‹ Historie du Régiment de ChampagneChapitre 16 sur 24 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Les changements qu'éprouva vers cette époque l'organisation de l'armée eurent généralement pour but d'en perfectionner l'armement, l'instruction , la discipline. On avait fait en ce genre différents essais pendant la dernière guerre; et sans doute il était à regretter qu'on eût passé trop souvent d'un système à l'autre. Cette instabilité ôtait aux institutions militaires leur autorité, leur énergie : elle ne laissait le temps ni de les apprécier, ni de les mettre convenablement à l'épreuve. Mais le gouvernement parut enfin reconnaître l'inconvénient de ces variations successives ; il chercha des moyens d'amélioration plus durables.

Plusieurs ordonnances furent publiées, depuis la fin de 1762, sur la composition, l'armement, l'équipement des troupes, et sur toutes les parties de leur service et de leur instruction.

Un grand nombre de régiments portaient les noms des colonels ; et il en résultait , à chaque mutation personnelle, un changement de déno-

mination. Le gouvernement crut qu'il était utile de les dégager de cette espèce de patronage, en distinguant les régiments par les noms des provinces. Cette ordonnance fut rendue en 176a : la désignation nominale de la plupart des troupes cessa d'être passagère. Chaque partie du royaume parut alors avoir un représentant dans l'armée : elle aimait à s'identifier avec lui, à se glorifier des services qu'il avait rendus, et à prendre part à son illustration. Peut-être il résultait de cet usage une union plus intime entre l'armée et la patrie qu'elle avait à défendre. Le nom d'un pays se grave plus aisément dans la mémoire que celui d'une longue succession de chefs , ou qu'une désignation purement numérique , dont les chiffres se confondent et se perdent au milieu d'une série de nombres, où même ils ne conservent pas toujours le même rang. Un nombre est fugitif, il

passe, il s'oublie; et en donnant à chaque régi-

ment un nom qui le rendît adhérent au pays même, on crut lui imprimer un caractère plus grand, plus indélébile, et mieux lui indiquer sa nationalité.

Le gouvernement fit' quelques essais sur le meilleur mode de recrutement. Le soin de tenir au complet chaque compagnie avait été long-

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temps abandonné aux capitaines; mais ce mode avait peu d'ensemble et de régularité : le gouvernement voulut le rectifier en créant, en 1763, trente et un régiments de recrues, dont chacun n'avait qu'un seul bataillon, divisé en huit compagnies. On y faisait passer les nouveaux soldats, et on les instruisait pour les envoyer ensuite aux troupes de ligne : mais cette formation ne dura que quelques années. Tous les corps furent ensuite chargés de pourvoir à leurs propres enrôlements : ils se recrutaient par des engagements volontaires, dont la durée ne fut pas toujours la même : elle était alors de six années, on la porta jusqu'à huit.

Un assez grand nombre de soldats ne bornaient point à un seul engagement le temps de leurs services. Les habitudes militaires qu'ils avaient contractées , et l'oubli de toute autre occupation , les attachaient à une carrière où ils trouvaient de la considération, où ils avaient la perspective d'une retraite et d'une récompense pour leurs vieux jours. Une ordonnance de 1762 avait assuré une demi-solde et un uniforme à ceux qui ne se retireraient du service qu'après avoir rempli trois engagements. Déjà ils étaient distingués dans leur corps par les galons ou les chevrons dont la

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manche de leur habit était parée : chaque chevron indiquait un engagement : souvent ils en portaient jusqu'à trois; et quelques soldats prolongeaient volontairement leurs services au delà de ce terme, lorsque les fatigues des camps n'avaient pas épuisé leurs forces. Ces vieux guerriers étaient à la fois l'ornement et l'exemple de leurs compagnies : ils aimaient à conserver les grandes et nobles traditions du régiment auquel ils appartenaient : on voyait en eux les modèles qu'il fallait suivre : ils inspiraient de la vénération; tous leurs compagnons d'armes leur en donnaient des témoignages; et lorsqu'un service d'honneur devait se faire, on les préférait aux plus jeunes, toutes les fois que ce choix était permis. Le gouvernement leur donna en 1771 un témoignage honorable de sa bienveillance, en accordant un médaillon, orné de deux épées en sautoir, aux vieux soldats qui avaient mérité cette faveur, par la durée et l'éclat de leurs services. Cette décoration devenait pour eux l'équivalent de la croix de Saint-Louis ou de celle du Mérite militaire : et si le signe était différent, c'est par les idées monarchiques de cette époque que nous devons l'expliquer.

