Historie du Régiment de Champagne
L'impression de cet ouvrage était commencée, quand nous avons appris que le gouvernement se proposait de faire recueillir et rédiger des notices historiques sur tous les régiments, et de perpétuer ainsi le souvenir de leurs honorables traditions. L'utilité de ce grand projet, et sa coïncidence avec le but de notre travail , et avec les vues qui nous ont animés , feront peut-être accueillir avec quelque intérêt la publication que nous venons de terminer.
Nous avons eu à consulter un grand nombre de relations et de mémoires, sur les différentes époques que nous avions à parcourir.
Ce n'était point assez d'enchaîner avec ordre une longue suite d'actions militaires : nous avons cru qu'il serait utile d'en montrer la liaison avec les autres événements de notre histoire, de passer du détail des faits à quelques considérations générales , d'observer dans les rangs de l'armée les progrès de l'opi-
vj AVERTISSEMENT.
nion publique, et d appliquer à la profession des armes et à la guerre quelques-uns de ces principes du droit naturel, qui rendent les hostilités moins rigoureuses, et qui font entendre au milieu du tumulte des camps la voix de l'humanité.
10 juillet 1839.
1NTRODÏJCTT01N.
SOMMAIRE
DF. I/INTRODUCTION
Motifs de la publication de cette histoire. Emulation excitée par le récit des belles actions. Institutions militaires de la France, antérieures à la formation des régiments. Variations qu'elles ont subies dans les différents siècles. Obligation du service personnel. Service attaché à la possession de la terre. Contingent des provinces. Système féodal. Milices des communes. Chevalerie. Hommes d'armes. Troupes soudoyées. Aventuriers. Gendarmes. Compagnies d'ordonnance. Francs archers. Anciennes armures. Armes offensives, et changements qu'elles ont éprouvés. Emploi des troupes étrangères. Suisses au service de France. Troupes françaises sous Louis XII et François I er . Vieilles bandes. Légions. Compagnies franches. Nécessité d'une nouvelle organisation militaire.
INTRODUCTION
L histoire d'un régiment, dont les services ont concouru, pendant plusieurs siècles, à la défense et à l'illustration de la France, nous a paru digne d'être publiée. Aussi longtemps qu'un corps militaire subsiste , il devient le gardien naturel de ses anciennes traditions ; il s'honore de ce qu'elles ont eu de glorieux, et les générations de guerriers qu'il voit se succéder l'une à l'autre se transmettent d'âge en âge ses principes d'honneur et ses exemples; mais quand les destinées de ce corps sont accomplies, et quand ses membres viennent à se replacer dans une nouvelle organisation militaire , le moment est venu de recueillir dans un ouvrage tous les hauts faits qui lui appartiennent. Il nous reste à le considérer comme une de ces grandes institutions qui méritent un rang dans l'histoire; et la postérité qui a commencé pour lui acquiert le droit de devenir son juge.
INTRODUCTION
Nous ne craignons pas de soumettre à ce tribunal l'existence entière du régiment de Champagne, dont nous allons parcourir les annales. Sa biographie deviendra également celle d'un certain nombre de personnages illustres, et leur célébrité individuelle s'est mêlée à celle du corps dont ils faisaient partie, soit qu'ils aient été animés de son esprit , soit qu'ils l'aient accru et perpétué par l'éclat de leurs propres actions.
Le récit des faits que nous aurons à développer ne sera point, nous osons le croire, un stérile hommage rendu à la mémoire des ancêtres : les leçons d'honneur et de dévouement qu'ils nous ont transmises ne peuvent pas être offertes à nos fils, sans exciter dans leur âme une noble émulation. Si la gloire des contemporains irrite quelquefois l'envie, on pardonne davantage à la grandeur des événements passés : elle a reçu du temps une espèce de consécration; elle appartient à des hommes, à des institutions dont le rang est déjà fixé dans l'opinion publique, et dont leurs successeurs aiment à se glorifier. C'est sous k dictée de cette opinion même que nous allons écrire notre ouvrage , et recueillir un grand nombit de faits disséminés dans les pages de l'histoire. Cependant, quelque soin que nous ayons mis
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dans nos recherches , nous ne prétendons pas avoir tout rassemblé : il est différents actes dont la tradition s'est obscurcie; il en est plusieurs dont le mérite n'a pas exclusivement appartenu à un seul corps, et d'autres troupes participèrent aux mêmes exploits.
En traçant l'histoire d'un de nos anciens régiments, nous nous sommes aussi proposé de suivre la marche des institutions militaires, relatives à l'infanterie française : comme elles ont trouvé leur application dans ce corps, de même que dans les autres parties de l'armée, elles nous offrent les moyens de considérer notre sujet sous de nouveaux rapports, d'y joindre des observations plus générales, et d'intéresser peut-être un plus grand nombre de lecteurs. Ceux qui ne cherchent que des remarques applicables à l'infanterie entière trouveront ici quelques vues sur l'ensemble de son organisation, et, en parcourant les mutations qu'elle a éprouvées dans un seul corps, ils reconnaîtront les changements survenus dans tous les autres : les lecteurs qui s'arrêteront aux faits particuliers pourront aussi juger, par l'exemple d'un seul régiment, ce que les autres corps de l'armée ont pu également faire dans des situations difficiles et périlleuses. Ce recueil d'une longue suite
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de belles actions va nous aider à parcourir une partie de nos fastes militaires; et si nous avons choisi pour objet de nos recherches un des corps qui se sont le plus illustrés, et dont la renommée était devenue populaire, c'est que, ayant eu l'honneur de lui appartenir, nous avons été plus à portée de recueillir ses honorables traditions, que nous ën avons fait une étude spéciale, et qu'il nous a été doux , vers la fin de notre carrière, de chercher à ériger un monument de reconnaissance et de respect à la mémoire du «corps où s'étaient écoulées nos plus belles années.
