‹ Histoires des commencements de la république aux Pays-Bas, 1581-1625;Chapitre 27 sur 71 · Dnplessis-Mornay, Mémoires · texte numérisé non relu

Dnplessis-Mornay, Mémoires

lU HISTOIRE DES COMMENCEMENTS

duc d'Anjou pour tâcher d'obtenir de lui la remise des places que tenaient les garnisons françaises.

Les états généraux étaient dans la perplexité la plus grande. Le roi de France s'efforçait de les réconcilier avec le duc d'Anjou, attribuant sa faute à « un moment de délire. » Les envoyés français priaient qu'on -excusât le prince, en considération de sa jeunesse et de ses mauvais conseillers; ils mêlaient à beaucoup de promesses quelques menaces. De son côté, Elisabeth, qui s'offrait aux états comme médiatrice, les engageait à ne pas se montrer intraitables envers le frère d*un roi si puissant et si voisin.

Il importait de prendre vite un parti; Ton n'en voyait aucun toutefois qui n'eût des inconvénients graves; d'ailleurs, les esprits étaient plus divisés que jamais. Les malcontents ^ les espagnolisés^ comme on appelait alors les seigneurs delà faction opposée au prince d'Orange, ne cachaient plus leur dessein de se remettre sous l'obéissance du roi Philippe. Les bourgeois, sans être favorables à l'Espagne, se laissaient emporter à la haine contre les Français. La plupart, soupçonneux, découragés, ne proposaient aucune mesure et les rejetaient . toutes. Plusieurs étaient d'avis que l'indépendance et le gouvernement séparé de la Hollande et de la Zéelande ayant provoqué l'irritation du duc d'Anjou, c'était de ce côté que devaient venir les premières démarches pour se rapprocher de lui. Mais ces provinces, toujours flères et résolues, confiantes en leur droit et en leur Dieu,

écartaient dédaigneusement les ouvertures qui leur étaient faites à ce sujet. Bientôt ménne leurs assemblées provinciales présentèrent au prince d'Orange une remontrance par laquelle elles Texhortaient à défendre les Pays-Bas, avec l'aide de Dieu et de leurs propres forces, sans plus demander de secours étrangers, s'offrant à fournir deux cent cinquante mille florins par mois, pour leur part des frais de la guerre.

Dans ces perplexités, l'assemblée des états généraux et les magistrats d'Anvers en référèrent à Guillaume et voulurent avoir son sentiment, en lui laissant entendre qu'où ne serait pas éloigné de lui décerner le pouvoir dont le duc d'Anjou avait fait un si mauvais usage. Guillaume n'hésita pas, au risque de compromettre beaucoup son influence, à leur faire connaître toute sa pensée. Le 7 février 1583, il remit aux états un mémoire qui traitait à fond et en toute sincérité cette question si grave. Sans s'arrêter un instant à Thypoihèse qui lui conférait le pouvoir, il y avait, disait Guillaume, trois partis à prendre : se soumettre au roi .d'Espagne, se défendre par ses propres forces, s'accorder avec le duc d'Anjou. Mais, à la manière dont il déduisait les conséquences de ces trois résolutions, il était facile de voir qu'il n'en admettait qu'une. Il montrait la France ennemie, ouvrant désormais un libre passage aux armées espagnoles ; il rappelait aux états qu'ils manquaient d'argent, qu'ils n'avaient aucun défenseur, qu'ils étaient exposés au ressentiment du

duc de Parme, maître du Hainaut, et à la vengeance du duc d* Anjou, qui occupait encore plusieurs forteresses au centre de la Flandre. Il y combattait cette opinion des calvinistes rigides € qu'il n'est nullement loisible de traiter avec un prince de contraire religion. * Tout en convenant que, à la rigueur, le duc était déchu de ses droits, il rejetait sa faute sur autrui; il insistait surtout avec force sur les raisons qui militaient en faveur de l'alliance française.

L'influence de Guillaume sur les esprits était si grande encore, que cet avis prévalut. Malgré l'irritation trop légitime et le mépris que l'on ressentait pour le duc d'Anjou, on se laissa persuader que le danger de le repousser était pire que celui de recevoir en grâce ce vrai roi de carte \ et l'on convint d'envoyer, de part et d'autre, des députés pour arrêter les conditions d'un accord nouveau. Comme préliminaires des négociations, le duc d'Anjou promettait de remettre toutes les places aux états généraux, et d'attendre à Dunkerque « que le temps eût cicatrisé les plaies encore fraîches qu'il avait imprimées sur son peuple ^. * Les troupes françaises devaient prêter un nouveau serment aux états, et se préparer à marcher avec les troupes nationales au secours d'Eyndhoven, serré de près par le prince de Parme. A ces conditions, le passé serait

1. Lettre da cardinal Granvelle, 3 avril 1583. (Groen van Prinserer, t. VI II, p. 176.) i. La Pise, lY^ partie, p. 536.

oublié, et Ton en reviendrait au traité du Plessis-Ièz- Tours.

