XLVI
Tony Vatinel à Clotilde de Sontmery.
« Oh ! loin de vous, je n’ai pas la crainte de vous déplaire et de vous offenser. Loin de vous, j’ose donner plus
d’amour à ce que je me rappelle que je n’ose vous en laisser voir à vous-même.
« Dans l’ombre de la nuit je reçois votre doux regard, et je le vois mieux que quand je suis auprès de vous, parce que j'ose le regarder. Je sens votre tête brûler la mienne. J’ai emporté un mouchoir avec lequel vous avez essuyé mes yeux; et ce mouchoir, du moins, j’ose lui donner des baisers que je ne pense qua modérer sur vos mains et sur vos genoux.
« Mais pourquoi de si charmantes images m’oppressentelles ainsi, et me serrent-elles le cœur?
« Que je suis heureux de tout ce que je sens de noble et d'élevé dans mon âme, qui est votre temple 1 Comme je vous appartiens!
« Mon hôtesse vient d'entrer dans ma chambre pour me demander pardon du bruit qu’on a fait toute la nuit dans la maison; elle m’assure que cela n'arrivera plus à l’avenir. Je lui ai dit que ce n’était rien; mais la vérité est que je n’ai absolument rien entendu, et que, cependant, je n’ai pas dormi un instant et ne me suis pas couché. Je suis entouré d’une atmosphère d’amour qui ne laisse rien arriver jusqu’à moi ; toutes mes facultés, tous mes sens, vous sont consacrés. Je ne vois que vous, et je vous vois toujours et partout. N'importe qui me parle, c’est votre douce voix que j’entends, et qui me redit quelques unes de ces bonnes paroles que vous m’avez dites et que j’ai enfouies dons mon cœur, comme un avare son trésor dans la terre. »
Le samedi, Tony Vatinel trouva Clotilde dans le jardin; elle le prit par la main et le conduisit dans sa chambre. « Vous voyez que je suis bonne, lui dit-elle; aussi dois-je espérer que vous serez plus raisonnable que l’autre soir.
sans quoi il me faudrait renoncer à vous voir tout à fait.
Et qu’avez- vous, dit-elle en souriant, à me regarder ainsi?
— Laissez-moi, répondit Tony. Quelque fidèle que soit mon imagination à vous représenter à moi, elle oublie toujours quelque chose, et, quoique je n’aie pas cessé un moment, depuis l'autre nuit, de vous avoir devant les yeux, il me semble qu’il y a un siècle que je ne vous ai vue. Tenez, il y a une impression que je n'ai pu retrou- * ver, et pour un inslant de laquelle je donnerais ma vie : c’est la douce odeur de votre peau. Quand, l’autre nuit, j’avais la bouche sur votre cou, j’aspirais ce parfum et j’en étais enivré. »
Clotilde sourit doucement, et pencha son cou, sur lequel Tony posa ses lèvres ; mais cette fois ce baiser porta sur une partie du cou douée d’une grande sensibilité chez les femmes, et fdotilde tressaillit. « Enfin, dit Tony, ce n'est donc pas à une statue que s’adressent mes désirs et mes caresses; voilà la première fois que je le sens animée. — Tony, dit-elle, ne m’embrassez plus ainsi, je vous en prie. »
Tony, assis près de Clotilde, passa le bras autour de sa taille, et Clotilde, troublée au plus haut degré, laissa pencher sa tête sur la poitrine de Tony.
- Elle paraissait endormie, bercée par les violents battements du cœur de Vatinel, qui n'osait faire un mouvement et posait doucement ses lèvres sur les cheveux de Clotilde.
Elle ne tarda pas à revenir à elle; elle releva la tête et regarda Vatinel ; elle rencontra ses yeux si pleins d’amour, que, penchant sa tête vers lui, elle lui dit : « Ah ! Tony, je vous aime! » Et ses lèvres s’unirent à celles de Tony, qui, ne pouvant résister à une semblable émotion, tomba sur le carreau sans connaissance.
Clotilde se jeta à genoux près de lui, l’appela des noms les plus tendres, dénoua sa cravate, lpi fit respirer des sels; il ouvrit les yeux.