Avant de passer à la formation des premiers régiments dont celui de Champagne a fait partie, il nous a paru nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur les différentes institutions militaires qui s'étaient succédé en France jusqu'à l'époque de cette création. Un tel résumé pourra nous diriger dans nos recherches; et, afin de le rendre moins incomplet, nous croyons devoir remonter à l'époque de nos plus anciens établissements, et rappeler de quelle manière ils se sont modifiés.
Les Francs, lorsqu'ils s'emparèrent des Gaules, partagèrent les terres avec les habitants, et en gardèrent les deux tiers pour eux-mêmes. Ils étaient tenus au service militaire; ils en accom-
tNTRODUCTlON. '>
plissaient toutes les charges, et Clovis n'eut que des Francs dans ses armées.
Lorsque Théodebert , roi de Metz, fit une irruption en Italie à la tète de cent mille hommes, ses troupes étaient des Francs et des Allemands. Sous Théodebald, son fils, Tannée de soixantequinze mille hommes qui envahit de nouveau l'Italie, et qui la parcourut jusqu'au détroit de Messine, sous les ordres de Bucelin et de Leutharis , se composait des mêmes nations.
Mais Clotaire , ayant enfin réuni en un seul royaume toutes les parties de l'héritage de Clovis, opéra un changement dans la composition des armées dont les Francs avaient exclusivement fait partie : les Gaulois y furent compris également : chaque province dut fournir un certain nombre d'hommes; et l'on distingua par les noms des provinces les troupes qui formaient leurs con^ tingents.
Les exemptions de charges et d'impôts dont les Francs jouissaient furent aussi accordées aux Gaulois qui entraient au service militaire : ce service devint un devoir, attaché à la possession de la terre; chaque homme valide y fut obligé; les enfants, les vieillards étaient seuls exceptés. L'Église même fut astreinte au service militaire pour les
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biens quelle possédait; mais les abbés purent se faire représenter par des avoués. Les bénéficiers, qui possédaient à vie quelques parties du domaine du roi , étaient également tenus de servir.
Quoique toutes les classes de possesseurs fussent habituellement disponibles, on n'effectuait de levées de troupes qu'au moment de la guerre et dans la proportion du besoin ; elles étaient commandées par les seigneurs, seniorea, ceux-ci par les comtes, et les comtes par les ducs.
Afin de rendre plus juste la répartition des charges , on régla sur la valeur des domaines et des propriétés le nombre d'hommes que chaque terre devait fournir : le possesseur de quatre métairies devait marcher ; ceux qui en avaient moins se cotisaient entre eux pour accomplir la même obligation. L'homme qui se refusait à cette charge était condamné à une amende de soixante sols d'or, et s'il ne pouvait pas l'acquitter, il devenait serf. C'était la plus basse condition de la société : le serf était assimilé aux meubles, aux effets, dont le maître pouvait disposer.
Au commencement delà seconde race, les provinces continuèrent de fournir leurs contingents : les villes y contribuaient dans la proportion du nombre de leurs habitants; ot comme leur popu-
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lation se composait en grande partie d'artisans , d'affranchis et de serfs, elles formaient l'infanterie des armées. Les propriétaires et les nobles qui habitaient généralement la campagne formaient la cavalerie : chaque noble qui avait un cheval devait marcher avec le comte, et celui-ci n'avait pas le droit de dispenser un homme du service.
Les nombreux changements qu'éprouva la discipline militaire sous les successeurs de Charlemagne n'altérèrent pas ce principe général : que chaque province avait un contingent de troupes à fournir; mais la manière de faire ces levées fui variable, et participa des vicissitudes qu'éprouvait la forme du gouvernement. I^e système féodal fut établi : il en résultait une hiérarchie nouvelle entre les différents membres de la société ; et cette classification devint aussi la base des différents degrés de juridiction militaire, qui s'étendaient dans un ordre successif, du suzerain aux vassaux, aux arrière-vassaux, aux simples fiefs, aux châtelaius, aux villes, aux bourgs, aux villages. Lorsque chaque terre eut son seigneur, celui-ci fut chargé d'effectuer les levées de troupes auxquelles sa terre était soumise : des rôles avaient été dressés pour désigner la quotité des divers contingents ; et les troupes étaient levées dans les villes comme dans
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les campagnes , par les seigneurs ou par les officiers qui, sous une dénomination quelconque, agissaient en leur nom.
