‹ Historie du Régiment de ChampagneChapitre 14 sur 24 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Dans les dernières années de ce long règne, nous voyons le vieux monarque lever de plus nombreuses armées, et subir néanmoins de plus sanglants revers. Ce soleil qu'il prit pour emblème n'avait plus que de pâles rayons : la plupart des hommes qui furent les compagnons ou les artisans de sa gloire étaient descendus dans la tombe; et de si grands fléaux avaient appauvri ses finances, consumé les forces du royaume, découragé un peuple souffrant, que la valeur des troupes les plus aguerries ne pouvait plus rendre à la France ses longues prospérités.

On vit, dans ces temps malheureux, combien il fallait faire de sacrifices pour maintenir sur pied de grandes armées : les enrôlements volontaires ne suffisaient plus à leur entretien. Le temps était passé, où l'ardeur de courir au combat était habituellement récompensée par la victoire : la frontière était envahie; les ennemis allaient porter la guerre au cœur du royaume; et pour lui assurer de nouveaux défenseurs, il fallut re-

courir à des levées extraordinaires. Les communautés de marchands furent soumises en 1 701 à fournir de nombreuses recrues : le gouvernement ordonna, en 1703 et dans les années suivantes, des levées dans toutes les paroisses. De semblables charges rappelaient les temps du moyen âge, où les communes étaient assujetties à fournir un nombre d'hommes proportionné à leur population : cet emploi des milices, cette espèce de convocation de l'arrière-ban , devenait la dernière ressource du royaume : elle lui fournit un grand nombre d'hommes intrépides, qui, ayant à défendre l'honneur et le territoire de leur patrie, remplirent ce devoir avec dévouement. Leur nouveauté, leur inexpérience au métier de la guerre les rendaient plus propres à la défense des places qu'au service de campagne : mais leur secours permettait de laisser aux armées les vieux soldats accoutumés aux fatigues; et les milices elles-mêmes demandaient, lorsqu'on les avait exercées, l'honneur de partager les mêmes périls. « Si « nous éprouvons d'autres revers, disait Louis XIV, « je convoquerai toute la noblesse de mon royau- « me, je la conduirai à l'ennemi, et je m'ensevelirai « avec elle sous les débris de la monarchie. » Sa résolution était digne d'une grande âme;

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mais l'embarras des finances s'était encore augmenté au milieu des malheurs de la guerre : les dépenses de l'armée avaient absorbé toutes les ressources publiques : il fallut recourir à de nouvelles taxes que la misère publique fit paraître plus accablantes, à des emprunts que le discrédit du trésor rendait plus onéreux, à des atermoiements qui ralentissaient tous les services, et suspendaient les distributions les plus nécessaires.

Le besoin de la paix frappait tellement tous les esprits, que Louis XIV parut enfin disposé à se résigner aux plus dures conditions pour l'obtenir ; mais il était un terme aux sacrifices ; et quand on voulut exiger de lui qu'il concourût lui-même à détrôner son petit-fils, et à le poursuivre à force ouverte, il refusa d'acheter au prix de l'honneur la paix qu'il avait sollicitée : toute la France s'unit à sa pensée ; elle assembla les ressources qui lui restaient, et le lion couvert de blessures se releva pour combattre jusqu'au dernier soupir.

Les malheurs du royaume n'étaient pas encore à leur terme : toutes les puissances de l'Europe allaient redoubler d'efforts pour l'accabler ; tandis que , luttant seul contre leurs ligues réunies , il se . . préparait à soutenir encore ce combat redoutable, où des flots de sang avaient déjà coulé, et à

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partager avec les autres nations cette longue suite de calamités, qui se propageaient dans les pays voisins de la France, comme dans son propre sein.

Il était réservé au maréchal de Villars de soutenir, dans les plaines de la Flandre, une guerre devenue si fatale : Louis XIV 1 avait nommé, au mois de janvier 1709, commandant de l'armée qui couvrait cette frontière ; et son dévouement , qui grandissait avec le danger, lui faisait accepter avec reconnaissance une faveur si périlleuse.

L'hiver de 1708 à 1709 était venu accroître la misère publique, et il sévissait alors dans toute sa rigueur. On brûlait les forêts, les taillis, les plantations même d'arbres fruitiers, et jusqu'aux meubles des habitations, pour échapper à l'intensité du froid : les voyageurs périssaient sur les routes; les marchés cessaient d'être approvisionnés, et toutes les communications se trouvaient interrompues. La température vint tout à coup à s'adoucir : elle fondit la neige qui couvrait la terre ; mais un froid plus vif, succédant à ce premier dégel , fît périr toutes les semailles que l'on avait faites. Il fallut ensemencer de nouveau les terres au printemps, et l'enfouissement de ces graines appauvrit encore tous les magasins : on

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visita tous les greniers pour en répartir les provisions, et assurer aux malheureux des moyens de subsistance : on voulut aussi favoriser les importations de grains; mais le renchérissement des denrées était extrême; la misère paralysait le commerce, et ne laissait plus arriver des secours dont on ne pouvait acquitter le prix.

La surcharge des impôts qu'entraînait la continuation de la guerre, vint encore augmenter la détresse générale : la plupart des ressources de FÉtat étaient épuisées; et pourtant il fallait pourvoir à de nouveaux besoins, prévenir les soulèvements auxquels les peuples pouvaient être portés par le désespoir, et assurer l'entretien des troupes destinées à défendre les frontières, déjà envahies sur plusieurs points. L'armée fut habituellement préservée de cet excès de pénurie; on cherchait à la nourrir afin de conserver son appui : elle en fut reconnaissante; et souvent les soldats partagèrent avec les classes les plus souffrantes la faible portion de vivres dont ils jouissaient encore.

Dans les premiers mois de la campagne de 1 709, le maréchal de Villars crut devoir se tenir sur la défensive : il s'établit dans une longue ligne de retranchements, entre la Lys et l'Escaut, et s'at-

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tacha longtemps à contenir les mouvements de l'ennemi, qui n'obtint un premier succès que le 5 septembre, par la prise de la citadelle de Tournay ; mais une bataille allait être bientôt livrée; et le grand nombre de troupes qui se concentraient de part et d'autre, entre Mons et Maubeuge, la faisait regarder comme inévitable. Le maréchal de Bouffiers s'était rendu à l'armée de Flandre, comme simple volontaire : il ne voulait que servir; et quoiqu'il n'eût aucun commandement, le maréchal de Villars lui céda une partie du sien, par égard pour l'ancienneté de son grade. Tous deux étaient aussi habiles que braves; aucun sentiment de jalousie ne les désunissait; attachés l'un et l'autre à la gloire de leur pays, ils allaient mettre en commun tous leurs efforts, pour triompher ou succomber ensemble, pour relever la France ou pour réparer ses revers.