La noblesse avait alors ses privilèges : on les

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avait même accrus sous le règne de Louis XV, en n'accordant qu'à elle seule un facile accès aux places d'officiers. Le roi avait créé, par un édît du 2 janvier 175* , une école militaire pour cinq cents gentilshommes français, et de préférence pour ceux dont les pères étaient morts à son service , ou continuaient d'y être encore comme officiers. C'était parmi eux que l'on choisissait les élèves qui devaient être promus aux souslieutenances : les autres fils qui, sans avoir reçu leur instruction aux frais du gouvernement, appartenaient à l'ancienne classe privilégiée, ou dont le père et l'aïeul avaient été capitaines dans l'armée royale, participaient aux mêmes promotions; et ce système de faveur fut confirmé par plusieurs ordonnances. Cependant, par une suite de cet hommage naturel et juste que l'on ne peut jamais refuser à la valeur, les places de lieutenants et de sous-lieutenants de grenadiers étaient réservées dans chaque corps aux hommes qui, ayant commencé leur carrière dans les rangs des soldats , s'étaient élevés de grade en grade, et avaient mérité par d'honorables services une distinction si flatteuse. La même exception avait été faite pour les porte-drapeaux, chargés de veiller dans les jours dè péril sur le plus précieux trésor

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du régiment où ils servaient : un courage éprouvé était le titre de noblesse auquel ils devaient leur promotion.

Le règne de Louis XV touchait alors à son terme : il avait duré près de soixante ans; et la France, après avoir parcouru une longue carrière de prospérité, avait passé de cet état de grandeur à une triste décadence. Ce prince , qui mourut le 10 mai 1774? n'avait pas atteint un âge aussi avancé que Louis XIV; mais sa vieillesse avait été plus précoce, et la faiblesse de son caractère s'était empreinte sur les dernières années de son règne.

L'avénement de son petit-fils ranima les espérances de la nation. Louis XVI avait alors vingt ans; son caractère était droit et ses intentions pures : on eut confiance dans ses sentiments de modération, dans le désir qu'il exprimait d'alléger les charges du royaume, de faire aimer son autorité par de bonnes lois et de sages réformes, et de maintenir, par un déploiement de forces convenable, la considération politique et la puissance militaire de la France.

Ce monarque , cherchant à s'entourer des hommes les plus éclairés et les plus vertueux, avait appelé au ministère Turgot, Mâlesherbes , Ver-

gennes et le maréchal du Muy , auquel le département de la guerre fut confié. L'austère probité et les honorables services de cet officier le rendaient digne de ces hautes fonctions; mais il ne les garda qu'une année; et, après sa mort, qui eut lieu le 10 octobre 1775, Louis XVI arrêta son choix sur le comte de Saint>Germain , qui n'avait joui jusqu'alors d'aucune faveur, quoiqu'il fût trèsconnu par ses talents militaires, et par la carrière honorable et brillante qu'il avait parcourue dans différentes parties de l'Europe. Attaché de bonne heure au service d'Autriche, il avait fait en 1737, sous les ordres du maréchal de Seckendorf , une campagne contre les Turcs : il commença, dans les troupes de l'électeur de Bavière , la guerre qui s'ouvrit en 17/11, entre les prétendants à la succession de l'empereur Charles VI; mais il fut bientôt rappelé au service de France par le maréchal de Saxe qui l'estimait > et il y fut employé comme lieutenant général , jusqu'à la fin de la guerre de sept ans. Quelques mécontentements l'ayant ensuite décidé à passer au service du Danemark, il y fut promptement élevé aux premières dignités militaires. Mais après la fin tragique de Struenzée, qui passa du ministère à l'échafaud , Saint-Gertnain, qui avait été intimement lié avec lui, quitta