Mais, avant qu'on eût poussé plus loin les négociations, le duc d'Anjou, incapable d'aucune constance, mal à Taise et confus dans la situation que son ambition déloyale lui avait faite, quitta Dunkerque, aborda à Calais et courut s'enfermer dans son apanage de Château-* Thierry, où il fut saisi presque aussitôt d'une fièvre violente. A la nouvelle de son départ, Farnèse, qui venait de s'emparer d'Eyndhoven, se porte sur Dunkerque. 'Les états commandent au maréchal Biron de venir en toute hâte avec ses troupes renforcer la garnison française, réduite par le départ du duc d'Anjou à cinq cents hommes. Mais les Gantois, travaillés par Imbize, chef populaire qui s'était laissé gagner par les Espagnols, refusent le passage aux Français sur leur territoire, déclarant que le duc d'Anjou était un tyran, un athéiste^ et qu'ils se sépareraient de l'Union plutôt que de servir sous lui. Cette résistance aux ordres dés états perdit Dunkerque. Le 16 juillet 1 583, la ville se rendit au prince de Parme, qui fit de son port, où il équipa et entretint constamment de petits navires armés pour la piraterie, une menace, un véritable épouvantail pour le commerce hollandais, auquel il apporta pendant soixante ans des dommages incalculables. Dunkerque pris, Nieuport et Furnes se rendirent bientôt; peu après, Saint-Vinox, DixmudeetMcnip. Pendant ce temps, Farnèse faisait investir Ypres;

les marquis de Roubaix et de Hontigny prenaient le sas de Gand, à l'embouchure de TEscaut, et coupaient ainsi les communications de Gand avec la mer. La garnison anglaise et wallone d'Alost, ne recevant pas sa solde, livrait la place à l'armée royale ; le bailli du

Waasiand lui abandonnait tout le district de Rupel-

monde. Sur ces entrefaites, un imposteur, nommé Corneille Hoog, essayait de se faire passer pour un Qls naturel de Charles-Quint, et, avec l'aide des Espagnols à qui il promettait de leur livrer la place, il suscitait des désordres dans La Haye. Anvers tremblait; le 'seigneur de Chimay, flls du duc d'Aerschot, quç les états de Flandre avaient nommé gouverneur, sans consulter les états généraux et contre l'avis du prince d'Orange, qui leur avait recommandé le prince d'Espinoy, disposait toute chose pour remettre la Flandre sous l'obéissance de Farnèse. Jean-Baptiste Taxis, l'un des généraux du Parmesan, s'emparait par surprise de Zutphen, menaçait la Gueidre et l'Over-Yssel. Le propre beau-frère du prince d'Orange, le comte de Berghes, stadhouder de Gueidre, trahissait et passait avec ses trois fils sous, k bannière espagnole. Gand et Bruges enfin se rendaient. Jamais les affaires des états généraux n'avaient été aussi bas. « Tout était, dit La Pise, en détraque et en détresse; il semblait que toutes les furies fussent sorties de l'enfer pour s'opposer à l'établissement de celte république belgique. »

Dans cette extrémité, les états généraux délibéré-

rent s'il ne serait pas utile, pour remédier aux rapides progrès de la discorde et des troubles, de remanier lacté d'union de 1 579, et d'y apporter leschangemenis qu'indiquait Texpérience. Hais la proposition fut rcjetée à l'unanimité par une résolution où il était dit que l'Union avait été constituée « d'une manière si juste, si honorable, si chrétienne et si propre à cimenter entre les provinces une amitié éternelle », qu'il était inutile de modifier aucune de ses parties, hormis l'article xui, par lequel le culte catholique était autorisé dans toutes les provinces, à l'exception de la Hollande et de la Zéelande. Par un nouvel article, il fut statué que la religion évangélique réformée serait désormais seule reconnue dans la totalité des provinces.

