‹ Historie de Marie AntoinetteChapitre 5 sur 30 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

deloupe, aujourd’hui Saint-Domingue, demain Cayenne. La France détournait-elle ses yeux de son empire au delà des mers , la patrie, en écoutant à ses frontières, entendait la marche des troupes prusso-anglaises. Sa jeunesse était restée sur les champs de bataille de Dettingen et de Rosbach ; ses vingt-sept vaisseaux de ligne étaient pris ; six mille de ses matelots étaient prisonniers ; et l’Angleterre, maîtresse de Belle-Isle, pouvait promener impunément l’incendie et la terreur le long de ses côtes, de Cherbourg à Toulon. Un traité venait consacrer le déshonneur et l’abaissement de la France. Le traité de Paris cédait en toute propriété au roi d’Angleterre, le Canada et Louisbourg, qui avaient coûté à la France tant d’hommes et tant d’argent, rîle du Cap-Breton, toutes les îles du golfe et du fleuve Saint-Laurent. Du banc de Terre-Neuve, le traité de Paris ne laissait à la France, pour sa pêche à la morue, que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, avec une garnison qui ne pouvait pas excéder cinquante hommes. Le traité de Paris enfermait et resserrait la France dans sa possession de la Louisiane par une ligne tracée au milieu du Mississipi. 11 chassait la France de ses établissements sur le Gange. Il enlevait à la France les plus riches et les plus fertiles des Antilles, la portion la plus avantageuse du Sénégal, la plus salubre de l’île de Corée. 11 punissait l’Espagne d’avoir soutenu la France, en enlevant la Floride à l’Espagne. Mais TAngleterre n’était point satisfaite encore de l’imposition de ces conditions, qui lui donnaient presque tout le con-

tinent américain, depuis le 25® degré jusque sous le pôle. Elle voulait et obtenait une dernière humiliation de la France. Parle traité de Paris, les fortifications de Dunkerque ne pouvaient être relevées, et la ville et le port devaient rester indéfiniment sous l’œil et la surveillance de commissaires de l’Angleterre, établis à poste fixe et payés par la France (1). Un moment la France avait craint que l’humiliation n’allât plus loin encore, et que l’Angleterre n’exigeât l’entière démolition du port (2).

L’Angleterre est donc l’ennemi, elle est le danger pour la France et pour le maintien de son rang parmi les puissances, pour la maison de Bourbon et pour l’honneur de la monarchie. Uevantce peuple, parvenu à la domination de la mer par son commerce, par sa marine, par les ressorts nouveaux de Ja prospérité des empires modernes; devant cet orgueil, qui veut déjà exiger le salut de toute marine sur tous les océans du monde, et qui prétend, à voix haute, dans le parlement, « qu’aucun coup de canon ne doit être tiré en Europe sans la permission de l’Angleterre: » devant cette vieille haine contre la France, cette jalousie sans merci et sans remords, qui, après avoir usé contre la France de surprises et de trahisons, abuse de ses malheurs; devant cette politique anglaise, qui déclarera, par

(I) Politique de tous les cabinets de V Europe pendant le règne de Louis XV et Louis XVL Paris. Buisson, l79i. — Les fastes de Louis XV à Ville fraiiche, 1782. — Vie privée de XF. Londres, 1785.

i2) Lettre du duc de Choiseul. Catalogue de lettres auto* araphes du 29 novembre 1857.

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la bouche de milord Rochefort, « tout arrangement ou événement quelconque contrariant le système politique de la France nécessairement agréable à S. M. Britannique;» qui déclarera encore, par la bouche de Pitt, « n’estimer jam^ais assez grande rhumiliation de la maison de Bourbon *(1); » devant cet accroissement énorme, cette prétention insolente, cette inimitié implacable, qu’alarment encore l’impuissance et les désastres de la France, la France se devait, avant tout, d’oublier toutes choses pour se défendre contre tant de menaces. Il lui fallait abandonner la politique de Fancienno France, de Henri IV au cardinal de Fleury, du traité de Vervins à l’établissement d’un Bourbon sur le trône de Naples; abandonner la pensée des Richelieu, des Davaux, des Mazarin, des Servien, des Belle-Isle, la tradition de Louis XIV, cette longue poursuite de l’Autriche allemande et de l’Autriche espagnole, contre lesquelles le grand roi avait poussé, toute sa vie, ses généraux et ses victoires. De nouveaux destins commandaient à la France de quitter cette lutte et ces ombrages, et de tourner contre l’Angleterre sa diplomatie et ses armes, les tentatives de son courage et les efforts de son génie.

Le ministre français qui écrivait, en 1762, au duc de Nivernois, à propos des bruits de démolition de Dunkerque : «Jamais, monsieur le Duc, dussé-je en mourir, je ne donnerai çion consentement à une pa-

(Ij Vie privée de Louis XV, — Politique de tous les cabinets.

reille'destruction(l), » ce ministre, M. de Ghoiseul, obéissait à la nécessité et à la raison des choses en entrant à fond dans la politique de M. Bernis, en allant jusqu’au bout de ses conséquences, et en acquérant à la maison de Bourbon l’alliance de son ancienne ennemie, la maison d’Autriche. Les périls du moment, aussi bien que les craintes de l’avenir, révolution des puissances de l’Europe, le déplacement des contre-poids de son équilibre, la tyrannie de ses conseils usurpée par l’Angleterre, l’amoindrissement de l’Empire, faisaient une loi à M de Ghoiseul de rompre avec une politique qui n’était plus qu’un préjugé, et de former contre l’Angleterre ce qu’il appelait « une alliance du Midi, » c’est-àdire de la France, de l’Espagne et de l’Autriche (2). Mais cette alliance, ou plutôt cette ligue, dont M. de Ghoiseul espérait la restauration du rang et de l’honneur de la France, M. de Ghoiseul ne la jugeait pas suffisamment scellée par des traités. Il la désirait sans réserve, intime, familière. Aux liens d’un contrat de peuple à peuple il voulait joindre les nœuds du sang, de cour à cour. Flatter l’orgueil de mère de Marie-Thérèse, appeler une archiduchesse autrichienne à l’espérance et à la succession du trône de France, unir dans un mariage les futurs intérêts des deux monarchies, lui parut le sûr moyen de faire la réconciliation effective et le

(1) Lettre du duc de Ghoiseul. Catalogue de lettres autographes du 29 novembre 1857.

(2) Mémoires de M, le duc de Choiseul^ imprimés dans SOD cabinet à Chantelouo en 1778. Paris,. 1790.

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