‹ Historie du Régiment de ChampagneChapitre 12 sur 24 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

En parcourant une longue suite de guerres, nous avons cherché à rendre compte de la part que le régiment de Champagne avait prise à tant de pénibles travaux et à de si glorieux exploits , et nous n'avons jamais séparé l'hommage rendu à sa valeur de celni que méritait l'armée entière. Si ces grands tableaux de nos annales militaires nous ont mis à portée de reconnaître l'étendue de ses services, nous en retrouvons un témoignage encore plus signalé dans les traités de paix qui suivirent d'éclatantes victoires, et dans l'affermissement des conquêtes auxquelles la France dut l'accroissement de sa gloire et de sa puissance.

La première époque des grandes et riches acquisitions que noirs devons au règne de Louis XIV, est celle du traité de Westphalie, qui assura à la France, en 1648, les droits de souveraineté dont l'Empire avait joui sur les évèchés de Metz, Toul et Verdun, et sur leurs districts, le landgraviat de la haute et basse Alsace, le Smidgaw, la préfecture

des villes impériales situées sur la rive gauche du Rhin , à l'exception de Strasbourg.

La paix des Pyrénées en 1659 étendit dans les Pays-Bas espagnols les possessions de la France : elle lui assura l'acquisition de l'Artois, à l'exception d'Aire et de Saint-Omer, celle de Gravelines et de quelques autres places de Flandre, celle de Landrecies et du Quesnoy dans le Hainaut , de Marienbourg, de Philippeville, d'Avesnes entre la Sambre et la Meuse, de Thionville , de Montmédy dans le Luxembourg. La France acquit en Lorraine Moyenvic, le duché de Bar, le comté de Clermont; elle acquit du côté de l'Espagne le Roussillon, le Conflans et une partie de la Cerdagne.

Le traité de 1668 qui fut signé à Aix-la-Chapelle laissa à la France toutes les conquêtes qu'elle avait faites en Flandre dans l'année précédente : elle réunit à son territoire Charleroi, Douay, Lille, Bergues, Armentières, et quelques autres villes des Pays-Bas espagnols.

La France acquit, dix ans après, par le traité de Nimègue de» 1678, les villes d'Aire, de Saint- Omer , de Cambrai, de Maubeuge, de Condé, de Bouchain, de Valenciennes : elle obtint la cession de Strasbourg en toute souveraineté : elle acquit la Franche-Comté qui, après avoir été temporai-

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renient occupée dans la plupart des guerres précédentes, fut enfin réunie irrévocablement au royaume, dont elle devint une des plus belles possessions.

L'époque de ce dernier traité fut une des plus glorieuses pour la France. Toutes les portions de son territoire étaient devenues plus compactes : elle voyait ses provinces orientales bornées par les limites naturelles du Rhin , des monts Jura et des Alpes : la chaîne des Pyrénées protégeait ses régions du midi; et sa frontière du nord, plus accessible aux invasions, était couverte d'une ligne de places fortes, qui en assuraient la défense.

De si grands résultats, obtenus par la valeur des armées et par Phabileté de leurs plus illustres généraux, étaient sans doute une glorieuse récompense pour tous les hommes qui avaient concouru au triomphe de leur patrie : chaque régiment avait honorablement participé à cet honneur; et si celui de Champagne eut souvent à réclamer, à titre de droit d'aînesse, l'initiative du péril , il ne faisait alors qu'entrer le premier dans une carrière glorieuse, où tous les autres étaient disposés à le suivre. Le désir de nous attacher spécialement à son histoire nous a empêchés de suivre les opérations des différentes campagnes

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auxquelles il fut étranger; et nous n'avions du moins à les rappeler, d une manière incidente et abrégée, que lorsqu'elles pouvaient être nécessaires à l'explication ou à la liaison de quelques grands événements : tel est le caractère des biographies, soit d'un seul homme, soit d'un corps politique ou militaire, doué d'une existence qui lui est propre. Mais en évitant les digressions qui lui sont étrangères, nous ne devons omettre aucune de celles qui tendent à le faire mieux connaître, quoiqu'elles ne lui soient pas exclusivement applicables.

Les loisirs de la paix furent utilement employés à affermir la puissance militaire de la France, non-seulement par les soins que l'on donna à l'organisation de l'armée, mais en fortifiant sur toutes les frontières les places destinées à les défendre : Vauban fut chargé des plans et de la direction de ces grands travaux.

Les murailles et les tours dont les villes s'étaient hérissées, et que leur élévation pouvait rendre plus difficiles à escalader, furent remplacées par des fortifications rasantes, que l'assiégeant ne pouvait ni battre, ni même découvrir de loin: celles-ci se protégeaient les unes par les autres, et celles du corps de la place dominaient les ou-

vrages extérieurs, destinés à en couvrir les ap^proches. Nous n'avons point à analyser dans notre ouvrage cet ingénieux ensemble de courtines, couvertes par des demi-lunes , de bastiohs enveloppés par des cavaliers, de ravelins, d'ouvrages à couronne, ou de ces autres développements de fortifications qui composent les dehors d'une place, et qui offrent aux assiégeants de premières difficultés à vaincre. La combinaison de tous ces moyens de défense est nécessairement modifiée par la situation topographique des lieux, par les aspérités ou les ondulations du terrain, par l'usage que Ton peut faire des eaux, soit pour baigner le pied des remparts , soit pour étendre au loin les inondations. Le génie de Vauban sut faire concourir à ses vues toutes les ressources de la nature et de l'art : il profita, dans les places qu'il n'avait qu'à réparer, de tous les travaux qui pouvaient encore être utiles, et qu'il eût été trop dispendieux de changer; mais n'étant plus arrêté par les mêmes entraves , dans les fortifications où il avait tout à créer, et qui devaient être les principaux boulevards de la France, il en fit des modèles de construction que les plus habiles ingénieurs ont toujours admirés.

Vauban avait déjà construit la citadelle de Lille,

et il avait fortifié d'autres places de Flandre et d'Artois, lorsqu'il fut chargé, en 1673, de diriger les travaux du siège de Maestricht : il se signala en 1677 au siège de Valenciennes , à celui de Cambrai; et après la paix de Nimègue, il fortifia Dunkerque, Strasbourg et d'autres places importantes. Cet officier, si supérieur au comte de Pagan , et à ses autres devanciers dans l'art de défendre les places, le parut encore plus dans l'art de l'attaque ; et il fut chargé plus d'une fois de reprendre les places qu'il avait fortifiées lui-même : il varia la direction des tranchées, pour ne pas les exposer à l'enfilade des feux de l'ennemi; et il établ it entre elles plusieurs lignes de communication, plusieurs rangs de parallèles, qui permettaient de se porter de l'une à l'autre et de se prêter un mutuel secours. On s'avançait ainsi jusqu'au chemin couvert, à l'aide de ces étroits passages, et sous l'abri de leurs parapets et de leurs gabions, dont la terre avait été fournie par le creusement des parallèles, des tranchées et de leurs places d'armes.

Nos plus habiles ingénieurs se formèrent à l'exemple de cet officier, qui avait construit trentetrois nouvelles places, en avait réparé un grand nombre d'anciennes, et avait dirigé la défense ou

l'attaque des- principales villes qui furent assiégées sous ce règne.

Nous devons citer, au nombre des hommes qui se distinguèrent dans cet art, Alexandre de Chermont, qui fut successivement enseigne, lieutenant et capitaine dans le régiment de Champagne : il servit comme ingénieur au siège de Philisbourg en 1676; il se signala, Tannée suivante, à ceux de Valenciennes , de Cambrai , de Samt- Guislain, et poursuivit honorablement la même carrière.

