le suivre. Sans chercher à s'expliquer la cause de cette courageuse tranquillité

M. Makensie s'en réjouit et encouragea sa nièce à y persister.

Cependant les créanciers attendaient avec impatience et trouvaient que l'absence de l'oncle se prolongeait outre mesure; les plus soupçonneux s'inquiétaient déjà.

— S'il allait faire échapper sa nièce, dirent les plus avides.

— Non, répondit*le Hollandais qui avait entr'ouvert la porte ; la voici.

Williams parut en effet, tenant par la main miss Makensie.

La jeune fille était si pâle, mais si fière, il y avait dans toute sa personne une douleur si haute et si résolue, que les créanciers s'écartèrent devant ses pas.

— Je vous amène votre esclave, dit le vieux colon avec une dignité amère; puisque les créatures de Dieu sont ici des choses que l'on vend et dont on hérite, voyez vous-même ce que je dois vous la payer.

— C'est de la marchandise de première qualité, murmura à demi-voix le Hollandais.

— Mettez-la donc à prix, monsieur.

Les créanciers ayant confirmé cette prière, le mar-

l'inventaire du planteur. 35

chaud d'esclaves s'approcha de Jenny, l'examina avec attentioD, la mesurant et la soupesant de l'œil. e — On en trouverait deux mille dollars, dit-il.

— J'en donne trois, répliqua Williams.

Les créanciers allaient se consulter, lorsque Jackson, qui avait tout suivi jusqu'alors avec un sourire silencieux, s'avança et dit froidement :

— Je donne six mille dollars.

Au son de cette voix, Jenny tressaillit, mais ne i montra aucune suprise : elle l'attendait. -— Sept mille dollars, reprit Williams,

— Huit mille.

— Neuf mille.

— Dix mille.

M. Makensie s'arrêta comme effrayé. Il pensa que dix mille dollars formaient plus de la moitié de la fortune qu'il devait laisser à ses enfants. Jenny, qui s'aperçut de cette hésitation, lui saisit la main :

— C'est assez, mon oncle, balbutia-t-elle ; abandonnez-moi.

— - Monsieur, dit Williams à Jackson, je sais que

vous pouvez disposer de plus d'or que moi ; mais ayez

pilié de ma pauvreté. Ceci n'est point une lutte que

! j'engage contre vous.... c'est un devoir que j'accom-

plis-, ne m'enlevez pas cette enfant : c'est la fille de mon frère ; je lui ai promis d'être son père désormais : au nom du Dieu tout-puissant, ne me l'enlevez pas! Le vieillard avait la voix tremblante et des larmes dans les yeux. 11 prit la main de Jenny, et, se tournant vers les créanciers :

— Je donnerai douze mille dollars, dit-il.

— J'en donnerai quinze mille , répliqua Jackson froidement.

— Abandonnez-moi ï abandonnez-moi 1 cria Jenny. Mais Williams était pâle de colère et de douleur.

— Mon frère redoit vingt mille dollars, s'écria-t-il ! Eh bien ! je m'engage à les payer dans une année.

— Je les paie de suite, répv dit Jackson, en jetant sur la table les vingt mille doll rs en banknotes.

A cette vue les créanciers e rapprochèrent d'un mouvement commun.

— Affaire conclue, s'écria le Hollandais : à nous les billets, et à vous la fille.

M. Makensie se laissa tomber sur un fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains.

— Cela devait être, dit Jenny, avec une sorte de désespoir calme et profond; cela devait être, ô mon oncle ! vous n'étiez pas assez riche pour me sauver!...

i Ne vous affligez pas, car je suis résignée ; et rappelezvous ce que vous m'avez dit vous-même : Dieu permet les larmes, mais il aime le courage.

Puis, tombant à genoux devant le vieillard et saisissant ses mains :

— Écoutez seulement ma dernière prière, ajoutât-elle d'une voix vibrante de larmes retenues' : Jones est maintenant à Boston, plein d'espérances!... Dans ce moment peut-être il fixe le moment où nous devons être réunis pour toujours ! Je crains sa douleur lorsqu'il apprendra le coup qui me frappe : que cette nouvelle ne lui soit pas du moins apportée par un étranger ! Promettez-moi de la lui annoncer vous-même, 6 mon oncle ï de veiller sur son désespoir et de le consoler.

— Je te le promets, répondit Williams en pleurant. La jeune fille américaine retira de son doigt un anneau d'or :

— Vous lui rendrez sa bague d'alliance, dit-elle; mais répétez -lui bien que j'aurai vécu et que je mourrai sa fiancée î

L'oncle et la nièce restèrent quelques instants dans les bras l'un de l'autre, étouffés par les sanglots. Enfin celle-ci sembla faire un effort surhumain; elle

posa les deux mains sur son cœur, comme si elle eût

voulu y refouler le désespoir, se leva et jeta autour d'elle un regard effaré.

Les créanciers s'étaient retirés dans la pièce voisine pour régler leurs comptes, et elle se trouvait seule avec M. Makensie. Elle fit quelques pas autour de celle salle, où tout lui était familier-, ses yeux se reposèrent sur les fleurs cultivées par elle, sur la corbeille d'écorce renfermant sa broderie, sur la volière qu'elle avait coutume de soigner, et, ouvrant les bras comme si elle eût voulu tout embrasser :

— Adieu, dit-elle, tout ce que j*ai aimé!

Puis, apercevant un portrait de femme suspendu au mur :

— 0 ma mère ! béni soit Dieu de t' avoir fait mourir la première 1 Du moins tu n'auras pas vu vendre ta fille, et maintenant tu es libre pour toujours 1

Elle s'approcha alors de la fenêtre, regarda la campagne, le ciel et l'Alabama, qui coulait sous le balcon, et se cacha le visage.

11 y eut encore un silence pendant lequel on n'entendit que les soupirs de la jeune fille et du vieillard. Tout à coup ia porte s'ouvrit et Jackson parut.

— - Je viens savoir si miss Jenny a pris congé d$ son oncle, dit-il lentement.

— Celte vente est-elle donc réellement et irrévocablement accomplie? demanda Williams.

— En voici l'acte signé par les créanciers, monsieur.

Le vieux colon prit machinalement le papier et demeura accablé.

— Et le prix payé pour moi a fini d'acquitter ce qui était dû? demanda Jenny; l'honneur de mon père est à 1 abri désormais?

— M. Williams Mahcnsie recevra tout-à-l'heure quittance générale pour son frère ; il ne reste plus à miss Jenny qu'à suivre son nouveau maître.

— Alors, adieu mon oncle Williams ! cria la j~une fdle en étendant les bras; adieu Jones, adieu ma mère!...

Et, courant vers la fenêtre, elle se précipita dans l'Alabama.

Ceux qui n'ont vu la guerre qu'au Cirque-Olympique ou au musée de Versailles se la figurent généralement comme une série de campements, démarches, de sièges, de batailles, dont toutes les parties se succèdent régulièrement et sans autre interruption que Fentr'acte nécessaire pour préparer un nouveau décor. C'est, dans leur pensée, une sorte de grande machine à tuer, que les soldats font aller du matin au soir, et avec aquelle ils fabriquent de la gloire à la journée.

Or, rien de moins conforme à la réalité. Loin d'être un travail suivi, la guerre est une œuvre d'inspiration et de hasard, entrecoupée de plus de repos que de combats. Ceux-ci ne sont pas la règle, mais l'exception , comme les coups de vont sur mer ; on y reste

toujours exposé, mais ils n'arrivent que de temps e& temps. Quelque sérieuse que soit la lutte, il y a, entre chaque campagne, une sorte, de suspension d'armes, pendant laquelle les instincts d'homme effacent les passions de race et font oublier un instant qu'on est ennemis pour se rappeler seulement qu'on vit sous le même ciel avec de communes joies et de communes misères.

La plus terrible guerre peut-être des temps modernes, celle de l'occupation de la Péninsule par les armées françaises, a donné de nombreux exemples de ces trêves tacites pendant lesquelles chaque parti semble accorder quelques jours de vacance à sa haine, et je leur dois, pour ma part, d'avoir pu parcourir, en pleine guerre, tout le midi de l'Espagne sans avoir jamais couru de péril sérieux. A la vérité, ma profession de chirurgien me servait de recommandation : je parlais d'ailleurs la langue du pays, je connaissais ses usages, et j'avais soin, lorsque j'arrivais dans une résidence; de me mettre sous la sauvegarde de l'un des couvents, en allant offrir mes services au prieur. L'heureux résullatde mes précautions m'a vait insensiblement enhardi. De Jaën, où séjournait le régiment auquel j'étais attaché et qualité d'aide -major, j'avais

LE GÉNÉRAL GUILLAUME. i]

tour à tour visité Andujar, Grillade, Cordoue. Enfin, désirant étendre mes excursions plus à l'est, j'obtins un congé de quelques jours, et je partis pour la Murcic.

