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chantée succédait une autre tristesse sans consc^tioD et sans douceur» — le profond ennui de la vie , qu'^ sentait» je crois, comme personne ne Ta senti. Sa prière de chaque heure était celle du saint roi David : « 0 mon Dieu, devrez-moi des nécessités de la vie I » Gérion se félicitait de plus en plus des goûts simples de sa compagne, parce que Gertrude ne voulait ni faire ni recevoir une visite. Il ne savait pas qu'il entrait dans son logis plus de cavaliers que chez Marion Delorme. Et quels cavaliers que ceux qui du matin au soir entouraient sa femme! Il ne s'apercevait pas que Faust apportait tous les jours à cette Marguerite une nouvelle parure de diamants.
Cependant Gertrude ne rompait avec aucune de ses hor^i^êtes illusions; elle continuait h vouloir faire da devoir conjugal le but suprême de son existence. Plus d'une fois elle essaya d'attirer son mari dans le mouvement de ses pensées : elle aurait eu tant de joie à parcourir avec lui le beau jardin où elle s'avançait isolée et tremblante I Ses efforts ne furent pas heureux. Quand le soir elle lisait à François un de ses auteurs favoris, ce braye garçon ne montrait ni impatience ni dédain ; il soutenait même souvent contre le sommeil des luttes héroïques et finissant par la victoire. Alors il attachait sur elle un regard où rayonnait une candide satisfac-
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tion. Malheureusement y après ce regard, venaient des réflexions à sécher toutes les larmes, à éteindre toutes les flanmies de Tenthousiasme. Elle fermait avec douleur le livre dont elle avait attendu un miracle, et, par ses yeux levés au ciel, en appelait à Dieu de son abandon, n se levait, l'embrassait sur le front, et une journée était finie, — une de ces journées qui nous sont données en si petit nombre par une main si mystérieusement avare pour chercher ce bien que nous ignorons et connaissons à la fois, la part de bonheur attribuée à la terre, que le ciel même ne nous rendra pas.
L'arrivée de Thierry ne fut pas tout d'abord un grand événement dans l'existence de Gertrude. Pérenne, au premier aspect, plut médiocrement à sa cousine . Il inspiraitrarementdu restedesoudainessympathies. Ses traits étaient assez réguliers, mais ce qu'ils pouvaient avoir de charme était d'habitude caché sous une expression de fatigue un peu dédaigneuse. Qn sentait qu'il se promenait dans la vie comme un masque dans une fête de carnaval, n'ayant pas plus envie de montrer, son visage que de voir celui de ses voisins. Seulement, quand il arrivait tout à coup à ce maussade convive de la grande réunion humaine d'être touché par une voix, un regard, je ne sais quoi qui le faisait frissonner, —
quandy pris par le désir de voir et d'être vu, de parler et d'écouter, il se démasquait et suppliait le domino qu'il avait conduit dans quelque endroit isolé de renoncer aussi à son masque, il avait un singulier entraînement, une bizarre éloquence; on le quittait rarement sans émotion. Celles qu'il avait priées étaient pour longtemps poursuivies par l'accent ardent de sa prière.
Ce fut un soir, en se promenant à cheval, que Pérenne prit le parti d'essayer son pouvoir sur Gertrude. On était dans les derniers jours de juillet, bôpuis près de trois mois, il voyait M"*' de Gérion chaque semaine sans qu'il en résultât aucun trouble pour elle nï pour lui. Il pensa qu'un pareil état de choses avait duré trop longtemps. Il se promenait précisément, quand ces réflexions lui vinrent, du côté de Saint-Eugène. D errait sur le bord de la mer, s'aiTêtant à chaque instant pour forcer son cheval effmyé à attendre les vagues et à recevoir en plein poitrail leur écume. Tout à* coup il partit au galop et se dirigea vers la maison de Gertrude.
C'était une maison mauresque, située sur une colline comme presque toutes les villas algériennes. Cette . demeure, qui avait appartenu sous la régence à uii renégat célèbre, interrogeait autrefois la campagne par
d*étroites ouvertures. Le goût français avait altéré sa physionomie primitive. Maintenant de larges fenêtres et un balcon espagnol décoraient sa façade. Ainsi arrangéy cet ancien nid de pirates n'en était pas moins resté charmant. Ses murailles blanches se dessinaient sur un groupe d*arbres élancés et d'une sombre verdure. Derrière cette noire fouillée qui ressemblait à un fantôme près d'une fiancée, la colline développait une verte pelouse dominée par les flancs rouges et déchirés d'une haute montagne. On arrivait à cette maison par un chemin qu'on appelait le cftcmm du Corsaire, C'était un sentier où les plantes africaines se mêlaient aux arbres de nos pays; d'immenses cactus déroulaient leurs feuilles étranges entre des ormes et des chênes. Que de fois Gertrude a suivi cette tortueuse allée avec un battement de cœur dont elle ne se rendait pas compte! Il lui semblait qu'elle allait voir à un détour de cette route, sous ce grand arbre, dans cette clairière, quelque objet nouveau, quelque forme inconnue. Tant qu'on n'a rompu ni avec l'imagination ni avec la jeunesse, on garde la secrète espérance d'un visible enchantement qui sortira un jour pour nous de la nature ; on ne peut pas croire que sur cette scène où règne une si émouvante attente, rien ne se produira. Il faut bien pourtant qu'on se résigne à cette, tristesse : arbres,
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niisseam, gazons, tout cela renferme une seule chose, la divine aumône que notre âme y laisse tomber.
Pèrenne dit à son cousin qu'il venait lui demander à dîner. D regarda Gertrude à table comme il ne Tavait pas regardée encwe; elle prenait pour lui un intérêt nouveau, n inspectait le pays où il allait immédiate* ment pousser une vigoureuse reconnaissance. Après le diner, on se rendit au salon. Du divan qui était au fond de cette pièce, on apercevait, quand la fenêtre était ouverte, une immense étendue de mer. Thierry s'assit aux côtés de Gertrude, et, pendant que Gérion fumait une (juantité illimitée de cigares, il se mit à lui parler dans une langue qu'il employait pour la première fois avec elle. Jusqu'alors il ne lui avait rien dit que quelques mots insignifiants prononcés d'une bouche paresseuse ; il lui parla d'une voix sensible et sérieuse dont elle se sentit tout étonnée. Il prit pour son entrée en matière la promenade même qu'il venait de faire il y avait quelques heures : tant de choses peuvent se passer en nous dans une promenade ! n lui raconta ce qu'il avait pensé de la mer, du ciel, que sais-je? Tout ce que je puis dire, c'est qu'il montra une intelligence, qu'il avait jusqu'alors cachée, des grandeurs émouvantes de ce monde, n n'eut pas besoin de parler d'amour ; il savait que s'exprimer comme il le faisait, c'était en parler.
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L'amour est sous tous les sentiments qui nous touchent, sous toutes les pensées qui nous remuent : c'est là sa puissance suprême, c'est là son miracle éternel. Gertrude, sans s'en rendre compte à coup sûr, soupçonna bien comme un aveu dans les paroles de Thierry, car tout à coup elle se leva brusquement , quoiqu'il ne lui eût parlé que de la Méditerranée et de l'Afrique. Elle alla se pendre au bras de son mari , qui était debout sur le balcon.
— Ma chère amie, dit Gérion, je rentre et vous engagé à en faire autant, car il y a dans Fah* en ce moment un effroyable sirocco.
Gertrude laissa son mari la quitter, et 8*accoilda sur le balcon. Tout à coup elle sentit quelqu'un derrière elle et entendit une voix qui lui disait : — Rentrez, ma cousine ; je vous ai devinée : vous craignez des paroles d'amour. Cette mer, ce ciel et jusqu'à ce souffle brûlaht qu'on vous conseille d'éviter ont une bien autre éloquence que la mienne ; ils sont plus dangereux que moi.
Ce soir-là même, quand Pérenne fut rentré chez lui, il se dësliabilla, s'enfonça dans un grand fouteuil, alluma une chibouque , et examina nettement sa situation. — Cette vieille carte du Tendre, se dit-il, dont on s'est moqué si souvent, n'est point pourtant chose si sotte. Je serai forcé de passer par Amitié et même d'y faire peut-être un assez long séjour. — Là-dessus il appuya son front sur sa main et traça rapidement son plan, n n'eut pas cette vulgaire idée de s'en aller trouver Gertrude un beau matin pour lui dire : Donnezmoi votre amitié, je me contenterai de cette miette du divin banquet auquel je ne puis pas prétendre. Il avait un souverain mépris pour ce vieil artifice, qui cependant est encore en usage et réussit habituellement. D pensa qu'il se ferait l'ami de sa cousine sans l'en pré-
venir ; il réserverait son éloquence pour les grandes exigences, pour les occasions décisives. Voici quel fut à peu près le calcul qui résuma ses méditations. Il était au mois d'août, il devait retourner en France vers le mois de janvier; il Tavait juré à M"'^ de Hautcastel. C'était à peu près quatre mois d'Afrique qu'il fallait à toute force occuper. L'amitié lui prendrait bien trois semaines; puis pendant un mois peut-être il serait obligé de sacrifier à ce triste amour pâle, maigre, décharné, phthisique, sur qui M. de Lamartine lui-même a jeté vainement le divin manteau de sa poésie. Enfin il lui resterait deux mois et plus pour le véritable amour, pour l'idéal et ardent époux de Psyché, pour le dieu fait de chair splendide et d'immortelle pensée, qui, donne et demande esprit et sang, tout ce qui est le mystère de notre vie.
En'songeant à cette dernière phase de sa campagne, il s'animait, car ne croyez pas qu'il n'y eût rien en lui, parce qu'il calculait ainsi d'avance un genre d'action où l'on est censé ne devoir apporter que de l'entrainement. Il était, mon Dieu , ce que sont presque tous les hommes, moitié bon, moitié mauvais, moitié vrai, moitié faux, mettant sur ses traits un masque de théâtre, et sous ce masque répandant bien souvent de vraies larmes. Pourtant son heure n'était pas encore venue,
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cette heure divine où l'on doit aimer, cette étoile qui nous r^arde et nous dit : Voici que ton seigneur est né. Mais cette heure^à devait venir; elle était proche, la lumineuse messagère éclairait déjà son horizon.
Pendant qu'il sentait et pensait ainsi, qu'est-ce qui se passait en Gertrude? Elle était agitée et triste, d'une tristesse qui toutefois ne lui déplaisait pas trop; elle comprenait qu'il y avait depuis quelques instants dans sa vie un de ces dangers que les femmes aiment à hnr ver, que cet orage arrêté sur la demeure de Charlotte le soir où Werther lut Ossian était près de planer sur sa maison. Cependant elle se reprocha de s'être montrée trop effarouchée aux premières paroles dont elle avait cru saisir le sens, elle avait donné par ses marques imprudentes de peur un avantage à Thierry, puisqu'elle lui avait permis de lui dire : Je vous ai devinée. Maintenant elle essaierait de \6 revoir avec calme, et sérieusement qu'availr^lle à craindre? Il ne lui avait jamais plu, elle ne s'était jamais occupée de lui. Elle ne réfléchissait pas que le Thierry qui lui avait été si indifférent, c'était celui qui jusqu'alors semblait à peine l'avoir vue. Depuis un moment, elle connaissait un autre Thierry, dont elle était obUgée déjà de s'inquiéter.
Un vendredi, à trois heures, Pérenne monta à cheval
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et se Fendit chez Bf"' de Gérion. Quand il entra dans le chemin du Corsaire, le passage de Tardente lumière où il avait marché jusqu'alors à un jour mystérieux de bois sacré lui causa une vive impression. Son esprit s'engagea brusquement dans des idées qui ne lui étaient pas familières. Il se demanda si ce qu'il allait faire était bien. Il ressemblait à ces conquérants qui» tout à coup, au moment d'une grande bataille, sentent une pensée humaine se lever comme une apparition au fond de leur cerveau. Il eut presque envie de revenir sur ses pas, mais il sourit. — Sais-je, pensa-t-il, si c'est le bonheur ou le malheur que je lui porte ? L'avenir me le dira. Ce qu'à présent mon cœur et ma raison me disent, c'est que je suis dans la vie pour vivre. — Et il continua sa route. Néanmoins il était un peu ému quand il entra; elle aussi avait une émotion qui était même assez visible. Il y avait maintenant quelque chose entre eux, ils le comprenaient. Ils n'étaient plus ces mondes isolés que nous sommes si souvent les uns pour les autres. Ils devaient s'attirer ou se repousser, se confondre ou se briser peut-être; mais il ne dépendait plus d'eux de se côtoyer indifférents et solitaires dans la nuit où Dieu nous a jetés.