D'autres officiers de Champagne se firent remarquer par leurs connaissances militaires : le capitaine Louis de Goya publia, en 1678, un traité des armes, des machines de guerre, des feux d'artifice, des enseignes, des instruments militaires que les anciens avaient connus, et qui étaient encore en usage chez les nations modernes. *

On vit d'autres capitaines du même corps s'élever par l'étendue de leurs connaissances, comme par leurs éminents services, à plusieurs grades supérieurs. Le marquis de Blainville, Montesquiou de Préchac devinrent lieutenants généraux; de Gasquet fut brigadier et maréchal de camp ; Chênevières devint major général de l'armée. 11 s'était élevé à la fois un grand nombre d'habiles officiers,

formés par une longue expérience , exclusivement appliqués à leur art, et craignant de s'en distraire par d'autres études étrangères à leur état , ou par les frivoles dissipations du monde* Les guerres étaient alors assez fréquentes, pour qu'un homme voué à la profession des armes, et satisfait de la considération attachée à cet emploi, voulût suivre exclusivement la carrière où il s'était engagé.

Tandis que les militaires employaient ainsi leurs loisirs au perfectionnement des principes et de la pratique de leur art, de grands travaux étaient entrepris, pour ouvrir au commerce de nouvelles lignes de communication à travers la France : on traçait des routes plus nombreuses; le canal de Languedoc, commencé en t665, se poursuivait avec constance, et il allait, dans quelques années, unir la navigation des deux mers. Les soldats de Champagne et des autres corps de l'armée furent employés à ces grands travaux : en occupant les troupes pendant la paix on les tenait constamment en haleine : elles étaient mieux disposées à soutenir la fatigue des camps, lorsqu'on aurait à les rallier de nouveau sur la frontière.

La même époque vit ériger un grand nombre de monuments. Plusieurs étaient consacrés à la gloire des armées : c'étaient des arcs de triomphe,

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des statues équestres, des groupes héroïques, destinés à transmettre à la postérité le souvenir des actes d'un grand règne , ou l'image des homm es qui l'avaient illustré: les places publiques, les palais, les temples étaient décorés de ces monuments; on en faisait l'inauguration avec des solennités militaires; et les troupes, appelées à ces fêtes triomphales, contemplaient avec un juste orgueil ces trophées qu'elles avaient aidé à recueillir : elles voyaient leurs travaux revivre sous la plume des écrivains, comme sous le pinceau ou le ciseau des artistes ; et leurs nobles et généreuses actions inspiraient à la littérature ses plus beaux ouvrages; soit que, dans ses oraisons funèbres en l'honneur d'un Turenne, d'un Condé r elle proclamât les grandeurs humaines et leur néant, soit que, dans la poésie lyrique, ou dans les enseignements de l'histoire, elle consacrât de si mémorables exemples. ta gloire militaire de ce règne ne fut pas exclusive; et lors même qu'elle paraissait dominer toutes les célébrités d'un ordre différent, elle ne parvint point à les éclipser. Les arts, les sciences, les lettres avaient leurs temples, leurs adorateurs, leurs génies immortels : l'esprit humain s'éleva sans cesse, et toutes les parties de l'édifice social furent agrandies à la fois.

On ne peut développer un art difficile, sans contribuer par ses progrès à la prospérité de quelques autres ; et les nombreuses nécessités de la guerre conduisent à perfectionner les plus importantes branches de l'industrie. Si la fabrication des armes exige des travaux si variés, pour épurer, assouplir et façonner les métaux, par combien d'épreuves successives il faut ensuite arriver à la justesse des proportions et à la dextérité de la main-d'œuvre! Comptez le nombre des ateliers, des manufactures qui doivent concourir à l'équipement complet des armées, et pourvoir à l'entretien de ces grandes populations nomades qui, pendant la guerre, n'ont pour cité que l'enceinte de leur camp, qui changent inopinément de contrée, et font voyager avec elles leurs magasins, leurs munitions, leurs ambulances et tous les convois nécessaires aux nombreux besoins de

la vie.

L'art des campements avait fait des progrès remarquables, et on l'avait assujetti, en 1667, à des principes plus réguliers. Le camp d'une armée se partageait en autant de divisions qu'elle renfermait de corps différents : les tentes étaient alignées sur les deux côtés des rues qui les séparaient : ou suivait , dans cette distribution de

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places, Tordre de bataille de l'armée, autant que la topographie du sol pouvait s'y prêter; et il devenait facile à chaque corps de se réunir au premier signal, et de se former sans confusion devant la ligne de ses tentes.

On faisait servir à la défense et à la sûreté du camp les progrès qu'avait faits Fart de la fortification de campagne : l'enceinte était défendue au besoin par des tranchées, des parapets, des gabions, des chevaux de frise, et l'artillerie se distribuait dans toutes les positions que le relief et la naturè du sol pouvaient indiquer.

Louis XIV prit toujours soin de conserver à l'armée ses habitudes militaires, au milieu même des loisirs de la paix : il aimait à l'assembler encore sous la tente et à retrouver, dans les camps où il l'exerçait, toutes les images de la guerre. On se partageait en deux corps pour se livrer des combats simulés : c'était une attaque en rase campagne , le siège et l'assaut d'un poste retranché , un passage de rivière sous les yeux de l'ennemi. Cette suite d'opérations stratégiques tendait à en rendre plus familières la pratique et la théorie : l'art de la tactique faisait des progrès, et l'occasion de le mettre en usage allait bientôt se retrouver.

La paix de Nimègue n'était pas bien affermie,

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et des actes d'hostilités troublaient encore la frontière : on cherchait de part et d autre à tirer parti du sens ambigu de quelques stipulations du traité, qui, en assurant à la France différentes cessions de territoire ou de domaine , n'en avait pas déterminé les limites avec assez de précision. On voulut, en 1684, mettre un terme à ces difficultés; et la France conclut alors une trêve de vingt ans, soit avec l'Espagne, soit avec l'Empire; sans toutefois renoncer aux acquisitions qu'elle avait faites depuis le traité de Nimègue. Les hostilités furent donc encore suspendues; mais on n'espérait pas un si long armistice: ni l'ambition du roi, ni la jalousie des autres puissances ne le permettaient : on ne désarmait point; de nouvelles places fortes s'érigeaient sur les frontières du royaume; et comme les dernières guerres lui avaient été favorables, Louis XIV avait toujours en perspective leur renouvellement , et les glorieux succès qui pouvaient en résulter.

Cependant d'autres opinions commençaient à balancer celles qui avaient entraîné le roi : la dévotion allait se mêler à ses premiers penchants : 1 empire de madame de Maintenon remplaçait celui des autres favorites; et n'ayant plus pour séduire le roi, les attraits de la jeunesse, elle

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réussit à le dominer par le pouvoir de l'esprit et du caractère. En éveillant les scrupules de sa conscience, elle lui fit prendre en haine ceux de ses sujets qui n'étaient plus en communion avec le saint-siége; et l'ascendant de madame de Main tenon, celui du chancelier le Tellier, dont l'âge n'avait pas affaibli l'intolérance, poussèrent ce monarque aux plus violentes mesures, et ouvrirent à la France une inépuisable source de calamités.

L'année 1 685 fut plus funeste au royaume que les guerres les plus malheureuses. On persécuta , pour leur croyance, les calvinistes qui peuplaient une partie des provinces du Midi, ou qui étaient dispersés, dans toutes les autres : le roi voulait qu'ils embrassassent la religion romaine, et ce fut par la contrainte que Ton prétendit opérer ces conversions* he$ hommes faibles pouvaient se sauver par l'hypocrisie; mais la plupart aimèrent mieux devenir martyrs de leurs opinions: troublés dans l'exercice de leur culte, poursuivis par les dragonnades, Us furent privés de leurs emplois, emprisonnés, dépouillés de leurs biens, réduits à la plus profonde misère : bientôt même on abatlit leurs temples; on prohiba leurs plus paisibles réunions, et Ton essaya de retenir par la violence

ceux qui cherchaient hors du royaume un asile contre la persécution. Cependant l'extrême sévérité de ces mesures ne fit pas plier la fermeté des proscrits : la pitié publique qui s'éveilla en leur faveur protégea souvent leur personne et leur fuite; huit cent mille protestants s'échappèrent du royaume , les uns pour aller se recommander à l'humanité de leurs coreligionnaires, les autres emportant avec eux leur industrie, et prêts à payer généreusement le prix de l'hospitalité aux gouvernements qui allaient les recevoir. La France perdit une partie de ses fabriques et de ses manufactures, l'étranger s'enrichit de plusieurs branches de son commerce; et combien de familles expatriées, gardant au fond du cœur leurs ressentiments, jurèrent une longue haine au pays d'où elles s'étaient péniblement arrachées, et où les débris de leur fortune avaient passé aux mains de leurs persécuteurs !