« Marie, dit-il, Marie, où e3-tu? » Il se releva, regarda autour de lui pour reconnaître et pour se rappeler. « Estce un rêve? dit-il ; oh! non: je sens mon coeur plein de bonheur, non, ce n’est pas un rêve. Marie, Marie, tu es à moi. » Et il l’enlaça dans ses bras; mais Clotilde s’échappa de ses bras comme un serpent, et, avec l'air très-effrayé, lui dit : « Tony, allez- vous-en, sauvez-vous, j’entends du bruit, je 'suis perdüe ! »
Tony s’enfuit, et, au lieu de passer par la porte, franchit une muraille du jardin et disparut dans la nuit.
Clotilde, qui n’avait entendu aucun bruit, écoutait ses pas. Quand elle fut sûre qu’il était loin : « Mon Dieu, ditelle, quel est ce trouble qui s’esl ainsi emparé de mes sens? Ne suis-je donc qu’une femme vulgaire et semblable à toutes les autres? L’amour me fera-t-il tout oublier et ne me laissera-t-il ni penser ni me souvenir? »
De ce jour. Clotilde, en garde contre elle-même, sut se conserver calme et froide au milieu des transports de Vatinel, tous lès jours plus violents, quoiqu’il lui suffît d’un mot ou d’un regard pour le maintenir dans les limites qu’elle lui avait assignées d’avance.
Il n’y avait plus pour Vatinel ni repos ni sommeil ; ses yeux caves lançaient de sombres éclairs. Ce n’était plus du sang, mais de l’amour, mais du feu qui circulait dans ses veines. Loin d’elle, il la voyait, il lui parlait, il couvrait de baisers quelques objets qui venaient d’elle. Il retrouvait dans un petit fichu de soie qu’elle avait mis sur son cou ce parfum de la peau de Clotilde qui lui avait causé une si véhémente impression. Il s’étudiait à retrouver et à reproduire les inflexions de la voix de Clotilde pour chacun des mots qu’elle lui avait dits et dont il n’avait pas oublié
Où
une syllabe. 11 serrait ses bras sur sa poitrine, et il lui semblait encore étreindre Clotilde; mais ce baiser qu’elle lui avait donné, il n’y pouvait penser sans sentir au cœur une grande défaillance, comme s'il allait encore se trouver mal. 11 fermait les yeux, et il voyait la bouche de Clotilde si petite, si finement dessinée, si dédaigneuse ; ses lèvres si roses, si fraîches, et ses dents si petites, si serrées et si bien de ce blanc chaud des perles! Et il ressentait sur ses lèvres à lui, et jusque dans son âme, l’humidité voluptueuse de cette bouche qui avait touché la sienne. Les idées les plus extravagantes traversaient sa tète et ne la quittaient que pour faire place â d’autres plus folles encore. Il avait envie de demander encore ou de prendre un baiser pareil et de se tuer ensuite. D’autres fois, c'était Clotilde qu'il voulait tuer, pour l’avoir tout à fait â lui. Puis, il lui survenait des hallucinations bizarres; il pensait aux pieds de Clotilde, il les voyait devant lui, et, quoi qu’il regardât, il ne pouvait plus voir autre chose. Mais toujours il voyait en même temps les jambes, dont il n'avait jamais aperçu tout au plus que la cheville ; et, malgré tous ses efforts, il ne pouvait se représenter la robe tombant sur cette cheville et la couvrant. Les plus intimes révélations se faisaient à sa pensée, et, quoi qu’il fît pour repousser ces images, elles se représentaient toujours plus nettes et plus circonstanciées. S’il trouvait, à force de fatigue, quelques instants de sommeil, il rêvait Clotilde dans ses bras, et il se réveillait en sursaut; puis il se disait que ses rêves et ses désirs le tueraient sans jamais se réaliser. El il reprenait, pour un instant, ses idées sur Clotilde, à laquelle autrefois il ne supposait que vaguement un corps. « Marie n’est pas une femme, ce n’est pas une femme destinée à d’impures caresses. » Alors une horrible idée lui traversait le cœur. « 11 y a un homme auquel elle appartient, auquel elle appartient tout entière, un homme pour lequel ce que j’ose à peine rêver est une réalité, un homme fati-