Copenhague, se retira à Hambourg et revint en France. H vivait à la campagne et dans la retraite, près de Lauterbach en Alsace, lorsque, à l'âge de sojxante-six ans, il fut appelé au ministère. Cet officier y apportait les fruits d'une longue expérience, et il résolut de mettre en pratique une partie des théories qu'il avait développées dans ses mémoires militaires; mais la plupart de ses études avaient été faites hors de France : il connut moins les mœurs de son pays que celles des étrangers : il ne prévit pas combien ses plans, de réforme rencontreraient d'opposition ; et les corps et les hommes puissants dont il froissa les intérêts, dont il encourut la haine, l'entourèrent de tant de contrariétés, qu'il ne put mettre à exécution tout l'ensemble de son système.

Ce ministre désirait réformer tous les corps privilégiés, et il commença de nombreuses réductions dans les troupes de la maison du roi ; il introduisit des améliorations considérables dans l'administration des vivres et dans celle des hôpitaux: il créa un conseil de guerre pour veiller à la conservation des lois et des règlements militaires, augmenta les appointements des officiers et la paye des soldats, supprima l'application de la peine de mort au délit de simple désertion, et

chercha à perfectionner les manœuvres, l'exercice, la discipline ; mais il introduisit dans le code pénal une espèce de châtiment qui révolta l'opinion publique : le soldat ne voulait point être frappé, et la punition des coups de plat de sabre fit prendre en haine le réformateur.

En supprimant une grande partie de la maison du roi, Saint-Germain n'avait pas eu en vue d'affaiblir l'autorité de la couronne ; mais il voulait que tous les régiments fussent appelés tour à tour à concourir à sa défense. Ce dernier projet ne s'étant pas accompli, la réforme eut effectivement pour résultat d'enlever au monarque une partie de sa force, sans lui laisser un autre appui.

Les principales modifications que ce ministre introduisit dans les régiments de l'armée eurent pour but de les assujettir tous à une organisation semblable : cette uniformité lui paraissait utile à l'ordre, à la discipline, à la simplicité du service. Si elle faisait disparaître les privilèges de quelques corps, elle* ne laissait aucun motif de jalousie à tous les autres : elle rendait l'esprit de l'armée plus homogène, les éléments de force plus égaux, et leur emploi et leurs combinaisons plus faciles.

En 1776 , les douze plus anciens régiments étaient encore composés de quatre bataillons;

une ordonnance du 1 5 mars en fit le dédoublement; et, à l'exception du régiment du Roi, tous les autres corps furent réduits à deux bataillons : chaque régiment comprit une compagnie de grenadiers , une de chasseurs et huit compagnies de fusiliers. Les chasseurs avaient été créés dans la même année, et Ton avait choisi les hommes qui, sans avoir la taille des grenadiers, étaient remarquables comme eux par leur courage , leur bonne conduite, leur force, leur activité; ils formaient une nouvelle compagnie d'élite : les grenadiers étaient à la droite du premier bataillon, les chasseurs occupaient la gauche du second : une salutaire émulation s'établissait entre eux, et lorsqu'ils étaient devant l'ennemi, les uns voulaient toujours être dignes du premier rang, les autres aspiraient à ne pas être surpassés.

On conservait à chaque bataillon les sapeurs qui avaient été créés par une ordonnance de 1 765, hommes pris dans la classe des soldats les plus intrépides, chargés de marcher en tè*e du régiment , pour lui ouvrir les passages, et briser à coups de hache les palissades , les barrières que le canon n'avait pas emportées.

Avant de donner à toute l'infanterie des cadres égaux, on venait de fixer, par une ordonnance

du 19 février 1776, le rang que devaient garder entre eux les quatre plus anciens régiments de l'armée. Picardie conservait la première place ; et les trois suivantes ne furent plus alternativement •occupées par Champagne , Navarre et Piémont. Cette rotation de service, cette succession de prééminence avaient entraîné des embarras : le gouvernement s'en remit au sort pour déterminer les rangs d'une manière immuable; et les noms, jetés dans l'urne , sortirent dans l'ordre suivant : Navarre , Piémont et Champagne.