Mais l'esprit d'indépendance des vassaux fit de tels progrès, et ils devinrent si peu dociles aux ordres du souverain lorsqu'il les appelait à servir, que Philippe 1 er chercha dans les milices des communes une force armée qui lui fût plus directement soumise. La levée de ces troupes urbaines ou cantonales cessa d'être confiée aux seigneurs, aux comtes, aux baillis ; on se concerta pour l'obtenir avec les évéques et avec les corps de bourgeoisie; ces milices marchèrent par paroisses, sous le gonfanon de leurs églises, et sous les bannières que les communes avaient adoptées.
Les croisades commençaient alors à attirer vers la terre sainte les armes des barons ; les communes achetaient leurs privilèges et leurs franchises; le système féodal s'affaiblissait; la puissance des vassaux diminuait avec leurs richesses, et celle des villes commençait à lui servir de contre-poids.
La nouvelle organisation des milices fut d'abord établie dans les villes du domaine royal ; elle le fut ensuite dans celles qui relevaient des différents vassaux de la couronne, et la bonté de cet établissement servit à le propager. On aurait refusé de s'y
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soumettre s'il avait été violemment imposé; mais on fut facilement entraîné par l'autorité de l'exemple.
Dès que les villes eurent leurs milices, celles-ci furent convoquées comme les vassaux; et les rôles dressés pour les levées générales déterminèrent le nombre et l'espèce d'hommes que chaque ville aurait à fournir.
Si les convocations ne suffisaient pas, même lorsqu'elles étaient générales, on ne s'en tenait plus aux levées ordinaires que les rôles indiquaient, et l'ordonnance de i3oq appelait à prendre les armes tout Français, noble ou non noble, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à soixante ans.
Une institution militaire, celle de la chevalerie, essentiellement distincte du système féodal, quoiqu'elle se fût formée sous sa protection , vint donner au royaume un nouveau principe de force , quand ses moyens ordinaires de défense devenaient insuffisants.
Les chevaliers étaient autant d'hommes d'élite, qui devaient avoir fait leurs preuves de valeur avant leur réception, et qui se dévouaient plus spécialement à la défense de l'État et à la protection du faible. Leurs vœux, leur devoir, étaient de chercher des périls glorieux, et de se signaler dans
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les plus difficiles entreprises: ils ne formaient point un corps dans les armées; mais ils leur offraient de grands exemples; ils animaient leur valeur, les ralliaient dans les revers, et maintenaient, comme un feu sacré qu'ils ne laissaient jamais éteindre, ces principes d'honneur, dont ils léguaient l'héritage à leur postérité.
Les jeunes guerriers qui aspiraient à ce titre avaient d'abord servi près d'un chevalier, en qualité d'écuyers : ils tenaieiit son cheval de bataille, portaient ses armes avant qu'il en fît usage, lui prêtaient secours dans les périls , et gardaient les prisonniers qu'il avait faits.
Les hommes, élevés par leurs services aux honneurs de la chevalerie, étaient essentiellement distincts des chevaliers bannerets , qui tenaient de l'étendue de leur domaine le privilège de lever bannière. Les premiers ne devaient leur rang qu'au mérite de leurs actions; les autres étaient les chefs des vassaux que la fortune leur avait confiés; mais nous devons ajouter qu'au milieu d'une nation toute militaire ils cherchaient aussi à se distinguer par des actes de valeur, et à paraître digues de commander aux hommes placés sous leurs ordres.
Philippe le Long trouva dans ces chevaliers ban-
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nerets d'utiles auxiliaires : il eu prit un certain nombre à sa solde, et différents corps furent commandés par des seigneurs qui, outre leur contingent habitue), convinrent d'entretenir au service du roi et à sa solde, des compagnies de cinquante, de soixante, de cent hommes d'armes: d'autres seigneurs promettaient d'amener au roi un nombre déterminé de chevaliers, d'écuyers, de gendarmes, d'archers et d'arbalétriers.
Ces corps de troupes soudoyées, et mises à la disposition du roi par des engagements particuliers , remplaçaient par degrés les contingents que les vassaux et les villes devaient fournir, et qui n'avaient offert jusqu'alors que des secours temporaires.
Sous la première race, la durée du service militaire avait été de six mois : chaque homme devait pourvoir à son entretien pendant trois mois; le roi y subvenait ensuite.
Après l'avènement de Hugues Capet, la durée du service des vassaux fut limitée à quarante jours : quelques hommes n'avaient même à servir que cinq, quinze ou vingt jours; mais ce n'était
que par exception. Un terme si court obligeait d'interrompre la plupart des expéditions, et il en faisait souvent perdre les premiers fruits. Louis IX
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porta à soixante jours la durée de cette prestation de service , et Philippe le Bel l'étendit à quatre mois, après la malheureuse bataille de Courtray, où son armée fut taillée en pièces par les Flamands.
