CHAPITRE III
§ I. Barras et Fréron terrorisent Marseille, — Ils suppriment le culte et établissent des fêtes civiques. — Atrocités commises par la commission militaire. — Exécution de révoque constitutionnel. — Barras et Fréron remplacés par Maignet. — C'est un guillotineur et un spoliateur systématique. — Sa correspondance avec le comité de salut public est pleine d'aveux terribles. — Elle dénote une férocité froide et réfléchie.
— Il bat monnaie avec la guillotine. — Il persécute avec violence. — Il impose l'enterrement civil.
g II. Maignet trouve le département de Vaucluse entièrement livré à une association de jacobins dilapidateurs des biens nationaux. — Il s'érige contre eux en républicain rigide. — Sa lutte avec Jourdan Coupe-Téte.
— Il le fait guillotiner. — Il terrorise Avignon. — Situation épouvantable des catholiques de cette contrée. — 'Horreurs commises à Bédoin.
— Maignet fait incendier cette ville*
g III. Il fait établir un tribunal révolutionnaire à Orange. — Beaucoup de prêtres et de religieuses en sont victimes. — Maignet règle le travail de la manière la plus tyrannique. — Il proclame hautement que la liberté des cultes n'est pas pour les chrétiens.
§ IV. La Terreur a Ntmes. — Boisset somme les populations d'abandonner leur culte. — Cruauté des juges du tribunal révolutionnaire* et du maire de Nîmes. — Chasse aux prêtres. — Persécution dans le département de l'Héraut.
L'insurrection de Marseille fût domptée bien plus vite et bien plus aisément que celle de Lyon, mais la répression en Ait presque aussi sanglante. La résistance de Toulon servit d'abord de prétexte aux terroristes pour écraser Marseille et la Provence, afin, disaient-ils, de mieux isoler la ville rebelle : lorsque Toulon fut en leur pouvoir, ils proclamèrent bien haut la nécessité de punir les complices de sa trahison, et la guillotine abattit un grand nombre de têtes.
Barras et Fréron furent envoyés en mission, à Marseille,
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dans le Midi et auprès de l'armée de Toulon (1). Ils commencèrent par terroriser le département du Var. Le 7 octobre, ils ordonnaient l'arrestation « des ci-devant nobles, robins, prêtres et bourgeois dont le civisme n'est pas bien prononcé». Le 12, ils adressaient au département des Bouches-du-Rhône une violente proclamation contre le mode* rantisme :
« Mais la terreur est à l f ordre du jour (en majuscules) : il ne suffira plus, pour jouir avec ingratitude des bienfaits de la révolution, d'être modérés, d'être accapareurs ou sectionnaires ; nous ne voulons que des républicains. Sauver Marseille, et raser Toulon, voilà le but de nos travaux. » (Archives, AF, II, 90.)
Ils tinrent scrupuleusement parole, et installèrent en Provence le gouvernement révolutionnaire dans toute son atrocité. Le 5 brumaire, ils ordonnaient à Aix la démolition des tombeaux des ci-devant rois et comtes. Mais au point de vue religieux, il fallait mettre Marseille à la hauteur de Paris : ce fut Fréron qui s'en chargea. Le 28 brumaire, il lança, au nom de ses collègues, une longue proclamation remplie d'injures au catholicisme, et décréta en ces termes l'établissement de fêtes nationales antichrétiennes :
« Considérant que les dimanches et fêtes sont rayés pour tou* jours du nouveau calendrier, et que par là même les bienheureux et les bienheureuses, qui faisaient tous les honneurs de l'ancien, ont été pour ainsi dire condamnés à la déportation, pour l'Espagne, l'Italie, le Portugal et autres contrées de l'Europe où la ty- ' rannie aidée du fanatisme se retranche contre la liberté ;
« Que dans tous les départements, l'autel de la patrie s'élève avec majesté sur les décombres des autels esclaves dressés à la su • perstition ;
« Que la liberté et l'égalité sont les seules divinités qui méritent notre encens et nos hommages, que la constitution française doit être notre unique évangile, que la religion du véritable républicain est d'aimer, de servir sa patrie, de vivre ou de mourir pour elle,
(1) L'enthousiasme n'était pas très grand dans cette armée, car, le 28 vendémiaire, Barras et Fréron prenaient un arrêté contre les déserteurs, « considérant que parmi les jeunes volontaires en réquisition qui ont marché contre l'ennemi, il en est une infinité qui ont déserté le poste d'honneur qui leur était confié, et qu'ils ne rougissent pas de se livrer dans leurs communes à une honteuse oisiveté. » Archives, AF, II 90
de voir dans tout bon citoyen un frère , comme dans chaque modéré un traître, et dans chaque conspirateur un tyran ;
« Que la chute des prêtres doit suivre de près la chute des rois, et que leur empire n'est fondé que sur le charlatanisme et les préjugés;
« Que le triomphe de la vérité sur Terreur, date de l'époque où Ton a vu, il y a peu de jours, l'évêqoe du département de Paris, ses vicaires, suivis de tout le cierge de la métropole et imités par les évêques et les pasteurs qui sont membres de la convention nationale, venir dans le sein de cette même convention , abjurer publiquement et d'eux-mêmes, les pieuses momeries dont ils avaient été jusque alors les pontifes, et saisir d'une main purifiée le flambeau de la Raison et de la morale, après avoir brisé la crosse et la mitre contre les rochers de la sainte montagne;
« Considérant la nécessité de remplacer par des fêtes nationales dignes de la majesté du peuple français et de ses hautes destinées, les cérémonies puériles d'un culte qui, rétrécissant les âmes et les façonnant à l'esclavage, servait de pierre angulaire au trône des despotes écroulé sous nos mains vertueusement régicides,
« Arrêtent que provisoirement, et jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné, la décade ou le jour du repos sera célébré dans chaque chef-lieu de canton des départements des Bouchesdu-Rhône et du Var, par des fêtes civiques, où assisteront toutes les autorités civiles et militaires, les sociétés populaires, le peuple enfin ; où la vieillesse, l'enfance, le malheur dignes de tous nos respects seront au premier rang, et occuperont les premières places, et où seront portés avec les drapeaux pris sur l'ennemi, ou reconquis sur le fédéralisme sectionnaire, les emblèmes de la liberté et de l'égalité, les tables de la déclaration des droits et de la constitution du 24 juin 1793, les pierres et le modèle du château de la Bastille, ainsi que les images sacrées de Brutus, de Marat et de Michel Lepelletier, des citoyens morts aux frontières, et de toutes les victimes de l'aristocratie.
« Arrêtent, de plus, que pour entretenir chez les âmes les sentiments mâles et fiers qui conviennent à des républicains, la fête civique de chaque décade sera terminée par la représentation, gratis, des pièces les plus patriotiques , telles que Brutus, la Mort de César, Caius Gracchus, la Liberté conquise, Guillaume Tell, Régulus, Spartacus, et le Jugement dernier des rois, suivies de l'Hymne de la liberté. » (Archives, AF, II, 90.)
Fréron invite ensuite les autorités à s'entendre avec les artistes et les musiciens pour que ce programme soit réalisé à la prochaine décade; il ordonne aussi aux directeurs de théâtre de se tenir prêts, « les rendant personnellement
responsables de tout obstacle qui pourrait survenir et frustrer l'attente du peuple ».
Cependant les proconsuls ne purent arriver immédiatement à la suppression complète du culte. Deux jacobins de Valence, Rolland et Bar, chargés d'une mission auprès de l'armée de Toulon, constatent, dans un rapport du 3 pluviôse, que le culte constitutionnel est encore exercé à Marseille :
« Les églises y sont ouvertes, et les prêtres y continuent leur métier au grand scandale des patriotes. Le son des cloches annonce encore les exercices de ces prêtres, qui remplissent encore leurs fonctions, avec leur costume dans les rues. » (ïbid., 91.)
Mais bientôt il ne restera plus à Marseille le moindre vestige de christianisme. Le 29 frimaire, Toulon fut occupé par les troupes de la montagne: les commissaires Barras, Fréron, Robespierre jeune, Ricord et Salicetti se firent les uns aux autres des compliments sur leur vaillance. Barras écrivit à la convention que Fréron avait eu un cheval blessé, et que Robespierre jeune avait reçu une balle dans le fourreau de son épée. Aussitôt entrés dans Toulon, les commissaires s'empressèrent d'imiter leurs collègues de Lyon. Le 30 frimaire, ils écrivaient à la convention :
« La vengeance nationale se déploie; on fusille à force, tous les officiers de marine sont exterminés; la république sera vengée d'une manière digne d'elle, les mânes des patriotes seront apaisés. »
Et Fouché, pour célébrer cette victoire, écrivit à son ami Gollot d'Eerbois, dont il continuait dignement les mitraillades, une horrible lettre qui fut lue à la séance du 4 nivôse :
<« Et nous aussi, mon ami, nous avons contribué à la prise de Toulon, en portant répouvante parmijes lâches qui y sont entrés. »
Du reste Barrère, en annonçant, le 4 nivôse, la prise de Toulon, soutint que Fouché y avait beaucoup contribué par ses massacres de Lyon : ~
« Apprenez que les destructions de Lyon et les cadavres des traîtres, ont porté l'épouvante dans l'armée des Espagnols et des Anglais, et fait naître le remord dans l'âme vénale des Toulonnais. Le canon de Lyon a retenti dans la redoute anglaise. »
Et il fit voter par la convention un décret qui ordonnait la célébration d'une fête nationale le premier décadi prot. nr. 6
chain, et en outre supprimait le nom de Toulon pour lui substituer celui de Port-la-Montagne. L'article 6 portait que les maisons de l'intérieur de la ville seraient rasées (1). Après la prise de Toulon, Barras et Fréron, délivrés de tout souci de ce côté, reprirent bien vite l'œuvre de la terrorisation de Marseille, dont ils avaient été forcément distraits par le siège de Toulon. La municipalité de Marseille ayant manifesté quelques velléités d'opposition, les commissaires l'accusèrent de rébellion, et prirent, le 17 nivôse, contre cette malheureuse ville un arrêté qui est resté justement célèbre. Après avoir fait l'énumération des crimes de Marseille contre la montagne, les proconsuls déclarèrent que son sort était lié à celui de Toulon, et qu'elle devait être traitée en ville prise d'assaut :
« Le nom de Marseille, que porte encore cette commune criminelle, sera changé. La convention sera invitée à lai en donner un autre; provisoirement elle restera sans nom, et portera cette dénomination. »
" Les « repaires » où se tenaient les assemblées des sections girondines devaient être rasés : cet arrêté est signé Fréron, Paul Barras , Salicetti , Ricord. Le comité de salut public leur répondit, le 4 pluviôse, une lettre très élogieuse. Il fit seulement des réserves sur la suppression du nom de Marseille. Quant à la disposition de leur arrêté portant que les repaires du fédéralisme seront abolis, il l'approuva complètement.
Le tribunal révolutionnaire, installé aussitôt après l'entrée des troupes à Marseille, fit tomber un grand nombre de tètes. Barras et Fréron trouvèrent pourtant que ces juges étaient trop lents. Us accusèrent le président Maillet et l'accusateur Giraud, d'avoir excité des troubles, sauvé des contrerévolutionnaires, et ménagé les gros négociants. Ils avaient pourtant, du 25 août au 29 nivôse (27 janvier), fait tomber 162 têtes ! Les proconsuls remplacèrent ce tribunal par une comniission militaire de cinq membres, dont quatre venaient de Paris; elle fut présidée par un jacobin, Leroi, qui
(1) Fréron écrivit immédiatement à Moyse Bayle : « Tout va bien ici : nous ayons requis 12,000 maçons des départements environnants, pour démolir et raser la ville. Tous les jours, depuis notre entrée, nous fai* sons tomber des têtes. Il y a déjà 800 Toulonnais de fusillés* »
se faisait appeler Brutus. Le tribunal révolutionnaire était un modèle de décence et de gravité, comparé à celte ignoble commission. Il laissait vingtrquatre heures aux condamnés avant leur exécution. La commission militaire, aussitôt après le jugement, faisait traîner ses victimes sur la place, leur faisait lire leur condamnation, et les entassait immédiatement sur des tombereaux pour les conduire au supplice.