Ce fut Thierry, comme on se l'imagine, qui se remit le plus vite. Il commença sur-le-champ à suivre le plan
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qu'il s'était tracé. Il cherclia tout simplement à occuper Gertrude, à la distraire, à entrer dans ses loisirs sans faire apparaître dans ses discours, même à l'horizon le plus lointain, une pensée d'amour. Gertrude était une musicienne d'un très-rare et singulier talent. Elle promenait sur son piano ces mains magnétiques des grands maîtres qui envoient un fluide tout-puissant de l'instrument qu'ils font parler aux âmes qu'ils fascinent ; sur la prière de Thierry, elle joua une de ses plus émouvantes mélodies. Pérenne affecta de se montrer fort calme, ou du moins fort contenu. Il lui fit quelques observations sur son jeu d'un ton enjoué el cordial; il aspirait à la bonhomie, et il l'atteignait comme tout ce qu'il voulait atteindre. Aussi, quand il fut parti, Gertrude eut-elle un vrai regret de ses défiances de la veille. Elle pensa que son cousin allait être tout simplement pour elle un aimable compagnon qu'elle regrettait d'avoir méconnu.
— Ce que j'aime surtout en lui, dit-elle, c'est une franchise qui se laisse voir dans toutes ses attitudes ; je • suis persuadée que je ne lui plais pas beaucoup, et il ne cherche pas à me faire croire que je lui plais. Qu'il reste ce qu'il a été tout à l'heure, et je le verrai tant qu'il voudra.
Pérenne se disait de son côté : « Yoici la gazelle ap-
prîvoisée. En venté, quand je ferai feu, ce sera un assassinat. »
Et il déploya toute cette patiente adresse que nous donne en entreprise amoureuse la parfaite liberté de cœur. Bien loin de se poser en soupirant, il prit vis-àvis d'elle un rôle qui lui était cent fois plus facile, celui d'un honrnie fatigué de la galanterie sous toutes ses formes, qui est heureux de se reposer auprès d'une femme dont il n'est pas épris. Elle ne s'imaginait pas, lui disait-il avec un accent pénétrant de vérité, combien il était las de toute une espèce de jeux. Seulement il en était venu à lui parler sans cesse de ce métier qu'il ne voulait plus faire, et il accoutumait ainsi un esprit pur, de chastes oreilles à tout ce qui faisait le fond de sa vie malsaine et blasée. Elle lisait ce mauvais livre avec une ardente curiosité. Je ne puis résister au désir de résumer en quelques mots un des chapitres qui l'intéressa le plus. Ce récit sera trop court pour être un horsd'œuvre. Il en serait un d'ailleurs, qu'importe? il s'agit ici de réalité et non point d'art.
— Si j'écrivais des nouvelles, lui dit-il un jour, j'en aurais voulu composer avec une histoire de ma jeunesse que j'aurais appelée les Adieux de lady Benwood. — S^ vous aviez vécu autre part qu'à Pérenne, vous sauriez ce que c'était que lady Renwood ; elle avait un
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liilf^nt qui lui aurait permis d'être une des cantatrices les plus applaudies de notre temps. La Malibran seule a soupçonné le génie harmonieux qui vivait dans sa poitrine et venait s'ébattre sur sa bouche ; sa voix était un véritable luth. La première fois que je Tai entendue parler, il me semble que c'était hier, elle était derrière moi, en toilette de bal, appuyée sur pne cheminée, h me retournai ; je croyais avoir effleuré la corde de quelque instrument surhumain qui frémissait à mes côtés. Elle avait une irréprochable beauté et une lUne douce, bonne^ spirituelle, gracieuse, digne d'habiter le beau corps où le ciel l'avait placée. Qn aurait fait facilement une Uste plus longue que celle de don Juan de tous les hommes qui s'étaient épris d'elle, et, je dois le dire, une liste assez longue aussi de ceux qu'elle n'avait pas laissés souffrir. Quand je la connus, son humeur clémente durait encore, et j'en profitai. Malheureusement, à cette époque, la jeunesse avait pris congé d'elle, sans brusquerie cependant, sans dureté, comme un beau jour se sépare d'une campagne embauiaée, m laissant s'attarder sur la cime des arbres quelques-uns de ses plus doux rayons. J'ai donc tort, çn vérité, de dire malheureusement. Je ne sais pas si dans l'aimable histoire de ce co^ur je voudrais changer la date de mon règne. Certainement elle me %\ connaître \m bpa|)0ur
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qu'elle n'avait donné à personne avant moi. Ceux que nous aimons sont toujours un peu les créations de notre tendresse. Je fus le dernier né de son amour, et de là cette adorable boirté dont je vais vous donner la preuve. Par un hasard singulier, tandis qu'un grand nombre de ses aventures les plus éphémères avaient occupé le public, nos sérieuses et longues amours , — je l'aj aimée pendant deux années, — étaient restées secrète^. Je l'avais connue en Italie, où nous nous étions promenés comme Oswald et Corinne, fuyant les hommes, n'associant au bonheur dont toute notre vie était éclairée que les merveilles de la nature et de l'art. Un jpur il arriva que je l'aimai moins, et elle s'en aperçut* Nous étions au bord d'un lac, dans une maison où un soir nous étions arrivés tous deux l'âme remplie d'une joie qui nous semblait immortelle. Il y avait de ceja un mois, et l'un de nous avait immolé malgré lui aux dieux ingrats et légers. Je voulus vainement lui cacher une inconstance dont j'étais moi-même navré ; elle mP dit ce que jamais je n'aurais pu dire, avec un sourira qui aurait ranimé mon culte pour elle, si la plus morte de toutes les choses n'était point une religion expirée. Le lendemain, en me réveillant, j'appris, par un billet que l'on me remit dans mon lit, qu'elle m'avait quitté. -T^ « Botre séparation, me disait-elle, est maintenant
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accomplie ; seulement je ne vous ai pas fait mes adieux, cher enfant , et je vous les ferai. Je serai à Paris au mois de janvier, venez m'y rejoindre ; puis ma vie finira, et la vôtre commencera ; mais mon couchant et votre aurore se seront un instant éclairés des mêmes feux. » Un moment je voulus la suivre; je rejetai cette pensée : je ne savais point où elle avait dirigé sa course. D'ailleurs elle m'avait deviné : mon amour était dévenu poussière; pourquoi aller jeter à ses pieds cette cendre qu'elle avait eu raison de quitter? Je me résignai. Je passai en Italie un triste automne; puis, au temps qu'elle m'avait indiqué, j'allai à Paris. Je la trouvai là dans l'appareil des jours les plus splendides de sa vie. Elle avait fait décorer, avec un luxe qui était le siqet de tous les entretiens, une sorte de palais bâti par un millionnaire américain que cette construction avait ruiné. Elle me fit un tendre accueil qui ne put avoir rien d'intime toutefois; son salon ne fut pas vide un instant; le soir elle avait du monde, et allait ensuite à trois grands bals. «Venez me voir demain, me dit-elle, et vers minuit je vous parlerai. » C'était un singulier jour et une singulière heure pour un rendez-vous, car le lendemain elle donnait une fête dont depuis un mois tout Paris était occupé.
J'étais habitué à lui obéir : je fis sa volonté. Le len-
demain soir à onze heures j'entrai chez elle. Le luxe, liuquel je suis tout à fait insensible maintenant, ne m'a jamais beaucoup touché. Cependant plusieurs fois, quand j'étais jeune, une profusion de fleurs et de lumières a exercé une certaine action sur mes nerfs, et en montant un large escalier garni de plantes exotiques conuue le chemin du Corsaire, je sentais une sorte d'ébranlement qui me préparait à des émotions vives et profondes. La fête de lady Renwood était tout ce qu'une fête peut être : elle n'avait oublié aucun de ces secours empruntés à la matière que la religion elle-même ne dédaigne pas, puisqu'elle associe à ses prières l'or, les parfums et les harmonies ; mais au milieu de ces enchantements, la véritable magie c'était elle, dans tout l'éclat de sa grâce, de sa jeunesse, des charmes innonibrables et mystérieux dont l'avait douée la troupe des fées, — elle à vingt ans. Chez tous ceux qui la regardaient, c'était un même élan d'admiration, c'était pour moi une impression unique; je sentais comme la joie en même temps heureuse et effrayée d'une chère apparition.
Avec un art dont un goût comme le sien, pour mieux dire une âme comme la sienne pouvait seule avoir le secret, elle avait pour quelques heures reconquis sur le temps toute sa beauté. J'ai su depuis tout ce qu'elle
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avait développé de combinaisons^ de calculs, d'^forts, dont l'ingénieuse hardiesse m'a presque arracbé des larmes d'admiration. Depois les fleurs, les diamants, les dentelles qui composaient sa parure, jusqu'aux tentures de ses salons, jusqu'aux clartés de chacun de ses lustres, tout avait été disposé, avec une sci^ce dont l'esprit d'aucun homme ne serait capable, poor me ménager la vision qui me faisait tressaillir. Je crois aussi que son amour avait attendri quelque puissance divine, car il y avait dans ses yeux, sur ses lèvres, ce que ne peut nous donner aucun artifice, une de ces expressions qui sont des présents du ciel à nos traits. Quand elle m'aperçut, elle s'avança vers moi, elle prit mon bras et me déclara qu'eUe ne voulait plus me quitter. Pendant une heure, elle me promena ainsi, montrant à tous par ses regards, par son sourire, par son visage penché sur le mien, par sa voix résonnant sans cesse à mon oreille, qu'elle était, au milieu de sa fête, perdue dans une rêverie d'amour. Moi-même j'étais tellement abîmé dans un songe qui à chaque instant me semblait devoir s'évanouir, qu'aucune joie de vanité, je le dis en toute franchise, n'arrivait jusqu'à mon cœur. Elle encourageait cette visible extase qui secondait sa pensée. Quand ce que nous éprouvions tous deux ne fut plus nn secret pour personne, elle me
conduisit dans iln boudoir qu'éclairait une seule lampe, et où le son des instruments arrivait affaibli comme une muâiquede sphères lointaines. Là» elle me dit : a Thierry, roOT cher Thierry, je vous fais mes adieux ; partez. J'ai Toulu vous laisser un souvenir qui rayonnât en vous, même alors que sm* mon image bien d'autres images auraient passé. Puis j'ai mis ma vanité, mon enfant, une bien tendre vanité, à vous léguer un de ces succès qui flattent Famour-propre des hommes. Je vous fais entrer m vainqueur dans ce monde que je quitte. Toutes les femmes désireront plaire à Tamant de lady ^nwood. Je ne sais pas trop si ce que j'ai fait est bien ou mal, vous rendra heureux ou malheureux; je sais seulement que c'est un amour profond qui m'a inspirée. Je désire qu'on admire mon Thierry comme je l'ai admiré ; je ne crains pas qu'on l'aime comme je l'ai aimé. » Et je vis étinceler ses larmes, qu'elle retenait avec un héroïque effort, la pauvre femme, par une raison que j'ai comprise depuis, par une raison dont certams souriraient à coup sûr, et qui, moi, m'attendrit si fort que je ne veux même pomt l'indiquer.
Gertrude kussi fut attendrie; Thierry le vit, et il continua, encouragé par un regard qui se posait humide et brillant sur lui :
— Je pris sa main, je ne voulais pas m'éloigner ; je
288 HISTOIRES SENTIMENTALES ET MlUTAIRES.
lui jurais que ma passion pour elle était dans toute sa force, que j'allais mourir à ses pieds. — Partez, repritelle avQC une voix qui ne me permit pas de lui résister; c'est une grâce que je vous demande, vous le comprenez bien ; c'est le seul moyen d'adoucir une douleur dont je n'ai point voulu vous parler. Encore une fois, parlez.