A la bataille de Malplaquet, qui fut livrée le ii septembre 1 709 , Boufflers commandait l'aile droite de l'armée; Villars commandait l'aile gauche, où servait la brigade de Champagne. La victoire fut disputée avec acharnement ; l'aile gauche attaqua, fut repoussée, revint à la charge plusieurs fois; et la fortune penchait pour elle, quand Villars, grièvement blessé d'un coup de feu, dut

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être emporté hors du champ de bataille. Son éloignement causa de la consternation ; l'ennemi redoubla ses efforts : il écrasa l'aile gauche et le centre épuisés par un long combat; et Boufïlers, voyant alors diriger contre son aile droite toutes les forces du prince Eugène et de Marlborôugh, prit le parti de se retirer pour ne pas être accablé par le nombre ; mais il se replia en bon ordre et en combattant toujours. Les Français eurent plus de huit mille hommes tués ou blessés : l'ennemi en eut beaucoup plus, et il ne put tirer aucun parti d'un si sanglant triomphe. Ses troupes avaient été si maltraitées, que Villars écrivait au roi, après cette mémorable retraite : «Si Dieu « nous fait la grâce de perdre encore une telle « bataille , les ennemis sont détruits. »

Ce général n'était point accoutumé aux revers : son habileté dans les conseils, son audace dans l'exécution le rendaient cher à toute l'armée : il entraînait les troupes par sa confiance héroïque ; et si la fortune vint tout à coup lui reprendre ses faveurs , du moins elle le tint encore en réserve pour des jours meilleurs, et pour de glorieux exploits. «La victoire, dit un orateur sacré, oublia « d'achever son ouvrage , et se retira avec lui du «combat; ne laissant aux ennemis, pour tout

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« avantage, que le libre droit d'enterrer quinze « mille de leurs morts, et le désir de n'acheter ja- « mais à ce prix un champ de bataille ; tandis que a Villars emportait, pour soutenir ses pas chante celants, trente-cinq drapeaux, arrachés à leur « aile droite, presque entièrement détruite. »

Après cette sanglante journée, les ennemis vinrent attaquer Mons, qui ne se rendit qu'après vingt-cinq jours de tranchée ouverte: on leur enleva pendant le siège quelques corps de partisans et de fourrageurs ; mais la situation des troupes françaises ne permettait pas alors de tenter davantage.

Villars, rétabli de ses blessures , reprit, en 1 7 1 o, le commandement de l'armée de Flandre, et il obtint quelques succès dans des affaires d'avantpostes et dans des escarmouches ; mais les ennemis, au nombre de cent quarante mille hommes, étaient maîtres de la campagne : ils s'emparèrent de Douay, de Béthune , de Saint-Venant , malgré la plus vigoureuse résistance : Aire ne capitula qu'après cinquante-deux jours de tranchée; et le maréchal de Villars, qui avait reçu de son gouvernement l'ordre de n'engager aucune affaire générale, ne put que harceler les ennemis, intercepter une partie de leurs approvisionnements, et mettre

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quelques entraves à leur invasion. Il dut encore, en 171 1 , se borner à des engagements partiels: ses succès furent cependant plus' remarquables : un grand convoi, destiné aux ennemis, fut enlevé sur la Scarpe; on intercepta, en faisant sauter les écluses de Harlebeck , ceux qu'ils attendaient par la navigation de la Lys ; on défit un corps de troupes qu'ils avaient envoyé près d'Arleux , et le fort qu'ils y construisaient fut pris par le maréchal de Montesquiou ; mais les places de Lille , de Douay, de Tournai dont ils étaient maîtres, leur permettaient de prolonger leurs incursions dans les autres parties de la Flandre. Ils s'emparèrent successivement de Bouchain et du Quesnoy ; ils vinrent assiéger Landreci es ; et pour couvrir les opérations de leur armée de siège, ils élevèrent de fortes lignes de retranchements entre Denain et Marchiennes, où ils avaient établi leurs magasins et leurs arsenaux. L'extrémité de ces lignes, la plus rapprochée de l'Escaut , était défendue par le duc d'Albemarle et par les troupes anglaises.

Lorsque le maréchal de Villars, qui commandait encore en 171a, voulut forcer les lignes de Denain, la première attaque fut faite par l'aile gauche où se trouvait le régiment de Champagne*: l'Escaut fut traversé le a4 juillet; et lorsqu'on eut fait la

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prière et donné le signal , les troupes s'avancèrent, sans tirer, vers les retranchements. Arrivées à une demi-portée de fusil , elles essuyèrent le feu de six pièces de canon chargées à mitraille, et d'une vive fusillade, sans qu'aucun bataillon en fût ébranlé. Tout à coup les grenadiers se jettent dans les fossés, où les autres compagnies les suivent ; ils gravissent avec ardeur les retranchements, brisent les palissades et pénètrent dans les lignes, où ils font main basse sur tout ce qui veut résister : le combat fut opiniâtre ; on ne pouvait contenir la fureur du soldat; et à peine il se sauva quatre cents hommes, de seize bataillons ennemis qui avaient concentré sur ce point leur résistance. Le chevalier de Tessé, colonel de Champagne, s'était signalé dans cette attaque, à la téte de son régiment : il fut grièvement blessé.

Villars s'empara ensuite de Marchiennes , où le prince Eugène avait une partie de ses magasins ; il le mit dans la nécessité de lever le siège de Landrecies : il reprit le fort de Scarpe, Douay, le Quesnoy, Bouchain; et le parti qu'il sut tirer d'une première victoire , en poursuivant avec ardeur tous ses avantages , hâta la conclusion de la paix avec l'Angleterre, l'Espagne, la Savoie et la Hollande. Mais la guerre contre l'empereur durait

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encore ; le roi envoya sur le Rhin , en 1713, une armée de cent mille hommes : Villars en eut le commandement; il fit le siège de Landau, dont il s'empara , força les lignes d'Etlingue, et termina par la prise de Fribourg sa campagne contre le prince Eugène. L'hiver , qui suspendit les opérations militaires, fut alors occupé par des négociations, et la paix de Rastadt fut signée le 6 mars de Tannée suivante. Ce traité couronnait dignement les services militaires de Villars ; et le titre de Mars restitutor, vindex, pari fer fut inscrit sur le fronton de son hôtel.

Les longues guerres que la France venait de soutenir avaient été mêlées de tant de vicissitudes, que ce gouvernement eut à faire le sacrifice d'une partie de ses conquêtes. La paix de Ryswick lui avait enlevé en 1697 les acquisitions faites en Catalogne; elle resserrait les frontières de la Flandre, et rendait à l'empire d'Allèmagne quelques domaines, situés hors de l'Alsace: Rell, Fribourg, Philisbourg, étaient également restitués à l'Empire, et le cours du Rhin devait servir de ligne de démarcation entre les deux États.

La France perdit en Piémont, par le traité d'Utrecht, conclu en 1 7 1 3 , quelques places situées au delà des Alpes; mais elle acquit dans leurs ver-

uo.

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sants occidentaux là vallée de Barcelonnette ; elle obtint que la Prusse renonçât à ses prétentions sur la principauté d'Orange. La limite du Rhin fut conservée en 1 714 par le traité de Rastadt, et Landau resta à la France.

On voit ainsi qu'au milieu des sacrifices qu'entraîna la conclusion de la paix, la France n'eut à en faire aucun qui endommageât ses forces réelles.

Tel avait été le résultat de cette glorieuse campagne de 1712, où l'armée de Flandre força les lignes de Denain, délivra Landrecies, et reprit sur cette frontière les autres places occupées par l'ennemi. La fortune était redevenue favorable à la France : Villars l'avait fixée par l'habileté de ses combinaisons et l'impétuosité de ses attaques : il l'avait ramenée en Flandre avant la paix d'Utrecht, il l'avait retrouvée en Allemagne jusqu'à la paix de Rastadt; et ses succès ne laissèrent plus espérer à l'ennemi d'imposer à la France des conditions qui fussent indignes d'elle.

Les grandes nations conservent dans leurs désastres mêmes , et quand elles semblent toucher à leur ruine, un caractère de puissance qu'on voudrait en vain rabaisser. Si les violences et l'abus de* la victoire parvenaient à leur imposer d'humiliantes entraves , l'occasion de s'en affranchir se

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présenterait bientôt; et les levains de haine qui fermentaient dans leur sein amèneraient un soulèvement et des vengeances.