CLOTHiDK 2o7
nous tuer en nous exposant à des dangers dont nous sommes forcés de sortir vainqueurs. 11 faut ne plus nous voir. Aussi bien, mon mari ne tardera pas beaucoup à revenir, et plus nous prendrons l’habitude de nous voir ainsi, plus la séparation, que rien ne peut faire éviter, nous sera difficile et douloureuse. »
Pendantque Clotildeparlait, elle pouvait voirsur le visage amaigri de Tony Vatinel l’effet de chacune de ses paroles. Quand elle parla de son mari, quand il traduisit la séparation inévitable par l’habitation dans la même chambre d’Arthur et de sa femme, il y eut dans son regard tous les feux de l’enfer. Quand elle eut fini, il voulut parler, mais la voix fut quelque temps à sortir de sa bouche; les mots sepressaientets’arrêtaient au passage Enfin, après deux essaisinutiles, il finitpar articuler d'une voix basse et sourde, et cependant intelligible et solennelle : « Et moi aussi, Marie, je veux vous parler sérieusement. Je ne comprends pas la nécessité de se priver d’un bonheur aujourd'hui, parce qu’il ne peut pas durer toujours. Pourquoi ne pas tuer les enfants parce qu’ils doivent un jour mourir ? Non. J’arracherai au sort tout le bonheur que je pourrai lui arracher. Et savez-vous, sais-je moi-même si je ne me tuerai pas le jour où ces entrevues finiront? Pourquoi ne pas les prolonger jusqu’à la dernière? — Tony, continua Clotilde, si jamais un hasard me rendait libre, je serais à vous et n’en serais pas moins heureuse que vous. — Ah ! s'écria Vatinel, si tu partages mon amour et mes désirs, sois à moi et mourons. — Quelque prompte, interrompit Clotilde, que fût votre main à me donner la mort, il y aurait toujours entre mon crime et cette mort un instant pour la honte. Je me résignerais à la mort, mais à cette honte-là jamais. Je vous le répète, Tony, je n’appartiendrai pas à vous tant que j'appartiendrai à Arthur de Sominery. Si vous voulez me revoir, vous allez me faire un serment, un serment sans lequel nous allons nous séparer pour tou-
i 2(J8 CLOTILDE
jours. — Parlez, dit Tony. — Eh bien, quoi qu'il arrive, quelque faiblesse que vous puissiez surprendre en moi, vous jurez de n’en jamais abuser; vous jurez de ne pas essayer de prendre sur moi des droits qui appartiennent à un autre et ne peuvent appartenir à deux. Faites ee serment, Tony, parce que, si vous ne le faites pas, j’aurai la force de vous fuir; parce que, si vous le faites et si vous tentez d’y manquer, le mépris me donnera la force de vous résister et m’empêchera d’avoir peur de vous. Faites-le, parce que, si je succombais, je vous- jure, moi, par tout ce qu’il y a de sacré sur la terre et dans le ciel, que je me tuerais et que je mourrais en vous maudissant. Et ne croyez pas que ceci soit une parole vaine comme en disent les femmes. Si vous manquez à votre serment, je ne manquerai pas au mien. Si vous hésitez, vous me perdez, vous ne me reverrez jamais. »
Tony fit le serment qu’on lui demandait.
« Maintenant, dit Clotilde, je n’ai plus peur de vous ni de moi. Tony, n’es- lu pas content de ce que je te donne? Mon âme est à toi, je t'aime et je confie mon honneur au lien. Je n’ai plus peur de vous, maintenant, parce que vous me défendriez contre moi même s'il en était besoin. Maintenant regardez et baisez ce pied que vous aimez, parce que je suis sûre que nous ne serons pas entraînés. » Et elle lui donna son pied nu, queTony couvrit de baisers brûlants. « Marie, dit-il, vous avez été décolletée toute la soirée, et pour moi seul vous cachez ces épaules d'ivoire que vous n'avez cachées à personne. — Ah ! dit Clotilde, c’est que vous... je vous aime. Mais j'oublie que je n'ai plus peur de vous. » Et elle laissa tomber le châle qu’elle avait mis sur ses épaules.
