IV DEDICACE
rement de l'éternel et monotone r parisine pimentée, trop généreusen à leur clientèle par nos maîtres-que raires. Et je vous avouerai, pour to que, les nouvelles qu'il a écrites, telt la Solognotte, la Confession du ..
Rotrou, la Sacoche, nous les avons t mentées ensemble, l'été dernier, le lon^ nos petits chemins verts et de nos m ? dorées.
Et maintenant il ne me resi \ Monsieur, qu'à vous prier d'agréé, rance de mes sentiments les plus dis'
LÉO Trézen Mai 1891.
A M. E. VI MONT Fondal:ur de la Sociélc astronomique d'Arger.tan.
Lo;squ'on remonte l'Hiiisne, en amont de Moutiers, cette blancheet sereine bourgade percheronne assise à mi-côte, la tête enguirlandée de forêts et les pieds sur la peluche fine de ses prés verts ; lorsqu'on suit les bords agrestes de la jolie rivière, Heurie du vol des libellules et des martinspècheurs et ombragée de la chevelure blonde des aubiers, après avoir longé les quelques maisons du hameau de Bêlou
dont les potagers baignent dans le courant clair les racines de leurs haies vives, on découvre tout à coup, à un coude subit de la rivière, la haute roue, entr'aperçue dans le feuillage, d'un plaisant moulin à farine, dont les détails, à mesure qu'on approche, surgissent peu à peu, tuile à tuile, moellon à moellon, du fouillis de verdure au sein duquel il est tapi.
L'Huisne se bifurque près du moulin, enserrant entre ses deux bras une coquette petite île, herbue et verte, à qui des aulnes touffus et de hauts peupliers font une ceinture d'ombre impénétrable.
De chaque côté, des prés s'étendent, oii somnolent, accroupies dans l'herbe grasse, des vaches rousses, aux pis énormes, débordant de lait.
C'est le moulin de Marinbère, dont les bluteaux tictaquent depuis près d'un siècle dans cette ombre et dans cette paix, accompagnés du ronron gigantesque de la roue barbotant dans l'eau blanche des vannes.
LE GARS FAIGNANÏ. 9
Entré à Marinbère comme berger, à huit ans, avec, pour gages, une paire de sabots annuelle, Barnabe Brunetère, l'aïeul du héros de cette histoire, épousait à vingt-sept ans, une fois libéré du service, une Percheronne râblée et solide comme lui, et prenait le moulin à bail.-
Trente ans après, ses affaires prospéraient si bien qu'il trouvait moyen d'aligner chez le notaire de Moutiers quatre mille beaux écus, sonnant clair, apportés de grand matin, à dos de mulet, et d'acquérir le moulin ; quatre mille écus amassés un à un, patiemment, par le rude paysan, dur à la fatigue, âpre au travail, levé à trois heures l'été, à cinq l'hiver, sans un jour de repos, sans que son moulin suspendît une seule minute son tic-tac vaillant, sans que, une seule minute, s'arrêtât de tourner la roue.
Les deux fils que Barnabe Brunetère avait eus de sa femme allèrent à l'école
tout juste assez de temps pour savoir lire, calculer et écrire un peu. Aussi n'eurentiis d'autre ambition que de continuer l'œuvre du père.
A la mort de ce dernier, au- lieu de couper l'héritage en deux et de tirer à hue et à dia, ils restèrent ensemble. Louis, qui était le moulant du temps de son père, continua de s'occuper exclusivement du moulin. Il s'ingénia à introduire les modifications nécessaires, à apporter les derniersperfectionnementsdans le mécanisme, afin de produire de la farine assez blanche pour être vendue à Paris.
Jacques consacra tous ses soins à la ferme, que le père, peu à peu, y ajoutant un « boisseau » de terre par ci, un arpent de pré par là, avait considérablement agrandie. Il y eut bientôt une ferme complète à côté du moulin. Une ferme qui avait sa fermière. Car Jacques, harcelé par son frère, s'était marié. Louis voulait, lui, rester célibataire.
LE GARS FAIGNANT. i I
— J'ai-t-v le temps, objectait-il, de conter des gaudrioles à une fumelle. Et pis, y a-t-:}' pas assez d'une femme icite } L'aut'e, quai c'est qu'é Trait, j'me demande un peu ; j'ai point besoin d'une femme pour bluter ma farine, j'ia bluterai ben tout seù. Tandis qu'faut ben quéqu'un pour nous faire la soupe, parguié !
La fermière, en effet, trouva amplement de quoi s'occuper avec sa basse-cour, ses vaches, son beurre, ses fromages.
C'était une belle fille que la maîtresse Brunetère, un tantinet faraude même, et se « reparlant » un peu, mais ne boudant pas à l'ouvrage, et tenant à l'occasion son bout d'un sac de blé.
Le jeune ménage resta cinq ans sans avoir d'enfants, au grand déplaisir de Louis qui les plaisantait souvent.
— Eh! ben voyons, à quoi donc qu'vous passez vout'e temps? N'en v'ia des amoureux d'quat'e sous ! J'avons pourtant besoin
d'un moulant, y a pas à dire. C'est qu'je n'sais p'us me jeune !...
On appelle «moulant », dans le Perche, le bras droit du meunier, l'aide compétent qui s'occupe effectivement du moulin, qui vit à côté de ses meules, poudrerizé de farine, toujours prêt à répondre à l'appel de la sonnette qui l'avertit quand la mâchoire de granit mâche à vide.
Le moulant, c'est leprote du moulin.
Enfin, tout de même, il fallut un soir courir à Moutiers chercher le médecin.
— C'est un garçon, déclara l'accoucheur deux ou trois heures après.
— Enfin, le v'ià donc, mon moulant, s'écria joyeusement l'oncle Louis. Vous y avez mis le temps. Mais vingt-cinq bons sangs ! vous avez aussi bien fait, pasque vous l'avez réussi, nom dé d'ià !
Au bout de deux ans, la maîtresse Brunetère accouchait d'une fille.
— Eh bien ! dis donc, en a-t-y eune
veine, nout'e moulant, remarqua l'oncle Louis, v'ià qu'y y'arrive quéqu'un pour y faire la soupe ! Y n'aura pas besoin itou de se marier.
La maîtresse Brunetère tint essentiellement à ce qu'Emile et Cécile allassent à l'école à Moutiers, où, disait-elle, les enfants étaient mieux ^< montrés ».
Les deux pensions de garçons et de filles étaient plus « conséquentes » qu'à Bêlou, le village proche d'où dépendait Marinbère. Les enfants pouvaient même y faire de très suffisantes classes de français; l'institution Nouvel et les soeurs du Cœur- Bleu poussaient chaque année trois ou quatre élèves jusqu'au brevet.
— Dis-mon, le mait'e, insinua la fermière, en dînant — un lundi soir qu'elle avait été, comme de coutume, porter son beurre et ses œufs au marché, assise, sa robe bien étalée, sur la bùquière de son
bourricot— dis-mon,le mait'e d'école m'a dit que le petit gas apprenait bien...
— Eh ben ! tant mieux, répondit le fermier.
— Le mait'e d'école y m'a dit itou qu'on ferait ben de l'pousser... qu'y mordrait p't'êt'e ben au latin.
— Au latin! interrompit l'oncle tout à coup, y a pas besoin d'iatin pour faire d'Ia farine.
La fermière continua, sans relever la réflexion du meunier.
— Le mait'e d'école y m'a dit que l'petit gas ferait p't'êt'e ben un curé.
Les deux .hommes s'exclamèrent en même temps :
— Un curé !
Puis, il y eut un silence.
— Un métier de faignant, maugréa le meunier.
— ■ Qui qu'c'est qui ferait tourner le moulin quand j'serions pus là? fit pensivement le père.
Emile Brunetère allait sur ses huit ans, l'âge qu'avait le grand-père, le rude Percheron mort à la peine avant que ses cheveux soient blancs, quand il était entré à Marinbère comme berger, pour une paire de sabots.
C'était un joli et frais gamin, à la mine éveillée, aux grands yeux bleus expressifs et doux.
Le curé de Bèlou s'olTrit pour lui « commencer le latin ». Il dit :
— Je le mènerai jusqu'en quatrième en une couple d'années, pour peu que le mioche trouve le latin de son goût.
Il parait qu'Emile trouva ça de son goût, car deux ans après, il entrait en effet dans la classe de quatrième du petit séminaire de Séez.
Ah ! ça n'avait pas été sans peine.
Le père et l'oncle, l'oncle surtout, s'étaient difficilement résignés à ce que le
l6 IlISTOIRLS NORMANDES.
« petit gars » fitautre chose qu'un meunier. Mais la mère d'un côté, le curé de l'autre avec l'instituteur, avaient tenu bon. Ils avaient fait vibrer toutes les cordes. Le garçon était délicat. Il fallait avoir la poitrine robuste pour vivre toujours dans la farine.
— Puis avec ça que les affaires sont si fameuses, reprenait la mère. Le beurre ne vaut plus que quinze sous et les poulets ne se vendentpoint, V'ià trois fois que Jacques mène sa grande vache, la Bringelée, à la foire, et la ramène. La farine ne part point. C'est pas en ne fournissant qu'aux boulangers du pays qu'on pourra gagner des mille et des cents. Vous avez tâté de Paris. Ah ! ben oui ! Ils ont la gue aie fine, les gars d'Parisiens, y leu'faut d'ia fine fleur, d'ia farine blanche comme du lait, et nos outillages ne peuvent pas y arriver.
— C'est vrai, c'qu'ai dit là, confessa Jacques.
— Au jour d'aujourd'hui, voyez-vous,
quand on arrive à mettre bout à bout, faut pas trop crier misère.
Et Emile partit pour Séez, sans enthousiasme comme sans chagrin.
C'était une nature cahiie, placide, contemplative, à qui répugnait toute violence, à qui l'action était douloureuse. Tout petit, sa suprême joie était de s'en aller garder les moutons dans la grande pièce que les Brunetère louaient au versant du coteau voisin, à un kilomètre de la ferme.
Il partait dès patron-minette, avec son déjeuner dans son petit panier, et restait là jusqu'à la nuitantk rêvasser dans un coin d'ombre, son chien à ses pieds.
Il souffrit un peu lorsqu'on parla de l'envoyer à l'école, à la pensée que c'en étaitfait de ses bonnes journées de paresse rêveuse, mais il se consola en réfléchissant que le mauvais temps allait venir, que les moutons restent à la crèche l'hiver, qu'il n'y aurait plus de flâne possible par les
l8 HISTOIRES NORMANDES.
grands champs, et qu'il lui faudrait aider l'oncle au moulin.
Il se plut à récole, oij, sans exiger de lui aucun travail matériel, on ne lui demandait que de rester bien sage, assis sur un banc, à écouter. Et comme il avait l'intelligence très ouverte, il s'initia très vite aux ba-be-bi-bo-bu et aux leçons de choses, émerveillant son professeur par sa vivacité d'esprit, au point que celui-ci prit sur lui d'engager les parents à le lancer dans le latin.
Le latin avait été sur le point de le rebuter, à cause de celui qui le lui enseignait. Le curé de Bêlou, tout jeune, très vif, manquait de patience. A chaque contre sens que faisait l'enfant, en traduisant VEpitome historiée sacrœ, debout devant le prêtre allongé dans son fauteuil de cuir, ce dernier le remettait dans le droit chemin d'une calotte leste. Et si Emile, par un mouvement brusque, parvenait à se garer de la calotte, ce n'était
que pour retomber sur la pointe du soulier du cure, qui l'atteignait au bon endroit.
Ces façons le froissèrent, et son application s'en ressentit dans les premiers temps. Car l'attention de l'enfant se partageait; un quart tout au plus s'employait à pénétrer le sens de la phrase latine, tandis que les trois autres quarts se transmuaient en préoccupations, s'embusquantà guetter la calotte attendue ou la chaussure fatale.
Le prêtre s'en aperçut et changea de tactique. Une fois le soulier en place et les calottes supprimées, les progrès de l'enfant furent rapides. Aussi, à Séez, arriva-t-il en tète de sa classe. Et il y resta.
A chaque vacance, alors qu'il promenait à travers le moulin, désœuvré et désorienté, sa longue lévite noire dont les coudes et les épaules se maculaient çà et là de farine, son oncle Louis lui disait,
toujours gouailleur et toujours gardant au fond du cœur l'espoir que le petit gas reviendrait à eux :
— Ehben! moulant d'quat' sous, es-tu toujoû consentant à t'mett'e curé ?
— Mais certainement mon oncle, il ne faut pas que l'argent qu'on dépense pour moi soit inutile. Et puis ça me plaît, répondait Emile.
— Un beau métier, ah ! oui, parlons-en, de chanter des oreinus et d'écouter des ragots d'vieilles fumelles.