De si graves considérations frappèrent les habiles négociateurs de la paix ; et le prince Eugène et Villars, qui terminèrent à Rastadt ce glorieux ouvrage, avaient l'un et l'autre des sentiments trop élevés, pour se prêter à aucune transaction qui pût blesser la grandeur et la dignité de leurs gouvernements.

Les traités qui rendirent le repos à l'Europe devinrent les actes les plus mémorables des derniers jours de Louis XIV : ce monarque s'approchait du tombeau; il put s'y endormir en paix, le i cr septembre 1715, laissant à la France le souvenir d'un des règnes les plus illustres. Les revers qui avaient attristé les dernières années de sa vie ne peuvent effacer sa gloire. Il fut averti par des fautes et des faiblesses qu'il appartenait à l'humanité; mais il l'avait honorée par des actes dignes de louange. Les sciences, les lettres, les arts fleurirent sous sa protection : les grandes institutions qu'il a fondées lui ont survécu , et de nombreux monuments feront passer sa mémoire à la postérité.

Les premières années du nouveau règne furent

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occupées par les embarras d'une minorité et d'une régence, par le besoin de réparer les malheurs d'une longue guerre , par le ruineux système auquel on eut recours pour relever le crédit public : la France s'était abandonnée aux désastreuses spéculations de Law ; l'Espagne était livrée aux intrigues du cardinal Albéroni, qui se concertait avec le comte de Gœrtz, ministre de Suède, pour agiter l'Europe entière : quelque infructueuses que fussent les entreprises du chevalier de Saint-Georges, prétendant au trône d'Angleterre, elles troublaient la sécurité de cette monarchie : l'Autriche, la France, l'Angleterre disposaient par leurs traités d'une partie de l'Italie, et cherchaient à attirer l'Espagne dans leurs plans de partage; d'autres puissances méditaient de semblables démembrements; et il résulta de cette complication de vues et d'intérêts quelques prises d'armes momentanées, et de nombreuses combinaisons politiques, destinées à y mettre un terme. Les hostilités eurent peu d'importance et de durée; et la France jouit, à peu d'exceptions près, d'un repos de vingt ans, jusqu'en 1733, époque où la guerre devait embraser de nouveau une grande partie de ses frontières.

L'élection d'un roi de Pologne , après la mort

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de Frédéric- Auguste, donna naissance à cette guerre; et pour mieux en expliquer l'origine, nous croyons devoir rappeler quelques-unes des vicissitudes qu'avait éprouvées ce dernier monarque.

Frédéric- Auguste, électeur de Saxe, avait été nommé roi de Pologne en 1697, et il avait eu alors pour compétiteur le prince de Conti, que sa réputation de valeur et la grâce de son esprit et de ses manières avaient fait rechercher par les Polonais. Ce prince s'était signalé dans les guerres de Flandre et dans celles de Hongrie : la diète, assemblée dans la plaine de Kolo, l'avait nommé roi, et il s'était rendu à Varsovie; mais il y arrivait sans armée ; et quoique son concurrent n'eût été choisi qu'après lui, par les dissidents qui étaient beaucoup moins nombreux, néanmoins cette dernière nomination prévalut, parce qu'elle était soutenue par une armée russe et saxonne : le prince de Conti revint en France, et Frédéric- Auguste fut nommé roi. Mais en 1704 il fut détrôné par Charles XII : le conquérant suédois exigea même qu'il fût déposé ; et l'on profita du mécontentement qu'excitaient quelques actes de ce prince, pour irriter davantage contre lui une nation jalouse de ses libertés. On n'imputait qu'à

Frédéric-Auguste les malheurs d'une guerre, qu'il avait provoquée en s'a! liant imprudemment avec les ennemis de la Suède : le primat et les palatins les plus influents s'étaient séparés de lui : une diète fut convoquée pour disposer du trône; et Stanislas Leczinski fut porté à ce haut rang, par l'ascendant du vainqueur de Narva, et par les suffrages de la diète. Le nouveau monarque régna en effet pendant quelques années ; mais la défaite de Charles XII à Pultava ébranla la puissance qu'avaient élevée et soutenue ses victoires : Frédéric- Auguste révoqua l'abdication à laquelle il avait été forcé : il rentra à Varsovie en 171 3; et Stanislas abdiquant à son tour la royauté, et conjurant même Charles XII d'abandonner sa cause, sé retira dans le duché des Deux-Ponts, et ensuite à Weissembourg, sans regretter Porageux pouvoir dont il avait été revêtu : il n'avait pas refusé, dans un temps difficile, les périlleux honneurs du trône; mais quand il l'eut perdu il ne fit aucune tentative pour le recouvrer. Cependant la fortune ne l'oublia point dans sa retraite : il y était encore au rang des têtes couronnées , et quoiqu'il n'eût plus à offrir que des alliances de famille, la France reçut avec empressement pour reine la princesse Marie Leczinska, sa fille, que Louis XV épousa en 1725.

Stanislas, qui vint successivement habiter Chambord et Meudon, continua d'être simple avec dignité : le goût des lettres et des arts occupait ses loisirs; aucune vue ambitieuse ne les troublait, lorsque, après la mort de Frédéric- Auguste, en i63i , il fut sollicité par les lettres du primat et des seigneurs polonais d'accéder aux vœux de la nation qui le rappelait dans son sein , et qui allait reporter sur lui ses suffrages. La couronne lui fut en effet rendue par une délibération de la diète ; mais le fils de son ancien rival fut encore préféré par les dissidents, rassemblés à Praga, qui n'est séparé de Varsovie que par la Vistule. Ce dernier parti était secondé par des troupes russes et autrichiennes; et Stanislas n'ayant pas d'armée sortit de sa capitale et se retira à Dantzig, qu'il n'abandonna qu'après quatre mois de siège. Investi deux fois de la dignité souveraine, et promenant dans l'exil le nom de roi, il sut le faire respecter par son noble caractère, et revint jouir en France des honneurs dus à son rang et à ses vertus.

Louis XV, qui n'avait pris aucune mesure pour appuyer son élection, se plaignit alors des dispositions que l'Autriche avait faites pour l'empêcher: il déclara la guerre à cette puissance : l'Allemagne

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et l'Italie devinrent le théâtre des hostilités, et les principales opérations eurent Heu dans la Péninsule, où le maréchal de Villars fut envoyé avec une armée.

Ce héros octogénaire fait oublier son âge : il se rend maître de Pavie le 14 novembre 1733, se dirige sur Milan , dont la citadelle capitule le 39, et marche ensuite sur Ghéradadda et Pizzighitone. La brigade de Champagne, qui servait alors en Italie sous les ordres de Boissieux, était formée de ce régiment , de deux bataillons d'Orléans et d'un bataillon de la Sarre.

L'année suivante, cette brigade sortit de ses quartiers d'hiver, avec celles de Picardie, du Roi, d'Anjou et quelques autres : tous ces corps se portèrent au midi du Pô; et la guerre se poursuivit avec vigueur dans les duchés de Parme et de Guastalla. Mercy était à la tête des Impériaux, et Villars , comblé de gloire et de jours , venait de résigner le commandement. Il eut le maréchal de Coigny pour successeur; et ce nouveau chef gagna la bataille de Parme le 29 juin. Cette victoire fut longtemps disputée : les brigades de Champagne, d'Auvergne, d'Anjou et une partie de celle de Dauphin chargèrent successivement les ennemis et les culbutèrent. Pressées à leur tour par

des forces supérieures, elles furent forcées de se replier; mais elles revinrent à la charge, et reprirent enfin l'avantage. Le duc de la Trémoille, colonel de Champagne, fut blessé dans cette bataille où Ton fit des pertes nombreuses : celles des ennemis le furent beaucoup plus.