Je m'éloignai. Sur le seuil de ce boudoir où je ne devais plus rentrer, je me retournai pour la voir encore. Elle était debout et me suivait du regard. Il me sembla que je prenais congé d'un de ces cliers fantômes qui accompagnent nos premiers pas en ce monde, d'un de ces hôtes divins de notre jeunesse, d'un de ces spectres de notre aurore, qui nous quittent quand viennent les ingrates chaleurs, les tristes et pesantes clartés. Je traversai ces pièces, maintenant désertes pour moi, où je venais d'errer avec elle, et je me trouvai seul avec ma liberté, compagne que je croyais aimer il y avait quelques heures, et qui en ce moment m'accablait. C'est une société que du reste je n'ai jamais su garder. Sa prédiction s'est accomplie. On m'a dit que l'on m'aimait ; j'ai dit, j'ai juré que j'aimais aussi, tout c^a souvent, quelquefois dans les mômes termes, quelquefois dans des termes variés. Aujourd'hui j'ai pour toutes ces paroles, où rien de moi ne vit plus, une horreur que
je ne puis rendre ; j'espère bien en avoir fini avec ce passe-temps, qui, malgré sa monotonie, a produit sur moi son effet ordinaire en me rendant fous les autres passe-temps impossibles. Pour qu'un jour encore la pensée me vînt de jeter certains mots dans Toreillô d'une femme, il faudrait, ce que je ne prévois pas, ma cousine, un miracle au fond de moi, une baguette fendant les rochers et en tirant des sources vives. Cette baguette-là est perdue, n'est-ce pas? — Et il se mit à sourire ; seulement, tandis que sa bouche souriait, une tristesse profonde, comme l'ombre d'une épaisse nuit, envahissait ses yeux.
n se leva brusquement. — Je vais, dit-il, remonter à cheval, je ferai un temps de galop, l'air et les vagues me débarrasseront de mes diables bleus. — En s'en allant, il prit les doigts de Gertrude, que, pour la première fois, il efBeura de ses lèvres. Quand elle fut seule, M"' de Gérion songea de cette belle lady Renwood et de sa singulière fantaisie, de cette scène bizarrement triste et tendre qu'on venait de lui raconter : il lui semblait que l'air de sa chambre était remidi par un parfum d'une espèce inconnue, qu'on avaif placé quelque part auprès d'elle un bouquet qui lui faisait mal et qu'elle ne voulait pas jeter.
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Ce ^é Pérenne avait prévn arriva. G^rtnide s*cnnuyait quand elle ne, voyait pas cdoi qui l'aidait à porter le ferdeau de ses journées. Elle attendait avec impatience cet hôte de sa salitade, qui n'était ni un amanty ni un ami, mais \in personnage innommé, une sorte d'esprit familier venant se jouer dans toutes ses pensées, comme Trilby dans la robe «t dans les cheveuk de Jenny. L'instant vint où Pérenne sentit qu'il pouvait prononcer le mot que sa bouche avait si sdgneusement retenu. Gérion avait engagé sa femme à visiter à cheval les environs d'Alger. D'haKtude il raccompagnait. Un jour, il voulut que Oertrude sortit seule avec son cousin.
— Seulement, comme je n'entends pas que les médisants s'exercent sur vous, lui dit-il en souriant, n'allez
IX? PORTRAIT DE SOUYËMlfV. ^91
9M Mr les ^«andes roules. — Et se toitnia»t v^*s Péreone : — Vous voyez, ai^uia-t-ilv que je sws co»* fi^t. le devrais être jaicmx po«Htant^ si ie songeais ù YOlré mauvaise refi(»niffiée ; mais... — 9 s'airëla avec UB amrkt qui voulait dire : Mais je sersâs prodigieudemeot fidiciiie» n je m'imaginais que^ çféseût ou atoèttt^ îe ne ms pas a^rè p^ ïia Ionise, par wm. fuS^pfe femite, iâ fe^ime que j'ai pard^ Hefk épousée.
On était en septembre, et vraimmt ce |our4à U se passait qu^^^hose d'étrange daus le <^el. L'AMqlie se se teigne pas toujours dans une lumière bleue ei aiH)e»te; ï y aiies heures oà son horkon s'abscurdit, et âdoi*s -d^e est ravissante. C'est la Ytous antique morAue am cœur tout à coup par la mâanc(^ moderne ; c'est l'âme de René, c'est l'âme de Manfred, rayomiaiA sous letornsque^in», sous la bealuté imin«lcÉie*de Mercure ou ée fttcdH». Des nui^s métmcoMcpies ii'a#aissai€»it sm- la» montagnes ; la mer oC le 4éuaifi^ seiriblaient assomlnris >conme «m rogardoù s'^aiÉoïioèleM dlmmeaases tristesses.
— «èitfcnide, dît Péroné à sa ^cousine, ditBs-moi, je vouB m prie, ce ^e vous sentez. Quant à laoi, je souffre et a^aîns de ne plus souffrir. Il se passe dans <SB«k»neiitK5i au fond de moi un mystère doidoureux ipie je «lis <*Jigé4e vous Révéler, car tout ce qui m'en-
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toure in*anraehe mon secret. C'est mon âme (pii me quitte et qui se donne à tous. Gertrude, je vous aime comme je n'avais pas encore aimé. Je vous en supplie, — si Dieu permet cette horrible chose, que ce qui me bouleverse ne vous effleure même pas, — au moins, par pitié, pas une parole de reproche, pas un regard cruel ; ne me regardez pas et restez muette ; ne faites pas rentrer dans mon cœur, qu'il déchirerait, le cri de passion qui s'adresse à vous.
Elle ne dit pas un mot, mais elle le regarda, et son regard fut sans dureté. Lui, se penchant alors veis elle, saisit le bout de son voile, qui flottait, et pressa le léger tissu de ses lèvres ; puis, comme si un même tourbillon les eût emportés, tous deux partirent au galop.
Quand leurs chevaux reprirent le pas, Thierry ne commit pas la faute de recommencer un aveu d'amour. Il parla de ce qui l'entourait, il débita les mille propos que nous suggère l'esprit capricieux des longs entretiens, n ne dit pas un mot de la passion qu'à l'instant même il venait de révéler brusquement. D voulait que le céleste abîme qu'un éclair avait montré tout à coup reprit son mystère : il savait que les apparitions, pour conserver tout leur éclat, ont besoin d'être de courte durée ; mais le sentiment qu'il semblait taire animait
jusqu'aux plus insignifiantes de ses paroles ; la vie surhumaine que Tamour jette dans notre langage était dans chacun de ses mots ; elle était bien plus encore, cette divine existence, dans le silence qu'on gardait auprès de lui, dans l'attention émue qu'on lui prêtait. C'était Gertrade qui sentait vraiment une révolution tout entière s'accomplir dans ses destinées. Le monde lui apparaissait comme il dut apparaître à Eve lorsqu'elle eut goûté au fruit d'où la Volupté et la Mort sortirent en se tenant enlacées. Elle était en même temps pleine d'effroi, parce qu'elle comprenait qu'une vertu la quittait, qu'une colère la menaçait, — et tout embrasée d'allégresse, parce qu'elle saluait au fond de son cœur les tressaillements d'un dieu inconnu.
Thierry la conduisit jusqu'à la porte de sa demeure. Là, il mit pied à terre pour l'aider à descendre de cheval, et tandis qu'elle s'appuyait rapidement sur lui :
— Dites-moi, murmura-t-il avec l'accent brûlant de la prière, dites-moi, je vous en supplie, que je ne vous ai pas déplu !
— Non, répondit-elle, vous m'avez fait le mal do cet air que je n'ai pas pu continuer hier, parce que des larmes m'ont arrêtée, voilà tout.
Et elle s'élança sous le portique de la maison mauresque, où elle disparut.
394 HisTomn seimMEirrALBâ Et WLitAiREs.
~ Vottlez-Yous dîner avec noms, Thierry? <sria Gérions qui élait à son balcon dans une Fobe de cliambi^ orientale, tenant comme un sce^e une longue pipe. Et comme Thierry lui répondait par un refus : — Ah ! reprit-il, je ne vous demande pas pourquoi vous êtes » pressé de retourner à votr^ logis ; il y a là-dessoas quelque secret de c^ihataire. Ifeureusem^t eela ne me regarde pas.
Pérenne s'éloigna en faisant prendre à son eheval une allure désordonnée. Il voulait laisser Gertrude à elle-même, et puis, par-dessus tout, il éprouvait un invincible besoin de solitude. D emportait avec lui un trésor qu'il voulait contempler loin de tous tes regards, le noble, le pur, le charmant amour qu'il venait de ravir : -^ Car elle m'aipie, se disait^il, j'en suis sûr. Et moi, suis-je amoureux d'elle? Pas encore, se répondait-il, mais à coup sûr je l'aimerai. —. Pérenpe ressemblait à ces pécheurs qui comptent toujours sur les secours de la grâce. D avait raison du reste : la grftce devait en effet le toucher.
Tandis qu'il sentait et raisonnait ainsi, Gertrude éprouvait déjli de cruelles angoisses. Il lui senddait qu'un changement s'était opéré en elle ; la vue de son mari lui inspirait toute sorte d'émotions pénibles et confuses. Après le dîner, elle prit un livre, et Gérion,
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de son côté, s'empara d'un journal qui, au bout d'un instant, sembla le captivei\ n avait une belle tête, après tout, où l'intelligence ne résidait pas, il est vrai, mais qui s'en passait fort résolument. Gertrude vint par hasard h le regarder au moment même où la lumière de la lampe donnait à ses traits, qu'elle éclairait vigoureusement, un caractère particulier de dignité et d'énergie. Elle eut comme un mouvement de peur ; puis, en continuant à le contempler, elle aperçut sur une de ses tempes une mèche de cheveux blancs qui, pour la première fois, attirait son attention. Alors elle eut l'apparition de toute une vie où s'étaient succédé des dangers, des fatigues, des souffrances, — où les bonnes journées avaient été rares, où la vieillesse paraissait déjà, que la mort peut-être terminerait bientôt, et elle fut prise par un attendrissement profond. Elle eut envie de se jeter à ses genoux, de répandre sur ses mains les larmes dont elle était oppressée, de lui révéler son cœur. Elle s'arrêta : les esprits exaltés se défient avec raison des esprits positifs. Os craignent qu'on ne traite de mouvements romanesques les élans les plus sacrés. De là, en des heures de crises suprêmes, tant d'expansions salutaires qui sont comprimées, et le silence, le silence fatal qui triomphe. Elle n'étouffa pas en elle toutefois le transport dont elle contint l'expres-
996 HISTOIRES SENTUIENTALES ET BnLITAIRES.
skm. Elle prit le ferme propos, la résolution sinoëre d'agii comme elle Faurait fait Bjprès une efiusion dont la joij consolatrice ne lui était pas permise. Attachant sur 8iù mari, puis levant au ciel un regard rayonnant d'héroïsme, elle ofbit à Dieu un sacrifice que, dans sa crédulité enthousiaste, elle croyait accompli déjà. Elle ne savait pas que la victime qu'elle voulait immder, alors qu'on la croit abattue, se relève, audacieuse et triomphante, défiant la créature humaine qui la livre et Tétre divin qui la demande, ébranlant et détruisant l'autel que son trépas devait consacrer.
Le lendemain dans la journée, Thierry se rendit chez sa cousine. Le soir, en la quittant, il aurait pu dire comme Jeim-Jacques : J'ai été éloquent. Il avait
livré une terrible bataille qu*il avait gagnée. Au premier coup d*œil, il avait reconnu qu'il s'agissait d'une lutte à outrance, qu'il allait avoir à soutenir des efforts désespérés. Gertrude lui avait fait un accueil glacial. Quelques instants, un de ces silences qui précèdent tous les combats avait régné entre eux, puis Thierry avait commencé. Cette fois, il sentait que l'heure des temporisations était passée, que l'attaque devait être brusque et décisive. Il avait attaché sur M"' de Gérion un regard suppliant.
— Hier, lui dit-U, j'en suis sûr, vous m'aimiez ; je l'ai senti, toute mon âme me le disait. Aujourd'hui vous me punissez de la joie que vous m'avez donnée ; vous voulez me reprendre mon bonheur, mon pauvre bonheur soumis, tremblant, craintif, qui vous demande merci. Gertrude, ce n'est pas bien, vous jouez avec ma vie. Et encore si c'était de ma vie seulement qu'il s'agît! mais c'est quelque chose d'immortel que vous voulez détruire, et un bien qui n'est pas à moi, qui est à nous deux : c'est ce rêve, sans lequel nos jours ne seraient qu'un sommeil accablant, c'est ce rêve qui commence en ce monde, mais qui finit autre part, un instinct nous le dit, que vous voulez faire évanouir! Gertrude, de la pitié pour notre songe ! de la pitié pour nous deux!
Une fatalité heurause ou funeste voulut qu'elle ré^ pondit à ces demierg mots; au lieu de combattre Tamant, ce fut à Tamour même qu'elle s'attaqua. Je le dis en passant à celles qui veulent rester épouses du devoir, filles des solitudes : elle eut tort. On peut lutter contre un homme, on ne lutte point contre un dieu. A la milice impétueui»e, aguerrie, invincible des arguments passionnés, elle opposa d^antiquas remparts dont le destin a toujours été d'être enlevés. — Une femme qui avait aimé était à jamais malheureuse; le bonheur était dans le calme, dans la règle, dans la vie simplement prise et courageusement supportée. Que devenaient d'ailleurs toutes ces affections romanesques avec leurs prétentions à une étemelle durée? î!st-ce que les cœurs ne sont point pavés des tombeaux de ces immortelles?...