Philippe-Auguste avait déjà reconnu le besoin de s'attacher, à plus long terme, les corps de troupes qu'il avait pris à sa solde ; et les croisades offraient alors de nombreux exemples de ces espèces d'engagements. Comme c'étaient des expéditions volontaires, où les seigneurs, les vassaux, les communes n'étaient pas obligés de fournir un contingent, les armées étaient un rassemblement d'hommes qui n'étaient unis à leurs chefs par aucun lien de sujétion politique et de vassalité. L'usage de servir volontairement sous des chefs de parti s'appliqua bientôt à d'autres entreprises, et les différentes bandes d'aventuriers qui se formèrent vers cette époque , saisirent avec empressement toutes les occasions de faire la guerre, en mettant à prix leurs services. Ces hommes, qui parcouraient et ravageaient alors les provinces de France, étaient connus sous les noms de Cotteraux, Routiers, Brabançons, et se vendaient tour à tour aux Français, aux Anglais ou à tous deux. Tfenri Plantagenet en avait déjà enrôlé, sur la fin
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du douzième siècle, dans ses guerres contre la France.
Cet usage d'employer des troupes mercenaires s'était établi chez différentes nations : l'attrait du butin , la licence des camps séduisaient des hommes sans aveu; la profession des armes leur offrait l'occasion de s'enrichir ; leur violence augmentait les calamités de la guerre, et faisait naître au sein même de la paix de nouveaux désordres. On ne pouvait congédier impunément des hommes accoutumés aux abus de la force : ils faisaient alors le métier de brigands, et paraissaient attroupés et en armes au milieu des malheurs publics. Plusieurs générations furent affligées de ce fléau ; il devint la plaie du royaume ; et après la funeste journée de Poitiers, le désordre fut à son comble. Les débris de l'armée s'étaient dissous, et des attroupements ou des soldats dispersés pillaient les campagnes: les paysans, au désespoir, se jetaient sur les villes ; celles-ci n'envoyaient plus au roi leurs milices, et les gardaient pour leur propre défense : les vassaux refusaient le service : Charles V, en arrivant au trône en 1 364 , n'avait plus autour de lui que des hommes personnellement dévoués à sa cause, et dont la plupart le servaient à leurs frais.
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Ce fut à travers tant d'obstacles et d'adversités que ce monarque parvint à organiser une force nouvelle : il fut puissamment secondé par du Guesclin, qui, après avoir vaincu à Cocherel les ennemis de son pays, avec ces troupes indisciplinées, connues sous le nom de Grandes Compagnies , les conduisit en Espagne, pour soutenir la cause de Henri de Transtamare qu'il mit sur le trône, et facilita par leur absence le rétablissement de l'ordre public. Ces troupes elles-mêmes s'accoutumèrent à un service plus régulier, sous un chef qui leur inspirait une confiance absolue, et qui les faisait toujours vaincre : celles qu'il ramena en France cessèrent d'y être un sujet d'effroi pour les paisibles habitants des campagnes; et la formation d'une nouvelle armée put enfin s'accomplir.
Charles V créa , en 1 373, des compagnies de gendarmes, commandées par des capitaines : cette institution parvint à remettre l'ordre dans le royaume : les autres obligations de service se rétablirent ; et l'on comprit dans la composition de l'armée les troupes des vassaux, les milices des communes et les soudoyers.
Pendant la maladie de Charles VI, son successeur, les calamités publiques se renouvelèrent;
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elles furent accrues par les dangereuses rivalités des maisons de Bourgogne et d'Orléans : la perte de la bataille d'Azincourt combla les malheurs de la France; et lorsque Charles VII fut monté sur le trône, après le long et désastreux interrègne d'un monarque tombé en démence , il eut à combattre à la fois les rebelles et les Anglais, maîtres de la moitié du royaume : les troupes étaient sans solde et sans discipline; il en entreprit la réforme en i445, et commença par la cavalerie, qui formait depuis longtemps la plus importante partie des armées.
Ce prince réduisit la gendarmerie à quinze compagnies* d'ordonnance, après avoir pris conseil des hommes d'État et des officiers les plus expérimentés. Il chargea quinze capitaines, renommés par leurs services, de choisir dans toutes les troupes les hommes qui devaient former les nouveaux corps : tous les autres furent licenciés; ils eurent ordre de retourner dans leur pays; et les précautions furent si bien prises , que leur dispersion n'entraîna aucun désordre.
Il y avait cent hommes d'armes par compagnie; chacun d'eux avait avec lui trois archers, un coutillier, un varlet, tous à cheval comme lui; et cette réunion du gendarme et des cinq hommes de sa
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suite formait une lance garnie. Chaque compagnie se trouvait ainsi composée de cent lances garnies ou de six cents hommes; et l'ensemble des quinze compagnies formait un corps de neuf mille hommes de cavalerie. On y joignit ensuite un grand nombre de volontaires qui servirent à leurs dépens, et qui doublèrent quelquefois le nombre de ces compagnies.
Ce corps fut distribué dans les différentes villes des frontières et de l'intérieur, par troupes de vingt, vingt-cinq ou trente hommes; leur solde et leur entretien se levaient sur les villes, les bourgs, les villages; et cette organisation était encore la même au commencement du règne de François I er .
Depuis cette institution des compagnies d'ordonnance, les feudataires n'amenèrent plus leurs vassaux au service, excepté lorsque l'arrière-ban était convoqué. La composition des lances garnies varia plusieurs fois : chaque lance fut réduite à cinq hommes par Louis XI; elle en eut sept sous le règne de Louis XII, huit sous celui de François I er , et Henri II lui conserva le même nombre.