Emile ne ripostait pas, tout entier à son rêve, il se voyait dans son presbytère, un modeste petit rez-de-chaussée de campagne, fleuri de glycines et enguirlandé de vignes, dont les fenêtres donneraient sur les guérets, à perte de vue, et dont la porte ouvrirait sur la route, avec son pied de biche bien à la portée des pauvres traîneurs de haillons qui ne solliciteraient jamais en vain le morceau de pain de la charité.
Et il pressentait, ayant des intuitions pénétrantes, d'une acuité au-dessus de son âge, que ce serait peut-être la suprême joie et tout le bonheur souhaitable que ce repos et cet isolement, dans cet ermitage, loin du monde et de son agitation vaine, avec, pour éclairer sa marche assurée dans le petit sentier qui grimpe au Hanc de la Vie, le phare lumineux de la Révélation.
Un matin de juillet, des voisins -rapportèrent le père Jacques mourant, au moulin.
Comme il traversait, pour aller au plus court, l'immense herbage de Retz, plein de grands bœufs normands aux longues cornes effilées, les animaux, tout à coup piqués des taons, s'étaient « flonnés » et précipités tête baissée, mugissants, éraflant l'herbe de leurs sabots, sur le fermier, qui n'avait pu arriver avant eux à Técha-
lier. Un coup de corne formidable l'avait jeté de l'autre côté, sur la route, le ventre ouvert.
11 mourut quelques jours après, laissant les eens du moulin tout déconcertés.
— Eh ben! la maîtresse, c'est annui que rpetit gars ferait ben icite, constata mélancoliquement l'oncle Louis, en revenant de l'enterrement. Ah! il y a de quoi l'occuper tout son soûl.
— C'est ben sûr— répondit la fermière au bout d'un instant — qui faudrait quéqu'un pour faire aller la ferme, asteure.
Puis ils se turent.
— Si seulement la fille ai voulait se décider à se marier, reprit la fermière, la voilà qui va sur ses vingt-trois ans, il est pourtant ben temps qu'elle y pense.
— D'ia faute àqui, si ais' marie pas ? bougonna l'oncle Louis, d'ia faute à qui si ai s'est mis dans la tête d'épouser un godelureau ? Ah ! elle en a coûté d'I'argent,
c'ta-là ! Et pourquoi faire ! A quoi que ça y a servi d'être si longtemps en pension ? Y a pas besoin d'être si savante pour être au cul des vaches.
— Eh ben ! moi, je trouve que l'instruction ne gêne personne.
— Dans notre temps...
— Dans notre temps et pis asteure ça fait deux. Défunt votre père n' savait ni lire, ni écrire. Il a été obligé de faire sa croix à notre mariage ; moi j'ai voulu que mes enfants aient de l'éducation.
— Ça vous a ben réussi. Via 1' gas curé, et la fille qu'est tant seulement pas capable d' baratter du beurre. Ça qu'a d' belles robes, ça met des chapiaux à fleùx, ça lit dans les livres, ça passe son temps à racmoder ses frusques. Le pis d' tout, c'est quai refuse tous ceux qui la demandent en mariage. J' sai pas quoi c'est qu'ai s'est fourré dans la tête...
— Ah ! J'sais ben,moi,c'quai veut, et c'est p't'ête ben pas cor tant si mal ruminé qu'ça.
Et la maîtresse Brunetère tourna la tôle pour voir si sa fille était à portée de l'entendre.
La jeune fille marchait tranquillement, à une dizaine de mètres en arrière, avec des camarades. Derrière s'égrenaient, à la queue leu-leu, dans le petit chemin qui menait à la ferme, une foule de parents et d'amis arrivant, pour prendre part au déjeuner d'usage qui suit les enterrements normands, et auquel préside un membre de la famille du défunt.
Cécile Brunetère avait, en effet, comme le remarquait mélancohquement sa mère, bien près de vingt-trois ans, et personne ne comprenait son obstination à refuser tous les prétendants les uns après les autres. On commençait à la taxer sournoisement de fierté à ricaner des prétentions qu'on lui supposait d'épouser un bourgeois de la ville.
C'était une grande et superbe brune.
à la taille svelte, à l'allure hautaine, à la bouche un peu dédaigneuse, aux regards luisants.
La pension, ces six années qu'elle avait passées en contact avec des enfants d'une éducation supérieure à la sienne, les petites blessures d'amour-propre dont elle avait eu à souffrir les premiers temps ; et, d'autre part, les révélations et les pressensations apportées par l'instruction assez complète qu'on donnait au pensionnat, lui affinèrent l'espri': et lui agrandirent l'àme de façon qu'elle se trouva, à dix-huit ans, avoir un idéal de bonheur plus élevé, et d'autres besoins de cœur que ce qu'on était en droit d'attendre de la petite fille de Barnabe Bru netère.
Elle sentit, sans s'en ouvrir à personne , par crainte qu'on ne la comprît pas, combien il lui serait pénible d'épouser quelque gros balourd de paysan, à la taille épaisse et aux idées aussi ; vulgaire de ton et grossier de langage ; avec qui elle ne pourrait
rien avoir de commun que le lit et tout ce qui s'ensuit.
Elle n'avait môme pas la ressource de confesser ses sentiments intimes à son frère. Le jeune homme était à peu de chose près un étranger pourelle. Enfants, leurs goûts réciproques les séparaient déjà. Cécile restait à gambader dans la maison, toujours dans les jupes de sa mère, pendant que son sauvage de frère demeurait dans les champs des journées entières et ne revenait que tout juste pour souper.
L'école, la pension plus tard, le séminaire enfin, ne firent que creuser ce fossé.
Aux vacances, repris par ses habitudes contemplatives, par ses besoins de solitude, Emile ne paraissait au moulin qu'aux heures des repas, et encore, parfois, afin de pouvoir ne rentrer qu'à la nuit, emportait-il, comme au vieux temps, un bout de miche, avec, enfoui dans la mie, un morceau de fromage affiné, terrible au palais comme un piment.
Cécile sentait évidemment dans les rapports très brefs qu'ils avaient l'un avec l'autre, perçant sous l'amabilité de commande et de politesse, le dédain tout ecclésiastique que le jeune homme marquait déjà pour la femme.
Elle s'accoutuma donc, peu à peu, à garder pour elle sa manière de voir, à ne faire à personne la confidence de ce qu'elle voulait et de ce à quoi elle aspirait.
La maîtresse Brunetère, pourtant, rendue perspicace par son affection pour sa fille, et l'esprit mis en éveil par ses inquiétudes de l'avenir, avait flairé quelque chose. Et c'est à cette découverte qu'elle faisait tout à l'heure allusion lorsqu'elle disait à son beau-frère :
— J'sais ben quoi c'est qu'ai veut, moi.
— Ah ! si l'p'tit gas était là ! avait riposté amèrement le meunier, en guise de conclusion.
LE GARS FAIGNANT. 2Cf
La conversation en resta là, ce jour-là, car ils mettaient le pied clans la cour du moulin, lorsque la fermière avait émis cette opinion. Le meunier n'eut pas le temps de lui en demander l'explication, forcé qu'il se trouvait de s'occuper du grand repas de circonstance.
Mais le lendemain, quand la ferme eut repris son train-train habituel et le moulin son tic-tac, dont la pulsation, en signe de deuil, avait cessé de battre tout un jour à son cœur, le meunier aborda sa belle-sœur occupée à « tirer » ses vaches, assise sur un escabeau, la robe troussée et attachée par derrière en un gros paquet.
— Eh ben ! quoi qu' c'est donc qu'ai veut, comme ça ? demanda-t-il brusquement, sans même prononcer le nom de Cécile.
La fermière, depuis la veille, s'attendait à cette question. Ses mains habituées continuèrent à traire alternativement une tétine puis l'autre. Les pis s'allongeaient
et revenaient élastiquement à leur volume normal, et le lait jaillissait en un jet interrompu puis repris rhythmiquement, et moussait dans le seau avec un bruit doux.
La maîtresse Brunetère répondit d'un air calme, sans lever la tète.
— Ai veut le gars Thibaut , quiens !
parguié !
— Quel donc Thibaut ? demanda l'oncle Louis.
— Et ben ! Thibaut de la Foësillère.
Ah ! c'est un beau gars. Et ben savant, à c'qu'on dit. Ses parents ont de quoi. C'est à eux, la Foësillère.
— Ben oui... mais c'est cor ben d'ia terre ingrate, par là. C'est fré, fré... Et pis, qui qui vous dit qui pense à elle ?
— J'n'en sais ren, mais je le crais. Y vient ben souvent à la messe à Bêlou. Et y n'y a qu'faire. C'est ben pus près pour li d'aller à Moutiers.
— Ben quoi donc qu'c'est qu'il a d'pus
que les autres, c't'ila, pour qu'il ait tapé dans l'œil à la princesse ?.
— Est-ce qu'on sait. P't'ète ben pasqu'il est moins paisait que tous ceux qui l'ont demandée jusqu'asteure. Pis c'est un gas qu'a eu ben d'I'instruction. Quand il est sorti d'I'école, M'sieu Nouvel n'avait pus ren à y apprendre, à c'que n'on dit.
— M'est avis qu'ça fera core un fichu moulant, c'mossieu-là...
— Pourquoi donc ça ?... C'est pas pasqu'on a été à l'école... Ah ! j'voudrais pourtant ben qu'ça se décide, c't'affairelà... Et pis... qu'y viennent au moulin pour me... pour m'aider un brin... J'vieillis... Et pis la mort du maître m'a porté un coup... j'aurais besoin d'me f poser.
— Ah ! parguienne, j'vois ben c'que vous guignez, ma petite belle-seû ; oui, je vois ben c'qui vous tracasse d'pis quèque temps. Parguié, c'est ben clai. Y a pas besoin d'mette des lunettes pou l'vouà... Ah ! l'pauv' g^as Jacques est défunt ben mal
à propos... Va pus ren y avoir icite pour vous r'teni...
La fermière ne répondit pas. Et, comme le meunier se taisait et restait là tout songeur, accoté au râtelier, un bras passé dans les barreaux, et de l'autre main caressant machinalement le muflle soyeux de la Noiraude que la maîtresse Brunetère était en train de traire, la paysanne, peut-être pour rompre un silence embarrassant, rudoya tout à coup la vache.
— Quiens ! quiens ! quai qu'elle a donc, c'te garce-là. V1à-t-y pas qu'ai r'quient son lait, asteure !
La Noiraude tourna la tête, tirant sur sa chaîne qui racla bruyamment le bord de la mangeoire, enveloppa la fermière de son bon regard doux, et, allongeant le muflie, elle beugla un mugissement bref, sourd, voilé, où il y avait comme une protestation.
Puis la paysanne se leva et sortit de retable, sans rien dire de plus, son seau
plein de lait dans la main droite, son bras gauche étendu pour faire contre-poids.
Derrière les peupliers de l'îlot, trouant le feuillage et dorant les folioles extrêmes qu'agitait une trémulation imperceptible, le soleil se couchait dans la paix mélancolique et poignante du soir.
La maîtresse Brunetère avait raison.
Thibaut pensait si bien à Cécile qu'il la demanda en mariage, mais il faillit ne pas l'obtenir. Il prétendait en effet l'emmener à la Foësillère qu'il voulait faire valoir, alors que les parents de Cécile mettaient justement comme condition unique, mais expresse, au mariage, que le jeune ménage viendrait habiter Marinbèrc et les aider dans son exploitation.
Thibaut ne céda que devant la menace faite par la mère Brunetère de ne pas donner son consentement si sa lille quittait le moulin.
La noce se fit enfin.
Emile ne vint pas plus pour le mariage de sa sœur qu'il n'était veau pour l'enterrement de son père. Sans prendre à la lettre le mot cruel que l'Evangile selon saint Luc(chap. XIV, vers. 26) attribue au Christ : « Si quis venit ad me, et non odit patremsuiimetmatreni,et uxoreni^ etfilios, et fratres et sorores, adhuc aiitem et animam suam, non potes t meus esse discipulus », il s'était trouvé de l'avis des supérieurs du grand séminaire qui lui conseillèrent de ne pas aller amollir ses résolutions dans des attendrissements de famille, de ne pas compromettre sa vocation, à une époque si prochaine de l'ordination.
Sa sœur lui en conserva une sourde rancune ainsi que Fonde Louis. Et il ne fut plus question du jeune homme au moulin, ou, seule, la maîtresse Brunetère, qui avait été le voir ordonner prêtre, quelques jours après le mariage de sa fille, essayait de le défendre et d'expliquer sa conduite.
Le meunier, un peu maugréant d'abord,
puis insensiblement gagné par l'amabilité de Thibaut, confessa bientôt de très bonne grâce que le garçon mettait tous ses soins à remplacer Jacques. On ne fut pas long à s'apercevoir que le mari de Cécile était plus qu'un mari parfait, que c'était un fermier habile, pas routinier, très au courant des dernières inventions mécaniques, et très partisan de les introduire à la ferme, parce que, disait-il, c'étaient des économies de temps et de personnes, c'est-àdire d'argent.