Même quand aucun sentiment sérieui^ ne le soutenait, Thierry possédait toute sorte de réponses triomphantes à ces questions. Qu'étaitrce dono maintenant qu'il aimait? car, en vérité, je crois, je suis convaincu que dès lors il était touché, et je regrette les paroles, que j'ai atténuées tout de suite pourtant, sur le défaut de son cœur. C'est qu'il se jugeait sévèrement lui^ même ; c'est que, pareil à beaucoup d'hommes de son temps, il trouvait une sorte de plaisir à se condamnar.
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à se réproui^y à se faire un peu soldat du ténébreux patriarche de toutes les insurrections. Quand à force de mots brûlants, qu'accompagnèrent quelquefois des larmes sincères, il eut tiré d'elle, non plus un jnuet consentement, mais une réponse, une vraie réponse aux aveux de sa tendresse ; quand elle se fut écriée : — Je sens bien que je serai forcée de vous aimer I -^ 11 fut pris d'une joie immense. Molière Ta bien dit, et ce n'est pas nous qui le lui avons fait dire depuis Hoffmann, depuis Byron, depuis Mozart : le grand enivrement des conquêtes n'appartient pas qu'aux preneurs de villes ; don Juan a eu une aussi vaste ambition qu'Alexandre.
Pendant un mois tout entier, il se tint vis-à-vis d'elle dans cette réserve qu-il avait d'avance acceptée. Elle l'aimait, elle le lui disait, et elle attestait le ciel que jamais elle ne laisserait tomber une seule plume de ce qui lui semblait ses ailes. Il l'écoutait en silence, sachant que toutes les heures s'enchaînent, et que partant les heures couronnées de roses blanches avaient déjà derrière elles l'heure à la couronne de roses rouges. L'impatience le prit cependant, et il résolut de hâter une marche trop lente. Un jour où, comme d'habitude, elle repoussait tout élément terrestre de leurs amours, il lui répondit :
3M HISTOIRES SElfTiMENTALES ET MILITAIRES.
Soit; nos amours seront tout à fait célestes en
effet, car je me meurs.
Ge jour4à il entrait dans la seconde phase de sa campagne.
Ge fut en septembre qu'il lui parla ainsi, un soir où il était seul avec elle sur le balcon de cette maison mauresque où ils s'étaient connus. Devant eux, la mer et le ciel semblaient se confondre pour former une sorte de sanctuaire teint de la même couleur, animé de la même clarté, tdle que doit l'être, je l'imagine, dans la baie napolitaine, la fameuse grotte d'azur.
— Croyez-vous, vraiment, lui dit-il, que ce soit à cette heure, auprès de vous, devant ces merveilles, sous ce regard de Dieu qui se fait visible, qu'une pensée impure puisse naître dans mon cœur ? — Et comme d'habitude il remua ciel, terre et ondes pour lui démontrer que son amour était un droit, ses désirs une loi, lui un souverain légitime, et ce pauvre Gérion un usurpateur. .Quoiqu'il parlât avec une singulière chaleur, et qu'au point de vue des amoureux il dit des choses fort plausibles, il faillit se perdre. Gerlrude fut effi-ayée à la lumière de la torche ardente que l'on agitait devant elle : la périlleuse région où elle s'était engagée lui apparut ; puis, ce ne fut pas seulement de l'effroi qu'elle ressentit, ce fut une sincère douleur.
Me ressemblait, c'est une comparaison bizarre peutètre, mais si juste, que je ne veux pas la repousser, à ces amants rêveurs de la liberté qui , tout à coup, voient la mort de leurs songes : la plus aimée de ses chimères était là, gisante à ses pieds. Elle quitta le balcon, s'enfuit au fond de son salon, se jeta sur un canapé, et ensevelit sa tête dans ses mains. Thierry s'assit auprès d'elle ; il la regardait avec un étonne* ment inquiet quand il l'entendit sangloter.
— Gertrude, lui dit-il en essayant de lui {M^ndre une main qu'elle appuyait sur ses yeux; Gertrude, qu'avez-vous ? que pensez-vous ?
— Oh ! disait-elle, je suis punie ; mon amour, l'amour qui me rendait heureuse, l'amour avec lequel je voulais vivre et mourir, il l'a tué.
Son désespoir était si vrai, que Thierry sentit dans ses yeux une larme, et dans son cœur quelque chose qui ressemblait à un regret. -^ Voici donc, se diWl, ce que c'est qu'une honnête femme? En vérité, cela pourrait donner à réfléchir. — Puis il pensa, eut-il tort ou raison ? que dans une entreprise on ne devaH pas se laisser arrêter, qu'il faut dans la forêt enchantée combattre la nymphe qui pleure aussi bien que le dragon qui jette des flammes.
— Non, Gertrude, murmura-t-il à son oreille. Ce
Mi HISTOIRES SEirmHBMTiaJES ET MILITAIRES.
n'est pas un amour qui Hiewt, c^est un amour qui naît au coDtraire, et qui nait dans les larmes comme tout ce qui est humain.
— Oh! dit-elle, il n'y avait rien d^humain dans ce que je pleure.
Une semaine après cette soirée, par un de ces orages qui agissent si étrangement sur notre cerveau et sur nos nerfs, Gertrude et Thierry étaient encore sur le balcon où tant de fois ils étaient venus, obéissant h rinquiet souci que tous les amoureux ont de la campagne et du ciel. D faisait nuit, et toutes les étofles avaient depuis longtemps sombré d^ns un océan de nuages ; quelques éclair^, qui, par instants, jaillissaient des ténèbres, montraient les deux amants unis Tun à Tautre comme deux ombres destinées à être emportées éternellement par le mônie soufQe dans le pays des visions.
— Non, lui disait Thierry, je ne puis croire que notre amour soit réprouvé, qu'il y ait une malédiction sur notre bonheur ; mais, en vérité, si cela était, s'il y avait quelque part contre nous une grande et mystérieuse colère attendant l'heure de nous frapper, ce que nous sentons n'en serait pas moins un bien, le seul bien dont l'âme humaine ait ici-bas la vive intelligence, l'irrésistible désir, la nette, la lumineuse pensée. Pour-
m PORTRAiT BE SOUVENIR. 3d3
quoi te le cacher? cette tempête a pour moi une sorte d'attrait, par cela même qu'elle est une image de ce eourroux que toute joie terrestre semble éveiller dans un monde inconnu. Oui, j*aime cet orage ; oui, j'aime cette foudre qui ne sert qu'à illuminer ta beauté; Qu'elle nous atteigne, du reste, cette belle et sinistre flamme : elle viendra trop tard pour frapper l'œuvre immortelle de nos deux cœurs. Rien ne peut faire que nous ne nqus soyons pas aimés. Qu'un Dieu irrité renverse maintenant, s'il le veut, la coupe où ont trempé nos lèvres, il ne détruira pas notre ivresse, elle s'élèvera jusqu'à lui de la poussière où roulera le vase brisé.
-«- Je vous en supplie, lui répondit-elle, ne blasphémez pas, vous m'effrayez. Dieu peut tout contre toute chose ; ce que vous dites là, un jour peut-être vous ne le penserez plus, parce qu'il ne voudra plus qup vous le pensiez. Quoi qu'il en soit, vous m'avez fait mal. Je crois déjà me sentir atteinte par celui que vous défiez. — r- Ainsi ils parlaient, je raconte. Si on me demande pourquoi ces paroles, c'est parce qu'ils les ont échan^
3M HISTOIRES SENTOirarrALES ET MILlTiaRES.
La péripétie de cette tjrès-simpfe histoire, de cette histoire plus simple c» yërité que le récit même de mistress Inchbald , ce fut le retour de Gérion, car je dois dire ici que Gérion avait eu la pensée d'aller passer deux mois en France. Ce pauvre Gérion , je n'ai guère parlé de lui. Gela tient à toute sorte de motifs respectaUes et à un motif tout-puissant : ce dernier est que je trouvais à m'occuper de sa personne un invincible ennui. J'aurais pu dire cependant beaucoup de choses à son sujet. Sa femme avait soutenu pour lui des luttes héroïques contre Thierry. Pendant tout le temps où elle avait affirmé qu'elle Taimait avec ces airs sérieux, ces mines solennelles, ce ton grave et pénétré que les femmes prennent quand elles vous parlent de leur amour pour leur mari, elle avait fait à chaque instant, de son cœur, de son esprit, de tout son être, la plus courageuse apologie.
— Vous êtes injuste pour lui, répétait-elle sans cesse à Pérenne, vous ne savez pas tout ce qu'il a d'intelligence sérieuse et de vraie sensibibilité. Si par hasard dans la conversation il échappait à Gérion, devant Thierry, quelques paroles où se montrait une apparence un peu lumineuse de pensée, eUe attachait sur son cousin un regard triomphant, qui voulait dire : Eh bien! n'avais-je pas raison? Ce regard-là avait
UN PORTRAIT tHR SOUVENIR. 3M
même parfois quelque chose de si candide, de si honnête 9 de si sincère dans sa vertueuse satisfaction , que Thierry faillit en être attendri.
Enfin, en dépit de ces touchants efforts, Gérion avait succombé, il était parti, il revenait, et maintenant Gertrude , à la pensée de le revoir, éprouvait une terreur indidble. — Quand il arrivera, avait-elle dit souvent, je ne sais pas ce que je deviendrai. — Elle était de ces femmes qui, du jour où le baiser d'un amant a tremblé - au bout de leurs doigts, dans les anneaux de leurs cheveux, ne peuvent plus offrir un front intrépide à la bouche de leur mari. — Qu'allait-elle donc faire à présent que toute sa personne, que toute sa vie avaient changé de maître? Je n'ose pas trop dire ce qui se passait chez Thierry ; il ne se fUt pas j^écisément conduit comme Voltaire vis-à-vis le marquis du Ch&telet le soir où il s'agissait de sauver l'honneur d'Uranie , mais il n'avait pas toutes les délicatesses de sa maltresse. Il était homme, et il avait vécu, comme on dit, ce qui exprime tant de choses, n y avait dix années, dix années! que, dans une situation semblable, il avait failli tuer un trouble-bonheur et se tuer lui-même ; il ne songeait plus maintenant à tuer personne. Il avait pris ce parti qu'on finit par prendre lorsqu'on est engagé depuis longtemps dans le pays des aventures, le parti
8t6 HISTOIRES SEVramrrALES ET lOLITAIRES.
da chercher un refuge dans une certaine insouciance auit heures où les coisqplications menacent de devenir trop pénibles et trop nombreuses. Et cependant, je le raterai encore, malgré, ce que tout à l'heure je vais être forcé d'apprendre, il Ta aimée.
Gérion arriva un soir, au tomber de la nuit ; il trouva chez lui Diierry, qui se leva et lui tendit la main de Tair le plus naturel du monde. Përenne, puisque je ne veux rien cacher, rien altérer dans cette analyse, n'éprouva pas une grande émotion. — J'aurais cru, pensat-il , que ce retour m'aurait fait plus de mal. Décidément il y a de jeunes souffrances que je ne sui$ plus destiné à sentir. — Il s'opéra chez Gertrude une tranfrforipation effrayant^ ; ses joues, habituellement de la couleur des roses blanches, devinrent d'une pâleur d^hostie. Elle fit un effort pour marcher au-de¥ant de son mari ; puis, & l'instant où Oérion étendait les bras vers elle et approchait la bouche de son front, elle eut une défaillance, une vraie défaillance : la mort semblait la prendre en pitié et jeter son voile sur elle.
^^ Gertrude? ma femme! ma chère femme! s'écria Oérion, qu'as-tu? répondsrmoi.