La dispersion, les plaintes de tous ces exilés eurent l'influence politique la plus désastreuse; elles inspirèrent aux États protestants de plus vives animosités contre la France. L'Angleterre, la Hollande , et tous les cercles d'Allemagne , où la réforme s'était introduite, se trouvaient ralliés, sinon par l'uniformité de croyance, du moins par

une commune opposition contre l'Église romaine : c'en était assez pour que ces divers gouvernements fussent prêts à unir plus étroitement leurs forces. Les dissidents voulaient rester séparés de la cour de Rome; ils craignaient tout ce qui aurait pu les ramener sous son obéissance; et ce sentiment d'inquiétude contribua puissamment en Angleterre à renverser la famille des Stuarts , pour appeler au trône un autre prince, attaché aux nouvelles doctrines, intéressé à servir la cause de leurs adhérents, et assez puissant pour la soutenir avec vigueur.

Aussi l'avènement du prince d'Orange à la couronne d'Angleterre, et les dispositions de Louis XIV en faveur de Jacques II j auraient suffi pour rallumer la guerre entre la France et ses anciens ennemis, si elle ne s était pas déjà renouvelée vers les frontières d'Allemagne, où Louis XIV continuait de réunir à ses États différentes possessions qui avaient relevé de l'Empire. Ce monarque joignit à ses prétentions territoriales le désir de disposer de quelques voix dans la diète germanique. Il influa sur la nomination d'un nouvel électeur de Cologne, et rassembla vers les bords du Rhin un corps d'armée. Une ligue nouvelle s'étant formée contre lui à Augsbourg, l'Espagne

et la Savoie s'unirent bientôt aux confédérés ; et la France eut encore à soutenir la guerre sur toutes ses frontières. Mais elle avait à opposer à ses puissants adversaires une armée de quatre cent cinquante mille hommes; et l'habile combinaison de ses forces continua de lui valoir d'éclatants triomphes.

Pour obtenir un tel développement militaire, que de soins il fallut donner à l'entretien des troupes, à leur équipement , à leur discipline et à leur instruction! que de prévoyance pour assurer le payement régulier de leur solde, pour approvisionner leurs magasins, multiplier les ateliers d'armes et les arsenaux, pourvoir aux casernements, aux étapes, aux effets de campement, à tous les services de l'administration ! Le génie de Louvois sut embrasser toutes les parties d'un si grand système; et si le cri de l'opinion publique s'éleva souvent contre un homme qui excita sans cesse la passion de son maître pour la gloire militaire, et qui la crut nécessaire à sa propre grandeur, les nombreux ennemis de sa politique ombrageuse et toujours armée furent du moins forcés de reconnaître qu'aucun ministre ne seconda par plus de vigilance et d'activité cette longue suite d'opérations militaires. L'art de Ixmvois fut de

faciliter les succès, en organisant avec soin tous les services de l'armée, et de ne rien abandonner à la fortune de ce que la prudence pouvait accomplir. Il sut rendre la victoire toujours fidèle au roi, en multipliant autour de ce prince le nombre des hommes, l'artillerie, les ressources de toute nature. Mais pour environner le monarque d'une force qui le faisait croire invincible , il fallut souvent dégarnir les autres corps d'armée. C'était alors les réduire à la nécessité de se tenir sur la défensive, et de lutter péniblement contre des forces supérieures.

Les premières opérations de la guerre de 1688 eurent lieu en Allemagne : les troupes du roi passèrent le Rhin au mois d'octobre: elles s'emparèrent de Hailbron , de Heidelberg , d'une partie du Palatinat; et le siège de Philisbourg ayant été résolu, cette place fut investie par l'armée française, que le maréchal de Duras commandait, sous les ordres du dauphin, fils de Louis Xiy : Vauban conduisait les travaux, et la tranchée fut ouverte le 3 octobre. Quatre compagnies de grena-

diers, tirées des régiments de Picardie, de Champagne, du Roi et de Dauphin, s'emparèrent des principaux ouvrages le 21 du même mois, et les assiégés capitulèrent huit jours après. Manheim,

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Frankenthal , Spire , toutes les places entre le Rhin et la Moselle, furent rapidement emportées ; et ce pays fut encore en proie aux fléaux qu'il avait éprouvés dans une première invasion.

En 1 689 la guerre prit un nouveau développement : elle avait été déclarée à la Hollande et à l'Angleterre dont Guillaume III était alors souverain ; et les premiers soins de Louis XIV avaient été de secourir Jacques II , et de l'opposer à son compétiteur, en lui fournissant tous les moyens d'opérer un débarquement en Irlande; mais cette expédition ne réussit point, et Jacques II vint retrouver son asile en France.

La guerre se suivait en même temps dans les Pays-Bas : le régiment de Champagne y servait, dans l'armée du maréchal d'Humières, et le principal combat y fut livré près de Valcourt sur les rives de la Meuse. Les troupes ennemies, commandées par Waldeck, étaient venues s'y retrancher : d'Humières attaqua vivement leur position, sans l'avoir assez bien reconnue. Il ne put parvenir à les forcer, quoiqu'il revînt plusieurs fois à la charge ; et voyant l'ennemi recevoir sans cesse de nouveaux renforts, il dut se replier, après avoir perdu quatre mille hommes, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'ofâciers. Colbert ,

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colonel de Champagne , fut tué dans cette journée : un de ses frères, le comte de Sceaux, devint son successeur.

L'année suivante, le duc de Luxembourg ouvrit la campagne contre les Hollandais, commandés par le prince de Waldeck , et il les attira au combat, le 3o juin 1690, près du village de Fleurus. Il y eut d'abord de vives escarmouches de cavalerie, et le duc de Luxembourg ne laissa découvrir, qu'au moment même de l'attaque, le projet de livrer bataille. L'action qui s'était engagée contre quelques escadrons ennemis devint bientôt générale. Le comte de Sceaux fut mortellement blessé, en conduisant à la charge le régiment de Champagne; et la chute d'un colonel si brave ne fit qu'exalter davantage la valeur des soldats : ils s'animaient les uns les autres à venger la mort de leur chef; les autres régiments couraient au combat avec la même ardeur; et toute la gauche de l'infanterie ennemie fut bientôt mise en déroute. Mais elle se rallia en arrière de Fleurus; elle soutint plusieurs charges violentes, et ne fut débusquée qu'après quatre heures de résistance : Je marquis de Coaslin, à la tête de son régiment, acheva de la tailler en pièces.

Cependant quatorze bataillons ennemis se ras-

semblaient encore et formaient une colonne redoutable. Le maréchal de Luxembourg la fait envelopper, et après lavoir inutilement sommée de se rendre par capitulation , il la fait charger : cette colonne fut détruite presque en entier. Les ennemis perdirent dans cette journée six mille hommes, restés sur le champ de bataille, huit mille prisonniers, un grand nombre de drapeaux et quarante pièces de canon.

Le commandement du régiment de Champagne avait successivement appartenu au bailli de Colbert et au comte de Sceaux : l'un et l'autre étaient tombés au champ d'honneur; et le même régiment fut accordé au marquis de Blainville , troisième fils du grand Golbert.

La campagne de 1691 s'ouvrit par l'investissement de Mons, que le roi vint assiéger lui-même. La situation et les retranchements de cette place, où l'ennemi avait établi ses principaux magasins, faisaient prévoir une longue défense ; mais elle fut attaquée si vivement qu'elle se rendit le 9 avril, après seize jours de tranchée. Le régiment de Champagne faisait partie des troupes qui se distinguèrent à ce siège.

