‹ Histoires d'autrefoisChapitre 5 sur 37 · FIA MAI A · texte numérisé non relu

FIA MAI A

M. La tour qu'une seule lois, le matin ; le reste de la journée se passait dans un isolement complet. Il faut avoir connu l'existence enrégimentée de l'hospice, où toute spontanéité est interdite , toute personnalité anéantie, pour comprendre la douceur de la solitude. Je m'y pion geai avec une sorte de délire. Je cherchai à la rendre plus complète et plus longue,en obtenant la permission de coucher chez l'économe , sous prétexte d'être plus tôt au travail. Je passais ainsi des jours entiers dans mon étroit bureau , ne voyant rien autre chose que la cime des peupliers qui se balançaient devant la fenèlre, n'entendant d'autres voix que celles des oiseaux qui chantaient dans les jardins.

Cependant les écritures de l'économat n'employaient pas tous mes instants. M. Latour avait une bibliothèque fort en désordre mais assez nombreuse; tout le temps que n'absorbait point mon travail était consacré à lire.

Je ne vous dirai point , Madame , par quels enchantements me firent passer ces lectures successives; tout le monde se rappelle cet âge d'intérêt facile, où tout ce qui est imprimé agit sur nous comme un talisman. J'épuisai en peu de temps la bibliothèque de l'économe-, mais un de ses livres s'empara bientôt, à l'exclusion de tous les autres, de mes sympathies et devint en quelque

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sorte mon évangile; ce fut les Mille et une Nuits.

Et comment n'aurais-je point aimé ces histoires merveilleuses où la justice vient donner d'éternels démentis au possible, moi qui sentais toute la cruauté et toute l'indigence de la réalité ? Le moyen de ne pas croire aux miracles quand on >en a besoin? Malheureusement , rien ne devait arrêter mon imagination une fois engagée dans cette voie. Ne sachant rien du du monde , je ne pouvais reconnaître les frontières de la fantaisie. A part les fées et les enchanteurs , rien n'était faux pour moi dans les récits de Scheherazade.

N'avais-je pas vu d'ailleurs , dans l'histoire même , de ces grandes aventures qui conduisaient les pâtres à la chaire de Rome et les mendiants au trône ? Ne savais-je pas que des reines avaient parfois choisi dans la foule , et donné leur amour à des hommes obscurs !... Pourquoi n'aurais-je point cru ces hasards communs ?... Ce qui était juste devait arriver souvent, et ma raison n'était point choquée de ce qui choquait les vraisemblances du monde.

Aussi , que d'espérances insensées je conçus alors , que de projets irréalisables ! J'avais vingt ans , et tous les désirs turbulents d'une nature passionnée commençaient à se faire sentir en moi ! Les aspirations

de l'âme et les aiguillons delà sensualité se réunissaient pour peupler mes nuits de visions ardentes. Chaque soir j'apercevais en rêve une de ces sultanes plus belles que le jour , qui attendent dans un palais enchanté l'arrivée de l'inconnu qu'elles doivent aimer ; elle me tendait les bras , je l'entendais m'appeler !...

Par une singularité étrange , les femmes que je voyais , loin de m'émouvoir , m'inspiraient une sorte de répulsion. Associées à la réalité misérable et brutale qui m'entourait, je ne pouvais les en séparer dans mes impressions ; mon cœur cherchait plus loin et plus haut l'objet de ses désirs.

Aussi l'esclavage de l'hospice ne tarda-t-il pas à me devenir insupportable. J'entendais, à la porte, le bruit de ce monde où se trouvait la réalisation de mes chimères î On m'avait bien parlé de dangers à courir, de monstres à combattre et de douleurs à supporter ; mais j'étais jeune, avide de bonheur , je voulus tenter l'aventure !

Pardonnez-moi, Madame, ces longs détails, ils sont indispensables pour vous faire comprendre ce qui va suivre ; car c'est mon éducation même qui a préparé mes souffrances et ma honte.

J'avais été adressé , en quittant l'hospice , à un

entrepreneur de copies qui me fournit du travail : les

profits étaient peu considérables, et pour gagner rigoureusement de quoi vivre, il fallait s'occuper tout le jour. Je n'abandonnais donc ma mansarde que lorsque les dernières lueurs du soleil couchant s'étaient éteintes. Je déposais alors ma plume , et je gagnais une des promenades de la ville, renouant mes rêves à l'endroit où je les avais laissés la veille.

L'air et le mouvement m'enivraient : sûr que l'obscurité qui commençait à se répandre cacherait la pauvreté de mes vêtements , JVsaia m'approchcr des promeneurs, je côtoyais les allées les plus fréquentées; là , plongeant des regards avides au milieu des groupes de femmes parées , je les contemplais avec des frissonnements dans toutes les veines, j'écoutais le son de leurs voix , j'aspirais les parfums qu'elles laissaient après elles; puis, quand elles avaient disparu et que je me trouvais seul dans la nuit , un désespoir profond s'emparait de moi; je me laissais tomber sur un banc isolé , la tète cachée dans mes genoux , et je pleurais long-temps !