C'était la première fois que Pérenne entendait Gérion tutoyer sa femipe. Il éprouva , lui qui tout à l'heure n'avait rien senti, un brusque et douloureux tressailie-
\m PORTRAIT BE SOVIffiNIR. 9Q7
ment ; puis la vue cte Gertniâe évanouie le jeta dans un trouble qu'il n'avait pas encore connu. — Je suis de trop ici, dft-il à son cousin ; je vous quitte, je reviendrai demain savoir de ses nouvelles. Depuis quelques jours, sa santé m'inquiêtîiit ; mais j'espère, je suis sûr pourtant, que c'est un malaise passager : ce serait trop affreux s'il en était autrement. Soignez-la , empochez surtout, quand elle reviendra à elle, qu'elle ne parle, qu'elle ne s'exalte, car c'est une imagination exaltée, voyez-vous ... Les fenmies. . . Et il s'enfuit.
a Les femmes, pensa4-il quand il fut dehors, regagnant la ville au galop, ne se ressemblent guère -^ voici la première fois que j'en rencontre une qui prenne au8si sérieusement la vertu ; si j'avais su ce qu'elle devait souffrir, je l'aurais laissée à son ange gardien. » Puis il se dit : c< Après tout, sais-je ce qui remporte (lu bonheur qu'elle goûtait il y a quelques jours, ou de sa souffrance d'aujourd'hui? » Malgré ce raisonnement, quand il fut rentré chez lui, il chercha vainement le repos. Pour remplir des heures dont le sommeil ne voulait pas, il prit le parti d'écrire ; et comme co n'était pas un homme bizarre, quoiqu'on lui ait reproché souvent une originalité trop vive, disait-on, comme ce n'était pas un homme bizarre précisément parce qu'il avait toutes les bizarreries de la nature hu-
maine, il écrivit à M"''' de Hâutcastel , qu'il négligeait fort depuis longtemps. Sa lettre se ressentit , est-ce étonnant? des impressions sous lesquelles il était ; la fièvre des tendres émotions y colorait chaque parole. Quand il eut fini cette épltre, il s'endormit— en même temps las et soulagé. Le lendemain , il se rendit chez Gertrude. Elle ne pouvait pas le recevoh-, elle avait eu du déUre la nuity et maintenant on craignait pour elle une de ces maladies violentes qui se produisent sans cesse sous le ciel d'Afrique. Gérion, qui lui donnait de ses nouvelles, le reconduisit jusqu'au seuil de sa maison. En lui disant adieu , il eut la pensée de lui demander un rapport sur une affaire de service. Thierry tira de sa poche et remit à son colonel la lettre qu'il avait écrite la nuit.
Le soir, Gertrude allait beaucoup mieux; tout péril semblait conjuré. Gérion, qui était à son chevet, la soignait avec une solUcitude touchante et dévouée; seulement, comme d'ordinaire, il avait peu de choses à lui dire : le médecin lui avait assuré qu'elle avait besoin avant tout d'être distraite. Tout à coup il sourit complaisamment, comme un homme à qui vient de s'offrir une pensée ingénieuse.
— Gertrude, lui dit-il, je vais être indiscret, mais le docteur veut que Ton vous amuse ; il faut avant tout
que j'obéisse à son ordonnance : mon indiscrétion sera sur le compte de la faculté. — ^Aprés cet exorde en style enjoué, il s'arrêta un instant, puis reprit : -* Devineriez-vous jamais ce que notre cousin Pérenne , qui est un franc étourdi, m'a remis ce matin à la place d'un rapport que je lui avais demandé sur la police des cantines? Non, vous ne le devinez pas. Eh bien! je vais vous le dire : une lettre d'amour, une lettre de la Nouvelle Héloïse! En vérité j'ai envie de vous lire cela.
Gertrude eut alors un regard dont Gérion ne pouvait pas comprendre l'expression : elle eut un instant la pensée, j'en suis convaincu, malgré ce qu'il y avait de bonhomie sur les traits de son mari, qu'elle était l'objet d'une raillerie, d'une provocation, d'une insulte ; que Gérion avait surpris une lettre qui lui était adressée par Thierry, et qu'il allait la lui lire, afin de la torturer par son ironie avant de l'anéantir par son courroux. Cette idée avait éveillé en elle un ordre de sentiments qui ne lui était pas étranger , car aucune grandeur ne lui était étrangère. Dans cette âme où étaient agenouillés les saints repentirs , il se dressa un héroïque orgueil : elle eût accepté la colère, elle ne voulait point de la moquerie ; elle relevait le défi, elle repoussait l'outrage.
— Donnez-moi cette lettre, ditrclle d'une voix brève, je la veux!
310 HISTOlKËâ 5iilf<TUI£NTALES ET MIUTAIRES.
Gérion la lui donna, éU»)Dë, par un mouvement irl'èttéclii et ra[Hde. Hle la lut d'«n se«l regard^ cxhusb on vide d*an seul trait «ne oo^)e empcïboimée. La première ligne rëvMait tout : eUe venait de faire on ^b-oyaUe échange de fat dontear quiavait faiHi ia tuer contre la douteur qui ta tuait. EHe avait iité la violiiiie d'un faux» d\uie tmtiison, d'un mensonge ; un voile se déchirait devant ses yeux> qoi lui laissait voir qroJ^^e chose d'inexplicaMe et d'honiMe. Anst elle pensait et devait penser» puisfu'dle n'avait pas assez vialti "en ce monde pour se consoler avec la triste aumône ^e BOUS jette rexpérience toutes les fois qu'elle nous vole un nouveau trésor dans notre cœur.
Le délire la reprit et ne la quitta plus. Thierry souliaita vainement de la r e\'oir ; il apprit par iSténoù , qui le lui raconta sans le comprendre, tout oe qui s'était passé. H a éprouvé une vraie, une profonde douleur; il s'est maudit, il a pleuré. Le pcnrtrait que j'ai essayé de tracer, il l'aura étemdl^nent au fond de M-méme. Déjà plusieurs fois, en se sentant attiré vers ce qgi avait été jusqu'à présent sa vie, il a regardé cette image et s'est arrêté. J'ignore s'il restera toujours sous le pouvoir de ce talisman ; que oe soit par d'autres ou par lui, il faudra t»en que le décret de EHeu s'accom* plisse : « La femme et toi, dit le Seigneur au serpent,
VOUS serez éternellement en lutte ; elle te mettra le pied sur la tôte, et tu la mordras au talon. » Je m'intéresse à ce combat, je Tavoue, et je me sens tour à tour porté vers chacmi de ces deux champions; toutefois, j'en suis persuadé, c'est le serpent qui souffre le mmns : il n'a jamais affaire qu'à un pied délicat et blessé, qui d'ailleurs, je crois, écraserait bien à regret la tête où est née la première pensée de séduction.
Quelques personnes m'ont demandé des nouvelles du capitaine Plenho. « Qu'est devenu, me disait-on, ce vaillant et modeste officier? » J'avoue que cette ques* tion m'a toujours touché. Si l'obscurité est une douce chose, c'est une chose si triste que l'oubli ! J'ai bien peur toutefois que mon pauvre capitaine, malgré ses droits à garder une place dans tout cœur où a pénétré un moment sa parole, soit beaucoup plus mort que vi* vanl chez ceux qu'il a quelques instants occupés. Aussi
316 mSTOIRES SENTIMENTALES ET mUTÂIRES.
avant de le laisser encore parler , je veux de nouveau dire quelques mots sur lui. L'âme de Plenho est toujours ce qu'elle était, un pays où la tendresse évangélique, la songerie un peu inquiète du poëte, et la résignation, môme la gaieté militaire, vivent, je ne sais de quelle manière, dans un accord des plus singuliers. Plenho, j'en suis persuadé, est de tous les hommes celui qui a le moins de goût pour la vie; mais il la tralle comme cette princesse dont parle Bossuet traita la mort, avec une inaltérable douceur. Il est impossible que sous un uniforme la douleur des René et des Manfred ne finisse point par se transformer. Cette hautaine et délicate tristesse est devenue toute méconnaissable dans ce cœur de soldat, au contact de la vie pratique, des devoirs simples, des rudes vertus et des vraies misères ; si elle a perdu un peu de poésie, elle a pris quelque chose de bon et de familier. C'est un sentiment qui n'a plus cet égoïsme dont nous nous irritions, et c^tte superbe dont quelquefois nous avions grande envie de nous moquer. Ce n'est plus qu'une mélancolie qui, au besoin , se laisse dérider par la gaieté et molester par la foi.
Maintenant, à ceux qui se soucient encore de Plenho je vais offrir quelques pages écrites par la propre main du capitaine ; car il est arrivé à Plenho d'écrire quel-
quefois. Ce n'est pourtant pas un lettré à coup sûr. Il lui manque le fonds même du caractère littéraire : Tamour pour ce qui est sorti de sa pensée. Et puis ni forme , ni plan ne l'inquiètent guère. « Si j'étais écrivain, » dit-il (c'est la seule parole égoïste que je lui aie entendu jamais prononcer), « je voudrais bien ennuyer les antres, mais du diable si je voudrais jamais m'ennuyer. » Plenho écrit donc tout simplement parce qu'une force extérieure le pousse à exprimer ce qu'il sent. Voici un chapitre tiré d'une tablette où s'inscrivent souvent sans ordre apparent les faits et les pensées qui mènent sa vie.
Je me rappellerai toujours Smendou sans horreur, et cependant c'est à coup sûr le plus affreux village de l'Afrique. Si jamais le mot de trou a pu s'appliquer à
un endroit habile par les hommes, c'est àSraendou. Au fond d'une de ces gorges qui entourent la ville forteresse de Constantine, je ne sais quelles mains de colons ou de soldats ont élevé un amas de huttes, moitié en planches, moitié en plâtre. Ces huttes sont emprisonnées dans une enceinte en terre grise. Tout cela porte le nom de Smendou. Là , aucun brin de verdure ne sort en aucune saison des fentes brûlées de la terre. L'hiver on y est enseveli sous des nuages plombés d'où tombent par instant des flots de neige. L'été, des montagnes ardentes et mornes y élèvent leurs cunes dépouillées dans un ciel de feu. Ciel et montagnes semblent y avoir la fièvre. Le fait est qu'en aucun lieu, je crois, l'air n'est plus malfaisant , plus hostile à toute vie, vie humaine ou vie de plantes. Par une matinée de juillet. J'arrivai avec ma compagnie à Smendou. Je devais à la fois commander mes hommes et administrer le village. Je ne suis pas étonné qu'en ses mauvais jours la France se soit adressée à l'armée d'Afrique pour mettre un peu d'ordre dans ses affaires. En Afrique, l'officier est chargé de tout. Il rédige un jugement ou un acte de l'état-civil aussi prestement que le soldat fait une omelette. J'étais donc appelé à devenir l'unique autorité de Smendou.
Quelques-uns de ces êtres aux joues creuses, au re-
gard tantôt éteint , tantôt excité ; quelques-uns de ces pauvres fantômes, en un mot, qui errent dans le pays des fièvres, vinrent k ma rencontre. On me montra une maison aussi basse, mais beaucoup plus longue que les autres, devant laquelle s'étendait un jardin étroit où cette plante mélancolique des grandes cours incultes de nos provinces, le tournesol, élevait au-dessus d'une palissade ses fleurs jaunes ; c'était la maison du corn» mandement. L'intérieur de ce séjour tenait ce que promettait le dehors. Mon palais comprenait. deux chambres d'une égale grandeur; ces deux pièces avaient des murs enduits de chau\ comme presque tous les murs d'Afrique. L'une contenait une table et quelques chaises : c'était la salle du conseil, la salle à manger» le salon ; l'autre ne renfermait exactement rien : c'était ma clmmbre à coucher. Je Us dresser dans cet endroit désert' ce lit militaire fait avec deux cantines où j'ai dormi mes plus rapides, mais mes plus doux et surtout mes plus honnêtes sommeils; j'installai aux pieds de mon lit deux pliants^ et tou^ ma demeure fut metlblée, Le soir môme de mon arrivée, j'envisageai mon sort avec une résignation mêlée d'une joie secrète. Pour ceux auxquels il veut bien révéler quelques-unes dea grandeurs de cette vie» Dieu a revêtu de splendides et mystérieuses parures ce qui inspire aux natures viil-
3aO HISTOIRES SENTIMENTALES ET mLITAïRES.
gaires le plus de répugnance et d'effroi, n a donné au noble péril des champs de bataille un diadème et un manteau de pourpre ; il décore d'ornements plus modestes, mais plus précieux encore peut-être, les austérités du cloître, les souffrances de Thospice, les tris-* tesses de la geôle , enfin les plus humbles et les plus obscures épreuves qu'accepte avec courage l'âme du chrétien. Je pris donc sur-le-champ en gré la situation nouvelle où je me trouvais. Je me rappelai cette parole de l'Imitation où rayonne avec tant de divin éclat l'idéal amour de la vie intérieure : « Que verriez-vous ailleurs qui ne soit pas là où vous êtes? » Je me dis qu'il y avait une existence à laquelle convenait merveilleusement Smendou; c'était de cette existence-là qu'il s'agissait de s'accommoder.
J'étais depuis quelques jours déjà dans un état d'esprit qui me plaisait. Mon temps s'écoulait dans cetle monotonie, qui offre un charme singulier aux âmes inquiètes. Plus heureux que les solitaires, j'étais, par l'accomplissement de mes simples et paisibles devoirs, en contact avec ce qu'a de moins blessant la société humaine : lamisère reconnaissante etsoulagée. Je m'apercevais que déjà parmi les colons je rencontrais un peu de cet affectueux respect auquel m'a accoutumé le soldat. Mes moustaches et mon teint cuivré trouvai&nt la bien-
venue dans tous les yeux , tout comme les frais attraits de la jeune (raptive d'André Chénier. Je goûtais donc une sorte de bonheur ; mais il me manquait quelque chose, toutefois : je suis forcé d'en convenir, j'ai besoin de trouver quelqu'un avec qui je puisse de temps en temps, comme on dit, échanger quelques idées.