L'armée perdit bientôt un ministre dont le nom sera toujours associé à la gloire militaire de

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ce règne : Louvois mourut le 16 juillet 1691, et il eut pour successeur son fils, le marquis de Barbezieux : celui-ci avait obtenu sa survivance depuis plusieurs années; mais il n'avait encore que dix-huit ans quand cette charge vint à vaquer. I>a guerre, allumée à la fois sur toutes les frontières, aurait exigé un ministre plus expéri* menté : l'Europe fut surprise d'un semblable choix; et l'ascendant du nouveau favori et de madame de Maintenon sur l'esprit de Louis XIV faisait dire à Guillaume III : « Je m'étonne que « le roi de France ait de si vieilles amies et de « si jeunes ministres. »

Cependant on jouissait des institutions fondées par Louvois : l'armée était commandée par d'habiles généraux. Le duc de Luxembourg continuait en Flandre les opérations de la campagne; il les termina par le combat de Leuze, où la cavalerie du prince de Waldeck fut entièrement défaite par vingt-huit escadrons de cavalerie française.

Un autre corps d'armée, dont Champagne fai* sait partie , était sous les ordres du maréchal de Bouffler6, et opérait du côté de Liège une diversion , en menaçant d'assiéger cette place : il se rendit maître de plusieurs passages sur la Sam-

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bre ; il contint sur Tune et l'autre rive les mouvements de l'ennemi ; et quand la rigueur de la saison força les deux partis à suspendre leurs hostilités, il prit ses cantonnements entre la Sambre et la Meuse.

Les régiments de Champagne et de Piémont étaient en garnison à Dinant au mois de janvier 1 692 : ils en partirent pour rejoindre les troupes qui devaient ouvrir la campagne prochaine. Le roi vint faire le siège de Namur, et commença l'investissement de cette place avec une armée de quarante bataillons et de quatre-vingt-dix escadrons. Le maréchal de Luxembourg commandait une autre armée d'observation, composée de soixante-six bataillons et de deux cent neuf escadrons : le régiment de Champagne était placé à l'aile droite de son infanterie, celui de Navarre à son aile gauche ; et cet ordre fut habituellement suivi dans ses campements, dans ses marches, dont le but était de tenir constamment en échec les forces de l'ennemi, et d'empêcher qu'il ne jetât des secours dans la place.

Quelques jours après l'investissement de Namur, plusieurs mères de famille, effrayées des périls d'un siège, firent demander au roi la permission de s'éloigner; et se confiant à la généro-

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sité de ce prince , quoiqu'elles eussent essuyé un premier refus, elles sortirent en suppliantes, avec leurs enfants dans les bras, et se présentèrent aux postes avancés : le roi eut pitié d'elles : il les traita favorablement, leur donna une escorte, une sauvegarde, et les fit transporter à Phmppeville.

La tranchée fut bientôt conduite jusqu'au pied du bastion de la Meuse : on y attacha le mineur, on y pratiqua un logement, et la courtine voisine était déjà battue en brèche, lorsque le gouverneur rendit la ville et se retira dans le fort Guillaume, avec ses troupes qui accrurent les moyens de défense de cette forteresse, mais qui allaient en diminuer les subsistances. Cohorn avait fait construire ce nouveau fort, contre lequel toutes les attaques furent alors dirigées, et il le défendit avec autant d'habileté que de valeur; mais il fut blessé d'un éclat de bombe pendant le siège ; et quand les ouvrages extérieurs eurent été emportés , et que la garnison se trouva réduite de moitié, elle demanda à capituler. Cependant le gouverneur, repoussé de poste en poste, occupait encore le vieux château , où il continuait de se défendre; et le prince d'Orange cherchait sans cesse à se rapprocher de Namur pour en faire lever le siège, quand le maréchal de Luxembourg

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parvint à le contenir, en faisant avancer vers la place un détachement de son armée, composé de quelques troupes de la maison du roi, d'une partie de sa cavalerie , et des brigades de Champagne et de Bourbonnais : elles occupèrent les rives de la Sambre et de la Meuse, et ôtèreot aux assiégés tout espoir d'être secourus. Alors les ennemis, battus en brèche sur plusieurs points, furent forcés de se replier derrière les nouveaux retranchements qu'ils venaient d'élever à la hâte : ils se défendirent jusqu'à l'extrémité, battirent enfin la chamade le 3o juin , et obtinrent de sortir par la brèche, tambour battant, mèche allumée, enseignes déployées, avec quatre pièces de canon et deux mortiers. Leurs forces étaient réduites à deux mille cinq cents hommes : on les conduisit à Louvain avec leurs équipages.

Les opérations du mois suivant furent une longue suite de mouvements et d'escarmouches entre les troupes du maréchal de Luxembourg et de Guillaume III , qui s'observaient , choisissaient leurs positions, et cherchaient par de savantes manœuvres l'occasion de s'attaquer avec avantage. Les deux généraux sè trouvèrent en présence le a août, dans une plaine arrosée par le ruisseau de Steenkerque, et le roi d'Angleterre

donna l'ordre d'attaquer l'armée française, dont U croyait que plusieurs détachements étaient dispersés sur différents points. La bataille qui fut livrée le lendemain dura jusqu'à sept heures du soir. L'aile droite de cette armée fut engagée la première, et la mêlée s'étendit progressivement à l'aile gauche, où se trouvaient les brigades de Champagne, de Dauphin et du Roi. Le terrain était inégal, et embarrassé d'un grand nombre de haies et de ravins: il fallait, à chaque passage, renouveler le combat; et telle était l'ardeur des troupes, qu'elles franchissaient les fossés, les barrières, pour charger l'ennemi, ne lui laisser aucun relâche, et le poursuivre dans toutes ses positions. Quelques lignes avaient été garnies de chevaux de frise, derrière lesquels il se ralliait et renouvelait son feu : c'étaient autant d'obstacles à surmonter, et l'armée vaiucue ne céda que pied à pied le champ de bataille, où elle laissait dix mille hommes, tués ou blessés : elle perdit cinq étendards , dix pièces de canon , et on lui fit deux mille prisonniers. Le marquis de Blainville, colonel de Champagne, avait été blessé dans cette journée, en conduisant son régiment à la charge; et la victoire de l'armée française lui coûta des pertes nombreuses. L'attaque et la prise de Char-

leroi terminèrent cette campagne , et le duc de Luxembourg mit ses troupes en quartiers d'hiver.

Le prince de Conti se trouvait à cette bataille, où il donna des preuves remarquables de courage et de sang-froid. Les balles l'épargnèrent au plus fort de la mêlée ; mais il eut deux chevaux tués sous lui; et lorsqu'il fut démonté pour la seconde fois: «Il paraît, dit ce prince, en se relevant avec « gaieté, que les ennemis en veulent à mon écurie.» Ces mots, qui caractérisent l'insouciance du péril, étaient dignes d'un neveu du grand Condé. Le duc Louis de Bourbon et d'autres princes du sang avaient aussi partagé les glorieuses fatigues de l'armée; ils concoururent vaillamment à cette victoire.

La campagne de 1693 fut également heureuse.

Différents corps de l'armée de Flandre s'emparèrent de Furnes, de Dixmude, de Huy ; et le maréchal de Luxembourg gagna sur le roi Guillaume la bataille de Nerwinde qui fut livrée le 20 juillet. L'armée du Rhin, où le régiment de Champagne servait alors, emporta de vive force la place de Heidelberg, occupa le Palatinat, le Wurtemberg, le duché de Bade, et empêcha par cette diversion que les Impériaux ne joignissent leurs forces à celles de la Hollande.

Cette année fut remarquable par les favetirs que le roi voulut accorder à son armée. Il désirait poursuivre avec vigueur la guerre qu'il avait entreprise : mais, quoique la fortune lui fut encore fidèle, la nation murmurait des charges qui lui étaient imposées : les guerriers mêmes , qui avaient promptement vieilli au milieu des camps, regrettaient quelquefois ces hostilités interminables, qui les arrachaient à tous les liens de la famille, à toutes les douceurs de la société: ils Savaient, pour compensation de leurs fatigues et de leurs privations habituelles, que la perspective des succès et de la gloire; mais la guerre avait ses vicissitudes et, quand ils souffraient, leur zèle commençait à s'affaiblir. Aussi Louis XIV s'attacha constamment à ranimer cette ardeur militaire, par tous les encouragements propres à entraîner une généreuse nation. Il avait assuré une retraite honorable à ses vieux guerriers : il voulut encore plus dignement reconnaître tous les services qui lui avaient été rendus; et aucune institution ne fut plus propre à maintenir ce génie militaire que la création de Tordre de Saint-Louis.