Lorsque le dédoublement s'accomplit, Colonel- Général et Picardie qui n'avaient originairement formé qu'un seul régiment, précédèrent tous les autres corps; et chacun de ceux qui venaient d'être détachés l'un de l'autre prit immédiatement sa place après celui dont il avait fait partie. Navarre et Armagnac devinrent le troisième et le quatrième régiment , Piémont et Blaisois le cinquième et le sixième , Champagne et Austrasie le septième et le huitième. Ce dernier régiment avait d'abord reçu le nom de Ponthieu : une ordonnance du 3i mai 1776 lui donna celui d'Ajistrasie.

Quelques-unes des réformes faites par le comte de Saint-Germain furent annulées sous son minis-

tère ou sous celui du prince de Montbarrey , qui le remplaça au mois de septembre 1777; mais le dédoublement des anciens corps fut une opération irrévocable.

La guerre qui éclata en 1 778 entre la France et l'Angleterre offrit bientôt aux régiments de Champagne et d'Austrasie l'occasion de rendre d'honorables services. Le second bataillon de Champagne fut envoyé en Amérique , soit pour agir dans les Antilles , soit pour défendre sur le continent la cause de l'indépendance : il prit part aux principales expéditions qui furent dirigées contre les colonies anglaises; et lorsque du Humain, cet habile officier de marine, fut chargé d'attaquer l'île de Saint- Vincent , ce fut avec un détachement de Champagne et quelques milices qu'il s'en rendit maître. Cette troupe s'empara de vive force des hauteurs qui dominent Ringstown; elle se porta brusquement sur cette forteresse , et l'attaque fut si prompte et si vaillamment exécutée , que le gouverneur de la place fut forcé de capituler». Le capitaine Baritault , qui commandait le détachement de Champagne , reçut la croix de Saint- Louis pour prix de sa bravoure.

Un autre détachement du même corps se signala bientôt à la prise de la Grenade. Cent gre-

nadiers de Dillon , cent chasseurs de Champagne débarquèrent dans cette île le i juillet 1779, et allèrent s'emparer des hauteurs et du morne Mobilière, afin de protéger la descente des autres troupes qui devaient se réunir à eux : le mome Saint-Éloy fut ensuite occupé, et la capitale de l'île fut menacée sur différents points : elle était défendue par le fort Royal et par les travaux du mont Sara ou morne de l'Hôpital, qui domine la ville, la rade et tous les autres retranchements. Le comte d'Estaing, commandant de l'expédition, dirigea ses principales attaques vers ce morne > dont la pente extrêmement rapide était fortifiée par plusieurs lignes retranchées et palîssadées : ses troupes étaient au nombre de dix-huit cents hommes; il les partagea en trois colonnes qui marchèrent en même temps. Cent chasseurs de Champagne, soixante grenadiers d'Auxerrois et cent trente fusiliers de ce régiment et de la Martinique formaient la colonne de droite; le régiment de Dillon , partagé en deux détachements , composait les colonnes de gauche et du centre : le comte d'Estaing marchait à la tété de l'a vautgarde; et tandis qu'il allait gravir le morne, ou tentait du côté de la rivière Saiht-Jeân unè fausse attaque, avec deux cents hommes des régiments

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de Champagne , de Viennois , de la Martinique et de la légion de Lauztin. La violence du feu de l'ennemi et la difficulté de forcer ses positions ne ralentirent point l'ardeur des troupes; elles em-: portèrent les retranchements après une heure et demie de combat; et dès qu'elles se furent emparées du morne, elles attaquèrent la place et de-r mandèrent à grands cris l'escalade. Lord Macartr ney, voyant l'impossibilité de prolonger sa défense, arbora drapeau parlementaire et se rendit avec sa garnison. L'amiral Byron ignorait encore la prise de la Grenade, lorsqu'il se présenta deux jours après pour y jeter des secours : il eut un engagement avec la flotte française, et il se retira.