Il y eut le 1 5 juillet un nouveau combat près de la Secchia, où l'armée française avait une avantgarde. Dix mille Impériaux tombèrent pendant la nuit sur les quartiers du maréchal de Broglie, qui, après avoir éprouvé quelque perte dans ce moment de surprise , se retira vers la brigade de Champagne, où il put se reformer et tenir tête à l'ennemi.

A la bataille de Guastalla, qui fut livrée le 19 septembre de la même année, cette brigade fut vivement engagée : un lieutenant-colonel, six capitaines, neuf lieutenants, un grand nombre de soldats furent tués ou blessés. Les deux armées s'attaquaient par pelotons détachés qui allaient successivement à la charge, et Ton fut aux prises pendant huit heures. Enfin les Impériaux furent entièrement défaits, ils abandonnèrent sur le champ de bataille leurs morts, leurs blessés , leurs équipages; et Kœnigseck, qui les commandait depuis la mort du comte de Mercy , les ramena

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sur la rive gauche du Pô et de l'Oglio, où ils ne furent pas poursuivis.

L'hiver vint interrompre les opérations de la campagne : elle fut rouverte le 29 mai 1735 par le maréchal de Noailles , qui partit de Guastalla pour marcher aux ennemis : il passe le Pô, arrive le i3 juin sur l'Oglio, et de là sur le Mincio, où il s'empare de la place de Goïto : on traverse le fleuve; et l'armée s'avance le 19 juin dans la plaine de Marengo, lieu qui devait être un jour illustré par une grande victoire. Les Impériaux n'engagèrent pas alors d'action : ils continuaient leur retraite; et le maréchal de Noailles les fit poursuivre jusqu'au delà de l'Adige par un corps de troupes , dont les grenadiers de Picardie et de Champagne faisaient partie. Lui-même se dirigea contre eux avec des forces plus nombreuses ; mais ils ne l'attendirent pas : toute la Lombardie fut évacuée par les Impériaux ; et ils ne conservaient en Italie que la place de Mantoue, dont les armées de France, d'Espagne et de Savoie allaient faire le siège, lorsque les préliminaires de la paix furent signés à Vienne, le 3 octobre 1735 : ces préliminaires furent suivis, le i5 novembre, d'une suspension d'armes; cependant la paix définitive ne fut signée avec l'empereur que le 8 novembre

17^8, et les cours de Sardaigne, de Naples et de Madrid n'accédèrent à ce traité que dans les premiers mois de Tannée suivante.

Une des premières clauses de la paix fut la renonciation de Stanislas au royaume de Pologne. On lui accorda en dédommagement la jouissance des duchés de Lorraine et de Bar, qui, après sa mort, durent être réunis à la France.

L'expectative de la souveraineté de ces duchés fut le principal avantage que le roi recueillit de cette guerre, où ses armes avaient été habituellement victorieuses : il ne garda aucune de ses acquisitions en Italie, et la manière dont on y régla les intérêts des autres puissances parut devoir assurer une paix plus durable à cette péninsule, en faisant disparaître quelques-uns de ces morcellements de territoire qui l'avaient toujours affaiblie. Le duc François de Lorraine reçut, en indemnité de ses pertes, le grand-duché de Toscane, devenu vacant, le 9 juillet 1737, par la mort du dernier héritier de la maison de Médicis : les royaumes de Naples et de Sicile furent remis à l'infant don Carlos, qui céda lui-même à l'Autriche les duchés de Parme et de Plaisance : l'Autriche recouvra également le Milanez; mais on en détacha les districts de Novarre et de Tortone,

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pour les remettre au roi de Sardaigne , et ce prince acquit les fiefs impériaux enclavés dans ses Etats.

Tous les électeurs, princes et cercles de l'Empire avaient été compris dans le traité de paix; mais, après la mort de l'empereur Charles VI, ar- " rivée le 20 octobre 1 740, plusieurs puissances reprirent les armes , pour disputer à Marie-Thérèse une partie de l'héritage paternel, et pour faire élire empereur d'Allemagne l'électeur de Bavière, qui fut effectivement proclamé* sous le nom de Charles VII.

Quelque étendue qu'aient prise ces nouvelles hostilités , il serait hors de notre sujet de parcourir tous les théâtres de la guerre, et nous devons nous arrêter à celui où le régiment de Champagne se trouvait alors placé.

La France , qui soutenait les prétentions de l'électeur, avait envoyé en Allemagne deux armées de quarante mille hommes chacune; l'une, sous les ordres du maréchal de Belle-Isle, avait passé le Rhin, au fort Louis, entre Strasbourg et Haguenau, et s'était jointe à l'armée de Bavière; l'autre, commandée par le maréchal de Maillebois, se dirigeait vers Dusseldorf et Osnabruck. La marche de cette seconde armée détermina le roi d'Angleterre à conclure pour le Hanovre un traité de

neutralité : les différents corps dont elle se composait restèrent en observation; et à la fin de 174* > I e régiment de Champagne qui en faisait partie , fut cantonné à Ordingen , sur la rive du Rhin, entre Dusseldorf et Wésel, pour y prendre ses quartiers d'hiver.

Pendant la campagne suivante, Maillebois reçut Tordre de se porter sur Prague, où le maréchal de Belle-Isle était assiégé depuis plusieurs mois ; et il se mit en route avec son armée , pour se rendre en Bohême , par le haut Palatinat. La garnison de Prague devait en même temps faire une sortie, et se porter à sa rencontre; mais il ne put arriver jusqu'à elle. Les Autrichiens avaient levé momentanément le siège, pour fermer au maréchal de Maillebois les défilés par où il devait entrer en Bohême : il ne crut pas pouvoir forcer le passage. Ses troupes étaient si affaiblies par les maladies, et la rigueur de la saison avait tellement accru les fatigues de leur marche et la difficulté des transports, que Maillebois, renonçant à son entreprise, se replia sur Donawerth, et rejoignit l'armée de l'électeur de Bavière. Le maréchal de Belle-Isle, enfermé dans Prague, n'avait plus à espérer de secours. Il voulut du moins sauver les troupes qui lui étaient confiées; et, après avoir

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épuisé toutes ses subsistances, il sortit de Prague avec une garnison de quinze mille hommes, et parvint par ses manœuvres et ses marches habiles, à la conduire heureusement à Egra. Cette savante et difficile retraite fut admirée de tous les hommes de guerre.

Le gouvernement français voulut en 1 porter en Allemagne des forces plus nombreuses : un nouveau corps de troupes s'assembla sous les ordres du maréchal de Noailles, qui remonta le Mayn pour gagner le haut Palatinat; mais sa défaite à Dettingen, près d'Aschaffenbourg , obligea l'armée de se replier en deçà du Rhin et d'y concentrer ses opérations. Elle fut mise sous les ordres du maréchal de Brogjie, et fut chargée de défendre la ligne du fleuve, depuis Huningue jusqu'à Strasbourg. Le régiment de Champagne eut ses quartiers à New-Brisach.

Le prince Charles de Lorraine, commandant des troupes autrichiennes, avait suivi la retraite de l'armée : il fit tenter sur ce point le passage du fleuve, et, après avoir jeté un corps de douze mille hommes dans l'île deRhinmarckt, il fit débarquer sur la rive gauche du Rhin trois mille grenadiers, commandés par le prince de Waldeck ; mais ils furent attaqués par les brigades de Champagne et

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de la Sarre, et par deux régiments de dragons. La mêlée fut terrible : un grand nombre d'Impériaux se précipitèrent dans le fleuve, et se noyèrent en voulant regagner l'île ; les autres restèrent sur le champ de bataille, ou mirent bas les armes.