Et il avait été le premier dans le pays à remplacer le fléau antique et lambin par la batteuse à vapeur, un peu toutefois malgré le meunier qui accusait assez justement la machine de gâcher la paille.
Cécile, tout égayée de bonheur et mariée selon ses vœux, mit la main à la pâte avec tant d'enthousiasme, qu'elle fut bientôt en état de seconder et même de remplacer sa mère dans ses diverses occupations.
36 HISTOIRKS NORMANDES.
Celle-ci, du reste, qui mettait comme une hâte à initier sa fille aux moindres détails de la ferme, semblait avoir abdiqué. On eût dit qu'elle voulait habituer sa lille à la responsabilité de la maîtrise, en s'elfaçant peu à peu, en ne prenant aucune décision importante sans s'informer préalablement :
— Dis-donc, la fille, quai qu't'en dis?
Le but de la maîtresse Brunetère était bien simple, et ce n'était plus un mystère pour personne au moulin.
Un désir la tracassait, depuis longtemps, une idée fixe la hantait : aller demeurer avec l'abbé, diriger sa maison, puis s'éteindre doucement dans ses bras, après quelques années de paix heureuse, de bonheur tranquille, de joies discrètes et calmes.
C'était un projet qui datait de loin. Ils l'avaient tenu secret, ne s'en étaient même ouverts qu'à peine l'un à l'autre, durant que vivait le père, à cause des difficultés
qui en rendaient la réalisation quasi impossible. Mais aujourd'hui...
La maîtresse Brunetère avait toujours eu un faible pour son fils. Sa vanité de paysanne enrichie était agréab'ement chatouillée par la situation exceptionnelle qu'allait occuper le jeune homme.
Emile était alors vicaire dans un canton du nord de l'Orne, Encore une année à attendre, et il serait chez lui, curé. « Monsieur le curé... » Les gens prononcent « monsieur le CAiré » avec autant de respect que « monsieur le maire ». Tout le monde lui quitte son chapeau et les bourgeois se le disputent à dîner.
La fermière ne vivait plus que dans cette espérance. Elle décomptait les jours comme un écolier dont l'approche des vacances est l'unique souci. Elle se vit devenir grand'mère avec une indifTérence qui surprit le meunier, déjà fait pourtant à l'étonnement de constater sa belle-sœur
comjDlèlenient désintéressée des choses et des gens du moulin.
Cécile avait, en elTet, mis au monde, un an environ après son mariage, une petite i fille à laquelle la grand'mère, marraine j sans enthousiasme, donna le nom d'Émi- 1 lienne, et qui, suivant l'usage, fut envoyée tout de suite en nourrice et élevée au biberon.
L'oncle Louis qui attendait toujours son « moulant » fut désappointé.
Il dit en goguenardant à Thibaut :
— En ben ! tu sais, mon gas, c'est raté, faut m' recommencer ça !
— Ah ! mais ! ah ! mais ! protesta dans le grand lit à baldaquin la voix faible de la nouvelle accouchée, c'est pas pressé.
Et la vie recommença de couler, au moulin, comme l'eau de sa rivière: calme, douce, uniforme.
Un matin, le facteur remit à la maîtresse
Brunetcre une lettre dont celle-ci reconnut tout de suite l'écriture. Elle devint pâle et la décacheta d'une main tremblante.
— Si c'était... la fameuse nouvelle !
Elle avait pressenti juste. Emile, en quelques lignes rapides, annonçait à sa nère qu'il venait d'être nommé curé de Mouliers.
Une dizaine d'années s'écoulèrent avec cette lenteur morne qu'elles ont en province. L'abbé Brunetére plaisait à Moutiers. La comparaison entre le curé défunt et lui ne pouvait être qu'à son avantage.
L'anc'en curé était un vieux janséniste morose et rigide qui ne consentit jamais à faire aucune concession aux exigences de son temps.
Ses paroissiens articulaient contre lui
de nombreux griefs. Mais ce qui indisposait surtout contre le bonhomme, c'était sa manie de prêcher interminablement à la grand'messe , si bien qu'on n'en sortait pas avant midi passé, au grand mécontentement des maris de ces dames, exaspérés de déjeuner si tard.
— Et pour dire quoi ? maugréaient les fortes têtes. Voilà trente ans qu'il nous rabâche les mêmes choses !
On lui reprochait aussi très vivement son intolérance butée, son absolutisme cassant, sa rigueur implacable. Avec lui, pas de dispenses de carême, et pour le maigre du vendredi et même du samedi il était impitoyable. « Il faut dompter la matière », disait-il.
II prononçait la « matière », avec une crispation de mâchoires, un grincement des dents, un froncement des sourcils pleins de mépris pour la faiblesse de la nature humaine.
Très dédaigneux du décorum, il por-
tait des soutanes râpées, luisantes, trahissant la trame. Sa douillette rapiécée cent fois par une vieille couturière, qui venait tous les mois visiter et repriser sa garderobe, il fallait qu'elle « tombât en javelle », pour qu'il songeât à la remplacer.
Le nouveau curé apportait avec lui le prestige inespéré d'un curé propret, joli homme, dont on sentait les mains blanches accoutumées à la « pâte des prélats ».
On admira ses soutanes irréprochables, ses fines et chaudes douillettesdoublées de satin sans la moindre éraflure,ses chapeaux toujours frais et d'une forme quasi coquette , coiffant bien sa tète intelligente, qu'éclairait un sourire large et bon et un regard bleu profond, dont l'acuité était émoussée par l'attendrissement d*une compassion infinie.
Une des bourgeoises les plus écoutées et les plus bavardes de Moutiers, qui
n'avait pu résister au désir d'en faire, dès la première huitaine de son arrivée, l'essai comme confesseur, colportait partout la nouvelle qu'il était « parfait ».
— Ah! ma chère, il n'y en a pas un pareil dans toute la contrée.
Ce qui avait particulièrement séduit et ravi mais étonné la brave dame, c'est qu'il lui avait donné la permission de faire gras le vendredi, à elle qui n'avait aucune raison de maladie à faire valoir.
Elle avait raconté au curé que son mari, un Mnpie déterminé, exigeait absolument de la viande les jours maigres. Il donnait comme raison qu'obligé par ses occupations de se lever matin, le maigre ne le « sustentait » pas assez.
— Alors, mon père, vous comprenez, je suis forcée de faire du maigre pour moi et du gras pour lui. Ça fait deux cuisines. C'est tout un aria.
Le curé avait répondu, d'un ton conciliant, qu'il comprenait si bien qu'il lui don-
nait la permission de manger de la viande avec son mari.
Ce beau trait de tolérance fit le tour du pays et défraya la conversation pendant près d'une semaine.
La mère Brunetère , naturellement , avait été aux anges de la nomination de son fils à Moutiers.
C'était maintenant une belle vieille, accorte, aimable et douce, toujours tirée à quatre épingles, mais d'une toilette très simple. Une jupe noire de mérinos tombant droit, sans volants, en plis lourds, une pèlerine bordée de velours, une cornette de tulle à gros tuyaux laissant transparaître le serre-tête de soie noire, composaient invariablement son costume.
Rarement, aux fêtes carillonnées, et parce que son fils l'en priait, elle arborait la grande coiffe normande à la quadruple rangée de dentelles, fixée à son milieu, au serre-tête, par une épingle d'or.
La piété l'avait conquise tout entière.
Levée régulièrement la première, par un reste d'habitude campagnarde, elle assistait tous les matins à la messe de son fils sans y manquer une seule fois. Le souci de son salut éternel la préoccupait uniquement, à celte heure si voisine du grand passage.
Elle n'allait plus que très rarement à Marinbère, où les choses avaient pris un tour qui lui déplaisait.
L'abbé n'avait pas été sans essayer de faire comprendre à sa sœur que la déplorable éducation qu'elle donnait à sa fille porterait ses fruits.
La petite Emilienne, qui allait maintenant sur ses treize ans, était abominablement mal élevée. Ses parents, peut-être parce que c'était leur unique enfant, la gâtaient outre mesure, prenant prétexte de sa chétivité et de sa délicatesse.
La gamine, au moulin, faisait ses « quatre volontés », suivant l'expression
de la grand'mère. Elle avait enjôlé tout le monde. Et l'oncle Louis lui-même se rebiffait quand la maîtresse Brunetère, les rares fois qu'elle venait au moulin, s'avisait de faire des remontrances, et disait de son ton narquois :
— Ah ! la bairaude ! Comme elle sait vous mettre la tête sous l'aile à tous !
— Ah! ben ! Ah! ben ! Qu'ai s'amuse donc ! protestait le meunier, ai ne s'amusera pas p'us jeune.
Le prêtre insistait auprès de Cécile :
« Avec ce système, la petite était demeurée volontaire, fantasque, capricieuse, insupportable. Elle n'avait aucune religion , oubliait régulièrement ses prières matin et soir, assistait aux offices sans conviction, simplement parce qu'il fallait bien y suivre ses parents. »
L'abbé, courageusement, alla même jusqu'à avertir la maîtresse Thibaut qu'il surprenait parfois dans l'œil de la petite une lueur particulière dont il augurait mal,
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lui, ^le ministre de Dieu, habitué à descendre au fond des consciences humaines.
Mais à ses conseils comme à ses exhortations on ne répondait que par des haussements d'épaules.
Le curé de Moutiers en vint, comme sa mère, à espacer de plus en plus ses visites au moulin. 11 sentait toujours comme une rancune sourde et tenace dans le cœur du vieux meunier ; une rancune qui perçait dans sa façon d'être avec lui, dans les mots gouailleurs dont il aimait à le larder, dans l'obstination de mauvais goût que le vieux mettait à ne l'appeler jamais que « foutu moulant» ou «moulant de quat'e sous » et à ne le saluer que de son éternel :
« Quiens ! te v'ià ! tai, gas faignant ! »
Ce grand vieillard sec et noueux comme un tronc de charme, dont toute la flamme de vie semblait s'être réfugiée dans les yeux, des yeux bleu-clair, clignotants, à demi-clos, enfoncés sous l'arcade proémi nente, et vrillant d'un regard pointu la
broussaille blanche de ses sourcils; ce Percheron têtu, buté dans une idée fixe et blessé dans son honneur de paysan par la désertion de son neveu, ne lui avait jamais pardonné. Les années passaient, burinant sa face hâlée de crevasses profondes et cassant sa haute taille, mais son ressentiment au lieu d'en être émoussé, croissait avec les années. Pas une fois, depuis dix ans et plus qu'Emile était curé de Moutiers, et bien que ce fût à une petite lieue de Marinbère, pas une fois le vieux ne consentit à mettre les pieds au presbytère. Et tout le temps que le prêtre demeurait au moulin, le rancunier bonhomme suivait chaque geste de son neveu de son regard acéré> accueillait chacune de ses paroles d'un ricanement mauvais, qui crispait sa bouche mince et faisait de ses yeux deux fentes obliques où filtrait un rayon glauque, d'une expression de dureté implacable et presque haineuse.
Tout ce qui arrivait de mauvais ou de
fâcheux au moulin était rancunièrement mis sur le compte du curé. Les meules qui cassaient, les années sans pommes, les moutons que la clavelée emportait, les pertes d'argent, il avait une façon âprement résignée et féroce d'expliquer tout. Il grognait, les épaules hautes et l'œil mauvais :
— C'est la faute au curé. Si l'gas était resté au moulin au lieu d'aller faignanter, j'en serions point oùsque j'en sommes.
L'abbé Brunetère avait essayé une seule fois d'ouvrir les yeux de l'oncle Louis, de lui persuader que c'était rendre un mauvais service à la petite Émilienne que de l'élever de cette façon-là. Mais l'incorrigible paysan lui avait sèchement coupé la parole.
— C'qui s'passe au moulin n'te r'garde point, mon gas faignant ; fallait pas t'mettre curé, tu serais l'maître icite, t'aurais l'drait
d'causer. Mais, asteure, t'as ren à clire.Vamon voua à Mouquiers si j'y sais...
— Ah! mon oncle, tout ça finira mal.
Quand à treize ans une petite fille ne pense pas plus que ça au bon Dieu, à seize elle est envahie par les songeries mauvaises... Ah! le bon Dieu veuille que je me trompe, mon oncle, mais j'ai bien peur...
Et le vieux ripostait, tout entier à son idée fixe :
— C'est bon, c'est bon, si nous arrive malheû, ça sera de ta faute... Fallait pas t'mett'e curé !
N'eussent été les inquiétudes que lui donnait sa nièce, le bonheur de l'abbé Brunetère se serait trouvé parfait.
