‹ Historie de la constitution civile du clergéChapitre 1 sur 42 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ I. En Franche-Comté, la messe constitutionnelle est imposée aux catho, tiques jusqu'à l'abolition du culte. — Spoliation des vases sacrés. — On commence par les faire échanger contre des calices de verre. — Séguin, évoque intrus de Besançon, abdique ses fonctions. — Abolition du culte constitutionnel. — Bassal met en liberté/pour les besoins de l'agriculture, des paysans emprisonnés pour être allés à la messe. — La Terreur en Franche-Comté. — Prêtres mis à mort. —Mission de Robespierre jeune dans la Haute-Saône. — Sa modération relative. — L'évêque intrus Flavigny arrêté par Lejeune. — Zèle persécuteur de ce proconsul. — Il impose le culte de l'Etre suprême.

% II. Tyrannie, exactions des commissaires de la convention dans les pays annexés. — Bernard de Saintes à Montbéliard et dans le Mont- Terrible. —Il enlève et profane les vases sacrés. — Exactions horribles dans les provinces rhénanes. — Bernard de Saintes à Dijon.

{ III. La Terreur à Lyon. — Les jacobins veulent raser la ville.— Couthon et Maignet trouvés trop débonnaires. — Collot d'Herbois et Fouché les remplacent. — Mitraillades. — Profanations. — Pieux expédients des prêtres et des fidèles. — La décade obligatoire.

§ IV. Terrorisme extravagant de Javogues, dans les départements de l'Ain et de Saône-et-Loire. —Il dénonce Couthon comme trop modéré.

Vers la fin de 1793, au moment même où la convention levait le masque, les jacobins de Franche-Comté, furieux du soulèvement de quelques communes des montagnes, persécutaient les catholiques avec une violence extraordinaire pour les contraindre à suivre les offices des constitutionnels.

T. IV. i

Certains administrateurs, qui mieux renseignés sur les intentions de la convention, se préparaient à persécuter d'une manière différente en détruisant le culte constitutionnel, essayèrent d'arrêter ce zèle indiscret. Ainsi les administrateurs du district de Saint-Hippolyte écrivaient à la municipalité et au commandant de la garde nationale de Damprichard, que ceux qui n'assistaient pas à la messe constitutionnelle ne pouvaient être regardés pour ce seul fait comme contrerévolutionnaires et coupables d'un délit ; et que, d'ailleurs, la constitution de 1793, qui venait d'être acceptée, proclamait la liberté des cultes :

« En conséquence, nous pensons que c'est par un excès de zèle qiû serait répréhensible s'il avait des suites, que vous avez fait répandre un avertissement d'aller à la messe de paroisse les dimanches et fêtes, ou en prison jusqu'à la fin de la guerre , que ce sont les ennemis de la chose publique qui le répandent sous votre nom... (i) » 1

Ces recommandations n'eurent aucun succès. Certains prêtrophobes ne comprenaient pas que la révolution avait marché, et s'entêtaient à imposer la messe constitutionnelle comme en 1791. Bientôt l'ordre leur arriva de traiter l'église constitutionnelle comme ils avaient traité l'église catholique, et la plupart d'entre eux se mirent à profaner avec un entrain remarquable, ces mêmes autels au pied desquels ils avaient, peu de jours auparavant, traîné de force des catholiques récalcitrants.

Le directoire du Doubs inaugura la spoliation de l'église officielle en faisant main basse, par arrêté du 25 brumaire, sur l'argenterie de la paroisse épiscopale constitutionnelle. Il ne manqua point une si belle occasion de débiter des tirades sur l'Être suprême, la vanité et le luxe. Cet enlèvement devait être fait par des commissaires choisis qui « n'y laisseront provisoirement qu'un calice, un ciboire et un ostensoir des plus simples, en attendant qu'on les remplace soit en étain, soit en autres matières)). Il trouva bientôt que rétain était encore trop luxueux, car il donna l'ordre, quelques jours après, de fabriquer des calices de verre, pour les donner aux églises à la place des calices en métal qu'il se faisait remettre. Les ornements brochés en or furent confisqués

(1) Sauzay, tome V> p. 207.

bien vite; en ventôse, les calices laissés à l'église furent remplacés par des calices de verre. Des missionnaires terroristes allaient visiter les paroisses rurales pour les inviter à livrer leurs vases sacrés, et à proclamer la Raison. Mais il résulte de leurs rapports que les communes réputées révolutionnaires étaient attachées aux formes catholiques. Pour vaincre leur résistance, ils leur débitaient des discours doucereux sur la simplicité de la primitive église, et se faisaient quelquefois remettre des vases sacrés en promettant à la place des vases de terre ou d'étain. Mais ces communes en agissant ainsi s'imaginaient acheter leur tranquillité par un sacrifice pécuniaire, et n'entendaient nullement faire un acte d'apostasie ; car si elles avaient consenti à cet échange, c'était sur l'assurance formelle que le culte serait maintenu. Dans les localités où les jacobins étaient tout à fait en force, les châsses, les reliquaires furent brisés et profanés ; mais malgré les menaces des terroristes, le nombre des communes de Franche-Comté qui livrèrent réellement leurs vases sacrés fut très restreint.

Dès que le calendrier républicain fut décrété, les jacobins de Besançon proposèrent au commissaire Bassal de prendre un arrêté pour transférer le dimanche au décadi ; mais le proconsul recula devant l'hostilité évidente de la population, et laissa pour le moment aux autorités locales le soin d'imposer cette grave innovation. Il leur fut plus facile de déterminer certains constitutionnels à se déshonorer. Des ecclésiastiques revêtus de fonctions publiques s'empressèrent d'apostasier. Le 23 brumaire, Marrelier, ancien chanoine, et maire de Besançon, Lambert, ex-minime, procureur de la commune, etDormoy, ex-lazariste, notable, abdiquèrent publiquement leurs fonctions ecclésiastiques, et firent brûler leurs lettres de prêtrise. Leur exemple fut immédiatement suivi par deux vicaires épiscopaux et plusieurs constitutionnels ; l'apostat Dormoy remit de la part de l'évêque intrus Séguin sa croix d'or et son anneau pastoral.

Le 29 brumaire, la société populaire prévint le conseil de la commune qu'elle voulait solenniser le décadi et célébrer une fête de la Raison dans la cathédrale. Ceux des vicaires épiscopaux qui n'avaient pas abdiqué furent très émus, en apprenant que la cathédrale allait être profanée, et ne rerai-

rent les clefs que sur un ordre écrit de Bassal. La cérémonie eut lieu le lendemain en grande pompe jacobine. Une jeune fille peu vêtue, qui représentait la Raison, fut placée dans un fauteuil sur l'autel, et le crucifix fut renversé ; les apostats assistaient à cette ignoble cérémonie. Le département fit une circulaire aux curés de Besançon, pour leur enjoindre, au nom de la liberté des cultes, de ne point paraître dans les nies en habit ecclésiastique, même pour les enterrements. C'était un premier pas vers l'abolition complète du culte constitutionnel. Les jacobins étaient obligés de garder de grands ménagements dans les communes rurales; mais dans les villes ils donnèrent libre cours à leur grossière impiété : le culte constitutionnel fut publiquement outragea Besançon (1).

Plusieurs prêtres se marièrent après avoir apostasie. Ceux qui refusèrent de les imiter furent accablés de vexations de toute sorte. Le 10 nivôse, sur la proposition du club, la municipalité de Pontarlier prit un arrêté interdisant le travail du décadi. Les constitutionnels, s'ils ne voulaient pas se conformer aux nouvelles exigences des jacobins, subissaient à leur tour les odieux traitements qui avaient été infligés aux réfractai re s deux ans auparavant. Les comités de surveillance avaient arrêté pour des motifs religieux un si grand nombre de paysans, que le proconsul Bassal prit, le 13 frimaire, un arrêté en leur faveur. Il constata que les comités avaient étendu l'application de la loi des suspects :

ce A ceux auxquels on ne pouvait reprocher qu'une teinte de fanatisme pour s'élre dispensés d'aller à la messe, et autres cérémonies extérieures religieuses, quoiqu'ils se soient conduits d'une manière civique.

« Qu'ils ont également mis en réclusion des mères avec leurs

(1) « Dans la nuit de Noël il s'est fait dans les églises de Saint-Jean, Saint-Pierre et Saint-Paul des choses abominables ; des clubistes ont placé des tables pendant l'office au milieu de l'église et y ont apporté du pain, du vin, du boudin et des grillades. Ils contrefaisaient le chant des psaumes, en faisant des grimaces horribles, et en chantant des chansons remplies de blasphèmes. Les curés assermentés n'ont pas osé dire le mot. Le 6 janvier 1794, quatre officiers de volontaires sont entrés dans l'église Sainte-Madeleine le sabre nu à la main. Ils ont couru à l'autel pour en chasser le curé intrus, M. Paillard, qui s'est sauvé à la sacristie et en a été quitte pour la peur, » Récit d'un catholique du temps, cité par M. Sauzay, tome VI, p. 39.

petits enfants, même des familles entières qui n'avaient d'autre ressource pour vivre que leur industrie et travail journalier, ainsi que nombre d'autres citoyens dont les bras étaient absolument indispensables à l'agriculture, surtout dans ces moments de crise, d'où il résulte d'après l'esprit de la loi et l'impérieux (sic) qu'il importe, pour obvier aux suites fâcheuses qui pourraient résulter d'une telle conduite, de se borner dans les campagnes à consigner les gens suspects dans le territoire de leurs communes respectives, que par ce moyen la loi aurait son effet, sans enlever à l'agriculture des bras qui lui deviennent si nécessaires... » (Archives, AF, II, 98.)

Le proconsul réserve toute sa sévérité pour les bourgeois, qui ne sont pas plus coupables, mais qui ne peuvent ni labourer, ni cultiver à l'avantage des terroristes. Pour faire exécuter son arrêté, il supprime les petits comités et réorganise les autres : ils lui désigneront les communes trop peu révolutionnaires :

« Les habitants de ces communes seront consignés dans leurs territoires respectifs. Il sera cependant délivré sur papier libre des passeports à ceux qui par état sont dans l'habitude de fréquenter des foires et marchés, lesquels seront visés pour chaque voyage, le tout aux peines de réclusion contre chaque individu non muni des passeports ou visas exigés ; mais les habitants de ces communes connus pour bons patriotes, recevront du comité de surveillance de leur canton une carte de sûreté avec laquelle ils jouiront de leur pleine liberté comme tous les autres citoyens, à la charge de se conformer néanmoins aux lois concernant les passeports, auxquelles il n'est pas dérogé.

« La réclusion ne pourra être prononcée par les comités de surveillance des campagnes contre les individus qui ne peuvent nourrir leurs familles que du produit de leur travail journalier, à moins qu'ils ne soient reconnus d'une influence dangereuse.

« Les femmes ayant des petits enfants ne pourront être que consignées dans leurs maisons. »

Voilà certes un arrêté tyrannique au premier chef ; et pourtant il apporte un adoucissement notable à la situation de plusieurs milliers de paysans (1) 1

(1) Les besoins des pauvres n'étaient pour les révolutionnaires qu'un prétexte à phrases, et à mesures iniques. Le département du Doubs (22 frimaire) prit comme tant d'autres un arrêté humanitaire, qui soumettait les prétendus riches à des extorsions odieuses. L'article i« déclare que la mendicité est interdite « Les pauvres seront entretenus

Le département du Doubs fournit de nombreuses victimes au tribunal révolutionnaire de Paris. Plusieurs prêtres constitutionnels furent expédiés à Fouquier-Tinvilie. Gourtot, curé de Ghampvans-lès-Dole, âgé de soixante-dix ans, fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire et exécuté le 28 nivôse (21 janvier 1794), comme convaincu « d'avoir conspiré contre la souveraineté du peuple, en persuadant aux prêtres qu'il ne leur était pas permis de se marier malgré la loi rendue ». On ne tint aucun compte à ce malheureux vieillard de son adhésion à la constitution civile. Un bénédictin nommé Joseph Baudot, originaire du département du Doubs, qui avait été curé constitutionnel dans la Meurthe, fut guillotiné quelques jours après. Ces deux prêtres, qui avaient d'abord faibli devant la révolution, furent mis à mort pour n'avoir pas voulu la suivre jusqu'au bout. Elle ne fut pas plus clémente pour deux autres prêtres, leurs compatriotes, qui s'étaient complètement avilis devant elle. Un jeune ecclésiastique nommé Monnet, qui avait été d'abord directeur du séminaire constitutionnel de Besançon, puis avait apostasie et était parti pour Strasbourg, fut mis à mort comme complice de Schneider. Un jeune curé constitutionnel nommé Vuillemin,qui avait été ordonné par l'évoque intrus, fut envoyé au tribunal révolutionnaire de Paris sous une inculpation absurde, condamné et exécuté, bien qu'il eût essayé de fléchir ses juges par une honteuse apostasie (1).