Ce n'est certes pas que je sois un homme de conversation ; ces sortes de tournois comme les aimait le dixhuitième siècle, où chacun épie le moment de faire briller sa lame émoussée, m'ont toujours inspiré une véritable horreur. Mais j'aime l'entretien simple, expansif et familier de deux êtres qui s'abordent en ce monde comme deux voyageurs en pays lointain, s' offrant mutuellement le secours de leurs cœurs , se faisant de leur mieux, tous les deux, les honneurs de leurs esprits. C'était cet entretien-là qui me manciuait. Mon lieutenant était détaché dans un bureau arabe. Mon sous-lieutenant, ancien sergent, arrivé àl'épaùlettc après vingt citations à l'ordre de l'armée, pratiquait un silence musulman. D'une modestie aussi solidement trempée que sa bravoure, il n'aimait même pas à raconter les nombreuses occasions où son honnête nature s'était montrée dans ce qu'elle avait de grandeur. Quand nous avions fini de traiter ce qui avait rapport au service, il allumait une vieille pipe en terre.
contemporaine de la bataille d'Isly, et ses lèrres ne s'ouvraient plus que pour livrer passage à des nuages de fumée. Eh bienl je n'en dus pas moins à Festimable Riffaut, ainsi s'appelait mon silencieux compagnon, un des plus sincères et des plus instructifs plaisirs que mon intelligence ait jamais goûtés.
Un soir, mon sous-lieutenant, assis à côté de moi devant la porte de ma maison, ouvrit la bouche avaat de bourrer sa seconde pipe, et je compris qu^il allail parler :
« Savez- vous, mon capitaine, me dit-il, qu'il y a ici un gaillard peu fortuné, mais qui a fièrement d'esprit. »
Riffaut, j'aime à le constater en passant , n'avait pour l'écrit aucun dédain. D aurait lu volontiers, si pour lui ces œuvres de la pensée, qui ont mis le fen dans tant de cervelles, n'avaient pas eu toutes indistinctement, depuis Homère jusqu'à la théorie, les propriétés somnifères de l'opium.
« J'aimerais à lire, disait-il quelquefois, mais je ne sais pas à quoi cela tient, je n'ai pas plutôt mis la main sur un livre que mes yeux se ferment, que ma tète tombe et que mon nez prend une voix de bassetaille. »
La parole le tenait plus longtemps éveillé que la lec-
LK R£P£xMlR D£ FIGARO. 3i3
ture. Si lui-même ne rompait que rarement le vœu de silence qu'il semblait avoir fait, il tournait vers celui qui parlait deux petits yeux d'ours bien lécàé, et de temps en temps, quand ce qu'il entendait caressait agréablement son oreille, il laissait sortir de sa bouche un grognement approbateur. L'exclamation de Biffant ne me jeta donc pas dans un trop grand étonnement Je l'encourageai par un air attentif, et il continua ainsi :
— Par exemide, il est malheureux que ce soit un jésuite ; car cet hcnnme-là, quoiqu'il ne porte pas la soutane, raisonne comme un vrai curé. Après cela il a ses jours, et s'il vous endort quelquefois avec un sermon, d'autres fois il vous réveille avec mi couplet. Du reste, vous me direz que ce n'est pas étonnant, c'est un individu qu'on emploie à tout. Il est le sacristain de l'église qui est à deux lieues d'ici, et il donne à boire à Smendou; il enterre les morts et rase les vivants; ilsoigne les hommes et les bestiaux. Avec tous ces métiers, je ne crois pas qu'il devienne jamais un gros rentier. Il me fait l'effet d'un particulier qui n'aura pas complété sa masse quand il aura fini son temps. Mais il faut bien qu'il y en ait pour porter la besace. Autant vaut que ce soit Pierre que Paul qui montre sa peau par les trous de sou pantalon.
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Après cette réflexion pleine de sens, qui à elle seule réfute tous les arguments de la démocratie socialiste, le sous-lieutenant Rififaut s'arrêta étonné comme dut Têtre Rossinante après son premier temps de galop. Je sentis ma curiosité excitée, et je demandai quel était ce personnage qui, à lui seul, jouait tant de rôles dans la comédie humaine. J'appris que le grand homme de Smendou, découvert par mon camarade Riffaut, se nommait Joseph Verdier, qu'il était en effet bari)ier, aubergiste, sacristain et fossoyeur. Cette dernière profession évoqua dans mon esprit l'ombre littéraire d'Yorick. Au bout de quelques jours, j'étais devenu l'ami, et le confident surtout, de Joseph Verdier.
Je n'appelai plus ce nouveau compagnon de ma vie, dès que j'eus pris avec lui quelque familiarité, que du nom de Figaro. Ce nom-là convenait merveilleusement
en effet au personnage dont je venais de rencontrer Taventureuse et bizarre destinée. Figaro est un type, du reste, qui, depuis un siècle tantôt, représente une classe fort nombreuse. Beaumarchais était bien un poëtc dans le sens prophétique donné par l'antiquité à ce mot, quand il traçait ce caractère qui devait dominer si malheureusement toutes nos modernes sociétés. Figaro, c'est ce génie de Fambition, de Fintrigue et de la médiocrité dont toutes nos révolutions sont nées. La médiocrité est surtout ce que représente le pamphlétaire honni, le journaliste inconnu, le poète bafoué qui rapporte dans la boutique où le renvoie chacune de ses défaites, une vanité pleine d'amertume s'exprimant par une insolente gaieté. Les révolutionnaires, il faut en convenir, ont quelquefois une singulière franchise. Ce Figaro qu'ils ont tant applaudi, dont ils ont fait un de leurs patrons, un de leurs pères conscrits, est certainement la plus indiscrète révélation de leur plus intime pensée. Étudiez un peu cet cxpansif barbier, et vous connaissez tous les grands hommes que la démocratie actuelle a voulu nous faire saluer, même monsieur de Robespierre. Robespierre aussi, pendant toute sa jeunesse, avait été en proie aux trois démons de l'envie, de la vanité et de l'impuissance. Le jour où il rendit hommage à l'Être suprême, ce fut à Figarc
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qu'U emprunta ^ culotte de couleur claire, son bouquet et sa ve3te à boutons dorés. Plus tard, n'est-ce pas Figaro encore que vous reconnaissez che? tel de ces hommes qui se iH*omènent en habit brodé, l'épée au çOté^ sur un sol à peine déblayé des écba&tuds? Figaro a pm la défroque de son maître monsieur le comte Almavi?a qu'il a £ût guillotiner. Aussi commence-t-il à trouver que les pavés nç sont point faits pour barrer leis rues, ni le^ réverbères pour être ca^és ; que la^rt du Juif errant n'est pas pour un peuple la plus enviable de^ destinées, qu'eu un mot, l'esprit révolutionnaire ferait bien de s'assouinr pendant quelque temps. Mais il ; ^ une tribu de Figaros comme il y a une tribu d'Arlequins; et le Figaro sans honneur ni argent s'indigne contre le Figaro rente et empanaché, n s'indigne même avec bien plus de violence encore que son aïeul, le héros de Beaumarchais. Ce patriarche des Figaros avait devant lui des grands seigneurs de véritable espèce qu'il ne pouvait dépouiller d'une certgim sorte de supériorité qu'en les dépouillant de leur m. Le Figaro ^ictuel est opprimé par sou cousin. Ce n'est pas d'une autre peau qu'il ^ besoin, c'est tout simplement d'un autre habit. Et une conquête si facile, il ne la ferait pas! Voilà ce qui serait par trop irritant! n en appelle à sa plume d'abord, et puis à son fusil II
commence par les lazzis et il finit par les balles ; mais ce qui a réussi à §es pères ne lui réussit plus,' et le Figaro à parvenir, je le crois du moins, en a pour longtejnps, comme dit le troupier, à marquer Je pas derrière le Figaro parvenu. Aussi, cet hôte à la fois triste !çî co)[)soliateur que le malheur fait d'ordip^ire asseoir h notre foyer, la vérité, commence à }e visiter quelquefois. C'est ce que nae prouva ma liaison avec Joseph Verdier.
Joseph avait pris Thabitude de venir chez moi tous les soirs; tantôt nous restions assis sur le seuil de ma maisoï); tantôt nous faisions quelques p^s sur Fétroit préau qui représente la place pyblique de Smendou. Dans cette solitude absolue , daijs cet élo'gnement de toutes les clameurs qui tiennent en défiance perpétuelle Tesprit aux grands foyers de la vie humaine, nos p;^roles et nos pensées se Uvrajent à un abamjon oi^ je trouvais un certain charme.
Par une.de ces soirées où les étoiles entretiennent avec notre cœur, presqu'à notre insu, une sorte de commerce mystérieux, mon compagnon m'avait raconté tous les faits importants de sa vie.
— Que de fois , disait-il, j*ai réfléchi sur la tristesse du pavé ! Il avait eu, en effet, une de ces Odyssées où le pavé joue le rôle de l'Océan. C'était à la rue qu'il avait
demandé ses émotions et ses aventures. Son père était un coiffeur célèbre du Palais-Royal, qui l'avait mis à je ne sais quel lycée et le destinait au rôle d'orateur. Mais Figaro père était mort un jour en faillite, au moment où Figaro fils ne savait encore que la moitié des secrets de Démosthènes et de Cicéron. Le pauvre Verdier eût pris volontiers le rasoir paternel pour se couper la gorge ; il en fit un meilleur usage ; il ouvrit, avec ce qu'il put sauver de son héritage, une modeste boutique de barbier dans une des rues du Marais. Ce fut là qu'il fut surpris un matin par la révolution de 1830. On imagine avec quelle ardeur il se fit le champion de la Charte. La borne qui était à côté de son échoppe lui parut une tribune élevée pour lui par la Providence. Il parla beaucoup et se battit un peu. Puis quand la Charte eut triomphé , quand les barricades eurent disparu, Verdier se trouva fort malheureux. Il sentit'cet ennui plein d'amertume , ce fébrile désœuvrement que lèguent les révolutions à ceux qui les ont servies. Le fusil qui a vraiment défendu des causes sacrées, le fusil des batailles , n'a jamais engendré le dégoût d'un instmment de paix et de travail; mais le fusil des émeutes rend paresseuse toute main dans laquelle il a passé. Figaro avait pour toujours conçu le mépris de son rasoir.
n se rappela le temps où il faisait parler, tantôt en mauvais latin, tantôt en français plus mauvais encore, tous les républicains illustres de Tantiquité. Il résolut de devenir écrivain. En ce temps-là, Paris voyait chaque jour quelque nouveau journal s'armer en guerre pour entreprendre une croisière contre la royauté; Verdier devint le rédacteur principal d*une de ces feuilles qui faillirent détruire à sa première heure le gouvernement de Juillet. Mais ce gouvernement avait devant lui un avenir de dix-huit ans. L'embarcation de Verdier fut coulée à fond par les boulets du jury. Alors il quitta Paris, et alla rédiger le Patriote de je ne sais quel département. Ce département fut ingrat. Le Fatriote y mourut un beau matin , trahi en même temps par ses deux derniers abonnés, qui venaient de recevoir, Fun la croix, et l'autre un bureau de tabac. Verdier revint à Paris, rempli pour la politique d'un amer dédain; il se fit fabricant de vaudevilles. Pendant quelque temps son commerce sembla prospérer. Tout à coup la fortune lui devint adverse. La concurrence le ruina, et il trouva de nouveau que la France était engagée dans une mauvaise voie. Il reprit la plume du journaliste. Malheureusement, son talent, qui avait toujours été chose fragile, avait beaucoup souffert des orag«s de sa destinée. Puis en cueillant tour à tour les
lauriet-s de Benjamin Constant et les myrtes de Désaugîers, il avait été surpris par le temps. Cô sont nos esprits surtout, bien plus que nos corps qui jouissent de ce qu'on a nommé la beauté du diable. Celle beauté-là s'était pour toujours retirée du pauvre Verdier. Aussi n'était-il qu'un soldat fort obscur et fort mécontent du parti qu'il avait choisi, quand arriva Téirange aventure de Février. Verdier crut un moment iju'il en avait fini avec les rigueurs du sort et les injustices de ses concitoyens. Il fut, dans le bureau d'un journal aujourd'hui disparu, un des pères de la république. Ce fut sa joie même qui le perdit. Son enthousiasme eut trop de violence. On l'avait enrôlé parmi ces missionnaires de nouvelle espèce, chargés de convertir la France au culte des Danton et des Robespierre. Les habitants d'une petite ville où il voulait faire de grands citoyens eurent tout à coup la pensée de le jeter dans une mare. Il eut la douleur de devoir son salut à un officier de gendarmerie dont la parole pacifique fut écoutée. Après cette fâcheuse aventure, le gouvernement provisoire le laissa dans l'oubli. Alors il demanda ce succès, qui le fuyait partout, au public dont les clubs privaient impitoyablement les théâtres du boulevard. Un club du quartier Popincourt, les Enfants de la TerrctiTy le choisit pour son président. Les Enfants de
LE REt^ENTIK DE FICÀàO. iH
ta Tefteur eurent la faneste peiisêe de décf étef âti niôto de juin qtfUs se inèleraletit de barricades. Verdier ftoE pris. H eut beati déclaret- que lô fusil dont il était armé, et qti'll avait livfé de bonne grâce, était testé entre seil taaînë tine arme innocente, oh Temprisotina d'abôtd, et on le déporta ensuite. Il M dirigé Vèl*s Mté coÛquête de la Restauration qui devait être d'une si grande ressource à la République, vers TAlgérie.