Quelle satisfaction mondaine, en effet, fût-elle parmi les plus prisées, valait une heure de cette quiétude d'esprit, constante et inaltérable, une heure de ce repos de cœur qu'il goûtait là, dorloté par l'affection si tendrement enveloppante de sa
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mère, qui vieillissait à côté de lui, béate et extasiée, ravie en piété, peu à peu transformée au contact de son fils, l'esprit nourri de lectures pieuses, l'àme noyée de bonheur calme, dans le petit presbytère emmitouflé de lierre, de silence et de paix.
Pourtant Émilienne arrivasans encombre aux environs de la vingtième année. Et malgré les yeux inquiétants qui luisaient dans la pâleur mate de son joli visage, malgré le pli ironique qui relevait le coin de ses tentantes lèvres charnues, malgré la réputation de « madame » qu'elle s'était laite aux alentours avec ses toilettes trop élégantes et ses mains trop blanches chargées de bagues, ses mains de faignante, disait-on, qui n'avaient jamais été éclaboussées d'une goutte de purin, un faraud des environs, dont le torse et la prestance de coq campé sur ses ergots lui donna dans l'œil, la demanda en mariage et l'obtint, gr^ce à la menace que fit la jeune
fille de filer avec lui si on ne les mariait pas.
Le gars, qui trouvait la fille appétissante, promit tout ce qu'on voulut.
On décida donc qu'ils habiteraient au moulin. Aveline, c'était le nom du mari, seconderait l'oncle Louis, qui se faisait bien las. Émilienne deviendrait la lieutenante de sa mère, se préparerait peu à peu pour la remplacer un jour, de même que la maîtresse Thibaut avait remplacé à son heure la maîtresse Brunetère, de par la loi inéluctable qui fait que la vie naît de la mort, et qui veut que ceux-ci surgissent pour prendre la place de ceux-là, disparus.
Trois ans se passèrent sans incidents.
Émilienne rechignait bien un peu à l'ouvrage, elle se préoccupait bien un peu plus de sa toilette de saison que des fluctuations subies parle prix du beurre ; mais Aveline était décidément une bonne acquisition pour la ferme. Fort comme un taureau,
courageux, actif, il trouvait moyen de faire tout l'ouvrage du meunier et d'aider encore Thibaut.
Émilienne seule détonnait sur l'ensemble ; mais comme on s'était accoutumé à ne pas attendre beaucoup d'elle, on s'estimait heureux, aussi bien au moulin qu'au presbytère, que tout se passât de cette façon.
Vers la fin de cette troisième année, la maîtresse Aveline devint mère. Elle fit une moue de désappointement lorsqu'on lui apporta sa fille, un petit être tout rouge, chauve, le front ridé, les yeux sans regards, atroce, et dont le crâne s'était. allongé en pain de sucre.
— L'allreux laideron î s'écria-t-elle ; mais je n'ai jamais été si épouvantable que ça.
C'est tout le discours de bienvenue que lui inspira sa tendresse maternelle.
Le soir même, la petite Marie partait en nourrice, sans même que l'oncle Louis eût consenti à l'embrasser.
— Cor' eune fumelle, avait grommelé le vieux avec un juron; queul' guiab'e l'escarbouille !
humilienne avait horriblement et longuement souffert pendant ses couciies. Et, bien entendu, c'est à son mari qu'elle s'en prit, au pauvre Aveline qui haletait d"angoisse dans la pièce voisine, n'osant se montrer dans la chambre de sa femme par crainte des invectives dont elle l'accueillait.
La jeune femme fut longue à faire ses relevailles. Elle se remit sur pied avec un
dégoût de plus en plus prononcé pour son mari qui s'était pris, lui, par contre, d'une passion exaspérée pour sa femme, accrue dans des proportions morbides, à partir du jour où elle lui interdit son lit, et qui, ne sachant que faire pour rentrer en grâce, ne trouva rien de mieux que de la combler de cadeaux d'un prix déraisonnable. Il commença alors à s'endetter, empruntant à l'insu des vieux et vendant même, a la fin, ouvertement, quand il ne pouvait plus trouver d'argent, un bout de pré par ci par là, au grand désespoir des Thibaut.
A partir de ce moment-là tout alla de mal en pis, à Marinbère.
IZn dépit des remontrances de sa mère et des objurgations du vieux meunier, qui était bien obligé de reconnaître que tout craquait autour de lui, mais qui s'en prenait, avec des jurons formidables, lau «gars faignant » de ce que les temps prédits par lui étaient arrivés, Éniilienne, comme
dans un coup de folie, accumulait de son côté les dépenses.
Son caractère semblait s'être détraqué.
A toutes les observations qu'elle recevait et dont, il est vrai, on la criblait ajournée entière, elle répondait sur un ton aigu et menaçant, coupant court brutalement à toutes les discussions avec cet unique argument qu'elle clamait d'une voix aigre et rageuse, lorsqu'on la poussait à bout :
— Ah! si vous m'embêtez comme ça, j'foutrai le camp, vous verrez, vous verrez !
Devant ces menaces. Aveline se faisait tout petit, essuyait stoïquement les rebuffades de sa femme, gardant l'espoir que ce n'était qu'une crise et qu'elle lui reviendrait.
Chaque fois que ces accès de fureur la prenaient — et cela arrivait généralement le lundi, lorsqu'elle revenait du marché, ses paniers encombrés d'une acquisition nouvelle— Aveline s'interposait entre ses
sS HISTOIRES NORMANDES.
colères et les récriminations des vieux. Il arrondissait son large dos sous l'orage, allait de Thibaut à Cécile avec des supplications dans le regard, des tentatives timides de conciliation.
Mais Émilienne rabrouait tout le monde, impérieuse, maussade, le ton cassant, la parole sifflante, se débondant tout à coup en imprécations agressives, en crises de colères furibondes.
Un lundi qu'elle était allée, comme de coutume, au marché de Moutiers, on lut très étonné, au moulin, de ne pas la voir revenir vers cinq heures. Aveline ne put s'empêcher de manifester ouvertement son inquiétude, Émilienne n'étant jamais en retard.
Mais ce qui l'inquiétait surtout, il s'en ouvrit dolemment au vieux meunier, c'était, bien plus que le retard qui pouvait à la rigueur s'expliquer, cette circonstance particulière que la jeune femme
LE GARS F.MGMANT. 59
avait mis ce jour-là sa toilette la plus pimpante. Pourquoi ? Et elle n'avait emporté aucun panier. Alors, qu'allait-elle faire au marché ?
Elle était partie comme d'habitude, très tranquille, munie simplement de son ombrelle, par le chemin de Bêlou.
L'estomac serré d'une angoisse grandissante, Aveline, comme huit heures allaient sonner, n'y put tenir plus longtemps. Il déclara qu'il allait partir pour Moutiers chercher des nouvelles de sa femme.
Il prit comme elle la route de Bêlou, avec l'espoir, qu'il ne pouvait abandonner, de la rencontrer en route. Ce fut au facteur qu'il se heurta, comme il passait devant l'auberge des Trois Chats noirs, et qui, s'arrêtant sur la route, fouilla dans sa boîte, les jambes écartées, le geste lent.
— Ah! ben, j'suis bénaise de vous rencontrer, maît'e Aveline, fit-il; j'ai une lett'e pour vous. Ça s'trouve t'v ben
qu'vous séyez passé par icite. Ça m'évitera la peine d'courir jusqu'à Marinbère... T'nez, la v'ia. Ben Tbonjou, maît'e Aveline.
Aveline, qui avait parcouru la missive d'un coup d'œil, s'écroula, terrassé, sur la berge de la route, les jambes dans le fossé. Une douleur atroce lui peignait le cœur ; et il restait là, les oreilles bourdonnantes, la bouche ouverte, la respiration presque arrêtée, croyant qu'il allait s'évanouir.
La lettre ne contenait que deux lignes : « La vie n'est plus tenable au moulin, je file à Paris avec M. Pacôme. »
M. Pacôme était un clerc d'huissier dont le teint blafard, 'a moustache en chat, le grasseyement de bon ton et les calembours à la douzaine ravageaient le cœur des couturières de Moutiers.
Ce lovelace incombustible avait eu des
LE GARS FAIGNANT. 6l
bonnes fortunes princières. La femme du brigadier de gendarmerie avait voulu goûter au miel de ses baisers, et la belle Octavie, la fille du suisse, qui avait, pour ses beaux yeux, refusé deux ou trois partis, se mourait lentement pour lui.
Gâté par le succès, Pacôme désira mieux.
Un beau jour qu'il rôdaillait par le marché, en quête d'aventures, la joliesse de la maîtresse Aveline ienta sa concupiscence. Il projeta cette conquête, persuadé que cela le poserait à Moutiers et établirait définitivement sa réputation de Don Juan.
L'enlèvement qu'il rêvait, les dispositions d'esprit dans lesquelles se trouvait Emilienne en aplanirent les difficultés ; et lorsque, après deux mois de flirtage habile, il lui proposa de l'initier aux splendeurs de la capitale, ce fut par un oui enthousiaste que lui répondit la jeune femme, à l'affût depuis longtemps de cette occasion.
02 HISTOIPvES NORMANDES.
L'événement eut dans tout le pays un retentissement d'autant plus énorme que la fugitive était la nièce du curé de Moutiers.
On trouva généralement que le pauvre prêtre était bien éprouvé, et il reçut à cette occasion d'universels témoignages de sympathie. Mais on ne plaignit qu'à moitié les gens du moulin ; on s'accorda à dire que cela devait finir ainsi, que la coquetterie exubérante de la maîtresse Aveline devait lui jouer un mauvais tour ; qu'il n'était pas rationnel qu'une simple fermière s'habillât avec ce luxe effréné ; qu'on ne gagne rien d'abord à vouloir faire mieux que les autres ; qu'il faut rester où le bon Dieu vous a mis ; qu'Émilienne n'ayant pas été élevée comme une fermière, cela lui avait donné des goûts au-dessus de sa position, et que tout cela devait forcément se trouver payé un jour. Et puis, enfin, dernier argument, « l'curé l'avait-y pas ben dit».
Les commérages allaient leur train.
On ne craignait pas d'insinuer qu'ils étaient « bien près de leurs pièces » à Marinbère. On allait même jusqu'à prétendre que la plupart des prés qui jouxtaient la ferme n'étaient plus aux Thibaut. C'avait été vendu lopin par lopin pour satisfaire aux exigences croissantes de leur princesse de fille. Ça commençait déjà avant son mariage; et, après, la dégringolade avait été crescendo. Son benêt de mari n'osait rien lui refuser. C'était tous les jours un nouvel « afTutiau ».
« Leur chambre à coucher était aussi belle que celle d'un préfet », encombrée de bibelots chers et d'objets d'art, et meublée de jolis meubles à la mode, à (ilets de cuivre, « comme il n'y en avait même pas chez le notaire de Moutiers. »
Et tout ça n'empêchait pas la maîtresse Aveline de «faire des notes» chez tous les marchands du bourg. Elle devait parout. Quand toutes ces factures là arri-
veraienl à échéanca, on verrait un bej effondrement.
— Bah ! rispotaient des gens, le cur( payera, parbleu ! il est riche ; les Brunetèrc avaient trouvé moyen de mettre de l'argent-de côté, eux. Il ne laissera pas vendre les Thibaut ; Marinbère est une propriét( de famille ; et puis il est si bon qu'il s( laisserait manger jusqu'au dernier sou poui empêcher la misère des siens.
— La maîtresse Aveline le sait ben.
répliquaient des commères. Oh ! oui, elle le sait ben que l'curé n'peut ren refuser. Ces derniers temps on l'a vue tous les lundis entrer au presbytère, elle qui, dans le temps, n'y mettait jamais les pieds. Ben sûr, si elle y allait, c'était pas pour dire ses prières. C'était pour le bairauder et lui tirer des pièces de cent sous.
Ce qu'on ne comprenait pas, par exemple, c'était la folie de la maîtresse Aveline, qui lilait avec un panier percé comme Pacôme.
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— Ç'allait faire du propre ! Un garçon qui n'avait pas vingt francs devant les mains. Quand il n'y a plus de foin au râtelier les chevaux se battent. Pour sûr, ils se battraient avant qu'il soit huit jours. Assurément, elle était partie comme ça, sans réiléchir, sans se demander ce qu'elle deviendrait là-bas, quand Pacôme l'aurait lâchée. Car une fois son petit effet produit, le don Juan reviendrait vite paonner à Moutiers, jouir de son succès. Mais elle } Evidemment, son mari était si bête qu'il ne demanderait pas mieux que de la reprendre ; mais elle n'aurait pas le toupet, peut-être, après cette jolie équipée, de reparaître dans le pays !
— Laissez donc, intervenaient les sceptiques, elle n'a pas froid aux yeux, la mâtine; elle est bien de taille, maintenant ' qu'elle a tàté de la capitale, à se faire une situation et même des rentes. A Paris, les jolies filles ne restent jamais dans l'embarras.