A la fin de la guerre , lorsqu'on faisait une réforme, elle n'était pas complète, et le roi conservait toujours sur pied une partie des compagnies d'ordonnance.
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Charles VII, qui en avait réglé la formation, voulut, trois ans après, instituer une nouvelle milice d'infanterie. 11 ordonna que chaque paroisse fournît un homme en état de marcher à la guerre avec lare et les flèches, dès qu'il serait commandé. On nomma francs-archers, francs- taupins, les soldais destinés à ce service; ils étaient exempts de tailles et d'autres charges, et ils étaient tenus de s'exercer au tir de l'arc tous les jours de fète ; leurs noms étaient enregistrés; on les partageait en bandes, dont chacune avait un capitaine ou chevetaine.
La milice instituée par Charles VII fut de seize mille francs-archers, et, pour en opérer la levée, on divisa le royaume en quatre parties. Les deux premières s'étendaient, au nord de la Loire, jusqu'aux frontières de Picardie et de Champagne, et les deux dernières s'étendaient, au midi, jusqu'aux frontières de la Navarre et du Piémont : chacune de ces quatre divisions territoriales levait et entretenait à ses frais un corps de quatre mille francs-archers, partagé en huit compagnies, dont chacune était de cinq cents hommes.
Lorsque le gouvernement s'occupa de l'armement des compagnies d'ordonnance et des francs-
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archers, Fart militaire avait déjà éprouvé différentes variations, et l'on eut à se régler sur les leçons de l'expérience. Afin de mieux nous rendre compte de la situation de cette époque, nous croyons devoir rappeler quel avait été jusqu'alors l'armement des troupes françaises.
Les chevaliers étaient revêtus d'un haubert et d'une cotte de mailles qui descendait jusqu'aux genoux; on y ajouta des manches, des chausses de maille, et quelquefois une coiffe ou un capuchon de même contexture, qui pouvait se rejeter en arrière. Sous le haubert on portait un gobisson ou pourpoint de cuir ou d'étoffe rembourrée, et l'on avait sous le pourpoint un plastron d'acier. Le heaume, qui couvrait la tête et le cou, était souvent surmonté d'un cimier, orné de figures et de symboles de diverse nature.
On commença, vers la fin du XIII e siècle, à remplacer les hauberts par de plus solides armures. Les chevaux avaient la tête et le poitrail couverts de lames de fer; le chevalier portait au bras gauche un bouclier décoré de ses armoiries : une lance en bois de frêne, munie d'une pointe d'acier, était son arme habituelle. Les lances étaient d'abord très-longues; on les rendit ensuite plus courtes et
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moins fragiles, et on les coupait par le bas pour les rendre plus maniables lorsqu'il fallait combattre à pied.
Les autres armes offensives étaient la hache d'armes, la massue, le maillet, la fronde, l'épée, l'arc ou l'arbalète. La hache d'armes était souvent une bésaguë avec un double tranchant; on avait plusieurs espèces de massues, les unes armées de pointes, d'autres portant à leur extrémité des boules de fer suspendues par une chaîne : plusieurs guerriers étaient armés de mails ou de maillets dans le combat des trente, qui eut lieu en Bretagne en i35i.
Dès le temps de Philippe-Auguste , on ne lançait plus le javelot, comme sous les deux premières races, et l'on cessa d'employer la fronde dans les combats; mais on continuait d'en faire usage dans les sièges. A la bataille de Bouvines, on était armé de courtes épées; on en eut de beaucoup plus longues après le règne de Louis IX ; c'étaient des espadons qu'il fallait tenir des deux mains. Les chevaliers, et ensuite les gens d'armes, portaient à la ceinture une dague ou miséricorde, dont ils se servaient quelquefois dans les combats à outrance où l'on ne se faisait aucun quartier.
L'arc et les flèches étaient employés dans les
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combats comme dans les sièges. Les plus grosses flèches, que Ton nommait carreaux, parce que le fer en était carré, ou Viretons, parce que leurs ailerons les faisaient tourner, étaient lancées par des arbalètes. L'usage en avait été apporté d'Orient à la suite des premières croisades : il s'étendit en France sous le règne de Philippe- Auguste. On créa bientôt la charge de grand maître des arbalétriers, et, malgré les défenses des conciles, qui prohibaient, comme trop meurtrier, l'emploi de cette arme, il continua de se maintenir. Richard Cœurde-Lion, qui assiégeait Chalus en 1 199, fut tué d'un coup d'arbalète.
La pique n'était pas encore connue en France du temps de Philippe le Bel : les Flamands s'en servirent en i3os, à la bataille de Courtray, et l'emploi de cette arme contribua puissamment à leur victoire; les Anglais en firent usage à la bataille de Crécy en 1 346, et le front de leur infanterie , hérissée de piques et soutenue par des archers, triompha de l'impétuosité mal réglée de la gendarmerie française, qui combattait alors sur un seul rang , et qui ne pouvait se rallier qu'avec peine lorsqu'elle avait été rompue. Les Suisses avaient recouvré leur indépendance la pique à la main; ils gardèrent longtemps la même arme, et
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ils en consacrèrent l'usage par de nombreuses victoires.