Barras et Fréron avaient une haine profonde pour la classe des négociants riches ; ils en firent périr un grand nombre. Des ecclésiastiques insermentés furent mis à mort par la commission. L'évêque intrus Roux fut aussi sa victime. C'était un ecclésiastique honorable, qui s'était jeté dans le schisme par ambition , et surtout par excès de confiance dans les promesses des novateurs. Il s'était repenti très sincèrement de son erreur, et avait édifié ses compagnons d'infortune pendant sa captivité. Deux autres prêtres constitutionnels moururent repentants avec lui(l).
Les deux proconsuls exercèrent aussi leur rage contre les édifices religieux; ils firent raser l'antique basilique des Accoules et quatre ou cinq églises ou chapelles.
Néanmoins Barras et Fréron tombèrent en disgrâce auprès du comité, et furent remplacés par Maignet. pe proconsul est certainement un des scélérats les plus odieux de la Terreur. Il n'appartient nullement à la catégorie des jacobins cyniques et débraillés, non plus qu'à celle des petitsmaîtres, des Anacréons de la guillotine. Il a au contraire de nombreux traits de ressemblance avec Robespierre. Il est comme lui haineux et vipérin. Jacobin correct, affectant le
(1) Les scélérate qui composaient cette commission ne se sont point donné la peine de constater régulièrement leurs assassinats. Berriat- Saint-Prix {Justice révolutionnaire) porte à 123 le nombre de leurs vie» Urnes. On verra plus loin que Maignet a déclaré formellement que, les 8 et 9 ventôse, ils ont fait périr 48 personnes. Le négociant Hugues, vieillard de quatre-vingt-quatre ans, sourd» presque aveugle, mais riche de dix-huit millions, fut mis à mort, le 8. Fréron écrivait, le 5 pluviôse, à Moïse Bayle : « La commission militaire que nous avons établie à la place du tribunal révolutionnaire, va un train épouvantable contre les conspirateurs. Quatorze ont déjà payé de leur tête leurs infâmes trahisons. Demain, seize doivent être guillotinés. Demain, trois négociants danseront aussi la carmagnole, c'est à eux que nous nous attachons. » Il est évident que ces prétendus jugements étaient arrangés d'avance avec les proconsuls»
puritanisme, il a en horreur ces jacobins débraillés et tapageurs qui ne veulent plus être de simples instruments ; il sait, comme son chef, les charger, avec une habileté infernale, de quelque grave accusation, et les envoyer lestement à Téchafaud. Robespierre, à Paris, fait guillotiner Ronsin, Hébert, Chaumette, etc. Maignet expédie d'Avignon au tribunal révolutionnaire le fameux Jourdan Coupe-Tête. Il a constamment posé pour le républicain austère, incorruptible, pour le vieux Romain de tragédie ; il a toujours parlé avec emphase de la vertu, et de ses luttes contre les malhonnêtes gens. Sous l'empire et sous la restauration, les défenseurs de cet homme couvert de sang, de ce guillotineur, de cet incendiaire, alors réduit à l'impuissance de faire le mal, ont loué sa probité. Il faut reconnaître que Maignet, soit par zèle pour les finances de l'état, soit dans le but de satisfaire certaines rancunes personnelles, n'a cessé dans tous ses actes, secrets ou officiels, de dénoncer des voleurs et des dilapidateurs dans son parti, et que ce farouche montagnard a dévoilé un nombre infini de turpitudes jacobines.
Maignet avait été chargé par le comité de terroriser les départements des Bouches-du-Rhône et de Vaucluse. Déjà la Terreur était établie à Avignon; le 30 brumaire, l'accusateur public Barjavel demandait à son collègue du département du Gard' de lui prêter son bourreau :
« Dernièrement, faute d'exécuteur, j'ai été réduit à faire fusiller un seigneur, aide de camp du traître Précy dans Lyon, aujourd'hui Ville-Affranchie : c'a eût fait meilleur effet qu'il eût été guillotiné... Envoie-moi tout de suite cet homme nécessaire (1)... »
Depuis le mois d'octobre 1793 jusqu'à l'installation de la fameuse commission d'Orange, trente-huit personnes furent guillotinées à Avignon. Maignet ne fit que passer dans cette ville; il la laissa pour le moment à La vigne, un subalterne tout à fait digne de lui, activa la justice révolutionnaire, et se rendit à Marseille. Un de ses premiers actes fut d'organiser un système d'extorsions contre ceux que la commission militaire avait acquittés. Le représentant :
« Autorise et charge expressément la commission de prononcer (1) De Baukbport, le Tribunal révolutionnaire et Orange, p. 21.
soit contre ces détenus, dans le cas où elle les mettrait en liberté, et qu'il fût reconnu néanmoins que ces hommes, jouissant d'une honnête, fortune n'ont fait pour ta république aucun sacrifice, ou qu'ils n'en aient point fait de proportionnés à leur aisance, soit contre ceux qu'elle condamnerait à rester en état d'arrestation jusqu'à la paix, une amende qui sera toujours proportionnée à leur fortune, au nombre d'enfants qu'ils amont, et à la gravité des fautes ou négligences qu'on aura à leur reprocher. »
Si la correspondance de Maignet avec le comité de salut public avait été perdue ou détruite, il serait impossible de faire le récit complet de son proconsulat, et de tracer un portrait véridique de ce montagnard, sans être accusé de parti pris et d'exagération. On dirait, avec une certaine apparence de raison, que l'historien a trop écouté les rumeurs populaires, et témérairement accueilli des légendes mises en circulation par les populations exaspérées de sa rigueur; que la férocité de Maignet n'a pu être aussi froide et aussi réfléchie; et qu'on lui a certainement prêté des propos atroces qu'il n'a jamais tenus. Heureusement sa correspondance existe; elle l'écrase, elle rend toute défense impossible. Il a mis à nu dans ses lettres les plaies hideuses de son parti, et étalé lui-même en pleine lumière son effroyable perversité I On l'a représenté comme un scélérat sans entrailles, un guillotineur par système et par spéculation : sa correspondance justifie toutes ces accusations de la manière la plus éclatante. Ceux qu'il a tyrannisés, l'ont dépeint sous les traits les plus odieux : eh bien, la lecture seule de quelques-unes de ses lettres suffit pour inspirer contre lui plus d'horreur et de mépris, que les plus éloquentes déclamations I
Dans un rapport du 7 ventôse, il rend compte au comité de salut public de ce qu'il a fait depuis son arrivée à Marseille, et se déclare bien décidé à terrifier et à faucher :
« Vous ne pourriez vous faire, citoyens collègues, une idée de la crise dans laquelle je me suis trouvé, et d'où je ne suis sans doute pas encore sorti. Un département entier à régénérer, des mesures de sûreté générale devenues urgentes, des coupables puissants à faire guillotiner, une foule d'autres à faire arrêter, des divisions, des rixes entre la garnison et les citoyens, à réprimer, des patriotes qui croient avoir à se plaindre d'être confondus avec les aristocrates & apaiser, des cœurs ulcérés à rapprocher, ef au milieu de tout cela
point de pain, pas un grain dans la journée d'hier, du biscuit pour toute nourriture pendant huit jours, voilà quelle est ma position 1
« On a cru que le moment était favorable pour demander une amnistie, Ton a même le dessein de me faire passer un petit avertissement en croyant me rendre plus facile. J'ai été imperturbable, et la marche de la justice n'a été ni plus lente ni plus précipitée; la guillotine a abattu aujourd'hui au moins cinquante têtes contre-révolutionnaires, et tout sera parfaitement tranquille.
» Les arrestations avaient été ordonnées avant que le mal eût fait les progrès qu'il a eu. Elles n'ont point été interrompues, chaque nuit on purge un arrondissement. Cinq cents personnes sont déjà arrêtées, et tout est calme.
« La fermeture des cafés et des bouchons a rendu les spectacles parfaitement tranquilles. » (Archives nationales, D, § I, 29.)
Il parle beaucoup de la garnison, et des ennuis que lui causent les bataillons de volontaires. Il prend adroitement prétexte de la famine pour demander qu'on le débarrasse de ces êtres turbulents : « Nous sommes sans pain, et tout ce qui diminuera le nombre des bouches est précieux. »
Marseille est alors désolée par deux fléaux, la famine et Maignet I et c'est le dernier qui est le plus terrible. Devant l'incroyable tranquillité de son style, on serait tenté de croire que ce proconsul est simplement un philosophe dévoyé, qui fait du terrorisme théorique au milieu de ses livres. Mais il n'en est rien : Maignet fait emprisonner, guillotiner en masse, et il rend compte de ses actes de tyrannie, de ses crimes, avec la plus complète indifférence ! Il est arrivé à Marseille, familiarisé depuis longtemps avec les scènes de violence et de sang ; ceux qu'il fait guillotiner il ne les connaît pas, il n'a jamais eu aucun démêlé avec eux, il les tue par système. Il ne comprend la république qu'avec la guillotine pour principal moyen de gouvernement !
Il se plaint amèrement de la disette, mais ne dit pas ce qu'il compte faire pour y remédier; il s'occupe avant tout d'emprisonner et de guillotiner, et attend patiemment que les vivres arrivent à Marseille. S'il ne fait rien pour s'en procurer, du moins, plus avisé quecertains de ses collègues, il ne lance pas de maladroits arrêtés qui les empêchent d'arriver. Le 10 ventôse, il écrit au comité que Marseille a reçu quelques denrées :
m Je vous annonce avec une bien vive satisfaction que malgré
eette pénurie de grain, le calme se rétablit dans cette commune. Je commence même à voir les cœurs se rapprocher. La garnison et les habitants ne montrent plus cette haine qu'Us semblaient s'être vouée* Mon âme n'est plus déchirée par la crainte de voir à chaque instant le sang de mes frères répandu pour toute autre cause que celle de la liberté 1 »
Quelle sensibilité chez ce guillotineur I Ici le grotesque se mêle à l'odieux. Un peu plus bas, cet homme, dont l'Ame est si aisément déchirée , se montre tel qu'il est :
« Les arrestations ont continué, et continuent encore. La guillotine a expédié hier et aujourd'hui quarante-trois scélérats qui ont laissé à la république prés de trente millions. » (Archives, D, § I, 29.)
Dans cette phrase écrite immédiatement après une exécution, Maignet s'est peint tout entier I Le voilà bien, l'homme sans âme, malgré ses grimaces sensibles, le guillotineur par système ! On a essayé de contester la fameuse phrase de Barère : « La guillotine bat monnaie sur la place de la Révolution. » Quand môme Barère ne l'aurait point dite, il n'en serait pas moins vrai que la république guillotinait pour s'enrichir, et si l'on réclame des preuves, voilà Maignet qui se charge d'en fournir ! Oui, la république battait monnaie avec le tribunal révolutionnaire à Paris, comme à Lyon avec Collot et Fouçhé, à Bordeaux avec Tallien, à Marseille avec Maignet! et ces misérables en parlaient comme d'une chose toute naturelle !
Maignet envoie en même temps la liste des jugements si fructueux pour la république qui ont été rendus par la commission militaire, les 8 et 9 ventôse. Le 8, elle a envoyé à Téchafaud vingt-trois personnes, dont trois prêtres; les autres suppliciés sont pour la plupart des négociants. Douze patriotes qui avaient fui de Lisbonne « pour éviter le tyran portugais », et qui avaient été arrêtés comme n'ayant point de papiers justifiant de leur patriotisme, ont été mis en liberté. Huit inculpés ont été acquittés.
Le 9, vingt prisonniers ont été conduits à Téchafaud : ce sont presque tous des négociants, on ne compte parmi eux que deux ci-devant nobles. Il y a eu deux acquittements (1).
