‹ Historie du Régiment de ChampagneChapitre 10 sur 24 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

La mort du duc de Mantoue avait eu lieu pendant le siège de la Rochelle : ce prince ne laissait pas d'enfants , et Gonzague , duc de Nevers , qui était son cousin germain, partit de Paris, traversa incognito la Savoie et le Milanez, et se rendit à Mantoue, où il fut reconnu pour souverain par tous les ordres du pays. Cependant l'Empereur, auquel il avait à demander l'investiture de ce fief de l'Empire, ne la lui accorda point; il lui préférait le duc de Guastalla, qui était également de la maison de Mantoue, mais dont la parenté était plus éloignée : l'Espagne partageait les vues de l'Autriche, et Gonzalve de Cordoue vint mettre le siège devant Casai, qui faisait partie de l'héritage , échu au nouveau duc de Mantoue et du Montferrat.

Le cardinal de Richelieu, dont le crédit et le pouvoir augmentaient de jour en jour, détermina Louis XIII à marcher au secours de Casai, et le duc de Savoie, dont il fallait traverser le territoire, promit d'abord d'accorder aux troupes

françaises un libre passage; mais, comme il hésitait à tenir cet engagement, l'armée força le Pas de Suze pour pénétrer en Piémont, et le régiment de Champagne eut part à ce glorieux fait d'armes. Gonzalve de Cordoue prit alors le parti de lever le siège de Casai; et le duc de Savoie ayant consenti que Suse restât entre les mains du roi jusqu'à la conclusion des affaires de Mantoue, Louis XIII demeura maître d'un passage en Italie si la guerre devait y rappeler ses armées.

Quand le roi revint en France, après cette rapide expédition, il alla metlre le siège devant Privas, où flottait encore le drapeau des insurgés, et les régiments de Champagne et de Piémont furent d'abord détachés de son armée, pour attaquer le fort de Sain t- And ré-lez-Boutières et celui de Tournon : l'une et l'autre place furent prises d'assaut; et les deux corps rejoignirent ensuite l'armée royale, pour continuer le siège de Privas. L'ennemi , ne pouvant plus défendre l'enceinte de la ville, se retira dans le fort de Thoulau, et ce dernier retranchement fut enfin emporté de vive force. Alais , qui fut bientôt assiégé, se rendit â discrétion, le iZ juin, et Nîmes et les autres villes occupées par les rebelles ouvrirent leurs portes au roi : Montauban seul attendit qu'on vînt l'in-

vestir; mais cette place, n'espérant pas pouvoir résister, se soumit à son tour : on rasa les fortifications des villes qui avaient pris les armes, et les soulèvements du Languedoc et des Cévennes parurent apaisés.

Bientôt la guerre allait se ranimer en Italie; les Impériaux étaient venus faire le siège de Mantoue ; Spinola avait renouvelé avec des troupes espagnoles l'investissement de Casai; et Richelieu, voulant secourir cette dernière place, ramena luimême l'armée française au Pas de Suse. Toutes les villes du Piémont venaient d'être mises en état de défense; celle de Pignerol avait seule été négligée : on la croyait assez forte pour que les Français ne fussent pas même tentés d'en entreprendre le siège; mais ils vinrent tout à coup l'envelopper, et ils l'attaquèrent si brusquement, que la ville et la citadelle furent occupées le huitieme jour.

Le marquis d'Effîat et le maréchal de la Force marchèrent ensuite sur Saluces. Le bourg et le château d'Enuy se trouvaient sur leur passage; il fallait d'abord s'en emparer; et le marquis d'Effiat, se tournant vers le major de Champagne, placé à la tête de l'avant-garde, lui dit : « Monsieur « le major, c'est à vous de faire le logement de

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« l'armée. — Monsieur, lui répondit ce coinman- « dant, nous*en viendrons bientôt à bout. » Aussitôt Pigeolet, Thibaut et les autres officiers, suivis de leurs soldats, s'élancent sur les retranchements qui entouraient le bourg ; ils font main basse sur tout ce qui résiste, et l'alarme qu'ils répandent décide bientôt l'ennemi à leur livrer la forteresse. Les mêmes troupes s'emparent ensuite deRével ; elles entrent dans Saluées, et le château , battu en brèche, est promptement réduit à capituler. L'armée s'avançait sur Veillane et sur Carignan : les ennemis furent forcés dans l'une et dans l'autre position : on s'empara du pont de Carignan, du château de Pancaglieri , et les régiments de Picardie, de Champagne, de Piémont contribuèrent à ces différents avantages, qui leur permirent de se porter en toute hâte vers Casai, toujours investi par les troupes de Spinola. Toiras était parvenu depuis quelque temps à s'introduire dans cette place; il en avait vaillamment soutenu le siège , et il s'était enfin déterminé à se retirer dans la citadelle, quand il vit paraître l'armée française dont il attendait les secours. La délivrance de Casai amena une suspension d'hostilités; et la paix qui fut ensuite signée à Cherasco, le 6 avril i63i , assura au duc de Nevers

V investiture des duchés de Mantoue et du Mont- ' ferrât.

Toiras, devenu maréchal de France après la campagne d'Italie, n'avait pas cessé de prendre un vif intérêt au régiment avec lequel il avait si vaillamment servi ; et en i63o il sollicitait encore quelques faveurs pour les soldats qui avaient partagé ses périls dans la défense de l'île de Ré. Ses prières furent rejetées; mais il ne se rebutait point lorsqu'il demandait pour d'autres que lui ; et comme il renouvelait ses instances, Mariljac, garde des sceaux , lui dit un jour : « Monsieur de « Toiras, vous parlez avec beaucoup de chaleur « pour ceux qui vous ont aidé à repousser les « Anglais; mais cinq cents gentilshommes en auu raient fait autant que vous s'ils avaient été à « votre place. — Monsieur , répondit Toiras avec « fermeté, la France serait bien malheureuse si « elle n'avait pas deux mille hommes capables de « la servir aussi bien que moi.... Cependant faut-il « oublier les gens dont vous connaissez le mérite? « Je ne demande rien pour moi; j'implore quel- « ques légères faveurs pour des soldats intrépides « qui portent sur leur corps les marques de leurs « services : c'est au roi que je les demande, et non « à vous. »

HISTOIRE DU REGiMKJNT

La fierté de caractère du maréchal rendit sa franchise incommode : il fut disgracié à la cour, il perdit tous les appointements de ses places, et alla passer plusieurs années en Italie. Son mérite ne pouvait être longtemps négligé ; et la guerre s'étant rallumée en i635 entre la France et l'Espagne, le duc de Savoie, qui était allié de la France, nomma Toiras lieutenant général et commandant de ses armées : Louis XIII y donna son adhésion , et cet illustre capitaine ouvrit la campagne par une invasion dans le Milanez; mais, le 16 juin, il fut tué d'un coup de mousquet, à l'attaque du château de Fontanet, en allant reconnaître la brèche, pour juger si elle était praticable. Le duc de Savoie lui fit faire à Turin d'honorables obsèques, et son corps fut inhumé, près de cette ville, dans l'église des Capucins du Mont, où fut placée une inscription tumulaire qui rappelait ses services. Nous croyons pouvoir insérer ici une autre épitaphe, composée en son honneur par Isaac Habert, chanoine de l'église de Notre- Dame à Paris :

Heroum cineres et magni nominis timbras Quisquis amans post fala colis, ne lumine sicco Praetereas, hospes, monet hoc te carminé vîrtus. Toirasii tenuem conjeclum corpus in urnam Demissis lugens velat Victoria pennis,

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Nuili uuquain lam fida cornes : Raea teslis,el Angti , Et Meducus, Rupella tua? praludia cladis , Concussaeque Alpes, Casalisque occlusus Ibero , Fortunâque fides potior. Ne quaere triumphos : De tumulo palmae servataque Jilia crescunt.

« Vous qui honorez après leur mort la cendre »< des héros et l'ombre des grands hommes, « étranger, ne passez pas sans donner des pleurs « à la vertu que ces vers vous rappellent. Le corps « de Toiras est jeté dans une urne légère, et la « Victoire en deuil reploie ses ailes pour l'enve- « lopper. Nul homme ne la trouva si fidèle. J'en « atteste 111e de Ré, les Anglais, et le Médoc, où « Ton préludait à la réduction de la Rochelle, et « les Alpes ébranlées, et Casai fermée aux Espace gnols, et la foi, préférable à la fortune. Ne cher- « chez pas ses triomphes : les palmes et les lis « qu'il a sauvés, croissent sur son tombeau. »

L'Empire n'avait pris d'abord aucune part directe aux démêlés de l'Espagne et de la France : il était en guerre avec Gustave- Adolphe; l'Allemagne était envahie, et les Suédois, vainqueurs à Leipzig, le 28 août 1 63 1, l'avaient encore été, le C novembre i63a, à Lutzen, où Gustave avait péri au milieu de son triomphe ; mais leur fortune était tombée avec ce grand homme : leur défaite à Nordlingen, le 6 septembre i634, était venue ras-

surer l'Empire, et l'Autriche put alors unir ses forces à celles de l'Espagne pour recommencer la guerre contre la France. Quoique ces nouvelles hostilités dussent embrasser différents pays, nous devons nous borner à suivre les opérations auxquelles le régiment de Champagne fut appelé à concourir.

La France avait fait un traité d'alliance avec les Hollandais pour attaquer les possessions de l'Espagne dans les Pays-Bas , et Louis XIII assembla une armée sur cette frontière. Le maréchal de Châtillon qui la commandait, passa la Meuse à Mézières, se saisit des châteaux d'Orchimont et de Rochefort, marcha sur Liège, et rencontra l'armée du prince Thomas de Savoie qui était alors au service d'Espagné. Une bataille eut lieu le 20 mai 1 635, près d'Avein, situé à quelques lieues de Huy sur la Meuse : l'armée espagnole fut entièrement défaite; elle perdit ses canons, ses bagages et un grand nombre de drapeaux. On remarque, parmi les beaux faits d'armes de cette journée, que le régiment de Champagne, conduit par le marquis Charles de .Varennes , son mestre de camp, tailla en pièces neuf bataillons ennemis.