Déjà on avait trouvé dans les revenus d'une autre institution quelques moyens de récompense pour l'armée : le marquis de Louvois, devenu

a 7° HISTOIRE DU RÉGIMENT

grand maître de Saint-Lazare, en avait fait distribuer les commanderies à plusieurs officiers , signalés par de belles actions. Après la mort de ce ministre , le roi nomma une commission parmi les membres de son conseil, afin de régler l'usage que Ton ferait des biens de cet établissement , qui avait été fondé pour soigner les lépreux : le chancelier d'Aguesseau était président de cette commission : il proposa de réunir la dotation des mal ad reries de Saint-Lazare à celle des Hôtels- Dieu et des hôpitaux, et de fonder un ordre militaire, dont on assignerait les revenus sur les ressources mêmes de l'État : les chevaliers auraient une croix pour marque distinctive , et les commanderies seraient la récompense d'une partie des officiers qui auraient obtenu cette décoration.

L'édit royal qui institua Tordre de Saint-Louis fut enregistré au parlement le 10 avril i6o,3 : le roi en était déclaré grand maître. Cet ordre se composait de huit grands-croix , de vingt-quatre commandeurs, et du nombre de chevaliers que le roi jugerait à propos d'admettre : on crut exciter une émulation plus générale si ce dernier nombre n'était pas limité. Le même dignitaire pouvait être décoré des ordres de Saint-Louis, de

Saint-Michel et du Saint-Esprit. Il fallait, pour recevoir la croix, faire profession de la religion catholique , et avoir servi sur terre ou sur mer, comme officier, pendant dix années; à moins que, par une action d'éclat, on n'eût acquis des droits à une exception. Le récipiendaire devait prêter serment , à genoux , entre les mains du roi, qui lui donnait l'accolade et lui remettaitla décoration. L'ordre était doté d'un revenu de trois cent mille livres en biens temporels : on en faisait la distribution au commencement de chaque année; et l'on assignait sur ces fonds six mille livres à chaque grand-croix, quatre mille à huit commandeurs, et trois mille à tous les autres; vingt-quatre

chevaliers devaient avoir une pension de deux mille livres, et vingt-quatre autres une pension de quinze cents. Enfin on assignait un traitement de mille livres à quarante-huit chevaliers, et un traitement de huit cents livres à trente-deux autres.

Le roi fit, le 8 mai, une promotion dans laquelle il comprit quelques princes du sang et le marquis de Bellefonds, ancien colonel de Champagne , devenu doyen des maréchaux de France. Les nominations des jours suivants s'étendirent aux autres maréchaux, au grand amiral de France,

*7 a HISTOIRE DU RÉGIMENT

au général des galères , et à quelques autres officiers supérieurs. Ces premières faveurs avaient d'autant plus de prix, que les nominations dans l'ordre de Saint-Louis furent d'abord très-peu nombreuses.

Le régiment de Champagne eut une honorable part aux promotions faites dans les premières années : la croix de commandeur fut accordée au marquis de Blain ville, ancien colonel de ce corps, à Montesquieu de Préchac et à Joseph de Gasquet,qui en avaient été lieutenants-colonels : le roi pomma chevaliers de Saint-Louis les capitaines de Chermont, de Cannault, de Boissy , de Roux, du Bourguet, de Clodoré, Gobert, Mailly-Livet. C'est par eux que s'est ouverte la liste des nombreuses promotions que ce régiment obtint dans la suite. •» Il est juste de signaler cette époque, et de rappeler les hommes qui obtinrent alors une si flatteuse préférence : tous leurs noms n'appartiennent pas à l'histoire ; mais ils entrent dans les traditions de quelques familles, et ils deviennent pour elles un titre d'honneur et un principe d'émulation.

Les services les plus éminents furent les premiers que le roi voulut récompenser : il s'en était fait rendre compte, et l'opinion des plus grands hommes de guerre avait été consultée. M. de

Gasquet, disait le maréchal de Luxembourg, s'est comporté en vrai capitaine de grenadiers : il a soutenu cette réputation au siège de Mons, à celui de Namur, et surtout à la bataille de Steenkerque, où il a fait des prodiges de valeur. Clodoré était également loué pour ses faits d'armes devant Mons et Namur, et à la journée de Steenkerque. Le même maréchal citait comme un officier de mérite le capitaine de Boissy qui avait été blessé en 1690 à la bataille de Fleurus, où il avait commandé sa compagnie avec beaucoup de distinction. Chermont, aussi habile ingénieur que vaillant capitaine, était particulièrement estimé de Vauban , qui avait voulu l'employer sous ses ordres, dans les campagnes de 1689 et des années suivantes. On recueillit dans les archives de la guerre les éloges que le maréchal de Turenne avait • adressés au ministre, sur la belle conduite du capitaine de Roux, à la bataille de Seintzeim. Montesquieu de Préchac servait depuis quarante ans, quand l'ordre de Saint-Louis fut créé: il avait été blessé au siège d'Antoing , à la bataille d'Altenheim et en Catalogne: là, il s'était signalé par une extrême bravoure , et avait enlevé aux Espagnols des convois, des gardes avancées, des garnisons entières.

a 74 HISTOIRE DU RÉGIMENT

Tels étaient les titres de quelques-uns des officiers qui reçurent alors cette décoration, et qui avaient à offrir d'honorables exemples à leurs successeurs. La croix de Saint-Louis devint pour , la plupart des militaires le plus haut terme de l'ambition : ce signe les élevait dans l'opinion publique ; il rappelait les glorieux périls qu'ils avaient bravés; il parait leurs cicatrices, et devait être un jour l'ornement de leur vieillesse et de leur retraite.

En 1694 et dans les années suivantes, le régiment de Champagne faisait partie de l'armée du Rhin, commandée par le maréchal de Lorges:

elle se maintint sur la rive droite du fleuve, et couvrit constamment la frontière ; mais elle avait ordre de rester sur la défensive, et les principa- « les opérations de la guerre s'exécutaient alors en Flandre.

Pendant la campagne de 1696, le même régiment servit dans l'armée de la Meuse, sous les ordres du maréchal de Boufflers. Cette armée faisait tête à l'électeur de Bavière; les Impériaux furent contenus , et ils ne purent rien entreprendre de considérable. Le même corps fut attaché l'année suivante à l'armée de Flandre que commandait le maréchal de Villeroi ; et les premiers

succès de la campagne accélérèrent les négociations de la paix, qui fut signée à Ryswick le ao octobre 1697.

La France n'avait recueilli dans ces combats que l'honneur de résister à une puissante ligue : la paix ne lui laissait aucune de ses conquêtes ; et après neuf ans de guerre, chaque belligérant rentrait dans les limites de son territoire. Si le royaume avait épuisé une partie de ses ressources, les autres pays avaient également souffert : le besoin du repos était devenu général.

Cependant on ne pouvait se promettre qu'une trêve momentanée : d'autres éléments de guerre fermentaient en Europe. Déjà s'étaient élevés plusieurs prétendants à la prochaine succession du roi d'Espagne Charles II, qui n'ayant à laisseraprès lui aucun héritier direct, croyait pouvoir disposer par testament des différents États de sa monarchie. C'était une pomme de discorde jetée entre les puissances qui convoitaient une si riche dépouille, et qui allaient la déchirer et l'ensanglanter : elles en avaient même projeté le partage, sans consulter le monarque mourant, lorsque, hasardant enfin une dernière volonté, il fit le 20 octobre 1700, un mois avant sa mort, un testament nouveau, par lequel il déclarait héritier de tous

ses États Philippe duc d'Anjou et petit-fils de Louis XIV. Le roi accepta cette disposition ; niais l'empereur d'Allemagne ayant revendiqué pour lui-même les anciennes possessions de la maison d'Autriche, forma contre la France une nouvelle ligue, dans laquelle il entraîna bientôt l'Angleterre et la Hollande. Guillaume III saisit avec empressement l'occasion de recommencer la guerre; et la mort l'ayant surpris au milieu de ses préparatifs, la reine Anne remit à Marlborough le commandement des armées, qui devaient attaquer la Flandre, tandis que les Impériaux porteraient vers le Rhin leurs principales forces. Leur première expédition fut le siège de Kaiserwerth, qui ne se rendit, le 1 5 juin 1702, qu'après cinquanteneuf jours de tranchée ouverte, et quand la ville n'offrait plus qu'un amas de ruines. Cette place avait été défendue par le marquis de Blain ville, qui fut blessé pendant le siège.

