‹ Histoires normandes Alphonse KarrChapitre 10 sur 37 · Continuation · texte numérisé non relu

Continuation

Item, report d’autre part :

Avoir rempli trois de mes plus belles années de chagrins, d’angoisses, de désespoir.

Etc., etc., etc.

Ce journal se continuait jour par jour pendant quatre mois, et se terminait par ceci :

« Voici, madame, ce que m’a coûté le bonheur dont vous avez bien voulu me combler hier. Je crois de bon goût de vous dire que je ne pense pas l’avoir payé trop cher. Profiter plus longtemps de vos bonnes dispositions à mon égard ; accepter de vous de nouvelles preuves de votre bonté, ce serait me conduire en usurier qui prête à un taux exorbitant, ou en créancier qui ne se croit pas suffisamment payé; ce serait, dans ce dernier cas, ne pas mettre à un assez haut prix les faveurs que j’ai obtenues; je suis au contraire vraiment honteux d’avoir si peu donné en échange d’une pareille félicité, et je n’accepterai rien au delà.

« Pour acquit,

« R. Dimkcx de Fousseron. »

Alida, indignée, avait d’abord roulé dans sa tête des projets de vengeance auxquels avait cédé une habituelle malveillance dans la conversation ; mais elle n'avait pas tardé à s’apercevoir qud, quand Robert était présent, elle n’était pas assez forte pour lutter contre lui, et que, lorsqu'il était

absent, ses attaques témoignaient un intérêt tout à fait compromettant.

Robert, du reste, semblait avoir oublié le passé ; il était plein de prévenance et de galanterie pour Alida, qui finit par n’y plus penser.

. ■ Lu vendredi chez madame de Sontiuery.

Robert présenta Charles Reynold, auquel on ne lit pas la moindre attention, tant il était exactement pareil à une trentaine d'autres jeunes gens, entre lesquels on n’établissait aucune distinction et que l’on désignait sous le nom générique de danseurs.

Alida arriva tard, et son entrée produisit une sorte d’effet dans le salon. Elle était très-parée et mise fort à son avantage. Sa robe montrait beaucoup ses épaules, qui étaient assez belles, et cachait ses pieds, qui étaient médiocres. Elle attira surtout l’attention d’un personnage avec lequel causait Clotilde, à un tel point que Clotilde s’en impatienta. Elle se leva, alla au-devant de madame Meunier, et la fit asseoir auprès du feu, lui soutenant qu’elle devait avoir froid aux pieds, à cause de ce terrible escalier de pierre. Alida avait, en effet, les pieds glacés, et tout lui donnait à craindre que cela ne lui rougît le liez; mais elle se tenait en garde contre Clotilde, et ses pieds restèrent cachés sous sa longue robe. Clotilde alors prit un tabouret et invita madame Meunier à mettre ses pieds dessus, tout en ayant soin de placer le tabouret à une assez grande distance. Alida tint bon, et remercia avec un sourire de reconnaissance pour les touchantes attentions de sa belle-sœur.

A cette époque ou valsait peu, et 'dans beaucoup de maisons on ne valsait pas du tout. Clotilde fit jouer une

valse; on vint inviter Alida, qui refusa. L’homme qui l'invitait était assez de connaissance pour pouvoir insister. Alida répondit qu’elle ne savait pas valser. « Ah!... dit Clotilde, vous valsez à ravir. » Il fallut alors qu'Alida supposât un violent mal de tête. « J’en étais sûre, dit Clolilde, vous avez eu froid aux pieds; chauffez donc vos pauvres pieds. » Alida dansa, mais en marchant et les pieds sous sa jupe.

11 y avait à la mode une romance dont l'air était tellement joli, que tout le monde y produisait de l’effet. Alida l'avait chanté cet hiver-là deux ou trois fois avec succès; il était parfaitement dans sa voix. Madame de Sominery alla supplier Zoé de chanter quelque chose . « Tiens, ditelle, chante-nous cet air que tu chantes si bien. » lit elle désigna l'air d'Alida. Zoé se fit prier juste ce qu’il fallait, et chanta.

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