On peut reconnaître par ces derniers exemples combien le choix des armes pouvait contribuer aux succès de la guerre. Chaque nation avait sa manière de combattre ; on cherchait à se devancer, de part et d'autre, par des inventions de guerre, plus propres à l'attaque ou à la défense; et chaque perfectionnement assurait une priorité d'avantages aux troupes qui l'avaient adopté.
La France, dont les institutions militaires étaient alors plus imparfaites que celles de ses voisins , éprouva en plusieurs rencontres les dommages d'une telle inégalité : la mauvaise composition des troupes, leur insubordination, la longue infériorité de leur armement, les exposèrent à de sanglantes défaites.
Quel pouvait donc être le principe de leur attachement à d'anciennes institutions qui ne les protégeaient plus, et auxquelles le reste de l'Europe avait déjà renoncé? Cette question paraît digne d'être éclaircie, et nous croyons en trouver la solution dans l'influence et dans les souvenirs de la chevalerie. Cette institution appartenait à la France : elle y avait joui d'une longue illustration : le génie militaire de la nation s'était façonné
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à ce système. C'en était assez pour résister longtemps aux innovations. On était plus accoutumé à l'emploi de la force individuelle qu'à celui de la force des masses. On avait conservé l'usage de se grouper en petit nombre autour d'un même chef, de prendre part à tous ses périls, de s'unir à sa destinée; et l'esprit de dévouement dont on était animé envers lui n'avait plus le même caractère, lorsque, au lieu de servir à ses côtés, on entrait dans Les rangs d'une compagnie beaucoup plus nombreuse. Les hommes qui devenaient membres d'un plus vaste corps avaient besoin de s'accoutumer à mettre en commun leurs efforts, à manier d'autres armes, à se plier à des innovations devenues nécessaires.
On conserva longtemps aux troupes à cheval, qui formaient les compagnies d'ordonnance, l'armement dont la chevalerie avait fait usage; mais il fallait un équipement plus léger à la milice des francs-archers qui devaient servir à pied. Leur armure se composait d'une jaque ou long pourpoint en mailles de fer, d'une voulge ou guisarme, espèce d'épieu terminé par une lame ou une pointe de fer, d'une arbalète ou d'un arc, pour lancer des javelots et des flèches. Leur tète était couverte d'un léger casque; et leur buste était protégé par
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1111 bouclier en bois, recouvert de cuir et à l'épreuve de la lance.
Cette milice ne subsista que jusqu'en 1 48o. Elle fut alors abolie par Louis XI; et ce prince leva pour la remplacer un corps de six mille Suisses et de dix mille hommes d'infanterie française, qui furent recrutés par des enrôlements volontaires, et que le roi entretint à sa solde, au moyen d'un nouvel impôt.
L'usage des piques s'introduisit en France à la même époque ; Louis XI l'emprunta des Suisses ; leur hallebarde fut également adoptée, et l'on donna ces armes à une partie de l'infanterie française. Charles VIII, successeur de Louis XI, conserva les établissements militaires de ce prince; il joignit à son armée des troupes suisses et allemandes. Sous les règnes de Louis XII et de François I er , on continua de recourir à ces auxiliaires; mais on reconnut la nécessité d'en réduire le nombre.
L'emploi de ces soldats étrangers s'était fnit remarquer depuis longtemps en Italie. Les puissances qui vinrent envahir cette contrée, divisée en un grand nombre de petits États, y trouvèrent constamment des partis, disposés à se joindre à elles. On accourait se ranger sous la bannière
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des Condottieri: les uns aidaient à la conquête, les autres à la défense; et tous deux, également prêts à sacrifier l'intérêt général , songeaient moins au maintien de l'indépendance italique qu'au triomphe des factions qu'ils favorisaient, et qui se disputaient le pouvoir dans les principales cités de la péninsule. Ces factions avaient été nourries au milieu des guerres du sacerdoce et de l'empire. La cour de Rome et les deux maisons de Bavière ou de Souabe étaient devenues des centres de réunion pour tous les belligérants; et comme l'un et l'autre parti se retrouvaient dans chaque ville, on voyait se développer de toutes parts les germes de la guerre civile. Mais d'autres chefs que les condottieri italiens vinrent aussi se joindre aux ambitieux qui se faisaient la guerre. Les empereurs amenaient avec eux en Italie un grand nombre d'auxiliaires, enrôlés dans différentes parties de l'Allemagne : le métier des armes y était conforme aux inclinations nationales ; il offrait les moyens de se faire craindre et de s'illustrer.
Si nous voulons chercher la cause de cette commune prédilection pour l'état militaire , n'oublions pas l'anarchie où se trouvaient alors plongés la plupart des peuples de l'Europe. Le système féodal qui les tenait asservis avait insensiblement
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affaibli ses liens, et d'autres autorités s'étaient élevées contre lui. Les villes cherchaient leur liberté sans avoir encore les moyens de la faire prévaloir; et les vassaux qui avaient longtemps combattu sous les ordres de leurs seigneurs , allaient, en s affranchissant de leurs premières obligations, se ranger sous d'autres bannières. Les guerres d'Italie leur offrirent de nouvelles occasions de servir : la plupart d'entre eux passèrent à la solde des empereurs; tandis que le reste de l'Allemagne leur était contraire, et se joignait aux forces de leurs ennemis.