(1) Archives, D, § I, 29.
Mais cette commission, qui donnait de si belles successions à la république, avait été établie par les proconsuls tombés en disgrâce auprès de Robespierre. Maigri et écrivit au comité qu'il s'était brouillé avec elle au sujet d'un élargissement, et exploita habilement le décret qui rendait Maillet et Giraud à leurs fonctions, pour contraindre la commission à donner sa démission, et rétablir l'ancien tribunal.
Mais il aurait été désolé de rester en arrière de ses prédécesseurs au point de vue de la persécution.
Dans sa lettre au comité, du 23 ventôse, il paraît enchanté des résultats qu'il a obtenus, et célèbre ses victoires sur l'hydre de là superstition :
« Tous les gens suspects sont arrêtés, les patriotes encouragés... Les cœurs se dilatent, et se livrent à la confiance. La philosophie fait ici des progrès comme dans tout le surplus de la république, de tous côtés le fanatisme expire, le culte de la liberté le remplace. La plus grande partie des églises qui ne se trouvaient pas abattues sont destinées à être purifiées. Mais il faut traiter cette maladie avec prudence. Aussi m cédé- je qu'aux vœux bien exprimés des citoyens , mais l'opinion publique me parait assez fortement exprimée pour que Ton puisse assurer qu'avant qu'il soit peu de temps, on ne verra plus ni chapelles, ni prêtres, dans les pays les plus rapprochés de Tltalie. Déjà la "madone la plus révérée dans ces parages est rendue très modestement à la Monnaie, et va pour la première fois servir à quelque chose d'utile aux hommes, & leur donner du pain. » (Archives, D, § I, 29.)
Le 24, il ordonna par arrêté solennel la célébration, pour la première décade prochaine, d'une fête révolutionnaire en l'honneur de la fraternité. Dans les considérants, il parle des légers nuages qui se sont élevés entre la garnison et les habitants, déclare bien haut « que les jours de paix et de fraternité sont arrivés», qu'il faut les marquer par des fêtes* nationales qui « remplacent celles que le fanatisme inventa..».
« Partout la marche de la révolution est aussi imposante qu'elle est rapide. Elle s'est fait aussi entendre dans ces climats, et elle a renversé ces autels que l'avarice des prêtres éleva pour le malheur des peuples. Rendue à la nature, la France veut n'adorer son auteur que sous la voûte majestueuse du temple qu'il s'est créé, et lui offrir à lui-même des vœux et des hommages d'autant plus
purs, qu'ils seront plus volontaires, et non l'effet d'un sordide salaire. Un temple de la Raison va s'élever au milieu de cette commune. »
Suit une tirade contre les fédéralistes (1). L'église des frères prêcheurs sera convertie en temple de la Raison. II n'est guère logique de proclamer que le peuple ne veut adorer Dieu « que sous la voûte majestueuse du temple qu'il s'est créé », et immédiatement après de l'envoyer vénérer l'Être suprême sous une voûte créée par la main des hommes; mais si le proconsul était conséquent avec lui-même, il lui faudrait renoncer au plaisir de profaner publiquement une église ; et lorsqu'il s'agit d'une œuvre aussi indispensable au salut de la patrie, la logique doit être mise de côté.
Maignet donne ensuite le programme détaillé de cette fête. Toutes les autorités,. toutes les sociétés révolutionnaires s'y trouveront. Comme elle est consacrée aux sentiments les plus doux, chaque citoyen y paraîtra sans armes. La municipalité est chargée de régler le programme et de l'afficher la veille. Toutes les décades, elle enverra au nouveau temple de la Raison un ou plusieurs officiers municipaux, pour y faire, à une heure indiquée, lecture de la déclaration des droits de l'homme et de la constitution. La société populaire ( art. 8 ) désignera des commissaires pris dans son sein, qui seront chargés alternativement, chaque décade, de se rendre à la même heure au temple de la Raison, « pour y faire instruction civique propre à éclairer le peuple, à le pénétrer des avantages de notre sainte révolution, et à lui inspirer amour pour la liberté, exécration pour la royauté ». Ainsi, grâce au nouveau culte, la société des jacobins prend, dans la république française, le rôle de la tribu de Lévi dans le peuple juif! La fête sera suivie d'un banquet fraternel où tous les citoyens seront admis. « Les frais du repas et de la fête seront avancés par le trésor public et pris sur les biens des contre-révolutionnaires. » C'est entendu! pas de fête républicaine sans extorsions!
Afin de préparer les Marseillais à célébrer dignement la fête de la fraternité, Maignet, par un arrêté extrêmement
(1) Archives, D, § I, 29.
violent, ordonna, le 29 ventôse, aux autorités de faire encore la chasse aux suspects :
« Dans un grand nombre de communes, Ton voit encore beau* coup d'hommes lever audacieusement une tête que le glaive de la loi devrait avoir détruite, d'autres jouir d'une liberté dont ils ont mésusé et dont ils abusent encore... Les comités de surveillance et les municipalités (art. 5) sont également responsables de leur négligence à faire arrêter ceux qui, n'étant pas désignés par la loi, ou notre arrêté, comme suspects, leur seront néanmoins dénoncés comme tels par deux citoyens dont le civisme et la probité leur seraient reconnus. » (Archives, AF, II, 87.)
Ainsi, lorsqu'on n'est pas désigné commç bon à emprisonner, ni par la loi qui est déjà bien large, ni par Maignet qui renchérit sur la loi, on peut être privé encore de sa liberté sur la dénonciation de deux jacobins d'élite ! Avec une telle épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, les quelques mécontents qu'on avait oublié d'arrêter se tinrent cois, le 1er germinal, jour de la fête de la fraternité (1). Elle eut lieu avec une grande pompe jacobine, et Maignet prononça un discours rempli de diatribes contre les urètres et contre la religion :
« Qu'il est touchant, qu'il est philosophique, le spectacle qui s'offre aujourd'hui à nos yeux! Du lieu même que le fanatisme avait choisi pour lui servir d'asile , s'élève le premier hommage rendu à la Raison. Ce n'est plus celto enceinte où le mensonge fut si longtemps préconisé, où la sottise reçut pendant des siècles l'encens de vos pères, où la dignité de l'homme fut foulée aux pieds, où la majesté du créateur fut outragée en lui prêtant nos passions et nos vices. Le culte de la philosophie a remplacé celui de l'imbécillité, la statue de la liberté a fait disparaître toutes celles que créa l'imposture des prêtres. » (Archives, AF, II, 87.)
Toujours après de semblables fêtes, on recherchait s'il restait encore dans les églises quelque chose à prendre. Le 7 germinal, Maignet annonça que les grains arrivaient en abondance, mais se plaignit de la rareté du numéraire. Après d'ignobles déclamations contre le luxe des églises,
(1) Afin de mieux disposer pour la fête la population qui, depuis longtemps mourait de faim, et était rationnée comme dans une ville bloquée, Maignet ordonna, le 27 ventôse, une distribution spéciale de pommes de terre, du 27 ventôse au 2 germinal. (Archives, ibid.j
il invita les départements de Vaucluse et des Bouches-du- Rhône à faire main-basse sur l'argenterie qui restait encore, et à l'échanger à Marseille contre des grains.
Il compléta l'abolition du culte constitutionnel en défendant à ses ministres de paraître aux enterrements. Par arrêté du 9 germinal, il établit l'enterrement civil obligatoire. Les cimetières seront appelés champs de repos, et sur l'entrée cette inscription sera mise : « Silence ! ils reposent, » Le corps du défunt sera accompagné de ses parents et de ses amis , et il est expressément défendu à aucun ministre d'un culte de s'y présenter, à moins qu'il ne soit parent du défunt. Le mode de funérailles sera le même pour, tous, et entièrement dégagé de toute cérémonie qui pourrait donner l'idée d'un culte quelconque. Cet arrêté est imité de celui de Pouché, du 27 vendémiaire.
Au bout de quelques semaines, Maignet trouva qu'il avait bien mis au pas Marseille et le département des Bouches-du-Rhône , et voulut faire goûter aussi au département de Vaucluse les bienfaits du gouvernement révolutionnaire. Pour ce despote à l'esprit inquiet et ombrageux, cette tâche devait avoir beaucoup de charmes. Il allait, en effet, exercer un despotisme sans contrôle, s'ériger en sauveur de la république, en justicier, on apôtre de la vertu, faucher, anéantir royalistes et fédéralistes, comme à Marseille, et en outre, écraser une coterie révolutionnaire pleine d'effronterie et, d'audace, et jusqu'alors maîtresse absolue de cette contrée. De nombreux jacobins s'étaient entendus pour exploiter la révolution à leur profit. Ils ne se contentaient plus d'accaparer les places, et de satisfaire, par l'assassinat, leurs haines personnelles : ils s'étaient associés pour faire fortune aux dépens des biens nationaux. Dans toute la France, de nombreux patriotes s'étaient dit à eux-mêmes : « À quoi bon travailler pour la révolution, si nous n'en retirons aucun profit sérieux! Lanterner, fusiller, guillotiner les aristocrates, les prêtres et les fédéralistes, c'est sans doute admirable , mais à quoi cela nous avan-
cera-Wl si nous devons rester Gros-Jean comme devant? La république nous doit pour toutes ces actions patriotiques une récompense solide! Les biens de ces émigrés, et de ces condamnés, que nous avons par nos dénonciations réduits à fuir ou fait guillotiner, vont être vendus aux enchères; leurs prix vont s'engloutir dans le trésor commun ; c'est à nous de réparer l'injustice de la nation, de veiller à ce que leurs biens passent à de bons patriotes comme nous. » Telle est l'origine de ces nombreuses associations composées de révolutionnaires très ardents, qui avaient pour but d'éloigner par ruse et par menace les acquéreurs des enchères, et d'obtenir les biens nationaux à vil prix. Le département de Vaucluse était devenu leur proie; des administrateurs, des officiers municipaux leur étaient affiliés, et lorsqu'il s'agissait d'en nommer un, l'association employait à la fois l'intrigue et l'intimidation pour faire passer son candidat, et compter ainsi parmi les administrateurs ou les fonctionnaires un agent et un complice de plus. Bien avant que Maignet entreprit sa campagne contre ces spéculateurs jacobins, Moyse Bayle avait déjà dévoilé leurs manœuvres (tome III, p. 452),et Poultier, rendant compte à la convention de sa mission dans le Midi, les avait formellement dénoncés à la séance du 8 frimaire :
« Dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône, il s'est formé des associations pour Tachât des biens nationaux. Les associés remplissent le lieu des enchères , et ne permettent à personne d'y pénétrer. Si quelqu'un viole cette étrange consigne, on le menace; s'il persiste, on se défait de lui. Les citoyens qui veulent acquérir des biens nationaux sont obligés- de les prendre de la seconde main, en donnant aux associés tin bénéfice proportionné à Vimportance de l'acquisition. Cette prostitution des propriétés nationales fait perdre des millions à la république, et enrichit en peu de temps des particuliers qui n'avaient auparavant que des vices, et un penchant invincible à la friponnerie. Les chefs de cette association ont pris les grandes livrées du patriotisme pour intimider ceux qui voulaient les démasquer, et à l'instant où j'ai voulu attaquer cette troupe de voleurs publics, ils ont demandé mon rappel et ils l'ont obtenu. » (Débats et décrets, frimaire an il, p. 414.)