Les ennemis avaient en même temps commencé l'investissement de Landau, qui se défendit pendant cinq mois contre l'armée du roi des Romains et du prince de Bade. Ce siège fut le plus mémorable de ceux qui signalèrent cette longue guerre: la place ne capitula le 11 septembre qu'après avoir épuisé toutes ses munitions de guerre.

DE CHAMPAGNE, UV. V. 277

Le régiment de Champagne avait fait partie de la garnison de Landau : il fut ensuite dirigé vers Huningue, et il se trouvait sous les ordres du marquis de Villars, quand ce général se disposa à porter au delà du Rhin le théâtre de la guerre.

Le pont que le marquis de Villars fit établir sur le grand bras du Rhin fut achevé le i ep octobre : les troupes se logèrent dans l'île qui les séparait de l'autre bord : on jeta un pont sur le petit bras du fleuve; ce dernier passage s'effectua douze jours après, et la bataille de Fridlingen fut livrée le 14 du même mois. L'ennemi, qui s'était d'abord replié devant la marche de l'armée, était •ensuite venu reprendre les hauteurs ou le village <le Tulick est situé , quand Villars le fit attaquer par les brigades de Champagne, de Bourbonnais, de la Reine et de Poitou. La pente était difficile à gravir; mais ces troupes, rivalisant d'ardeur, parvinrent au sommet, et chargèrent avec tant <le vigueur l'infanterie ennemie , qu'elles la chassèrent de cette position après un combat opiniâtre, et la poursuivirent dans la plaine, au lieu de garder le poste avantageux dont elles venaient de s'emparer. Cet emportement des colonnes victorieuses faillit leur être funeste. Quelques escadrons ennemis avaient passé sur leurs flancs, et cher-

chaient à se porter derrière elles : le bruit se ré-

pandit tout à coup qu'elles étaient coupées , et cette clameur répandait dans leurs rangs une extrême confusion; quand la cavalerie française, s'élançant contre celle des Impériaux, enfonça leurs escadrons, les rejeta en désordre sur ceux qui les suivaient, et termina par ses brillantes charges la victoire que l'infanterie avait commencée. Le fort de Fridlingen fut attaqué immédiatement, et il se rendit deux jours après.

La saison était alors trop avancée pour qu'on entreprît de forcer les passages de la foret Noire : le prince de Bade les faisait garnir de troupes; et Villars, obligé de suspendre ses opérations dans le Brisgaw, voulut du moins y garder la place de Neubourg, dont deux cents grenadiers de son armée s'étaient emparés par escalade : il rentra en Alsace pour cantonner ses troupes, et alla porter . à Saverne son quartier général.

La campagne de 1703 devait s'ouvrir par le siège de Rehl ; et afin d'assurer le succès de cette expédition, Villars chercha à diviser les forces de ses ennemis, et à leur donner le change sur son projet, en paraissant les menacer sur plusieurs .points à la fois. Ses troupes, partagées en trois colonnes, passent le Rhin à Huningue, à Neu-

bourg, à Akenheini : elles se dirigent sur Kehl et investissent cette place le *o février : la tranchée est ouverte cinq jours après par la brigade de Navarre, que celle de Champagne relève le lendemain: une première redoute est emportée l'épée à la main 7 et les travaux du siège sont vivement poursuivis les jours suivants.

Cette forteresse capitula le 9 mars, après quatorze jours de tranchée ouverte : le pont entre Strasbourg et Kehl fut rétabli ; et l'année jouit d'un mois de repos dans ses cantonnements, avant de reprendre ses opérations , et d'aller se. réunir à l'électeur de Bavière. Tous les corps rentrés en Alsace passèrent le Rhin-à Strasbourg le 13 avril 1703, sous les ordres du marquis de Villars, qui s'avança par Offenbourg et Saspach , jusqu'au pied des hauteurs de Bischel , pour traverser sur ce point les passages de la foret Noire. L'ennemi s'y était retranché , et Villars avait détaché de son armée les régiments de Champagne, de Dauphin, de Nettancourt, de Coëtquet et d'Artois, pour tourner les montagnes et attaquer les retranchements; mais l'accès en était si difficile que, malgré l'ardeur des troupes, les généraux changèrent de résolution : ils revinrent à Offenbourg; et Villars, remontant la vallée de la Kintzig, se dirigea

2 8o HISTOIRE DU RÉGIMENT

sur Gegenbach, Houssa, Hornberg, dont il força les retranchements , défendus par quatre mille hommes, et situés sur une hauteur escarpée. Un dessin des fortifications du Hornberg, des batteries de l'ennemi et de la disposition des attaques, fut fait par un capitaine de Champagne, et envoyé au ministre de la guerre. On mettait quelque importance à retracer le plan des principales opérations de l'armée , soit pour mieux en conserver le souvenir, soit pour y trouver un sujet d'étude, et pour le faire servir aux progrès de Fart militaire.

Les premiers mouvements de l'armée avaient été très -pénibles, et la difficulté des subsistances avait entraîné de nombreux excès. Villars, en arrivant dans un pays plus ouvert et plus fertile , s'attacha d'abord à pourvoir aux approvisionnements. Les brigades dont Champagne ouvrait la marche, gagnèrent successivement Moéskirk, Riedling, Koglingen : elles traversèrent ffller, le Danube; et toute l'armée alla camper le 16 juin à Dillingen, où Villars eut pendant plus de deux mois son Quartier général. Il attendait, dans cette position retranchée, les diversions que le maréchal de Tallard et le duc de Bourgogne devaient opérer sur différents points : l'un et l'autre pénétraient

en Allemagne, l'un vers Spire, l'autre vers New- Brisach; et les Impériaux avaient besoin de diviser leurs forces, pour couvrir en même temps toutes les provinces menacées.

Cependant la plus grande partie de leur armée était toujours campée au nord de Dillingen , sous les ordres du comte de Styrum; ses troupes et celles de Villars, auxquelles s'était réuni l'électeur de Bavière, se trouvaient en présence : le voisinage et les fréquentes escarmouches des deux armées faisaient prévoir une affaire plus générale ; et le maréchal de Villars livra, le 20 septembre 1703, la première bataille d'Hochstett : elle fut engagée» près des lignes de Dillingen, par la brigade de Champagne et par quelques corps d'infanterie : la cavalerie chargea ensuite avec une extrême vigueur : les Impériaux furent défaits et laissèrent quatre mille hommes sur le champ de bataille: ils perdirent leurs bagages, trente-trois pièces de canon, plusieurs étendards; et on leur fit plus de trois mille prisonniers.

Mais le vainqueur allait être remplacé : le gouvernement français lui donna pour successeur le maréchal deMarsin ; et Villars, se rapprochant de Schaffouse, pour remettre le commandement à ce nouveau chef, termina la campagne, en repoussant

vers Kempteft et le tac de Constance u» côrps de troupe» ennemies, tandis que le marée bal de ïallard obtenait lui-même, près de Spire, un brillant avantage sur les Hollandais et les Impériaux. Tallard et Marsin allaient concerter entre eux les opérations de la campagne suivante, qui devait avoir pour la France de si funestes résultats r dans les plaines mêmes où Fheureuse habileté de Villars s'était signalée.