Peu à peu, pourtant, l'effervescence se calma, les cancans s'apaisèrent, et l'on ne parla bientôt plus que pour mémoire de la fugue de la maîtresse Aveline, si ce n'est au presbytère de Moutiers et au moulin de Marinbère.
Aveline, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis le soir où il était rentré écrasé de chagrin, avec la lettre d'Émilienne dans sa main crispée, Aveline, taciturne, les yeux caves, s'en allaittous les matins tirer la sonnette de M^ Derbot, l'huissier de Moutiers, et disait, en portant l'index à son feutre : - — Pardon, excuse... Ben Tbonjou, la compagnie... M'sieu Pacôme est-y là ?
Et Derbot répondait, rubicond, avec son large sourire poli, affilé d'une pointe de gouaillerie, et en assurant d'un geste machinal ses lunettes derrière lesquels flambaient de petits yeux vifs et^Tiatois :
— Ma foi non, maît'e Aveline, il n'est pas là»
— Je reviendrai, taisait doucement le paysan en s'en allant.
Cela dura une semaine.
Un matin, Pacôme se trouva là et se leva, un peu pâle, au salut du paysan.
— Ça serait-y un elVet de vot'e bonté, m'sieur Pacôme, sans vous commander?
J'voudrais ben vous dire deux mots, comme qui dirait en particulier... J's'rons aussi ben pour ça su Tchamp de foire qu'icitc,
Pacôme, très inquiet, sortit avec le maître Aveline.
Le champ de foire était tout proche, clos par la route et par des murs de jardins qui l'isolaient des habitations. D'un côté, le mur de la maison d'école avec la tète de ses tilleuls qui débordaient ; de l'autre, le jardin du père Faucoux, fermé du côté de la route par une grande grille qui laissait voir des coins d'allées pavées proprement de briques violettes et plantées à kurs coudes de sapinettes ventrues
taillées en pains de sucre raides, hérissés tout autour de coquilles d'escargots.
— L'biau jardin, remarqua en passant le maître Aveline, pendant que Pacôme saluait le père Faucoux qui se promenait la main dans la poche de sa « devanquière » bleue de jardinier et la tète couverte de sa casquette de drap à oreillettes.
Les deux hommes marchèrent quelque temps sans rien dire. Tout à coup, le maître Aveline s'arrêta.
— J'étais d'avis, pour c'mencer, d'vous casser les reipxS, m'sieu Pacôme... et pis j' me sais dit qu' ça n'avancerait à ren ; si ça n'avait pas été vous, ça aurait été un aut'e. Ah ! faut pas craire comme ça qu'c'est vos beaux yeux qu'ont tout fait ; si elle avait v'iu choisi, elle aurait pris mieux qu'ça.
— Où diable veut-il en venir ? songeait Pacôme, que ce début rassurait.
— J'vous d'manderai qu'eune chose,
continua le paysan Où qu' c'esl-y
qu'vous l'avez laissée là-bas ?
— Mais...? essava le clerc.
— Vous savez, m'sieu Pacôme, j' sais un brin comme mes bœufs, j' dis ren quand on m'dit ren, seulement je m' flonne quèque fois... J' vous d'mande pas pourquoi qu' vous l'avez lâchée, jeul sais ben ; ai n'a point emporté d'argent, et des gas comme vous, c'est des biaux parieux, c'est d's enjôleux d'femmes, mais ça n'a point d'argent à leù donner. Ça va ben tant qu'ai n' n'ont... Non, m'sieu Pacôme, j'vous d'mande point pourquoi qu' vous l'avez mauvaisement abandonnée : mais c'que j' vous d'mande, c'est son adresse à Paris, et pisque j' vous la d'mande, faut m' la donner, voyez-vous, pasque, j' vous l'ai dit, y a des jou's comme ça où que j' m' fâche pour un ren.
Pacôme comprit qu'il fallait s'exécuter.
Il avait d'autant moins de scrupules à donner l'adresse à laquelle if avait laissé
•yo HISTOIRES NORMANDES.
la jeune femme qu'il savait pertinemment qu'elle n'y était plus.
Émilienne, en effet, une fois à Paris, s'était trouvée tout de suite « à la hauteur »; et Pacôme avait senti dès la première heure qu'il n'était pas le butde cettefugue, mais le simple prétexte.'
Née avec un tempérament de viveuse que n'avaient pu influencer ni le milieu rustique, si simple et si honnête, dans lequel elle avait vécu, ni l'éducation des bonnes sœurs de Moutiers,ni l'exemple des vertus familiales qu'elle avait eues constamment sous les yeux, l'occasion seule lui avait longtemps manqué de donner un libre essor à la poussée impérieuse de ses instincts.
Trop iière de sa beauté pour se donner au premier venu, elle voulait avoir tous les bénéfices de sa chute. Aussi Paris la tentait-il avec toutes ses promesses de luxe. D'incalmables prurits l'enfiévraient parfois
de partir seule à la conquête de la capitale, et puis des terreurs subites amollissaient son désir tout à coup ; des peurs irraisonnées de cet inconnu à allronter ; des épouvantes bizarres à la pensée de descendre seule dans un hôtel parisien ; des appréhensions de dangers indéterminés ; des edrois nés de la lecture de récents faits-divers, où des femmes galantes étaient effroyablement massacrées, et dont les assassins échappaient à toutes les recherches de la police.
C'est pour cela que la jeune femme n'avait prêté qu'une oreille distraite au flirtage préparatoire du beau clerc, peu tentée par les joies douteuses de l'adultère banal qu'il lui proposait ; et c'est pour cela qu'elle avait applaudi des deux mains à son projet de départ pour Paris.
Une fois là-bas, Pacôme fut rélégué au second rang, assez dédaigneusement. Il essaya de faire des remontrances, mais Emilienne lui répondit avec un « Tu sais j
mon petit », qu'elle 'avait la veille cueilli au vol à Mabille :
— Tu sais, mon petit, si ça t'embête, je ne t'empêche pas de retourner à Moutiers.
Le troisième jour, comme ils étaient allés à un théâtre du boulevard, Émilienne à la sortie lâcha carrément son clerc, et fila avec un monsieur très bien et d'un certain âge, décoré, l'air respectable, qui lui avait fait du pied pendant toute la représentation.
Et Pacôme, piteux, partit le lendemain matin pour Moutiers, mais il ne se montra que quatre ou cinq jours plus tard à son étude, où il inventa toute une histoire pour se donner le beau rôle dans cette aventure.
On comprend pourquoi le clerc n'hésita pas à livrer au mari l'adresse qu'il demandait de façon aussi péremptoire. Il savait bien qu'il ne dénicherait jamais
Émilienne, même avec Taide de la préfecture de police.
Deux heures après celle conservation»
Aveline prenait le train pour Paris.
Aveline n'avait jamais mis en doute qu'il retrouverait sa femme dans Paris et la déciderait à revenir.
Il ne pouvait plus vivre sans elle, et il s'en confesserait à la fugitive, carrément, il était confirme une âme en peine, depuis sa disparition ; certainement il lui pardonnerait son coup de tête.
N'était-ce pas un peu de la faute aux vieux si c'était arrivé; aux vieux, qui la
« digonnaient » à tort et à travers. Elle ferait ce qu'elle voudrait, maintenant, on ne lui dirait plus jamais rien, il en prendrait l'engagement. Elle dépenserait tout l'argent qu'elle voudrait, c'était à elle, d'ailleurs, elle avait bien le droit d'en disposer à son gré...
Ah ! oui ! on vendrait plutôt le bien jusqu'au dernierarpent, mais il ne voulait pas qu'elle se sauvcàt à nouveau. Ah ! dame non! Il ne pouvait plus se passer d'elle, il en mourrait, il le sentait bien, s'il ne devait plus la revoir.
En ces derniers temps, l'amour d'Aveline pour sa femme, exaspéré par la continence à laquelle elle l'avait condamné « pour lui apprendre », avait pris les proportions inquiétantes d'une monomanic véritable. C'était une idée fixe, une préoccupation qui ne le lâchait pas, une hallucination qui enfiévrait ses nuits.
Ça lui était presque devenu égal qu'cU*^
le rudoyât ; il s'habituait même à l'idée del ne plus partager sa couche ; mais ce qu'il lui était impossible d'envisager sans angoisse, c'était la perspective de ne plus !a voir.
Il n'était pis de ceux qui n'aiment que jusqu'à tuer la femme adultère ; il était de ces envoûtés, affolés d'amour jusqu'à consentir à être témoin de l'adultère quotidien pourvu que l'aimée ne les abandonne pas.
Aveline était prêt à toutes les concessions, à toutes les lâchetés, même à cellelà.
Aussi la fuite d'Émilienne l'avait littéralement assommé ; et, seul , avait pu secouer sa torpeur l'espoir, soudain entrevu, de la retrouver, de la reconquérir, de l'arracher à Paris, et de la garder si bien cette foisi que nul, désormais, ne pourrait la lu, ravir.
Mais, comme l'avait prévu Pacôme, Aveline battit inutilement le pavé de Par
pendant toute une semaine et s'en revint, brisé, anéanti, écliouer à Marinbère son désespoir irrémédiable et son accablement, sa prostration de cœur et de cerveau.
Rentré au moulin avec la certitude que sa femme était définitivement perdue pour lui, qu'il ne la reverrait plus jamais, jamais, jamais. Aveline dégringola avec une épouvantante rapidité dans les bas-fonds de la mélancolie la plus lamentable.
Levé dès l'aurore et couché en môme temps que le soleil, il vaquait automatiquement à son travail habituel. Il semblait une machine remontée qui fonctionne régulièrement, exactement, avec précision, mais à qui l'âme manque pour s'intéresser à l'acte qu'elle accomplit. Il paraissait ne rien voir, ne rien entendre ; vivre autre part. Lorsqu'on lui parlait, il éprouvait une secousse comme s'il eut sorti d'un songe, et répondait par des monosyllabes secs, sans intonation. Ses yeux, qu'on eût dit
des yeux d'aveugle, tant l'expression y était morte, ses yeux, dont la couleur indéterminable avait comme déteint, semblable à ces failles délicates aux nuances tendres qu'un seul rais de soleil sulîit à décolorer, ses yeux, lavés de larmes incessantes, ne se fixaient jamais ; il y flottait cette lueur indécise qui tremblote derrière la cornée trouble des ivrognes : le regard qui en est la vie n'y rayonnait plus.
Insensiblement la torpeur dans laquelle croupissait son intelligence aveulie augmenta. Il ne fut bientôt plus possible de lui tirer un mot. Ses lèvres restaient hermétiquement closes à journée entière, en dépit des continuelles tentatives que réitéraient Thibaut et Cécile pour le contraindre à parler.
L'inquiétude, à la fin, les prit. Ils firent venir le médecin de Moutiers, qui s'ébaubit un peu, pour commencer, devant cette « névrose » à caractères peu accusés, à symptômes pui'ement psvchologiques.
« Cela pouvait n'être rien, mais cela pouvait fort bien aussi être un début sournois de polyparésie ; il fallait attendre pour se prononcer. Peut-être, après tout, n'était-ce qu'une forme bizarre d'hypocondrie que le temps guérirait. 11 savait l'irréparable malheur qui venait de frapper le pauvre homme. La cause du mal était là, comme sa guérison peut-être. Si l'infidèle revenait un beau jour, la joie, probablement, rétablirait ce qu'avait bouleversé le chagrin.
« Rien à faire, en tout cas. Du bromure de potassium r Pourquoi droguer. Cela ne modifierait en rien l'état du malade. 11 fallait tout attendre du temps. Du reste il reviendrait. »
Le cas l'intéressait.
, Aveline , torturé de questions, tourmenté de mille manières par le médecin, qui tenait absolument à le faire sortir de son mutisme, finit par hurler, d'un ton furieux :
— J'suis pas malade, foutez-moi la paix.
C'est tout ce qu'on en put tirer. Et le médecin s'en alla, après avoir bien recommandé de le surveiller de près, parce que, si c'était ce qu'il craignait, on serait peutêtre obligé de l'envoyer dans une maison de santé.
Trois mois s'écoulèrent. On n'entendait aucunement parler d'Émilienne. Un jeune homme de Moutiers qui allait quelquefois à Paris, prétendit l'avoir vue à Mabille en toilette excentrique. Ce dont on induisit: d'abord qu'elle comptait décidément parmi le monde qui fait la fête, ensuite que ses affaires prospéraient.
Ce fut toutes les nouvelles qu'on en eut.
Elle, de son côté, faisait la morte, agissait comme si elle eût totalement oublié Marinbère et ceux dont son départ avait désaimanté la vie.