Le tribunal criminel du Doubs traitait avec la dernière rigueur tous ceux qui étaient accusés de délits contre-révo-

aux dépens des riches, » L'article 2 applique ce principe : « Il sera pourvu aux besoins des pauvres par des soumissions libres et volontairement faites par les riches, et dans le cas où ces soumissions seraient insuffisantes, il y sera suppléé par une taxe d'office d'après les rôles qui seront établis à cet effet, et s'il arrive que quelques soumissions soient reconnues trop faibles eu égard aux moyens des soumissionnaires, ceux qui les auront faites seront non seulement considérés comme suspects, mais encore ils seront taxés révolutionnairement par les comités de surveillance... » {Archives, AF, II, 98.) Ce système de soumissions libres est vraiment admirable !

(1) Sauzay, tome V, p. 424. Le même auteur a donné la liste des habitants du Doubs qui furent envoyés au tribunal révolutionnaire. Du 13 décembre 1793 au 27 juillet 1784, 69 furent jugés, dont 45 exécutes, 23 acquittés, un condamné à six ans de gène.

lutionnaires (1). Un jeune prêtre, l'abbé Robert, qui depuis plusieurs mois passait et repassait la frontière et exerçait le culte en cachette, fut arrêté le 15 janvier. Dans les derniers temps de son apostolat, il n'avait qu'une caverne pour lieu de refuge. Il monta sur Téchafaud le 24 janvier, et les jacobins transportés de joie insultèrent son cadavre. Quelques jours auparavant, un autre martyr, l'abbé Rénel, avait été mis à mort. Malgré le zèle généreux des populations, plusieurs prêtres tombèrent encore dans les griffes des persécuteurs, tant les jacobins déployaient de zèle à leur donner la chasse, à stimuler les espions et les dénonciateurs. Les personnes suspectées d'entretenir des correspondances avec eux, ou de leur faire passer des secours, étaient immédiatement arrêtées et couraient les plus grands dangers. Quelques-unes même furent condamnées à mort sur de simples soupçons. Le père Delacour, capucin, fut exécuté le 9 mars. Un jeune chartreux, dom Lassus, avait dépisté quelque temps les limiers des administrations terroristes. Il avait eu l'adresse de pénétrer déguisé dans les prisons et d'exercer son ministère auprès des prisonniers. Il était parvenu plusieurs fois à entrer dans l'hôpital de Pontarlier, et à porter les derniers sacrements aux mourants, avec un déguisement de gendarme et le sabre au côté. Il fut enfin arrêté par les jacobins de Chaffois et conduit à Pontarlier. L'accusateur public Rambour le fit enfermer seul, afin d'empêcher de pieuses communications avec les détenus. Le 25 avril (6 floréal) , il fut condamné à mort par le tribunal criminel, et le lendemain il mourut en martyr. Un prêtre apostat osa crier sur son passage : « Bravo, c'est ainsi qu'il faut traiter tous ces réfractaires. » Mais il n'en recueillit que du mépris, même auprès des jacobins du lieu.

(1) Dans les premiers jours de 1794, 57 campagnards, dont 29 femmes, appartenant pour la plupart aux villages de Sancey et Landresse, furent arrêtés pour avoir exercé le culte en cachette : et l'on prétendit que ce rassemblement devait être assimilé aux rassemblements insurrectionnels réprimés par la loi du 29 mars 1793. Un cultivateur et un ancien sousmaitre d'école furent condamnés a être déportés à Madagascar, et leurs biens confisqués. Un fut renvoyé au département comme suspect d'émigration, 38 mis 8ou3 la surveillance révolutionnaire des autorités et 13 acquittés : Sauzay, ibidem.

Un jeune meunier, âgé de trente-trois ans, Barthélémy Lavaux, avait été arrêté avec dom Lassus comme coupable de lui avoir donné asile. Ce malheureux, plein de santé et de vigueur, se voyant perdu sans ressource, eut un moment de désespoir; mais le martyr avait prié ardemment pour lui; il se releva de cette défaillance et monta courageusement sur l'échafaud pour la foi de ses pères, en digne complice de dom Lassus. Le district de Pontarlier rendit compte à la convention de ces deux exécutions avec beaucoup d'enthousiasme. Seize habitants de GhafTois, qui étaient allés au moulin de Lavaux pour se confesser, furent d'abord arrêtés, mais comme on avait besoin de leurs bras pour les travaux des champs, le proconsul Lejeune les élargit sous caution et les renvoya chez eux en surveillance (1).

Quelques jours après le 4 mai) un autre prêtre, l'abbé Roch, âgé seulement de trente-deux ans, était martyrisé. C'était un ecclésiastique rempli de charité et de courage. En 1791,1a municipalité de Jonvelle, dans la Haute-Saône, où il était vicaire, l'avait fort inutilement envoyé chercher par quatre hommes armés pour lui faire prêter serment. Son zèle à prémunir les catholiques contre le schisme l'avait désigné à la haine des jacobins. Au moment de la déportation générale, il avait pris son passeport pour la Suisse, mais il était rentré en juillet 1793, et depuis près d'un an il exerçait le culte dans des granges, très souvent dans les bois et dans les cavernes (2). Il fut arrêté dans le village de Peseux : un

(1) Sauzay, tome V, p. 358. — Un postillon, un cultivateur, une femme soupçonnés simplement d'avoir porté en Suisse divers objets aux réfractai r es, furent condamnés & mort par le tribunal criminel.

(2) Traqué comme une béte fauve, M. Roch n'avait pas le moindre sentiment d'amertume contre ses persécuteurs, et cherchait à. inspirer la même charité aux laïques persécutés. Il écrivait au chef d'une famille chrétienne : « Bénissez ceux qui vous maudissent, rendez le bien pour le mal, c'est par là que vous prêcherez le plus efficacement nos frères égarés. N'oubliez pas qu'un sentiment de haine envers un seul schismatique est capable de vous damner, et que sans une charité qui embrasse tous les hommes, vous ne pourrez être sauvés. » (Sauzay, tome Y, p. 5S9.) Il avait trouvé moyen de correspondre avec les nombreux catholiques enfermés dan3 les prisons de la Seigne, de Vaucluse et de Saffey, et il leur avait tracé un règlement qui fut suivi ponctuellement. Il les prémunissait contre les pièges des révolutionnaires, et leur faisait aussi parvenir des instructions très édifiantes et très pratiques sur la manière dont ils devaient vivre en prison.

ancien frère des écoles chrétiennes, rallié par peur aux constitutionnels, l'avait fait appeler pour le confesser; ses frères, qui appartenaient au parti jacobin, le firent arrêter. Pendant sa courte captivité, le martyr proponça des paroles admirables ; il exprima le regret de n'avoir reçu dans le trajet de Saint-Hippolyte à Besançon, « presque aucune insulte ni raillerie», et de n'avoir pu imiter les souffrances de son divin maître. Il répondit aux juges avec beaucoup de dignité et de courage (1). Son martyre eut lieu à Besançon, le 14 floréal. Les patriotes de Peseux en furent profondément impressionnés, et revinrent presque tous à la foi catholique.

Robespierre jeune, envoyé en mission dans la Haute-Saône, se montra beaucoup moias rigoureux contre les catholiques que ses collègues. A Vesoul et dans d'autres localités, il ouvrit les portes des prisons à un assez grand nombre de personnes incarcérées pour n'avoir point voulu trahir leur foi religieuse. Beaucoup de mises en liberté sont ainsi motivées : « Considérant qu'il n'est ni noble, ni parent d'émigré, mais cultivateur. » Le 16 pluviôse, il mit en liberté seize personnes, dont deux femmes de la commune de Menoux, district de Vesoul, en déclarant courageusement qu'elles avaient été incarcérées à tort pour leurs opinions religieuses :

« Considérant que la détention de tous les prévenus n'a eu pour cause que le refus ou même l'omission d'aller à telle ou telle messe, que cette opinion est maintenant isolée de la révolution : que tel des détenus accusé de fanatisme a son fils qui combat les fanatiques en Vendée, qu'aucun de ces citoyens n'est ni noble ni parent d'émigré, qu'Us sont presque tous pères de famille et cultivateurs. Faisant droit à l'exclamation d'un jeune enfant qui apercevant le représen-

(1) Immédiatement après son arrestation, il écrivait à ses parents une admirable lettre : « Très cher père, frère et parents, grâce à Dieu, me voici au comble de mes vœux ; je suis arrêté et je vous en donne avis afin que vous preniez part à ma joie. Je vous déclare que je n'ai jamais assisté à un festin aussi délicieux qu'à ce moment où je me trouve à table à côté de mes bienfaiteurs (ceux qui l'ont arrêté). Vous sentez bien qu'il ne me reste pas beaucoup de temps à vivre, et pendant ce court espace j'ai bien besoin du secours de vos prières. Je m'y recommande, et comptez que si le Seigneur me fait miséricorde, comme je l'espère malgré la multitude de mes péchés, je ne vous oublierai pas à mon tour. Des prières, des prières ; je recommande à mon frère de pratiquer ouvertement. » Sauzay, tome V, p. 560.

tant du peuple s'est écrié : Ah! voilà que Ton vient nous rendre justice (1). »

Le frère du terrible dictateur, pendant son court séjour à Vesoul, constata que le nombre des détenus était très grand, et examina les motifs de leur emprisonnement II fit des phrases sur la modération, mais sut conformer ses actes à ses paroles. Il reconnut publiquement que beaucoup de gens avaient été détenus « pour soupçon de fautes légères, ou pour opinions religieuses qui n'ont jamais troublé Tordre public » ; que les prisons renfermaient des vieillards, et des personnes dont leurs concitoyens rendaient le meilleur témoignage, qui avaient même fait des actes de bienfaisance pour l'armée. Par arrêté du 18 pluviôse, il mit en liberté 39 personnes, dont 21 femmes et filles; 43 autres, dont 21 femmes, furent mises en réclusion à domicile. Il prononça aussi d'autres mises en liberté par des arrêtés séparés. Ainsi, le 22 pluviôse, il délivrait une victime des constitutionnels :

« Vu par nous, représentant du peuple, et, à la demande de Jean- Baptiste Thourey, cultivateur, l'attestation du comité de surveillance de sa commune constatant son refus d'aller à la messe, et que son nom ne se trouve point écrit sur le tableau civique.

« Considérant que les motifs de son arrestation sont injustes et intolérants, que ce serait nuire à l'intérêt public que de ne pas rendre à l'agriculture un cultivateur;

« Arrêtons qu'il sera mis sur-le-champ en liberté. »

Le 24 pluviôse, il fit sortir de prison Marie-Anne Evrard, fille majeure, de Mismay:

« Considérant que la pétitionnaire n'a été mise en arrestation que pour ses opinions religieuses, et parce qu'elle n'aime point les prêtres constitutionnels, cette opinion devant être isolée de la révolution. »

On voit par là ce que les laïques fidèles à leur foi religieuse avaient à souffrir. Malheureusement Robespierre jeune est le seul député en mission pendant la Terreur, qui

(1) Archives, AF, II, 138. Un de ses arrêtés met en liberté provisoire une femme qui est sur le point d'accoucher et qui est déjà mère de cinq enfants en bas âge. Elle n'est point noble ; elle a été emprisonnée pour propos inciviques, et pour avoir fréquenté des gens suspects.

ait montré cette modération relative ; parmi les vainqueurs de thermidor, bien peu seront aussi tolérants. Lejeune, envoyé aussi dans la Haute-Saône, ne songeait qu'à remplir les prisons. Le 6 ventôse, il prenait un arrêté ordonnant de détruire les derniers signes de la tyrannie et de la superstition. Les maisons particulières gardant des armoiries et des marques féodales devaient être confisquées et vendues. Le 8 floréal, il décidait que tous les ex-nobles seraient expulsés de Besançon et de toutes les places fortes du Doubs et du Jura, et obligés de se retirer au moins à dix lieues de la frontière. Il s'agissait seulement de quelques vieillards dédaignés par les jacobins, mais les proconsuls avaient l'habitude de prendre de temps en temps des arrêtés de ce genre pour entretenir les terroristes dans leur ferveur. Fidèle disciple du grand Robespierre, Lejeune travailla énergiquement à imposer le culte de l'Être suprême (1).