L'armée qui passait son* les ordres du maréchal de Marsin avait pris ses quartiers d'hiver en Sonabe, et ses principaux cantonnements étaient dispersés entre le Leck et l'Iller. Le nouveau général voulut débuter par une expédition qui assurât la liberté de ses communications avec la Bavière: il vint le 4 décembre mettre le siège devant Augsbourg ? et cette ville ouvrit ses portes neuf jours après. L'armée de France et de Bavière occupait les deux rives du Danube : elle envoyait des détachements en Franconie, pour y lever des contributions de guerre ; tandis que le reste des troupes rentrait dans ses quartiers , et se concentrait près du fleuve, pour reprendre ses opérations au printemps. 1) n'y eut pendant deux mois que des changements de position et quelques affaires de poste entre les Français et les Impé-

DE CHAMPAGNE, LIV. V. a83

riaux; mais le a juillet 1704 les troupes de l'électeur de Bavière furent vivement attaquées près de Donawerth par celles du prince de Bade : les retranchements qu'elles occupaient furent forcés; et les ennemis, devenus maîtres de cette place, passèrent le Danube, le Leck, et se répandirent en Bavière, où ils portèrent la dévastation. Ce premier avantage accrut la confiance des Impériaux; Marlborough leur amenait un corps de vingt mille hommes , et il allait prendre le commandement de leur armée. Le prince Eugène s'avançait lui-même à grandes journées avec une armée d'égale force ; et les deux plus habiles généraux se trouvaient réunis le 11 août dans les plaines d'Hochstett, où ils allaient engager un combat décisif, contre les troupes de l'électeur de Bavière, du maréchal de Marsin et du maréchal de Tallard, qui venaient également de se réunir.

Tallard commandait l'aile droite de l'armée : il avait sur son front le village de Bleinheim, où une grande partie de son infanterie s'était retranchée : les troupes placées à l'aile gauche étaient celles du maréchal de Marsin ; et les deux généraux se trouvaient sous les ordres de l'électeur, qui se mit au centre, afin de se porter pendant le combat vers les points les plus exposés.

La bataille s'engagea le i3 août , et l'aile gauche de l'armée française fut attaquée la première par le prince Eugène, qui parvint d'abord à s'emparer de quelques postes avantageux.; mais les Impériaux qu'il commandait furent bientôt repoussés; et leurs attaques, renouvelées à plusieurs reprises, rencontrèrent chaque fois la plus vive résistance. Cette aile, où le régiment de Champagne se trouvait placé, avait repris à six heures du soir toutes ses positions : elle avait enlevé à l'ennemi quelques pièces de canon, des drapeaux, un grand nombre de prisonniers, et la bataille était gagnée sur ce point, quand les désastres éprouvés par l'aile droite firent perdre tous les fruits de ce premier avantage. Un corps de cavalerie qui la séparait du centre avait été forcé sans pouvoir être rallié ; et Tallard , blessé d'un coup de feu et d'un coup de sabre, en voulant ramener les escadrons à la charge , était tombé au pouvoir des ennemis. Alors l'infanterie qu'il avait postée dans Bleinheim fut vivement attaquée par les troupes de Marlborough qui la rejetèrent sur les bords du Danube : un grand nombre d'hommes se noyèrent en voulant gagner l'autre rive du fleuve; et Clérembaut, qui avait succédé à Tallard dans le commandement de l'aile droite, périt lui-même

dans ce trajet. Les troupes affaiblies, et privées de leurs chefs, ne combattaient plus qu'en désordre: cernées par le fleuve et par l'ennemi, elles n'avaient que le choix du péril; on leur proposait une capitulation, et la plupart se crurent dans la triste nécessité d'y souscrire. Les plus intrépides demandaient que l'on s'ouvrît un passage à travers l'armée ennemie. Lorsqu'on vint dire à Seiguier, commandant la brigade de Navarre, que cette capitulation était conclue, et qu'il ne restait à prendre que sa signature, il frémit d'indignation et foula aux pieds son épée : Chabanes de Pedousac, commandant un bataillon du même régiment, refusa de signer cet acte : les soldats brisèrent leurs armes et enterrèrent leurs drapeaux, pour ne pas les remettre à l'ennemi : un petit nombre, cherchant leur salut dans le désespoir, parvinrent à se faire jour les armes à la main.

Le malheur de l'aile droite était irréparable; il décida du sort de cette fatale journée. Le maréchal de Marsin n'espéra plus prolonger la résistance de l'aile gauche contre les troupes réunies de Marlborough et du prince Eugène ; et voyant les ennemis revenir à la charge contre lui avec toutes leurs forces, il se replia en bon ordre et

en combattant toujours : il était huit heures du soir; et Ton fut aux prises jusqu'à la nuit, qui vint enfin envelopper cette sanglante retraite. Le régiment de Champagne fit de nombreuses pertes dans cette bataille : sa brigade était placée sous les ordres du marquis de Blainville , devenu lieutenant général ; et cet ancien colonel , qui avait acquis sur le champ de bataille ses nouveaux grades, périt à la téte du régiment où il avait servi.

L'armée française avait perdu vingt-cinq mille hommes, tués, blessés, ou faits prisonniers : elle rallia, en se retirant vers le Rhin, les différents détachements qu'elle avait encore en Souabe ; et le maréchal de Marsin arriva le i cr septembre à , où il passa le fleuve pour venir défendre l'Alsace que menaçaient déjà les troupes des Impériaux. Il eut, jusqu'à la fin de la campagne, son quartier général à Strasbourg ou au camp d'Haguenau : le régiment de Champagne et les autres corps de l'armée étaient distribués dans les différentes places d'Alsace ou de Lorraine : Chenevière, commandant du second bataillon de Champagne, fut envoyé comme lieutenant de roi à Haguenau ; et son expérience et son habileté lui firent confier le commandement de quelques nouveaux bataillons qu'il fallait former et discipliner.

L'ennemi , qui avait passé le Rhin près de Philisbourg, s'était répandu au nord de l'Alsace avec des forces très - supérieures : soixante - dix mille hommes, commandés par le roi des Romains et le prince de Bade, étaient venus investir Landau, et ils faisaient dépendre leurs autres opérations du succès de cette entreprise. Mais Laubanie, qui était gouverneur de la place, avait mis en usage tous les moyens de prolonger la résistance. Il avait formé de grands approvisionnements de vivres; on veilla avec une sévère économie à leur distribution ; et Tordre sembla multiplier les ressources. De fréquentes sorties ralentissaient les travaux des assiégeants : de nouveaux retranchements s'élevaient derrière les brèches, et les soldats s'employaient tour à tour avec ardeur à la défense et à la réparation des remparts. L'ennemi espéra plusieurs fois forcer Laubanie à capituler; et après avoir emporté pied à pied tous les ouvrages extérieurs , et avoir battu en brèche le corps de la place , dont les retranchements commençaient à s'écrouler, le roi des Romains fit encore adresser à ce gouverneur la sommation de se rendre, en lui demandant s'il voulait donc s'ensevelir sous les^ ruines de la place. Laubanie lui répondit « que le mausolée était trop

« beau pour qu'il ne l'ambitionnât pas ; mais qu'il « tâcherait de différer l'honneur de la sépulture. »

Neuf jours après, ce général fut blessé à la poitrine par l'éclat d'une bombe; et la même explosion le couvrit de pierres et le rendit aveugle. Malgré ses souffrances, il donnait encore ses ordres pour prolonger la défense; mais la garnison avait beaucoup souffert; les munitions étaient épuisées; les ravages causés par l'artillerie ne permettaient pas une plus longue résistance , et, après deux mois et demi de tranchée ouverte, Laubanie obtint, le a 5 novembre, une capitulation honorable.

La campagne de 1705 s'ouvrit encore en Allemagne sous les ordres du maréchal de Marsin , tandis que Villars, commandant l'armée de la Moselle, s'attachait à couvrir les places de Luxembourg, de Thionville et de Saarlouis. La position avantageuse qu'il avait prise dans son camp retranché de Sierk, aurait été difficile à forcer: l'ennemi ne le tenta point; et Villars, avec des troupes peu nombreuses , sut tenir en échec sur cette frontière les principales forces des Impériaux. Il interceptait leurs communications; il harcelait par de fréquentes escarmouches les mouvements de leurs armées ; et l'habileté de ses

DE CHAMPAGNE, UV. V. iS 9

manœuvres dans cette campagne devint un de ses premiers titres de gloire.