Certains collègues de Maignet vivaient en paix avec ces associations, et se faisaient payer par elles leur silence,
quelquefois même leur protection. Maignet était bien décidé à ne pas les imiter, et à punir sévèrement ces brigands. Faut-il attribuer la haine d'un pareil homme pour ces jacobins dilapidateurs, à une probité énergique, ou à son despotisme ombrageux, qui ne voulait par tolérer dans son gouvernement des associations aussi puissantes? Ou bien, existait-il entre lui et les chefs de ces associations, des antipathies, des rivalités de coterie qui l'auraient déterminé à leur faire une guerre à mort et à dévoiler leurs dilapidations pour les perdre plus sûrement? On ne peut rien affirmer sur les motifs qui lui ont fait entreprendre cette lutte si difficile contre les pillards. 11 ne chercha point à les attaquer de front; il voulut d'abord les désorganiser, en frappant un de leurs soutiens. Le fameux Jaurdan Coupe-Tête, le grand massacreur de la glacière d'Avignon, avait été envoyé par Rovère dans le département de Yaucluse en qualité de commandant de la gendarmerie. 11 était devenu le complice et l'agent des associés, et jetait la terreur à la fois chez les modérés et chez les révolutionnaires qui n'étaient pas affiliés à cette bande. 11 employait sa gendarmerie à soutenir ses complices et à persécuter leurs adversaires. Aussi, tout le monde laissait le champ libre à une association si bien organisée, et soutenue par un pareil commandant de la gendarmerie! Mais bientôt l'insolence de Jourdan n'eut plus de bornes ; ce misérable perdit la] tête, et commit des actes de violence que Maignet exploita très habilement contre lui. 11 était en lutteavec le tribunal criminel de Vaucluse. Il osa envahir avec une troupe de gendarmes la société populaire d'Avignon, et y saisir les magistrats. Mais ceux-ci était protégés par Maignet, et le proconsul résolut de profiter de cet abus de pouvoir pour perdre Jourdan. Entre un homme aussi adroit et aussi perfide que Maignet, et une brute comme le Coupe-Tête, la lutte ne pouvait être égale. Néanmoins, Maignet ne voulut pas venir à Avignon ayant d'être débarrassé de Jourdan, et tout en insinuant que sa présence dans cette ville était nécessaire, il déclara au comité de salut public qu'il n'y mettrait pas les pieds avant que Jourdan fût envoyé dans un autre poste. Craignait-il réellement le sort de Lécuyer? Ou bien voulait-il, sans se compromettre, exciter contre Jourdan de graves
soupçons? Rien de perfide, de venimeux comme ses dénonciations! Il n'a garde d'attaquer franchement Jourdan devant le comité; il commence, au contraire, par l'excuser, le représenter comme un homme de peu de portée, égaré par des intrigants, et qu'il faut envoyer dans un autre poste (1). Peut-être Maignet craignait-il, d'abord, que Jourdan ne trouvât des défenseurs au sein du comité I Mais les dictateurs de Paris accueillirent ses dénonciations: Alors, Maignet porta contre lui les accusations les plus graves, le dépeignit comme le complice des conspirateurs et des contre-révolutionnaires, envoya un mémoire de l'accusateur public Barjavel, sa victime, soutenant qu'il avait acheté pour 19,000 livres la campagne d'un émigré qui valait 50,000 livres, et dont la dernière vente s'était élevée à 49,000. 11 dénonça, comme un crime abominable, l'arrestation illégale des juges d'Avignon, qu'il avait traitée d'abord comme une peccadille, dont Jourdan serait suffisamment puni par un simple déplacement. Mais il voulait rejeter sur le comité la responsabilité de la décision à prendre contre lui :
« L'autorité risquerait d'être compromise, si dans l'effervescence où toutes les passions sont actuellement, un représentant avait l'imprudence de frapper seul. Faites le premier pas, expliquez-vous sur le Jourdan, posez le principe, et soyez tranquilles sur tout le surplus (2). »
(1) Dans sa lettre du 24 ventôse, Maignet déclare que Jourdan est devenu t effroi du pays, et il déplore doucereusement qu'il épouvante aussi les patriotes. Il serait imprudent de traiter « trop durement un homme dont le nom est attaché a la révolution avignonnaise, un homme qui a de bonnes intentions, mais peu de tête, un homme qu'il ne faut que corriger et non pas perdre ». Il sera assez puni par un simple déplacement. Archives, D, g I, 29.
(2) Archives, D, § I, 29. — Maignet envoya au comité plusieurs pièces contre Jourdan, et entre autres une lettre de menaces, datée de Lisle, 3 frimaire an II, qu'il avait écrite à l'accusateur Barjavel, parce que le tribunal criminel avait élargi des accusés que Jourdan poursuivait de sa haine : « J'aurais cru, écrivait Jourdan, qu'après t'avoir produit des pièces comme je l'ai fait contre les Barrières, et qui prouvent leur attentat contre la liberté et l'égalité, et leur complicité dans les horreurs du comité central de Marseille, tu les aurais envoyés à la guillotine, comme te le dictait ton devoir, et que tu ne les aurais pas élargi comme ta lâche condescendanceje la inspiré; mais je vois ce qui en est, et je viens le dévoiler à l'Europe entière ; en attendant je te requiers de me faire expédier de suite l'extrait de la procédure dirigée contre ces coquins, et de
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Il finit en déclarant qu'il faut de grands remèdes et que le pays est gangrené! Le 11 floréal, le comité de salut public admit les accusations portées contre Jourdan, et le renvoya devant le tribunal révolutionnaire, qui le condamna à mort, le 8 prairial. Ainsi, à Marseille, comme à Strasbourg, comme à Paris, le jacobinisme se divisait, et les chefs du mouvement guillotinaient les indisciplinés. Maignet, en réalité aussi pervers que Jourdan, s'en débarrasse, comme Saint-Just se débarrasse d'Euloge Schneider, comme leur maître Robespierre se débarrasse et des hébertistes et de Danton !
'Après le départ de Jourdan, Maignet se décida à venir lui-même purifier Avignon : mais, avant de partir, il voulut punir les dilapidateurs de Marseille, dont l'audace était bien grande, si Ton s'en rapporte à son arrêté du 12 germinal :
« Instruit qu'il se commet des dilapidations dans le mobilier des émigrés, ou des suppliciés, que souvent ceux qui les commettent ont V audace de transporter publiquement ces meubles, en prétendant qu'ils font un déménagement.,. » (Archives, AF, H, 87.)
Il ordonne, eu conséquence, à tous ceux qui achèteront des meubles, soit provenant des émigrés, soit dans les magasins, à se munir d'un certificat qu'ils devront exhiber aux autorités. Ceux qui feront un déménagement ou un trans-
celle qui t'a été envoyée par le tribunal révolutionnaire de Marseille ; et si elles n'ont pas été suffisantes devant ton tribunal pour leur faire expier leurs forfaits, j'espère qu'elles suffiront devant un autre, non seulement pour les faire périr, mais encore pour te faire connaître toi et tes collègues. Ce n'est pas ta première lâcheté que tu fais; tu as élargi les riches quoique bien criminels, et j'en connais la raison i si quelqu'un a péri, c'est qu'ils n'avaient pas des moyens (sic). Ce n'est point la conduite d'un républicain, et dès à présent, je te déclare que je ne te connais plus comme tel, et qu'indigne d'occuper le poste que tu occupes, tu en seras chassé toi et tes collègues pour aller occuper celui qui fest destiné» D'ailleurs il existe parmi vous des borgnes; la république n'a pas besoin de pareilles gens ; il lui faut des hommes qui y voient clair, et qui soient pure et sans tache : or cette condition manquant dans cet individu, il doit être proscrit de tout emploi, ainsi que tous les autres membres, comme incapable de faire le bien. » Archives, ibid. Alors Jourdan arrêta illégalement les magistrats,., et Barjavel, pour lui échapper, fut obligé de se cacher. On voit par cette lettre que Jourdan reproche à ses adversaires des concussions et des prévarications, et que ces deux coteries révolutionnaires s'accusaient Tune l'autre des mêmes crimes.
port de meubles seront tenus de le déclarer à la municipalité, et de montrer leur permis. Les corps de garde doivent réclamer, à toute personne transportant des meubles, son certificat ou sa permission. On voit, par ces précautions, que l'intégrité républicaine ne brillait guère à Marseille. Le même jour, Maignet assure aux comités révolutionnaires le paiement de leur traitement; aux dépens des riches, bien entendu I
À peine arrivé à Avignon, Maignet se mit à tonner contre les dilapidateurs des biens nationaux : à Marseille on volait les mobiliers, à Avignon , de nombreuses maisons confisquées étaient occupées depuis longtemps par des envahisseurs audacieux ; le proconsul annonça qu'une liste exacte de ces maisons allait êtr* dressée, et que tout occupant qui n'aurait pas, dans la décade, justifié de son droit, serait poursuivi comme détenteur illégitime des biens nationaux (1).
Cependant Maignet n'oublie ni la chasse aux suspects, ni la guillotine. Avignon n'a pas un tribunal aussi actif que celui de Marseille ; il n'a fait tomber qu'un petit nombre de têtes : aussi le proconsul est-il attristé en entrant dans cette ville, où la terreur est tout à fait en retard I Le 26 germinal, il fait au comité un tableau affreux du département; il se plaint vivement de la mollesse de ses devanciers ; et prétend qu' & Avignon la loi des suspects n'était pas appliquée :
« Les biens nationaux y devenaient la proie d'une société organisée, ayant son trésorier et sa caisse , éloignant tous ceux qui se présentaient pour acheter, et achetant presque toujours au-dessous de leur véritable valeur, les héritages les plus précieux; et, pour comble d'horreur, des administrateurs, loin de poursuivre ces. dilapidations, faisaient acheter pour leur compte à cette même société, des domaines qu'ils ne paient pas la moitié de ce qu'en offraient les habitants de la commune sur laquelle ils sont situés. (Archives, D, § 1, 29.)
Il faut donc absolument lutter contre des gens « qui n'ont voulu la révolution que pour acquérir le pouvoir ou les richesses. Le nombre de ces hommes est très grand. » Il s'aide beaucoup des rapports de Payan, l'ami de Robespierre, et d'autres jacobins recommandés par Payan.
(1) Archives, AF, II, 87.
Maignet, pour se faire valoir, exagère à plaisir la négligence des autorités à l'égard des suspects ; ni les révolutionnaires locaux, ni son agent Lavigne, n'étaient capables de les laisser tranquilles. Il se mit immédiatement à aiguillonner le zèle des dénonciateurs et tourmenteurs de toute espèce, et bientôt les prisons furent pleines de suspects. Chaque district devait faire la répartition de tous les frais entre les détenus riches, et vendre immédiatement le mobilier de ceux qui tarderaient à payer leur quote-part.
Maignet a eu certainement l'ambition d'être regardé, par la France entière, comme le type du proconsul incorruptible, le bienfaiteur du trésor public, l'effroi des dilapidateurs des biens nationaux. Ce rôle le tentait d'autant plus qu'il contrastait singulièrement avec celui que jouaient beaucoup de ses collègues, au milieu de dilapidateurs de toute espèce qu'ils dénonçaient très inutilement. Aussi revient-il toujours dans ses lettres au comité sur sa probité, sur les concussions de certains jacobins, et sur les mesures rigoureuses qu'il prend contre eux. Le 3 floréal, il lui rend compte en ces termes de la situation morale du Comtat :
« Avignon renferme peu de citoyens probes et énergiques : la plupart n'ont cherché dans la révolution que le pouvoir et les richesses. Ils veulent se partager les dépouilles papales, et se faire un bien-être aux dépens de la fortune publique. Malheur à celui qui voudra arrêter ce cours de brigandages.
« La réunion du Comtat à la France a mis fin à la guerre, mais non aux haines et aux passions. Elle n'a pas surtout amené le règne des mœurs...
« Les bras qui s'étaient armés pour combattre étaient appelés par le commerce et l'agriculture, dans une contrée où l'un et l'autre offrent de si grandes ressources. Mais malheureusement la vie qu'on avait menée dans le camp , et sur ses propres foyers, et au sein de l'abondance, avait dégoûté du travail,... l'amateur de l'autorité a visé aux places. L'homme avide de richesses s'est empressé de satisfaire le premier, pour arriver plus sûrement à ce but...