L'évêque constitutionnel de la Haute-Saône, Flavigny, n'avait pas abdiqué scandaleusement; Lejeune le croyant décidé à reprendre ses fonctions au premier moment, chercha un prétexte pour se débarrasser de lui. Le lendemain de la fête de l'Être suprême , il y eut à Vesoul un rassemblement un peu tumultueux de gens de la campagne. Aussitôt Lejeune s'empressa de jeter les hauts cris et de rendre Flavigny responsable de ce tumulte, « qui n'a été provoqué par les ennemis de la république, qu'afln d'effacer les impressions religieuses et salutaires que la fête de l'Éternel avait laissées dans tous les cœurs». Il ordonna à la gendarmerie . d'amener devant lui l'évêque de la Haute -Saône, et le 23 prairial, il l'interna à Besançon par l'arrêté suivant :

« Considérant que le citoyen Flavigny, ci-devant évêque de la

(1) Awhives, AF, II, 138. Le 9 prairial, un curé constitutionnel lui est dénoncé comme ayant détourné de leur travail du dimanche les ouvriers d'une forge qui travaillaient pour la République ; vu cette dénonciation et considérant a qu'il est aussi prévenu d'avoir employé ce moyen pour fanatiser le peuple de ces contrées en le pressant d'aller aux offices de son culte pour le diriger suivant ses intentions », il ordonna de vérifier * s'il est vrai qu'il ait cherché par ses propos et actions à détourner de leurs travaux les bons habitants des campagnes, les jours de dimanches et de fêtes ci-devant. » Et préalablement à l'enquête il le mit en prison. Archives AF, II, 98.

là CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

Haute-Saône, et qui a volontairement abdiqué ses fonctions, est devenu dans ce département un sujet d'inquiétude pour les vrais amis de la liberté.

« Que le lendemain de la fête de l'Être suprême il a été la cause d'un rassemblement inquiétant, qui ne tendait à rien moins qu'à effacer de tous les cœurs les impressions que cette fête avait fait naître.

« ... Que la tranquillité du département exige qu'il en soit éloigné pendant quelque temps, de crainte que sa présence ne réveille les idées superstitieuses et fanatiques qui n'ont que trop longtemps souillé cette contrée.

« Ordonnons que le citoyen Flavigny, ci-devant évêque, actuellement à Besançon, y restera consigné sous la surveillance immédiate des autorités constituées, lesquelles seront tenues, sous leur responsabilité personnelle et solidaire, de veiller à ce que ledit Flavigny ne devienne pas un sujet d'inquiétude pour les vrais amis de la patrie, et à la charge par le susdit Flavigny de se représenter à l'agent national près le district de Besançon, chaque jour, qui tiendra- la main à l'exécution de notre présent arrêté, et de nous en rendre compte sous la même responsabilité (1). »

Lejeune craignait que Flavigny, restant à Vesoul, ne parvint à détourner certains prêtres de remettre leurs lettres de prêtrise; il espérait, par cet acte de rigueur, terrifier les constitutionnels , et établir le culte de l'Être suprême sur les ruines de leur église.

Le proconsul envoyait dans les campagnes des agents chargés de prêcher ce culte et d'inviter les prêtres à se déprêtriser. Il allait lui-même dans certaines localités, prêcher 4a religion de Robespierre. Les autorités imposaient la célébration de la décade, et le 10 mai le district de Quingey défendait de travailler le décadi sous peine de cinq cents livres d'amende et de mille en cas de récidive (2). Lejeune fit célébrer à Besançon la fête de l'Être suprême avec la

(1) Archives, AF, II, 138.

(2) La municipalité d'Ornans condamna seulement à une amende de 25 livres. Le 10 mai, l'agent municipal de Pontarlier écrivait que malgré les injonctions des autorités, on ne chômait guère les décadi s. « Les tailleurs préfèrent travailler le décadi pour se promener, la canne à la main, les jours désignés par l'ancien calendrier pour le repos. Nous ne voyons d'autre moyen pour empêcher cet abus que d'enlever les aima* nachs de Berne et d'en empêcher l'introduction. Dans trois décades, ces hommes peu lettrés ne pourront plus retrouver les jours de repos qu'ils chôment. Sauzat, tome VI, p. 138.

TERRBUft A LYON ET EN FRANC HE -COMTÉ. 13

plus grande pompe, et ce jour-là il reçut solennellement une vingtaine d'apostasies. Le culte de Robespierre réunissait pourtant fort peu de sectateurs; mais à partir de prairial , les persécuteurs jetèrent complètement le masque et se mirent à traquer les constitutionnels qui exerçaient encore un simulacre de culte. Les intrus qui avaient abdiqué furent internés aux chefs-lieux des districts, et ainsi éloignés de leurs paroisses, de peur qu'ils ne fussent tentés de reprendre leurs fonctions. Quelques constitutionnels invoquaient timidement la liberté des cultes. Lejeune leur répondait. «Si tous les cultes sont permis, les rassemblements aristocratiques sont aussi interdits par la loi du 16 frimaire », et il les traitait de jongleurs, de factieux, et les autorités leur infligeaient toutes sortes de vexations. Ce mot d'ordre était donné dans toute la France : les prêtres assermentés qui exerçaient le culte provoquaient des rassemblements aristocratiques, et Ton supprimait le culte sous ce prétexte , tout en exaltant la liberté de conscience. Les districts faisaient comparaître devant eux les intrus qui exerçaient encore, leur demandaient pourquoi ils ne prêchaient pas le culte de la Raison et conservaient les anciennes momeries. Ils les accusaient, comme jadis les réfractaires, de tenir des discours incendiaires, et leur adressaient les menaces les plus sérieuses ; ces malheureux leur faisaient en général des réponses pitoyables, et finissaient par apostasier; les plus consciencieux abandonnaient leurs paroisses aux jacobins (1). Le 25 messidor, Lejeune ordonnait à l'accusateur public de rechercher :

« Les fourbes et hypocrites qui, sous le prétexte spécieux de religion, tentent de rallumer les flambeaux du fanatisme, et d'embraser les cœurs des citoyens faibles et crédules de ses fureurs. »

(1) Le 29 juin, le district de Pontarlier fait comparaître devant lui l'intrus d'Aubonne. Il déclare que ce curé n'a pas prêché la Raison, qu'après avoir abdiqué ses fonctions le 5 messidor, il a fait, le 6, « un baptême « que la loi ne lui permettait pas ». Et il l'envoie en prison jusqu'à ordre contraire de Lejeune. Il extorqua ainsi plusieurs abdications. Saczay, tome VI, p. 178 et suivantes... Le 21 juillet, le district de Besançon fait venir plusieurs curés, les accuse d'organiser des rassemblements, déclare qu'il prendra les moyens les plus énergiques, et leur arrache ainsi leurs démissions.

44 CONSTITUTION CIY1LE DU CLKBGÉ.

Mais, Lejeune, quoique très occupé à détruire les derniers restes de la constitution civile, n'oubliait pas de faire la chasse aux prêtres catholiques qui rentraient en France. Un missionnaire guillotiné était immédiatement remplacé par plusieurs : aussi les persécuteurs recouraient à tous les moyens pour s'emparer des prêtres qui parcouraient le pays en secret, et empêcher ceux qui étaient en Suisse de passer la frontière. A la veille du 9 thermidor, Lejeune écrivait aux agents nationaux des six districts du Doubs :

« Je viens d'être instruit par l'ambassadeur de la république française en Suisse, qu'une colonne de quatre-vingts prêtres réfractaires était passée, dans le département du Doubs et du Jura, depuis le 26 prairial (1 4 juin vieux style) jusqu'au 1 8 messidor (6 juillet) ; que ces scélérats, sous prétexte de religion, y faisaient des exhortations incendiaires, et cherchaient à y rallumer les torches du fanatisme et les brandons de la discorde. On m'assure qu'ils caressent la crédulité des bons habitants des campagnes, et qu'ils épuisent tous les moyens d'entretenir dans leur cœur les vieilles superstitions dont ils ont été si longtemps victimes. N'oublie aucun des moyens qui sont en ton pouvoir pour réveiller la surveillance des bons patriotes et des sociétés populaires sur ces pestes publiques, etc... Fais fouiller les bois, les retraites dans les montagnes, ainsi que les maisons renommées pour leur fanatisme. Déploie l'énergie, le zèle, la sévérité qui jusqu'à ce moment ont déconcerté dans l'intérieur tous les conspirateurs en les faisant frapper du glaive de la justice et des lois. Le fanatisme est un genre de conspiration atroce et des plus dangereux ; songe que s'il faisait le moindre progrès, on ne pourrait que t'accuser de négligence, et sous ce rapport tu serais responsable de tous les maux que ce monstre pourrait produire. »

L'agent national de Pontarlier lui répondit:

« On vient de m'assurer que dans le Jura les habitants de l'extrême frontière allaient en Suisse par bandes de trente, quarante, ou cinquante pour s'y confesser, et là ils ont fait un serment solidaire d'attachement inviolable pour les prêtres émigrés (1) i.

(1) Sauzay, tome VI, p. 480. M. Sauzay, à force de longues et minutieuses recherches, a pu dresser la liste complète des prêtres constitutionnels de Franche- Comté qui ont abdiqué pendant la Terreur. Du 13 novembre 1793 au 11 avril 1794, il a relevé vingt-quatre apostasies seulement. Leurs auteurs étaient des prêtres déjà compromis pour la plupart dans la révolution politique, et qui abandonnèrent l'église constitutionnelle dès qu'elle fut en défaveur.

Les apostasies forent bien plus nombreuses pendant le culte de l'Être

Les patriotes d'une commune avaient essayé inutilement d'arrêter une de ces bandes : les autorités révolutionnaires firent les plus grands efforts pour exécuter les instructions de Lejeune et s'emparer des prêtres rentrés. Ils tourmentèrent aussi les ministres protestants pour les faire apostasier, et réussirent auprès de quelques-uns (1).

Les commissaires de la convention dans les pays annexés montrèrent autant de zèle que leurs collègues à spolier les

suprême ; beaucoup Turent dictées par la peur, ou mâme imposées par la violence. Du 2 mai au 26 juillet (8 thermidor), le savant historien compte, dans le district de Besançon, 64 abdications, dont 5 à la vérité doivent être considérées comme de simples démissions ; plus 34 autres sans date, mais qui doivent avoir été faites à cette époque : 18 dans le district de Baume, 41 dans celui d'Ornans, 30 pour Quingey, 7 pour Saint-Hippolyte ; ce qui fait au minimum plus de deux cents prêtres constitutionnels ayant faibli devant la persécution. Parmi les apostats on compte l'évéque Séguin et 4 de ses vicaires ; 2 autres ont donné simplement leur démission. Demandre, curé constitutionnel de Besançon, qui succédera à Séguin comme intrus, a eu aussi la faiblesse inutile de se démettre de ses fonctions. Les prêtres ordonnés par Séguin ont presque tous abdiqué. Il ne faut pas croire que la déprétrisation ait été arrêtée dans cette contrée par la révolution de thermidor. Les autorités ont continué à imposer des apostasies. M. Sauzay a relevé après thermidor , dans le district de Besançon, 2 apostasies et 2 démissions ; dans celui de Baume, 14 abdications, 3 dans celui d'Ornans, 15 dans celui de Saint- Hippolyte, ce qui fait 34 abdications postérieures à thermidor, et porte à peu près à 250, c'est-à-dire aux deux tiers du chiffre total, le nombre des constitutionnels qui ont faibli. Tome VI, p. 699.

(1) Il y avait dans le district de Saint-Hippolyte un certain nombre de luthériens et 9 pasteurs de cette religion. D'abord, 4 d'entre eux abdiquèrent publiquement : un ministre nommé Perdrizet paraissait s'obstiner à garder ses fonctions. Le district de Saint-Hippolyte le fit comparaître devant lui pour un sermon qu'il avait prêché le 25 messidor : il lui reprocha d'avoir parlé de la transfiguration de Jésus-Christ, d'avoir dit qu'il fallait pratiquer la doctrine et tout souffrir plutôt que de l'abandonner : il lui reprocha aussi d'avoir prêché sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. L'attitude du pasteur n'eut rien d'héroïque. Le conseil décida « que le discours de Perdrizet ne tendant qu'à former des imbéciles et des superstitieux, à affaiblir l'esprit public, et à reculer le règne de la Raison, il cesserait ses fonctions, et en ferait la déclaration sur les registres du conseil ». Le ministre prit peur et obéit immédiatement à cette injonction. Il était alors criminel de prêcher quelque doctrine chrétienne, fût-on constitutionnel, ou protestant, même avec la jilus grande timidité. Sauzay, tome VI, p. 462.