Un détachement de Champagne suivit aussi le comte d'Estaing au siège de Savannah ; mais cette expédition, où l'on employa trois mille cinq cents hommes, tirés d'un grand nombre de corps différents, fut faite avec moins d'ensemble que si l'on avait eu des éléments plus homogènes; et malgré la valeur de ces troupes et des Américains commandés par le général Lincoln , on rencontra dans les travaux du siège , et surtout dans l'attaque du 9 octobre, des obstacles insurmontables. Un marais qu'on eut à traverser avant d'atteindre la redoute de Springhill , contre laquelle les efforts

des assiégeants étaient alors dirigés , retàrda la marche et rompit l'ensemble des colonnes qui devaient agir en même temps; elles furent attaquées séparément et accablées par des forces supérieures : la brèche du bastion qu'elles allaient assaillir était à peine ouverte ; le petit nombre de soldats qui s'y établirent en furent promptement • délogés, et sur quinze cents hommes qui formaient les deux colonnes d'attaque, soixante officiers et sept cent cinquante soldats français furent tués ou blessés. La croix de Saint-Louis fut accordée au capitaine de la Mothe, qui se signala pendant ce siège, à la tête du détachement de Champagne, et qui fut blessé en montant à l'assaut.

Après la levée du siège de Savannah , le comte d'Estaing revint en France avec une partie de sa flotte, et les troupes qu'il avait tirées des Antilles furent ramenées à la Martinique. Les opérations navales se trouvèrent suspendues dans ces parages jusqu'au printemps de l'année suivante.

Le comte de Guichen arrivait alors dans cette colonie avec des forces nouvelles : il avait sous ses ordres vingt-deux vaisseaux de guerre, à bord desquels il distribua quatre mille hommes de troupes de terre , destinées aux différentes expéditions sur lesquelles il avait à se concerter avec

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le marquis de Bouillé. Un détachement du régiment de Champagne était du nombre des troupes embarquées : il prit honorablement part au Combat naval du 17 avril 1780, et à ceux du 1 5 et du 19 mai, à la suite desquels le comte de Guichen revint à la Martinique, tandis que l'amiral Rodney allait lui-même réparer à la Barbade les avaries de sa flotte^

La station ordinaire du second bataillon de Champagne était la Martinique : on faisait partir de cette île les compagnies destinées à quelques expéditions ou à la défense des forteresses déjà occupées, et un détachement du même corps était placé en garnison à la Grenade, lorsque lès opérations de la guerre allaient se terminer dans les Antilles, et que les puissances belligérantes se faisaient des ouvertures de rapprochement.

Après la signature de la paix, et quand la France et l'Angleterre se firent mutuellement la remise des possessions coloniales que le traité leur laissait, le second bataillon de Champagne fut ramené en France par le comte de Boyer qui l'avait toujours commandé avec distinction : il débarqua à Kochefort, et vint se réunir au premier bataillon, sous les ordres du comte de Hastignac, mestre de camp du régiment.

Australie se trouvait alors dans les Indes orientales; et tel est l'effet inévitable des distances* qu'au moment où la guerre cessait en Europe * elle se prolongeait encore dans ces régions éloignées, où l'habileté et la bravoure du bailli de Suffren soutenaient avec gloire l'honneur du pavillon français.

Un détachement d'Austrasie était parti de France abord de sa flotte : il se trouvait, le 16 avril 1781, au combat naval que Suffren eut à soutenir, dans les parages des îles du Cap-Vert, contre l'escadre anglaise du commodore Johnstone, mouillée dans la baie de la Praya. Cinquante-huit hommes de ce détachement furent tués pendant le combat. Suffren cherchant ensuite à rejoindre le convoi qu'il avait laissé sous voile , et que l'ennemi n'était plus en état de poursuivre , continua sa route et atteignit le cap de Bonne-Espérance. Cette colonie appartenait alors à la Hollande, et Suffren était chargé de lui porter des secours , et de la mettre sur un bon pied de défense; il y laissa le détachement d'Austrasie , avant de se rendre aux Indes orientales et d'en disputer les parages à l'amiral Hughes.