« L'on a attendu la vente des biens nationaux : elle a commencé, alors chacun s'est montré plus hardiment. On a vu former une société d'accapareurs de biens nationaux, ayant leur caisse, leurs trésoriers, y versant les profits immenses que Ton faisait sur les biens, et se partageant avec impudeur les immenses bénéfices qu'ils avaient obtenus au préjudice de la nation, et par la menace de la t. rv, 1
terreur. Et ces hommes ne craignaient pas de se dire patriotes, et d'avouer publiquement qu'il fallait bien que les sans-culottes acquissent aussi de la fortune.
« La société a eu successivement trois trésoriers, R. a été le premier, Ch... le second, T... remplit actuellement cette place. Elle est composée de cinq à six cents personnes. Les profits ont été énormes, s'il faut en juger par la figure que font actuellement des gens qui auparavant étaient dans la misère. »
Et il fournit des exemples de ventes obtenues par fraude, parfois sous de faux noms, à des prix dérisoires : il cite Jourdan parmi les voleurs. Ces misérables ont pour système d'éloigner par la terreur ceux qui pourraient enchérir.
« Voilà, citoyens collègues, ce qui nous avait déjà été dénoncé, ce que j'ai vu, ce que tout le monde connaît dans les départements voisins. Un étranger vient-il se présenter pour acquérir, l'on s'approche de lui, on lui donne un coup de coude, et on lui fait voir sortant de la poche un morceau de corde, qui suffit pour l'avertir que la prudence lui impose le devoir de se retirer (1). »
Le même jour, 3 floréal, il accentue ses accusations contre Jourdan, envoie de nouvelles preuves contre lui, en prétendant n'avoir appris tous ses crimes que depuis sa dernière lettre. « Ce sera à vous alors à décider si Jourdan, qui ne connaît d'autre autorité que sa volonté, d'autres règles que celles que lui tracent ses passions, si Jourdan, à qui tous les moyens sont bons quand il faut les satisfaire, sera assez puni en le changeant seulement de résidence. » Le comité décida comme il le désirait.
A peine Jourdan est-il en disgrâce, que Maignet le remplace par un homme à lui, chasse ses séides, et s'empresse d'arrêter ceux qu'il regarde comme les chefs des dilapidateurs, ou qu'il veut écraser sous le poids de cette terrible accusation. Le 4 floréal, il écrit triomphalement au comité qu'ils viennent d'être livrés à la justice :
« Dans la nuit, j'ai fait mettre en état d'arrestation R... et T..., deux des trésoriers de la société accapareuse. Ch..., qui était le troisième, est arrêté depmYquelques jours à Nice. B..., agent national du district, qui a fait acheter par cette société quarante-sept mille livres un bien qui en vaut plus de cent mille, qui lui a
(1) Archives, D, g 1, 29j
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compté six mille livres pour prix de sa complaisance; D..., juge du tribunal de commerce, qui a prêté son nom pour cette vente...; T..., administrateur qui, le 3 germinal, en adjugeant avant l'heure indiquée les domaines nationaux, faisait perdre à la nation douze mille livres, ont été également mis en état d'arrestation. R,.., juge de paix qui a prévariqué dans ses fonctions, a été compris dans ces mesures de sûreté, ainsi que le nommé R...j qui a trouvé le secret de s'enrichir avec le métal des cloches.
« Cinq à six scélérats, qui, sous le masque du patriotisme, désolaient la commune d'Orange, protégeaient ouvertement les agio* teurs, trafiquaient audacieusement des biens nationaux, et avaient trouvé moyen de pouvoir acquérir d'assez grandes richesses pour jouer quatre et cinq cents livres par coup de boules, ont été également saisis.
« Je crois, citoyens collègues, que pour en imposer à tous les malveillants, vous ne sauriez trop vous hâter de rendre aux tribunaux révolutionnaires leur activité : quand le peuple verra l'aristocrate et le fripon terminer sur la même planche leur coupable existence,il n'y aura plus possibilité de l'égarer. » (Archives, D, § 1, 29.)
Nous avons cru nécessaire de faire connaître au lecteur toutes ces infamies ; car il est impossible de donner le récit exact d'une persécution religieuse, sans apprécier en môme temps le caractère et la valeur morale des persécuteurs. Il importe beaucoup de montrer ce que devient un pays livré aux prêtrophobes, aux traqueurs de prêtres.
Pour exercer la persécution, on investit de très grands pouvoirs, malgré leur indignité, des hommes violents et corrompus, qui sont naturellement disposés à en abuser pour assouvir leur cupidité, et pour se payer eux-mêmes, aux dé* pens de l'état, des infâmes services qu'ils lui rendent. Maignet divisait les jacobins du Gomtat en deux catégories, les uns avides d'autorité, les autres avides de richesses. Il en était de même dans toute la France ; et Maignet lui-même doit figurer au premier rang parmi les jacobins avides de despotisme et de tyrannie. Ceux-ci faisaient aux autres des sermons emphatiques sur la probité et la vertu, mais tous ces petits jacobins subalternes, sbires, dénonciateurs, trouvaient qu'il était bien facile à un homme comme Maignet, investi de pouvoirs illimités sur la vie et la fortune des citoyens, de se déclarer satisfait, de trancher du Spartiate, et de prêcher aux pauvres sans-culottes la république du brouet noir 1 Lorsque le proconsul criait bien haut qu'il fal-
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lait dénoncer, faire guillotiner les riches pour le seul plaisir d'enrichir la république, ces jacobins, dont les convoitises étaient excitées depuis si longtemps, ne voyaient en lui qu'un mauvais [plaisant et un tartufe de probité. Maignet devait donc rencontrer de grandes difficultés dans la tâche qu'il avait entreprise, mais il ne cherchait que les occasions de faire tomber des têtes. Il se mit donc & l'œuvre ; le tribunal révolutionnaire de Marseille venait d'être supprimé (1), il résolut d'en établir un nouveau dans le département de Yaucluse, qui serait tout à fait à sa disposition : « Faire périr sur la même planche l'aristocrate et le fripon » , c'est-à-dire le républicain dont l'indiscipline constitue peutêtre le véritable crime, tel est le rêve de Maignet, et il parviendra bientôt à le réaliser ! Pour obtenir ce tribunal, il écrit au comité que le département de Vancluse menace de devenir « une nouvelle Vendée », que des brigands complotent d'incendier les récoltes ; il affecte de prendre au sérieux « cette trame populicide ».
Mais il ne faudrait pas croire que la poursuite des dilapidateurs vrais ou supposés fit oublier à Maignet la persécution religieuse. Il avait d'ailleurs trouvé le terrain parfaitement préparé. Le culte constitutionnel était déjà aboli à Avignon ; etl'intrus Rovère avait,le 26 pluviôse ( 1 4 février 1794) apoétasié avec le plus grand scandale devant le directoire du département; le lendemain, les curés et les vicaires schismatiques suivirent presque tous son exemple. Cependant le culte constitutionnel fut encore exercé quelque temps dans une église, par un prêtre nommé Etienne, qui plus tard se fit élire évêque par une poignée de schismatiques. Les réfractaires continuèrent à braver tous les dangers pour empêcher la foi de s'éteindre. Le pape nomma administrateur du diocèse d'Avignon l'abbé Roux, prêtre de Saint-Sulpice, et ancien vicaire général ; il eut aussi la direction des diocèses de Cavaillon et de Garpentras. Au plus fort de la Terreur, un conseil ecclésiastique, organisé par lui, tenait des séances et transmettait ses instructions aux prêtres restés dans le département; et sans se laisser troubler par
(1) Ce tribunal avait, du 26 ventôse au 24 floréal, prononcé 124 condamnations à mort, 32 à diverses peines, 148 acquittements. (BUrriat Saint* Prix.)
l'épouvantable tempête qui semblait devoir engloutir à la fois tout le clergé et tous les laïques pieux, il faisait passer des avis dans leurs retraites aux prêtres cachés, réconfortait les fidèles, s'occupait des prisonniers, et n'oubliait pas de veiller à ce que les règles de la discipline ecclésiastique fussent observées autant que possible, à ce que le culte, exercé seulement dans des réduits, fût célébré avec décence et dignité. Dans les villes, les prêtres ne pouvaient guère sortir de leurs cachettes que pendant la nuit, et en observant les plus minutieuses précautions. Quelques-uns cependant paraissaient en plein jour, sous des déguisements variés. D'autres étaient réfugiés dans des forêts, dans des cavernes. Un ancien chartreux ne quitta jamais le pays, sut déjouer tous les pièges des chasseurs de prêtres , et dit pourtant, pendant la Terreur, sa messe tous les jours (1). Maignet fit guillotiner par la commission d'Orange beaucoup de prêtres et de religieuses.
L'incendie de Bédoin lui valut enfin cette célébrité révolutionnaire qu'il ambitionnait si fort. Dans la nuit du 12 au 13 floréal, l'arbre de la liberté, planté dans cette petite ville, fut coupé par une main inconnue. On a accusé Maignet d'avoir fait commettre par un affidé ce sacrilège antirépublicain, afin d'écraser une commune depuis longtemps odieuse aux jacobins, et de frapper de terreur toute la contrée. On peut très bien le croire capable d'une pareille infamie, mais rien ne prouve qu'il Tait en réalité commise. À peine eut-il connaissance de ce délit, qu'il décréta les mesures les plus atroces. Il prescrivit à l'agent national du district de Garpentras, de se transporter à Bédoin avec le bataillon de l'Ardèche, et lui donna l'ordre formel d'arrêter tous les ci-devant nobles, prêtres et autres gens suspects, comme présumés auteurs du complot; les membres de la municipalité et du comité de surveillance, comme complices et prévaricateurs, pour n'avoir pas exercé contre eux la loi des suspects. Tous ces conspirateurs devaient être jugés révolutionnairement par le tribunal criminel. En outre, la commune fut désarmée, le juge de paix arrêté comme coupable d'insouciance, tous les habitants déclarés suspects,
(1) Grànobt, Histoire du diocètt d Avignon*
l'administration confiée à six patriotes étrangers à la commune, et payés par elle chacun dix livres par jour.
Le 17 floréal, lorsque Bédoin fut occupé par les troupes, et ses habitants tous arrêtés, Maignet prit ce sauvage arrêté, qui lui a mérité une place à part dans l'histoire de la révolution :
« Considérant que la justice ne saurait donner trop d'éclat à la vengeance nationale dans la punition du crime abominable qui s'est commis à Bédoin ; que ce n'est qu'en frappant sur le lieu môme où il a été coipmis, et au milieu des contrées que l'aristocratie tourmente depuis si longtemps, que Ton pourra porter l'épouvante dans l'âme de ceux qui oseraient encore méditer de nouveaux attentats;
« Que l'opiniâtreté que les individus saisis, comme les plus fortement prévenus, mettent à refuser d'en faire connaître les principaux auteurs, fait présumer que toute la commune est criminelle. »
Après d'autres déclamations sur ce crime inexpiable, il annonce que le tribunal criminel s'installera à Bédoin pour punir les coupables, et en outre :
« Ordonne qu'aussitôt après l'exécution des principaux coupables, l'agent national fera notifier à tous les autres habitants non détenus, qu'ils aient à évacuer dans les vingt-quatre heures leurs maisons et à en sortir tous leurs meubles ; qu'après l'expiration du délai, il livrera la commune aux flammes, et en fera aussi disparaître tous les bâtiments.
« Ordonne qu'au milieu du territoire où existait cette infâme commune, il sera élevé une pyramide qui indiquera le crime dont ses habitants se rendirent coupables, et la nature du châtiment qui leur a été infligé.
« Fait défense à qui que ce soit de construire à l'avenir sur cette enceinte aucun bâtiment, ni d'en cultiver le sol.
« Charge l'agent national du district de s'occuper de suite de la répartition des habitants dans les communes voisines reconnues patriotes.