Les troupes victorieuses s'avancèrent vers ]V|aestricht : elles se joignirent à celles du prince d'O-

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range; et les armées réunies se dirigèrent sur Tirlemont, qui fut emporté de vive force, et sur Louvain, dont elles commencèrent le siège le a 5 juin. Mais cette place avait reçu une garnison espagnole de huit mille hommes ; ses nombreuses sorties arrêtaient les progrès des assiégeants, et une armée d'empire, conduite par Picolomini, arrivait à son secours; les maladies, la disette qui commençaient à ravager le camp, firent prendre le parti de se retirer. Le chef du régiment de Champagne avait été tué sous les murs de cette place : on lui donna pour successeur le marquis Roger de Varennes , son frère.

La difficulté de faire des progrès dans les Pays- Bas détermina le gouvernement français à s'y tenir sur la défensive en i636 : il portait en Italie ses principales forces ; et afin de couper les communications de l'ennemi entre les Alpes et le Rhin, il entreprit la conquête de la Franche-Comté. Ce fut alors que les habitants de Dole, assiégés par le prince de Condé, firent admirer leur courageuse résistance, et eurent la gloire de lui faire lever le siège.

L'expédition de ce prince avait laissé à découvert les frontières du Nord ; et l'armée espagnole des Pays-Bas s'était jointe aux Impériaux, coin-

mandés par Picolomini et par Jean de Werth, pour pénétrer en Picardie : elle s'empara de la Capelle le 10 juillet, prit ensuite Bouchain et le Catelet, franchit la Somme, s'avança jusqu'à l'Oise, força Corbie à capituler, et menaça les environs de la capitale.

L'armée française, qui était peu nombreuse sur cette frontière, se bornait à ralentir les progrès de l'ennemi , en attendant le retour des troupes qui avaient été détachées vers la Bourgogne; mais après leur réunion elle reprit l'offensive : elle enleva aux Impériaux la ville de Roye, et alla faire l'investissement de Corbie, qui fut attaquée de vive force : la place se rendit le 9 octobre, après neuf jours de tranchée ouverte; et les troupes prirent en Picardie leurs quartiers d'hiver.

Dans la campagne de 1637, le régiment faisait partie de l'armée de Hainaut, qui s'empara successivement de Cateau-Cambrésis , de Landrecies, de Maubeuge, de Soires, où Roger de Varennes, à la tète de son régiment , fut grièvement blessé.

Le même corps fît, l'année suivante, la campagne d'Artois : il se trouva successivement à l'investissement de Saint-Omer, à l'attaque de

Fruges, où il fît, entre autres pertes, celle du capitaine Bétancourt, au siège et à la prise de

Renti, à l'attaque du Catelet, qui fut emporté d'assaut.

La France eut, en 1639, trois armées sur la frontière du Nord. Le commandement de la première était confié à la Meilleraye, grand maître de l'artillerie; et on lit dans les mémoires du marquis de Monglat, que les meilleures troupes furent mises sous ses ordres. Le siège d'Hesdin fut la principale opération de la campagne : deux tranchées furent ouvertes sur deux points différents, l'une par le régiment de Champagne , l'autre par celui de Piémont, et l'on attaqua impétueusement une demi-lune, qui fut emportée le 10 juillet. Le mineur fut ensuite attaché au corps de la place; on y ouvrit une brèche le 27, et les assiégés battirent la chamade deux jours après. Louis XIII avait assisté à une partie des travaux du siège : il honora d'une visite le mestre de camp de Champagne, blessé d'un coup de mousquet, et en entrant dans la ville par la brèche, il nomma la Meilleraye maréchal de France.

En 1640, la même armée marcha vers le Hainaut; celle du maréchal de Châtillon se dirigea vers Saint-Omer; et tout à coup elles vinrent Tune et l'autre investir Arras le 1 5 juin : leurs

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lignes de circonvallation et leurs ponts sur la Scarpe furent achevés le i cr juillet. La Meilleraye fit ouvrir une tranchée près de la Scarpe : Châtillon en fit ouvrir une autre; et toutes deux furent poussées jusqu'aux chemins couverts des demi-lunes où Ton voulait s'établir : Champagne s'empara d'un de ces retranchements, et l'autre fut forcé par les régiments de Bourdonné et de Vervins.

Les assiégés firent le 3o juillet une sortie dans laquelle ils reprirent ce second ouvrage : il était alors gardé par les Suisses qui, ayant été repoussés dans une première attaque, hésitaient de retourner à la charge ; mais la Meilleraye fit marcher le régiment de Champagne pour réparer ce désordre ; et les Suisses, entendant le bruit des tambours de Champagne qui s'approchait, se hâtèrent de retourner au feu, avant son arrivée: ils rentrèrent vaillamment dans la demi-lune et recouvrèrent les canons qu'ils avaient perdus.

Ce siège fut mémorable par l'obstination de l'attaque et de la défense; le gouverneur de la place ne capitula , le 8 août , qu'après avoir fait la plus courageuse résistance. Lucinet, lieutenantcolonel du régiment de Champagne , avait été tué

dans la tranchée : on lui donna pour successeur le Roux de Tilli, qui servait depuis treize ans dans le même corps.

Les troupes que le maréchal de la Meilleraye assembla en Picardie, au printemps de Tannée suivante, devaient faire le siège d'Aire ; cette place fut investie le 19 mai 1641 ; on forma promptement les lignes de circonvallation , et une armée espagnole qui tenta inutilement de faire lever le siège fut forcée de se replier vers Mont-Cafsel. Les régiments de Champagne et de la marine commencèrent en même temps les travaux de la tranchée; et le 26 juin l'explosion d'une mine ouvrit une brèche vers la pointe d'une demi-lune qu'on désirait emporter. Comme on ne pouvait pas s'y loger encore, le régiment de Champagne se glissa le'loug de cet ouvrage, dans la nuit du 9 juillet, pour essayer de le prendre à revers; mais il fut très-maltraité. Une nouvelle attaque eut lieu le 1 1 juillet, et la moitié de la demi-lune fut emportée : les assiégés se défendaient pied à pied dans leurs retranchements, et ils élevaient derrière chaque brèche de nouveaux ouvrages. Champagne perdit dans ces divers assauts les capitales Rollet et Vidal , officiers très-distingués. Les attaques se poursuivaient avec vigueur; et Ton bat-

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tait en brèche le corps de la place, qui allait recevoir un nouvel assaut, quand les assiégés capitulèrent après quarante-neuf jours de tranchée ouverte.

Les revers que l'Espagne avait éprouvés dans les Pays-Bas et en Italie, avaient entraîné pour elle des pertes encore plus graves : le Portugal lui avait été enlevé par la révolution du 17 décembre 1639 qui plaça sur ce trône le duc de Bragance; et 1% Catalogne s'étant révoltée pour se constituer en république, fit ensuite un traité avec la France le 19 septembre i64i,et se soumit à cette couronne, sous la réserve de ses privilèges.

Louis XIII lui envoya des troupes sous les ordres de la Mothe-Houdancourt ; et il résolut de profiter de ces mouvements, pour tenter la conquête du Roussillon qui le séparait de la Catalogne, et où le gouvernement espagnol avait plusieurs places fortifiées. Les plus importantes étaient celles de Perpignan et de Collioure : le roi voulut d'abord s'emparer de la seconde; et il la fit investir le 16 mars 1642, par l'armée qu'il venait de rassembler à Narbonne, sous les ordres du maréchal de la flteilleraye. Une sortie que les assiégés firent le 19 fut repoussée par les Gardes suisses; celle du 21 le fut par le régiment de Champagne: le

lendemain ils sortirent en plus grand nombre, et détruisirent les travaux de la tranchée; mais les régiments de Champagne et d'Effiat les chargèrent avec impétuosité , et reprirent une batterie dont ils s'étaient rendus maîtres. Le *4» on avait ouvert trois brèches au fort Sainte-Thérèse: elles furent abordées en même temps par les régiments des Gardes françaises, des Gardes suisses et de Champagne, et ce fort fut pris d'assaut. Les troupes espagnoles qui tenaient la campagne firent de vains efforts pour jeter des secours dans la place: elle fut prise quelques jours après , et la garnison s'étant retirée dans la citadelle, voulut tenter, dans la nuit du a avril, une nouvelle sortie qui fut encore repoussée par Champagne : les travaux du mineur ouvrirent bientôt une nouvelle brèche où les troupes se logèrent; et les assiégés, voulant prévenir les rigueurs d'un assaut, signèrent le 1 o avril une capitulation. u-

Le roi donna le commandement de Collioure à le Roux de Tilli, et vint commencer lui-même le siège de Perpignan, qui fut investi le a3 avril. On traça autour de la place des lignes retranchées qui lui ôtaient toute communication avec le dehors; et ce blocus, qui fut continué après le dé-

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part du roi, par les maréchaux de Schomberg et de la Meilleraye, dura quatre mois et demi. Le gouvernement de la place ayant enfin épuisé toutes ses provisions , capitula le 5 septembre, et le marquis Roger de Varennes fut revêtu du commandement de la place jusqu'à l'arrivée d'un gouverneur définitif. Varennes avait été fait maréchal de camp : il fut remplacé dans son premier emploi par le comte d'Origny.

Après la conquête du Roussillon , l'armée française entra en Catalogne et alla se joindre aux troupes du maréchal de la Mothe, qui porta ses opérations sur la Sègre. Le régiment de Champagne suivit toutes ses expéditions; et la bataille de Lérida que les Français gagnèrent le 7 octobre contre le général Léganès, termina heureusement cette campagne.