Le régiment entier d'Austrasie allait lui-même servir dans les Indes : il s'était embarqué pour

l'île de France , d'où il passa dans l'île de Ceylan ; et il faisait partie des troupes du comte de Bussy , dont Suffren assura le débarquement sur la cote de Coromandel. La place de Goudelour était alors le centre de réunion des forces employées dans l'Inde ; ce fut sur ce point que se dirigèrent les attaques du général anglais Stuart, qui vint assiéger Goudelour, à la téte d'une armée de quatorze mille hommes.

Les troupes françaises qui occupaient cette place étaient réduites à deux mille trois cents Européens et à cinq mille cipayes : elles sortirent néanmoins des remparts pour en défendre les approches , et restèrent campées en présence de l'ennemi : les cipayes occupaient la droite de leur ligne de bataille. Ces dernières troupes, moins régulières et moins aguerries, ne résistèrent pas au feu des batteries que les Anglais avaient dressées sur les hauteurs voisines, et le général Stuart les chassa de leurs positions. Mais la brigade d'Austrasie répara promptement ce désavantage : elle fondit sur l'ennemi la baïonnette en avant , et sa charge fut si vigoureuse qu'elle le repoussa jusque dans la foret d'où il avait débouché. Pendant le mouvement que cette brigade venait de faire , elle avait été tournée par une autre colonne anglaise qui

s'était emparée de son camp; et l'ennemi , prêt à l'envelopper de toutes parts, allait diriger contre elle ses principales forces. Alors le brave Boissieu, qui commandait le régiment d'Austrasie , lui ordonna de se faire jour à travers les rangs qui l'entouraient : il lui peignit d'un seul mot tous ses devoirs, en lui rappelant qu'il sortait du régiment de Champagne; et ces troupes , animées du même esprit et fidèles aux mêmes principes d'honneur , s'ouvrirent de vive force un passage. Vingt-deux officiers et deux cent seize sous officiers et soldats du même corps furent tués ou grièvement blessés dans cette journée mémorable; et leurs compagnons d'armes revinrent victorieux dans le camp d'où ils étaient partis.

Les Anglais, qui s'étaient repliés devant eux, ne firent de ce côté aucune nouvelle tentative, et ils se dirigèrent sur le centre où ils furent égale- • ment repôussés. Ce beau fait d'armes, qui eut lieu le i3 juin 1783, couronna glorieusement les opérations de la campagne : il anima la confiance de toutes les troupes chargées de la défense de Goudelour ; et cette place était assiégée par les Anglais depuis plus de deux mois, lorsqu'un message, expédié de Madras le 27 août, vint apporter la nouvelle de la conclusion de la paix ,

dont les préliminaires avaient été signés à Paris le »o janvier précédent. Àtistrasie fat laissé en garnison à Goudelour jusqu'à la fin de Tannée; il passa les trois premiers mois de 17&4 à Porçdichéry; et après avoir consacré par d'éclatants services les premières animées de sa créa-* tion , il revint en France, couvert de lauriers, et entouré de la considération que méritait sa valeur.

La France jouissait alors cPune paix glorieuse et qui semblait inaltérable : l'industrie, l'agriculture, les colonies étaient florissantes; le commerce multipliait ses expéditions , et le régiment de Champagne, en garnison à Bordeaux depuis 1783, avait sous les yeux ce tableau de prospérité. Les armateurs , les négociants de cette ville étaient les intermédiaires des relations de la France * avec l'île de Saint-Domingue : on y voyait affluer toutes les denrées coloniales, toutes les richesses du sol et des manufactures du royaume. Ces échanges de produits, cette circulation rapide et continue occupaient mille vaisseaux, qui mettaient à h voile pour toutes les parties du monde, ou ils allaient distribuer l'abondance et la variété de leurs chargements. De nombreuses fortunes s'é« levaient au milieu de ces vastes spéculations :

animé par le succès, on tentait de nouvelles entreprises ; et toutes les classes de la société s'enr tr'aidaient par de communs efforts.