On vit ainsi de nombreuses troupes de Reîtres et de Lansquenets servir en Italie sous les bannières des Guelfes et des Gibelins. Les dissensions, qui les partageaient en deux camps, étaient à la fois politiques et religieuses ; et leurs haines parurent encore plus irréconciliables , quand la réformation eut étendu en Allemagne le nombre de ses prosélytes, quand elle fut favorisée par l'exemple de différents princes, et qu'elle devint dans leurs États la religion nationale. Alors le désir de protéger ou de combattre les nouvelles doctrines amena d'autres relations entre les souverains : les États protestants devinrent les alliés naturels de ceux qui secondaient leurs vues. Les
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gouvernements fournirent eux-mêmes à leurs confédérés ces levées de troupes qui n'avaient d'abord été faites que par des chefs particuliers, et ils attachèrent au service des autres puissances les corps d'infanterie ou de cavalerie dont ils pouvaient disposer. Ces troupes auxiliaires étaient souvent conduites par le prince qui les avait fournies, ou par un membre de sa famille: elles lui offraient l'avantage de maintenir sur pied un corps militaire dont l'entretien n'était pas à sa charge, et de pouvoir rappeler, pour sa propre défense, et quand ses périls l'exigeaient, une armée aguerrie et disciplinée.
Une autre nation, devenue fameuse dans les annales militaires de l'Europe, concourait aussi aux levées de ces troupes étrangères que différents souverains prenaient à leur solde. La valeur des Suisses, si hautement signalée dans les combats qu'ils avaient livrés à la maison de Hapsbourg, avait attiré l'admiration de l'Europe entière : les souvenirs des combats de Morgarten, de Seinpach, de Brengarten, embellissaient les premières pages de leur histoire; on comparait ces hauts faits d'armes aux gestes des temps héroïques , et la simplicité de mœurs qui distinguait ce peuple illustre s'était conservée pure et sans tache au milieu de
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ses agrestes travaux. D'autres victoires plus récentes avaient accru sa renommée. L'ossuaire de Morat attestait la sanglante défaite de Charles le Téméraire, et les Suisses avaient poursuivi ce prince jusque dans les plaines de Nancy, où il avait péri avec sa seconde année. Quelques revers s'étaient mêlés à l'éclat de leurs triomphes, mais ils n'en avaient pas obscurci la gloire. Louis XI, qui avait vaincu les Suisses en 1 444 9 dans le combat de Saint-Jacques , avait admiré leur valeur et recherché leur alliance. François I er , après avoir soutenu contre eux des combats de géants dont il sortit victorieux, conçut, à Marignan même, le désir de recouvrer pour alliée une si vaillante nation.
La gloire des armes fut toujours chère aux Suisses : ils la trouvèrent dans les rangs des armées françaises quand la patrie cessa de réclamer leurs services; mais d'autres gouvernements recherchaient aussi leur valeur : la division de leur territoire en plusieurs cantons permettait à chacun d'eux de contracter des capitulations militaires avec différents souverains; et quand ceux-ci se trouvaient en guerre, les troupes suisses étaient souvent exposées a servir à la fois dans deux camps ennemis : malheur qu'il faut mettre au
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premier rang de tous, puisqu'il tend à briser les premiers liens de la nature et de la patrie.
L'emploi des troupes étrangères avait commencé dans les guerres d'Italie, et, quand les hostilités changèrent de théâtre, on conserva le même usage : la France enrôla , pour la défense de ses frontières, des Allemands, des Suisses, des Italiens; et l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne armèrent également contre la France des auxiliaires étrangers. On était de part et d'autre tellement engagé dans cette voie, qu'il n'était pas possible d'y renoncer brusquement : cependant la France était trop habituellement en guerre pour ne pas reconnaître le besoin de recourir à des troupes nationales. Entourée de puissants ennemis, elle ne pouvait reprendre quelque supériorité qu'en, organisant une armée permanente; et l'on ne pouvait pas considérer comme telle cette multitude d'étrangers qu'on avait l'habitude de prendre à sa solde. Il fallait marchander avec eux les conditions de leur enrôlement : ces troupes se rendaient d'autant plus exigeantes que leurs services paraissaient plus nécessaires; souvent, à l'expiration de leurs congés, elles changeaient de parti et s'abandonnaient au plus offrant : quelquefois mémo elles se mutinaient pendant la durée de
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leurs services, elles exigeaient les postes d'honneur et prétendaient se dispenser des corvées : tantôt elles refusaient de marcher, tantôt elles voulaient être menées au combat, et nuisaient, par leur insoumission, à l'ensemble des mouvements de l'armée.
Ces motifs déterminèrent Louis XII à chercher dans les troupes françaises la principale force de son royaume. Les bandes ou compagnies dont il composa son infanterie étaient placées sous les ordres d'un colonel général pendant la durée de la guerre; dans la paix elles cessaient d'être réunies; on les distribuait en plusieurs quartiers , le long des frontières qu'elles étaient spécialement chargées de défendre. Chaque bande était composée de six cents hommes; mais ce nombre ne fut pas toujours le même. François 1 er les employa dans ses premières guerres d'Italie, et, reconnaissant ensuite l'avantage d'avoir des milices organisées en plus grandes masses, il institua en 1 534 plusieurs légions, dont chacune était composée de six mille hommes. Cependant cette institution ne dura que quelques années, et l'on en revint à l'ancien usage des bandes, dont chacune formait une compagnie séparée.