Louis XIII, qui avait présidé aux premières opérations de cette guerre, avait alors regagné sa capitale, et il voyait aggraver de jour en jour la maladie qui devait le conduire rapidement au tombeau. Marie de Médicis sa mère, dont l'ambition et les brigues inquiètes avaient si souvent troublé son règne, était morte à Cologne le 3 juillet i64a: le roi avait perdu, cinq mois après,

Je ministre investi de toute son autorité; lui-même il ne survécut que cinq mois au cardinal de Richelieu, et il expira le 14 mai i643.

Nous arrivons à un nouveau règne où la gloire militaire de la France devait briller du plus vif éclat. L'activité des esprits, l'énergie des caractères s'étaient développées au milieu des troubles intérieurs; mais elles avaient ensuite changé de but, et, après «avoir concouru au déchirement de la France, elles allaient aider à son agrandissement.

La France venait de s'emparer du Roussillon ; mais les chances de la guerre où elle était engagée pouvaient lui ravir sa conquête : plusieurs vallées du versant occidental des Alpes étaient encore occupées par les ducs de Savoie; l'Alsace, la Lorraine , quelques pays voisins relevaient de l'Empire, ou avaient des souverains particuliers : le Hainaut, la Flandre, l'Artois, appartenaient à l'Espagne : voilà les contrées dont la possession allait être disputée entre la France et les nation*» voisines.

L'esprit de conquête qui avait animé le gouvernement de Louis XTI1 reçut, à l'avènement du nouveau prince, une impulsion plus marquée; et quand Louis XTV, âgé de cinq ans, hérita de la

guerre commencée par son prédécesseur, le conseil de régence soutint avec vigueur un si grand fardeau . Richelieu était remplacé par Mazarin , qui sut se montrer digne d'un si haut emploi. La marche de ces deux hommes d'État n'était pas la même : l'un avait été plus ferme, plus absolu; l'autre se montra plus souple et aussi pénétrant : chacun d'eux eut en vue l'affermissement de l'autorité royale, ainsi que la grandeur de«la France; et, en suivant des routes différentes, ils arrivèrent tous deux au même but.

Le duc d'Enghien venait d'ouvrir le règne de Louis XIV par la bataille de Rocroi, où l'Espagne avait perdu l'élite de ses vieiHes bandes. La prise de Maubeuge et de quelques villes du Hainaut suivit cette victoire, et la place de Thion ville fut emportée le 10 août. C'était vers les frontières du nord que la France avait porté ses principales forces : les troupes qu'elle avait en Catalogne ne furent pas augmentées : elles étaient trop peu nombreuses , pour garder les conquêtes que le maréchal de la Mothe avait faites en Aragon , et pour empêcher le roi d'Espagne de venir assiéger Lérida. Le maréchal tenta inutilement de jeter des secours dans celte place; il perdit beaucoup de monde dans son entreprise , et ne pouvant forcer

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les lignes des assiégeants, il essaya, par une diversion, d'attirer l'ennemi sur un autre point, en allant mettre le siège devant Tarragone. Cette ville pouvait recevoir des secours par mer; et afin de les intercepter on voulut s'emparer d'un môle situé à l'entrée du port ; mais la garnison fit une vive sortie pour défendre cet ouvrage. Déjà elle poursuivait dans la tranchée les troupes et les travailleurs, quand le régiment de Champagne vint à leur secours, chargea l'ennemi et le fit rentrer brusquement dans la place : le mole fut emporté le a4 août par les assiégeants, et ils continuèrent leurs travaux. Sur ces entrefaites une armée espagnole qui avait repris Lérida marchait au secours de Tarragone ; elle s'était jointe à un autre corps de troupes rassemblées à Tortose; et le maréchal de la Mothe, ne voulant pas attendre dans cette position deux armées plus nombreuses que la sienne, leva le siège qu'il avait entrepris,, et se reporta vers la plaine d'Urgel.

Les troupes de Catalogne furent commandées l'année suivante par le maréchal d'Harcourt; et le comte du Plessis-Praslin ouvrit la campagne le st avril par l'investissement et le siège de Roses : cette place fut vaillamment défendue pendant deux mois; mais le gouverneur capitula enfin

sur la brèche. D'Harcourt s'empara ensuite d'Agramont; il gagna le a 3 juin la bataille deliorens; et tandis qu'il allait faire le blocus de Balaguer, un détachement dont le régiment de Champagne faisait partie se dirigea vers l'Èbre, porta des secours au château de Flix, qui était assiégé par les Espagnols, recouvra la ville dont ils s'étaient déjà emparés, et fit sur eux un grand nombre de prisonniers. Balaguer se rendit le 10 octobre au maréchal d'Harcourt, et l'armée prit ses quartiers d'hiver.

Le blocus de Lérida, dont les Français commencèrent l'investissement le i cr mai 1646, fut la principale opération de cette campagne. D'Harcourt s'empara de tous les forts voisins de cette place, afin de la serrer de plus près: il étendit sur les deux rives de la Sègre ses lignes de circonvallation , et priva les assiégés de toute communication avec le dehors. Cependant le roi d'Espagne assemblait à Saragosse une armée considérable, dont il donna le commandement au marquis de Léganèz; et ce général se présenta devant les lignes le 5 octobre, dans l'espérance de les forcer et de secourir la place : il ne put d'abord y parvenir, et après une attaque infructueuse, il se retira vers Balaguer; maisil n'attendait

qu'un moment plus favorable. Avant de renouveler ses entreprises contre les assiégeants, il enleva la plupart des convois qui leur étaient destinés. Enfin il paraissait vouloir se retirer vers l'Aragon, et il fit jeter un pont vers la tour de Sègre, comme pour gagner la rive droite du fleuve; il y fit même passer ses bagages : on crut à son éloignement, et les Français ne gardèrent plus leurs lignes avec la même vigilance. Alors Je marquis de Léganèz fait donner de fausses alertes sur différents points, dans la nuit du 21 novembre: il surprend, à la faveur de l'obscurité, le fol* de Bébé dont il s'empare, et dirige tous ses efforts contre le régiment de Champagne qui se fait écharper : le comte d'Origny trouva la mort, en se signalant à la tète de ces braves. Les lignes étaient rompues : d'autres troupes françaises accoururent vers ce quartier, pour repousser celles de Léganèz ; mais, pendant ce combat, huit cents chevaux chargés de farine furent introduits dans la place, par d'autres points qui n'étaient plus gardés. Le maréchal d'Harcourt ayant perdu l'espoir de prendre Lérida par famine, leva le siège, et se retira sur Barcelone, après avoir laissé deux mille hommes à Balaguer.

Le prince de Condé, qui fit en Catalogne la

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campagne de 1647, voulut aussi s'emparer de Lérida , et , sans se borner aux opérations d'un blocus, il essaya d'emporter cette place de vive force. L'attaque fut commencée le 27 mai; et le régiment de Champagne, précédé des vingt-quatre violons du prince de Condé, ouvrit la tranchée en plein jour, au son de ces instruments. 11 s'était établi en usage d'accourir gaiement au péril : cette ardeur aventureuse tenait au caractère national , et n'était point regardée comme une fanfaronnade. On poursuivit avec vigueur les travaux de la tranchée ; mais bientôt il fallut la creuser à travers la roche vive ; et tel est l'escarpement des hauteurs sur lesquelles cette place est située, que sa position paraissait inaccessible. Les pénibles efforts des assiégeants étaient encore contrariés par de fréquentes sorties : l'ennemi se renfermait ensuite dans ses retranchements sans qu'on pût l'y forcer. Le prince de Condé, renonçant à une entreprise qui pouvait épuiser l'armée, leva le siège de Lérida, se replia sur Cervères, et alla s'emparer de quelques forteresses entre la Sègre et la Ribagorse, dont le lit sépare la Catalogne et r Aragon.

Tortose fut investie l'année suivante par le maréchal de Schomberg : le régiment de Champagne

servait à l'armée de siège, et il était campé au quartier du roi. La place, vivement attaquée, fut prise d'assaut le 5 juillet : on obtint, huit jours après, la capitulation de la citadelle.

La guerre de Trente ans était alors au moment «le se terminer. Ce long et vaste incendie, allumé à Prague en 1618, avait d'abord ravagé la Bohème, la Saxe et tout le cœur de l'Allemagne : Christian IV, roi de Danemark, intervint en i6a5 dans ces grands démêlés de l'Empire, et le théâtre de la guerre se porta vers le Holstein et le Mecklembourg; Gustave-Adolphe embrassa, cinq ans après , la cause de la ligue germanique; et en 1 635 la France s'engagea à son tour dans cette guerre, dont nous avons eu à rappeler les événements, lorsqu'ils se trouvaient liés à l'histoire que nous nous sommes proposé d'écrire.

Les traités de Westphalie, conclus à la fin de cette année, rendirent la paix à une grande partie de l'Europe, et ils eurent, par l'importance de leurs stipulations, une telle influence sur les destinées de tous les États, que l'on continua, pendant près d'un siècle et demi, d'en revenir aux principes de droit public que ces traités avaient proclamés, et aux arrangements territoriaux dont ils avaient établi les bases : ils écartèrent la cause

îioo HISTOIRE DL RÉGIMES

de ces guerres de religion qui avaient si longtemps troublé l'Empire, et consacrèrent les rapports politiques qui devaient unir entre eux tous les princes. Ces traités , habilement négociés et heureusement conduits à leur terme, resteront dans l'histoire de l'Europe comme un des plus beaux monuments de la diplomatie, et ils assurent une longue et juste renommée aux hommes qui concoururent au rétablissement de la paix. Cependant la guerre qui s'éteignait en Allemagne devait se prolonger encore vers le Midi : l'Espagne faisait de nouveaux efforts pour reconquérir la Catalogne; Barcelone était menacée d'un siège; et comme les habitants n'avaient pas de troupes réglées, le général Marsin, voulant mettre cette place dans un meilleur état de défense, y fit entrer, sur la fin de l'année 1649, ^ es régiments de Champagne, d'Auvergne, de Saint-Mesmes et de Mo n t pou il 1 an.