Le régiment de Champagne servit, en 1744»

dans l'armée d'Alsace, commandée par le maréchal de Coigny : il se trouvait le 5 juillet aux attaques de Weissembourg et des lignes de la Lauter ; et il fut ensuite attaché au corps d'armée qui se porta sur Fribourg en Brisgaw. Cette place, dont le roi venait faire le siège, se rendit le 5 novembre; et le général Damnitz, qui s'était retiré dans la citadelle, capitula quelques jours après.

Le même corps fut placé en î^^S sous les ordres du prince de Conti. On avait retiré vingt , mille hommes de cette armée pour les attacher à celle de Flandre, qui gagna, le 1 1 mai, la bataille de Fontenoy; mais, avec les trente -cinq mille hommes que ce prince avait encore, il empêcha longtemps la réunion des troupes d'Autriche et de Hanovre, dont il coupait les communications; il sut alternativement les harceler par ses marches savantes et par ses combats; et lorsqu'il eut enfin à résister à une armée deux fois aussi nombreuse que la sienne, il se replia sur le Rhin et

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passa le fleuve, en présence des ennemis, sans avoir éprouvé aucun revers.

Au commencement de la campagne suivante, vingt-quatre bataillons et trente-sept escadrons furent encore détachés de l'armée du Rhin, pour se joindre à celle du maréchal de Saxe : le prince de Conti s'y rendit lui-même; et ces troupes, dont le régiment de Champagne faisait partie , furent employées aux sièges de Mons , de Saint* Guislain, de Charleroi: les deux premières places capitulèrent le 1 1 et le 1 5 juillet; la troisième fut prise d'assaut le 2 août suivant. Lorsque les deux armées eurent été réunies sous les ordres du maréchal, il porta vers Tongres la plus grande partie de ses forces, afin d'attirer les ennemis dans cette direction, et de les éloigner de Namur dont il voulait faire le siège. Cette dernière opération fut confiée au comte de Germon t; et le régiment de Champagne fut du nombre de ceux qui concoururent à la réduction d'une place, également forte par sa situation, et par les nombreux ouvrages qui en défendaient les approches. Il faut mettre au rang des actes héroïques de ce siège, l'attaque du fort Ballart, dont quatre officiers seulement s'emparèrent en plein jour: c'étaient d'A mère, de Clamouze, capitaines au régi-

DE CHAMPAGNE, UV. V7. 3?3

ment de Champagne , de Launay et de Faudras , officiers du même corps : ils gravirent les retranchements, et firent mettre bas les armes aux hommes qui les défendaient. Le siège avait commencé le 3 septembre : la ville se rendit le 16 ; et les attaques dirigées, ensuite contre le fort Camus et le fort Guillaume furent poussées avec tant de vigueur, que la garnison de la citadelle arbora le drapeau et se rendit prisonnière le 3o du même mois.

Les tentatives que le duc de Cumberland et le prince de Waldeck avaient faites pendant le siège, pour se rapprocher de cette place et chercher à Ursecourir, avaient donné lieu aux deux armées en campagne de suivre les mouvements l'une de l'autre et d'être toujours très-rapprochées. Après la prise de Namur, le maréchal de Saxe ne s'en tint plus à observer les mouvements des ennemis; et il chercha l'occasion d'engager une action générale, à laquelle ils s'étaient eux-mêmes préparés, en prenant position à Raucoux et sur toute la ligne dont ce village occupait le centre. Les deux armées étaient en présence le 10 octobre, et les ennemis avaient replié leurs tentes, pour se ranger en ordre de bataille et attendre le combat. Un violent orage força de le différer

eu.

d'un jour, et l'armée française se porta en avant, le 1 1 du mois , à huit heures du ma tin , sans avoir détendu le camp qu'elle abandonnait, comme si elle eût jugé inutiles toutes les précautions à prendre pour une retraite. L'infanterie de son aile droite se composait des brigades de Picardie, Champagne , Monaco , Ségur, la Fère et Bourbon : elle avait ordre de s'emparer du village d'Anse, où les ennemis s'étaient logés; et les approches de ce village étaient coupées par des ravins et masquées par des haies, qui formaient autant de tranchées et d'embuscades. Une batterie, qui causa quelques ravages dans les rangs de la brigade de Champagne, défendait encore cette position; mais elle fut bientôt démontée par le feu d'une artillerie plus nombreuse. Ce fut sur ce point que l'attaque commença : toute l'aile droite marcha rapidement à l'ennemi, le repoussa de poste en poste, et s'empara du village d'Anse; tandis que le marquis de Maubourg, avec les brigades de Beauvoisis , des Vaisseaux, de Rouergue, couvrait de morts et de blessés le champ de Varoux, et que le marquis d'Hérou ville attaquait avec impétuosité le village de Raucoux, avec les brigades de Navarre, d'Auvergne, de Royal et de Montmorin. La victoire fut vivement

DE CHAMPAGNE, LIV. VI. 3a 5

disputée sur tous les points, et cette sanglante mêlée dura jusqu'à la nuit. L'ennemi eut douze mille hommes tués ou blessés; on lui fit trois mille prisonniers; il perdit vingt-deux pièces de canon, et ses troupes se retirèrent en plusieurs directions , sur Herstal , sur Visé et vers la montagne de Saint-Pierre. Les Français passèrent la nuit sur le champ de bataille : ils y laissèrent six mille hommes pour protéger le transport des blessés ; l'armée alla reprendre les tentes qu'elle avait quittées avant le combat , et le maréchal de Saxe retourna à Tongres, où était son quartier général.

Lorsqu'il parut le soir au spectacle, tout le public le salua de ses acclamations : on avait prévu l'issue de cette grande journée ; et telle était la confiance des troupes dans leur général, que, la veille du jour où l'on devait chercher l'ennemi , l'acteur chargé d'annoncer la pièce du lendemain avait prévenu les spectateurs qu'il y aurait relâche à cause de la bataille, et il avait indiqué la représentation qu'on donnerait le jour suivant.

Cette victoire termina la campagne : les deux armées entrèrent en quartiers d'hiver; et tandis que les ennemis prenaient leurs cantonnements sur la rivé droite de la Meuse, les Français s'éta-

3i6 HISTOIRE DU RÉGIMENT

blirent à Saint-Tron, à Tirlemont, à Louvain et dans les autres places du Brabant.

Les premières opérations de Tannée suivante furent dirigées vers la Flandre hollandaise: l'Écluse, le Sas de Gand , Axel, Hulst, tous les forts situés entre l'Escaut et la mer, furent rapidement conquis par Lœwendal et le marquis de Contades , dont les troupes prirent ensuite quelque repos dans le pays de Waës.

De nouveaux combats se préparaient vers les bords de la Meuse : l'armée commandée par le maréchal de Saxe avait repris , entre Tongres et Maestricht, ses positions de l'année précédente: elle étendait au loin ses lignes d'opérations, d'un côté vers Louvain , de l'autre vers Lawfeld ; et ses principales forces étaient dirigées sur ce dernier point, lorsqu'elles attaquèrent, le a juillet 1747, une grande partie de l'armée du duc de Cumberland. Champagne et les autres brigades que conduisait le comte de Clermont, engagèrent le combat , en se portant avec ardeur sur le village de Lawfeld d'où il fallait déloger l'ennemi. Le système de clôtures, de haies, de tranchées , pratiquées autour des propriétés particulières, offrait au duc de Cumberland les mêmes moyens de défense qu'à Raucoux: il fallait emporter pied à

DE CHAMPAGNE , LIV. VI. 3a 7

pied un terrain si accidenté; et la profondeur, la pente rapide des fossés faisaient de chaque possession un poste retranché. On ne put parvenir, dans plusieurs attaques successives, à s'emparer de toutes ces enceintes , qui d'ailleurs étaient protégées par une artillerie nombreuse; et les dernières lignes de l'infanterie ennemie ne purent être forcées que dans une cinquième attaque.