Henri II rétablit les légions en i 558, et il dé-
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signa dans son ordonnance les arrondissements territoriaux qui devaient concourir à leur levée. Tous les officiers et le plus grand nombre des soldats devaient appartenir aux provinces auxquelles une légion était attachée. Chacun de ces corps était de six mille hommes, comme sous François I er , et il se composait de quinze enseignes ou compagnies, de quatre cents hommes chacune.
Chaque compagnie avait un capitaine, un lieutenant, un enseigne, des sergents, caporaux, anspessades, piquiers et arquebusiers.
Cette levée de légions eut lieu après la malheureuse bataille de Saint-Quentin, où une grande partie de l'infanterie française avait été détruite; mais elle ne fut pas complètement exécutée. Les premières légions que Ton forma furent celles de Picardie, de Champagne, de Normandie et de Guyenne : celle de Bretagne ne fut pas levée, et d'autres légions ne le furent que quelques années après. Leur organisation ne fut pas stable : le nombre des compagnies était quelquefois réduit de quinze jusqua deux; mais ces licenciements étaient temporaires : ils se faisaient à l'entrée de l'hiver et l'on rappelait les troupes au printemps.
Quoiqu'on eût d'abord assigné aux chefs de chaque compagnie les cantons où ils devaient
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faire leurs levées, bientôt après on n'exigea plus que les hommes appartinssent au pays dont la légion portait le nom : la guerre civile vint rendre ensuite ces levées plus difficiles, et les nouveaux corps furent promptement désorganisés.
Outre les bandes et les légions qui composaient le fonds des armées, on avait encore des compagnies franches, formées d'aventuriers qui n'avaient pas de solde, et qui vivaient de pillage quand ils étaient chez l'ennemi. L'esprit d'anarchie et l'habitude de la guerre étaient favorables à ce désordre; et parmi les causes qui s'opposaient alors à l'établissement de la discipline, nous devons signaler avant tout la manière dont on recrutait les gens de guerre. Les capitaines , chargés de la levée de leurs compagnies, étaient sans doute intéressés à n'avoir que des hommes propres à supporter toutes les fatigues d'une campagne; mais la force et le courage étaient les seules qualités qu'on exigeait. On tolérait la licence pour donner à l'audace un nouvel aiguillon ; l'excès était pardonné si l'on avait été brave, et, lorsqu'on-ajtaquait l'ennemi, toutes les violences paraissaient justifiées parle droit terrible de la guerre, droit indéterminé, vague désignation qui se prétait aux interprétations les plus funestes, et qui jetait une espèce de voile sur toutes les fureurs des partis.
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Un grand nombre d'hommes sans ressources cherchaient des moyens d existence dans les camps: les coupables qui craignaient la vindicte des lois s'y réfugiaient comme en un lieu d'asile; la bannière devenait leur sauvegarde; mais ils conservaient leur perversité première, l'amour du pillage, l'habitude du vice , et ils y joignaient l'espoir de l'impunité.
Cet esprit de licence s'était accru au milieu des discordes civiles. On avait appris à ne voir les intérêts de la patrie que dans ceux des factions que l'on servait, à déchirer l'État pour l'asservir, à vouer une aveugle haine aux hommes de bien qui gardaient leurs opinions modérées à travers les écarts de tous les partis. Les dissensions religieuses vinrent donner plus d'aigreur à ces profondes inimitiés. Comment se rapprocher de ceux dont on se croyait séparé par le ciel même? Le fanatisme régnait de toutes parts, et l'on avait mutuellement à se reprocher les plus coupables excès.
Si des inimitiés politiques et religieuses éclataient au milieu de la cité, elles se développaient encore avec moins de contrainte parmi les gens de guerre. En portant les armes chez des nations ennemies, le soldat avait appris à ne ménager rien ; il retint ces barbares habitudes lorsqu'il
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rentra dans son pays; tous ceux à qui il faisait la guerre devinrent à ses yeux des étrangers, et quand les haines domestiques vinrent s'y joindre les adversaires furent encore plus impitoyables.
Combien sont lentes dans leurs progrès les doctrines de l'humanité ! Le principe cependant en est dans toutes les âmes. C'est un instinct secret, une voix intérieure qui nous attire mutuellement, et qui nous appelle à vivre ensemble; mais d'aveugles passions nous l'ont fait souvent oublier : la société ne se perfectionne qu'en s'éclairant, et les lumières n'y ont brillé que par intervalles pendant un grand nombre de siècles.
Il fallait à l'armée une organisation nouvelle pour faire succéder l'ordre et la discipline à l'esprit de licence dont elle était alors animée, et pour mieux assurer la défense du royaume, v que la guerre civile et la guerre étrangère déchiraient à la fois. Ce problème fut résolu par les institutions dont nous allons suivre la marche et observer l'influence.
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