Il n'y eut en i65o aucune opération importante : mais à la fin de l'année la peste envahit Barcelone : elle attaqua la garnison comme les habitants; un tiers de la population succomba; et cette place eut ensuite à soutenir un siège contre les troupes réunies d'Espagne, de Naples, de Sicile, de Sardaigne et du Mil a nez. Leur armée

DE CHAMPAGNE, LIV. IV. aor

de terre était commandée par le marquis de Mortare, celle de mer 1 était par don Juan d'Autriche: elles ne laissaient pénétrer que quelques secours insuffisants, dans une place dont les provisions diminuaient de jour en jour; et, après un siège de quinze mois, où la garnison et les habitants montrèrent la constance la plus héroïque, Barcelone tout en ruines capitula le 11 octobre i65a: la garnison obtint les honneurs de la guerre, et les régiments français furent dirigés sur Perpignan, avec leurs armes, leurs drapeaux et six pièces de canon : on les distribua ensuite dans les

garnisons de l'intérieur du royaume, où ils purent se rétablir et réparer leurs pertes.

Barcelone avait été le siège de l'insurrection de la Catalogne : la réduction de cette ville entraîna celle des autres places; et Girone, Palamos, Balaguer, Urgel et d'autres lieux fortifiés se soumirent à l'autorité du roi d'Espagne, après douze années de troubles et d'hostilités. Il ne restait aux Français que la place de Roses, et les Espagnols firent de vaines tentatives pour s'en emparer. La guerre ne se faisait plus que vers les frontières du midi : elle tendait à s'affaiblir, elle n'occupait qu'un petit nombre de troupes; et la paix avec l'Espagne fut rétablie par le traité

aoa HISTOIRE DU RÉGIMENT

des Pyrénées, que le cardinal Mazarin et don Ixniis île Haro signèrent, le 26 décembre i65q.

La France, aussitôt après le traité de Westphalie, avait été déchirée par des troubles intérieurs; mais cette guerre civile avait un caractère moins grave que celle de la Ligue.

Les discussions du parlement avec la cour avaient été l'origine de la Fronde, vers la fin de 1648. Le peuple avait pris parti pour le parlement : il s'était retranché contre les troupes du roi dans la Journée des Barricades ; et l'esprit de sédition faisant des progrès de jour. en jour, la reine régente et la cour avaient cru devoir se retirer à Saint-Germain. Le cardinal de Retz, coadjuteur de Paris, était devenu un des plus redoutables soutiens de la Fronde, par ses intrigues et son audace. Agitateur de l'État, sans paraître avoir un but déterminé, il savait remuer le peuple par ses discours passionnés, et il lui avait choisi pour chef le duc de Beaufort qui avait comme lui l'art d'entraîner la multitude.

La cour, en faisant au peuple et au parlement quelques concessions, parut apaiser ces premiers (roubles; mais ils furent ranimés, vers la fin de if)5i, par l'inquiète ambition de quelques grands f|uo blessait la loule-puissance du cardinal Maza-

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rin. Les princes de Condé et de Conti s'étaient mis à la tète des mécontents : Condé avait assemblé ses partisans au midi de la Loire ; mais pressé par les troupes royales, dont le nombre était trèssupérieur aux siennes, il avait perdu successivement le Poitou, la Saintonge, et avait porté dans la haute Guienne le théâtre de la guerre. 11 battit le marquis de Saint-Luc près de Miradoux en Armagnac, et s'attacha au siège de cette place qui fut vaillamment défendue par le lieutenantcolonel la Mothe-Védel. Cet officier s'était distingué en i6l\2 à la prise de Colliôure; il avait été blessé au dernier siège de Lértda, et il servait alors sous les ordres du prince de Condé ; mais il resta fidèle à la cause du roi; et lorsque ce prince f après avoir battu en brèche la place de Miradoux, fit sommer le commandant de se rendre, et le menaça de faire passer lui et sa garnison au fil de l'épée, s'il opposait une plus longue résistance, la Mothe-Védel lui fit dire pour toute réponse qu'il était du régiment de Champagne; et il parvint par sa belle défense à lui faire lever le siège. Montauban, Moissac et d'autres villes du Midi lui résistèrent également.

La guerre prit alors une autre direction. Le prince de Condé , se rapprochant de la capitale ,

eut à Bléneau, à Étampes, et jusque dans le faubourg Saint-Antoine, de vifs engagements avec les troupes royales. Le parlement et le peuple continuaient de le favoriser ; il trouvait des appuis dans toutes les classes; les femmes elles-mêmes avaient pris parti dans ces querelles ; elles disposaient de l'opinion de leurs courtisans , et l'esprit de galanterie décida souvent de la cause qu'on allait suivre.

Cependant, les mécontents que l'on avait insensiblement conduits de la plainte à la sédition et à la guerre civile, se lassèrent enfin de cette suite d'hostilités. Une amnistie leur fut accordée par le roi le 21 octobre i652; le parlement put revenir dans la capitale : le cardinal de Retz allait y être arrêté sans trouver un défenseur; et Mazarin qu'on avait exilé deux fois fut rappelé et reprit tout son ascendant.

L'intervalle de plusieurs années de paix va suspendre le récit des opérations militaires , et nous pouvons étendre nos regards sur les modifications qui s'introduisirent dans la formation primitive du régiment de Champagne: la plupart de ces innovations s'appliquaient aussi aux autres corps d'infanterie; et les développements où nous allons entrer, nous offrent un moyen d'agrandir

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notre sujet, sans toutefois dépasser les bornes que nous avons du nous prescrire.

A la fin du règne de Louis XIII , l'infanterie avait reçu de nombreux accroissements : elle constituait la principale force des armées, et Ton s'était attaché à en perfectionner l'organisation. Treize nouveaux corps avaient été créés par ce prince, sans y comprendre ceux qu'on licenciait ;iprès quelques années de service : l'infanterie française, constamment entretenue pendant la guerre et pendant la paix , se composait alors de vingt-cinq régiments: chacun des douze premiers était de quatre bataillons, les autres n'en avaient que deux.

Les quatre bataillons d'un régiment n'étaient pas toujours employés à la fois : tandis que les trois premiers étaient sous la tente, on tenait le quatrième en réserve, pour en former un dépôt, destiné à porter les trois autres au complet, à recevoir les recrues, à les exercer, à les mettre en état de faire la guerre. Cette disposition permettait de donner aux troupes en campagne plus de régularité et d'ensemble , soit pour le nombre, soit pour la discipline , et l'on n'employait le bataillon mis en réserve que dans les occasions trèsgraves où il fallait recourir à toutes ses ressources.

io6 HISTOIRE DU RÉGIMENT

Alors les soldats du dépôt se faisaient un point d'honneur de marcher aussi résolument que tous les autres: le même esprit de corps les animait, et Ton eut de fréquents exemples de leur dévouement et de leurs vaillants services, dans la défense des places dont ils formaient la garnison , et dans toutes les expéditions militaires où leur courage fut mis à l'épreuve.

La division par bataillons n'avait pas existé dans l'origine : chaque régiment se composait d'un nombre de compagnies, plus ou moins grand ; et celles qu'on réunissait en un seul corps recevaient une organisation semblable. Champagne avait eu successivement douze, vingt et trente compagnies : ce nombre fut porté jusqu'à quarante compagnies, de cent hommes chacune, par les ordonnances de i663, qui reçurent la même application dans les douze régiments les plus anciens.

La paix de 1668 amena des réformes considérables : la force de chaque compagnie fut successivement réduite à quatre-vingts hommes, à soixante-dix, à cinquante, à quarante-cinq. D'autres alternatives de guerre ou de paix firent encore éprouver aux compagnies différentes variations : mais leurs cadres étaient conservés ; et les

augmentations 011 les réformes ne* changeaient rien aux éléments primitifs de la formation, de la discipline et du service d'un même corps..

Les chefs des régiments avaient eu, dès l'origine, le titre de mestres de camp; ils reçurent celui de colonels en 1661 , lorsque la place de colonel général de l'infanterie eut été supprimée : on donnait déjà depuis longtemps le titre de major à l'officier supérieur qui d'abord avait été désigné sous celui de sergent- major.

Ce dernier nom fut ensuite appliqué au premier sous-officier de chaque compagnie, et celuici avait sous ses ordres les sergents, les caporaux, les anspessades. La hiérarchie du commandement descendait ainsi de grade en grade , et lorsque la compagnie se partageait en pelotons, en sections, en escouades, chacune de ces subdivisions avait un chef responsable , chargé d'y maintenir la discipline.

On avait eu dans chaque corps autant d'enseignes que de compagnies : ce nombre fut réduit en i643 à deux drapeaux par régiment; mais cette réforme ne se fit dans les anciens corps que graduellement, et à mesure que les places d'enseignes vinrent à vaquer. Il était naturel de penser que moins on aurait de drapeaux, plus ce

2<>8 H1ST01RK Dl HK(iï\IENT

signe serait respecté et énergiquement défendu. Le drapeau est une espèce de palladium, confié à l'honneur et au courage de chaque soldat : son éclat est le plus bel ornement dont un régiment puisse se parer ; et lorsque, criblé de balles, déchiré par les coups de lance, il fait flotter ses glorieux lambeaux sur les vaillants hommes qui l'ont défendu, l'aspect de ses débris mutilés inspire encore la vénération. Si les injures du temps ou de la guerre obligent à le remplacer, on consacre par une bénédiction ce nouvel étendard , afin de le rendre également sacré et de le faire environner d'un respect religieux. Ce fut sous ce noble drapeau , souvent assailli dans les combats, mais toujours fidèlement gardé, que le régiment de Champagne traversa le cours des âges, sans déroger de son ancienne renommée, sans jamais démériter de la patrie , et des hommes qui chérissent et apprécient la gloire. Ce drapeau , orné d'une croix fleurdelisée, était accompagné d'une écharpe blanche , glorieux symbole de son inviolabilité.