Au centre de ce brillant entrepôt de commerce s'élevait le Château-Trompette, originairement destiné à le protéger. Cette citadelle était un des chefs-d'œuvre de l'art, par ses proportions régulières, sa force et la beauté de sa construction. Les casemates de ses remparts étaient à l'abri de la bombe, et distribuées en quartiers pour les soldats : la place d'armes avait assez d'étendue pour y déployer un régiment en ligne : les batteries des remparts, l'arsenal, les magasins à poudre donnaient de puissants moyens de défense; et le régiment, environné de cet appareil de force, qui contribue peut-être mieux qu'un simple casernement à maintenir les habitudes militaires, était devenu le gardien d'une forteresse qui dominait et défendait le port, et dont on appréciait alors toute l'importance.

La citadelle de Blaye , où il entretenait un détachement de quelques cents hommes, était située à sept lieues de distance sur la rive droite de la Gironde : le fort Médoc avait été construis de l'autre côté du fleuve; un troisième fort s'éle^ vait comme une vaste tour dans l'île qui les sépa-

rait; et le croisement de leurs feux aidait à interrompre ou à protéger le passage des navires. La situation de Blaye en a fait pour Bordeaux un avant-poste d'autant plus utile que les corvettes trouvent assez d'eau dans la Gironde et dans la Garonne pour les remonter, et qu'on pourrait , dans une guerre maritime, pénétrer au delà du bec. d'Ambèz, et tenter un débarquement sur différents points du rivage.

Quoique la garnison de Bordeaux fût isolée dans ses quartiers, pour la pratique des devoirs et des exercices militaires, elle était appelée , par ses relations journalières avec les habitants, à participer aux agréments d'une belle et grande cité. Chacun trouvait dans sa sphère une classe d'hommes avec lesquels il pouvait former des relations, et les officiers étaient accueillis dans la société la plus polie et la plus cultivée. L'homme de guerre, à la fin du XVI e ou du XVIII e siècle, ne pouvait plus être le même : les mœurs de la nation avaient changé; il partageait les opinions, les sentiments de ses contemporains. S'il avait été élevé dans le monde et au milieu des jouissances que procurent l'instruction et le bien-être, il conservait dans ses habitudes cette empreinte de sociabilité; et comme les mœurs générales s'é-

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laient adoucies, les mêmes progrès se faisaient remarquer dans la carrière militaire. L'homme armé ne faisait plus sentir la prédominance de la force ; et d'autant mieux accueilli partout , qu'il était devenu plus facile dans toutes ses relations, il attirait à la fois l'estime et la confiance.

Il s'était établi dans le régiment de Champagne, comme dans plusieurs autres, une institution morale qui tendait à propager chez les nouveaux venus l'esprit et les principes du corps où ils étaient admis. Le jeune officier trouvait parmi les capitaines un mentor, vieil ami de sa famille, ou désigné à son père par une grande réputation d'honneur et d'indulgente vertu. C'était un guide, un protecteur, sous la direction duquel il était placé, et qui l'aidait à la fois à se former pour l'état qu'il avait embrassé et pour le monde où il devait vivre : maximes et instructions utiles qui sont de tous les temps, et dont nous croyons pouvoir rappeler une partie.

En excitant l'émulation du jeune officier, on lui disait qu'avant de s'élever aux grandes théories de l'art de la guerre, il fallait avoir les connaissances utiles à son grade actuel, que l'étude avait différents degrés, et qu'on n'acquérait de solide

'^o HISTOIRE DU RÉGIMENT

instruction qu'en les parcourant tous dans un ordre convenable.

Ce capitaine avertissait ses élèves, que pour conduire des gens d'honneur il fallait en avoir beaucoup soi-même, et qu'une certaine fierté, suite naturelle de l'élévation de l'âme, les portait à ne se soumettre qu'à des ordres dont ils reconnaissaient la justice. Soyez, disait-il, toujours bons et justes envers le soldat : il doit vous obéir; mais il vous juge : vous avez besoin de sa confiance et de son affection ; c'est par ces sentiments que vous disposez de lui dans les périls , et dans les moments d'épreuve les plus difficiles; il est alors entraîné par votre exemple et il vous suit.