Mais au delà du théâtre de ses opérations, les ennemis recouvraient la supériorité. Ils avaient alors obtenu en Alsace plusieurs avantages : ils étaient parvenus, après la prise de Landau, à forcer les lignes de Weissembourg , et s'étaient avancés vers Haguenau pour en faire le siège. Le marquis de Péry, qui en était gouverneur, et le brave Chenevière, commandant du second bataillon de Champagne, firent toutes les dispositions nécessaires pour défendre la place; mais les fortifications en étaient si mauvaises, qu'ils n'espéraient pas la sauver; et, ne voulant pas être prisonniers de guerre, ils résolurent, après six jours de tranchée, de sortir avec la garnison. Péry la fait mettre sous les armes à huit heures du soir; il la conduit au chemin couvert, du côté où l'attaque des assiégeants était dirigée, et dit au colonel de Harlin : «Nous allons évacuer la « place, que nous ne pouvons plus défendre contre « des troupes si nombreuses : je vous laisse ici « avec quatre cents hommes; et pour couvrir notre « marche, vous allez faire un feu continuel sur « l'ennemi. » Péry sort ensuite avec le reste de la garnison, par une autre porte, où l'on n'avait

encore placé en observation que deux détachements: il enfonce l'un des deux, met l'autre en fuite, et fait une si grande diligence, qu'il arrive à Saverne avant le jour. Il y fut rejoint, une heure après, par le colonel de Harlin qui lui amenait trois cents hommes de plus : cet officier n'avait laissé à Haguenau qu'une centaine de blessés; et ceux qui l'étaient le moins avaient continué leur feu de mousqueterie, afin d'occuper et de tromper l'ennemi. L'habileté, le succès de cette retraite ne laissèrent aux Impériaux que la possession d'une place ruinée , où ils ne pouvaient espérer de se maintenir.

Sur ces entrefaites , le commandement des armées du Rhin et de la Moselle venait d'être réuni : il était confié au maréchal de Villars , appelé par l'opinion publique, comme par le choix du gouvernement, aux postes les plus difficiles. L'Alsace, qui était alors exposée à tous les fléaux de la guerre, espéra en être bientôt affranchie; et la première opération du nouveau chef fut de porter au delà du Rhin une partie de son armée. Il passa le fleuve entre Strasbourg et Rehl , avec sa cavalerie et avec la brigade de Champagne. Les autres corps suivirent ce mouvement, et le maréchal alla camper vers Bischel , pour reconnaître

les lignes de Stolhoffen, que le prince de Bade avait fait tracer quelques années auparavant , et qu'il était devenu très-difficile de forcer. L'ennemi s'y était retranché , et l'intention de Villars n'était alors que d'observer toutes ses positions : il décampa de Bischel le 17 août, pour revenir à Kehl; et la fin de cette campagne se borna de part et d'autre à quelques mouvements de troupes sur l'une et l'autre rive du fleuve.

L'année suivante ne fut favorable qu'aux opérations de cette armée dont Villars conservait encore le commandement; et la guerre que la France avait à soutenir, fut malheureuse sur toutes ses autres frontières. Le premier but du maréchal de Villars était de forcer les lignes de Stolhoffen, qu'il avait reconnues l'année précédente : elles aboutissaient au Rhin , et leur extrémité s'appuyait sur l'île du Marquisat , située visà-vis le fort Louis, dont elle est séparée par le grand bras du fleuve. Villars voulut d'abord se rendre maître de cette île; et les grenadiers de Navarre, de Champagne et de quelques autres corps furent chargés de cette expédition , qui eut lieu le a3 juillet 1706, et qui obtint un plein succès. L'île du Marquisat, où l'ennemi avait jeté quelques troupes, fut promptement occupée

ïfp HISTOIRE DU RÉGIMENT

et cette acquisition facilita d'autres entreprises.

Villars, en rendant compte du succès de l'expédition , admirait l'ardeur et l'esprit d'émulation dont Champagne et Navarre étaient animés, lorsqu'ils eurent à traverser dans des bateaux, le bras du Rhin qui les séparait de l'île du Marquisat. Barberey, lieutenant-colonel de Navarre, qui commandait le premier détachement de grenadiers, ayant vu Pecomme, major de Champagne, prêt à se jeter à l'eau avec sa troupe, pour gagner plus promptement l'autre rive , s'y jeta lui-même avec tous les grenadiers de Navarre, sans connaître aucun gué : l'un et l'autre détachement achevèrent à la nage la traversée du fleuve, abordèrent avec effort en Rattachant à quelques branches, et repoussèrent l'ennemi qui s'opposait à leur débarquement. Le maréchal s'empara ensuite de quelques autres îles^ plus voisines de la rive droite: il se fortifia dans ces nouvelles positions; et s'il ne put pas entreprendre davantage, c'est qu'il avait été obligé, dès le mois de juin, d'envoyer en Flandre un tiers de son armée, pour y réparer la perte de la bataille de Ramil-

lies.

Ce général put enfin accomplir son projet dans la campagne de 1707; et l'armée ennemie qui

occupait les lignes de Stolhoffen, fut attaquée le 11 mai, sur trois points à la fois : une colonne avait passé le Rhin près de Lauterbourg; une autre vers l'île du Marquisat ; et la troisième, que Villars conduisait lui-même , dirigeait son attaque vers les hauteurs de Bischel. Les Impériaux, vivement pressés, abandonnèrent des retranchements qu'ils ne pouvaient plus défendre : ils y laissèrent des munitions, des bagages, trente-cinq pièces de canon. Villars fit raser ces fortifications, et se porta ensuite sur Rastadt et sur Stuttgardt. Le régiment de Champagne était à la tète du détachement qui fut chargé de s'emparer de Pfortzeim : il était de tranchée, devant la place de Schondorf, lorsqu'elle fut réduite à capituler; il faisait partie des troupes qui s'emparèrent du défilé de Lorch , et formait l'arri ère-garde quand l'armée vint camper près de Bruchsal. On apprit bientôt que les ennemis s'avançaient en force vers Durlach ; et Villars marcha contre eux , avec les brigades de Champagne, de Charost, de Coètquen, et avec plusieurs détachements d'artillerie: les deux armées étaient en présence le 17 août; un cours d'eau les séparait, et l'on engagea de part et d'autre une vive canonnade; mais l'ennemi se retira, après avoir essuyé quelque perte,

et il ne fit aucune autre tentative pour inquiéter les mouvements de l'armée française, qui continua de lever des subsides dans le duché de Bade, la Souabe et la Franconie. Dlmecourt, qui commandait une division dans cette armée, parvint à y maintenir l'abondance : les soldats le nommaient le pourvoyeur, et ses courses, ses fourrages en pays ennemi soulagèrent d'un pénible fardeau nos provinces, dont la guerre avait déjà dévoré toutes les ressources.

Villars conserva en 1 708 le commandement de l'armée du Rhin; mais elle était trop peu nombreuse pour rien entreprendre : les principales forces s'étaient portées vers la Flandre; et la mésintelligence des généraux qui s'y trouvaient placés sous les ordres du duc de Bourgogne, nuisit à leurs opérations : les troupes éprouvèrent un sanglant échec près d'Oudenarde, dont elles avaient entrepris le siège; et le prince Eugène, poursuivant ses avantages, commença le 12 août l'investissement de Lille. Le maréchal de Boufflers, qui était gouverneur de cette place, avait prié le roi de permettre que tous ses parents s'y enfermassent avec lui, « afin, disait-il , que nous vous « rendions tous ensemble les fidèles services que « nous devons à Votre Majesté. » Le succès ne ré-

pondit pas à son courage; mais Boufflers s'honora par la plus vigoureuse défense; il la prolongea pendant quatre mois, et ne rendit à l'ennemi que des remparts en ruine. En attirant sur lui toutes les forces du prince Eugène, il avait arrêté les progrès d'une grande invasion : ses vainqueurs lui envièrent la gloire de sa résistance, et la patrie, portant encore sur lui ses espérances, le mit au rang des plus intrépides guerriers qui lui restaient.

SOMMAIRE

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