Les troupes, qui nous offrent aujourd'hui un brillant spectacle par l'ensemble et l'uniformité de leur équipement, n'avaient pas alors la mémo régularité: toutes. les pièces de leur armure dé-

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fensive avaient déjà disparu' et quoique la profession d'homme de guerre fût séparée de toutes les autres, on ne la reconnaissait qu'à un petit nombre de signes extérieurs. L'habillement général des troupes d'infanterie avait été, depuis la création des régiments, une jaque ou blouse, assujettie au bas de la taille par une ceinture qui s'agrafait et se serrait à volonté : la couleur de tous ces vêtements n'était pas la même; et comme les autres habitants avaient un costume semblable, on ne distinguait les militaires que par la pique ou le mousquet, dont ils pouvaient se débarrasser à volonté, et par la bandoulière et l'échappe qui se croisaient sur leur poitrine: en les quittant ils se trouvaient confondus dans la multitude.

Si nous nous reportons à ces époques désastreuses, où l'on osait regarder comme un droit de la guerre celui de faire main basse sur la garnison d'une place escaladée ou emportée d'assaut, à quelles marques pouvait-on reconnaître les habitants inoffensifs qui n'avaient pas prisjes armes, et les soldats qui avaient pu se dépouiller en un instant de leurs insignes militaires? Un vainqueur furieux, ne retrouvant plus les ennemis dont il brûlait de se venger, frappait indistinctement la

2ïo HISTOIRE DU RÉGIMENT

population entière qui les avait recelés dans ses rangs ; et les soldats périssaient sans que les hommes paisibles fussent épargnés.

D'autres motifs, moins graves sans doute, mais toujours puisés dans les règles de Tordre public , firent sentir la nécessité de donner aux troupes 'des marques distinctives qui fussent plus adhérentes, et qui s'appliquassent à toutes les parties de leur habillement et de leur équipement. La désertion devenait plus difficile à réprimer, lorsque le fugitif n'avait aucun signe qui le fît reconnaître. On ne savait souvent à qui imputer les actes de violence ou d'exaction , commis par des hommes qui se perdaient si aisément dans la foule : l'indiscipline était accrue par l'impossibiKté d'atteindre la plupart des coupables ; et l'on put apercevoir combien les marques distinclives dont un homme est revêtu peuvent avoir d'influence sur sa conduite habituelle. Lorsqu'il est signalé à tous les yeux , il craint de les blesser par une faute grave : une sorte de respect humain le retient dans les bornes que ses penchants déréglés auraient peut-être franchies; et quand sa raison était près de s'égarer , le frein de l'opinion publique peut le ramener à ses devoirs. Cette influence des signes contribua puissamment aux améKora tiens

DE CHAMPAGNE, LIV. IV. ait

qui s'introduisirent dans la discipline des troupes, dans leurs moyens de ralliement, dans l'ensemble et l'accord de leurs opérations , dans la régularité de leurs habitudes et de leur service.

Dès les premières années du règne de Louis XIV, on pourvut avec un soin particulier à l'entretien de l'armée : le gouvernement fit faire en i645 une distribution d'habits aux soldats qui servaient en Catalogne : plusieurs villes furent invitées en 1649 a fournir des vêtements aux troupes que d'autres villes logeaient et nourrissaient. On n'avait pas encore organisé les administrations militaires, destinées à pourvoir aux différents besoins de l'armée : son entretien était mis à la charge des villes, et il se répartissait spécialement entre celles de la frontière. Ainsi les habitants les plus exposés aux agressions de l'ennemi avaient aussi à subvenir plus que tous les autres aux frais de la défense. Mais on put ensuite reconnaître qu'au lieu d'imposer ces obligations locales il était plus régulier et plus juste de les faire porter sur l'État tout entier : c'est à lui que l'armée appartient; et sur quelque point que ses troupes puissent être employées, elles concourent également à la défense et à la sûreté commune. Une ordonnance de 1666 régla l'habillement et toutes les

parties de l'équipement militaire : tous les régiments eurent, dès cette époque, les uniformes, les couleurs, les signes distinctifs qui leur étaient propres; et si la plupart de ces règlements furent modifiés dans la suite, le principe de l'uniformité fut constamment suivi. Les variations de la mode influèrent néanmoins sur la coupe des vêtements: on fit différents essais, pour rendre l'habillement militaire plus salubre, plus commode, moins embarrassant dans les manœuvres et dans les exercices militaires.

L'armement de l'infanterie fut également modifié par des ordonnànces successives qui tendaient à le rendre plus régulier. On décida en i654 que, dans chaque compagnie le tiers des hommes seraient armés de piques, que tous les autres auraient des mousquets; et cette ordonnance fut confirmée par celle de 1670. L'usage de la pertuisane, moins longue que la pique, et armée d'un fer large et tranchant, fut supprimé en 1670, et celui des fusils à platine commença à s'établir ; mais il ne devint général qu'à la fin du siècle. L'ordonnance de 1670 défendit d'avoir plus de quatre fusiliers dans chaque compagnie : on en permit six par les règlements de 1687, et l'on augmenta en 1690 le nombre des soldats qui devaient

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en avoir : le régiment de Royal- Artillerie en fut complètement armé en 1693, et cet usage s'étendit, quelques années après, aux autres régiments d'infanterie. Les officiers avaient été successivement armés de piques et de demi-piques : une ordonnance de 1690 leur prescrivit d'avoir des espontons, et laissa le fusil ou le mousquet aux grades inférieurs. La différence de l'armement des officiers résultait de celle de leurs fonctions : ils avaient moins à faire le coup de feu qu'à diriger les mouvements de leurs soldats; et peut-être on ne voulait point qu'ils sacrifiassent aux soins de leur défense personnelle les devoirs plus importants qui leur étaient imposés.

L'équipement du soldat reçut les modifications qu'exigeait la différence de son armement, et lorsqu'on eut adopté les armes à feu, il fallut avoir des cartouches toutes prêtes, pour les charger eè. les amorcer. Chacune de ces cartouches était suspendue à la bandoulière du soldat qui devait en faire usage; il les avait sous la main, et il les détachait successivement; mais un mode si imparfait donnait lieu à des accidents nombreux : on fit d'autres essais, et les cartouches furent enfin rangées et casées dans une giberne, où elles étaient plus à l'abri de l'humidité.

Parmi les armes à feu qui furent introduites dans l'infanterie, et qui donnèrent lieu à d'importantes améliorations , nous devons signaler l'emploi de la grenade, petit boulet creux dont on faisait particulièrement usage dans l'attaque et la défense des brèches et des tranchées. Les soldats, exercés à lancer à la main ce projectile, y mettaient le feu par une é toupille de quelques pouces de longueur, et ce globe, chargé de poudre et de mitraille, éclatait après avoir atteint le but Afin de rendre l'emploi de cette arme plus habituel, on plaça en 1667 quatre grenadiers dans chaque compagnie, et on les réunit trois ans après, pour enformer un peloton séparé. Bientôtles trentepremiers régiments eurent, chacun à leur tête, une compagnie de grenadiers : on en donna ensuite à tous les autres corps : on augmenta même le nombre de ces compagnies, et il y en eut une pour chaque bataillon.

Lorsqu'on eut emprunté de Cohorn l'usage de lancer les grenades à l'aide des pierriers , la destination de ces soldats vint à changer; mais ils ' conservèrent leur nom : ils étaient l'élite de l'infanterie par leur taille, leur bonne conduite, leur bravoure : ils marchaient à la tête des bataillons ; et quelquefois on rassemblait en un seul corps

DE CHAMPAGNE, LIV. IV. ai 5

ceux de plusieurs régiments , pour agir avec plus de «vigueur contre l'ennemi.

L'invention de la baïonnette, qui fut adoptée vers la même époque, introduisit dans l'armement des troupes un perfectionnement remarquable.

On en fit l'essai en 1671 , dans un régiment d'artillerie, où le fusil à platine venait de remplacer le mousquet. Cet usage fut successivement étendu aux autres corps de l'armée ; cependant il ne fut complètement établi que trente ans après : toute l'infanterie fut armée en 1700 de fusils à baïonnettes; et l'usage des piques fut entièrement supprimé par une ordonnance de 1 70$.

Le mancbe de la baïonnette s'engageait d'abord dans le canon du fusil, et le soldat l'y plaçait lorsque, après avoir fait sa décharge, il avait à combattre de près et à l'arme blanche : mais il ne pouvait plus tirer; et l'on imagina ensuite d'ajuster la baïonnette au fusil par une douille à branche recourbée, qui embrassait l'extrémité du canon, où elle était solidement retenue, et qui permettait de charger et de faire feu, sans se priver du second moyen d'attaque et de défense.

Ce mélange, cette combinaison de deux armes si puissantes, ayant mis au pouvoir de chaque corps d'infanterie la facilité de combattre avec

aiu' HISTOIRE DU RÉGIMENT

plus d'énergie de loin comme de près, on reconnut qu'il fallait chercher à laisser encore moins de prise au feu de l'ennemi. Déjà on avait renoncé à l'ordre profond, en réduisant à six le nombre des rangs : Vauban fit reconnaître la nécessité d'une diminution nouvelle, et les troupes d'infanterie ne furent plus rangées en bataille que sur trois hommes de hauteur.

Après avoir formé un corps d'artillerie, on le distribua dans les différentes batteries qu'il était chargé de servir. Cette arme exigeait des connaissances spéciales; on créa des écoles pour ce genre d'enseignement. La fabrication des pièces, celle de la poudre, la portée des bombes et des boulets, le choix à faire dans l'emplacement des batteries furent calculés avec plus de précision : d'habiles officiers, tels que de Vigny, de Cray, de Saint- Hilaire, concoururent à ce perfectionnement, et l'emploi seul de l'artillerie décida souvent du sort des batailles.

Toutes les autres parties de l'art de la guerre se développaient en même temps : ce siècle fut celui des grands capitaines, et l'on retrouve fréquemment à la tête de nos armées les noms les plus illustres de notre ancienne monarchie.