Là le pauvre diable avait compris enfin la douloureuse vanité de sa vie; le soleil qui avait embrasé son corps avait calmé ses pensées. Sous ce ciel aux espaces mornes et démesurés, il sentit s'affaisser le vol de toutes ses chimères. Mais tandis que ces ailes d'Icare, que nous attachent Tambition coupable et la fausse science, se détachaient de lui, les deux ailes dont parle l'Imitation, la droiture et la pureté, l'enlevaient doucement de la terre. Ce miracle était dû à quelques livres que lui avait prêtés un prêtre qui m*en voudrait de dire soanom^ et à la solitude surtout, cette gehehne divine à la foie pleine d'épouvantes et de douceurs, dont toutt les cœurs sortent attendris et tous les esprits domptés. Depuis quelque temps Yerdier avait conquis le droit de choisir lui-même le lieu où devait se passer son expiation. Smendou l'avait attiré par don triste renom et son aspect désolé. Il m'a semblé, ine disait-il parfois eu
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promenant sur cette aride nature son regard souriant, qu*ici la main de Dieu lui-même avait tracé en tète des dernières pages qu'il me reste à lire dans le livre de ma vie, ces paroles de mon auteur chéri, si pleines de frémissante espérance sous leur désespoir apparent : De Fabsence de toute eonsokUion.
Imaginez- vous les Confessions de Jean-Jacques jaillissant comme dçs larmes d'un cœur contrit, au liea de sortir d'une âme obscurcie par Jes plus épaisses fumées de l'orgueil, de quelles richesses se serait enflé le trésor que forment ici-bas en s'amoncelant d*àge en âge toutes les nobles pensées confiées à de nobles paroles ! Si un peu d'humiUté se fût joint à tant de talent ; si sur ces couleurs que l'art a préjparées avec tant d'ba-
LE REPENTIR DE nGARO. 333
bileté, tant de patience et d'amour, Dieu eût fait glisser un rayon, un seul rayon de sa lumière, de quel livre nous aurions été dotés! Nous ne devions pas jouir de cette merveille. L'œuvre de Rousseau, malgré cecharme bizarre tenant presque du sortilège dont on ne peut nier qu'elle soit douée, aura toujours quelque chose qui détruira en elle toute force véritable d'attraction. Sa magie ne lui donnera jamais cette puissance semblable à celle de la prière sur Tâme divine qu'exerce à son insu sur les cœurs où il pénètre tout verbe vraiment empreint de simplicité et de douceur. Eh bien ! parfois en entendant Verdier me raconter les obscures vicissitudes de sa vie, il me semblait que c'était un Rousseau chrétien qîii me faisait ses aveux. La parole, à l'instant n^éme où elle s'échappe des lèvres, a toujours un prestige singulier. Plus tard, quand on la retrouve enfouie au fond de sa mémoire, ou gisante sur quelque page inerte, on ne comprend plus ce frémissement qu'elle vous causait. Aussi je ne prétends point que l'éloquence de mon pauvre Figaro, si jamais elle se dérobe à l'oubli, produise sur personne l'effet qu'elle a produit sur moi. Je crois que pourtant dans les propos sortis avec une si grande abondance d'ingénuité et de franchise d'une bouche qu'avait purifiée le charbon ardent de la douleur, une vertu a dû rester dont quelques-uns
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seront éinus. Voici donc ce que j'ai reteiiti des entretiens qui se passaient sous le ciel de Smendou.
— n y a, me disait mon compagnon, un chapitre dans Labruyère où est vaincii, je crois, le génie de Tacite. J'avais déjà repassé dans ma mémoire le passage immortel sur Versailles.
-^ Je sais, interrompis-je, à quoi vous pensez. Oui, rien dans notre langue n'est plus éloquent que cette satire de l'idolâtrie qui s'était établie en France au temps des Bossuet et des Fénelon. Jàiîiâis superstition humaine n'a été plus sévèrertient traitée qùè celle dont Louis XIV était devenu l'objet.
— Ainsi donc, nous sommes d'accord, reprit Verdier, sur la mâle beauté de ces pages. Etl les lisant, tenfaru bien nourri doit transir et joindre les inains, pour me servir des expressions de Montaigne. Mais, mon cher capitaine, que penseriez-vous d'un moi*aliste qui à la fin du dernier siècle, entre la destruction de la Bastille et la construction des échafauds, aurait dit à peu pi*s ceci :
(( On parle d'une région où est en mépris tout ce qui constitué une société. Le culte des ancéthes y est un sujet de raillerie; le respect pour un chef y est imputé à crime, la religion y est regardée par ceux-ci coînme un fléau et par ceux-là comme une folie. Là otl décerne
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lô hom de sage â qui fait du blasphème Un droit, ôt le titre de grand citoyen à qui fait de la révolte un devoir; les législateurs dô ce pays se sont pris pout* l'assassin et potir le voleur d*une indulgence qui parfois même semble mêlée d^admiration et de tendresse; ils cheN ehent un moyen de conserver le parricide à la lumière qtill a souillée, mais il est une race de coupables contre lesquels ils méditent des rigueurs qu*lls appliqueront d*un cœur inexorable : cette race est celle de touà le» hommes quils soupçonnent de nourrir d*àutréfc pêusèè* que les leui's. Comme Ces plante^ bizarres qui poussent dans les champs où ne germe point le blé, les superstltîonâ se produisent dans les âmes que Dieu ne féconde point. Aussi règne4-il un culte étrange dans cette con-^ trée. Lldole qu'on y encense n'est ni un animal, ni une plante, ni un morceau de bols, c'est un mot : cette idole s*appelle Liberté. Dans un hymne qui se chante aux grandes solennités, on est forcé de se mettre à genoux lorsque ce mot est prononcé. Il serait presque aussi dangereux de ne pas adorer la liberté que d*adorer DieU. Le pays où cesfaits ont été observés se nomme***; il est à plus de onze cents lieues de mer des îroquoîs et des Hurofts. » Mon cher capitaine, vous auriez trouvé ce passage, si vous l'aviez lu quelque part, beaucoup moins éloquent, mais beaucoup plus juste que <îeluî de La*
bruyère. La haine de l'autorité a été la source de presque tous les malheurs de notre temps; et conmie les peuples ne peuvent pas être menés par une passion négative, ce sentiment a produit la plus fausse, la plus pervei*se, la plus absurde des adorations : l'adoration de la liberté. La liberté, telle que l'ont entendue les politiques des geôles et des êchafauds, n'est qu'un mot insensé et funeste : rien de plus; comprise avec phis de justesse, c'est un bien comme tous les biens de ce monde, qui ne peut être le but souverain d'aucune pensée. Cette chose, qu'on a voulu faire si grande, est, sans contredit, de toutes tes choses humaines la plus impitoyablement limitée. La grandeur est l'attribut de la soumission, car la soumission seule est infinie comme la puissance dont nous dépendons tous. n faut, du reste, rendre justice aux révolutionnaires des temps nouveaux, ils commençaient à trouver dans la religion de leurs ancêtres une hypocrisie dont ils tendaient à s'affi*ancbir. Je le demande aux voyageurs de ricarie et aux hôtes des phalanstères, les chefe de notre moderne démocratie n'appelaient-ils pas de leurs vœux un jour où de la hberté devenue une dépouille rendue à la poussière se serait élancé hardiment le plaisir ? Oui, le plaisir, voilà le but qu'ils auraient été ' forcés de proclamer, ceux qui accomplissaient à travers
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tant de sang et tant de larmes Fœuvre sinistre des ré* volutions. Voilà le secret que cachait cette philosophie, née des pédants et des courtisanes, qui devait être commentée tour à tour par la guillotine et par la barricade. Eh bien ! moi aussi, j*ai adoré Tidole inconnue, dont je sais aujourd'hui le vrai nom. Moi aussi, j*ai voulu que toute ma viç fût régie par la liberté. Je sais maintenant sur quelles ruines je suis obligé de pleurer.
Et mon malheureux Figaro me raconta comment il avait détruit tous les abris que Dieu nous accorde dans le cruel voyage qu'il nous impose. 11 avait eu une fenune, un enfant, une patrie, et il était seul dans ce pays où s'étaient rencontrés nos destins. C'était la même fausseté d'esprit qui lui avait enlevé tour à tour
â3« HISTOIRES SENttMENTALfeS Et IMILÎTAIRES.
chacnn des trois grands biens terrestres. D avait été mari, )[>ère, citoyen de la même manière; à la façon des pères, des citoyens, des tnaris qtie proposent à notre admiration toutes les œuvres de l*école libérale et philosophique, depuis les romans de Rousseau jtisqu*attx chansons de Béranger. Ainsi, vis-à-vis de sa femme, point de funestes sottises qil*il n'eût coiiscîencieusement entassées.
Pendant un séjour de province, que lui avait iMposê sa vie de journaliste condottier, il avait trouvé une jeune fille d'une figure douce, d'un esprit cultivé et d'un cœur honnête. Cette aimable personne était née d'une pieuse créature livrée tout entière au soin de son salut, et d'un vieux jacobin mal repenti, qui comptait, pour lui pardonner quelques têtes coupées dans sa jeunesse, sur le Dieu dês bonnes gens. L'ancien jacobin se prit d'affection pour Figaro, dont il était le lecteur sinon l'abonné; et un soir, au café Helr vctique, où se réunissaient les patriotes de la ville, il lui offrit sa fille. Justement Verdier avait pensé, ce jour-là, qu*eh se mariant il acquerrait certains avantages: ainsi, par exemple, qu'il passerait à l'état d'homme austère dans son parti, et pourrait se sous* traire plus facilement aux duels d'habitude inoffensife, mais fort ennuyeux du journalisme. H accepta donc la
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fille qn*on lui offrait, sans s'irlqiiiéter ^ il faut lui rendre cette justice, de la ddt qil*oh ne pouvait pas llii offrir, ^t il se trouva le sûprêMe arbitre d'une existence de dix-huit ans.
Dans le mariage comme dans tout le reste, la philosophie a produit ces deux écoles que i*eprésentent si merveilleusement Rousseau et Voltaire. De Voltait'e procède le mari à la fois rempli de légèreté et de sagesse qui entretient des filles d'Opéra en se réservant le droit, dont il lise discrètement, d'être Tami et mêftie le guide de sa fenime. Ce mari accepte francheiîient dans toute son étendue ce qu'on appelle, à tort sëlotl lui, le malheur conjugal. II prétend que c'est te bonheur, au contraire. C'est pour la compagne de cet homme facile que Voltaire a écrit cette célèbre phrase : « Ses amis la chérissaient, son amant l'adorait, son mari la respectait. » Mais il n'est pas donné à tous d'être un mari de cette nature. Un pareil épotix à besoin d'être un peu fermier général. La providence des philosophes mal rentes, Rousseau, a inventé un mari d'une autre espèce. Il à créé l'époux qui, tout en &e gardant bien de demander à sa femme une exaltation conjugale iatissi ridicule suivant lui que l'exialtatioh religieuse, exige d'elle cependant la vertu dans la mesure nécessaire à la conduite économique d'un ménage. Le
mari de Rousseau laisse à sa femme la liberté de Fai^ mer fort peu et même d'en aimer vivement un autre que lui; seulement il veut qu'en ce dernier cas, des sentiments, dont il sera le confident au besoin , ne dépassent point certaines limites. Le sage Volmar s'indignerait si Julie livrait à Saint-Preux autre chose que ses idus tendres pensées. Ce fut sur le sage Volmar que 86 modela Joseph Verdier.