La pauvre ferme allait cahin-caha, désemparée d'une partie de ses prés ven-
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dus morceau à morceau pour payer les dettes qu'Emilienne avait semées partout; et la roue du moulin, jadis si vaillante, ne tournait plus guère que deux ou trois fois la semaine...
Il y avait pourtant un nouveau moulant à Marinbère.
Il avaitbien fallu remplacerl'oncle Louis, qui , décidément — bien qu'il se refusât à se reposer, par amour propre autant que par habitude et par besoin de travail, avec l'obstination têtue d'un paysan dont le labeur a été, non pas le moyen mais le but de toute l'existence — entrait aujourd'hui dans sa quatre-vingt-sixième année. Pourtant c'est à peine si sa verdeur avait diminué depuis vingt ans. Sa chevelure était complètement blanche, voilà tout. Mais en vérité la maigreur de ses mains, où les « noinces » saillaient, énorm.es, dures comme des nœuds de chêne, bossuant le çuir bistré par le hùle des ans, était ma foi
demeurée quasi la même, ainsi que celle de son cou oij la peau se parcheminait lentement sur des muscles indurés qui semblaient des cordes tendues.
11 se trouva d'autant plus nécessaire de lui donner un second qu'on ne pouvait plus maintenant compter sur les biceps d'Aveline.
Le pitoyable mari, en effet, en était arrivé à une hypocondrie farouche et sauvage qui le faisait rester des journées entières, accroupi derrière une meule de foin ou couché dans le « fani », muet, immobile et le regard fixe, un regard effrayant oi!i la folie allumait à présent ses flammes fulgurantes.
Une tristesse morne s'était également abattue sur le presbytère. La maîtresse Brunetère frappée au cœur par la fuite déshonorée d'Émilienne, s'était mise au lit le lendemain de ce scandale et ne se
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releva pas. Le coup l'avait atteinte enpleinc santé et comme foudroyée.
Le médecin appelé fmmédiatement et dont le scepticisme se refusait à croire qu'on pût mourir d'une idée, chercha vainement l'organe atteint, avec des minuties d'inspection exagérées par l'impatience de ne trouver aucune cause matérielle à des effets indéniables.
Les débuts de la maladie avaient été très brusques. A la nouvelle inopinée de l'événement que toute la contrée commentait la pauvre femme était tombée en avant, comme traversée d'une balle au cœur.
Au réveil d'une syncope qui dura deux jours entiers sans qu'aucun des révulsifs violents ordonnés par le médecin aient pu Pen tirer, elle versa d'abondantes larmes ; et, à la suite, un anéantissement la prit.
L'effrayant accablement dont elle était écrasée, cette pâleur de la face, ce refroidissement (les extrémités qui prouvaient
la congestion des centres, ce pouls, imperceptible pour tout autre qu'une main exercée, cette voix étrange d'un timbre si cassé, d'une résonnance si atténuée, si lointaine qu'elle semblait ne pas sortir d'elle ; et avec cela cette impassibilité du masque figé dans une effroyable expression de douleur intraduisible, tous ces symptômes le docteur les voyait sans y pouvoir apporter l'explication d'une modification physiologique.
Combien de temps traînerait-elle ainsi ? Le médecin eut la franchise d'avouer qu'il n'en savait rien.
Elle resta ainsi huit jours sans parler et sans fermer ses grands yeux fixes emplis de nuit, secouant doucement la tête lorsqu'on approchait quelque aliment de sa bouche.
Vers le huitième jour, elle fit un mouvement et posa lentement sa longue main pâle sur la tête de son fils, qui passait ses journées dans une prostration abattue h prier §t à pleurer h son chevet,
Et le prêtre, qui avait levé sur elle son regard mouillé, où s'allumait la flamme de l'espoir, l'entendit qui murmurait de la voix sans timbre qu'elle garda jusqu'à sa mort :
— Que la sainte volonté du bon Dieu soit faite !
— Ah ! maman ! le bon Dieu a entendu ma prière, s'écria le curé avec foi, te voilà sauvée.
La pauvre malade secoua la tête.
— Non, mon fils, je ne suis pas sauvée, je ne puis l'être... Je me sens bien, d'ailleurs, je ne me relèverai plus. C'est bien fini, va ! Mais le bon Dieu est là pour te consoler.
L'abbé Brunetère ne répondit que par des sanglots.
Le curé de Moutiers adorait sa mère. Il s'était habitué à cette vieille affection berceuse, dont la tendresse avait dorloté sa vie et suffi à lui remplir le cœur. Chaste de volonté presque autant que de nature, le prêtre n'avait jamais laissé la femme exercer sur lui sa néfaste influence.
Le grand séminaire commença de l'initier aux turpitudes humaines, la confession fit le reste. Il ne vit que la laideur dans le
péché et n'arriva jamais à comprendre comment les hommes pouvaient odenser Dieu (le cette manière-là. La perversité de la nature humaine le laissait songeur, et il aimait mieux penser que les hommes péchaient plutôt pour faire quelque chose de défendu que par attrait pour le péché en lui-même.
Toute la somme d'alîection dont est susceptible le cœur humain et dont aucune autre créature ne pouvait se vanter d'avoir distrait la moindre parcelle, il l'avait tout entière reportée sur sa mère, qui y répondait par une égale tendresse.
Emile n'avait jamais cessé d'appeler Madame Brunetère « maman », comme au temps où il était le p'tit gas et où le curé de Bèlou le contraignait à s'aventurer, sous la poussée de son soulier, à la découverte des beautés oratoires du Conciones.
A rencontre de bien des paysannes dont la maternité, d'ordinaire, ne va pas sans un peu d'âpreté et manque de cette
tendresse câline qui semble plutôt Tapanage des éducations raffinées, la maîtresse Brunetère, qui ne s'était jamais montrée autrement démonstrative pour Cécile, avait gardé toutes ses bairauderies pour son fils.
Et même, à Moutiers, alors que des fils blancs argentaient déjà trop visiblement la chevelure du doyen, elle n'avait pu perdre Thabitude de lui prendre parfois la tête, tout à coup, profitant de ce que son attention s'absorbait à la lecture de son bréviaire, sous la petite charmille, et de l'embrasser à pleine bouche, bruyamment, en mère qui ne voit jamais vieillir son enfant.
Et le curé répondait sans fausse honte aux baisers de sa mère.
Le curé de Moutiers s'était habitué à la tranquillité et au calme de cette vie reposante et douce, côte à côte avec cette affection immuable qui ne pouvait augmenter, et qui, certes, ne diminuait pas ;
l'idée ne lui était jamais venue qu'un jour tout cela finirait, que ces attaches se briseraient, que la mort était une échéance fatale, plus ou moins éloignée, à laquelle personne ne pouvait se soustraire.
Chose bizarre, peut-être parce qu'il en était un peu plus éloigné, le curé, en dépit de ses sermons dont elle se trouvait parfois le sujet, se préoccupait de la mort bien moins que sa mère, qui s'y préparait doucement tous les jours et remerciait Dieu chaque matin à son réveil d'avoir ajouté quelques heures de plus à sa vie si heureuse, et de l'avoir faite si longue.
La vie coulait pour lui si calme, si dénuée d'événements, si peu accidentée d'imprévu, si dépourvue d'émotions d'aucune sorte, le terme de cette promenade radieuse et ensoleillée lui apparaissait si lointain, avec des contours si indécis, si embrumés, que ses regards s'y arrêtaient à peine. Il lui semblait que la vie stagnait, que le cours des choses était suspendu,
que l'aiguille du tempS' s'était immobilisée à une heure douce, une heure qui ressemblait à celles de ces soirs de juillet, sereins, limpides et tièdes, où l'obliquité des rayons du soleil près de disparaître à l'horizon, donne un ton si particulier aux verdures éclairées comme en dessous, oij pas une feuille ne remue, où s'est tu même le gazouillis des oiseaux endormis dans le feuillage. La vieillesse venait à lui d'un pas si assourdi qu'il ne l'entendait pas venir; et si quelqu'un lui avait demandé l'âge de sa mère, il aurait répondu comme voilà vingt ans, tant ces vingt ans lui avaient paru une longue et splendide journée :
— Ma mère ? elle doit avoir dans les cinquante ans... Ma foi, je ne sais pas au juste.
On pressent le coup de tonnerre qu'avait été dans ce calme béat la fugue d'Émilienne, et la maladie de Madame Brunetère qui en était résultée.
Deux mois se passèrent sans apporter le moindre changement dans l'état de la malade. Elle était devenue si faible, si émaciée, qu'il lui était impossible de se lever de son lit, même pour aller à la fenêtre dans le grand fauteuil Voltaire respirer une bouffée d'air pur.
Le curé s'était repris à espérer, en dépit des hochements de tête du médecin, confiant dans la robuste constitution de la paysanne.
Il ne la quittait plus pourtant, hanté par la terreur que Dieu la lui reprît tout à coup pendant une de ses absences. Il ne cédait qu'aux impérieuses nécessités des offices ou des confessions.
Un soir, il avait été porter le Saint-Viatique à un moribond, assez loin de Moutiers, sur les hauteurs de la Reçonnière.
Comme il descendait le coteau avec son sacristain, vers minuit, ils aperçurent
tout à coup, dans une éclaircie de futaies, une lueur immense qui embrasait l'horizon. Les deux hommes eurent le même cri :
— Mais c'est le feu ! Mais c'est à Moutiers !
Et ils hâtèrent le pas, sourdement oppressés de la même angoisse.
— C'est peut-être chez moi, pensait le vieux sacristain.
— Si c'était au presbytère ! songeait le curé, s'épouvantant à l'idée de sa pauvre vieille mère surprise par les flammes dans son lit, d'oià elle ne bougeait presque plus depuis le coup de mort que lui avait porté la fuite d'Émilienne, et qui n'avait que l'aide chancelant d'une bonne sexagénaire pour tout secours.
Une fois dans la vallée, ils ne virent plus rien; puis, au bout d'un quart d'heure de marche précipitée, comme ils approchaient du cimetière, la lueur reparut un peu sur la droite, mais très évidemment de l'autre côté de Moutiers,
— Dieu soit^loué ! s'écria le curé, ce n'est pas au presbytère.
Les deux hommes, les poumons délivrés de cette angoisse, se remirent à causer.
— Où penses-tu que ce soit, Cormois, demanda le prêtre ?
— M'est avis, monsieur le curé, que ça se pourrait ben que ça soit à Bêlou.
— A Bêlou?... En effet!
Et le curé fut étreint d'une autre inquiétude, moins violente il est vrai. C'est qu'à côté de Bêlou se trouvait Marinbère. Et il exprima tout haut cette opinion que c'était peut-être Marinbère qui llambait.
— C'est soùrment une meule de foin, réfléchit le sacristain, sans conviction, pour rassurer le doyen.
Mais, dès qu'ils eurent dépassé les premières maisons de Moutiers, ils furent fixés.
Des femmes, dans la nuit, réveillées par le départ de la pompe, jacassaient s.ur les portes, avec des ; « Hellâ 1 Signeû 1 » api-
toyés. Elles racontèrent que le feu était à Marinbère, que la pompe était déjà partie avec la plupart des hommes.
— Cormois, va au feu, savoir-.. Moi, je ne quitte pas ma pauvre mère, cette catastrophe va l'achever.
Et le prêtre se précipita vers le presbytère avec l'espoir d'arriver avant la nouvelle du malheur et d'en émousser l'acuité.
Mais sitôt que la lourde porte d'entrée eût tourné sur ses gonds, le curé vit bien, aux vagues bruits qui emplissaient la maison, inusités à pareille heure, qu'il y avait du nouveau.
11 rencontra la vieille bonne, qui descendait l'escalier.
— Ah! monsieur le curé, quel malheur, le feu qu'est à Marinbère !
— Oui, oui, je sais ; mais maman ?
— Hélas! elle est bien mal; ça l'a achevée.
— ... On lui a donc dit!...
— Ah! monsieur, pas besoin de lui
dire, ça a fait assez de tapage quand la pompe est partie, elle a entendu des gens qui demandaient où était le feu et d'autres qui répondaient...
Le prêtre franchit rapidement la dernière marche et poussa la porte de la chambre.
La malade était étendue sur le dos, immobile, la face si blême et si fondue qu'on eut pu la croire morte. Une longue bougie qui fuliginait sur la table de nuit ajoutait encore à l'illusion.
Madame Brunetère avait rouvert les yeux au bruit de la porte et tourné doucement la tète :
-^ C'est toi, dit-elle d'une voix presque insaisissable.
Et il y avait dans ce toi une tendresse indicibje. On sentait qu'il n'existait qu'un seul être au monde qui était toi pour elle.
— Ah ! vois-tu, dit-elfe, j'avais si peur de mourir sans t'avoir revu.
— Ah! maman, mourir! interrompit douloureusement le curé.
— Hélas! oui, mourir, mon fils, il faut bien y penser... C'est la fin, vois-tu. Dieu me rappelle à lui, que sa sainte volonté soit faite.