Cependant , je restais dans le vague d'une aspiration générale; et mon attention ne s'était encore arrêtée sur aucune femme en particulier : j'avais une religion sans avoir d'autel , lorsque le hasard vint donner un

objet à mes désirs. En face de ma mansarde se trouvait une maison que le propriétaire avait l'habitude de louer toute garnie aux riches étrangers qui s'arrêtaient à Lyon. Elle était inocupée depuis quelque temps, lorsqu'un matin, en me mettant à ma croisée, j'aperçus la grande porte cochère entrebâillée et des tapissiers occupés à tendre des rideaux. Peu après, une des fenêtres s'ouvrit , et une jeune femme parut au balcon ; c'était la signora Lorcano !

Fiamma fit un mouvement involontaire, mais il ne fut point remarqué du forçat, uniquement occupé de son récit.

— Vous connaissez la signora, Madame ; je n'ai donc rien à vous dire de sa beauté. Elle me frappa alors si vivement, que j'en restai comme ébloui! Celait la première Italienne que je voyais , et je n'avais jamais rencontré auparavant, dans aucune femme, cette noblesse héroïque jointe à la grâce voluptueuse.

Après avoir regardé quelque temps dans la rue, la signora leva les yeux vers moi. Mes traits exprimaient sans doute mon émerveillement, car elle rougit et quitta la fenêtre. Je fus près de jeter un cri pour la rappeler. Après avoir vainement attendu pendant long-temps qu'elle reparût au balcon, je fermai ma croisée et repris

mon travail, mais l'image de l'Italienne ne pouvait me quitter. Elle s'interposait sans cesse entre mon papier et mes yeux : je retournai vingt fois à la fenêtre.

Les jours suivants se passèrent dans les mêmes préoccupations et les mêmes troubles ; j'étais devenu incapable de tout travail suivi.

Vous devinez que mon premier soin avait été de prendre des informations au sujet de l'étrangère : mon humble position rendant mes rapports possibles avec les gens qui la servaient, je ne tardai pas à savoir son nom. J'appris, en même temps, que sa main était destinée à un homme livré à tous les dérèglements et qu'elle n'aimait pas! Cette dernière circonstance m'expliquait pourquoi elle restait des heures entières sur le balcon de l'hôtel, la tête mélancoliquement penchée sur un livre dont elle regardait toujours le même feuillet. J'avais même cru remarquer plusieurs fois qu'elle se cachait pour essuyer des larmes 1 .. Vous comprenez , Madame, si cette découverte rendit la signora plus belle à mes yeux ! c'était le charme du malheur ajouté à tous les autres; je voyais ainsi un pont jeté entre nos deux destinées; la souffrance nous rapprochait.

Je passais les journées à ma croisée, épiant les moindres mouvements de la signora , et vivant de sa vue

FIAMMA. IOÎ

comme on vit de l'air et du soleil. Ainsi que je vous l'ai dit , je l'avais d'abord effarouchée ; mais elle finit sans doule par me prendre en pitié. Il y eut comme un compromis entre mon adoration et sa modestie ; je gardais le silence et elle ne chercha plus à fuir mes regards.

Cependant ma passion allait croissant dans l'ombre. Jamais le monde réel ne m'avait paru ressembler autant à celui des Mille et une Nuits. Pour moi, pauvre honteux, cachant ma misère dans un grenier, l'hôtel voisin n'était-il point en effet un palais de génies, et la signora ne pouvait-elle se comparer aux plus belles sultanes des contes arabes? Restait à trouver le magique pouvoir de rapprocher deux cœurs si éloignés l'un de l'autre ! Je me demandai si l'amour n'était point, pour cela, un talisman assez fort? — Question dangereuse, qui éveilla chez moi des espérances fatales !

Depuis quelque temps, la tristesse delà signora semblait augmenter, et soit que ses propres souffrances eussent éveillé dans son âme quelque sympathie pour les miennes, soit que ma contemplation passionnée excitât sa curiosité, je l'avais surprise plusieurs fois les yeux tournés vers ma mansarde. Quand nous aimons sans retour, le besoin d'échapper à nos tortures

nous rend crédules ; la douleur se forge les mêmes ii!u-

sions que l'orgueil. Je crus que la signora avait laissé tomber un regard zu fond de ma misère, et que sa compassion était près de devenir un sentiment plus tendre.

Une telle vanité doit vous 'paraître ridicule; mais songez, Madame, que mon âge et ma nature me disposaient à l'extraordinaire; aucune limite ne séparait à mes yeux le probable du possible : c'était à peine si je connaissais les bornes de celui-ci.

Une circonstance inattendue acheva d'accréditer mon erreur. Un soir que la signora se trouvait, comme de coutume, au balcon, son tuteur entra; il tenai: à la main une lettre qu il présenta à la jeune fille. A peine y eutelle jeté les yeux qu'elle se troubla : le vieillard s'en aperçut sans doute, car il la lui reprit avec une sorte d'impatience, et il s'engagea alors entre eux une conversation que je n'entendis pas, mais dont les gestes et les attitudes m'indiquaient l'importance douloureuse. Le tuteur paraissait employer tour-à-tour les reproches et les prières, tandis que la signora répondait par des supplications timides. Enfin le vieillard sortit, et la jeune fille resta quelques instants dans un accablement profond. Tout-à-coup, par un hasard sans doute, que je pris pour une intention, ses yeux se levèrent de mon coté, et ses mains se joignirent avec une expression

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