Après avoir visité Palos, où Christophe Colomb s'embarqua pour découvrir le Nouveau-Monde, ta'être arrêté à Carthagène et à Alicante, je suivis le cours du Mundo, reprenant la route de Jaën par Lorqui, Ziezar et Calaspara.

J'arrivai un soir dans cette dernière ville tellement fatigué, qu'au lieu d'aller demander asile aux moines, comme d'habitude, je m'arrêtai à l'auberge la plus prochaine pour y passer la nuit.

Tout y était dans une agitation extraordinaire. L'hctclicr criait des ordres parla fenêtre, les servantes traversaient rapidement les salles, et les cours étaient pleines de hussards qui sellaient leurs chevaux, taudis que des valets en livrée préparaient une calèche élégante.

J'allais demander à l'un de ces derniers ia cause de tout ce mouvement, lorsque j'entendis prononcer mon nom derrière moi avec une sorte d'hésitation . Je me détournai et je reconnus un de mes compatriotes, ancien blessé de Jaën. •

— Eh ! parbleu je rfe me trompais pas, s'écria-t-il en m'apercevant de face, c'est bien monsieur Laliemant, notre brave major du huitième.

— Et c'est le maréchal-des-lo°is Pierre Cordier, répondis-je.

— Tiens, vous avez retenu mon nom, major? eh bien ! en voilà de la mémoire !

— N'avez-vous pas également retenu le mien ?

— Oh ! moi, j'avais mes raisons pour ça, reprit le hussard, des raisons visibles, comme on dirait par façon de calembour, vu que vous m'avez sauvé un œil.

— Vous ne vous ressentez plus de cette blessure au frontal ?

— Pas plus que de mes dents de lait, et ce n'est pas un petit service que vous m'avez rendu là... Mais vous n'êtes donc plus en garnison à Jaën ?

— Toujours.

— Par quel diable de hasard alors vous trouvezvous dans ce pays de sauvages?

Ce dernier mot me rappela la manie du brave maréchal-des-logis, qui, né au faubourg Saint-Marceau, croyait fermement que hors Paris et sa banlieue commençait la barbarie. Aussi lui répondis-je, e» en ap-

LE G E N E tt A L GUILLAUME.

puyant sur le mot, que j'étais venu pour voir les beau (es de la Murcie.

— Les beautés ? répéta-t-il d'un air étonné ; ah ! le major trouve ici des beautés ! Faites excuse ! Faut alors qu'elles ne soient pas visibles à l'œil nu, car, depuis six mois que j'y demeure, je veux être guillotiné si j'y ai rencontré autre chose que des montagnes à éreinter les chevaux, des femmes jaunes, et du fromage rance.

— Allons, maître Cordier, vous y mettez de la passion, repris-je en souriant; vous haïssez l'Espagne.

11 fit un mouvement d'épaules d'un inexprimable dédain.

— Moi ? dit-il ; pauvre pays ! Pourquoi est-ce que je le haïrais? On sait bien que hors de Paris il ne faut pas s'attendre à trouver des gens civilisés. C'est ici comme partout ailleurs ; chaque pays a ses préjugés et son caractère. En Allemagne, où j'ai servi, c'était la bière, les fci unes rousses et le cumin qui montraient le peuple sauvage-, ici, c'est l'odeur d'huile rance.

— D'huile rance !

— Vrai cachet du peuple espagnol, major; c'est entré dans ses mœurs, comme le raisinet de Bourgogne et le fromage de Brie dans celles du Parisien. Mandez

un ragoût, buvez un verre de vin, passez près d'un moine, c'est toujours le même parfum. Et tenez, toutà-1'heure encore, le général a manqué assommer un garçon pour lui avoir apporté du lait qui avait le goût national.

— 11 y a donc un général ici? demandai-je, naturellement ramené à la question que la rencontre du maréchaî-des-logis m'avait empêché de faire.

— Comment! vous ne savez pas? dit Pierre; mais c'est le père Guillaume.

— Le baron?

— Qui revient de visiter les garnisons de la province.

— Et il retourne à Murcie?

— Non; pour le moment, il se rend ici près, à son château.

— Le général a un château ?

— Que sa femme lui a apporté en dot.

— Ah! en effet, je me rappelle avoir entendu parler de son mariage avec une riche Espagnole.

Cordier hocha la tête, regarda derrière lui et baissa la voix.

«— Oui, dit-il; le vieux sanglier a pris une femme du pays ! comprenez-vous ça. major ?

LE GÉNÊUAL GUILLAUME. 47

— Pourquoi non? On la dit fort belle.

— Bah! dit le maréchal-des-logis en avançant la lèvre Inférieure avec une expression d'indifférence, ça ressemble à toutes les Moresques de ces contrées: une peau de cuir de Russie et des yeux qui ont toujours Pair de vous chatouiller ou de vous poignarder. Du reste, ma réflexion ne provenait point du physique de l'Espagnole, mais de celui du baron. Vous qui êtes philosophe, major, sériez-vous disposé à vous marier si vous aviez cinquante ans, onze blessures et un œil de moins? — Sans compter que la Moresque l'a épousé en rechignant, et seulement pour sauver sa famille, qui s'était compromise dans une conspiration contre les Français.

— Le général était donc amoureux ?

— Comme un pigeon qui sort de cage.

— Eh bien ! chacun prend la vie du côté qui lui plaît-, qu'importent l'âge et les infirmités du général, s'il trouve le bonheur dans ce mariage tardif?

— Lui î dit Cordclier en s'assurant encore qu'on ne pouvait l'entendre; depuis qu'il est en ménage, il se ronge le foie comme un pélican.

— Qui vous fait croire?...

— Pardieu! nous l'apprenons tous les jours à nos

k% HISTOIRES D'AUTREFOIS.

dépens. Le dépit de n'avoir rien de ce qu'il faudrait pour plaire à la senora Beata le fait tourner de plus en plus au chien enragé. Il s'en prend à nous de ses cheveux gris, de son gros ventre, de son œil crevé surtout: car c'est là l'endroit sensible, et il est si furieux d'être borgne, qu'il suffit d'avoir ses deux yeux pour devenir son ennemi. Vous concevez? faiblesse de vieux qui revient aux noisettes quand il n'a plus de dents.

— Et madame Beata? demandai-je, intéressé malgré moi par les confidences de Cordier.

11 devint plus sérieux.

— Oh ! elle, dit-il, elle écoute, regarde et ne parle jamais. Aussi n'ya-t-il à savoir ce qu'elle pense que le diable... et peut-être don Perez.

— \]i\ ami ?

— Non, un parent qui a servi, dit-on, dans les guérillas, et que je soupçonne d'entretenir encore des relations avec ces honnêtes bandits. Du reste, pas trop laid pour un Espagnol. Depuis environ huit jours qu'il est ici, il ne quitte point la senora.

— Et le baron le souffre?

— Il a peur de fâcher madame Beata en envoyant promener le cousin ; car madame Beata le condui bride, et si clic voulait, elle le ferait communier entre

chaque repas. Cependant, tout en obéissant, il enrage ; il y a un fonds de bile dans sa soumission, et c'est un tigre moutonné auquel la Moresque fera bien de ne pas se fier.

— Qu'a-t-elle à craindre?

— Je n'en sais rien; mais un de ces jours le père Guillaume pourra ouvrir l'œil qui lui reste, et, s'il voit clair..., il leur jouera quelque tour de capucin.

Je ne pus m' empêcher de sourire à cette plaisanterie inspirée par l'ancienne profession du général, qui avait porté le froc de moine avant l'uniforme, et qui devait à cette circonstance le nom de père Guillaume sous lequel il était généralement connu dans l'armée. Ses ennemis l'accusaient même d'avoir gardé, dans son nouvel état, les habitudes de dureté, d'égoïsme et de ruse vindicative que donne la vie de couvent. Mais s'il avait, comme homme, une réputation équivoque, sa réputation, comme militaire, était excellente. On citait son courage têtu, son activité infatigable, sa tactique peu brillante, mais à laquelle la continuité tenait lieu de profondeur. Aussi Napoléon qui jugeait vite les gens et qui avait la manie de les traduire en images, avait il dit du père Guillaume que c'était un bélier de

guerre qui renversait l'obstacle sans s'en douter, à force de frapper au même endroit.