églises et abolir le culte. Le nouveau département du Mont- Terrible fut tyrannisé par Bernard de Saintes, qui, d'après le nouveau calendrier,signait Pioche fer Bernard.La principauté de Montbéliard, qui comprenait cinquante-six communes, et dont la population s'élevait à près de vingt mille âmes, fut, en octobre 1793, érigée en district du département de la Haute-Saône. Bernard lui nomma des administrateurs, et établit en outre un comité de surveillance auquel il donna le droit d'ouvrir les lettres et de faire des arrestations. Tous les citoyens nommés à des fonctions par le proconsul durent accepter, sous peine d'être traités comme suspects et ennemis de la république française. La petite principauté de Handeure subit le même despotisme. Bernard se mit aussitôt à commettre d'odieuses profanations, taxer les prétendus riches , les contraindre à donner leur numéraire contre des assignats, en un mot, à traiter ces nouveaux annexés comme ses collègues traitaient les vieux Français. Il écrivait le 24 vendémiaire au comité de salut public :

« J'ai fait tirer aujourd'hui des caveaux du château neuf cercueils en étain, plomb et cuivre doré, dans lesquels reposaient quelques ossements seigneuriaux : ils serviront, avec trois grosses cloches et la batterie de cuisine, à faire des canons ;' à ces fins, je vais les envoyer à la fonderie la" plus voisine. Indépendamment de cette ressource qui ne m'a pas paru assez prompte pour mettre des fonds dans nos coffres, j'ai requis la municipalité de Montbéliard d'y faire verser dans la huitaine quatre cent mille livres de numéraire, en forme de don patriotique à imposer sur les riches, sans préjudice de l'offrande volontaire des pauvres, et d'une autre contribution pour les campagnes, et il est juste de saigner ces nouveaux conquis, car ils se sont bien engraissés à nos dépens en nous traitant tous les jours en juifs. Bientôt je leur demanderai bœufs, cochons, chevaux et fourrages. » (Archives, AF, II, 124.)

« Il faut saigner ces nouveaux conquis. » Bernard ne fut que trop fidèle à son programme. Le 23 brumaire, il taxa la campagne à 350,000 livres en numéraire. A quoi cet argent étaitil employé? Il est certain que Bernard ne prélevait pas sur ces taxes le paiement des dépenses qu'on peut qualifier de terroristes , car il prit en faveur du comité de surveillance de Montbéliard l'arrêté suivant pour payer ces dépenses :

« Le comité est autorisé à imposer jusqu'à concurrence d'une somme de mille livres sur les citoyens les plus riches et les moins

patriotes de la commune, à charge de rendre compte de son emploi à l'administration du district. » (Arch. ibid.)

Le département du Mont-Terrible avait été formé avec les pays dépendant de l'éVêché souverain de Bàle. Bernard ne traita pas mieux ses habitants que ceux de l'ancienne principaut^de Montbéliard, et réussit bien vite à leur faire détester la domination française. Le pays était gouverné par une poignée de jacobins locaux, et surtout par ceux que le proconsul avait amenés de France à sa suite. Gomme les habitants du Mont-Terrible se défiaient de ces aventuriers et ne voulaient pas les élire aux fonctions publiques , le proconsul, pour les punir, prit, le 21 nivôse, à Porentruy, un arrêté qui établissait une commission révolutionnaire :

« Considérant que l'esprit public du département du Mont-Terrible est bien éloigné de la hauteur des circonstances, que les assignats y souffrent un discrédit presque général; que la majorité des citoyens se regardent comme étrangers aux Français, que nous avons même entendu des individus dire qu'il n'en fallait point admettre dans les fonctions publiques, qu'on y porte l'aveuglement au point de célébrer la fête des tyrans ci-devant appelée des rois. » i

Il déblatère ensuite contre le mauvais esprit des jurés, et déclare que «le nombre des vrais patriotes est si petit, qu'il n'est pas même suffisant pour la composition des autres autorités constituées ». En conséquence il suspend le tribunal criminel et le remplace par une commission qui jugera révolutionnairement et sans jurés. L'article 6 est tout à fait significatif:

« L'administration du Mont-Terrible est tenue sous sa responsabilité, de faire faire dans la huitaine une nouvelle guillotine qui sera ambulante suivant les circonstances, ainsi que la commission révolutionnaire, dans toutes les parties du département (i). »

Voilà de braves gens bien avertis de la nécessité d'aimer la république et de nommer des 'jacobins. Pioche fera, du reste besoin de la guillotine, car il offense de la manière la plus brutale et la plus ignoble leurs sentiments religieux, saccage et profane leurs églises : il ne se contente pas de s'emparer des vases sacrés, il s'amuse à les souiller publi-

(1) Archives, AF;U, 124.

T. IY. ft

quement, dans les orgies auxquelles il se livre avec ses misérables agents. Qu'on ne nous accuse pas de répéter des légendes mises en circulation par l'esprit de parti, c'est lui-môme qui s'en est vanté !

Le 25 nivôse , il ordonnait de détruire tous les signes extérieurs du culte; les maires et agents municipal^ des communes dans lesquelles il existerait encore quelques signes religieux trois jours après l'ordre donné de les enlever, devaient être arrêtés. Les. églises furent dépouillées à l'intérieur. Le 30 nivôse, Bernard écrivait de Montbéliard à la convention :

« Pour commencer la destruction du fanatisme et verser plus promptement du numéraire dans nos caisses, j'ai autorisé le district de Porentruy à échanger contre du numéraire les calices, pour que les citoyens puissent se servir à leur tour de ces saints gobelets. Les .membres de la commission extraordinaire et moi, nous avons donné l'exemple, qui a de suite trouvé des imitateurs qm boivent gaiment et sans craindre le châtiment céleste, dans cette coupe jadis divine. Ainsi tomberont le fanatisme et le mensonge; ainsi la coupe consacrée à l'imposture servira à porter des santés à. la république et à ses défenseurs. » {Débats et décrets, nivôse an II, p. 145.)

Ainsi, toute cette bande prenait le plus grand plaisir à boire dans les calices , à insulter publiquement les catholiques par cet acte d'impiété grossière! Mais recherchait-elle les vases sacrés pour le seul plaisir du sacrilège ? SuivantBernard, on échangeait du numéraire contre ces calices , mais les affirmations du proconsul méritent peu de confiance. Et quand même le fait serait exact ! Tout cela se passait entre frères et amis, et l'on peut supposer que les évaluations étaient faites avec une certaine complaisance. Des voleries , bien plus graves, bien plus audacieuses sur les biens nationaux, ont été révélées par les jacobins eux-mêmes. D'ailleurs, l'intégrité de Bernard a été très vivement attaquée.

Après la prise de Spire, Baudot et Lacoste se mirent i profaner et piller les églises du Palatinat. Dans une lettre du 14 nivôse ils racontent leurs exploits à la convention :

« Les métaux qui servaient à la décoration ou à la composition des monuments de la cathédrale ont été également enlevés, les saints délogés, six mille cierges déballés, quelques ciboires et autres instruments de sottises fondus, et les cloches brisées, le tout pour la plus grande gloire de la république... Les caisses de la ville ont

été remises entre les mains du payeur général, mais elles ont été visitées si souvent, qu'il faut peu compter sur cette ressource... Les riches habitants du Palatinat ont émigré, nous les traitons comme les indignes Français dont ils ont suivi l'exemple.

« Philippe Petit, maréchal des logis dans les hussards de la liberté, qui a tué un prêtre émigré, vous envoie l'argent et le calice de ce coquin pour en faire tuer d'autres... (i) »

Les provinces rhénanes furent exploitées de la manière la plus ignoble, livrées à une nuée de commissaires jacobins, véritables oiseaux de proie qui vinrent fondre sur elles à la suite de nos armées; ils s'entendirent parfaitement avec les jacobins locaux placés par l'influence française dans tous les emplois, et cette troupe de misérables des deux nations se mit à rançonner, à piller tout à son aise, et ne recula devant aucune violence. Non seulement les richesses immenses qui appartenaient aux corporations religieuses et aux princes dépossédés, furent saccagées parles jacobins français et allemands, mais les particuliers eux-mêmes furent victimes des plus odieuses extorsions. Tous ces vols, tous ces crimes furent seulement dévoilés longtemps après thermidor, par le rapport que le député Becker, de retour d'une mission à Landau, lut à la convention le 25 prairial an III. Il raconta les infamies, les concussions, les vols à main armée de ces commissaires et de ces agents (2).

Bernard de Saintes, après avoir tyrannisé Montbéliard et le Mont-Terrible, se rendit à Dijon; le 7 ventôse, il racontait ainsi ses glorieux exploits au président de la convention :

« La convention nationale aprendra (sic) sans doute avec plaisir que chaque jour voit s'élever l'esprit public dans les deux départements qui me sont confiés. Partout la Raison prent (sic) la place

(1) Débats et décrets, nivôse an II, p. 272.

(2) Débats -et décrets, prairial an III, p. 743 et suiv. Becker rend compte des exactions d'un grand nombre d'agents ; ils dévalisaient les maisons, levaient des taxes le sabre nu à la main, menaçant les récalcitrants de les envoyer guillotiner à Strasbourg. Les quittances qui ont passé sous les yeux du rapporteur « offrent une somme de 3,345,785 livres il deniers, tandis que notre collègue Cambon n'annonce qu'un versement de 138,000 livres ... s Là où on ne répondait pas à leurs désirs, MM. les commissaires mettaient en réquisition le beau sexe* Quelques-uns ont agi comme les chauffeurs. Ce long rapport est rempli de faits monstrueux I

du mansonge (sic), le peuple voit que la paix, la fraternité, le bonheur ne peuvent exister là où des charlatans peuvent être considérés comme des marchands de parades; on sent avec raison que la vertu plaît plus à la divinité que les singeries de ces imposteurs.

%€ Ici plus d'églises, ni d'évéques, ni de prêtres, le temple £eul de la Raison et les discours patriotiques suffisent aux Dijonnais. Déjà plusieurs bons habitants des campagnes sont venus me dénoncer leurs curés et me demander de les en délivrer ; ils ont, disent-ils, nourri trop longtemps le vice et la fainéantise, ils veulent faire un meilleur usage de leurs denrées en les réservant à la vertu du pauvre, et au courage de nos braves défenseurs. »

« Hier y eu (sic) lieu de me convaincre qu'il suffit de dire la vérité au peuple pour lui faire abhorrer le joug sacerdotal. Quatre malheureux prêtres avaient engagé la société populaire d'Auxonne à leur envoyer des commissaires pour les rappeler dans son sein, d'où ils avaient été chassés, et à faire honir (sic) le petit nombre d'hommes raisonnables qui s'y opposaient. Je paru (sic), je dis quelques vérités sur les prêtres, je provoquai ceux qui étaient présents à entrer en lice avec moi, mats sentant que ma cause était meilleure que la leur, ils gardèrent le silence, mais un seul cri s'éleva dans toutes les parties de la salle : « Plus de prêtres, dit-on, nous n'en voulons pas de ces trouble-repos, qu'ils sortent ! » Ce qui fut fait si rapidement, que je crois qu'ils fuient encore... Oui, citoyen président, nous devons l'espérer, une traque générale commandée par la raison et le besoin d'union, délivrera la terre de la liberté de ces endormeurs dangereux,s'ils ne sont pas assez sages pour prendre le devant... » (Archives, AF, II, 95, Lettre autographe.)

Par un arrêté du 4 germinal, Bernard ordonna aux instituteurs et institutrices d'enseigner aux enfants les droits de l'homme, « et de les éloigner de tout système qui tiendrait de l'ancien régime, et surtout du fanatisme». Une poignée de jacobins exerça sur la ville de Dijon, pendant toute la durée de la Terreur, une atroce tyrannie.

L'insurrection de Lyon avait causé les plus vives alarmes aux jacobins, et ils n'avaient été définitivement maîtres de la France qu'après sa défaite; aussi devaient-ils tirer une vengeance terrible de la longue résistance que les Lyonnais leur avaient opposée. A peine les troupes de la convention avaient-elles occupé cette malheureuse ville, que les

montagnards se mirent à guillotiner ses habitants et à détruire ses maisons : il aurait fallu, pour assouvir leur soif de vengeance, que les Lyonnais fussent anéantis d'un seul coup, et que leur ville fût rasée complètement, qu'enfin on pût dire réellement : « Lyon n'est plus. » On peut juger des angoisses que l'insurrection lyonnaise leur avait fait éprouver, par leur acharnement frénétique à poursuivre la ruine ta* taie de Lyon et l'extermination de ses habitants !