Sa femme lui avait confié qu'elle avait eu une sorte d'amour d'enfance pour un jeune garçon du voisinage devenu étudiant parisien. Verdier, de retour à Paris, mit un véritable empressement à retrouver celui qui le premier avait fait battre un cœur dont il aurait pu être le seul maître. M. Ântonin je ne sais quoi (je ne me rapi)elle que le prénom de ce monsieur) était aussi hardi que Verdier en politique, plus hardi encore en morale. Il appliquait à tous les maris , même à ceux de son parti, cette règle, qu'un homme armé d'une autorité injuste doit être combattu par tous les moyens. La confiance de Verdier ne le toucha point. 11 usa largement de toutes les bévues qui se commettaient chaque jour à son profit. Ainsi, entre autres malencontreuses idées, Joseph avait voulu que sa femme de>1nt l'amie d'une Lélia dont il avait été le Stello il y avait dix ans. C'était chez le pauvre Verdier une véritable
manie, que Tamour de ces complications de cœur dont Jean-Jacques a légué le goût à ses adeptes. Il aurait eu besoin de Claude Anet pour être Tamant de M"*® de Warens. Ces saintes délicatesses de Tâme, qu'il faudrait entourer de tant de respect, ce simple et droit instinct de Taffection pure qu*il est si dangereux de froisser, se révoltèrent chez M"* Verdier, quand Tancienne maltresse de son mari lui fut imposée pour compagne. Aux plaintes qu'elle essaya de faire entendre, aux larmes qu'elle versa, Joseph répondit par de solennelles dissertations sur la fausseté, le vide, le néant de toutes les conventions sociales. Une créature qu'il avait aimée devait être un objet, non pas de mépris et d'éloignement, mais d'affection pour sa femme. Cette Lélia d'ailleurs était une de ces natures auxquelles il ne faut pas appliquer les règles ordinaires du jugement. Ce qui chez d'autres aurait pu être faiblesse, était chez elle intrépidité d'esprit et charité sublime de cœur. La pauvre enfant sur qui tombaient toutes ces théories s'affligea d'abord, et puis prit résolument ensuite le parti de se consoler. M. Antonin lui démontra sans trop de peine qu'elle pouvait bien, elle aussi, s'élever à la dignité des Lélia. Quelle était, lui dit-il, cette idole à laquelle son mari voulait lui faire sacrifier? Ce n'était point la religion; Verdier, qui était
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pénétré des maximes de M. Michelet, prétendait (|ue la femme ne saurait trop être éloignée du prêtre. Ce 1 n'était point l'amour conjugal ; Verdier affirmait que dans le mariage Famour n'était qu'un embarras et un péril. Ce n'était poifit la loi sociale; Verdier traitait tous lei jours cette loi de chimère et d*impiété. Ndti, la vertu telle que Fentendait Figaro, était quelque chose d'indéfinissable, ûfié sorte de magot indien, une de Ces Images en plâtre aux pieds desquelles M°* d'Houdetol jurait entre les bras de Jean- Jacques de rester fidèle à Saint-Lambert. tJti beau jour Afllowin et M"*' Verdier disparurent. F^igaro toutefois ne resta pas seul ! il avait un enfant.
Ce n'était pas Un mauvais père ; mais il apportait dans la paternité les méme^ principes que dans le mariage. Là encore, il se révoltait contre toutes les idées acceptées. L'autorité paterîielle lui était odieuse ; il la traitait de monstruosité antique oïl de scélératesse féo- , dale. n voulait que son flls fût son taeilleilr ami. C'était ce mot qui résumait tout son programme d*éducation. Figaro fils à quinze ans avait ce rapport avec les barons du moyen âge qu'il était fort illettré; mais du reste c'était Un garçon de progrès. Il avait déjà figuré dans des émeutes ; il avait, Contre le garde mutiicii)al, la haitie du Mohican contre les peaUx blan-
chos; il fréquentait les estaminets et faisait à son père des confidences hasardées. Ses poches dévoraient Targent. Il résulta de ce dernier point que Figaro père s'avisa un jour de se transformer en Géronte, et de faire des remontrances que l'on accueillit de très-haut. Aristide Verdier dit à Joseph Verdier qu'un ami devait toujours tenir sa bourse à la disposition de son ami. Joseph repartit à Aristide qu'entre eux toute amitié était éteinte. Aristide répUqua qu'aucun lien ne les unissait plus alors, qu'il recouvrait sa liberté et allait s'élancer dans le monde. Aujourd'hui, voilà déjà nombre d'années que Joseph Yerdier n'a entendu parler de son fils. En passant récemment à Toulon, m'a dit cp pauvre homme, et il sanglottait, j'ai aperçu, vous devinez où, un visage qui m'a fait frémir. Mais j'en remercie Dieu, ce n'était pas lui.
Comme citoyen od sait déjà ce qu'a été Figaro. Sa vie était non pas un combat, mais une insurrection perpétuelle. Quand il vit en 1848, après la mésaventure dont nous avons parlé, que ce champ des révolutions si fécond pour quelques uns n'était bien que du sable pour lui, il fut pris par un profond désespoir. Dans cette dernière émeute où il succomba il sentait déjà, m'a-t-il dit, la folie, et partant le crime, de l'inquiétude qui le poussait. Pourtant lorsqu'il arriva en Afrique, il n'était pas encore sous la main de Dieu. Ce fut à Stora que pour la première fois s'opéra en lui un de ces miracles invisibles mais réels qui se manifestent par des signes sensibles dans le cœur.
La baie de Stora a, suivant moi, un caractère tout
particulier. Ce n*est en rien celte baie d*Alger riante et lumineuse comme la baie même de Naples. Je trouve entre la côte d'Alger et celle de Stora la différence qui existe entre Tltalie et FEspagne. Or, l'Espagne m'a toujours plus attiré que Fllalie ; son ciel a une sombre et triste ardeur qui souffle à Tâme les élans passionnés et les héroïques résignations. Le ciel de Stora, tout comme un ciel castillan, a dans ses bleues profondeurs quelcpie chose d'enflammé et de pensif. Salvator Rosa aurait aimé ce paysage : c'est un golfe entouré de collines que chargent les arbres aux noirs feuillages qui traversent toutes les saisons sans se dépouiller ni fleurir, semblables à ces êtres humains que n'atteignent plus ni la douleur ni la gaieté. Stora est un petit village mallais qui occupe un espace étroit entre la montagne et la mer. A quelques lieues de ses maisons coloriées où brillent des images de madone, les broussailles . cachent des fusils. Ce hameau de pêcheurs vit entre deux régions de menaces, la Méditerratiée et la KabyUe. La route qui l'unit à Philippeville est un de ces chemins qui, à certaines heures, font venir des larmes aux yeux des peintres; elle s'allonge sur un terrain montueux, qui d'un côté est mordu par les flots, et de l'autre couvert à moitié par la forte végétation de la montagne. Je n'oublierai jamais une fontaine qui dans
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un enfoncement de cette route coule à travers des plantes grimpantes sur un sol déchiré. Un jour je me sois arrêté en cet endroit, combattu par bien des pensées; j'en étais à mes débuts en Afrique, et }a France remuait eneore au fond de mon cœur. Mais ce n'est pas de moi qu'U s'agit.
Verdier, en débarquant à Stora, fut saisi, me dit-il, par ce sentiment mystérieux d'adoration qui tout à epup fait autour de nous d'un paysage où nous avan-* dons d'un pas distrait un temple où nous retenons notre haleine, où nous sentons circuler une vie surhumaine, ou nous prétons Toreille à des bruits inconnus, où nous avons envie de n<>us agenouiller. 1} sentit un premief apaisement se foire en lui à l'aspect de ce pays tout nouveau où il ne retrouvait plus que Dieu. Au lieu d'envisager avec terreur l'avenir qui l'attendait dans ce Ueu d'expiation , il eut comme un mouvement de joie secrète à la pensée des souffrances qu'il allait subir ; tout n'était encore dans son esprit qu'à l'état de confiasion, mais à l'état d'une confusion sans trouble, semblable à ce vague bien-être, sorte de spirituelle musique qui, suivant quelques auteurs, annonce les consolantes apparitions.
Verdier ne fut pas dirigé vers le pénitentiaire ; chaque ioxff voit se jfonder en Afrique un de ces établissements
qui sont le triomphe de la foi, surtout de la discipline et de l'énergie catholiques. Un de ces prêtres courageux, pour qui le monde tout entier ne forme qij'upe seule patrie et ne reiiferme qu'une seule famille, construisait une mai3on d'asile pour les orpbeliu^. Quelques transporté!^ furent déi^ignés pour concourir k cette œuvre avec nos soldats, De cettç main qui n'avait jamais manié que 1^ plume du journaliste ou le fusil de l'In-* surgé, Verdier saisit la pioche.
Dans le dur labeur qui lui fut alors imposé, choqua heure de sa vie fut marquée par un procès dans la voie nouvelle où il était entré. « Chose étraoge! m'a-t-il répété souvent, c'est dans ces rudes instants que j'ai eu pour la première fois une perception, du bonheur. Cette paix, qui est Tappétit suprême de »otri) lune, dont nous faisons le bien par excellence d'un noondc futur, je n'ai cru la goûter qu'au moment où je siçm^ biais être parvenu au faite de la misère humaine, ^e me rappelle avec délices le repos qui nous était accordé à midi. Aucun arbre n'ombrageait Iq sol sur lequel s'accomplissaient nos travaux. Je m'asseyais au fond d'un fossé, tout en mangeant le pain que j'avais gagné. Si Fair qui m'entourait était embrasé, il y avait dans mon âme de la fraîcheur. J'éprouvais une joie que je ne saurais rendre à suivre une règle simple et sûre,
moi qui n'avais jamais obéi qu'à des lois douteuses et compliquées ; à faire acte de soumission, moi qui n'avais jamais essayé que des œuvres de révolte ; à me plonger dans l'obscurité, comme dans une onde bienfaisante, moi que la soif de la célébrité avait tant fait soutfrir. » Verdier attira l'attention du prêtre qui employait son bras, n devint bientôt le disciple de celui dont il était l'ouvrier, et quand les travaux de l'orphelinat furent finis, on obtint pour lui cette sorte de liberté dont il jouissait à Smendou.
Maintenant, il faut que je dise comment je me séparai pour toujours de mon compagnon. Le souffle qui en 1848 produisit dans notre pays de si étranges bouleversements avait pénétré jusque dans les plus misérables bourgades de l'Afrique. J'ai vu sur des mairies entourées de terres incultes, sur des églises qu'ombrageait un palmier, cette devise qui n'a point de sens : Liberté, égalité, fraternité. Au printemps de cette année-ci on décida que ces trois mots seraient effacés sur les murs de la chapelle où les habitants de Smendou vont prier. Par une matinée de mars, mon Figaro passa trois heures entières sous le meurtrier soleil du printemps à faire disparaître la formule de son ancienne idolâtrie. Il rentra chez lui avec une fièvre ardente. Pendant vingt-quatre heures il eut le délire , puis ce
délire tomba, laissant subsister le mal , et il m'envoya chercher.
J'ai déjà yu se fermer bien des yeux. Quand la mort viendra me visiter à mon tour, je pourrai lui tendre la mam en lui disant : Je te reconnais; je t'ai si souvent rencontrée ! Toutefois, je n'oublierai jamais les derniers moments de Verdier. Ce ne sont point des paroles qui me sont restées; il était dans toute la plénitude de ses facultés; mais il ne parlait plus quand j'arrivai à son chevet ;c'est un regard que ma mémoire a conservé, un regard qui renfermait ces deux cris de l'agonie divine : l'un rempU d'une soulageante mélancolie, l'autre plein d'une triomphante confiance : Tout est consommé, mon Père, recevez-moi.
Oui, tout était consommé pour cet homme qui expiait sur un obscur calvaire les ambitions de notre siècle. Sur ces traits que tant d'inquiétudes avaient contractés, on lisait le calme du dénoùment accepté, la joie d'un bonheur pres^nti. Car Dieu aura reçu, j'en ai la ferme confiance, cette &me dont il était l'unique refuge. Aussi, mon cher Figaro, quand j'ai été m'agenouiller sur sa tombe, je n'ai pas dit avec le sombre enjouement d'une moquerie sceptique : Pauvre Yorick. J'ai dit, au contraire : Heureux Joseph. Pour ne pas éprouver un sentiment d'envie sur le gazon qui
f-ecouvte moii aini dé Sinendou, j*àî été obligé dé me rappeler ce métier que j'aime, ces soldats qui soiït M famille terrestre, et ce beau pays où pendant bien des aniïéès encore, chaque J)rinteùips fera iléarir le danger.