‹ Histoires d'autrefoisChapitre 30 sur 37 · ERNEST, LE COLONEL · texte numérisé non relu

ERNEST, LE COLONEL

Ernest. — Ah ! c'est toi?

Le Colonel. — Oui. Je croyais madame de Lévalle

Ernest. — Tu venais peut-être lui lire encore le journal.

Le Colonel. — Quelle idée ! Je venais m'excuser de nouveau de cette malheureuse rencontre chez madame de Séroulle ; car je ne sais comment j'ai vu ta sœur ce jour-là, je lui ai trouvé l'air froid, dédaigneux.

Ernest. — Elle en disait autant de toi.

Le Colonel. — Sans doute; on m'avait fait d'elle tant d'éloges avant son a rrivée, quej 'étais mal disposé. Je n'aime pas que l'on m'impose l'admiration, et je

croyais faire acte d'indépendance en ne pliant pas le genou devant l'idole. Mais aujourd'hui nous avons causé, et je l'ai trouvée... adorable.

Ernest. — Vraiment?

Le Colonel. — J'ai, du reste, un reproche à te faire. Tu ne m'avais pas dit qu'elle allait se marier.

Ernest. — Ma sœur?

Le Colonel. — Madame Renneterre vient de m'en faire confidence.

Ernest. — Mais du tout. C'est un projet abandonné.

Le Colonel. — En vérité? Alors, mon eher ami, je ne reste pas ici.

Ernest. — Pourquoi donc?

Le Colonel. — Parce que je finirais par devenir amoureux de madame de Lévalle.

Ernest. — Eh bien! quand cela serait? Ne t'ai-je pas dit...

Le Colonel. — Qu'elle était bien disposée en ma faveur; mais, outre que je n'en Crois rien, je n'oserai jamais épouser ta sœur.

Ernest. — Comment?

Le Colonel. — Non. Oh! je sais bien que tu me traiteras de tête romanesque, comme autrefois; mais la beauté de madame de Lévalle, son nom, sa fortune, lui donnent droit à un plus brillant mariage.

Ernest. — Mais songe donc...

Le Colonel. — Je songe que je ne m'estime pas assez pour accepter un sacrifice. Je voudrais que ma femme reçût tout de moi, et que la reconnaissance la préparût à un sentiment plus tendre. Oh ! tu peux rire à ton aise !... Mais je vais plus loin, vois- tu; je voudrais lui avoir rendu quelque grand service...

Ernest. — C'est cela; comme dans Ma tante Aurore; tu voudrais l'avoir sauvée des brigands, de l'eau ou des flammes.

Le Colonel. — Eh, mais! cène serait pas si mal.

Ernest. — Eh bien ! dis donc, c'est un plaisir que tu aurais dû te procurer dernièrement, à l'incendie de l'ambassade.

Le Colonel. — Tu crois plaisanter, mais c'est ce que j'ai fait.

Ernest. — Toi ?

Le Colonel. — Certainement ; j'ai arraché une femme du milieu des flammes. Malheureusement,

après l'avoir mise en sûreté, j'ai été obligé de la laisser là pour courir à l'incendie.

Ernest, à part. — Dieu ! si c'était ma sœur! Pourquoi pas ? C'est l'occasion que je cherchais.

Le Colonel. — Tout ce que je sais d'elle, c'est que je l'ai trouvée près de l'entrée du pavillon.

Ernest. — Près de l'entrée?

Le Colonel. — J'ai aperçu à mes pieds une femme évanouie.

Ernest. — Jeune ?

s Le Colonel. — Je le suppose à sa taille élégante.

Ernest. — Mais ses traits ?

Le Colonel. — Il faisait nuit ; je n'ai pu les voir.

Ernest. — Tu ne les as point vus ? (Ouvrant ses bras.) Ah ! mon ami !

Le Colonel. — Eh bien ! qu'as-tu donc ?

Ernest, l'embrassant. — Mon ami, laisse-moi te serrer dans mes bras.

Le Colonel, se dégageant avec peine. — Mais il devient fou.

Ernest. — Oui, de joie.

LES PREVENTIONS. 201

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