L'entreprise d'Anvers, que le peuple appela « la furie française, » et la trahison du duc d'Anjou, ne furent pas seulement funestes aux intérêts et à l'honneur de la France ; par contre-coup, elles portèrent atteinte à la popularité du prince d'Orange, que l'on en rendit responsable.

Il /allait, sans doute, pour que la carrière de cet homme illustre fût accomplie, pour qu'il pût faire connaître au monde, pour qu'il connût lui-même, peut-être, toute l'étendue, toute l'ardeur de son dévouement au bien public, que son àme, après tant d'épreuves, subit encore cette épreuve suprême qui rarement a manqué de couronner la vertu des grands citoyens. Comme les plus parfaits d'entre ceux dont l'anliquité nous a trans-

iniB les noms, Guillaume de Nassau devait voir se tourner contre lui les colères de ceux qu'il avait sauvés; il devait entendre à ses derniers pas dans une voie où tant de bénédictions Tavaient suivi, les sinistres clameurs de l'ingratitude populaire. La haine que le peuple avait conçue contre les Français rejaillit sur le prince d'Orange; il avait conseillé de se fier à eux, il les avait appuyés de son crédit; après leur crime et leur défaite, son esprit généreux et politique les défendait encore : c'en était assez pour que ses ennemis osassent l'envelopper dans leur disgrâce. Les zélés calvinistes et la faction espagnole se mirent également en devoir, bien qu'en des vues contraires, de décrier Guillaume. La circonstance de son récent mariage avec Louise de Coligny\ dont les états d'Artois et de Flandre se montraient mécontents, les servit en donnant plus de créance aux soupçons qu'ils semaient dans les imaginations. Le prince d'Orange, disaient-ils, était dévoué, vendu aux intérêts de la France ; il avait laissé faire, il avait favorisé l'entreprise d'Anvers. Aussi longtemps qu'elle avait paru douteuse, il était resté enfermé dans le château; on l'avait vu sur les remparts, pendant la mêlée, donner l'ordre aux milices d'épargner les Français ; le mauvais succès de la tentative ne l'avait pas rebuté, il continuait avec eux de secrètes

1. Louise de Ghàtillon, fille de Tamiral de Coligny, « très-belle, sage et honnête dame, dit Brantôme, veure de cet honnête homme, M. de Téligny, taé au massacre de la Saint- Barthélémy. » (Vies dei Capitaines illustrée.)

pratiques; en ces jours mêmes, il allait leur livrer la ville d'Anvers, et venait dMntroduire des soldats dans la citadelle qu'il faisait fortifier. Tels étaient les bruits, les accusations que Ton répandait dans le peuple et qui firent tourner en froideur d'abord, puis en méfiance, puis en indignation et en colère cet amour extrême qu'il avait ressenti pour Guillaume, et qu'il venait de lui témoigner, tout à l'heure encore, avec tant d'enthousiasme, lorsqu'il avait cru perdre le père de la patrie.

Un matin que, sur l'ordre des magistrats, quelques ouvriers travaillaient à l'esplanade, une multitude hors de sens, excitée par la faction espagnole, se met à crier : c Trahison ! » elle grossit, s'anime de plus en plus, entoure tumultuairement le château, et demande qu'on lui livre le duc d'Anjou, qu elle prétend y être caché. Guillaume était seul avec ses domestiques; à l'approche de cette foule en rumeur, ayant ouï ce qu'elle demandait, il fait ouvrir les portes et la laisse tout à son gré visiter, fouiller le château de fond en comble. Gomme on n'y trouve rien de ce qu'on cherchait, la foule se retire avec confusion, mais c'est pour recommencer peu après. Un jour que le prince d'Orange se plaignait aux états des insolences auxquelles on le laissait exposé, sans prendre aucune mesure pour prévenir les désordres, une émeute se forme autour de l'hôtel de ville, et profère de telles menaces, qu'il lui devient impossible d'en sortir. Blessé de l'inconstance de ce peuple qu'il aimait, indigné de la froideur des magistrats et de leur peu d'égards pour

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sa personne, persuadé d'ailleurs que son influence dans les provinces wallones était détruite, et qu'il serait impuissant désormais à les retenir sur la pente rapide de la servitude où elles se laissaient glisser, Guillaume se décide à quitter Anvers, pour n'y plus jamais revenir, li résolut de rentrer dans sa chère, dans sa constante et forte Hollande, où il devait retrouver, accrus encore par les adversités des derniers temps, Taraour, le respect, la confiance et le dévouement du peuple. Après avoir pris quelque repos dans la ville de Delft, où lui naquit bientôt, de sa nouvelle union avec la fille de Coligny, un fils qu'il nomma Frédéric-Henri \ il vint à Middelbourg, en l'assemblée des états, pour les exhorter encore à ne pas rompre avec la France et à renouer le traité du Plessis-lèz- Tours aux conditions nouvelles proposées, avec l'assentiment de Henri III, par le duc d'Anjou. Les états se rendirent, quoique avec peine, aux raisons que leur donna Guillaume, et surtout à la crainte qu'inspiraient les progrès du duc de Parme; et l'on venait d'envoyer une députation à la cour de France, lorsqu'on apprit soudain la mort du duc.