Comme le maréchal-des-logis achevait de me donner les renseignements rapportés plus haut, un valet parut sur le seuil de la possada et ordonna de faire approcher l'équipage du baron.

— Est-ce lui qui a parlé de se mettre en route? demanda Cordier.

— C'est la senora, répondit le domestique.

— En selle alors, reprit le hussard; madame Beata n'aime point à attendre. Vous ne venez point du côté du château de Lucar, major ?

— Non, je reste ici cette nuit.

— Et demain?

— Je reprends la route de Jaën.

— Alors, nous ne nous reverrons plus.

— Selon toute probabilité. Adieu, Cordier.

— Adieu, mojor; bon voyage et bonne chai. Nous échangeâmes un salut de la main, et le

eîial-des logis rejoignit ses hussards qu'il fit monter à cheval.

Presque au même instant, le baron Guillaume sortit de l'auberge.

Je ne l'avais jamais vu ; mais toute sa personne ré-

LE GÉNÉRAL GUILLAUME. t

pondait si parfaitement au portrait imaginaire sous lequel j'avais écrit son nom dans ma pensée, que je le reconnus au premier coup d'œil. [1 était petit, replet, et vêtu d'une redingote militaire à brandebourgs dont le drap neuf et lustre semblait ajouter encore à la vulgarité de sa tournure. Des bottes de voyage que le désir de paraître élégant avait évidemment fait choisir trop étroites, une casquette de velours placée de manière à ce que la visière fit ombre sur l'œil gauche, des gants de daim déformés et une cravache de cuir tressé complétaient ce costume où. l'on sentait une sorte de recherche inaccoutumée qui ne pouvait voiler la disgrâce native de la personne.

- 11 fit quelques pas dans la cour, se plaça devant le peloton de hussards et le parcourut de ce regard perçant particulier à ceux qui ne se servent que d'un œil; mais il n'y trouva sans doute rien à reprendre, car il tourna brusquement le dos pour regarder vers la porte de la possada.

La senora Beata venait d'y paraître, accompagnée de son jeune parent.

Son teint avait cette pâleur dorée plus vivante que la fraîcheur elle-même, et ses cils noirs voilaient des yeux d'où le regard jaillissait par instants comme un

éclair. Ses formes étaient excitantes, hardies, el vous sentiez dans tous ses mouvements je ne sais quelle vibration voluptueuse qui se communiquait à vous. Cependant la jeunesse et son cortège de grâces naïves manquait à cet ensemble d'une beauté pour ainsi dire foudroyante-, elle fascinait sans charmer, et Ton était plus troublé qu'heureux de la voir.

En paraissant sur le seuil de l'auberge, la senora avait une main appuyée sur le bras de son cousin ; à la vue du général, elle la retira et s'avança seule, d'un pas léger, vers la calèche qui attendait.

Don Perez la suivit. C'était un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, aux traits nobles, à la taille élevée, et dont la démarche avait celte fierté théâtrale que l'on retrouve dans le plus humble des descendants du Cid. Lorsqu'il arriva près de la voiture, il hésita à y monter ; mais Beata fit un signe, et il franchit rapidement le marchepied.

Le baron qui, tout en donnant quelques derniers ordres à Cordier, regardait du côté de l'équipage, s'interrompit à cette vue et tordit sa cravache.

— Faudra-t-il escorter la calèche à distance, général? demanda le maréchal-des-logis.

— Pourquoi à distance? dit rudement lepère Guillaume.

— Pardon ! c'est que comme le général est avec son épouse...

— Eh bien!...

— J'avais pensé... que ça pourrait le gêner... qu'on entourât la voiture...

Un nuage passa sur le front de l'ancien capucin.

— Ne vois-tu pas, animal! qu'il y a le parent? s'écria-t-il en colère.

" — Oh! c'est juste, reprit sérieusement le malicieux Parisien; alors on pourra se tenir aux portières? Le baron lui lança un regard féroce.

— On fera son métier de chef d'escorte, dit-il, et si monsieur Cordier la oublié , il ira le rapprendre à la salle de police.

Cordier appuya son sabre à son épaule sans répliquer; le général rejoignit la senora, cria : — En route 5 et la voiture, suivie du peloton de hussards, partit au galop.

Je l'accompagnai des yeux jusqu'à ce que je l'eusse vue disparaître sur la route de Lucar, puis j'entrai dans la possada.

Je pensais y trouver un bon repas et un bon gite ; mais le proverbe qu'il ne faut jamais compter sur son hôte, employé ailleurs comme figure, exprime une vérité littérale en Espagne, et doit y avoir été inventé par quelque ancêtre du judicieux Sancho. Ceux qui m'avaient précédé dans l'auberge de Calaspara avaient épuisé les provisions et surtout la bonne volonté de l'hôtelier qui, me voyant seul, résolut de se dédommager sur moi de sa complaisance forcée pour le génépi et son escorte.

Lorsque je lui demandai un lit et un souper, il me répondit gravement que son feu était éteint, ses chambres occupées, et que je n'avais qu'à voir ailleurs.

Voir ailleurs, dans le langage des aubergistes, signifie toujours qu'il n'y a rien à chercher et que vous êtes à leur discrétion. Je savais, en effet, par mon guide que cette possada était la seule, à Calaspara, où un Français pût descendre sans danger, et il était trop tard pour aller frapper à la porte d'un couvent. Je tâchai, en conséquence, de fléchir l'aubergiste, en employant successivement les prières, les promesses, les menaces; ce fut en vain: il demeura inébranlable. Tout ce que je pus obtenir, grâce à l'intervention de mon conducteur, fut un hachis que le dégoût m'empêcha de

LE GEISEliAL GUILLAUME. 55

manger, et une paillasse dans un grenier formant dor. toir pour les muletiers. Cependant telle était ma lassitude, qu'à peine au lit je m'endormis profondément.

Les souvenirs de la veille me poursuivirent jusqu'au milieu de mon sommeil. Je fus pris d'un cauchemar dans lequel ce que j'avais vu se mêlait en visions confuses aux imaginations les plus extravagantes. Mille embarras ridicules m'assiégeaienfc tour-à-tour. Je me trouvais sur la grande place de Jaën, un jour de revue, sans pantalon et l'épée au côté; le général Guillaume voulait me faire manger un hachis assaisonné avec les rognures de colbacks de ses hussards; l'aubergiste et la senora Beata complotaient pour me forcer à devenir capucin...

J'en étais à ce dernier rêve lorsque des coups violents, frappés à la porte du grenier, me réveillèrent en sursaut. Je me redressai épouvanté... Plusieurs personnes parlaient haut sur l'escalier et répétaient mon nom.

— Qui est là? que voulez-vous? criai-je en saisissant instinctivement mon épée que je plaçais toujours à mon chevet.

— C'est moi, major, répondit une voix connue.

— Cordier?

— Oui -, ne craignez rien et ouvrez vite.

Je courus tirer les verrous } le maréchal-des-logis entra brusquement.

— Qu'y a-t-il? demandai-je un peu saisi.

— Je viens vous chercher de la part du général, ditil, en posant sur un meuble la lumière qu'il tenait à la main; il désire vous voir sur-le-champ.

— Serait-il arrivé quelque malheur au château?

— Aucun.

— Que diable peut-il me vouloir alors?

— Je n'en sais rien ; mais il y a une demi-heure qu'on est venu me réveiller de la part du père Guillaume; je l'ai trouvé au salon, marchant à grands pas les mains dans ses manches comme un jour de bataille. — - Sais-tu où trouver un chirurgien? m'a-t-il demandé. J'ai tout de suite pensé à vous, et je lui ai dit qu'il y avait un aide-major du huitième à Calaspara. Il ma répondu: — Va le chercher. Je suis parti, et vous allez me suivre.

— Je n'en vois pas la nécessité, répliquai-je ; s'il n'y a ni malade ni blessé à Lucar, je puis aussi bien m'y rendre demain.

— Non pas! s'écria vivement Cordier, il m'a dit de vous amener, major, il laut que je vous amène.

dieux! si vous ne veniez pas, il trouverait moyen de nous en faire repentir tous deux; vous ne savez pas ce que c'est que la rancune d'un moine. Vite, debout. J'ai amené pour vous un cheval.