Puis sa pensée se reporta tout à coup à Marinbère.
— Les pauvres enfants ! C'est épouvantable ! Les voilà ruinés, peut-être. Mais tu es là, tu les aideras... Pourra-t-on les sauver ?... Hélas !...
— Je t'en supplie, maman, ne te tourmente pas, on peut se tromper, et puis il y a des chances pour que ce ne soit qu'un peu de foin qui brûle... En tout cas, ils auront eu tous les trois le temps de fuir.
— Qui sait.. .C'est peut-être l'expiation.
— J'ai envoyé Cormois là-bas, il nous donnera des nouvelles.
Il se fit un silence. Puis la malade murmura d'une voix qui devenait de plus en |)lus basse et lente^
— Vois-tu, mon fils, il faudra /w/ pardonner, plus tard, quoi qu'e//e ait fait... Le droit de juger appartient au bon Dieu seul. Le bon Dieu sonde les reins et les consciences, il a pardonné à Marie-Magdeleine. Nous autres qui ne savons pas les pourquoi, de quel droit dirions-nous :
« elle a bien fait, elle a mal l'ait »? Nous ne savons pas. Nous ne pouvons que souffrir des égarements des autres. Nous ne pouvons que dire : « Dieu les voit, Dieu les juge. »
— Elle a raison, pensait le curé, la commisération c'est la grande vertu humaine. Soyons-nous cléments les uns aux autres.
Et comme si elle eût voulu exprimer que la religion tout entière s'y résumait, Madame Brunetère récita distinctement Vacte de charité avec une onction exaltée qui amena une larme aux yeux de son fils.
Le médecin arriva sur ces entrefaites.
Uniquement, avait-il dit, par considéra-
tien pour le doyen, car il était bien persuadé qu'il n'y avait rien à faire.
11 prescrivit une ordonnance pour la forme ; et, comme le curé le reconduisait et lui demandait, de l'autre côté de la porte : — Eh bien? Le praticien répondit :
— Mon cher monsieur, il ne faut pas vous faire d'illusions, je dois à votre âge et à votre caractère de tout vous dire. A l'aube, JMadame votre mère ne sera plus.
Madame Brunetère s'éteignit en effet, les deux mains dans celles de son fils, comme les premières lueurs du jour blanchissaient les rideaux de la fenêtre.
v^e soir-là, Thibaut dit tristement à sa femme qu'à son avis le moment prédit par le médecin était malheureusement bien proche, que la seule chose qui aurait pu amener une amélioration dans l'état du pauvre Aveline était le retour de sa femme, mais qu'il était bien peu probable maintenant qu'on la revoie.
Ah ! il faudrait bien.se résoudre, comme l'avait dit le médecin, à mettre le pauvre garçon dans une maison de santé...
C'était bien triste, ah! oui, bien misérable, cette vieillesse qu'ils allaient avoir. Mais enfin, tout de même, il ne fallait pas mettre tout au pis. On pourrait peut-être s'arranger pour que les quelques années qui leur restaient encore à passer dans ce monde ne soient pas trop amères.
Eh bien, voilà. Une fois Aveline dans un hospice, on louerait Marinbère et on irait habiter Moutiers avec l'oncle Louis et la petite Marie qui allait sur ses trois ans et qu'il était grand temps de faire revenir de nourrice. On serait en famille avec la vieille mère Brunetère et le curé de Moutiers...
Ils devisaient devant leur porte dans ce calme alangui du crépuscule.
L'oncle reposait déjà, fidèle à ses vieilles habitudes de se lever et de se coucher avec le soleil, mais eux étaient venus « prendre-le frais », peu tentés de se coucher « comme les poules » par une température aussi brûlante, laquelle ne
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faisait que commencer à être supportable, grâce à la brise qui soufflait sur la rivière avec un petit bruissement doux et prolongé dans les aulnes de ses bords.
Le silence était si absolu qu'on percevait très distinctementle bruit de mâchoire d'un cheval rentré tard de course qui mangeait son avoine dans l'écurie à côté, écrasant lentement et régulièrement les grains sous ses énormes molaires plates et larges comme de petits pavés.
— Je ne croyais tout de même pas rentrer autant d'foin qu'ça c't'année, fit Thibaut qui voulait changer le cours de la conversation. Et il est bcn sec. J'ai core été obligé de défendre tantôt au garçon d'écurie de monter dans l'/a/zt avec sa pipe allumée. La moindre petite helluetle mettrait le feu là-dedans. Et si ça prenait, y'aurait pas moyen de s'sauver, j'tlamberions tous.
Mais Cécile, hantée par des préoccupations d'autre sorte, reprit :
— Ça ne sera peut-être'ben pas core tant si aisé de l' mettre dans un hospice ; y voudra pas.
— Ben mais, les gens de ces maisons-là n'ont-y pas l'habitude, dis; savent-y pas ben ? C'est pas le premier, parguié... On f'ra c'qui faudra..,
— Ah! rpauv'e gas !...
— Ben oui, mais... y sera ben mieux.
Et pis nous itou.
Quelque chose craqua soudain au-dessus d'eux. Et comme ils levaient la tête, ils aperçurent, dans la baie noire de la porte du fenil, les yeux luisants d'Aveline qui les écoutait, à plat ventre, les mains crispées au montant de l'échelle.
Ils rentrèrent, un peu troublés d'avoir entendu ses lèvres siffler une sorte de ricanement sinistre*
Marinbère se divisait en deux parties bien tranchées. D'un côté de la cour, sur le bord de l'eau , le moulin , avec ses
meules, ses engrenages, ses roues, ses cylindres, ses poulies, sa bluterie, ses greniers à blés et à farine ; de l'autre côté, tournant le dos à la vallée, le long rez-dechaussée de la ferme avec tout le premier occupé par un immense grenier à foin, bondé jusqu'aux tuiles , qui s'étendait, aussi bien sur la maison d'habitation que sur les écuries contiguës.
La partie habitée contenait deux pièces seulement, complètement indépendantes l'une de l'autre et ne présentant d'ouverture que sur ia cour. L'une était vide à l'heure actuelle. C'était l'ancienne chambre d'Émilienne et d'Aveline ; le maître et la maîtresse Thibaut habitaient l'autre, une vaste pièce dans laquelle leur immense lit à baldaquin semblait une bercelonnette d'enfant. Une haute cheminée à manteau, dont le foyer se renfonçait à peine dans la muraille, tenait tout un côté. A la Noël un tronc de charme tout entier y servait de « trifouë », et chaque matin on y jetait une
« bourrée » d'un bloc pour faire cuire la soupe aux gens de la ferme qui venaient la manger trois fois par jour sur la longue table en vieux chêne, rougi et lustré par des ans et des ans d'encaustique et d' « huile de coude ». A côté du .lit, une petite porte s'ouvrait dans la laiterie où les jattes de lait et les pots de crème s'alignaient sur les étagères dans la pièce qui n'ouvrait sur l'ombre de la prairie que deux petites fenêtres grillées et hermétiquement abritées contre les mouches par l'occlusion de toiles métalliques.
L'oncle Louis couchait au moulin , comme au vieux temps, ainsi qu'Aveline qui s'était installé un lit de fer dans un coin du grenier à blé, depuis le jour où sa femme était devenue enceinte.
Ces derniers temps, Aveline avait abandonné son lit pour le fenil et il s'était fait sous les tuiles, avec des bottes entassées, une retraite dissimulée, introuvable, au fond d<â laquelle il passait des nuits eafié-^
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vrées, hantées de cauchemars, hallucinées de visions farouches, harassées de sursauts brusques, dans la suffocante température qui tombait des tuiles et la griserie excitante qui montait du foin.
C'est de cette retraite qu'il venait de sortir en rampant, attiré par le bruit des voix, et sa curiosité mise en éveil par son nom qu'il venait d'entendre prononcer.
Il resta longtemps accroupi dans la porte du grenier, immobile, l'oreille au guet, le front crispé comme par un pénible effort de pensée, écouta toute la conversation des deux époux, entendit Thibaut « couriller » en deux coups secs le haut et le bas de la lourde port3 en chêne, et, tout à côté, le garçon d'écurie sacrer après un cheval qui se grattait bruyamment la nuque au bord de sa man2;eoire...
Puis tous les bruits se turent dans la ferme, Thibaut avait soufflé la chandelle,
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t les bêtes elles-mêmes paraissaient tombées dans le sommeil.
Pas un souffle n'agitait les couches d'air. Pas une feuille ne remuait dans la campagne endormie.
La lune s'était levée, une jolie lune bleuâtre, qui adoucissait de sa lueur le vert crû des arbres et semblait verser avec sa lumière le calme et l'apaisement. Aux bords du petit ruisseau qui dégringolait du coteau à la rivière, des grenouilles bayaient à la lune. Et parfois on entendait, se mêlant à leurs basses coassantes, le coup de gong du crapaud, ce rossignol des mares, ce soprano mélancolique dont la voix de cristal est le charme des nuits campagnardes.
Tout à coup, une silhouette se profila toute noire danslacourendormie, éclatante de lune. C'était Aveline qui descendait doucement de son échelle.
Une fois à terre, il arracha un gros piquet dans la haie du jardin contigu à la
maison, décrocha un fouet de charretier qui pendait à côté de l'écurie, sépara la lanière du manche, et revint, en assourdissant ses pas, près de la porte de l'habitation. Puis il posa le piquet de travers, à la hauteur de la poignée du loquet, appuyé des deux bouts aux murs. Alors, avec des précautions infinies, il passa la lanière du fouet dans la poignée de fer, et de là autour du rondin de chêne, à difiérentes reprises, faisant plusieurs tours et consolidant avec des nœuds. De telle sorte qu'il était impossible d'ouvrir la porte du dedans et que les Thibaut étaient prisonniers, les deux fenêtres des deux pièces étant étroitement grillées.
Le pauvre dément avait opéré avec une adresse de sauvage, si bien que pas le moindre frôlement n'avait secoué la porte.
Il remonta lentement dans son grenier, en atténuant ses pas le long de l'échelle pour que le garçon d'écurie ne l'entendit pas.
I08 histoires" NORMANDES.
Presque aussitôt les quatre baies du fenil vomirent une fumée acre qui sortit à pleines portes.
Puis une liamme immense envahit le grenier d'un bout à l'autre, d'un bloc, filtrant par les tuiles.
Dans les écuries, les bètes. s'agitèrent, flairant le danger, les vaches meuglèrent lamentablement, les chevaux jetèrent des hennissements stridents. Réveillé en sursaut, le garçon d'écurie vit tout à coup le refiet des flammes et entendit craquer les tuiles. Il poussa un hurlement :
— Au feu !
Sautant sur un cheval, il lui passa la longe du licol entre les dents, en guise de bridon, et traversa la cour au galop en criant :
— Au feu !... au feu!...
Et il s'élança sur la route de Moutiers, en activant le galop de sa bête de coups de talons désespérés.
Comme il traversait Bêlou de son galop
etVréné, clamant de sa voix enrouée par la terreur : « Au feu ! au feu ! » des fenêtres s'ouvrirent:
— Où ça, le feu?
Il répondit, dans le vent de sa course :
— A Marinbère!
Il alla d'une traite jusqu'à la gendarmerie, située à moitié chemin de Bêlou et de Moutiers, réveilla les gendarmes, et, repartant, toujours de son galop furieux qui époumonnait sa bête, dans la direction de Moutiers, traversa le pont et grimpa la rue à pic qui nionte de la vallée.
Ce galop nocturne qui, à la campagne, a une signification si précise que personne ne s'y trompe, réveilla bientôt le bourg entier. Des têtes se montrèrent aux fenêtres, regardant, cpeurées, passer comme une trombe ce cavalier fantastique, en bonnet de coton et en bras de chemise, éperonnant de ses Ulons nus les lianes haleunu d'un chevai blanc d'C^cumo,
no HISTOIRES NORMANDES.
Certains le reconnurent.
— Tiens ! le feu est à Marinbère ; c'est le garçon d'écurie du moulin.
Il s'était arrêté sur la place et cognait à grands coups de poings dans la boutique du quincailler, adjoint au maire. Celui-ci ouvrit presque tout de suite la fenêtre du premier.
— Qu'est-ce qu'y y'a donc ?
— Le feu! à Marinbère!
— Et ben ! mon garçon, faut réveiller Jean, le clairon des pompiers... J'descends.
Le garçon d'écurie traversa la place d'un temps de galop et se remit à cogner à une autre boutique, une petite boutique de bourrelier, fermée d'étroits volets minces, numérotés à la craie. Jean avait l'oreille dure, les voisins se réveillaient tous autour de lui, mais rien ne remuait dans sa maison. Pourtant, par les rues qui rayonnaient de la place des gens arrivaient au pas de course.