« Enjoint aux habitants de ne pouvoir abandonner la demeure qui leur aura été désignée, à peine d'être traités comme émigrés, comme aussi de se présenter toutes les décades devant la municipalité du lieu, à peine d'être déclarés suspects et renfermés jusqu'à la paix. »
Ainsi donc, pour un délit commis nuitamment, par une seule personne peut-être, certainement par un très petit nombre de > population entière de Bédoin
devait être en masse chassée de la ville, après avoir été décimée par la guillotine. Toutes les maisons devaient être brûlées, et les habitants que les juges n'avaient pas osé condamner, internés dans certains villages, et déclarés émigrés, c'est-à-dire condamnés à mort, s'ils en sortaient! Le philosophe Maignet traitait les Français comme un envahisseur barbare traite une peuplade de sauvages qui ose le braver.
Legot, agent national de Garpentras, marcha sur Bédoin avec le bataillon de TArdèche, et se conduisit en digne lieutenant du proconsul : les habitants de Bédoin ne lui opposèrent aucune résistance : « La terreur est peinte sur tous les visages, » écrivait Legot à Maignet. Il les entassa dans l'église, et vint ensuite leur lire le terrible arrêté de Maignet, en les sommant de dénoncer les coupables. Aucun d'eux ne souffla mot. Legot s'empressa de profaner l'église, déjà convertie en temple de la Raison, et de brûler les croix et les saints qui avaient été épargnés. Malgré les menaces horribles qui leur avaient été faites, les malheureux habitants de Bédoin ne dénonçaient aucun coupable. Maignet osa soutenir que ce silence prouvait la complicité de la commune entière , et supplia le comité de lui permettre de faire un grand exemple, et d'incendier cette malheureuse ville. Il lui envoya aussi les lettres odieuses de Legot et du commandant Suchet, pour lui prouver que les jacobins réclamaient la destruction de Bédoin (1).
(1) Suchet, le jeune commandant du bataillon de l'Ardèche, écrivait en même temps que Legot : « J'espère conduire à Avignon bon nombre de ces bougres; il n'existe pas dans cette commune la moindre étincelle de civisme. » II écrivit aussi à Maignet une autre lettre, que le proconsul s'empressa d'envoyer au comité : « Il est impossible, mon cher représentant, de te témoigner toute mon admiration pour les arrêts salutaires que tu viens de lancer contre l'infâme commune de Bédoin ; tu es vraiment digne de la montagne, car tu connais bien ses principes, tu sais punir avec sévérité, comme récompenser aveo justice. Melleret et moi, allions monter à cheval, au moment où ton arrêté est arrivé, pour te proposer de faire fusiller sur les lieux, niais ton génie révolutionnaire surpasse tous nos désirs. Tu réponds à l'énergie du peuple que tu représentes, et tu sauves par ces mesures vigoureuses le département de Vaucluse de son penchant à se vendéiser. C'est pour le coup, que tu assujettis le Comtat à la république française, c'est-à-dire que tu le rends à la liberté. Craignant de ne pas ^exprimer d'une manière assez vive notre satisfaetion,no\a te députons mon frère, il te pressera sur son cœur
Aucun des coupables ne fut découvert, ce qui n'empêcha pas le tribunal criminel de prononcer soixante-trois condamnations parmi les habitants suspects d'incivisme et de fanatisme. Seize prêtre*, nobles et hommes de loi furent guillotinés : les quarante-sept autres condamnés furent fusillés dans un pré. L'arrêté de Maignet fut exécuté dans toutes ses dispositions avec une rigueur impitoyable; les malheureux habitants de Bédoin , après avoir subi les plus indignes traitements, furent expulsés et internés, leurs maisons livrées aux flammes.
Plusieurs prêtres constitutionnels furent guillotinés avec les réfractaires; avant de mourir, ils se rétractèrent publiquement : c'est Maignet lui-même qui l'atteste dans une lettre adressée le 16 prairial à ses agents :
« Les commissaires se rappelleront que, sur les dix prêtres qui ont été guillotinés à Bédoin, tous ceux qui avaient prêté le serment Pont révoqué et ont demandé pardon du scandale qu'ils disaient avoir donné en obéissant aux lois. Cette circonstance leur fera connaître combien peu l'on doit compter sur ceux qui ont paru embrasser la cause de la liberté . » (Archives, D, § I, 29.)
Les assassinats juridiques de Bédoin furent commis par le tribunal criminel jugeant révolutionnairement. Et pourtant Maignet sollicitait toujours l'établissement d'un tribunal révolutionnaire spécial. Son ami Couthon (1) détermina le comité à établir, le 21 floréal, une commission révolutionnaire à Orange, malgré le décret de la convention, du 19, qui interdisait à l'avenir toute création de ce genre. Le 29 flo-
au nom de tous, car, je te f avoue, des larmes de joie ont coulé de nos yeux, lorsque nous nous sommes dit : (Test un représentant du peuple qui parle; ah! combien la nation ne lui doit-elle pas! a Tout à la république, ton ami, Suchet, chef de bataillon, soldat. »
(1) Le 4 floréal, Maignet lui écrivait « Il n'y a plus qu'une seule chose que je vous demande,, o'est de m'autoriser à former un tribunal révolutionnaire... S'il fallait exécuter, dans ces contrées, votre décret qui ordonne la translation à Paris de tous les conspirateurs , il faudrait une armée pour les conduire, des vivres sur la route en forme d'étapes, car i faut dire que dans ces deux départements, je porte à douze ou quinze mille hommes ceux qui ont été arrêtés.... »
réal) le comité envoya à Maignet une instruction sur l'étendue des pouvoirs accordés au nouveau tribunal:
« Les membres de la commission établie à Orange sont nommés pour juger les ennemis de la révolution.
« Les ennemis de la révolution sont tous ceux qui, par quelque moyen que ce soitf et de quelque dehors qu'ils se soient couverts, ont cherché à contrarier la marche de la révolution, et à empêcher raffermissement de la république.
« La peine due à ce crime est la mort. Les preuves requises pour la condamnation sont tous les renseignements de quelque nature qu'ils soient, qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté.
« La règle des jugements est la conscience des juges éclairés par l'amour de la justice et de la patrie. »
Cette instruction est signée par Carnot, Billaud-Varenne, Couthon. Un arrêté du Ie' prairial chargea Maignet d'installer la commission, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer son fonctionnement. Le comité nomma membres de cette commission : Fauvetti, juré au tribunal révolutionnaire, Meilleret, du département de la Drôme, Roman Fonrosa, du district de Die, Fernex, juge au tribunal de district de Commune-Affranchie , ouvrier en soie, et Ragot, menuisier. Maignet attribua à ces juges un traitement égal à celui des membres du tribunal révolutionnaire de Paris. Le 15 prairial, il installa la commission, et lui fit un très long discours sur les devoirs qu'elle aurait à remplir : il tonna contre les associations de dilapidateurs, contre les fonctionnaires coupables , qui trouvent moyen d'acheter les biens nationaux « au-dessous de la moitié de leur valeur » :
« Ainsi s'évanouissent les trésors de la nation, ainsi s'éclipsent, pour enrichir quelques hommes, l'écume de leur pays, les ressources que la république devrait trouver dans ces domaines. Cherchez, cherchez encore dans les administrateurs les complices de cet attentat liberticide. Yous y trouverez des hommes qui, Établis par la loi Jcs gardiens et les conservateurs de ces richesses, les livrent audacieusement à leurs complices, et ne font usage de leur autorité que pour légaliser leur brigandage, et assurer à l'infâme tripot dont ils font partie les dépouilles de la nation. »
Comme Robespierre, il accuse ces dilapidateurs de com-
plicité secrète avec les royalistes : ceux-ci agissent ouvertement contre la république :
« Les autres ont été chargés de faire exécrer le patriotisme, en rendant sa figure aussi hideuse que celle du despotisme. Ils n'ont eu qu'à se laisser voir au naturel, pour épouvanter tous ceux qui, témoins de leur immoralité et de leurs brigandages, n'ont pas senti que ces hommes, quoique couverts du bonnet rouge, appartenaient entièrement au despotisme dont ils étaient l'infâme produit.
« Vous les saisirez encore, citoyens, les mains pleines de leurs larcins ; entrez dans leurs foyers et faites-les arracher de ces lieux de débauche, où ils passent leur vie entière, où ils ne rougissent pas même d'exercer les fonctions publiques ; demandez-leur un compte rigoureux de leur fortune avant la révolution, et de celle dont ils jouissent actuellement; qu'ils vous indiquent les moyens qu'ils ont employés pour la grossir aussi subitement. »
Jamais les modérés n'ont rien dit de plus fort contre les fonctionnaires jacobins. Maignet n'oublie pas cependant d'inviter la commission à sévir contre les prêtres et contre les fidèles attachés à leur culte. Elle se montra tout à fait digne de sa confiance, car, du 1er messidor au 17 thermidor, elle prononça 332 condamnations capitales (1). Pour lui donner des têtes à abattre, Maignet fit, le 16 prairial, investir Avignon par des troupes et fouiller toutes les maisons. Les hommes arrêtés étaient conduits à l'église Saint-Didier, les femmes à la cathédrale. Agricol Moureau,l'un des chefs du parti jacobin, écrivit à Payan que plus de cinq cents personnes avaient été arrêtées.
Les membres de la commission d'Orange étaient à la hauteur de leur tâche, ainsi que les accusateurs publics, le greffier (2) et même les huissiers. Le 19 messidor, le président Fauvety écrivait à Payan que la commission avait rendu 197 jugements en dix-huit jours : pourtant il n'était pas encore satisfait; deux de ses collègues, Roman et Meil-
(1) Dk Baumefort, Tribunal révolutionnaire oVOrange.
(2) Le 9 messidor, le greffier Benêt écrivait : « Neuf conspirateurs orangeois ont déjà subi lajpeine due à leur crime. Le peuple a applaudi avec transport à leur chute. Tu connais la position d'Orange : la guillotine est placée devant la montagne : on dirait que toutes les tètes lui rendront en tombant l'hommage qu'elle mérite, allégorie précieuse pour de vrais amis de la liberté ! Les deux Chièze, prêtres, sont au nombre des conspirateurs punis. Ça va, et ça ira. » Db Baumefort, p. 53,
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leret, lui paraissaient trop scrupuleux (1). Trente prêtres et trente-sept religieuses furent immolés par la commission d'Orange. Le massacre des religieuses est un des traits caractéristiques de cette commission. Quarante-deux religieuses de différents ordres, qui se trouvaient à Bollène, furent envoyées à Orange et mises à mort pour la plupart. Elles faisaient dans leur prison la prière en commun comme dans leurs couvents, et ne cessaient de relever le courage de leurs compagnons d'infortune, et de les préparer à une sainte mjort. On pouvait se croire revenu absolument au temps des premiers martyrs, car on voyait les mômes prodiges de sainteté dans les prisons , la même fermeté héroïque pour confesser là foi devant les persécuteurs, et chez ces derniers la même rage, la même soif de sang. Ces commissaires, suivant l'habitude des juges révolutionnaires, adressaient des insultes aussi stupides que grossières à ceux qu'ils avaient condamnés d'avance. C'est la commission d'Orange elle-même qui a eu soin d'en conserver les preuves ; on sait par sa correspondance avec le comité de salut public comment elle traitait les martyrs : en voici un exemple :
<( Marie Durand, sœur hospitalière, a été condamnée à la déportation comme insermentée; le président lui a expliqué ce que c'était que le serment ; il a saisi cette occasion pour faire ressortir les vices des prêtres, et s'est adressé aux trois qui étaient présents : il leur a parlé des abus, des brigandages, des crimes dont les ecclésiastiques avaient couvert la terre, au nom d'un Dieu qui est tout vertu. Il a provoqué l'exécration publique sur tout ce qui tient à cette classe d'hommes. Son discours a été honoré de l'assentiment de l'auditoire. » (De Baumefort, p. 126.)