François de Valois était mort à Château-Thierry, le 10 juin 1 584, à l'âge de trente ans. La rumeur publique attribua sa fin prématurée au poison des Guise; mais le venin qui troubla si hâtivement chez ce jeune prince

1. C^est alors qu'il prît pour emblème un alcyoji qui bâtit son nid sur la mer coorroncée, et plane doncement an-dessas des flots, avec cette légende : Sœvis tranquillué in undis.

les sources de la vie, ce furent ses vices précoces, son ambiiion, sa vanité inquiète qui le jetèrent dans des entreprises trop grandes pour la faiblesse de son jugement. On dit que le violent dépit qu*il ressentit en apprenant qu'une fête annuelle venait d*étre ordonnée, par le magistrat d'Anvers, pour célébrer l'expulsion des Français, lui porta le dernier coup. La nouvelle de sa mort mit fin à toutes les incertitudes. Les états de Hollande et de Zéelande, où Tesprit patriotique avait de tout temps répugné à toute immixtion étrangère, voyant que les autres provinces, toujours lentes à délibérer, hésitaient à pourvoir aux moyens de défense, prirent encore une fois Tinitiaiive : ils nommèrent un conseil d'État séparé, pour la prompte expédition des affaires, et décidèrent de transférer enfin, définitivement et solennellement, au prince d'Orange la souveraineté : on résolut de proclamer Guillaume comte de Hollande.

Nous avons vu que, dès le commencement de la guerre, cette transmission de la souveraineté au prince d'Orange était au fond le vœu de la Hollande. Pendant les négociations avec leduc d'Anjou, les états avaient recommencé à délibérer sur cette mesure, et, le 26 mars 1583, ils avaient signé un acte secret, par lequel ils s'engageaient à déférer le gouvernement au prince d'Orange, sous le titre qui lui plairait davantage, se réservant dé statuer sur les conditions spéciales de cette souveraineté quand toutes les autres provinces Tau-

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raient reconnue. Les pourparlers avaient été longs et délicats. Les principales villes, dans la Zéelande surtout, où dominait Topinion purement municipale et le calvinisme rigide, se montraient récalcitrantes. Tout en professant un profond respect pour Guillaume, elles ne cachaient pas leur répugnance à se donner un nouveau maître. Amsterdam, consultée par le prince, lui conseillait, avec une franchise toute républicaine, de ne point accepter un tilre inutile. Gouda, Goës et Veere soutenaient qu'un tel acte serait contraire aux principes de rUnion.. Mais les partisans de la maison de Nassau, très-nombreux et très-influents, agissaient sans relâche; l'ordre de la noblesse était très-actif; Sainte-Aldegonde el deux autres députés parcouraient les villes pour provoquer des actes d'adhésion; le peuple se prononçait fortement pour eux; à Utrecht, un mouvement populaire eut lieu contre les états qui ne voulaient reconnaître l'autorité du prince qu'à certaines conditions restriciives. Peu à peu, la résistance faiblit, les villes se laissèrent gagner; bientôt Amsterdam et Gouda furent seules à persister dans leur refus ; les états se sentirent assez forts pour leur signifier qu'on n'en tiendrait pas compte et qu'on passerait outre. Déjà il était question d'un banquet public donné aux citoyens par les amis du prince d'Orange, et qui devait servir d'occasion pour proclamer son élection ; des médailles étaient frappées pour l'annoncer au peuple. Il était arrêté qu'on lui prêterait serment et qu'on le reconnaîtrait comme comte

de Hollande, à titre liéréditaire, en se conformant seulement à Tancien usage, qui laissait aux états le droit de choisir, entre les fils du souverain, son successeur.