Je me décidai à m'habiller en maugréant contre le père Guillaume, et je partis, bien décidé à lui laisser voir mon mécontement, s'il était vrai qu'il m'eût dérangé à pareille heure sans motif suffisant.

Dès que nous fûmes sortis des rues de Calaspara, le maréchal des-logis mit son cheval au galop, et je fus obligé de prendre le même train pour le suivre.

Nous traversions une campagne sans chemin tracé, entrecoupée de blocs de pierre, de buissons et de ravines qu'il fallait à chaque instant tourner ou franchir. Mon cheval fut dix fois sur le point de s'abattre, et, chaque fois, en le retenant de la bride, j'envoyais une malédiction au général. Enfin mon guide, qui avait toujours galopé devant, ralentit le pas et m'attendit.

— Nous voilà rendus, ait-il.

— Rendus? répétai-je, en regardant autour de moi avec étonnement; je ne vois que des montagne.

— Là-bas, sous nos pieds, n'apercevez-vous point quelque chose ?

— Un point noir ?

58 HISTOIRES DALIMiû. OL6,

— C'est le château de Lucar.

— Comment 1 au fond de ce gouffre ?

— Ne savez-vous point que dans ce bienheureux pays les hauteurs sont aussi arides que la tonsure d'un calotin ? Lorsque -l'on veut de l'eau et de la verdure , il faut bien descendre.

— Mais comment arriver au bas de cet entonnoir de pierres ?

— Il y a un chemin; seulement il est étroit, et nous ferons bien de mettre pied à terre.

Je suivis le conseil de Cordier, qui passa le premier et me conduisit par un sentier tournant taillé dans les rochers, de manière à former une sorte de corniche au-dessus de l'anime. Les chevaux s'avançaient avec répugnance, le cou tendu et se faisant tirer par la bride j enfin , après dix minutes d'une marche périlleuse, nous atteignîmes une esplanade au bout de laquelle s'élevait le château.

Une seule fenêtre était éclairée et laissait voir, à travers ses rideaux transparents, une ombre qui semblait immobile. Cordier me la montra en disant :

— C'est le général; il nous attend.

Le salon dans lequel m'introduisit le !-des-

logis était dallé de marbre noir et tj cuir violet

à fleurs relevées. 11 était éclairé par une lampe d'argent de forme gothique, dont le rayon lumineux ne dépassait point le grand guéridon sculpté qui la supposait. Assis devant ce guéridon , et les deux mains dans ses manches, comme me Pavai t annoncé Corùicr, le général regardait quelques lettres et des cartes à jouer dispersées devant lui, tandis que de l'autre côté, mais plus reculé dans l'ombre , se tenait l'Espagnol don Percz , également assis et immobile.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le maréchal-deslogis m'annonça, tous deux retournèrent la tète; mais le baron seul se leva.

— Enfin ! s'écria-t-il ; par les cinq cents diables ! où êtes-vous donc resté, major?

— Moi ? répétai-je, stupéfait de la réception et du reproche ; mais je ne suis resté nulle part, puisque me voilà.

— Dieu me damne ! vous avez pris votre temps.

— Tout juste le temps de me lever, général...

— Vous étiez donc au lit?

— C'est mon habitude la nuit.

Il me regarda d'un air farouche; mais j'étais d'assez mauvaise humeur pour tenir tête à l'empereur luimême.

— Désolé de vous avoir dérangé, reprit-il d'un ton qui signifiait évidemment qu'il en était enchanté, mais j'avais à vous parler.

— J'écoute, général.

Il fit signe à Cordier de sortir, alla fermer la porte, puis revint à moi.

— Je n'ai point l'honneur de vous connaître, major, continua-t-il, d'un ton moitié sérieux, moitié ironique, mais le maréchal-des-logis assure que vous êtes le plus habile chirurgien de l'armée.

— J'ai le caractère trop bien fait pour lui donner un démenti, général, répiiquai-je.

— Il prétend que vous lui avez rendu la vue.

— Il dit vrai.

— Ainsi, vous êtes oculiste?

— C'était ma première profession.

— Et vous avez tous vos instruments ?

— Les voici , répondis-je en tirant ma trousse de campagne, et l'étalant machinalement sur le guéridon.

— Alors, préparez-les, dit le baron, qui se rassit; nous allons mettre votre habileté à l'épreuve.

Ces mots et ce mouvement me rappelèrent tout à coup ce que m'avait dit Cordier, et ce fut pour moi une révélation subite.

LE GÉNÉRAL GUILL LAUME . Ol

— Pardon, repris-je, en souriant malgré moi, mois je crains que le général ne se soit fait une fausse idée de noire art.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'on ne peut y avoir recours qu'à certaines conditions. Pour faire un civet , le Cuisinier- Bourgeois exige un lièvre ; pour faire voir, l'oculiste demande également un organe de vision.

— Eh bien ! que signifie?...

— Cela signifie qu'où l'organe n'existe plus, toute opération est impossible, et qu'aucune science ne pourrait rendre au général l'œil qu'il a perdu.

L'ancien capucin se leva d'un bond.

— Prétendez-vous m'insulter? s'écria t— il pâle de colère.

— Comment , repris-je stupéfait, ne s'agit-il pas de vous ?

— Eh! qui vous parle de moi, monsieur? Avez-vous cru que je vous faisais venir pour m'apprendre que je suis borgne ! Pensez-vous que je ne le sache point , que je ne le sente point , que tout ne m'en avertisse pas assez ?

— Veuillez m'excuser, général ; mais comme vous vous informiez de mes connaissances en ophthalmo-

logie, j'ai dû croire que vous m'appeliez dans l'espoir de recouvrer votre œil.

— Non, monsieur.

— Mais dans quel but alors, général ?

— Pour en ôter un à cet homme, dit-il en montrant don Perez.

Je reculai avec une exclamation; l'Espagnol n'avait fait aucun mouvement.

— Voilà pourquoi je vous ai envoyé chercher, reprit le vieux militaire, et pourquoi je vous ai adressé ces questions.

— - Pardicu! interrompis-je avec dépit, c'était bien la peine d'éveiller un malheureux rompu de fatigue et de l'emmener au galop dans les montagnes pour lui faire une pareille plaisanterie.

— Ah! vous prenez ceci pour une plaisanterie! s'écria-t-il , en relevant sa casquette de velours -, que faut-il pour vous persuader crue je parle sérieusement, monsieur ? Sang du diable ! j'ai donc l'air bien plaisant?

11 y avait dans l'accent du baron quelque chose de si véhément que j'en fus saisi. Je le regardai ; ses traits étaient livides, son œil unique élincelait, et une légère écume humectait ses lèvres crispées.

— Ah î je plaisante ! continua-t-il en couvrant de son poing fermé les lettres posées sur le guéridon. Voyons, don Perez, dites-lui donc que ce n'est point un jeu ; allons , monsieur, c'est à vous, et non à moi , de parler.

Don Perez se leva, et je m'aperçus alors qu'il était fort pâle. Cependant il s'avança vers moi et me dit en français, mais lentement et comme en cherchant ses mots :

— Faites ce que le baron a dit; je le veux aussi.

— Vous voulez devenir borgne comme lui ? repliquai-je en espagnol.

— Comme lui, oui, répéta don Perez avec effort.

— Mais c'est du délire !

— C'est de la nécessité, monsieur.

— Alors, vous ne consentez que par contrainte?

— Non, je consens volontairement... il le faut.

— Mais pourquoi le faut-il ?

— C'est ce que vous ne devez pas savoir.

— Eh bien î esl-ce fini? interrompit le général qui s'impatientait de notre dialogue en espagnol , qu'il ne comprenait pas.

— Je ne sais encore si je dois prendre au sérieux

votre étrange proposition, repris-je; mais, en tout cas, ma réponse est facile.

— Et c'est...

— Que je refuse.

Le baron, qui parcourait le salon à pas précipités, s'arrêta devant moi.

— Écoutez, dit-il, parlons franchement; le mystère qu'il y a dans tout ceci vous surprend , vous épouvante peut-être : vous craignez la responsabilité de l'acte que l'on vous demande -, je l'avais prévu , et voici de quoi vous rassurer.

Il me tendait un rouleau enveloppé dans un papier que j'ouvris et sur lequel je jetai les yeux : c'était une déclaration de l'Espagnol, attestant que j'avais agi sur sa demande formelle et contraint par la menace.