Ceci se passait le 5 messidor; les prêtres qui eurent à subir l'ignoble allocution de Fauvety, avant d'être envoyés à la guillotine, s'appelaient Mourier, capucin, âgé de soixante-
(1) D'après Fauvety, « Meilleret ne vaut absolument rien au poste qu'il occupe... Il est quelquefois d'avis de sauver des prêtres contre-révolutionnaires. // lui faut des preuves comme aux tribunaux ordinaires de l'ancien régime II! Nous avons quelquefois des scènes très fortes..- » Il trouve aussi Roman trop formaliste. Payan, ainsi prévenu, écrivit à ce dernier pour l'engager à condamner plus facilement. Il en reçut une réponse entortillée. V. Db Baumefort, p. 269.
cinq ans, Fabis, âgé de cinquante-neuf ans, d'Olivier, âgé de soixante-neuf ans.
Quelques religieuses furent condamnées seulement à la détention. L'une d'elles, la sœur Emilie Nogaret, du couvent de Saint-Lazare d'Avignon , échappa à la guillotine par son énergie et sa présence d'esprit. Ses juges allaient la condamner à mort; tout à coup elle tira un papier de sa poche, et leur cria hardiment : «Vous allez me condamner à mort; voici la loi , qui ne vous permet que de me condamner à la déportation; vous n'oserez pas la violer aussi publiquement. » Les juges furent pris au dépourvu, ainsi que les jacobins et les tricoteuses qui assistaient à l'audience, et la sœur Emilie ne fut point condamnée à mort (1). Mais l'accusateur public, pour éviter une nouvelle surprise, eut soin dorénavant d'inventer pour les religieuses des crimes qui emportaient la peine de mort. La chute de Robespierre n'en sauva qu'un petit nombre; elles avaient été guillotinées, presque toutes, par petites fournées.
Parmi les nombreux prêtres qui furent immolés à Orange, on compte plusieurs constitutionnels qui se convertirent en prison. Les ecclésiastiques détenus donnaient les dernières consolations de la religion à ceux de leurs compagnons de captivité qui allaient monter sur l'échafaud. Mais ceux qui n'étaient point enfermés avec un prêtre ne mouraient point sans secours religieux. L'abbé Boussier, curé de Notre-Dame d'Orange, était resté caché, et avait su déjouer les recherches des nombreux jacobins qui étaient accourus dans cette ville à la suite de la commission. Les condamnés à mort passaient sous les fenêtres de la maison qui lui servait de retraite : prévenus de sa présence, ils élevaient alors leur âme à Dieu, car ils savaient que le prêtre dévoué, caché derrière un rideau, leur donnait l'absolution in extremis.
Il y avait aussi à Orange un comité de surveillance composés de douze jacobins sanguinaires. Les commissaires et les frères et amis se livraient à toutes sortes d'orgies et de débauches. Leurs subalternes s'appropriaient, sans pudeur, les dépouilles des prisonniers et des suppliciés.
Au moment de la chute de Robespierre , la commission
(1) ûb Baukefort, p. 97.
d'Orange s'apprêtait à faire de nouvelles hécatombes. Elle annonçait à Maignet ,1e 11 thermidor, qu'on lui avait amené cent prisonniers de Marseille, mais qu'elle avait dû les renvoyer à Avignon, faute de place dans ses prisons. Dans les derniers jours de thermidor, l'accusateur public Viot écrivait à Payan : « Déjà plus de trois cents contre-révolutionnaires ont payé de leurs têtes les crimes qu'ils ont commis, bientôt ils seront suivis d'un plus grand nombre. »
Le 13 thermidor, le comité de salut public, qui venait de faire guillotiner Robespierre et ses complices, suspendit les tribunaux révolutionnaires d'Orange et de Nîmes, avec défense de procéder à l'exécution des jugements prononcés. Malheureusement pour les condamnés d'Orange, le courrier porteur de cet ordre eut un retard de vingt-quatre heures, qui coûta la vie à cinq personnes.
Grâce à la terreur que la commission d'Orange inspirait aux populations, Maignet put exercer sur elles le despotisme le plus absolu.
On le vit, suivant ses fantaisies, régler tyranniquement l'existence, les occupations de tous les citoyens dans leurs moindres détails. Ainsi, par exemple, le là prairial, à Avignon, il prenait un arrêté réglant le travail, et n'accordant aucune liberté ni à l'ouvrier ni à celui qui l'emploie. Chaque commune devait faire des listes : Tune contenant les noms des ouvriers de la localité, l'autre ceux des propriétaires. Quand ces derniers auront besoin d'ouvriers, ils s'adresseront à la municipalité, qui leur en fournira et leur délivrera une carte, portant les noms des propriétaires, ceux des ouvriers, le temps pour lequel ils lui sont donnés, la nature du travail à exécuter. 11 n'est pas permis de travailler autrement! Le propriétaire et le journalier pris en contravention seront condamnés à deux années de fers et au pilori! Le propriétaire paiera en outre une amende de 300 livres, dont la moitié sera attribuée aux indigents de la commune, et l'autre moitié au dénonciateur. Le prix de la journée de travail dans chaque commune sera d'un tiers plus élevé qu'en 1789 (1). Les ouvriers et les propriétaires que la Terreur voulait bien ne pas enfermer comme sus-
(1) Archives, D, § 1, 29.
pects, jouissaient dans leurs actions d'une liberté bien restreinte ! Maignet motive son arrêté, en déclarant qu'on a besoin de bras, et que la révolution a assez fait en faveur du travailleur pour exiger qu'il travaille.
En fidèle sectateur de Robespierre, Maignet fit célébrer avec pompe le culte de l'Être suprême. Le 20 prairial, jour de la grande fête, il fit un long discours, dans lequel il exalta le déisme à sa manière, reproduisit les doctrines et les calomnies de son patron : « C'était par l'athéisme que l'on se proposait de relever le trône ». A cette époque, Maignet tonne à la fois contre les athées et les chrétiens. Tantôt il est fade, onctueux, tantôt il blasphème et pousse des cris de rage; il est alternativement insipide et énergumène. 11 parle aussi de la liberté des cultes, et il y croit à peu près comme en Dieu. Qu'est-ce en effet que la liberté des cultes, pour la convention comme pour lui? One tartuferie, et pas autre chose I C'est lui-même qui s'est chargé de le prouver dans une lettre sur la liberté de conscience, qu'il adressa, le 6 messidor à la commune, d'Éguilles « qui, sous prétexte de la liberté des cultes, a détruit la montagne qu'elle avait élevée dans sa ci-devant église ».
Il se désole de cet attentat, et déblatère contre la superstition qui en est la cause. Les habitants d'Éguilles voudraient donc ramener des prêtres! Quel égarement 1 quel crime ! et il se livre à de hideuses déclamations contre les prêtres. Vient ensuite une longue et doucereuse prédication sur le déisme que Robespierre vient de mettre à la mode» et sur la liberté des cultes. Mais il a bien soin de déclarer à ces braves villageois, que les cultes sans prêtres et sans ministres sont seuls admis à jouir de cette liberté :
« Non/mes amis, je ne souffrirai pas qu'on insulte la convention, au point de chercher à persuader qu'elle a voulu rappeler les prêtres 1 Les prêtres, elle les déteste comme le fléau de l'humanité I Elle a rétabli les cultes, mais elle a voulu que le citoyen en fût luimême le ministre. Elle a voulu rendre à chaque citoyen la liberté d'adorer la divinité à sa manière, elle a voulu que chacun fût libre de son opinion en fait de religion, mais c'est un blasphème que de croire qu'elle pût jamais souffrir des prêtres, et une suprématie de la part d'un homme sur un autre.
« Yous me ferez connaître ceux qui vous ont inspiré une démarche aussi affreuse : vous me les dénoncerez ! Que dis-je, vous les
enchaînerez vous-mêmes, vous les livrerez à la commission populaire. Leur punition seule peut me prouver que tous détestez leur crime. Votre silence me ferait croire que vous le partagez, et me forcerait à infliger à une commune que j'ai aimée jusqu'aujourd'hui, un châtiment éclatant J'attends votre réponse, elle guidera mes démarches. » (Archives, ÀF, II, 91.)
La fin de cette lettre a dû donner le frisson aux habitants d'Éguilles, et leur faire appréhender une expédition dans le genre de celle de Bédoin. Cependant, malgré les violences atroces de Maignet et de ses satellites, malgré la commission d'Orange, le culte de l'Être suprême ne prenait pas dans les campagnes.
Jusqu'à la fin de son proconsulat, Maignet montrera le même acharnement contre les prêtres et contre les hébertistes. Un cordonnier de Marseille, nommé Gocluche, qui était à la fois membre du comité de surveillance et chef de bataillon de la garde nationale, avait profité de l'influence que lui donnaient ses fonctions pour extorquer de l'argent des suspects en leur promettant de les protéger. Ce manège fut découvert, et Maignet profita de l'occasion pour lancer, le 3 thermidor, une proclamation' violente contre les jacobins de l'espèce de ce Cocluche, et les représenter comme les agents des ennemis de la république, qui ont adopté pour système « de (jeter parmi les patriotes des hommes qui, par leurs mauvaises mœurs et par leurs friponneries) puissent leur fournir des armes pour égarer l'opinion publique ». Le trop industrieux jacobin fut déféré à la corn* mission d'Orange. Ses friponneries étaient constatées ; les dilapidations, beaucoup plus importantes, d'autres révolutionnaires dénoncés par Maignet, paraissent établies. On peut se demander seulement si le zèle du proconsul pour les finances de l'état était sincère, et s'il n'a pas toléré à ses amis et à ses agents ce qu'il reprochait avec une indignation si bruyante à ses compétiteurs et à ses rivaux.
La chute de Robespierre délivra la Provence et le Comtat de cet abominable tyran. Nous verrons, plus loin, que Maignet, en homme avisé, n'eut alors rien de plus pressé que de célébrer avec enthousiasme le 9 thermidor (1).
(1) Maignet sut échapper à tout châtiment! redevint avocat à Âmbert,
Les républicains modérés du Gard s'étaient compromis après le 31 mai : aussi la vengeance des jacobins fut terrible. Nîmes reçut, à la fin de 1793 la visite de Rovère, qui chargea le tribunal criminel déjuger révolutionnairement. Le fameux maire Gourbis faisait régner la Terreur à Nîmes. Boisset fut envoyé dans les départements méridionaux, par décret du 2 frimaire. Après avoir bien terrorisé et déprêtrisé le département de l'Hérault, il voulut faire jouir le Gard des mêmes bienfaits. Le 1er nivôse, il adressa à ses habitants une longue proclamation pour leur annoncer qu'il venait leur « apporter la lumière», écraser les conspirateurs et les faux patriotes. 11 proclamait ensuite la liberté des cultes, et en conséquence il invitait les habitants du Gard à profaner leurs temples et à renier la foi de leurs pères :
« Chacun, suivant sa pensée, reconnaît un Dieu, Me prie, comme il y croit , comme il sent; les cultes sont libres.
<c Habitants républicains du Gard, jetez les yeux sur toutes les parties de la république, et voyez le peuple lui-même, le peuple éclairé, reconnaître Terreur, sortir du sommeil de la superstition. Voyez à Paris le peuple transformer les églises en des temples qu'il dédie à la Raison (en grandes lettres), créer des fêtes philosophiques à chaque décade. L'histoire des républiques anciennes n'offre rien d'aussi majestueux. Voyez vos voisins, vos amis, les habitants du département de l'Hérault, marcher à grands pas vers le sommet
et fut maire de cette ville sous l'empire. Il avait, pendant son proconsulat, rendu à Bonaparte, alors officier d'artillerie, un service assez signalé. Le général Lapoype et Bonaparte lui avaient proposé de relever le fort Nicolas de Marseille, comme fort utile, dans le cas où les Marseillais " s'insurgeraient de nouveau. Maignet écrivit le 28 pluviôse, au comité, qu'il avait rejeté avec indignation cette proposition d'élever une bastille à Marseille. La convention s'en émut : le 7 ventôse, elle manda, par un décret, le général Lapoype à sa barre. Maignet écrivit, le 14 ventôse, que cette proposition n'avait aucune importance, qu'à la vérité, c'était Bonaparte et non Lapoype qui en était l'auteur, mais qu'il n'avait nullement insisté, et qu'il ne le laissait point partir avec Lapoype, parce qu'il n'était pas compris nommément dans le décret, et qu'on avait besoin de lui pour les travaux des côtes. Bonaparte fut ainsi oublié. Probablement sans la fermeté de Maignet, Lapoype l'aurait amené avec lui à Paris pour fournir des explications qui auraient pu être très mal prises, et même le conduire au tribunal révolutionnaire. (Archives, D, § I, 29.)
