CHAPITRE II
LES SEMITES NOMADES,
L'invasion sémitique en Syrie ne se borna pas aux Phéniciens, aux Khétas et aux Rotenou. Pendant des siècles, la région du Jourdain et de la mer Morte fut envahie par de nouveaux venus, qui parlaient à peu près la même langue que les Kenaanis. L'établissement des peuplades sémitiques et leur passage à la vie citadine se faisait lentement et sans porter préjudice à la vie nomade que continuaient de mener la plupart des tribus. L'Arabie et la Syrie étaient pleines de familles errantes, vivant sous la tente, conservant le secret du beau langage et des idées fondamentales de la race. La vie de la tente est celle qui laisse le plus de place à la réflexion et à la passion. Dans ce genre de vie, austère et grandiose, se créa un des esprits de l'hu-
manité, une des formes sous lesquelles le génie qui prend corps par nos nerfs et nos muscles arriva à l'expression et à la vie. Le judaïsme (dont le christianisme n'est qu'un développement) et l'islamisme ont leurs racines dans ce terreau antique. C'étaient vraiment les pères de la foi que ces chefs de clans nomades, parcourant le déserl, graves, honnêtes à leur manière, bornés si l'on veut, mais puritains, pleins d'horreur pour les souillures païennes, croyant à la justice et l'œil au ciel 1.
La philosophie et la science, qui sont les œuvres
l.Le document capital sur cet âge primitif est la Genèse, prise non comme un livre historique, mais comme la peinture idéalisée d'un âge qui a existé. Un livre non historique peut fournir un tableau historique parfait : témoins le Kitâb el-Aghani, les poèmes homériques. La confirmation de la vérité de couleur des récits de la Genèse se trouve dans le livre de Job, dans les peintures des grottes de Beni-Hassan en Egypte, et surtout dans la vie arabe, telle qu'elle existe encore. Celte vie nous permet d'étudier comme une chose actuelle la société patriarcale antique. Le type de cette société est tellement immuable, qu'on est autorisé à conclure d'aujourd'hui à quatre ou cinq mille ans en arrière. L'islam n'est pour rien dans ce qui fait le caractère de la vie arabe, l'islam ayant eu très peu d'influence sur la vie des nomades. Les tribus qui errent aux environs de la Mecque sont à peine musulmanes. Le Kitâb el-Aghâni, qui est l'image exacte de la vie arabe libre avant Mahomet, présente des scènes tout à fait analogues à celles des anciens récits hébreux et à ce qui se voit de nos jours chez les bédouins de la grande tente.
capitales de rhumanité, ne pouvaient sortir de là; mais, entre les groupes humains qui ont eu les premiers le sentiment de Tordre et la fierté fondée surTestimede soi-même, celui des pasteurs sémites doit, sans aucun doute, tenir un des premiers rangs. Le campement hébreu, au même degré que le gard aryen, était une or te d'asile, une sélection vertueuse au milieu d'un monde de violence, comme était le Touran, ou d'abaissement moral, comme étaient l'Egypte et même probablement l'Assyrie. La religion avait un lien déjà très réel avec la bonne vie et contribuait en une certaine mesure à la moralité.
Cette moralité était obtenue au prix d'une effrayante simplicité d'idées. La liberté de l'individu, qui pour nous est le fruit le plus précieux de la civilisation, n'existait point. L'homme alors appartenait avant tout à son groupe anthropologique, linguistique, religieux. Aucun de ces grands faits émancipateurs qui, en détruisant le cadre trop étroit de la nation, rendent l'individu à lui-même, aucun grand fait comme la civilisation grecque, l'empire romain, le christianisme, l'islamisme, la Renaissance, la Réforme, la Philosophie, la Révolution, n'avait encore traversé le monde. La solidarité de la tribu était absolue. La justice des
uns faisait la justice des autres; le crime des uns était le crime des autres*; car le sort de l'individu était lié à la moralité de Tensemble dont il faisait partie. Les générations existaient dans leur père; une tribu, c'était un homme ; toutes les généalogies que Ton gardait de mémoire étaient conçues dans ce style, qui devait causer plus tard de si fréquents malentendus.
Chez nous, la responsabilité est personnelle, et le crime ne va pas sans intention criminelle. Un crime commis sans qu'on le sache n'est qu'un accident. D'après nos idées, Abimélek, roi de Gérare, n'aurait pas été plus coupable s'il n'avait pas découvert la petite ruse d'Isaac^ Mais pour lui la différence était complète. Il eût été adultère à son insu. Or l'adultère était un feu intérieur, un mal qui, par lui-même, entraînait la ruine et l'extermination des familles 3; Abimélek avait donc raison de dire à Isaac : a Qu'allais-tu me laisser faire ? »
Ces tribus nomades pouvaient former des groupes^ s'élevant jusqu'à 400 ou 500 âmes; au delà, on se
1. Gen., XVIII, 23 et suiv. Ézécliiel, chez les Hébreux, sera le premier à combaltre cette grave erreur.