Ne soyons pas surpris de la prééminence dont

jouissait alors Fétat militaire. La gloire, achetée aa péril de la vie, brilla toujours d'un vif éclat : le courage, 1 énergie, l'habitude de chercher les hasards s'étaient encore développés au milieu des troubles civils ; et le gouvernement cherchait à diriger contre les ennemis (lu dehors la turbulente inquiétude des hommes qui avaient ébranlé l'État. C'était dans des guerres légitimes qu'ils allaient signaler leur génie, leurs services, et mériter leur haute renommée.

A mesure que les opérations militaires s'assujettissaient à de nouveaux calculs, et que la stratégie, conduite avec plus d'art, s'appliquait à de plus grandes masses, embrassait la défense d'un vaste pays, et faisait habituellement dépendre la victoire de la justesse des combinaisons, du concours de toutes les armes, et de l'ensemble de leur action, l'importance particulière de chaque corps ne pouvait plus être la même ; mais les premiers régiments auxquels remontait cette organisation avaient toujours leur ancienne gloire à soutenir. La priorité de leur création leur avait valu l'honorable privilège de marcher les premiers à la tranchée, lorsqu'ils étaient formés en brigade avec d'autres corps plus nouvellement créés : un si noble motif d'émulation les excitait à ne jamais

2 i 8 HISTOIRE DU RÉGIMENT

renoncer au rang qu'ils occupaient et à la réputation qu'ils avaient acquise.

Picardie avait le drapeau de colonel générai de l'infanterie française, et se trouvait placé à la téte des régiments de l'armée ; mais après lui le rang fut plusieurs fois disputé entre Champagne, Navarre et Piémont. Les compagnies du premier corps s'étaient illustrées sous les ordres de François, duc de Guise, créateur des régiments etgou- • verneur de Champagne ; celles du deuxième corps avaient formé, à la même époque, la garde de Henri d'Albret, roi de Navarre; celles du troisième étaient les vieilles bandes qui avaient honorablement servi en Piémont.

Nous avons déjà rappelé quelques exemples de leur rivalité, qui n'avait pour but que l'honneur de s'exposer aux premiers coups de feu : on la vit éclater de nouveau en 16119, quand l'armée dont ils faisaient partie alla forçer le Pas de Suze. Louis XIII, ayant égard à leurs titres et à leurs services, ne voulut marquer entre eux aucune préférence : il décida que leurs rangs seraient égaux; et Champagne, Navarre et Piémont tirèrent au sort Tordre qu'ils auraient à suivre , afin que chacun d'eux jouit à son tour de six mois de préséance. Ce temps fut ensuite doublé : chacun

des trois 'régiments exerça pendant un an sa prérogative; et cette rotation triennale fut confirmée par plusieurs règlements. Cependant, malgré des dispositions si formelles, les mêmes discussions se renouvelèrent à plusieurs reprises.

La fierté militaire a quelquefois dégénéré en esprit d'indépendance. Le régiment de Champagne passait pour être moins soumis à Tordre qu'à l'honneur : il avait adopté sur ce point un dicton, devenu proverbial , et quoique attaché à ses devoirs , il se pliait avec peine à une autre autorité qu'à celle de ses chefs immédiats. Il fallut une ordonnance royale du i er février 1662, pour obliger les compagnies de Champagne, en garnison à Perpignan, d'obéir aux lieutenants-colonels des autres corps quis'y trouvaient également : il en fallut une autre le s3 mars suivant, pour enjoindre aux compagnies qui étaient en garnison à Brest, de reconnaître les commandants de cette place et de leur obéir.

Nous voyons par les annales de cette époque, que les différentes compagnies d'un régiment étaient quelquefois dispersées sur un grand nombre de points; soit qu'on voulût leur faire partager avec d'autres corps l'honneur de défendre quelques grandes places de guerre, soit que

*it> HISTOIRE DU RÉGIMENT?

différents postes peu considérables n'exigeassent pas une garnison plus nombreuse. Les quarante compagnies dont le régiment de Champagne se composait en i665, avaient été ainsi réparties dans les villes ou forteresses suivantes : dix-neuf compagnies à Metz, une à la citadelle de Verdun, une à Sainte-Menehould, une à la citadelle d'Amiens, une dans celle du Havre, deux à Brest, une au château de Nantes, deux à Blavet, une au fort Nieulé,une au château de Niort, une à Belle- Ile, deux au fort de la Prée, deux à la citadelle de Blaye, une à Saint- Jean Pied de Port, une à Montauban , une au château de Saint-André-lez- Avignon, une à la citadelle de Pignerol, une au fort de la Pérouse.

Cette dispersion dans un grand nombre de places, très-éloignées les unes des autres, nuisait à la célérité de leur rassemblement; et lorsqu'il fallait mettre en campagne une armée, les détachements accourus d'une autre frontière, et déjà fatigués d'une longue et pénible route , étaient moins en état d'agir sur-le-champ. Ils pouvaient avoir perdu l'habitude de ces manœuvres d'ensemble qui rendent les grandes évolutions plus précises; et les détails d'exercice par compagnies devaient aussi s'exécuter d'une manière moins

uniforme, puisqu'ils n'avaient pas été soumis a

une même surveillance.

Le choix des garnisons, entre lesquelles on pouvait répartir les bataillons ou les compagnies «l'un régiment, fut ensuite soumis à un autre système : au lieu de disperser au loin ces différents corps, on les distribua dans toutes les places d'une même contrée. Par ce moyen ils purent être facilement réunis et dirigés vers la ligne d'opérations la plus voisine. Ces troupes déjà acclimatées avaient moins à souffrir de la marche et de la température, et comme elles avaient eu les mêmes inspecteurs, on pouvait remarquer plus d'accord dans leurs manœuvres et dans leur instruction.

Tous les règlements militaires tendaient à se perfectionner, sous un règne où les occasions de les appliquer devenaient si fréquentes : les guerres se succédaient avec rapidité; et lorsqu'elles venaient à se rallumer, il était difficile qu'elles n'éclatassent pas à la fois sur toutes les frontières de la France, depuis que la dignité impériale avait passé dans la maison de Charles-Quint. Les intérêts de l'Espagne et de l'Empire se trouvaient alors réunis; la France était cernée, au midi, au nord et à l'orient par ces deux puissances: il lui fallait

des corps d'armée sur chacune de ses frontières.

Louis XIII avait eu longtemps à soutenir ces guerres continentales'dont on ne pouvait prévoir le terme : elles s'étaient perpétuées pendant la minorité de Louis XIV ; elles avaient été signalées par des victoires; et quand ce jeune prince eut pris les rênes du gouvernement, ses yeux étaient encore éblouis de l'éclat de tant de triomphes: il voulut s'en entourer lui-même, il suivit une impulsion naturelle à son cœur et à son âge; et le succès de ses premières armes l'entraîna et le retint dans une carrière, où la fortune n'avait encore pour lui que des faveurs et des moyens de séduction.

Les conditions de la paix des Pyrénées avaient paru devoir restreindre le théâtre des guerres à venir. On croyait avoir séparé, par le mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse, les intérêts des deux branches de la maison d'Autriche; et cette alliance de famille avec la cour de Madrid pouvait du moins faire espérer que l'Espagne resterait neutre, pendant les guerres que la France aurait à soutenir contre l'Empire, ou contre l'Angleterre et la Hollande. Mais cet hymen, qui semblait offrir à l'Europe un gage de repos , avait éveillé dans 1 ame du roi de nouveaux sentiments

d'ambition, et quoique Marie-Thérèse eût formellement renoncé, en devenant reine de France, à tout exercice de droits de succession , quand l'héritage de la monarchie espagnole viendrait à vaquer, le conseil de Louis XIV avait cherché, au moment même de cette renonciation, à l'infirmer et à la faire considérer comme nulle. Il alléguait que l>fante rie pouvait être privée, ni légalement, ni par sa volonté même, des droits qui tenaient à sa naissance et aux constitutions de la monarchie. Il se bornait, pendant la durée de la paix, à ne pas laisser perdre de vue ses prétentions; mais il se réservait de les soutenir par les armes si elles devaient être un jour contestées.

Cette occasion se présenta bientôt, et après la mort de Philippe IV, roi d'Espagne, Louis XIV revendiqua, au nom de la reine son épouse, la succession de la Flandre , du Brahant , de la Franche-Comté : ses prétentions ayant été rejetées par l'Espagne , il partit de Saint-Germain le 16 mai 1667, pour se rendre à son armée de Flandre, qui ouvrit la campagne par l'attaque et la prise de Charleroi, de Bergues et de Tournay. Douay fut investi le 3o juin : les Gardes françaises et Picardie ouvrirent la tranchée le 3 juillet; et deux

i*f\ HISTOIRE DU RÉGIMENT

nouvelles attaques furent faites le lendemain, l'une par le régiment de Champagne, ayant à sa tète le marquis d'Ambres son colonel, l'autre par le régiment de Sault : la capitulation fut signée deux jours après.

Le maréchal d'Aumont alla faire le siège de Courtray : la tranchée fut ouverte le ï 5 du même mois, et trois attaques furent faites en même temps par Navarre, Champagne et Normandie:

le gouverneur, ne pouvant plus défendre la place, se retira dans le château et fut réduit à capituler.

Le 29 juillet, une partie de l'armée marcha sur Oudenarde: les régiments de Champagne et deCastelnau ouvrirent la tranchée, et leurs attaques furent poussées avec tant de vigueur que la ville se rendit le lendemain : celle d'Alost fut réduite immédiatement après; on se dirigea sur Lille, et le roi, qui avait quitté momentanément l'armée, y revint le 10 août, pour présider aux travaux du siège.

L'ennemi avait construit, à deux cents pas de la ville, une redoute, fraisée et palissadée, et le comte de Duras faisait avancer quelques pièces de canon pour la battre en brèche; mais avant leur arrivée , cette redoute fut prise par les régiments de Champagne et de Castelnau.