•»- Cette signature est-elle vraiment celle de don Perez? demandai -je, de plus en plus surpris.

— Oui, monsieur, répondit-il.

— Et ce rouleau?

— Renferme les honoraires du major.

Je le rejetai sur le guéridon.

— C'est trop pour une action innocente et trop peu pour une action coupable, remarquai-je sérieusement.

Don Perez et le baron n'ont qu'à chercher un autre médecin.

— Ainsi, vous ne voulez point faire votre métier? s'écria ce dernier.

— Mon métier, général, consiste à guérir les infirmités lorsque je le puis, non à en donner.

— Eh bien! allez au diable! reprit-il avec emportement : on se passera de vous. Je voulais éviter à don Perez les dangers d'un éborgnement contre les règles; mais puisque vous refusez de lui rendre ce service, il se le rendra lui-même.

— Moi? dit l'Espagnol.

— Auriez-vous p^r, par hasard? demanda le baron, qui le regarda en face.

— Général 1 s'écria Perez avec un mouvement terrible.

— Ah ! je vois ce que c'est, reprit le vieux soldat d'un ton de mépris; vous voulez profiter de ce refus pour vous tirer d'affaire. Vous avez pensé que je ne pourrais vous forcer à tenir parole ; et comme, chez vous, le courage égale la loyauté, vous espérez vous dispenser de payer une dette d'honneur...

— Vous mentez! cria don Perez.

Et, courant au guéridon, il saisit un instrument

dans ma trousse et se le plongea dans l'œil gauche 1 Le mouvement avait été si rapide, si inattendu, que j'eus à peine le temps de m'élancer vers lui en jetant un cri. 11 me rendit froidement la lancette et dit:

— C'est fait, monsieur.

— Se serail-il vraiment éborgné? s'écria le général, immobile d'étonnement.

— Ne le voyez- vous pas? répliquai-je en montrant la traînée de sang qui inondait le visage de dou Perez.

— Mais peut-être l'œil est-il seulement blessé?

— Perdu ! monsieur, perdu ! repris-je en examinant le coup, qui avait été porté au milieu même de la prunelle.

Le baron courut à la porte d'entrée, qu'il ouvrit vivement.

— Où est la senora Bcata? dcmanda-t-il.

— Ici, répondit une voix.

— Qu'elle vienne !

Don Perez comprit sans doute l'intention du crénéral. car il Ct quelques pas vers la porte opposée ; mais les forces lui manquèrent, et il se laissa tomber sur un fauteuil. Je courus à lui. Dans ce moment, la senora parut sur le seuil.

LE GÉNÉBAL GUILLAUME. «7

Elle s'y arrêta en plongeant un regard rapide dans le vaste salon, où l'obscurité l'empêcha de distinguer Percz.

— Venez, s'écria le général en lui prenant la main pour la forcer à entrer.

— - Qu'y a-t il ? demanda-t-elle d'un accent hautain ; pourquoi m'avoir éveillée, puis m' avoir fait attendre? que me veut-on?

Le baron l'entraîna vers le guéridon.

— Connaissez-vous ces lettres, madame? demandat-il.

La senora tressaillit ; une rougeur rapide couvrit son front, puis elle devint pâle ; mais sa tète resta droite et son regard fièrement arrêté sur le général.

— Je les connais, dit-elle résolument.

— Et vous osez les regarder?

— Pourquoi ne l'oserais-jc point?

— Pourquoi î répéta le baron tremblant de fureur-, mais parce que ce sont les lettres d'une infâme, senora Beata, et que celte infâme, c'est vous !

— Le seul infâme, reprit-elle froidement, est celui qui force une jeune fille sans défense à lui donner sa main contre son désir.

— Ainsi» vous convenez de tout, reprit le général

Guillaume les dénis serrées; vous ne vous défendez même pas; vous n'avez ni honte ni regret, vous semblez vous glorifier de votre trahison !... Et vous n'avez pas peur, madame , que je vous écrase sous mes pieds!... Mais vous ne savez donc pas que je les ai lues, ces lettres toutes remplies de votre horreur pour le vieux mari borgne et de votre amour pour l'amant jeune et beau? Vous n'avez donc pas compris que je voulais me venger de vous et de lui?

— De don Perez? répéta l'Espagnole, à qui cette idée sembla ôter son assurance.

— J'aurais pu le tuer, reprit le général, j'en avais le droit, et un Espagnol en eût usé; mais nous autres, nous ne savons pas assassiner. Je voulais d'ailleurs une vengeance qui durât plus longtemps. Je l'ai fait venir ici, je lui ai montré ces cartes, et je l'ai obligé à jouer contre moi...

— Sa vie? interrompit Beata palpitante.

— Non, son œil, et j'ai gagné. Regarde! Il saisit la lampe qu'il approcha brusquement de

don Perez.

Beata n'avait point encore aperçu son amant ; elle poussa un premier cri de surprise, puis un second d'horreur.

— Ah ! vous ne vous attendiez pas à ceci, reprit le général avec un éclat de rire de démon 5 vous le voyez, j'ai traité Perez en ami, j'en ai fait un autre moimême; maintenant, du moins, les chances seront égales entre le borgne français et le borgne espagnol.

Beata ne répondit point, mais elle s'élança vers Perez, qui la reçut dans ses bras et la couvrit de baisers.

A celte vue, le baron changea de visage. Sa joie triomphante s'éteignit devant cet audacieux amour qui bravait même sa présence. Mordu au cœur, il poussa une sorte de rugissement, courut au bureau placé entre les deux fenêtres, et y saisit une paire de pistolets qu'il arma. Je m'élançai vers lui, les mains étendues.

— Laissez-moi, major, cria-t-il,vfou de colère.

— Vous ne voudriez point commettre un assassinat, général, répondis-je.

— Je veux tuer ce misérable !

— Songez qu'il vous a accordé la satisfaction demandée, m'écriai-je. Ne soyez pas moins loyal, et rappelez-vous qu'il est maintenant ici sous la sauvegarde de votre honneur.

70 HISTOIUES d'autrefois.

Le baron sembla hésiter, puis abaissa ses pistolets.

— Qu'il parte donc, balbutia-t-il en se contenant à peine, mais sur-le-champ; qu'il aille rejoindre ses anciens compagnons les bandits.

— J'y vais, murmura Perez à qui Beata avait ouvert une porte, et qui disparut.

Le général rejeta ses armes sur la table ; mais l'ef fort qu'il venait de faire avait attisé sa colère ; il la reporta tout entière sur la senora.

— A nous maintenant! dit-il, les lèvres frémissantes; approchez, madame, et répondez-moi !

Craignant l'explication qui allait avoir lieu, je voulus m'cntremettre; mais il m'interrompit au premier mot.

— Il faut qu'elle parle! s'écria-t-il avec éclat; je veux tout savoir, tout entendre. Venez, senora, approchez, vous dis-je, et surtout prenez un air moins*, hardi, car ma patience est à bout. Ces lettres qui sont là étaient adressées à don Perez ; qu'avez-vous fait des réponses? où sont-elles?

— Brûlées, dit laconiquement Beata.

— Mensonge ! cria le général.

Elle le regarda d'un air dédaigneux et garda le silence.

LU GÉMÈUAl GUILLAUME. 71

— Mensonge ! répéta-t-il ; je veux les voir ! Jo veux que vous me confessiez voire honte tout entière, que vous me disiez où cet amour a commencé, depuis combien de temps il dure. Réponde* , mais répondez donc, madame! Montrez que vous m'entendez, que vous souffrez. Elle se tait... Ton cœur est donc fait de bronze? Tu ne sais ni rougir ni pleurer ? A genoux, malheureuse, à genoux!

11 l'avait saisie avec violence par la main, et la fit tomber rudement à ses pieds.

— - Parle, maintenant! s'écria-t-il hors de lui; qu'as-tu à me dire?

Elle leva son visage pâle, et, arrêtant sur lui ses regards comme deux glaives :

— Je n'ai qu'une chose à vous dire, répliqua-t-clle, c'est que vous vous êtes vengé de don Perez comme un bourreau, et que vous vous vengez de moi comme un lâche.

Le général poussa un cri de rage et leva sur l'Espagnole ses deux poings fermés ; mais il se rejeta aussitôt en arrière.

— Emmenez-moi, mojor, bégaya-t-il comme épouvanté de sa propre colère.

Je l'entraînai par le bras, et nous descendîmes rapi-

dament l'escalier du château. Ce fut seulement en arrivant dans la cour que le vieux soldat recouvra la parole.