Elle avait une robe de soie d’un bleu sombre qui dessinait à ravir sa taille fine et souple. Elle laissait voir seulement l’origine de la gorge, mais assez pour qu'on pût en imaginer la forme, qui était d’une pureté inouïe. Clo-
CL0T1LDK 209
tilde, qui n'avait pas eu d’enfants, n’avait perdu de la jeune fille que l'indécision des formes et la maigreur; mais elle en avait gardé toute la fraîcheur et toute la naïveté. La séparation de sa gorge, sur laquelle sa robe était tendue, faisait supposer qu’un regard furtif pourrait découvrir une partie des beautés qu'on soupçonnait par induction. Ses épaules étaient beaucoup plus découvertes, et il y avait là de quoi rendre fou un homme moins bien disposé à le devenir que Tony Vatinel : c étaient les formes et les contours les plus harmonieux et une peau d’un éclat à éblouir les yeux et le cœur. Tony retrouva alors cette douce odeur dont il avait gardé son âme toute parfumée.
A chaque visite, le pauvre Vatinel devenait plus amoureux. Ce qu'on lui avait promis à la visite précédente s’obtenait à la nouvelle visite à peu près sans difficultés; et il gagnait encore quelque chose, si c’est gagner que de gagner de nouveau feu pour dévorer ses entrailles. Ce jour-là tous ses amours furent pour le pied deClotilde; il s’était affaissé devant elle et il baisait ce divin petit pied, et il le réchauffait dans sa poitrine.
Je ne sais quel funeste hasard, et je ne sais surtout si c’était un hasard, lui versait toujours deux poisons à la fois. A chaque nouvelle faveur qui venait augmenter l’ardeur de ses transports, quelque nouvel indice venait aussi lui rappeler Arthur, Arthur, possesseur indifférent de Marie; et ce petit piedaussi était à Arthur, etcesépaules et cette gorge d’ivoire étaient à Arthur, tout était à Arthur, et bien tùtil reviendrait en maître dans cette petitechambre, et il n'y aurait ni lutte, ni combats, ni résistance. Clotilde, soumise tout entière! A cette idée, il la serrait dans ses bras avec plus de haine que d'amour et plus de désir de l'étouffer que de l’embrasser; il ne comprenait pas, quand il y pensait, comment Clotilde, si pleine d'esprit, d'intelligence et de tact, ramenait si inopportunément le souve -
CLOT1LDE
nir de son mari. C’était au milieu des transports les plus vifs de Vatinel qu’elle parlait d’une lettre qu’elle avait reçue d’Arthur ou de son retour prochain ; et ce n’était pas pour calmer ses transports, car, l’instant d'après, elle lui permettait quelque chose qui leur donnait une nouvelle exaltation.
11 faut croire que Clotilde avait ses raisons pour ne pas faire à Tony Vatinel un mensonge que n’eût pas manqué de lui faire toute autre femme mariée. 'Quand on écoute ces daines, on ne saurait se figurer dans quelle innocence fraternelle et biblique vivent les ménages parisiens. Sur dix maris, il y en a... combien?... il y en a dix pour lesquels la chambre de leur femme est le temple de Vesta, un sanctuaire impénétrable. Il y a au moins trois ans que l’on n’a vu monsieur plus matin que le déjeuner, ni plus tard que le retour du théâtre ou du monde. Monsieur a toujours une santé délicate, que dis-je, détruite. Toutes les femmes mariées sont vierges et tous les maris impuissants. Je connais deux hommes qui se voient beaucoup dans le monde; chacun est l’amant de la femme de l’autre, ce qui n’empêche pas chacune des deux femmes de dénoncer son mari à son amant comme un homme fort abandonné du ciel. Par ce moyen, ni l’un ni l’autre ne s’avise d’être jaloux, ni comme amant, ni comme mari, et ils vivent en paix, se tenant l’un l’autre en grande pitié et commisération.
Pendant que je suis sur ce sujet, je me sens pris d’une disposition bienveillante à l’égard des femmes, et je vais leur rendre un signalé service en les éclairant sur un point fort obscur de leurs relations avec nous.