Aussitôt après la prise de la ville, le 22 octobre, les commissaires Gouthon , Delaporte, Maignet, Chateauneuf-Randon, instituèrent une commission de justice populaire contre les rebelles « autres que ceux qui ont été pris les armes à la main » : ceux-là étaient exécutés sans autre forme de procès. Ge tribunal était divisé en deux sections, se composant chacune de cinq juges recrutés parmi les jacobins des départements voisins. Ils devaient opiner à haute voix. Une section devait siéger à Lyon, une autre à Feurs. Il y eut des exécutions nombreuses. On se mit en même temps à démolir la ville. Bientôt les députés écrivaienf à la convention que les remparts tombaient sous le marteau vengeur, ainsi que les palais fastueux des chefs de rebelles , et les petites maisons qui servaient à leurs conciliabules; et ils lui envoyaient le marteau avec lequel on avait porté les premiers coups ; mais ils déclaraient que la Terreur était nécessaire à Lyon, et qu'il était plus facile de démolir cette ville que de convertir ses habitants au jacobinistoe. La convention, le 9 brumaire, rendit un nouveau décret contre elle, envoya Collot d'Herbois, Montaut, Fouché et Javogues à Ville- Affranchie « pour l'exécution des décrets et prendre toutes mesures de salut public », et rappela les autres.

Le comité de salut public trouvait Gouthon et Maignet trop débonnaires ! Pourtant ils travaillaient consciencieusement à détruire Lyon. Au moment même où le comité préparait leur remplacement, le 7 brumaire, ils prenaient un long arrêté ordonnant de démolir une partie de la ville, de porter partout la hache et le feu (1 ). Le 9, ils établissaient une

(1) Pour accélérer cette importante et patriotique opération, ils dispensaient les commissaires chargés d'y procéder c de se livrer avec une trop minutieuse exactitude à la recherche des petits meubles qui peuvent se trouver dans chaque appartement ». Ils étaient sûrs que ce

armée révolutionnaire. Les députés qui avaient établi les deux commissions révolutionnaires et commencé la démolition de la ville étaient accusés d'ihdulgence ! Le 13, ils déclaraient aux Lyonnais dans une proclamation :

« La conquête de Lyon devait être l'arrêt de mort de tous les contre-révolutionnaires qu'elle renfermait. La convention l'avait prononcé, et le salut public le réclamait. Deux tribunaux ont été établis pour l'assurer. Plusieurs conspirateurs ont déjà subi le châtiment attaché à leur crime, une multitude d'autres attendent dans les maisons d'arrêt où ils sont détenus, le jour qui terminera leur infâme carrière. » (Archives, AF, 11, i37.)

Et ils annoncent qu'on va procéder à des visites domiciliaires pour rechercher « ces hommes dont l'existence est une vraie calamité », et faire comparaître des fournées de détenus devant le tribunal révolutionnaire. Cependant on les trouve trop faibles : les motifs de leur rappel sont expliqués tout au loûg dans le rapport que leur sanguinaire successeur Collot d'Herbois adressa en nivôse à la convention. Ce n'était pas assez d'avoir écrasé l'insurrection. Le comité, dans sa rage, voulait broyer complètement la population lyonnaise (1). Collot d'Herbois, Fouché et leurs compagnons firent les plus grands efforts pour remplir dignement cette épouvantable mission !

ne serait pas perdu pour les sans-culottes I Les commissaires doivent procéder à la démolition par masses... « Les représentants chargent en outre lesdits commissaires, après rentière démolition de tous les édifices qui composent la place Bellecour, de porter les ouvriers sur le quai Saint-Clair, quai du Rhône, quai de la Saône, afin de poursuivre sans relâche, ^avec la même chaleur, tout ce qui porte en soi le caractère du faste et de l'insolent orgueil du riche, et d'opérer la destruction totale de tout ce qui est sur les quais, en n'exceptant, conformément au décret, que les maisons du pauvre, les. habitations du patriote égorgé ou proscrit, k les édifices spécialement consacrés à l'industrie et à l'instruction publique, et de porter successivement partout ailleurs la hache et le feu,.. » Archives, AF, II, 137.

(1) Débats et décrets, nivôse an II, p. 291. « Lyon était-elle soumise, étaitella affranchie? Non : la rébellion ne se présentait plus, les armes à la main à la vérité, mais elle était concentrée, enracinée, dans le cœur d'un grand nombre d'habitants... Oui, ce sont les plus viles, les plus horribles passions dont le cœur humain puisse être dégradé qui organisèrent la rébellion des Lyonnais. Ces passions n'étaient pas vaincues, elles vivaient, donc la rébellion existait encore. Ces derniers retranchements n'étaient point forcés, il y avait en quelque sorte un nouveau siège à faire.*, »

A peine arrivés à Lyon, ils s'empressèrent de faire tomber des têtes, et de créer de nouvelles catégories de suspects, afin de fournir encore plus de victimes à la Terreur ! Us se qualifiaient en tête de leurs actes « envoyés dans Commune- Affranchie et dans les départements environnants, pour y assurer le bonheur du peuple avec le triomphe de la république. » Les Lyonnais insurgés, en faisant périr l'infâme Châtier, leur Marat, avaient jeté à la montagne un terrible défi. Ils avaient signifié aux septembriseurs , aux proscripteurs du 31 mai, que leurs crimes seraient punis. Aussi les montagnards, qui avaient craint un instant le sort de Châtier, firent de ce digne émule de Marat un saint de la révolution. Le 20 brumaire, Collot d'Herbois, Fouché«t Delaporte célébrèrent une fête en son honneur, et profitèrent de l'occasion pour profaner les églises et détruire tout vestige du culte constitutionnel ; ils écrivirent à la convention : « L'ombre de Châtier est satisfaite ; ceux qui déclarèrent l'arrêt atroce de son supplice sont frappés de la foudre... » Mais leur soif de vengeance n'est pas encore assouvie : ils veulent toujours renverser cette ville superbe :

» Nous le jurons, le peuple sera vengé... Le sol qui fut rougi du

sang des patriotes "Sera bouleversé, tout ce que le vice et le crime

"avaient élevé sera anéanti. » (Débats et décr., brumaire an II, p. 351 .)

Nous avons trouvé des détails sur les profanations dont cette fête fut accompagnée, dans ime lettre de Baigne, membre des cordeliers, et juge révolutionnaire à Lyon, au fameux Vincent, secrétaire adjoint au ministère de la guerre, qui était alors l'idole des hébertistes :

« Jeune républicain, si la nature m'avait donné les -talents physiques et moraux qu'elle t'a prodigués pour faire le bonheur de nos concitoyens ; si j'étais assez heureux pour servir avec succès la cause de la liberté, et en être la victime comme tu l'as été si souvent, je me féliciterais, c'est là le comble de mes vœux.

« La cérémonie de Châtier, martyr de la liberté, a eu lieu aujourd'hui 20 du 2° mois ; tu apprendras avec satisfaction que pour purger la terre et place où devait reposer le reste des cendres de ce grand homme, on immola la veille dix têtes, et peut-être dix autres tombèrent-elles le lendemain. Cette fête a été majestueuse, imposante ; il y avait on âne revêtu de tous les harnais pontificaux de l'infâme Lamourette, et de tous les attirails du fanatisme. Ce qui

m'amusait beaucoup, c'était la grimace des dévotes; ce n'est rien de la raconter, il aurait fallu la voir (1)... »

Cet âne avait été promené dans la ville par les jacobins avec une mitre sur la tête, un calice renversé lié à son cou en guise de cloche, deux ostensoirs à ses flancs simulaient des étriers, le livre des évangiles et la croix pendaient à sa queue. Il était entouré d'une foule de bandits et de femmes perdues qui portaient des vases sacrés, des ornements d'église et criaient : « Vive la guillotine ! » On allait lui faire dévorer des hosties, lorsqu'une pluie d'orage dispersa tous ces misérables, et termina brusquement cette immonde saturnale.

La profanation des églises ne ralentit pas un instant le zèle des proconsuls pour la démolition de Lyon. Ils trouvaient qu'elle n'allait pas assez vite; on avait d'ailleurs employé à ces travaux une foule de sacripants très insubordonnés, qui aimaient mieux piller les maisons que les démolir. Ces faits sont constatés par un arrêté de Gollot et de Fouché, du 23 brumaire : '

<( Il est certain qu'un grand nombre de travailleurs se rendent chaque jour coupables du vol de plusieurs effets et matériaux appartenant à la nation, et qu'ils ont osé se soulever, menacer et maltraiter les inspecteurs qui voulaient les forcer à restitution. »

Les commissaires vont employer des moyens extraordinaires pour détruire les maisons^de Lyon et châtier les voleurs :

« Tous ceux des édifices proscrits qui peuvent être détruits par l'effet de la mine ou par les flammes seront incessamment désignés et on procédera de suite à leur destruction.

u Celui qu'on reconnaîtra coupable de vol sera conduit de suite au tribunal criminel du département pour être jugé conformément à la loi. Lorsqu'il sera exposé au poteau, avant d'être envoyé aux fers, il aura le mot muscadin (en majuscules) pour écriteau sur la poitrine, afin de consacrer son entier avilissement (2). »

Pour les terroristes, le mot voleur n'était pas assez flétrissant. Muscadin disait bien plus encore ! Qu'on s'étonne,

(1) Archives, F, VII, 4,394. Vincent répondit à Baigne pour l'encourager & « faucher ».

(2) Archives, AF, U, 137.

après cela, de la manière dont les muscadins les traitèrent après thermidor!

L'insurrection de Lyon n'avait pas été faite uniquement par les bourgeois; une grande partie de la population ouvrière s'était levée avec eux pour résister aux jacobins. Les proconsuls étaient décidés à exterminer cette bourgeoisie rebelle; mais le peuple était trop nombreux pour qu'il fût possible de l'anéantir, il fallait essayer d'en séduire une partie. Les proconsuls se mirent à exciter toutes ses convoitises, à crier contre les riches et à prêcher des doctrines et prendre des arrêtés vraiment socialistes, pour l'attirer à la montagne. Le 24 brumaire, Collot, Fouché et Àlbitte déclarent que l'égalité ne doit pas être pour le peuple « une illusion trompeuse » :

« Qoe tons les citoyens ont nn droit égal aux avantages de la société, que leurs jouissances doivent être en proportion de leurs travaux, de leur industrie et de l'ardeur avec laquelle ils se dévouent au service delà patrie;

« Considérant que là où il y a des hommes qui souffrent, il y a des oppresseurs, il y a des ennemis de Vkumanitè;

« Considérant que la Commune-Affranchie offre partout le spectacle de la misère et de l'opulence, de l'oppression et du malheur, des privilèges et de la souffrance; que les droits du peuple y sont foulés aux pieds,

« Article i". Tous les citoyens infîrmes,TieilIar4s# orphelins,seront logés, nourris et vêtus aux dépens des riches de leurs cantons respectifs; les signes de la misère seront anéantis (\). »

L'article 2 proscrit à la fois la mendicité et l'oisiveté; tout mendiant ou oisif sera incarcéré. L'article 3 annonce qu'il sera fourni aux citoyens valides du travail et les objets nécessaires à l'exercice de leurs métiers:

« Article 4. Pour cet effet, les autorités constituées.de concert avec les comités de surveillance, lèveront dans chaque commune sur les riches une taxe révolutionnaire proportionnée à leur fortune et à leur civisme, jusqu'à concurrence des frais nécessaires pour l'exécution des mesures ci-dessus. »

L'article 5 déclare suspects ceux qui n'auront pas acquitté leurs taxes dans le délai prescrit ; les biens des suspects seront séquestrés jusqu'à la paix; on ne leur accordera que le strict

(i) Archives, AF, II, 137.

nécessaire, les scellés seront mis sur leurs papiers. Cet arrêté sera appliqué dans dix départements. Toutes les déclamations jacobines en faveur des infirmes, des orphelins, des ouvriers sans travail, aboutissent invariablement à des mesures inquisitoriales et i la spoliation des prétendus riches ! Enfin les proconsuls ordonnent aux boulangers, sous peine d'incarcération , de ney fabriquer qu'une seule espèce de pain, le pain de l'égalité ! Cette dernière prescription leur est commune avec V>us leurs collègues.