— Un bourreau et un lâche ! répéta-t-il -, ce sont deux mots qu'on ne peut venger qu'avec du sang.

—S'ils étaient prononcés par un homme, répondis-je-, mais qui voudrait y prendre garde dans la bouche d'une femme irritée?

— Vous n'avez donc point vu de quel air elle les a prononcés? reprit-il ; c'est elle, la coupable, qui semble menacer. Elle me méprise, elle me hait; elle sou haite ma mort, elle la médite déjà peut-être!...

— Que dites-vous, général I

— Oh ! vous ne la connaissez point comme moi L'âme de cette femme est un enfer!... vous ignorez tout ce qui s'est passé, vous pensez peut-être que j'ai justifié sa trahison par mes exigences ou mes duretés. Mais non, major-, j'ai été pour elle plus qu'un père, plus qu'un ami, plus qu'un amant; je me suis couché à ses pieds comme un chien soumis qui accepte les coups et se trouve heureux pourvu qu'on le caresse quelquefois en passant. J'ai obéi à tous ses désirs, respecté ses préjugés, adoré ses caprices, et, pendant que je me faisais ainsi son esclave, la misérable me

sacrifiait à un autre ; elle raillait ma faiblesse, et faisait de chacune de mes infirmités un triomphe et un jouet pour son amant.

A ces mots, il s'arrêta suffoqué et se couvrit le visage des deux mains ; il pleurait.

Cette douleur me troubla. L'amour éveillé chez ce moine devenu soldat, et qui avait passé des rigueurs du cloître à celles de la guerre, offrait évidemment toute la violence des impressions de la jeunesse sans en avoir la grâce. C'était un de ces tardifs entraînements dont on rit, parce qu'ils naissent hors de saison, mais dans lesquels ces demi-vieillards épanchent les passions comprimées pendant une existence entière. Le baron, à qui le désespoir avait ouvert le cœur, me confia successivement tous les détails de ce qui avait eu lieu ; il me parla de son mariage, de ses vains efforts pour se faire aimer de Beata, de ses soupçons et de sa découverte. J'employai toute mon éloquence à l'apaiser d'abord, puis à le consoler.

— Mais que faire enfin? s'écria-t-il après avoir écouté mes raisons. Quel parti prendre avec cette femme?

— La position est effectivement douloureuse et dif-

ficile, répondis-je : cependant, puisque le gênerai demande mon avis...

— Ah ! parlez, major.

— Je crois qu'il n'y a, en pareille circonstance, qu'une séparation...

Le baron changea de visage.

— Quitter Beata ! reprit-il ; c'est impossible, mo; sieur... Non; je rendrais ainsi ma honte publique... Il y a des malheurs qu'il faut savoir souffrir et cacher. Ce serait d'ailleurs rendre service à la senora et récompenser sa trahison ; mon absence laisserait le champ libre à son amour, tandis que ma présence sera du moins un obstacle...

— Que la senora voudra peut-être renverser.

— Cumment?

— Le général exprimait tout à l'heure des craintes...

— Tout à l'heure, reprit-il avec embarras, je me suis laissé emporter et j'ai exagéré... Je serai sur mes gardes, d'ailleurs; et, qui sait?... don Perez p:rti, tout peut changer... A force de soins et d'indulgence, je ramènerai Beata. J'aurai eu sans doute des torts de mon côté ; je me surveillerai davantage ; je lâcherai ùe les réparer l

. LE GÉNÉRAL GUILLAUME. 7f>

Je regardai le baron avec une surprise mêlée de pitié. La seule pensée de quitter cette femme lui avait fait oublier tout le reste; il ne la craignait plus, il ne lui en voulait plus-, il s'accusait pour la justifier! L'amour du vieillard était plus fort chez lui que la raison de l'homme et que le ressentiment du mari !

Il devina sans doute ma pensée, car il rougit et ajouta hrusquement :

— C'est d'ailleurs une affaire à régler entre moi et la senora-, il me reste seulement à m'excuser d'avoir dérangé le major et à lui fournir les moyens de regagner son auberge. Voici justement qu'on lui amène une monture.

Le maréchal-des-logis venait en effet de nous rejoindre avec les chevaux. Je m'approchai de celui qui m'éiait destiné et je pris congé du général. Il m'attira un instant à l'écart :

— Je crois inutile de rappeler au major, me dit-il d'un ton grave, que tout ce qu'il a vu et entendu ici, celte nuit, est un secret confié à sa délicatesse ; la moindre indiscrétion de sa part serait une trahison et une injure.

— Je promets de me taire, général.

Il me fit de la tète un signe de remerciaient, me

serra la main, et je repartis pour la Calaspara, d5où je repris la route de Jaën.

Quelques jours après mon arrivée dans cette ville, je sus que le château de Lucar avait été livré, de nuit, par trahison, à une bande de guérillas qui avaient égorgé le général Guillaume avec ses hussards, et emmené la senora Beata. La dépêche qui apportait cettenouvelle ajoutaitque, d'après les renseignements recueillis, cetle bande était conduite par un chef inconnu, mais jeune, de haute taille, et ayant Pœil gauche couvert d'un bandeau.

Vingt fois elle avait regardé la mer à travers les stores de sa fenêtre, et vingt fois elle était retournée 6'asseoir sur le divan de soie; elle avait parcouru tous ses livres, effeuillé tous ses camélias, ouvert et fermé la boite de pistolets damasquinés laissée sur sa chiffonnière par le comte; enfin, renonçant à vaincre une tristesse toujours croissante , elle avait couvert son visage de ses deux mains , et s'était mise à pleurer.

Mais autant les larmes qui sont vues et essuyées soulagent , autant celles qui coulent dans la solitude sont amères. Rien ne les adoucit ni ne les arrête; nous n'avons pas même un prétexte de consolation

à notre douleur, et nous nous y abîmons toujours de plus en plus !

Ah! c'est alors que vient le besoin d'épanchement, et que Ton prend en horreur sa solitude! Comme le naufragé jeté sur une plage déserte , on regarde autour de soi, puis au loin ; on cherche, on appelle ; et si on ne trouve aucune amitié vivante , on essaie à en ressusciter de mortes ; on se souvient tout-àcoup d'un nom oublié ; on se prend à un amour perdu, et le cœur, dans son indigence, s'improvise une affection pour pouvoir se confier !

Comment Fiamma n'eût-elle pas eu recours au subterfuge de toutes les âmes isolées? Eien des fois déjà, dans ses tristesses, elle s'était rappelé Effie. cette compagne d'enfance qu'elle avait tant aimée , puis qu'elle avait négligée dans l'absence ; bien des fois elle avait espéré renouer cette douce liaison en rachetant son oubli par une confidence longue et entière! Cette pensée lui revint plus vive dans son désespoir. Son cœur, gonflé de plaintes , avait besoin de s'épancher; elle courut à son pupitre, et se mit à écrire, ne s'arrêtant de temps en temps que pour essuyer ses larmes.

A EFF1E MAKSON, A DUBLIN.

« C'est moi, Et'fie, c'est moi, la pauvre étrangère i que tu aimais tant!... Sais-tu encore seulement que ! j'existe?... T'en inquièles-tu?En voyant cette lettre, I reconnaîtras- tu qui te l'écrit, sans avoir lu mon i nom?... Je crie vers toi du Tond de mon désespoir, Effie!... Oh î je suis trop malheureuse pour que tu ne m'aimes plus!...