Lawfeld fut alors emporté : cet avantage devenait décisif; il privait l'ennemi de sa position la plus forte, et ses troupes furent repoussées sur tous les points. Celles du prince de Waldeck et du général Bathiany n'étaient pas encore entamées ; mais elles pouvaient être écrasées par une armée victorieuse; et le duc de Cumberland qui commandait en chef, leur envoya Tordre de se retirer. Quoique les ennemis eussent perdu plus de dix mille hommes, et que la mauvaise fortune dût les rendre plus défiants, la conservation d'un corps de troupes considérable leur laissa les moyens de couvrir les approches de Maestricht , dont le maréchal de Saxe aurait désiré faire le siège.

Le comte de Froulay, colonel de Champagne , périt dans cette sanglante journée, et le marquis de Bellefonds, un de ses prédécesseurs, fut blessé

3a8 HISTOIRE DU RÉGIMENT

en commandant sa brigade. Louis XV avait assisté au combat : il passa la revue de son armée quelques jours après, et vit, des hauteurs de Spauwe, les fêtes militaires que Ton célébra pour la victoire de Lawfeld.

Ces fêtes, rapprochées du jour du combat, en portaient encore les traces : on y voyait au milieu d'un camp les trophées enlevés à l'ennemi, et ses canons , ses convois, ombragés des drapeaux qu'il avait perdus : des salves d'artillerie , répétées autour de la plaine, se répondaient l'une à l'autre : les troupes, s'avançant de différents points, retraçaient dans des combats simulés l'image des derniers exploits. On distinguait au milieu des bataillons quelques rangs de guerriers blessés et sans armes, qui avaient recueilli leurs forces pour assister au jour du triomphe. Ces bras en écharpe, ces fronts couverts d'un bandeau, cette pâleur, tous ces indices d'un sang glorieusement versé, donnaient à cette célébration un caractère plus solennel : chaque régiment occupait moins de place qu'avant la bataille. Le colonel de Champagne n'était plus sur son front de bandière , mais son nom y était prononcé; et quelques tambours voilés d'un crêpe répétaient et interrompaient leurs roulements, comme au jour de ses funérail-

les, avant que les sons éclatants des trompettes, des clairons et de tous les instruments guerriers donnassent le signal des fêtes de la victoire.

Le roi alla, les jours suivants, visiter le champ de bataille de Raucoux , le sommet de la montagne de Saint-Pierre, connu sous le nom de camp des Romains, et les retranchements du Tongreberg, occupés dans la campagne dernière.

Aussitôt après la bataille de Lawfeld , le siège de Berg-op-zoom avait été résolu : le comte de Lœwendal, chargé de cette expédition, était arrivé le ï2 juillet sous les murs de la place, et avait fait ouvrir la tranchée quelques jours après. Ce siège, dont les difficultés furent accrues par l'énergie de la défense, et par les fréquentes sorties des assiégés, se prolongeait depuis deux mois, lorsqu'enfin plusieurs brèches ayant paru praticables, le signal de lassant fut donné le 16 septembre, avant le jour, par deux salves d'artillerie et de longues fusées. Trois attaques furent faites en même temps, et les troupes pénétrèrent dans le corps de la place, qui fut emportée de vive force. Lœwendal avait conquis sur la brèche le bâton de maréchal, que le roi lui accorda avant de revenir à Versailles.

J.e siège de Maestricht fut réservé pour l'année

33o HISTOIRE DU RÉGIMENT

suivante : un profond secret en couvrit longtemps les préparatifs. Le maréchal de Saxe qui conservait le commandement de l'armée, paraissait diriger tous ses mouvements vers les pays baignés par la Meuse inférieure; et Ton fit passer à Bergop-zoom un parc d'artillerie, de nombreuses troupes et des munitions, afin d'attirer sur ce point l'attention des ennemis; mais au commencement d'avril, d'autres convois, embarqués sur la Meuse, furent rapidement portés vers Maestricht, et plusieurs corps de troupes, partis de différents points, s'y rendirent à marches forcées. Le régiment de Champagne faisait partie de la division du comte de Graville , qui fut employée à ce siège. On fit l'investissement de la place , et dès le a i avril les remparts furent battus par une artillerie formidable.

La demi-lune d'un ouvrage à cornes devait être attaquée dans la soirée du 4 mai : la brèche qu'on y avait pratiquée permettait d'y donner l'assaut; et Clamouze, capitaine de Champagne, était chargé d'enlever cet ouvrage avec des hommes de bonne volonté, lorsqu'un aide de camp du duc de Cumberland vint annoncer au maréchal de Saxe que les préliminaires de la paix étaient signés à Aix-la-Chapelle. Le duc proposait au ma-

réchal de iui rendre Maestricht , pourvu que la garnison obtînt les honneurs de la guerre ; et une capitulation conforme à ces bases termina le siège, et suspendit le cours des hostilités. Ces préliminaires du 3o avril 1 748 furent confirmés par le traité définitif du 18 octobre; et quoique la paix n'eût été conclue qu'entre la France, l'Angleterre et la Hollande, bientôt tous les autres gouvernements y accédèrent.

La France renonçait par ce traité aux conquêtes qu'elle avait faites pendant la guerre : elle rendait les Pays-Bas à la maison d'Autriche, Berg-opzoom et Maestricht aux Hollandais, Nice et la Savoie au roi de Sardaigne : elle recouvrait, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, l'île de Cap-Breton. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla allaient encore changer de souverains, et après avoir appartenu trente ans à l'Autriche , ils étaient cédés à l'infant don Philippe ; mais on en promettait la réversion à la maison d'Autriche , si don Philippe venait à mourir sans enfants mâles, ou s'il était appelé au trône d'Espagne ou de Naples.

Pendant les dernières années de la guerre précédente, quelques changements avaient eu lieu dans l'organisation de l'armée ; nous devons en rendre compte, soit parce qu'ils intéressaient le

33a HISTOIRE DU RÉGIMENT

corps dont nous écrivons l'histoire, soit afin de suivre la trace des vicissitudes qu'ont éprouvées nos institutions militaires.

Le régiment de Champagne et les, cinq autres régiments les plus anciens avaient été augmentés d'un cinquième bataillon par une ordonnance du 8 décembre 1 746 : on en avait formé le noyau, en prenant dans les quatre autres bataillons six hommes par compagnie de grenadiers, et quatre par compagnie de fusiliers : chacun de ces cadres fut ensuite complété par des hommes de recrue , que des exercices habituels et un bon esprit de corps eurent bientôt assimilés aux autres soldats. Il en résultait, pour chacun de ces régiments, un accroissement de force qui le rendait propre à de plus grandes expéditions et à des attaques plus décisives : c'était une arme de guerre qu'on avait voulu rendre plus puissante ; mais on y renonça après la signature de la paix ; et une nouvelle ordonnance du 20 décembre 1748 supprima les cinquièmes bataillons.

Le maréchal de Saxe, dont nous avons eu à rappeler les exploits, s'était constamment attaché à perfectionner l'organisation, l'armement, les manœuvres de l'armée, soit par ses observations propres, soit en empruntant les innovations in-

troduites par les autres grands capitaines de son siècle. Les règlements de Frédéric H pouvaient alors servir de modèles : le maréchal fit adopter l'exercice prussien, les feux de peloton, l'usage du pas cadencé et emboîté, l'emploi de la musique dans les marches : il la regardait avec raison comme un moyen d'alléger la fatigue du soldat, et d'exalter encore sa valeur lorsqu'on le menait à l'ennemi. Le génie militaire du maréchal était éclairé par une longue expérience; il expliqua sa théoriedans ses ouvrages; et, sousle titre modeste et vague de Rêveries ?du comte de Saxe, il développa les règles de son art avec autant d'habileté que de profondeur. Frédéric avouait qu'il s'était instruit auprès de lui, et il le regardait comme le professeur de tous les généraux de l'Europe.