En général, les femmes sont fort portées à s’exagérer leur propre finesse et l’excès de leur adresse invincible. Deux choses les maintiennent misérablement dans cette
pensée. La première est que la femme, attaquée presque toujours par un homme amoureux, avant (l'ètre amoureuse elle-même, a sur lui tout l'avantage du sang-froid, La seconde consiste dans les plaintes qu’elles entendent les hommes bourdonner à leurs oreilles sur cette finesse prétendue. Cette adresse, les imbéciles y croient, les gens d'esprit la font croire; les premiers, parce que l’amourpropre se plaît toujours à s’exagérer la force de ce qui nous a vaincus; les seconds, parce qu'on ne saurait donner trop de confiance et de présomption à l’ennemi qu’on vent vaincre. Mais voici ce qui surtout donne et doit donner aux femmes en môme temps une idée hyperbolique de ta finesse de leur sexe et de la stupide crédulité du nôtre. Les femmes s'imaginent que nous avons dans le cœur ou dans la tète, ou n’importe où, un type auquel il faut absolument ressembler pour être belles à nos yeux. Et il n’est sorte de déguisement, de mensonge, qu’elles n’emploient pour arrivera cette ressemblance.
Les hommes, du reste, font de leur côté absolument la même chose. On se revêt, pour le combat de l'amour, chacun d’un personnage de son invention comme d'une cuirasse. Souvent on arrive à se déplaire de part et d'autre sous ces traits d’emprunt qu’on a pris pour plaire davantage, tandis qu’on se serait charmé réciproquement avec sa figure naturelle.
Si une femme s’aperçoit du mensonge de l’homme qui lui fait la cour, si un mouvement maladroit lui fait voir les cordons du masque, elle annonce triomphalement sa découverte, et l'homme est perdu. On comprend ici qu’elle retire de son adresse et de sa perspicacité un légitime orgueil. Mais ce qui doit surtout 1 accroître, c'est quand elle voit que l’homme ne paraît en rien s’apercevoir de ses déguisements à elle qui a si bien vu les siens. Et ici son orgueil est moins légitime. Si une femme, en effet, voit qu'elle s’est trompée et qu’on l’a trompée, que ce qu'elle se sentait
disposée à aimer n’est qu’une fantasmagorie, une apparence, elle n’a plus rien à faire de l'homme sur lequel elle s’est trompée et qui n'est pas ce qu’elle l’avait cru être, parce que la femme aime ou n’aime pas, sans rien d’intermédiaire à quoi elle puisse se prendre. L'homme, au contraire, séduit de loin par une apparence de femme selon son cœur, s’approche de cette réalisation de ses rêves. De près, ce n’est plus cela : il s'est trompé ou on l’a trompé. Il ne fait pas alors comme la femme; il ne jette pas les hauts cris et il ne brise pas tout. Si la femme n'a pas à lui donner ce qu’il avait cru pouvoir en attendre, il lui demandera quelque autre chose; si elle n’a pas ce quelque autre chose, il descendra un peu plus bas encore. Il y a, pour un homme, mille degrés entre adorer une femme et la désirer ; et toute femme qui a attiré l’attention est tout au moins désirée. D’ailleurs, il y a pour l’homme, dans la possession, une victoire, et conséquemment une vengeance; il n’a donc aucune raison d'abandonner la partie par mauvaise humeur d'avoir été trompé. Pour la femme, au contraire, il y a une défaite.
Mais, comme les gens qui se voient devinés se fâchent beaucoup plus que les gens qui devinent, l'homme qui a deviné la femme se garde bien de le lui laisser apercevoir. Quel que soit celui de ces mille degrés dont nous parlons auquel il croie devoir tendre, fût-ce le dernier, il gardera pour y arriver toutes les apparences et toute la phraséologie de l'adoration. La femme alors s'encourage par l'apparente crédulité de son adversaire, et elle fait suivre chaque mensonge qui réussit d'un mensonge plus fort et plus audacieux qui réussit également; et cependant elle tombe dans une grande admiration d'elle- même, et dans un grand mépris pour notre sexe. Voilà ce que j'avais à dire sur ce sujet Et je m'en rapporte pour ma récompense à la générosité des personnes.