« Te sou viens- tu du temps où nous couchions dans le même dortoir, avec nos poupées sur nos oreillers et nos ménages de faïence à nos pieds?... — Et plus tard, nos petits parterres où le cresson venait si bien ? Et plus tard encore , nos belles toilettes préparées pendant huit jours pour la messe du dimanche ? hélas ! C'était le dimanche aussi que mon tuteur venait me voir avec son fils Eric : tu te les rappelles? Le comte si noble, Éric si... Eh bien! ElTic, le pijre est mort, et le fils est mon mari !...

a Ne cric pas d'étonnement; ne t'indigne pas; il l'a fallu! Ma mère l'avait promis lorsque le comte de Rimbcrg nous sauva tous. C'est elle qui le choisit pour mon tuteur. Que pjuvais-je faire, sans famille, sans amis, sollicitée par le comte, qui espérait arrêter au

moyen de ce mariage les désordres de son fils ?... J'ai pleuré beaucoup: puis j'ai consenti! Peu après le comte est mort ; je suis restée seule avec Éric I

Effie, j'étais bien sûre d'être malheureuse ; mais je ne savais pas que je serais flétrie I Nous autres femmes, hélas ! nous ne vivons pas : honte ou gloire, fortune ou pauvreté , tout nous vient par les autres ; notre existence n'est qu'un reflet. On m'a méprisée pour les vices d'Éric ! Ceux qui se disaient purs m'ont fuie, et de cet abandon, qui ne prouvait que leur cruauté, le monde a fait un témoignage contre moi. Puis, sous prétexte d'égayer ma solitude , Éric m'a présenté des femmes que je ne connaissais pas ; il m'a forcée à les visiter, à leur donner des fêtes, et tout-àcoup j'ai su que c'étaient ses -maîtresses! J'ai voulu me plaindre, mais il m'a répondu par l'injure, par la menace ! Alors j'ai rompu avec tout le monde ; j'ai fait de ma chambre une prison; j'ai passé les journées et les nuits dans les convulsions ou dans les abattements du désespoir, entendant sous mes pieds les bruits de l'orgie , les chants cyniques et les rires des femmes perdues ! Un instant j'ai cru que je deviendrais folle ; puis la fièvre m'a prise, et j'ai rendu grâce à Dieu croyant que j'allais mourir Hélas ! Dieu n'a

FIAHMA. 84

point accepté mes remercîments ; il a fallu vivre.

a Le comte était las de Venise ; nous sommes partis : nous avons vu la Suisse, l'Allemagne, la France ; j'ai passé partout sans rien voir, comme une âme maudite qu'emporte le démon.

« Dans les commencements , je pensais au suicide ; mais au moment du désespoir les moyens m'ont manqué ; maintenant, c'est le courage... Une humiliation trop long-temps acceptée nous rabaisse : à force d'en être flétrie nous désespérons de nous relever. Par instant, ma torpeur m'épouvante moi-même... Je sens que je m'arrange dans mon infamie ; je ne sais plus être fière avec la douleur.

a Mais aussi pourquoi être forcée de mourir avant l'âge quand on ne demanderait qu'à vivre , quand on sent toutes les soifs de la jeunesse? Mourir sans rien savoir de ce qu'il y a de doux sur la terre ! 0 Effie ï si tu connaissais tous les rêves de mon affliction ! J'envie le sort de la paysanne qui me sert, de la jeune fille qui passe sous mes fenêtres avec son amant ï L'abrutissement peut éteindre la souffrance , le plaisir guérir la honte ; mais , moi , mon malheur est sans remède et sans compensation ! Cet homme auquel le hasard m'a livrée , quand il arrivera ici tout-à-1'heure,

ivre et quittant des filles de joie , il faudra que je souffre sa présence; si je fuis, il n'aura qu'à faire un signe pour qu'on nie ramène; si je demande proteclion à un autre homme , il n'aura qu'à dire un mot pour qu'on nous traîne tous deux devant les juges , car je suis à lui ! La même loi qui me défend de me donner à Dieu pour toujours, m'a donnée sans retour à cet homme. Elle n'a pas eu peur de ma douleur en ne me laissant qu'une mort pour espoir !

<r Et cependant , mon Dieu ! moi aussi j'aurais su être heureuse ! Te rappelles-tu , Effie, combien nous avons effeuillé de marguerites dans le jardin de ta mère pour apprendre si nous serions aimées?... Que de romans lus en secret sous la charmille et dont nous choisissions les héros pour époux? Jours charmants, où le mariage nous paraissait uu palais de fées, à la porte duquel un bon génie nous faisait . signe en souriant... Hélas! le bon génie a fait comme la femme de Mazen dans les contes arabes -, quand nous nous sommes approchées il a pris toutes nos espérances dans ses bras et il s'est envolé !

« Le comte Éric vient de recueillir en Allemagne l'héritage de son dernier parent. Il est arrivé hier seulement à Marseille, où je l'avais précédé. Mais déjà il a

trouve dos compagnons de plaisir. Demain motin, je les attends tous ici ; le maître m'en a avertie : il s'agit, je crois, d'un déjeûner, d'une promenade sur mer!... Je n'ai môme pas la libre possession de ma solitude.

« Nous partirons dans quelques jours pour Constantinoplc. Le naxire sur lequel j'ai arrêté le passage est là sous nos fenêtres , et n'attend qu'un bon vent. Cette lettre est peut-être la dernière que tu recevras de moi, EfQel... Une tempête, un corsaire, la peste d'Orient peuvent me délivrer bientôt ; c'est mon espoir! Aussi ces voyages me plaisent-ils parleurs périls. N'osant appeler la grande libératrice , je lâche qu'elle me rencontre , et je demande au hasard ce que je ne puis obtenir de mon courage.

« Mais quoi qu'il arrive, Effie , je ne serai point morte sans m'être tournée vers toi, et sans t'avoir crié adieu !... Que fais-tu maintenant, jauvre sœur de mon enfance ?... Regardes-tu en arrière ou en avant dans la vie?... Oh! avec quels sanglots de joie je te presserais dans mes bras!... Comme ta vue me redonnerait l'espoir de mes jeunes années I... Mais pourquoi y penser?... Toi, lu es tranquille sans doute au fond de ton Irlande; ta vie se passe comme autrefois à arroser des fleurs, à coudre et à apprendre des vers.

Tu as peut-être ancré ta destinée dans quelque pur et heureux amour ! Il vaut mieux que je ne te revoie pas : je troublerais ta sérénité!... Brille en paix dans ton azur , ma douce étoile ! Je penserai à toi sans te parler; je t'invoquerai tout bas comme les poètes... Cette lettre même n'ira point f attrister, mon Effie ! Je neveux point altérer la douce image que j'ai laissée dans ta mémoire. — Que mon nom continue à ne te rappeler que des joies d'enfance et une amitié charmante ! J'ai causé avec ton souvenir... c'est assez.... »

Ici Fiamma s'arrêta: L'entraînement des idées venait de la conduire à une décision qui rendait inutile tout ce qu'elle avait écrit. Comme il arrive trop souvent, sa douleur, en cherchant la consolation, avait parcouru un cercle vicieux et était revenue au point de départ.

Prise d'un découragement invincible, elle laissa tomber sa plume, cacha son visage sur sa lettre même, et recommença à pleurer.

Cependant, cette nouvelle crise fut courte ; ses larmes épuisées s'arrêtèrent , et sa douleur, engourdie par tant de secousses, s'apaisa. Elle se leva alors, et vint de nouveau s'accouder au balcon.

Elle avait, la veille, renvoyé sa femme de chambre

française; la paysanne qui la servait s'était retirée, et le valet du comte avait suivi son maître, de sorte qu'elle se trouvait seule dans la bastide.

Celle-ci s'élevait sur un coteau garni de vignes, au pied duquel soupirait la Méditerranée. La nuitétincelait d'étoiles ; les navires, immobiles et les voiles carguées, apparaissaient de loin en loin sur la baie ; on distinguait à l'horizon Marseille, qui se dessinait confusément entre le ciel et les eaux ; de larges éclairs s'épanouissaient par instants dans l'espace, et d'amers parfums s'exhalaient des grèves altérées.

Fiamma contempla longtemps cette lumineuse sérénité de la nuit, comme si elle eût voulu la faire passer en elle-même ; mais son cœur se serra, blessé par tant de splendeurs ; laissant tomber le store, elle revint s'asseoir sur le divan qu'elle avait quitté.

Sa lampe s'était éteinte : aucune lueur stellairene pénétrait du dehors ; la jeune femme se sentit plus à l'aise dans ces ténèbres qui l'enlevaient au monde extérieur. N'ayant plus rien qui, en frappant ses sens, l'avertît de son existence, elle se laissa aller à la tristesse vague et endormeuse qui suit toujours les grandes crises de douleur.

Il y avait longtemps qu'elle était là, pensive, lors-

qu'un bruit la fit tressaillir : elle leva les yeux; une ombre venait d'apparaitre sur le balcon ! Tout-à-coup le store fut écarté brusquement, et un homme s'élança dans la chambre.

Fiamma poussa un cri : l'inconnu s'arrêta étonné.

— Quelqu'un ici ! dit-il.

Et il voulut regagner la fenêtre ; mais il heurta dans dans l'ombre la jeune femme qui s'était élancée pour fuir. Elle jeta un nouveau cri.