Et ils furent bientôt une dizaine à tambouriner sur les volets du bourrelier. Jean se décida enfin à montrer sa tête dépeignée et ses yeux pochés de sommeil. On le mit au courant, et en un clin d'œil il fut en bas, son clairon aux lèvres, sonnant la générale à pleins poumons.
Déjà, des zélés parcouraient les rues, beuglant avec des voix lamentables :
— Au feueueu.. ! Au feueueu.. !
Et Ton entendait dans la nuit claquer les portes au long des trottoirs ; des gens galopaient, vêtus sommairement, leur seau à la main, demandant oii était le feu.-
Deux des premiers arrivés parmi les pompiers, en attendant que la compagnie fût au complet, avaient été réquisitionner des chevaux à l'auberge du Cheval-Blanc, pour les atteler au chariot de la pompe. Quand tout le monde fut là, le lieutenant donna le signal, et la colonne s'ébranla, pompiers en tête, tout Moutiers derrière, pêle-mêle, hommes, femmes et
gamins, trottant au milieu d'un bruit d'anses qui grinçaient.
A Bêlou, comme à Moutiers, le tocsin sonnait, égrenant dans la nuit ses notes sinistres et monotones.
— Le v'ià ! le feu ! fit tout à coup un des sapeursqui tenaitiatête de la colonne.
A droite, en effet, une flamme immense rougeoyait dans le touffu des verdures.
— C'est un feu conséquent, remarqua placidement Hugot un vieux pompier, maçon de son état, lequel n'en était plus à compter les incendies qui avaient détruit « ses » maisons, celles qu'il avait bâties.
Derrière, la foule faisait ses réflexions, comparait le feu actuel au dernier, celui de la ferme des Grouas, poussait des clameurs subites chaque fois qu'une poussée de la flamme envoyait dans l'air, plus haut, des gerbes d'étincelles, de même que des curieux poussent des ah ! instinctifs d'admiration au feu d'artifice, quand éclate une fusée plus belle que les autres.
La cour du moulin était déjà pleine de monde ; il en arrivait toujours. Des coteaux voisins, des gens dégringolaient à travers champs, chacun avec son seau, enjambant les échaliers et s'interpellant au travers des haies.
Comme la pompe débouchait au grand trot dans la cour de Marinbère, on entendit un formidable craquement. C'étaient les planches du fenil qui s'écroulaient sur
le rez-de-chaussée en écla'DJussaal cl'élin-^ celles la foule qui recula avec une clameur d'épouvante. Et puis, ce fut des « ah ! mon Dieu ! » d'horreur.
Car une même pensée était venue tout à coup à tous ceux qui étaient là. Où étaient le maître et la maîtresse Thibaut? Et Aveline, le pauvre innocent? S'étaientils sauvés demander asile à une ferme voisine, ou gisaient-ils sous les décombres, surpris par.l'asphyxie dans leur lit, pendant leur sommeil?
Personne ne les avait vus»
Les premiers qui étaient arrivés au feu^ réveillés par le tocsin et guidés par la lueur, croyaient avoir entendu de loin comme des coups violents qu'on aurait cognés « amont » une porte. Quelqu'un affirma même avoir très distinctement perçu les cris: « A moi! A moi! » hurlés d'un ton étranglé d'angoisse par une voix qu'il croyait être celle de Thibaut. Mais quand ils étaient arrivés au moulin, tout était
retombé dans le silence ; les portes du rezde-chaussée brûlaient.
Le vieux meunier Louis, tout hébété de terreur, ne sut donner aucun renseignement.
C'est à peine si l'on put démêler, au milieu de l'incohérence de ses paroles, qu'il avait, lui aussi, dans son sommeil, entendu frapper, mais qu'il ne s'en était pas autrement préoccupé, persuadé que c'étaient les chevaux qui piallaient dans récurie. 11 avait été réveillé par le galop terrifié des bêtes, qui avaient rompu leurs attaches.
Le bonhomme semblait sous l'impression d'une secousse cérébrale violente.
Ce réveil brusque dans l'incendie, ce désastre, cette disparition de Thibaut, de Cécile et d'Aveline, leur mort malheureusement trop probable' lui avaient porté un coup funeste. Sa pauvre vieille tête blanche était prise d'un tremblement convulsif et sa langue s'empâtait peu à peu comme
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glacée par une paralysie imminente ; il bredouillait:
— C'est la... la faute... au gas faip,nant.
La pompe, manœuvrée par seize gaillards vigoureux qu'on relayait toutes les cinq minutes, lançait des paquets d'eau dans la fournaise. Il ne restait plus maintenant de l'immense rez-de-chaussée que les quatre murs noircis. Le foin du grenier, particulièrement sec, avait flambé en quelques secondes, enflammant les solives du toit et les lambourdes des planchers. La charpente, écroulée, entassait sur le sol un amoncellement de fumerons que léchaient çà et là les langues pointues des flammes éparses. La chaîne s'était organisée : les seaux vides, d'un côté, que faisaient circuler les femmes, les seaux pleins de l'autre, seaux de bourgeois et seaux de campagnards, seaux de toilette et seilles massives, en bois cerclé de fer.
Chaque ménagère prudente avait noué à l'oreille ou à l'anse un bout de ruban, de galon, de lacet, de ganse ou de ficelle, pour reconnaître son bien dans le tas, toU|à l'heure, au moment du retour.
La double chaîne s'allongeait, serpentait jusqu'à la rivière, à travers le petit pré de bordure. Des blagues s'échangeaient, pour faire passer le temps.
— Quiens ! v'ia le seau au gas Gauquier qui passe, je reconnais la jarretière de sa femme.
En effet, un seau circulait à la file, avec une jarretière bleue nouée à son oreille. Un rire courut du côté des seaux vides. Une femme dit :
— L'gars Pacôme la connaît p'têt'e ben core mieux que tai, la jarretière à la Gauquière.
Et les rires de redoubler.
Pacôme, accouru au feu comme tout le monde, restait silencieux. Cet incendie
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le bouleversait comme s'il avait eu conscience d'y être pour quelque chose.
Il s'était placé à l'extrémité de la chaîne, tout près de l'eau. Il plongeait les seaux dans la rivière, et les passait tout ruisselants à son voisin. C'était un poste fatigant pour lequel il fallait de grands bras et un homme solide. Car au bout de peu de temps on y était trempé des pieds à la tête.
Tout à coup, une grande clameur retentit ; on criait dans la foule massée autour du moulin et toujours grossissante :
— Aveline ! Aveline !
C'était Aveline en effet, surgi on ne sait d'où, et qui, la barbe et les cheveux roussis, les vêtements en lambeaux, courait le long de la chaîne, semblant chercher quelqu'un de ses yeux hagards, et découvrant ses dents de loup dans un rictus d'une expression de férocité implacable. La chaîne se rompit; les femmes, affolées, glapissantes, s'enfuirent, lâchant les seaux vides.
— Pour sur, y va faire un malheur, lit une voix.
Arrivé au bord de l'eau. Aveline apeiçut tout d'un coup Pacôme qui le regardait, figé à sa place, très pâle. Le fou poussa un rugissement terrible et, avant que le jeune homme eût seulement songé à se mettre en état de défense, avant que personne eût eu le temps d'intervenir, Aveline, d'un élan irrésistible, bondit à la goVge de Pacôme, l'enlaça de ses bras musculeux et se jeta à l'eau, où ils disparurent tous deux dans un bouillonnement d'écume.
Des cris « au secours ! au secours ! » retentirent. Mais personne, même parmi les meilleurs nageurs, n'osait se risquera plonger dans les trois mètres d'eau qu'il y avait à cet endroit et s'exposer à être accroché par les poignes formidables d'Aveline.
11 semblait visible que celui-ci, pour étoulTer plus sûrement Pacôme, s'était
cramponné d'une main à quelque racine de fond et maintenait de l'autre son ennemi, décidé à périr avec lui. Mais le clerc était vigoureux, excellent nageur, habitué à plonger. Il se défendait avec énergie, à en juger par les remous que faisait la rivière au-dessus d'eux, et le tas de feuilles pourries, de bois mort, de racines arrachées qui remontaient à la surface.
Des femmes hurlaient d'horreur, suppliant les hommes d'essayer quelque chose pour sauver le malheureux Pacôme. Mais ceux-ci hochaient la tète, se sentant impuissants. On en oubliait l'incendie, qui s'éteignait, d'ailleurs, faute d'aliment, et dont les pompiers commençaient de fouiller les décombres pour s'assurer que le maître et la maîtresse Thibaut ne s'y trouvaient pas.
Cette lutte dura deux minutes à peine.
Peu à peu les remous s'apaisèrent, le bouillonnement s'arrêta, les derniers cercles allèrent se briser doucement à la rive
et la rivière redevint calme, silencieuse, plate, miroitante, sous les premiers rayons du soleil qui se levait, impassible, là-bas, derrière les peupliers.
Hugot, le sergent de pompiers, accouru aux cris des femmes, déclara qu'il fallait immédiatement lever les vannes, que la violence du courant entraînerait forcément les deux corps dans le chenal où il courait à peine un pied d'eau. Il était encore possible de les sauver si on se pressait.
Et pendant que deux hommes s'installaient aux manivelles, un troisième enfourcha un des chevaux de la pompe et partit au grand galop chercher le médecin de Moutiers.
Les pâlies se levaient lentement, avec un bruit strident de fer qui grince. La rivière se précipitait par l'ouverture, en cataracte mugissante; mais les deux noyés restaient invisibles,
La foule attendait, anxieuse, les regards braqués sur la rivière, dont le niveau baissait très sensiblement. Chaque minute qui s'écoulait apportait une chance de moins à la possibilité de vie des deux malheureux.
Au bout d'une heure la rivière avait assez baissé pour qu'on pût apercevoir ceux qu'on cherchait.
Un attendrissement remua la foule ; quelques femmes poussèrent des cris aigus,
— On les aura avec une échelle, fit placidement Hugot.
Aveline s'était accroché de la main gauche à une souche de la rive, et sa main droite étranglait le cou de Pacôme dont il tenait les deux cuisses emprisonnées dans l'étau des siennes. Les mains du malheureux clerc, comme dans un effort désespéré, s'étaient crispées autour du bras d'Aveline, pour se dégager, mais sans y parvenir, de sa poigne de fer.
On eut beaucoup de mal à détacher les doigts d'Aveline de la racine qu'ils avaient agrippée.
Le médecin arrivait juste au moment oij on retirait les deux corps de l'eau. Il commença par essuyer les mucosités qui leur coulaient de la bouche et du nez et le sang qui leur sortait des oreilles. Il déclara qu'il ne fallait pas désespérer, parce qu'on a vu parfois des noyés ne revenir à la vie qu'après plusieurs heures de soins persistants.
Et il indiqua les soins d'usage.
Les deux malades furent couchés sur le côté droit, la tête un peu relevée, leurs vêtements coupés à grands coups de ciseaux, pour ne leur imprimer aucune secousse, et on se mit à les frictionner vigoureusement pendant que le médecin exerçait méthodiquement des pressions sur la poitrine et l'abdomen, de façon à simuler l'acte respiratoire.
Mais tous les soins furent inutiles. Les pressions eurent surtout pour effet de vider l'estomac des noyés de l'eau qu'ils avaient avalée et qui leur refluait de la bouche, limoneuse, avec des gargotiillements.
Le lieutenant de pompiers s'était approché du médecin, perçant la foule.
— Ils sont morts, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
— Dame, maintenant je n'ai plus d'espoir, répondit le médecin.
— Ça fait quatre, alors.
— Comment quatre ?
— Oui, quatre... Venez avec moi, répondit simplement le pompier.
On venait en effet de retirer des décombres le maître et la maîtresse Thibaut, presque entièrement carbonisés.
L'oncle Louis s'en est allé mourir au presbytère de Moutiers, un mois à peine après l'incendie du moulin de Marinbère. La paralysie lui a rendu, quelques minutes avant sa mort, l'usage de sa langue. Il en a vite profité pour bégayer à son neveu, d'un ton acerbe où se réveillaient tous ses ressentiments :
— C'est toi qu'es cause de tout, mon gas faignant ; si t'étais resté au moulin, si
tu t'étais mis meunier comme ton père et comme ton grand-père, y nous s'rait ren arrivé de ma, ren en tout ; j'serions tous heureux, au moulin, au jour d'aujourd'hui. Au lieu de ça, y a pu ni moulin ni personne... Je.m'en vas itou, asteure. Et j'en suis bénaise...
Et il expira.
L'abbé Brunetère a bien blanchi, ces derniers temps. La mort de sa mère surtout l'a laissé très accablé. Pour mettre un peu de baume sur toutes ces douleurs, l'évêque, qui trouve le curé très éprouvé, l'a fait tout récemment avertir, par voie officieuse, qu'il l'avait désigné pour le doyenné de Montué-sur-Huisne.