Guillaume lui-même, dont l'esprit sage et les religieuses ambitions avaient 3i longtemps repoussé la tentation du pouvoir suprême, vaincu par le temps, par le spectacle de la folie des princes et surtout par. la constance du peuple batave, reconnaissait la main providentielle dans cette suite d'événements heureux ou funestes qui le faisaient seul arbitre, seul défenseur, seul chef possible de la république. Mais l'ennemi, qui depuis tant d'années croyait sentir concentrées en lui la force, la durée, tout le destin de cette république, s'acharnait plus que jamais à Tôler du monde. Malgré les succès de Farnèse, la Flandre et le Brabant ramenés, ou peu s'en fallait, à son obéissance ; malgré l'ébranlement des catholiques et la déroute des Français aux Pays-Bas, Philippe II ne se tenait assuré de rien tant que respirerait le prince d'Orange. La cour de Rome n'était pas moins exaspérée contre ce ferme soutien du protestantisme. Au Vatican comme à l'Esçurial, on se troublait au seul nom de Guillaume. Les colporteurs des promesses royales parcouraient en tous sens les Pays-Bas et tentaient la cupidité des hommes en détresse ; les moines et les prêtres promettaient aux fanatiques le secours des puissances du ciel. Plusieurs assassins déjà, surpris avant l'exécution, avaient con-

fessé leur crime \ Un Espagnol, nommé Pietro Dordono, avait été écartelé à Anvers ; Hans Jansen, riche négociant^ avait subi à Flessingue le dernier supplice. Un capitaine français de la garnison de Terneuse, nom-

nié Le Goth, prisonnier du marquis de Richebourg, excité par lui et par le prince* de Parme, qui lui rendirent la liberté, à entreprendre contre la vie de Guillaume, en avait averti le gouverneur de Terneuse. Mais ces tentatives, avortées et châtiées, ne décourageaient ni les instigateurs ni les exécuteurs de trahison. Au moment où fut commis l'attentat dont je vais parler, quatre scélérats de pays divers, un Anglais, un Écossais, un Français et un Lorrain, épiaient, sans s'être concertés, l'occasion de tuer le prince d*Orange. Avertis par de si nombreux exemples, ses amis le suppliaient de se tenir sur ses gardes ; lui-même cependant, bien qu'il eût conçu, depuis le coup de Jaureguy, le pressentiment d'une fin prochaine, se refusait à prendre aucune précaution particulière : l'entrée de sa maison était interdite, il est vrai, aux Espagnols et aux Italiens, mais tous les autres étrangers y avaient un libre accès, et rien n'était plus facile que d'arriver jusqu'à sa personne.

1, Il y eut contre le prince d'Orange huit tentatives d*assassinat découvertes avant celle qui réussit. Le projet de faire assassiner Guillaume avait été conçu, dès le temps du duc d'Albe, par le gouvernement espagnol. Au congrès de Cologne, le duc de Terra-Nuova, ambassadeur de Philippe II, signait un acte par lequel il s'engageait à payer vingt mille écus à Jean Van der Linden, abbé de Sainte- Gertrude à Louvain, qui proposait de faire tuer le prince d'Orange. (Gachard, v., i.)

A ceux qui le blâmaient de tant de négligence à garder une vie si précieuse, il répondait avec ce calme un peu triste, avec cette espèce de fatalisme chrétien qui dominait toutes les agitations de son âme : c Dieu sait le compte de mes années ; il en dispose à sa volonté. S11 est un misérable qui ne craigne point la mort, ma vie est à sa merci, pour bien qu'elle soit gardée \ » Aussi, toujours prêt à quitter ce monde où depuis tant d'années il ne connaissait plus le repos, avait-il écrit, à diverses reprises, ses volontés dernière?, disposé de ses titres et de ses biens.

Au mois de mai 1584, après la session des états, le prince d'Orange s'était rendu à Delft» Depuis, quelques semaines, un Franc-Comtois, qui prenait le nom de Guyon, s'était établi dans la ville ; il s'y faisait le renom d'un saint, par l'apparence austère de ses mœurs et par son assiduité a tous les exercices du culte évangélique. Il s'était présenté chez le ministre Villiers comme étant 61s de Pierre Guyon, exécuté à Besançon pour avoir embrassé la religion protestante. Il fuyait, disait-il, la persécution, souhaitait d'entrer au service du prince d'Orange; il lui apportait des blancs seings du comte de Hansfeldy qu'il avait dérobés et dont on pourrait utilement faire usage. Le prince d'Orange n'avait pas donné d'abord beaucoup d'attention à ces blancs seings ni aux offres de Guyon. Toutefois, à la recommandation

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