— Silence! balbutia l'étranger d'une voix agitée; silence , sur votre tête !

Fiamma se tut, et chercha la porte à tâtons. L'inconnu, dont les yeux commençaient à s'habituer à l'obscurité, s'en aperçut ; il lui barra le passage.

— Écoutez-moi, dit-il, et surtout ne craignez rien.

— Laissez-moi ! répondit Fiamma.

— Vous ne sortirez pas, madame ; votre frayeur me trahirait ; il faut que vous m'entendiez î...

Fiamma recula épouvantée.

— Que voulez-vous? demanda-t-elle.

— Rien que me sauver.

— Qui êtes- vous?

— Un prisonnier en fuite. La moindre imprudence

PIAMHA. 8/

peut remettre sur mes traces!... Au nom de Dieu, Madame, ne me perdez pas !

La voix de l'inconnu était si suppliante, que Fiamma se sentit rassurée. C'était une imagination mobile et hardie que l'extraordinaire intéressait vite ; aussi son premier effroi fit-il place, presque aussitôt, à une sollicitude curieuse.

— Vous n'avez rien à craindre de moi, Monsieur, ditelle ; mais dans quel espoir avez -vous pénétré ici?

— Envoyant cette bastide où ne brillait aucune lumière, j'ai cru qu'elle n'était habitée, comme toutes les autres, que le dimanche, et que je pourrais m'y cacher.

— On vous cherche donc?

— Écoutez!... interrompit brusquement l'inconnu. Une rumeur confuse venait effectivement de se faire

entendre sur le chemin. On distingua bientôt des pas mesurés, un cliquetis d'armes et un murmure de voix ; mais ces bruits ne firent que passer, puis s'éloignèrent. Le prisonnier s'approcha alors doucement de la fenêtre, et écarta le store pour voir la direction que prenaient les soldats... Dans ce moment, les rayons de lune éclairèrent ses vêlements.

— Un galérien ! s'écria Fiamma épouvantée. Le fugitif laissa retomber le store.

— Ne l'aviez-vous point deviné? demanda-t-il d'une voix altérée.

Et comme la jeune femme reculait sans répondre.

— Je comprends , continua-t-il , vous avez cru recevoir un de ces coupables dont le crime est une gloire! Un conspirateur ou un proscrit... Cet habit rouge a détruit votre erreur. Mais ne craignez rien , madame , je n'abuserai point d'une pitié surprise : quelques minutes de patience seulement 5 dès qu'on aura cessé d'entendre le pas de ceux qui me cherchent, je repartirai.

Ces mots furent prononcés avec une tristesse si digne, que Fiamma en fut intéressée.

— Comment pourrez-vous leur échapper ? demanda- t-elle.

— Je l'ignore : qu'ils ne me reprennent point vivant, c'est tout ce que je désire. J'ai porté leurs chaînes avec résignation pendant le temps qu'il a fallu pour les briser ; mais maintenant que j'ai senti mon pied sans anneau de fer, maintenant que j'ai goûté l'air libre, que je suis rentré en possession de moimême, je ne retournerai plus sous le bâton de l'argousin:ils me tueront d'un seul cou:) s'il le faut; je ne veux plus mourir en détail,

Fiamma fut touchée de cette résolution.

— Que puis-je faire pour vous sauver? dit-elle.

— Me cacher ici celte nuit et demain ; j'aurai échappé, alors , aux premières poursuites ; je pourrai éviter les autres.

—Et oùirez-vous?

— A Lyon.

«—J'en arrive, fit observer Fiamma. La surveillance y est extrême depuis les derniers troubles ; vous aurez peine à vous y cacher.

— Je le sais, Madame, mais il faut que j'y aille, il le faut absolument.

Il y eut un moment de silence. Fiamma flottait entre l'intérêt et le soupçon ; le forçat semblait réfléchir.

— Vous arrivez de Lyon, Madame, reprit-il enfin, et vous êtes Italienne , si j'en juge par votre accent.

— Il est vrai.

— N'auriez-vous point connu la signora Lorcano? Fiamma fit un mouvement.

— Oui, dit-elle, d'une voix troublée; pourquoi cette question ?

— La signora est-elle encore à Lyon ?

--Elle y était il y a quelques jours... Mais quel intérêt pouvez- vous prendre ?

Le forçat se tut un instant.

— Puisque vous connaissez la signora, Madame, reprit-il enfin , vous avez entendu prononcer mon nom sans doute...

— Comment ?

*— Je suis Alexis Rouvière.

— Vous ! s'écria la jeune femme en reculant.

— Je vois que vous connaissez ce nom, continua le fugitif d'un ton douloureusement amer ; oui , Madame, c'est moi qu'ils ont condamné, pour avoir

voulu la voler et l'assassiner et la signora laura

cru, sans doute, comme les autres!...

— N'était-ce donc point la vérité ? demanda Fiamma vivement.

Le forçat ne répondit pas et il y eut une longue pause ; mais la jeune femme entendit tout-à-coup qu'il p'eurait !...

11 est des douleurs qui renversent d'un seul coup nos convictions les mieux arrêtées : ce ne sont ni les plus bruyantes, ni les plus pathétiques ; le cœur les reconnaît sans qu'on puisse dire à quel signe. On a quelquefois repoussé toutes les protestations, détruit

toutes les défenses; l'esprit est arrivé, de preuve en preuve, à l'évidence, quand tout-à-coup une larme, unes3ule, vient vous rejeter dans l'incertitude; ce fut ce qu'éprouva Fiamtna.

— Et cependant, dit-elle, comme si elle eût répondu tout haut aux doutes qui s'élevaient entre elle... ces bijoux trouvés sur vous... ces armes.

— Tout m'accusait , Madame, et pourtant...

— Achevez.

— Pourtant. . . je n'étais ni un voleur , ni un assassin!...

— Est-ce possible ! s'écria Fiamma.

En voyant que Rouvière gardait le silence.

— Au nom de Dieu ! expliquez-mai tout alors ! s'écria-t-elle.

— A quoi bon? nous autres misérables ne protestons-nous pas toujours de notre innocence?... Qui vous prouvera que je ne vous trompe pas comme les autres? Une vérité qui me disculpe ne peut vous paraître qu'un mensonge ; mes assurances vous laisseraient le doute et me vaudraient à moi la honte d'un soupçon.

— Non , dit Fiamma , je croirai.

Le forçat secoua la tête.

92 UISTOIRES D'AUTREFOIS.

— Ce que j'aurais à dire est trop étrange, Madame. Que j'aie ou non mérité mon sort , que vous importe

d'ailleurs?... Je n'ai point de droit à votre intérêt

Il n'est qu'une seule personne au monde que j'eusse voulu détromper!...

— Et cette personne?...

— Est celle pour qui j'ai été condamné.

— La signora Lorcano?...

— C'est elle que je cherche, c'est pour elle que je me rends à Lyon où je ne pourrai la voir peutêtre ! Et cependant , mon Dieu 1 à elle, je voudrais

que la vérité fût connue.

— Eh bien, parlez, dit Fiamma 5 par moi elle saura tout.

Le forçat releva vivement la tête.

— Est-ce vrai ? demanda-t-il... ainsi vous la verrez.

— Je la verrai.

— Et si je ne puis la joindre, vous lui rapporterez fidèlement mes paroles ?

— Tout ce que vous m'aurez dit , elle le saura !

11 cacha un instant son visage dans ses deux mains.

— Hé bien, je vous raconterai tout, reprit-il après un court silence; mais souvenez-vous de votre promesse; répétez-lui scrupuleusement mon récit I... Qui sait I... elle, peut-être, elle me croira!

— Je n'ai jamais connu mes parents , et c'est à l'hospice des enfants trouvés que se sont écoulées mes premières années, Remarquant chez moi plus d'a[ plication que chez mes compagnons , la sœur chargée de nous instruire , m'apprit tout ce qu'elle savait elle-même ; je dus à ses soins l'avantage d'échapper aux travaux abrutissants de l'atelier et de passer au bureau de l'économe que j'aidai dans ses écritures.

M. Latour était un de ces paresseux adroits, qui réussissent à s'approprier les avantages d'un emploi en abandonnant a d'autres le travail. Dès que je pus le remp acer, il me laissa tout faire, en me vantant beaucoup la marque de confiance qu'il me donnait; sans être dupe de cette pré tendue confiance, c'ét ai tun moyen d'échapper à la vie en commun dont je souffrais tant depuis mon enfance. Je ne voyais habituellement

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