A peine arrivés à Lyon, Collot et Fouché avaient déjà commis tant d'atrocités, que dés conventionnels fort peu suspects de modérantisme s'en étaient émus. Us craignirent même un instant d'être entravés dans leur œuvre de destruction, et écrivirent, le 26 brumaire, à la convention pour lui demander de les laisser terroriser Lyon à leur guise :

« Convaincus qu'il n'y a d'innocent dans cette infâme cité que celui qui fut opprimé ou chargé de fers par les assassins du peuple, nous sommes en [défiance contre les larmes du repentir, rien ne peut désarmer notre sévérité... Les démolitions sont trop lentes, il faut des moyens plus rapides à l'impatience républicaine ; l'explosion de la mine et l'activité de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple. Sa volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans: elle doit avoir l'éclat du tonnerre... (i) »

Quelques prêtres constitutionnels exerçaient encore timidement leur culte ; le 26 brumaire, les proconsuls prescrivirent aux autorités comme un de leurs plus importants devoirs :

« La répression de la prostitution, de l'immoralité, de la superstition encore scandaleusement affichée à jour nommé, ce qui est tout à la fois une coupable infraction des décrets relatifs à l'ère républicaine, et une grossière insulte à la raison et au bon sens (2). »

Ainsi la messe constitutionnelle, pour laquelle on fouettait les femmes un an auparavant, est assimilée à la prostitution! les prêtres constitutionnels sont réprouvés. Le 5 frimaire, Collot et Fouché écrivirent à la convention :

« Nous ne vous parlerons point des prêtres, ils n'ont point le privilège de nous occuper en particulier; nous ne nous faisons

(i) Archives AF, II, 197. - (2) Arch., ibid.

point un jeu de leurs impostures ; its dominaient la conscience du peuple, ils l'ont égarée ; ils sont complices de tout le sang qui a coulé, leur arrêt est prononcé. »

Les prêtres constitutionnels, ayant presque tous désiré le succès de l'insurrection, girondine, furçnt traités avec une extrême sévérité. Mais les proconsuls trouvèrent que le tribunal révolutionnaire institué par leurs prédécesseurs n'allait pas assez vite, et créèrent, le 7 frimaire, une commission révolutionnaire chargée de faire défiler devant elle une multitude de prisonniers, et de les envoyer à la mort après un semblant d'interrogatoire. Le jugement était bien simplifié, le supplice devait l'être aussi : soixante , quatre-vingts malheureux, allaient être exterminés du même coup, et ces infâmes proconsuls osaient soutenir qu'ils décrétaient regorgement en masse, pour arrêter les vengeances populaires et sauver les innocents !

« Considérant que presque tous ceux qui remplissent les prisons de cette commune ont conspiré l'anéantissement de la république, médité le massacre des patriotes, et que par conséquent ils sont hors la loi et que leur arrêt de mort est prononcé ;

« Qu'à l'apparence d'un nouveau complot , qu'à la vue d'une seule goutte de sang d'un patriote, le peuple irrité d'une justice trop tardive, pourrait en diriger lui-même les effets, lancer aveuglement les foudres de sa colère, et laisser par une méprise funeste d'éternels regrets aux amis de la liberté. »

Gollot, Fouché, Albitte et Delaporte établissent une commission de sept membres qui enverra les prisonniers à la mort après leur avoir fait subir un dernier interrogatoire :

« Article 5. Tous les condamnés seront envoyés en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés, pour y expier sous le feu de la foudre une vie trop longtemps criminelle. »

Cette commission (1) était instituée pour arriver à une prompte extermination des prisonniers. Il ne faudrait pourtant pas croire que le tribunal révolutionnaire fût resté inactif (2) : il avait très bien commencé à vider les prisons.

(1) Cette commission fut ainsi composée: Parein, président ; Brnnière, Lafaye, Fernex, Marcellin, Vauquoy, Andrieux aîné.

(2) Le tribunal écrivait le 9 frimaire à la convention: a Chaque jour le glaive de la justice fait tomber par trentaine la tête des conspirateurs de Ville-Affranchie,... les deux tribunaux occupés sans relâche des fonctions qui leur sont confiées, ont envoyé déjà plus de deux cents contre-

Néanmoins co tribunal fut suspendu quelque temps pour laisser le champ libre à la commission nouvelle. Le 11 frimaire, Baigne écrivait à Vincent en lui envoyant une liste de guillotinés :

« Notre suspension ne vient que de l'encombrement des prisons ; on a nommé une commission qui va en faire exécuter cinq ou six cents, ça ira, et nous reprendrons nos fonctions avec le même zèle que nous les avons exercées... »

Baigne était parfaitement informé, car, le 14, le tribunal écrivait au président de la convention :

« Je vous envoie la 2e liste des guillotinés de Commune -Affranchie. Le nombre total jusqu'à ce jour est de cent treize. La convention nationale verra sans doute avec plaisir l'activité que le tribunal a mise à venger les mânes des patriotes égorgés dans cette nouvelle Sodome. Un plus grand acte de justice se prépare encore; quatre ou cinq cents contre-révolutionnaires dont les prisons sont remplies vont expier un de ces jours-ci tous leurs crimes; le feu de la foudre en purgera la terre d'un seul coup. Puissent tous leurs semblables, foudroyés bientôt comme eux, donner un grand exemple à l'univers. » (Débats et décrets, frimaire an II, p. 245 .)

Il y eut bientôt à Lyon tant de maisons démolies et tant de malheureux guillotinés, que certains patriotes murmurèrent; et les proconsuls crurent opportun de lancer une proclamation contre ces nouveaux modérés :

« On effraie votre imagination de quelques décombres, de quelaues cadavres qui n'étaient plus dans l'ordre de la nature, et qui vont y rentrer. On l'embrase à la flamme d'une maison incendiée, parce qu'on craint qu'elle ne s'allume au feu de la liberté.

« Républicains, quelques destructions individuelles, quelques ruines ne doivent pas être aperçues de celui qui dans la révolution ne voit que l'affranchissement des peuples de la terre, et le bonheur universel de la postérité... De faibles rayons s'éclipsent devant- Tastre du jour... (1) »

révolutionnaires à la mort... Les rois n'ont plus d'amis qu'à la potence. Nous nous dépéchons d'expédier les satellites en attendant les maîtres... v (Débats et décretst frimaire, II, p. 165.) Il y avait à la fois, à Lyon, une commission militaire et une commission de justice populaire devevenue tribunal révolutionnaire le J«* frimaire. Du 16 brumaire au 9 frimaire elle avait fait guillotiner 143 personnes.

. (1) Archives, AF,II, 137. Toute la théorie de la révolution violente est contenue dans ces lignes. La plupart des plaidoyers qui ont été faits en sa faveur, ne contiennent pas autre chose, sous une forme plus ou moins adoucie, que le développement de cette idée.

Il ne faut pas, disent-ils, s'effrayer des ruines qu'ils accumulent autour d'eux, car la révolution s'est fondée sur des ruines. Ils veulent aussi l'établir sur les cadavres des ennemis du jacobinisme, car ils écrivent en même temps (16 frimaire) à la convention :

«... Il faut que tous les correspondants , tous les alliés qu'ils avaient à Commune-Affranchie tombent sous les foudres de la justice, et que leurs cadavres ensanglantés précipités, dans le Rhône, offrent sur les deux rives, à son embouebure, sous les murailles de l'infâme Toulon, aux yeux des lâches et féroces Anglais, l'impression de l'épouvante , et l'image de la toute-puissance du peuple Français. » (Archives, AF, II, 137.)

Et les proconsuls ne cessèrent de travailler à la destruction de la ville et à l'extermination des prisonniers. Le 14 frimaire, la commission révolutionnaire présidée par Parein fit fusiller aux Brotteaux soixante-quatre prisonniers par des soldats novices, qui tirèrent mal : il fallut sabrer les survivants! Le 15, deux cent neuf prisonniers étaient mitraillés; de nombreuses, exécutions eurent lieu les jours suivants; le 23, il y eut encore une exécution de quarantequatre personnes. On comptait douze femmes parmi les victimes. Le tribunal révolutionnaire fit périr en quatre mois 1,684 victimes. L'égorgement des prisonniers eut lieu avec une telle cruauté, que Collot d'Herbois, dans son rapport du 1er nivôse, se crut obligé de donner des explications. Il est impossible d'unir plus d'hypocrisie à plus de scélératesse :

« ...Pourquoi les avait-on différées, ces exécutions? Citoyens, il faut le dire : c'est pour délivrer l'humanité du spectacle déplorable de tant d'exécutions nécessaires ; vos commissaires avaient cru possible de détruire tous les conspirateurs jugés en un seul jour. Ce vœu, provoqué par la véritable sensibilité, sortira naturellement du coeur de tous ceux qui auront eu pareille mission à remplir : qui de vous, citoyens, à la place de vos collègues n'eût pas voulu tenir la foudre pour anéantir tous ces traîtres d'un seul coup ? Qui de vous n'eût pas voulu donner à la faux de la mort un tel mouvement qu'elle, pût les moissonner tous à la fois ?... L'impossibilité en fut démontrée.

« ... Trois décharges de mousqueterie étaient préparées pour terminer leur sort; le feu du canon s'y joignit ce jour-là, mais ces dispositions terribles ne furent pas assez rapides, et leur mort a duré trop longtemps. Deux d'entre eux s'étaient échappés , ils ont été

fusillés à quelque distance du lieu d'exécution. Voilà la vérité. Nous avons regretté nous-mêmes que toutes les précautions nécessaires n'eussent pas été prises. Le peuple, avons-nous dit, est toujours magnanime, même en frappant ses plus cruels ennemis. Les effets de sa justice doivent être aussi prompts que la foudre, et ne laisser que le néant et des cendres partout où eue a passé. C'est avec cette rapidité que les autres exécutions ont été faites, depuis il n'y eut pour les coupables que l'intervalle d'un signe entre la vie et la mort... »

Tout commentaire serait inutile ! Nous ferons remarquer seulement au lecteur que ce sophiste sanguinaire ne comprend pas l'humanité de la même façon que l'inventeur du tribunal révolutionnaire. Danton prétend la sauvegarder en systématisant l'assassinat,' et le faisant passer dans les habitudes de la vie républicaine. Collot trouve au contraire qu'une succession d'exécutions émeut trop cruellement la sensibilité des patriotes : il traîne soixante ou quatre-vingts prisonniers devant des canons bourrés de mitraille : c'est l'affaire d'un instant 1 Quelques-uns ne sont pas tout à fait tués, on les sabre, et c'est fini ! Danton dit : « Il faut empêcher le peuple de se faire justice lui-même : guillotinons tous les jours, par humanité! » Collot s'écrie : «Le 'peuple est pressé, il se fera peut-être justice lui-même : mitraillons les prisonniers tous à la fois, d'un seul coup s'il est possible , par humanité ! » Nous laissons aux admirateurs des terroristes le soin de concilier ces deux systèmes humanitaires, si opposés l'un à l'autre, et de décider lequel de Danton ou de Collot a le mieux mérité des cœurs sensibles !

Le culte constitutionnel avait été complètement aboli à Lyon et son évêque, Lamourette, expédié au tribunal révolutionnaire. L'administration du diocèse avait été confiée par le véritable évêque, M** de< Marbeuf, à MM. de Gastillon et Linsolas, qui tous deux, au milieu de ces horreurs, montrèrent un zèle et un courage dignes des temps de la primitive église. M. de Castillon tomba entre les mains des terroristes, et mourut sur Féchafaud, le 15 décembre 1793 (24 frimaire), après avoir converti dans sa prison plusieurs prêtres constitutionnels. M. Linsolas dut seul diriger l'église de Lyon, qui semblait revenue au temps de saint Pothin. Constamment traqué, il ne passait presque jamais deux nuits consécutives dans ja même retraite. Le clergé catho-

TERftEUR A LT05 ET EN FRAHCHE-C0HTÉ, 3i

lique fit les plus grands efforts pour affermir la foi des fidèles et porter des consolations aux prisonniers. Les juges révolutionnaires avaient l'habitude de dire à chacun de ceux qu'on leur amenait : « Es -tu fanatique? » Quelques théologiens croyaient qu'à une pareille question on pouvait répondre : « Non.» M. Linsolas, consulté sur ce point, prescrivit de répondre au juge terroriste : « Je suis catholique, » ou bien : « Explique-toi », afin de ne point paraître même indirectement renier sa croyance; car fanatique dans le jargon révolutionnaire signifiait catholique.

Les prêtres réfractaires bravèrent tous les dangers pour parvenir jusqu'aux prisonniers. Il semble au premier abord qu'il devait leur être absolument impossible de voir un seul instant les condamnés ; mais le zèle et la sainte industrie des confesseurs triomphèrent des obstacles les plus infranchissables en apparence. Il était permis d'apporter quelques aliments aux prisonniers sous la surveillance des gardiens; c'était une économie pour la république. Un prêtre venait sous un déguisement quelconque demander un détenu, pour lui remettre des provisions. Le guichetier les examinait avec soin, ouvrait la porte de la prison, et appelait celui dont le nom lui avait été donné, pour qu'il vînt chercher ses vivres; le porteur restait sur le seuil. Le prisonnier, prévenu d'avance qu'un prêtre irait le visiter sous ce prétexte, tout en prenant le plus lentement possible ce qu'on lui apportait, échangeait furtivement quelques paroles avec son visiteur, et recevait l'absolution. Très souvent aussi le condamné avait prévenu plusieurs de ses compagnons, et pendant qu'il prenait ostensiblement ses vivres, ces prisonniers, qui s'étaient recueillis et excités au repentir, s'inclinaient sous le regard de Dieu et recevaient l'absolution furtive du prêtre. Lorsqu'un ecclésiastique se trouvait parmi les prisonniers, son ministère était bien plus facile ; cependant il lui fallait encore se méfier des espions, des faux frères, des fanatiques antireligieux qui partageaient sa prison. L'insurrection lyonnaise avait réuni des hommes très divisés jusqu'alors en politique et en religion, des royalistes et des républicains très avancés qui avaient reculé devant le jacobinisme; le prêtre réfractaire et le catholique fervent étaient emprisonnés avec ceux qui avaient installé de

force les curés constitutionnels, maltraité les insermentés et lâchement fouetté les femmes qui allaient à leur messe. Un prêtre enfermé dans une prison où se trouvaient d'anciens persécuteurs, avait trouvé un moyen ingénieux de confesser en secret. Les prisonniers avaient des planches pour lits. La nuit, un catholique se plaçait à droite du prêtre, un autre à gauche ; et ils se confessaient à lui ; ensuite, d'autres, qu'ils avaient prévenus, changeaient de place avec eux.