Deux tranchées furent ouvertes, Je 18 août, par le premier bataillon des Gardes françaises et parles régiments de Picardie et d'Orléans, qui remirent ce service, le jour suivant, au premier bataillon des Gardes suisses et aux régiments de Champagne et du Plessis-Praslin. Ces deux derniers corps s'avancèrent aussi le a5, pour relever les régiments de Picardie et d'Orléans qui avaient beaucoup souffert dans la tranchée; mais ceux-ci refusèrent obstinément d en sortir, avant d'avoir achevé leur logement sur le chemin couvert :

chacun se piquait généreusement de ne céder à aucun autre le poste du péril. Les demi-lunes qui défendaient encore la place furent emportées le lendemain; on repoussa une quatrième sortie des assiégés, et la ville capitula le 27 août: on y fit entrer les régiments de Champagne et du Plessis-Praslin.

Le comte de Croï, qui était gouverneur de Ulle, avait fait demander au roi, dès le commencement du siège, de vouloir bien désigner le lieu où serait son quartier, afin qu'il pût donner l'ordre de n'y point tirer : Louis XIV le fit remercier; mais il n'accepta pas un privilège de sécurité personnelle, et il répondit à ce message que tout le camp était son quartier.

Lorsque après la reddition de Lille, la garnison espagnole défila devant le roi, le comte de Croï mit pied à terre et s'inclina pour le saluer : il était troublé et gardait le silence : « Monsieur, lui dit « le roi, vous êtes un galant homme qui avez fait «votre devoir, en défendant honorablement la «place qui vous était confiée , et je vous en estime «davantage. — Sire, lui répondit ce général, je re- « mercie Votre Majesté : la bourgeoisie a voulu « rendre la place ; si j'eusse été le maître de pro- « longer ma défense, Votre Majesté en parlerait « encore plus avantageusement. » Des regrets si généreux et si délicatement exprimés ne pouvaient déplaire au vainqueur.

Un corps de troupes ennemies s'avançait alors pour secourir les assiégés dont il ignorait la capitulation; il fut défait par le marquis de Créqui, et par le marquis de Bellefonds, ancien colonel de Champagne.

Ce fut la dernière opération militaire de cette frontière : on avait ouvert des négociations pour la paix; elles furent accélérées par la conquête de la Franche-Comté qui eut lieu au mois de février de l'année suivante; et le traité d'Aix-la-Chapelle fut signé le 1 5 mai 1 668.

Cet intervalle de paix ne dura que trois années,

et même il fut encore signalé par d'autres faits d'armes. Louis XIV qui n'avait pas d'ennemis autour de lui , permit à quelques-uns de ses généraux d'aller au secours de Candie, dont les Ottomans faisaient alors le siège. Trois cents volontaires y suivirent le dite de la Feuillade ; six mille hommes y furent ensuite conduits par le duc de Beaufort, qui fit admirer sa bravoure et trouva la mort dans cette expédition.

De grands travâux se poursuivaient à la même époque dans les ports de Brest, de Rochefort, de Toulon, et le gouvernement créait une marine qui devait lui faire partager l'empire des mer avec ses rivaux.

Le sort des vieux serviteurs de l'État occupa l'attention du roi; et Louis XIV fit commencer à la fin de 1671 la construction de l'hôtel de Mars ou des Invalides, vaste et majestueux établissement, fondé pour les officiers et les soldats que leurs blessures, leurs infirmités ou leur grand âge mèttaient hors d'état de servir. Toutes les ressources de l'art, tous les soins d'une administration paternelle furent employés pour le rendre digne de sa destination. C'était un monument érigé à la gloire et aux Services de l'armée; et les hommes appelés à défendre la patrie virent avec un vif

sentiment de reconnaissance qu'un honorable asile était réservé à ceux qui auraient consumé leurs forces pour elle. Là les vieux guerriers se retrouvent avec leurs anciens compagnons d'armes ; leurs habitudes militaires se conservent au milieu des loisirs de la paix; un facile service, une indulgente discipline, règlent les exercices et remploi de leurs journées : ils aiment à s'entretenir des faits d'armes auxquels ils ont participé , des glorieuses blessures qu'ils ont reçues , des généraux qui les commandaient. Les traditions de la guerre sont fidèlement gardées par les témoins vivants de tant de belles actions; et combien d'exploits isolés , qui échappent à l'histoire et que la postérité ne connaîtra point, se révèlent dans ces colloques militaires, et signalent du moins à l'estime de quelques braves le modeste guerrier qui n'espère pas d'autre renommée! Des tableaux de batailles ornent les salles de ce palais. Ces images rappellent aux soldats les jours d'épreuves qu'ils ont traversés : ils s'émeuvent encore à ces grands souvenirs ; ils voient quel prix la gloire militaire a coûté; et quand ils ont à rendre grâce à la Providence qui les sauva de tant de périls , un temple auguste que les merveilles de l'architecture ont embelli, et dont le dôme s'élève vers le ciel,

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reçoit leur humble prière. Ces guerriers , si fiers tlevant l'ennemi, vont courber leur front aux pieds du Dieu des armées; et s'ils lèvent les yeux, ils voient appendus aux voûtes du sanctuaire les drapeaux qu'ils ont conquis. Jusqu'alors ces glorieux trophéesavaient décoré les murs de l'église métropolitaine. Tous les généraux d'armée cherchaient à l'embellir de ce luxe militaire : Condé , Turenne l'avaient ornée tour à tour, et le maréchal de Luxembourg allait mériter par ses nombreux envois le titre glorieux et populaire de tapissier de Notre-Dame. Le temple des Invalides recueillit ensuite ces richesses; on les mit sous la garde des guerriers qui les avaient obtenues.

Ces honorables retraites, ces récompenses assurées aux services militaires et à la vieillesse, ani- " inaient le dévouement des plus jeunes guerriers : ils allaient employer au milieu des camps leurs plus belles années, mais ils seraient un jour nourris par l'État qu'ils auraient défendu, et cette perspective d'honneurs et de secours les attachait à la gloire du monarque dont ils éprouvaient la bienveillance.

Les vœux de l'armée sollicitaient une nouvelle guerre, rinclination du roi s'y laissait aisément entraîner; et cette guerre, qui ne fut d'abord dé-

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çlarée qu'à la Hollande, gagna bientôt les autres frontières du royaume, quand le stathouder fut parvenu à se liguer avec l'Angleterre, l'Espagne, l'Empereur, et une partie de l'Allemagne et de l'Italie. Tous les voisins de la France prirent successivement les armes contre elle ; et Louis XIV ne chercha point à détourner un si violent orage; il espérait lui résister et sortir du péril par des victoires. Le maréchal de Turenne était attaché à l'armée que le roi conduisait lui-même : le prince de Condé avait un autre commandement; et le duc de Luxembourg, qui avait fait auprès d'eux ses premières armes, allait dans cette guerre mémorable s'élever au rang des plus grands capitaines.

L'armée du roi passa le Rhin à Toll-Huis le 12 juin 177a : elle s'empara, le ai, du fort de Skenk, situé à la pointe de l'île de Betaw, lieu où ce fleuve se divise en deux branches, celle du Rhin et celle du Wahal. Wésel, Nimègue, Arnheim, Utrecht furent successivement emportés : Amsterdam était menacé , et les États généraux demandèrent la paix; mais les dures conditions que Louvois prétendait imposer en empêchèrent la conclusion. La Hollande fit de nouveaux efforts pour se défendre : Montécuculli arrivait à son se-

cours avec une armée de vingt mille hommes , et lelecteur île Brandebourg en envoyait une autre : le prince d'Orange engageait tous ses biens pour subvenir aux besoins des soldats : il eut recours à l'inondation de son pays pour arrêter les progrès de la conquête; et l'armée française entra en quartiers d'hiver , avant d'avoir pu terminer la guerre. Cependant toutes ses opérations ne furent pas suspendues. Le duc de Luxembourg, qui commandait depuis le départ du roi, voulut profiter des rigueurs de la saison, pour s'avancer sur la glace, vers les murs de Leyde et de la Haye qu'il allait attaquer de vive force. Les brigades de Picardie et de Champagne étaient chargées de cette expédition ; mais avant la fin de leur marche le dégel survint: il fallut quitter précipitamment les polders inondés; et l'on remonta sur les digues pour regagner Utrecht : les Hollandais qui s'étaient retrauchésau village de Wèles en furent délogés; les bourgs de Bodegrave et de Swamerdam se défendirent; mais leurs retranchements furent emportés, et ces lieux furent livrés à tous les malheurs des villes que l'on emportait d'assaut.

Le cruel usage de tailler en pièces la garnison d'une place qui, sans aucune espérance de salut, s'était défendue jusqu'à l'extrémité, remontait aux

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nations les plus barbares, et il avait été emprunté d'elles par les peuples plus civilisés. On en trouve, » dans tous les siècles, de nombreux et déplorables exemples.

Bientôt devait éclater un fléau plus grand, et une partie du Paiatinat fut impitoyablement dévastée en 1674: exemple effrayant des fureurs de la guerre qui devait, comme au temps des invasions les plus funestes, embrasser toutes les classes de la population. Deux villes, vingt-deux villages de cette contrée furent dévorés par la flamme, après avoir été livrés à tous les excès d'une soldatesque effrénée : les moissons, les forets furent également embrasées : on voulait, pour couvrir une frontière exposée aux incursions de l'ennemi, mettre un désert entre elle et lui. Une mesure si désastreuse paraissait érigée en système; et les mêmes actes de violence s'étendirent dans une partie de l'Alsace : il semblait que rien ne pût arrêter un si fatal acharnement, et que l'on crût nécessaire de sacrifier à la sécurité d'une grande province quelques portions de son territoire, comme on détruit autour d'un vaste incendie les édifices au travers desquels il étendrait encore plus loin ses ravages.