Le roi lui avait donné le château de Chambord; il y passa la dernière année de sa vie, et mourut le 3o novembre 1750, à l'âge de cinquante-quatre ans. Élevé dans la religion luthérienne, il n'avait pas voulu la quitter; et la reine de France, croyant que l'Église romaine ne pouvait plus lui appliquer le mérite de ses prières , disait , en plaignant le sort de ce grand homme, qu'il laissait le regret de ne pouvoir dire un De profundis pour celui

qui avait fait chanter tant de Te Deum. Son corps >

fut transporté à Strasbourg, escorté des populations qui formaient tour à tour sa pompe funèbre, et le roi lui fit ériger dans cette ville un monument digne du héros. Ce mausolée reçut souvent la visite et les hommages des hommes de guerre : on vit des grenadiers, qui se rendaient à l'armée du Rhin , s'approcher avec respect de son tombeau, y faire toucher la lame de leurs sabres, et marcher avec plus d'ardeur et de confiance à l'ennemi.

Le traité d'Aix-la-Chapelle n'avait pas fait cesser toutes les discussions de la France avec l'Angleterre : elles portaient sur l'indécision des limites de l'Acadie, que chaque puissance déterminait à son gré, et sur quelques îles Caràïbes dont le droit de souveraineté et de possession était contesté. Les commissaires qui furent nommés en 17^0 pour pacifier ces différends ne s'entendirent point : les mêmes discussions subsistaient en 1 755; il s'en éleva d'autres sur les territoires situés entre la chaîne des Apalaches et le cours du Mississipi : de premières hostilités y furent commises, à l'occasion de quelques établissements que les Français avaient formés sur les rives del'Ohio; et la rupture qui éclata entre les colonies anglaises et françaises entraîna celle de leurs métropoles.

La guerre, commencée entre la France et l'Angleterre, devait bientôt s'étendreaux autres parties de l'Europe. Les États de Hanovre allaient être envahis par une armée française; et l'Angleterre n'ayant pas obtenu de l'Autriche un secours pour les protéger, chercha à les mettre sous la sauvegarde de la Prusse, en concluant avec elle un traité d'alliance. Cet événement détermina l'Autriche et la France à se rapprocher l'une de l'autre, et à se garantir mutuellement les États qu'elles possédaient en Europe.

La France, devenue auxiliaire de l'Autriche, s'était engagée à lui fournir un secours de vingtquatre mille hommes; elle en fit marcher plus de cent mille, partagés en trois corps d'armée; le premier sous les ordres du maréchal d'Estrées, le second sous ceux du prince de Soubise , et le troisième commandé par le duc de Richelieu.

Le régiment de Champagne appartenait au corps du maréchal d'Estrées, qui devait pénétrer enWestphalie,et il suivit tous les mouvements de cette armée, depuis son campement du 37 avril, sous les murs de Wesel, jusqu'au champ de bataille de Hastembeck, où les troupes du Hanovre, de Hesse et de Brunswick furent complètement défaites le a6 juillet. Leur droite s'étendait vers le

Hamel, confluent du Weser; leur centre était couvert par le village de Hastembeck, et leur gauche s'appuyait sur un bois et sur une hauteur où ils avaient établi une redoute et une forte batterie. Ce fut sur cette aile gauche que l'action fut d'abord engagée : la hauteur et la redoute furent attaquées et emportées par la brigade de Champagne; tandis que celles de Picardie, de Navarre et de la Marine tournaient les positions de l'ennemi, en s'emparant d'un bois qui les couvrait. Le succès de ces premières attaques assura celui de la journée : l'armée victorieuse, se remettant en marche te 3i juillet, suivit tous les mouvements de l'ennemi, à travers le Hanovre, et en descendant les rives du Weser.

Cette armée passa, douze jours après, sous les ordres du maréchal de Richelieu , qui s'était déjà signalé l'année précédente par la prise de Minorque : elle continua de s'attacher aux pas de l'ennemi; et le duc de Cumberland, poursuivi de poste en poste jusqu'aux environs de Stade, signa le 8 septembre la capitulation de Closterseven , à la suite de laquelle on traça la ligne que les troupes hanovriennes s'engageaient à ne pas franchir.

Les opérations du maréchal de Richelieu furent reprises le 12 de ce mois : il traversa le Weser

pour entrer dans le Hanovre, et quelques troupes furent chargées d occuper le duché de Lunebourg, tandis qu'il se dirigeait lui-même avec ses principales forces sur Wolfenbuttel et Halberstadt. On croyait, avant d'arriver à cette dernière place, avoir à déloger les Impériaux des positions qu'ils occupaient à Zillingen et Ardesheim, et l'on y fit marcher un corps de troupes dont le régiment de Champagne faisait partie. Mais l'ennemi se replia sur Halberstadt, et il abandonna même cette ville, où l'armée entra le 28 septembre. Tous les plans des nombreux campements qu'elle avait faits depuis son passage du Rhin nous ont été conservés : on y retrouve les positions des différents corps qui la composaient : ils sont tous nominativement désignés , et cette suite de marches et d'opérations savantes offre un sujet d'instruction aux hommes de guerre , qui étudient l'art des campements, cette difficile partie de la science militaire.

L'armée française demeura campée près d'Halberstadt jusqu'au 5 novembre, époque malheureuse, où une autre armée, celle du prince de Soubise, unie aux Bavarois, et commandée en chef par le duc de Saxe-Hildburghausen , éprouva

dans les champs de Rosbach une si déplorable défaite.

Ce revers entraîna bientôt la retraite de l'armée qui occupait le Hanovre : toutes les forces des ennemis se ralliaient contre elle : ils venaient de rompre la capitulation conclue à Closterseven : leurs troupes devenaient plus nombreuses ; et le maréchal de Richelieu crut devoir quitter Halberstadt, et se réunir sur la rive droite de l'Aller aux troupes qu'il y avait envoyées précédemment. Le passage de cette rivière fut effectué le 26 décembre, près de la ville de Zell , et Ton s'attendait à une vive résistance de l'ennemi. L'armée française s'était formée sur deux lignes , l'une conduite par la brigade de Picardie, l'autre par celle de Champagne, et celle-ci était chargée de jeter des ponts sur le fleuve. Le passage fut exécuté sans de grands obstacles : les ennemis ne tinrent pas dans leurs positions; ils se retirèrent sur Winsen , et l'on fit sur eux quelques centaines de prisonniers en allant à leur poursuite.

La rigueur de la saison vint alors suspendre les principales opérations de la guerre. Cependant le maréchal de Richelieu fit partir un nouveau détachement pour Halberstadt, dans l'intention d'y

DE CHAMPAGNE, LIV. VI. 33o,

surprendre quelques régiments ennemis, qui se retirèrent à son approche. Un autre corps fut envoyé vers Brème, où il devança le prince Ferdinand, qui avait eu , comme lui , le dessein d'occuper cette place. Le maréchal avait porté son quartier général à Brunswick: il avait fait passer dans le duché de Lunebourg une partie de son armée, et réglant ses opérations et ses marches d'après celles de l'ennemi , il cherchait en même temps à se maintenir dans une contrée qui n'avait pas encore été épuisée par la guerre, et dont les ressources pouvaient suffire à l'entretien de son camp. Mais un esprit de désordre s'y était répandu , et des actes de violence qu'on ne réprimait point devinrent bientôt intolérables.