La difficulté de recevoir l'absolution n'était rien à côté des obstacles qu'il fallait surmonter pour porter la sainte communion à ceux qui allaient être conduits au supplice. La charité inventive des pasteurs et des fidèles parvint cependant à donner cette consolation suprême à un assez grand nombre de malheureux. Si un prêtre se trouvait parmi les prisonniers, 11 faisait demander des aliments, en se servant de cette phrase convenue d'avance : «Envoyez-moi des déjeuners. » Un diacre s'était chargé spécialement de cette périlleuse mission: Il y eut des jours où l'on demanda un très grand nombre de « déjeuners », et certains laïques les apportèrent comme au temps de la primitive église. Le pieux commissionnaire remettait au prêtre captif des aliments, et une boite contenant du tabac pour lui et pour les autres prisonniers : les saintes espèces étaient cachées dans un double fond, et le prêtre les distribuait pendant la Duit(l). Mais dans certaines prisons, les geôliers, soit par brutalité, soit par défiance, refusaient de laisser entrer personne sous quelque prétexte que ce fût. Chaque jour deux prêtres déguisés se mêlaient à la foule sur la place des Terreaux, où Ton guillotinait, et deux autres au pont Morand, où Ton fusillait, et ils donnaient l'absolution aux condamnés qui avaient été prévenus.

11 était presque aussi dangereux de donner les consolations de la religion aux personnes laissées en liberté. A Lyon, comme dans la plupart des villes, les prêtres furent obligés de recourir aux déguisements les plus étranges et les plus imprévus. Us s'habillaient généralement en paysans ou en ouvriers, mais il leur fallut quelquefois se travestir

(1) Durribui, Tableau historique du diocèse de Lyon pendant la perse* cution religieuse.

en militaires, et môme en sans-culottes. Certains ecclésiastiques firent preuve dans leurs déguisements d'une habileté et d'une audace extraordinaires, et surent dépister constamment les limiers de la Terreur.

Au milieu de toutes ces horreurs, beaucoup de patriotes commettaient les plus impudentes dilapidations. Le fanatisme révolutionnaire poussait évidemment un grand nombre de jacobins à dénoncer, à égorger, mais beaucoup d'entre eux voyaient surtout dans la Terreur une source de profits : ils étaient terroristes froidement, par métier, afin de faire des bénéfices qu'ils dissipaient souvent en orgies crapuleuses. Plus on emprisonnait, plus il y avait naturellement de fortunes en séquestre, et plus nombreuses étaient les occasions de s'enrichir. Ils faisaient guillotiner par le tribunal révolutionnaire dans l'espoir de soustraire l'argent ou les bijoux des victimes, comme certains scélérats assassinent pour dépouiller ensuite celui qu'ils ont tué. Du reste, ils facilitaient parfois des évasions lorsqu'elles leur étaient bien payées. Ces hommes étaient établis à tous les degrés du gouvernement révolutionnaire; certains terroristes es redoutaient beaucoup, parce qu'ils les savaient capables de commettre toutes les trahisons , et même de se déclarer tout à coup pour la modération, le jour où ils y trouveraient leur profit. À Lyon et aux environs, les biens d'une multitude de personnes avaient été mis en séquestre, et les jacobins de cette catégorie s'enrichissaient de ces dépouilles, que la révolution voulait garder pour elle : les proconsuls prirent des arrêtés pour leur faire rendre gorge, mais ils ne réussirent guère qu'à constater l'étendue du mal (1). Malgré la disette, les représentants en mission faisaient

(1) Pendant le siège, le 20 septembre 1793, Reverchon déclare dans une proclamation que les biens séquestrés des contre-révolutionnaires sont indignement pillés par de faux patriotes : il ordonne à tous ceux qui auraient acheté ou pris des meubles « des châteaux et maisons dévastées », de les rapporter dans les vingt-quatre heures, s'ils ne veulent être poursuivis comme receleurs. Le 3 ventôse, la commission temporaire de surveillance, « considérant que la multiplicité des séquestres particuliers apposés sur les propriétés des rebelles, pourrait multiplier et faciliter les dilapidations et abus de la part d'agents infidèles », forma un comité particulier de surveillance, et promit une prime à ceux qui feraient rendre des objets enlevés. Archives, AF, II, 137. t. iy. 3

très bonne chère, comme le prouvent les notes de dépenses qu'ils ont remises au comité. Le 13 nivôse, Fouché et Albitte faisaient réquisition à la commission des séquestres de leur apporter deux cents bouteilles du meilleur vin, plus cinq cents de vins rouges de Bordeaux.

Au milieu de toutes ces infamies on rencontre des arrêtés et des proclamations du dernier burlesque. Nous donnerons comme exemple cette proclamation emphatique du maire et des officiers municipaux de Commune-Affranchie^ demandant des nourrices pour des enfants abandonnés. Us font appel surtout aux femmes de la campagne :

« C'est dans vos chaumières que naissent et croissent les vertus, et les bonnes mœurs, compagnes du républicanisme; c'est là que doit s'élever l'enfant de la patrie : il s'y fortifiera contre toutes les impressions de la corruption des villes ; il y deviendra V homme du globe terrestre, et peut-être un jour sera-t-il un nouveau Brutus ! (i) »

Les plaintes des Lyonnais écrasés par les proconsuls ne furent pas absolument sans effet. Dans le courant de germinal, la commission révolutionnaire établie le 7 frimaire termina son œuvre : Reverchon, Méaulle et Laporte firent connaître à la convention (séance du 24 germinal) qu'elle avait fait périr 1,684 rebelles, et rendu 1,682 personnes à la liberté; 162 suspects avaient été condamnés à la détention jusqu'à la paix.

Dans les campagnes du Rhône et des départements voisins, le culte était complètement aboli , les prêtres impitoyablement traqués : mais les paysans montraient fort peu de zèle pour les parades de la Raison et regrettaient évidemment l'ancienne religion : ils conservaient l'habitude de se reposer et de mettre leurs meilleurs habits le dimanche. Le décadi leur semblait ridicule et odieux ; le bruit avait couru dans ces campagnes que le gouvernement, voyant le mécontentement des populations , renoncerait à imposer le nouveau calendrier républicain : c'était trop présumer de la modération et du bon sens des gouvernants. Bien loin de comprendre l'inutilité de la persécution religieuse, les terroristes cherchaient toujours à la compléter en faisant une guerre impitoyable aux usages consa-

(i) Archives, AF, II, 137.

crés par la religion. Laporte, Méaulle et Reverchon adres sèrent, le 27 germinal, une proclamation aux habitants des départements du Rhône et de la Loire pour leur enlever leurs illusions, et leur signifier que la république était fermement résolue à détruire tout vestige de catholicisme :

« ... Oui, le fanatisme reparait avec sa tète hideuse et hypocrite. 11 s'avance avec ses armes ordinaires, toujours précédé du mensonge, de la fourberie, de la dissimulation; il insinue d'abord que le calendrier républicain est proscrit, qu'il doit être remplacé par les faux almanachs et leurs prophéties insensées ; il prétend ramener ainsi ses liturgies stupides, ses rubriques ridicules imaginées par la fourberie des prêtres. Déjà certains jours, dont le souvenir devrait être passé, ont été marqués par la suspension des travaux champêtres et par la parure affectée de quelques femmes.

« Qui donc oserait tenter de replonger les Français dans les abîmes de la superstition? Quoi ! le fanatisme enchaînerait la raison! (tirade).

« La convention nationale s'occupe de l'établissement définitif des fêtes décadaires ; elles seront uniformément célébrées dans toute la république. Ainsi seront détruites toutes les sottises de la superstition, ainsi s'évanouira l'ombre ensanglantée du fanatisme.

« Malheur à ceux qui , après un avertissement aussi formel , déserteraient les temples consacrés à la Raison, ou profaneraient les fêtes décadaires; ils seraient à juste titre soupçonnés d'incivisme et de conspiration. Les autorités constituées, et surtout les comités de surveillance, seraient coupables, s'ils négligeaient une seule minute de saisir les individus qui, sous prétexte de religion ou autrement, jettent les pommes de discorde au milieu des citoyens. »

En même temps ils déclament contre les hébertistes, ces exagérés qui « veulent précipiter le char de la révolution du haut de la montagne, pour en briser brusquement tous les rouages et s'en partager les débris » , et prennent l'arrêté suivant :

« Art. 1er. Toute personne qui fera circuler de faux bruits ou des décrets supposés sur la suppression du calendrier républicain sera saisie et mise en état d'arrestation, pour être punie suivant la rigueur des lois.

« Art. 2. Seront pareillement arrêtés tous ceux qui interrompront les travaux de l'agriculture, les exploitations des mines, des salpêtres , des établissements publics et des fabrications d'armes, comme suspects de complicité dans les projets de l'étranger, tendant à affamer le peuple, à priver la république des ressources qui lui sont nécessaires contre ses ennemis extérieurs et intérieurs, à la charge

aux comités de surveillance d'en référer aux représentants du peuple dans les vingt-quatre heures. » (Archives, AF, II, 1 37.)

L'article 3 invite aussi les sociétés populaires à faire célébrer les fêtes décadaires. On voit, par les dispositions de cot arrêté, ce que les proconsuls entendent par la profanation des fêtes décadaires : c'est le fait de ne pas les chômer et de chômer le dimanche. Ceux qui commettent cet épouvantable délit sont complices de l'étranger et veulent affamer le peuple! Nous serons obligé bien souvent de faire cette remarque : même au plus fort de la Terreur, quand les églises seront fermées et profanées, les prêtres menacés de la prison et même de la guillotine, s'ils refusent d'apostasier ou de se marier, la révolution ne peut s'empêcher de faire de l'hypocrisie, même lorsqu'elle ne peutabuserles êtres les plus stupides. Est-ce queRevercBon, Méaulle et Laporte pouvaient se flatter de faire croire à personne que les paysans coupables de chômer le dimanche, comme leurs pères l'avaient toujours fait, étaient les agents de l'étranger ? 11 fallait vraiment que chez les jacobins l'habitude do l'hypocrisie fût bien forte, pour qu'elle leur fît commettre des mensonges aussi inutiles !

Malgré toutes ces menaces, les paysans continuaient à donner des marques non équivoques d'attachement à l'ancien culte. Quelques prêtres* constitutionnels prétendaient l'exercer. Reverchon en fut exaspéré. Le 18 prairial, il prit un arrêté dans lequel il constatait avec horreur que les signes du fanatisme reparaissaient dans le district^ de Villefranche, et ordonnait non seulement leur disparition , mais l'expulsion des derniers ministres du culte :

« Art. 4. Tous les ci-devant prêtres seront tenus de sortir et d'abandonner les communes et les ci-devant presbytères qu'ils habitent, pour se retirer dans leur pays natal ou au chef-lie a du district. »

Il s'agit ici des constitutionnels. L'article 5 fait une exception en faveur de ceux qui sont fonctionnaires publics conservés, et qui ont des propriétés rurales qu'ils font valoir eux-mêmes; mais, à cause de leur caractère sacerdotal, ils peuvent être internés par le proconsul comme responsables du zèle religieux de leurs concitoyens :

« Art. 7. Dans le cas, néanmoins, où les signes du fanatisme se

maintiendraient dans les communes habitées par ces derniers (les prêtres exceptés de l'article 4), après l'expiration de la décade qui suivra la réception du présent arrêté, ils seront tenus d'en sortir à la décade suivante, et de se retirer au chef-lieu du district. »

Un prêtre ne pouvait échapper à la fureur des révolutionnaires que par l'apostasie accompagnée du mariage. Celui qui avait simplement abdiqué était toujours accusé d'exciter secrètement au fanatisme ses anciens paroissiens. Quant anx simples fidèles, ils étaient absolument privés de leur culte, et tenus par l'article 3 d'en détruire les derniers vestiges et de se faire les dénonciateurs les uns des autres, sous peine d'être emprisonnés comme suspects.