MAIGNBT. 113
de la philosophie I Voyez enfin l'Hérault devenir rémule de Paris ! Patriotes du Gard, que votre département devienne l'émule de l'Hérault, disputez de progrés dans la route de la lumière, Chaque partie de la France s'agrandit, s'élève: ne soyez pas la dernière, et que la contrée jadis la plus en proie au fanatisme soit digne enfin de jouir des droits fondés par la nature (en grandes lettres), de la liberté, l'égalité et la fraternité (1). »
Mais le proconsul ne s'entendait avec Gourbis et sa bande que pour persécuter. 11 commence par insinuer que leur zèle antireligieux compromet la république. Le 8 nivôse, il frappe un grand coup : après avoir déclaré avec emphase « que beaucoup d'arrestations dans ces contrées ont été l'effet des passions, des vengeances particulières », il destitue et met en arrestation le maire Gourbis. Par un autre arrêté, du 19, il institue une commission chargée de réviser les mandats d'arrêt que le ci-devant comité de surveillance de Nîmes a donnés « par l'effet de la terreur, de l'arbitraire et de la haine ». On ne saurait mieux faire en apparence, mais il s'agissait simplement d'une querelle entre terroristes. Cependant l'humanité aurait pu y gagner, si Boisset avait pu mettre fin à la tyrannie de Gourbis. Il avait sans doute en vue le maire de Nîmes et les jacobins de son espèce, lorsqu'il invitait, par une proclamation, les républicains de Montpellier à se méfier des faux frères :
« Républicains, voulez-vous connaître un faux patriote? D aura sans cesse dans la bouche les mots constitution, lois, et la contrerévolution dans le cœur : il proposera des mesures extravagantes, qu'il nommera énergiques, ne reviendra jamais sur ses erreurs, avilira les autorités constituées en les taxant de faiblesse, portera le peuple à des violences contre les croyants de toutes les sectes, ou fera ouvrir les églises fermées par la Raison, et agiter de nouveau le son lugubre des cloches : enfin, le faux patriote est extrême en tout, c'est le républicain de la nouvelle mode. »
Boisset suit le mot d'ordre donné par Robespierre, et cherche avec une admirable impudence à rejeter sur les hébertistes l'odieux de la persécution religieuse, tout en
(1) Archives, ÀF, II. Le département décida que cette proclamation serait envoyée à toutes les municipalités et sociétés populaires « pour être lue, pubUée et affichée avec tolennité » (en grandes lettres).
les accusant de vouloir rouvrir les églises. Ce système ne réussit point contre Gourbis, qui se justifia à Paris, reprit sa place, et de concert avec Borie, qui avait remplacé Boisset, fit peser sur Nîmes et le département du Gard la plus épouvantable tyrannie.
Le 17 pluviôse, le tribunal criminel révolutionnaire osa condamner seulement à la détention un accusé que les tyrans de Nimes avaient destiné d'avance à l'échafaud. L'accusateur public, Bertrand, en témoigna hautement son indignation (1) ; Borie, trouvant que ce tribunal n'avait pas « assez de force de caractère pour un tribunal révolutionnaire », le supprima et en créa un nouveau, présidé par Pallejay, beau-frère de Gourbis ; l'un des juges, Giret, était un prêtre apostat et persécuteur des réfractaires. Ce tribunal siégea d'abord du 13 au 27 germinal, puis reprit ses sanglants travaux le 26 floréal, jusqu'au 14 thermidor. Celui qu'il remplaçait avait fait seulement guillotiner trois personnes, dont uil prêtre. Le tribunal de Pallejay en fit périr cent trentecinq, dont quatre-vingts fédéralistes, au moins (2), parmi lesquels on comptait beaucoup d'anciens administrateurs et officiers municipaux. Le 1" thermidor, dix-sept membres de la municipalité de Nîmes montèrent sur l'échafaud : douze étaient protestants. A la suite des troubles de 1790, les catholiques avaient été écrasés; les protestants, au moment de la lutte des girondins et de la montagne, dominaient dans les conseils électifs, et s'étaient associés en grand nombre aux protestations contre le 31 mai; aussi ont-ils fourni de nombreuses victimes à ce tribunal révolutionnaire.
Ces juges siégeaient en carmagnole et bonnet rouge : des témoins officieux, toujours les mêmes, venaient déposer contre les prétendus conspirateurs ; et comme partout, des
(1) Voyant que, faute de preuves suffisantes, l'accusé allait être acquitté, il osa s'écrier : « Ma surprise égale mon indignation. La clémence, qui seule peut avoir enfanté votre décision, est capable d'assassiner la patrie 1 » Pièces et documents sur la Terreur à Nimes, in-8°, 1867.
(2) Courbis avait ainsi combattu un projet d'amnistie en leur faveur i k Quel malheur si ce projet était adopté I Tous ces gens-là sont comme les émigrés et les prêtres réfractaires, des bétes féroces enragées qu'il faut extirper si nous ne voulons périr. Ils sont incurables, C'est un combat à mort... »
brigands et d'ignobles mégères insultaient les condamnés jusqu'au pied de l'échafaud. L'accusateur public Bertrand, lorsqu'il eut plus tard & rendre compte de ses crimes, soutint avec désespoir qu'il n'avait jamais été qu'un simple instrument, que Gourbis seul faisait marcher le tribunal à sa fantaisie, et lui désignait les victimes qu'il devait immoler. 11 parait certain que Gourbis dirigeait la Terreur à Nîmes, et que les membres de ce tribunal étaient ses dignes agents. Ces misérables juges, ainsi que Borie et quelques autres terroristes, se réunissaient chez Gourbis, dont la maison était sur la place même où les exécutions avaient lieu; ils voyaient avec un barbare plaisir tomber les têtes de leurs victimes; ils se livraient à de honteuses orgies, et souvent même allaient se mêler aux mégères et aux prostituées qui encombraient la place, et danser avec elles la farandole autour de l'échafaud. Puis ils préparaient entre eux une nouvelle liste de victimes, pour avoir le lendemain les mêmes raisons de se réjouir. Sans la révolution de thermidor, le nombre des guillotinés aurait été bien plus grand , car on avait arrêté 152 personnes, le 28 prairial, dans une perquisition, et les prisons renfermaient plus de 800 détenus lors de la chute de Robespierre. Néanmoins, c'est un fait digne de remarque qu'aucune femme ne fut condamnée à mort par ce tribunal.
L'évêque intrus du Gard, Dumouchel, s'était marié après avoir apostasie. Beaucoup de prêtres constitutionnels suivirent son exemple. L'apostat Giret célébra la fête de la Raison dans la cathédrale de Ntmes : il devint membre du tribunal révolutionnaire, et se maria à la fin de la Terreur. Plusieurs prêtres catholiques furent saisis et mis à mort : l'un d'eux, Marcelin de Croy, ex-noble, qui ne s'était pas soumis à la loi de déportation, vécut longtemps caché dans le creux d'un rocher, au milieu des bois : de jeunes bergers venaient de temps en temps lui apporter du pain» Il fut enfin arrêté, et condamné à mort, le 17 pluviôse, par le tribunal de Nîmes.
Bien que les receleurs des prêtres fussent, comme eux, voués à l'échafaud, il s'en trouvait toujours qui affrontaient tous les dangers pour les soustraire à leurs persécuteurs, et leur permettre de conférer clandestinement les sacre*
ments. Un juge de paix jacobin écrivait, le 18 floréal, à l'accusateur public du Gard :
« Citoyen accusateur public, je me hâte de t'annoncer que près de Saint-Florent, district d'Alais, un scélérat ose encore exercer des fonctions justement proscrites ; c'est dans une mauvaise petite cabane, sous des baillons enfumés, et la tête couverte d'un sale bonnet de laine, que vers la fin de ventôse, cet imposteur bénit (style superstitieux,) un mariage entre deux trop crédules campagnards. Antoine Guerre, cordonnier à Pont-Cèze (ci-devant Saint- Amhroix), est un de ses embaucheurs; ce fanatique, après avoir séduit les deux jeunes époux, leur servit de guide, à tous deux, et dans les ténèbres , à travers les bois, il les conduisit vers minuit auprès du prêtre déguisé. » (Documents sur la Terreur à Nîmes, p. 91.)
11 désire naturellement qu'on saisisse cet « embaucheur», mais il croit « qu'il paraîtrait convenable, de lui supposer, ou de lui faire susciter un grief autre en apparence que celui que je déclare à l autorité ». Il croit qu'en agissant ainsi on effarouchera moins les prêtres et ceux qui les cachent. Ici nous voyons fonctionner le procédé révolutionnaire, qui consistait à faire guillotiner sous une autre inculpation, ceux dont le seul crime était d'être catholiques.
Cinq prêtres furent mis à mort par le tribunal révolutionnaire de Nîmes. Le 2 floréal, le Père Froment, chartreux, fut condamné à mort ; il se leva aussitôt et dit à ses juges : « Vous m'avez condamné, c'est votre droit, mais, je vous le dis en vérité, votre tête sera écrasée comme celle du serpent. » On verra plus loin qu'il fut bon prophète. Un autre chartreux, Bruno Sage, qui n'était que frère convers,vint rétracter en public le serment de liberté et d'égalité qu'il avait prêté. Ù fut immédiatement arrêté, comme il s'y attendait. Il écrivit de sa prison une lettre très sévère à son juge, l'apostat Giret (1). Son exécution eut lieu le 6 messidor. Cha-
(1) A la fin du recueil déjà cité, Pièces et documents sur la Terreur à Nîmes, on trouve une lettre curieuse qui fut saisie avec les papiers de Giret. BUe est adressée à une dame avec laqueUe il parait avoir eu des relations trop intimes; et il allait sans doute la lui envoyer, lorsqu'il fut arrêté. Il lui déclare qu'il s'est marié pour éviter les plus grands dangers, parce qu'il avait été prévenu par Voulland et d'autres montagnards que les apostats allaient être très exposés, s'ils ne se mariaient pas immédiatement. Il vient d'apprendre seulement la mort du mari de cette dame, et il est désolé de ne plus être libre. Il lui déclare qu'il n'a au-
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pus, prêtre constitutionnel de Saint-Ambroix, fut, malgré ses protestations condamné, comme coupable de manœuvres monarchiques, et exécuté le 9 thermidor (1).
Dans le département de l'Hérault, il n'y eut pas de tribunal révolutionnaire spécial. Le tribunal criminel, jugeant révolutionnairement, prononça, tant à Montpellier qu'à Béziers, une trentaine de condamnations capitales. Dix prêtres réfractaires montèrent sur l'échafaud. Le 9 nivôse, le tribunal, après avoir condamné le prêtre Michel, ordonna « que les vêtements et effets dont Michel avait été trouvé nanly (sic) seraient brûlés au pied de l'échafaud, comme des objets propres à propager le fanatisme (2). Une femme fut mise à mort pour avoir recelé un ecclésiastique.
cune affection pour sa femme, et lui donne à entendre qu'il compte divorcer, pour l'épouser maintenant qu'elle est libre.
(4) Sur les 135 condamnés, on compte 87 catholiques, 47 protestants, 1 israélite. En outre, 20, citoyens du Gard furent exécutés dans d'autres villes. Pièces et documents, p. 48.
(2) Berrzat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 36. Le même auteur rapporte que les juges de ce tribunal, dans leur zèle pour le nouveau calendrier républicain, signèrent à Béziers, sur les registres : Salsifis Gras, président; Betterave Dévie, Tournesol Escudié, Raisin Peytal, juges.