Cependant Turenin 1 commandait alors l'nr-

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inée du Rhin : il était connu par son humanité; il aurait voulu restreindre les fureurs de la guerre; et lorsque l'électeur palatin l'accusa des maux de son pays, il désavoua les désastres qui lui étaient imputés; il en rejeta le crime sur quelques troupes étrangères qui étaient jointes à son armée, et dont on n'avait pu arrêter la coupable licence : il se plaignit des nombreux dégâts qu'elles avaient commis sur le territoire même de la France.

Quelle que fût la cause de ces maux , la guerre en donnait alors de si fréquents exemples qu'ils excitaient moins d'étonnement que de douleur : on les déplorait quand il eût fallu les condamner, quand il eût fallu proclamer sans cesse les devoirs que l'humanité impose aux guerriers. L'empire de la force a ses limites ; et les hommes les plus braves doivent être aussi les plus généreux.

Le régiment de Champagne se trouvait le i(> juin 1674 a la bataille de Sintzhehn, entre Philisbourg et Heilbron : il alla, dès le commencement du combat, occuper le château de Sintzheim, et repoussa un corps d'Impériaux qui s'avançait pour le reprendre. La Diatais, major de ce régiment, fut tué à la tète du bataillon qu'il commandait.

Turenne passa le Necker avec ses troupes vic-

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torieuses; et quatre mille hommes de cavalerie allemande éprouvèrent le 5 juillet un nouvel échec. Cependant les Impériaux, dont il avait battu en détail les corps dispersés, étant parvenus à réunir leurs forces, il abandonna la rive droite du Rhin, pour venir défendre l'Alsace contre leurs invasions. Jamais il ne se montra plus grand dans l'art de la guerre, et jamais l'habileté de ses manœuvres ne sut mieux suppléer à l'infériorité du nombre.

Quand les Impériaux passèrent sur la rive gauche du Rhin, ils avaient quarante mille hommes, et Turenne n'en avait que vingt-deux mille; néanmoins il marcha aux ennemis le 4 octobre et gagna sur eux la bataille d'Ensheim, où ils perdirent trois mille hommes. Le combat de ïurkheim, près Colmar, fut livré le 5 janvier de Tannée suivante : de Gargis, nouveau major de Champagne, périt dans cette glorieuse journée, qui força les ennemis à regagner la rive droite du Rhin. Ils y furent poursuivis par l'armée de Tin renne.

Un détachement de la brigade de Champagne, soutenu par quelques escadrons de cavalerie, fut chargé, le 4 juillet, d aller reconnaître l'ennemi retranché à quelques lieues de Strasbourg, entre

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Bischein et Freistett. Le même détachement se trouvait à l'escalade d'Aschstein , et Digoine, qui venait d'être nommé major de ce régiment, y fut mortellement blessé.

Turenne était près de périr au milieu de ses victoires : il fut tué le 57 juillet 1675, en allant reconnaître près de Sasbach les positions de l'ennemi. Les soldats, privés de leur père, demandaient à venger sa mort : mais ce génie sauveur ne les dirigeait plus; l'armée, affaiblie par sa perte, revint en Alsace; et cette province, envahie pour la seconde fois par les Impériaux, fut soumise à de sanglantes représailles; elle eut à subir à son tour les dévastations qu'avait éprouvées le Palatinat.Un combat sanglant et indécis fut livré le i er août près d'Altenheim : il n'arrêta point les progrès de Montécuculli ; et cet habile général, qui avait reçu des renforts, vint investir Haguenau; mais le prince de Condé, arrivant en toute hâte pour prendre le commandement de l'armée française , fit lever le siège de cette place, et ne termina la campagne qu'après avoir forcé l'ennemi à repasser le Rhin.

La même armée fut mise, en 1676, sous les ordres du maréchal de Luxembourg : quoiqu'elle

fut beaucoup moins forte que celle des ennemis, elle parvint à les retenir sur les bords du fleuve, elle fit entrer dans le Montbéliard des troupes françaises, couvrit la Franche-Comté dont le roi s'était emparé en 1674, et mit cette conquête à l'abri d'une invasion des Impériaux.

Le maréchal de Créqui, chargé du commandement de cette armée, pendant les deux campagnes suivantes, sut empêcher le prince Charles de pénétrer en Lorraine; il suivit tous ses mouvements, lui enleva des convois, des équipages, coupa ses communications avec l'armée du prince d'Orange, revint en Alsace attaquer un corps de troupes, commandé par le duc de Saxe, et l'ayant poursuivi le long du Rhin, ne lui accorda que sur la demande des magistrats de Strasbourg un sauf-conduit pour se retirer au delà du fleuve.

Le régiment des Gardes et celui de Champagne se signalèrent le 7 octobre 1677, au combat de Kokensberg, où le maréchal de Créqui défit les Impériaux. Ce général les harcela dans leur retraite, prit Fribourg à leur vue, les poursuivit vers Offembourg, s'empara du fort de KelL et brûla le pont du Rhin, qui avait souvent donné passage aux troupes ennemies. Ces dernières opé-

rations terminèrent la campagne de 1678; et le traité de Nimègue, qui fut signé le 10 août, mit un terme aux hostilités.

11 y eut, vers la fin de cette année, un combat singulier entre Bois-David, colonel de Champa : gne, et d'Aubijou, colonel des Gardes. Quelques légers propos de d'Aubijou, sur les galanteries d'une dame de haut parage, mécontentèrent Bois- David, et ses reproches allèrent si loin qu'ils amenèrent bientôt un défi. Chacun des colonels était accompagné de trois officiers de son régiment qui devaient également se mesurer entre eux. On se battit au pistolet; Bois-David tua son adversaire : un autre officier des Gardes succomba comme lui ; et ceux qui survécurent s'éloignèrent précipitamment, pour se dérober aux poursuites légales qui allaient être dirigées contre eux. Bois- David perdit alors son emploi de colonel du régiment de Champagne, et il fut remplacé par Colbert, un des fils du ministre, dont l'habile administration contribua si puissamment à la gloire du règne de Louis XIV.

Les duels avaient été prohibés par plusieurs ordonnances de nos rois; mais la loi était impuissante contre l'opinion, une peine capitale ne pouvait arrêter la contagion de l'exemple, et la crainte

de la mort était moins forte que celle du déshonneur.

Ces combats singuliers , dont l'origine remonte au moyen âge, Sont un dernier résultat des guerres privées que les constitutions féodales autorisaient. Quand deux partis, indépendants l'un de l'autre, n'avaient aucune loi commune à laquelle ils dussent s'assujettir, l'usage s'était établi de remettre au sort des armes la décision du droit : les idées religieuses du siècle portaient à croire que l'épreuve du combat était ordinairement favorable a l'innocent ; et quoique l'issue de ces querelles ne fît pas toujours -triompher la cause là plus juste, l'opinion qui s'était accréditée ne se démentit point. Elle semblait s'accorder avec les mœurs nationales, et si les seigneurs ne furent plus au* torisés à engager leurs vassaux dans leurs querelles particulières , du moins ils continuèrent à se défier en champ clos , et à terminer leurs différends seul à seul.

A mesure que l'autorité publique vint à s'affermir, elle essaya d'effacer cette sanglante trace des anciens combats judiciaires ; elle regardait comme une entrave à l'action régulière des tribunaux , et comme une corruption des lois dé la justice, cette aveugle supériorité de la force; mais

en assujettissant à d'autres formes l'examen des discussions juridiques , on ne changeait que les moeurs de la cité; celles des camps étaient encore les mêmes, et les soldats, constamment revêtus de leurs armes, y avaient recours dans la décision de leurs démêlés.

Le gouvernement, qui ne pouvait abolir ces combats, chercha plusieurs fois à les rendre moins fréquents, moins arbitraires, en limitant le nombre des cas où ils pouvaient être autorisés ; un tribunal, chargé de prononcer sur la gravité de ces questions, se composait de maréchaux de France : en les rendant juges de l'honneur qu'ils avaient toujours pris pour guide, on avait la certitude qu'ils y conformeraient leurs décisions; mais souvent les parties offensées récusaient cette autorité supérieure, et se laissaient aller à leurs ressentiments.

Quels que soient les constants efforts des philanthropes pour faire abandonner enfin une coutume si invétérée, cette question est sans doute une de celles où l'humanité et la morale auront le plus de peine à triompher. La raison condamne le recours à la force; mais te pente des mœurs entraîne, et l'on continue, par point d'honneur, à céder à un usage que Ton désapprouve.

•a/io histoire du régiment

Quoiqu'on cherchât, dans les querelles particulières, à se soustraire à toute juridiction légale, les délits contre la discipline, et les infractions aux devoirs et aux règles du service, étaient poursuivis par des tribunaux militaires. Différents corps de l'armée avaient une justice prévôtale, et le régiment de Champagne était du nombre. Cette autorité se composait d'un prévôt et de son lieutenant, d'un greffier et de cinq archers : on y adjoignait quelques hommes de différents grades, lorsque la gravité de la cause pouvait l'exiger. Les conseils de guerre furent ensuite substitués à cette institution qui avait été empruntée des régiments suisses : on évoquait à ce tribunal tous les délits militaires, on les jugeait avec sévérité, et nous voyons, sous ce rapport, établir une forte ligne de démarcation entre la profession militaire et toutes les autres; soit que, pour garantir le repos de la cité, il faille quelquefois opposer à une troupe armée de plus puissantes digues; soit que les chefs aient besoin d'une autorité plus absolue, sur des hommes qui doivent , dans l'occasion , courir aveuglément au péril.

Malgré ces entraves, la licence était difficilement modérée au milieu de la guerre : on tolérait trop souvent, comme un fléau inévitable, les

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exactions, les violences exercées contre l'ennemi : on les pardonnait aux besoins de l'armée, à son ardeur que l'on craignait d'attiédir, et au ressentiment de tous les maux qu'elle avait soufferts. Mais après la guerre on cherchait à rétablir au milieu des troupes une discipline plus sévère; et si l'armée avait obtenu la paix par ses victoires , on voulait qu'en rentrant ensuite dans le royaume elle ne fut pas disposée à le traiter en pays conquis.

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