La campagne de 1 758 fut ouverte par le comte de Clermont, qui vint, le i4 février, prendre le commandement de l'armée. Il arriva dans un pays dévasté. Les troupes étaient consumées par les maladies : elles n'étaient plus assez nombreuses pour qu'on pût reprendre l'offensive, et le comte de Clermont résolut de les ramener sur le Rhin. Brème et toute la ligne de l'Aller furent évacuées avant la fin du mois : le quartier général se replia sur Minden, Hamelen, Ham, Dorsteinrii était arrivé à Wesel le 3o mars, et l'armée prit ses

cantonnements sur le Rhin, depuis Emmerick jusqu'à Cologne: toutes les villes principales furent occupées; celle de Crevelt le fut par le régiment de Champagne.

Le prince Ferdinand de Brunswick n'avait pas d'abord inquiété la retraite de l'armée; mais il observait tous ses mouvements, et lorsqu'il eut réuni toutes ses forces , il passa sur la rive gauche du Rhin, entre Rees et Emmerick, et alla s'emparer de Clèves et de Gueldres. Toutes les troupes françaises étaient sorties de leurs cantonnements; les deux armées observèrent et suivirent les mouvements l'une de l'autre , avant d'engager une action décisive. Le 12 juin 1758, elles étaient près d'en venir aux mains, et le prince Ferdinand porta ses principales forces sur la gauche de l'armée française, où se trouvait la brigade de Champagne; mais après quelquès heures de canonnade et de fusillade, il renonça à cette attaque, et il se retira, avec l'intention de la renouveler.

La bataille de Crevelt fut livrée le a3 juin , et les plus grands efforts de l'ennemi se dirigèrent également contre l'aile gauche de l'armée. Il l'attaquait avec des forces très-supérieures, et le régiment de Champagne soutint jusqu'à la nuit un choc si redoutable. Le comte de Gisors qui en

DE CHAMPAGNE, LIV. VI. 3/|i

était colonel , fut mortellement blessé dans cette sanglante mêlée, où il venait de faire des prodiges de valeur. La perte fut à peu près égale de part et d'autre; mais le champ de bataille resta au prince Ferdinand, qui s'empara ensuite de Dusseldorf et de Ruremonde, d'où il fit des incursions à Tirlemont, à Louvain et jusqu'à Anvers. L'armée française s'était retirée sur Neuss et Cologne; affaiblie sans être découragée , et cherchant l'occasion de recouvrer ses avantages. Le maréchal de Contades vint en prendre le commandement: il amenait avec lui quelques renforts, et il porta de nouveau le théâtre de la guerre en Westphalie , avec une armée dont la brigade de Champagne suivit toutes les opérations. Ses troupes s'étendirent jusqu'à la Lippe , elles n'eurent à Soest qu'un engagement partiel, et, à la fin d'octobre, on prit de part et d'autre ses quartiers d'hiver.

Le maréchal de Soubise avait conduit dans la Hesse une seconde armée: elle remporta, le 10 octobre 1758, la victoire de Lutzelberg; et les mêmes troupes, commandées dans la campagne suivante par le maréchal de Broglie, gagnèrent le i3 avril la bataille de Bergen, près de Francfort, contre le prince Ferdinand , qui rassemblant bientôt de nouvelles forces en Westphalie, vint

attaquer et battit près de Minden l'armée du maréchal de Contades.

Il y eut, dans cette alternative de succès et de revers, beaucoup de belles actions à récompenser: ' la croix de Saint-Louis continua d'être le prix des plus honorables services; et, comme elle était accordée seulement aux catholiques, l'ordre du mérite militaire fut institué, en 1769, en faveur des protestants : il conférait le même rang et les mêmes prérogatives; la dignité de la décoration était semblable , et l'on y avait également inscrit cette noble devise : Bellicœ virtutis prœmium.

À mesure que l'esprit de tolérance faisait des progrès, le gouvernement en avait lui-même éprouvé l'influence: il réparait une longue et rigoureuse injustice envers les hommes de la religion réformée, en les admettant à tous les grades de la milice et en les honorant des mêmes récompenses. Lorsque le maréchal de Saxe, qui appartenait à cette religion, était devenu un des plus illustres défenseurs de sa patrie adoptive , le gouvernement avait sans doute jugé, en acceptant son épée, en le naturalisant Français, qu'il n'y avait plus de distinction à faire entre les guerriers des différentes communions. Enfin on avait si souvent éprouvé le courage et la fidélité des régiments suisses et

allemands au service du roi, quelle que pût être la diversité de leur croyance, qu'il était juste de leur offrir les mêmes honneurs militaires qu'à l'armée française.

La guerre, dont le principal théâtre était en Allemagne, s'y prolongeait avec des chances diverses. Le prince Ferdinand de Brunswick fut battu par le maréchal de Broglie, le 10 juillet 1760, près de Corbach en Vétéravie, et le même prince essuya , le i5 octobre, un échec dans la Westphalie, près de Clostercamp, lieu devenu célèbre par l'héroïque dévouement du chevalier d'Assas, qui se sacrifia au salut de l'armée , en s'écriant : « A moi Auvergne ! c'est l'ennemi , » quand ces mots allaient lui coûter la vie.

Le maréchal de Broglie ouvrit la campagne de 1761, en reprenant successivement tous les postes de la Hesse; mais après avoir attaqué et battu en détail les troupes des confédérés, il éprouva lui-même, le 1 5 juillet, une sanglante défaite à Fillingshausen.

Ce fut dans une de ces rencontres que le colonel du régiment de Champagne, s'adressant à ses grenadiers qui étaient sous les armes , et leur demandant pour une expédition périlleuse vingt hommes de bonne volonté, personne ne sortit des

rangs; la compagnie entière s'avança, et ces mots « Nous le sommes tous, «furent répétés de bouche en bouche.

Les dernières opérations de cette guerre eurent lieu en Vétéravie: le prince de Condé y remporta, le 16 août 1762, un premier avantage sur le prince héréditaire de Brunswick, et il gagna contre lui, le 3o du même mois, la bataille de Johanisberg. Enfin les préliminaires de la paix furent signés le 3 novembre, et Ton proclama de part et d'autre la cessation des hostilités.

Un des hommages qui flattèrent le plus le prince de Condé lui fut rendu à Metz, quelques années après , dans une fête militaire , où les grenadiers du régiment de Champagne lui adressèrent un chant guerrier, consacré à ses brillants faits d'armes. L'auteur des paroles était le chevalier de l'Isle, capitaine au même corps, homme distingué par son esprit et honoré de la correspondance des premiers littérateurs de son siècle. Des chants qui circulaient avec rapidité dans toutes les classes convenaient alors au génie de la nation, et en célébrant la renommée d'un homme de guerre , ils lui donnaient plus de popularité.

Nous pouvons remarquer, à cette occasion, que les lettres dont la culture était favorisée par le

retour de la paix occupaient alors les loisirs de plusieurs officiers très-distingués. Ces hommes , jetés dans le monde par leur position et cherchant ensuite une studieuse retraite, partageaient leur temps entre les relations sociales et l'exercice de la pensée : ce mélange d'impressions délicates et profondes ne devait pas être sans influence sur l'art décrire. Peut-être il faisait contracter l'habitude d'une diction plus épurée, d'une plus exacte observation des convenances : on voulait parler au monde, où l'on s'était formé, un langage qu'il pût aimer et comprendre ; et si l'on avait cherché assidûment dans la société des modèles de goût , voilà les juges que l'on choisissait encore , et auxquels on désirait plaire.

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