Récit d'un témoin oculaire à Pouclikine
Le patient se prosterna devant la vieille voisine de réchafaud,la cathédrale de Saint-Basile. Il se signa à plusieurs reprises ; puis il se tourna vers le peuple, salua encore, et s'écria d'une voix tremblante : « Pardonne, peuple orthodoxe, pardonne mes péchés envers toi! » A ces mots, le bourreau fit un signe. Ses aides se jetèrent sur le condamné, lui enlevèrent sa pelisse de mouton; il s'affaissa, le peuple vit rouler la tôte ensanglantée du grand coupable.
Perfilief, qu'on avait dû traîner sans connaissance, et Ghika moururent de môme, tandis que trois autres malfaiteurs montaient aux gibets. Le bourreau recueillit les têtes et les membres des suppliciés, les cloua pour quelques jours aux portes de la ville; plus tard il les brûla et sema les cendres au vent.
Ainsi finit le kosak Pougatchef. Ses contemporains terrifiés en firent une grande et redoutable figure. Ils se trompaient. Bibikof jugeait mieux quand il disait: <( Ce n'est pas Pougatchef qui est dangereux, c'est le mécontentementgénéral. » De môme le vieil archimandrite Platon écrivait avec un grand sens historique : « Tous ses succès ne sont pas dus au conseil, mais à l'audace et au hasard. Lui-môme ne serait pas en état de les expliquer, car ils n'ont pas dépendu de lui seul, mais de l'action libre de ses nombreux complices répandus en tout lieu. » — Si, à cette heure troublée, il se fût trouvé, au
lieu de ce grossier kosak, un aventurier de génie comme le premier imposteur, le faux Dimitri, Moscou fût tombée sans doute en son pouvoir et les destinées de la Russie eussent été changées pour les siècles. Pougatchef ne demanda à son incroyable fortune que la curée rapide, l'ivresse momentanée du sang, du vin, de la haine satisfaite. Ses complices furent comme lui des criminels de bas étage : ses nombreux partisans, des misérables aveuglés par les ténèbres de l'ignorance et du servage.
Dans cette double misère étaient le mal et le danger. Les contemporains ne le virent point. Tandis que Panine et Souvarof pacifiaient à grand'peine les provinces soulevées, l'impératrice rendait des ukases ordonnant que le fleuve, la ville et les kosaks de riayk porteraient désormais le nom de l'Oural qu'ils ont gardé depuis lors. Un autre édit, provoqué par la fermentation qu'excitaient dans le peuple les discussions au sujet de l'imposteur, défendait de prononcer son nom à l'avenir. Cette mesure de police eut force de loi et resta dans les mœurs jusqu'au commencement de notre siècle ; sous Alexandre P' seulement les historiens purent s'occuper de Pougatchef; il leur fut difficile alors de se renseigner auprès des survivants, les vieillards du pays, qui se refusaient à prononcer le nom maudit et à raconter les scènes qui avaient épouvanté leur jeunesse.
Le remède au mal n'était pas dans ce silence
factice. Le vrai remède, le souverain actuel de la Russie l'a trouvé le jour où, en abolissant le servage, il a clos l'ère des guerres servîtes. Les temps nouveaux peuvent apporter à ce grand peuple des émotions et des tristesses nouvelles, inséparables de la vie de tout empire ; ils ne lui apporteront plus de guerres serviles, puisqu'il ne connaît plus d'esclaves, et nous avons la confiance d'avoir décrit ici la dernière. Depuis le jour de justice du 19 février 1861, on peut sans péril raconter en Russie l'histoire lointaine, l'histoire à jamais morte, de la tragique révolte d'Émélian Pougatchef.
Saint Pétersbourg, mars 1879.