Les départements voisins de Lyon furent presque aussi cruellement traités que sa banlieue. Dans ceux de Saône-el- Loire, de l'Ain, et du Mont-Blanc , Javogues et Albitte se montrèrent les dignes collègues de Fouché et de Collot d'Herbois. Le 21 brumaire, Javogues chargeait deux jacobins émérites, administrateurs de l'Ain, Rollet, dit Marat (1), et Richard, dit Chalier, de donner la chasse aux suspects du département. Le 6 frimaire, à Maçon, Javogues adressait aux modérés et aux fédéralistes les plus grossières injures, les traitait d'anthropophages, d'affameurs du peuple, et prenait contre eux un arrêté très violent :

. « Intimement persuadé que cette horde de brigands connus sous le nom de ci-devant nobles, de prêtres, de seigneurs, de gros négociants, de banquiers, d'accapareurs et d'égoïstes qui sont restés dans la république, ont desséché le sol de la mère patrie pour faire passer des sommes énormes d'or et d'argent aux tyrans de l'Europe, pour tuer la république, et rétablir en France la domination exécrable de la royauté. » (Archives, AF, II, 138.)

(1) Dans un rapport fait à la convention, sur sa mission dans l'Ain, le 27 nivôse an III, Boisset rapporte que Rollet Marat fit un jour attacher un malheureux paysan, père de famille, à la queue de son cheval, le fit traîner ainsi une demi-lieue, et lui démit une épaule. Ce paysan avait commis le crime de sonner la petite cloche de sa commune, pour annoncer l'arrivée de l'agent national ; et Rollet Marat voyait dans ce fait un signe de contre-révolution. Débats et décrets, nivôse an III, p. 413.

A la bonne heure, personne n'est épargné. Marat traitait les épiciers d'aristocrates et excitait le peuple vertueux à piller leurs boutiques : Javoguesest bien son disciple. Il ordonne d'arrêter comme ennemis du peuple « les ci-devant nobles, les prêtres réfractaires et autres, les gros négociants, les banquiers, les agitateurs, les accapareurs et les hommes connus sous le nom de praticiens ».

Le 12 frimaire, il prenait un arrêté condamnant à mort tout accapareur, propriétaire et fermier qui aura enfoui des grains, ou fait une fausse déclaration. Le 21 frimaire, il faisait les déclamations les plus socialistes devant la société des sans-culottes de Bourg :

« Qu'ils sachent, ces vils égoïstes, ces satellites des despotes, qu'il n'y a de propriété que les individus de la société (sic), que là où la plus grande partie de la société souffre, elle ne doit voir dans ces prétendus propriétaires que d'exécrables usurpateurs, que de cruels vautours qu'il faut retrancher du sol de la liberté (4). »

Puis il exalte Marat ; il avait l'habitude de traiter les prétendus accapareurs de monstres, de hordes de cannibales..

Les départements de l'Ain et de Saône-et-Loire furent aussi terrorisés que s'ils avaient effectivement participé à l'insurrection de Lyon. Dans les départements voisins de cette malheureuse ville, on était emprisonné ou guillotiné sous prétexte de complicité avec les insurgés, comme dans les pays frontières sous prétexte de communications avec l'ennemi. A Bourg, quatorze pères de famille furent arrêtés et expédiés à la commission révolutionnaire de Lyon, qui les fit fusiller.

Un pareil terroriste ne pouvait se passer d'un tribunal à sa dévotion : il établit à Mâcon une commission populaire composée de cinq juges et d'un accusateur public (2).

Déjà beaucoup d'églises avaient été profanées et enlevées au culte. Javogues déclara audacieusement que toutes les

(1) Archives, AF, II, 84.

(2) Cette commission a pour président Brutus Marat Rauzon, d'Autun, pour juges, Armand, charretier; Henri, journalier ; Rollet Delavau, tailleur d'habits ; Bonne fond, tabletier ; tous quatre demeurant à Paris r au Gros-Caillou, section des Invalides : ce sont évidemment d'infimes sansculottes que le proconsul traîne à sa suite ; l'accusateur Guland. est seul de Mâcon. Archives, AF, II, 138,

communes de Saône-et-Loire et de l'Ain avaient à l'envi détruit le fanatisme, et, le 15 frimaire, s'empara de toutes les églises, pour en faire des jacobinières et des temples de la Raison : il n'oublia point par la même occasion de confisquer les presbytères :

« Considérant qu'il importe d'encourager à la pratique des vertus, d'exciter Fémulation, de favoriser les progrès régénérateurs de la constitution sublime qui a fait secouer aux Français le bandeau des préjugés et des abus qui obscurcissaient l'horizon des connaissances humaines, que là où le fanatisme jetait les plus profondes racines , là désormais doit être le tombeau des erreurs du genre humain ; que la chaire qui fut jadis consacrée à l'imposture , au charlatanisme et à la séduction doit être dorénavant purifiée par les accents énergiques de la vérité ; que là où fut plantée l'idole de la superstition et un culte insignifiant, là doit être le culte de la liberté et de l'égalité. » (Archives, ibid.)

Toutes les églises sont provisoirement converties en sociétés populaires et temples de la Raison, où les citoyens se réuniront pour lire les décrets et se fortifier dans les vertus républicaines : les presbytères seront livrés aux maîtres d'école. Pendant l'hiver, dans les nouveaux temples, afin d'attirer du monde, un feu public sera entretenu aux frais de la commune.

Cet énergumène avait pris Marat pour modèle v il mettait les départements au pas, comme Marat l'aurait fait lui-même, et célébrait ses louanges dans un style tout à fait digne de l'Ami du peuple :

« L'édifice de la prospérité ne sera consolidé que sur la destruction et le cadavre du dernier des honnêtes gens. Plus de transaction avec la révolution ; c'est la bonté du peuple qui a retardé jusqu'ici les progrès de la philosophie et de la raison , qui a fait périr plus de trois cent mille sans-culottes, qui a enhardi la trahison des généraux. Plus de pusillanimité ! Justice et impartialité, voilà la conduite des républicains : Humanité, bienfaisance, amitié, fraternité, destruction de tous les ennemis de la patrie, voilà la manière dont on doit honorer Marat, voilà les fleurs que vous devez à la mémoire glorieuse de Marat panthéonisé. » (Archives, AF, H, 84.)

Javogues terrorisa aussi Arme-Commune appelée aussi Commune-d Armes (jadis Saint-Étienne). Les autorités avaient permis à certains suspects insignifiants de rester en réclu-

sionchez eux; le 16 friraairç, Javogues, après avoir tonné contre les administrateurs qui avaient accordé une telle faveur à « ces cannibales », mit tous les suspects en prison, sans en excepter les malades, qui devaient être gardés à rhôpi ta 1. Il prit aussi, le lor nivôse, à Commune-d'Armes, un arrêté ordonnant la démolition des châteaux, comme blessant l'égalité et insultant « à l'humble chaumière et à la médiocre habitation des républicains ».

« Art. 1er. Tous les châteaux forts situés dans le département de la Loire, tous les châteaux de luxe qui existent dans ce département, et dont la splendeur et la grande quantité des bâtiments annoncent la superfétation et l'inutilité^ seront démolis; on ne laissera subsister dans ces édifices que le simple nécessaire.

« Art. 2. Tous les matériaux, toutes les démolitions en pierre, seront distribués par les communes aux personnes les moins favorisées de la fortune, pour les aider à construire des maisons. » (ld., 138.)

Les communes supporteront les frais de la démolition et distribueront les matériaux aux sans-culottes (art. 2). Les autres articles contiennent de sérieuses menaces aux municipalités et aux districts qui n'auront pas exécuté l'arrêté daiis la huitaine. On voit qu'il ne s'agit pas seulement des châteaux dont l'aspect rappelle des souvenirs de la féodalité, mais de tous ceux qui peuvent exciter l'envie des sansculottes. Cet arrêté organise un véritable brigandage. Les proconsuls, dans toute la France, disposaient arbitrairement de la propriété des citoyens aussi bien que de leur liberté et de leur existence. L'arrêté de Javogues fait ressortir un des traits les plus saillants, peut-être même le plus caractéristique de la révolution française. C'est toujours en faisant appel à l'envie qu'elle s'est développée. Elle a d'abord excité le peuple et surtout la bourgeoisie contre la noblesse , puis elle a excité le peuple contre la bourgeoisie triomphante, en flattant ses mauvaises passions et lui faisant croire que l'inégalité pécuniaire était aussi un privilège, et les Javogues sont allés jusqu'au bout dans cette voie.

On dira peut-être que cet énergumène était sincère dans son fanatisme. Ce serait bien téméraire ! Javogues était simplement un ambitieux sans valeur qui croyait arriver à une grande popularité en se faisant le copiste, le singe de Marat.

En tout cas il paraît difficile d'en faire un républicain austère et puritain. Comme la plupart des jacobins, il était à la fois très cruel et très immoral : un ingénieur des ponts et chaussées de Saint-Étiennc , nommé Buisson, écrivait, le 30 pluviôse, à Pache, maire de Paris : «Je ne t'achèverai pas l'histoire de la conduite de Javogues ici, car je te présenterais des tableaux, et trop révoltants et trop dégoûtants. » (Archives, AF,II, 84.) D'après lui, ce proconsul aurait scandalisé Commune-d'Armes par ses habitudes de débauche. Et l'auteur de cette lettre n'est pas un modéré, mais un jacobin décidé qui aurait voulu voir le montagnard Homme tyranniser le département de la Loire.

Comme son dieu Marat, Javogues eut des querelles très violentes avec ses collègues; il accusa de trahison et de modérantisme les terroristes les plus cruels, et, toujours comme Marat, finit par faire les plus ridicules palinodies, et par se jeter au cou des gens qu'il avait insultés et vilipendés. Qui pourrait jamais croire qu'on ait pu accuser Couthon de modérantisme et de trahison envers le gouvernement révolutionnaire ! Eh bien, un homme a osé lancer contre lui cette accusation extravagante, et cet homme c'est Javogues !

Couthon et Maignet avaient établi à Mont-Brisé un comité de salut public, et ce comité avait pourvu à la régie de l'hôpital. Javogues vint dans cette ville, et ne trouva pas sans doute les créatures de ses collègues assez souples avec lui; car, le 13 pluviôse, il prit un arrêté très violent, par lequel il ordonnait l'expulsion des administrateurs de l'hospice dans un délai de deux heures seulement. Le môme jour, il fit une proclamation dans laquelle il adressait à Couthon, à Maignet, à Chateauneuf-Randon et à leurs protégés, les accusations les plus graves, et il eut soin de la répandre partout. Mais elle était surtout dirigée contre Couthon, qu'il accusait de trahison envers la Terreur :

« Ah! Couthon, jusqu'à présent tu n'as été qu'un habile empirique ; avec un air apparent de philanthropie, tu n'as jamais cherché le bonheur du peuple ; avec le mot de justice sur les .lèvres, tu n'avais que l'injustice dans le cœur; je lis dans le souterrain de tes plus secrètes pensées : tu as voulu allier ce qui de sa nature était inalliable, la richesse avec l'amour de la république.

« Avec le sourire de la bienfaisance, tu es le monstre le plus cruel, et l'ennemi le plus implacable des patriotes; pendant ton séjour d'un mois et demi à Lyon, trente rebelles seulement, malgré les nombreuses réclamations du peuple, ont tombé sous le glaive des lois, quoique plus de trois mille patriotes soient péris au siège de Lyon, preuve incontestable que tu te réjouis plutôt de la destruction de tous les républicains, que de la tête d'un seul cmtre-revolutionnaire. On connaît l'infernal projet que tu as conçu, de livrer au supplice les patriotes les plus énergiques et les plus prononcés; le vertueux Gaillard, qui tenait le fil de ta trame criminelle, qui connaissait ton intimité avec les Gouly, les Gauthier et toute la séquelle des moderantins, craignant pour le salut de la patrie, s'est suicidé, et c'est toi qui es la cause de sa mort; sous le vernis des vertus tu n'as que l'ascendant du crime. » {Archives, AF, II, 137.)

Il continue à accuser Gouthon et Maignet de persécuter les vrais patriotes, les dénonce aux purs, et défend au comité de Mont-Brisé deieur rendre des comptes. Après les avoir bien insultés, il met en suspicion publique, presque en accusation, les comités qu'ils ont nommés, car il établit une commission de surveillance pour faire une enquête immédiate sur leurs actes. Cette proclamation fit le plus grand scandale. Le 20 pluviôse, Gouthon s'en plaignit à la convention, qui rappela Javogues„en déclarant que son arrêté ne serait pas exécuté. Ses comités donnèrent complètement raison à Gouthon, et à la séance du 1er floréal, Javogues lui fit les plus plates excuses.

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