Préférez l'honneur à la vie; mais ne soyez pas pointilleux et susceptibles : ne voyez pas dans un trait, dans une saillie, dans une fine et spirituelle épigramme , le désir de vous blesser : réservez votre ressentiment pour une véritable injure. Dans ce dernier cas je prévois quelle sera votre résolution. Vous éviterez au reste l'occasion des querelles, en ne cultivant que la société et l'amitié des hommes délicats dans leurs sentiments, polis dans leurs manières et leur langage.

Éclairez votre esprit par la lecture, et attachez-

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vous surtout aux ouvrages propres à vous perfectionner dans votre art. La bibliothèque d'un homme de guerre ne peut pas être nombreuse, et en tout genre les bons écrits sont rares ; mais si on les étudie bien ils suffisent. Quelques-uns des plus grands capitaines de l'antiquité n'ont eu qu'un livre à leur usage : c'était Homère, ou la Vie dï Alexandre, ou la Retraite des dix mille , ou les Commentaires de César. D'autres ont cherché leurs modèles parmi les Hommes illustres de Plutarque : ils ont étudié dans Végèce, dans Frontin, les règles de la tactique ancienne ou les stratagèmes de la guerre.

Depuis que la différence des armes a fait changer la manière de combattre, les plus beaux ouvrages des anciens ne nous suffisent plus, et si nous y admirons encore le génie des grands capitaines, nous avons à consulter aujourd'hui d'autres modèles. Cherchez, surtout depuis le siècle de Louis XIV , les savants ouvrages publiés par nos hommes de guerre, les Commentaires de Folard sur Polybe, où l'on trouve des rapprochements entre l'art des anciens et des modernes ; les Mémoires de Feuquières, ceux de Puy-Ségur, du roi de Prusse, du maréchal de Saxe, les Relations de Berwick, de Vendôme, de Catinat, de nos plus

illustres commandants d'armée, sur les opérations de leurs campagnes. Tout devient instructif dans les écrits où ils exposent les motifs de leur conduite, les secrets de leurs combinaisons, et jusqu'à l'aveu des fautes qu'ils ont commises : genre de sincérité que l'on retrouve fréquemment chez les hommes de génie, hommes d'autant plus grands qu'ils vont au-devant de la censure et qu'ils sont modestes dans leur gloire.

La jeunesse est l'âge où l'on connaît le moins le prix du temps ; et la nature nous offre en perspective un si long avenir, que l'on devient prodigue d'un bien dont on n'aperçoit pas le terme. Mais , malgré l'intervalle des plaisirs , une étude qui revient tous les jours laisse de longues traces ; elle fait naître de louables habitudes ; il en reste quelques souvenirs dans un âge plus avancé.

Tel était l'esprit des conseils qu'un capitaine , estimé des braves et chéri dans le monde, aimait à donner à ses élèves : ceux-ci l'écoutaient avec respect ; et quelles que fussent les distractions de leur âge , ils revenaient à lui pour chercher ses avis et se préserver d'une faute , ou pour recourir à son indulgence.

11 était une autre autorité que les jeunes officiers aimaient à reconnaître , c'était celle du pre-

mier lieutenant. Plus rapproché d'eux par son âge , il pouvait glisser sur quelques erreurs de conduite ; mais il exigeait la délicatesse , la générosité des sentiments , la fidélité à sa parole. L'espèce de magistrature dont il était revêtu était , pour ainsi dire , celle de prince de la jeunesse ; et ses camarades , qui le regardaient comme le premier d'entre eux, déféraient sans murmure et sans regrets à un pouvoir qu'ils avaient eux-mêmes l'espérance d'exercer un jour.

Les liens formés entre les officiers d'un même corps étaient ceux d'une nombreuse famille : l'âge et un avancement graduel en avaient distribué les rangs : chacun avait ses devoirs marqués : les anciens étaient revêtus de l'autorité paternelle; les plus jeunes avaient des frères autour d'eux.

Et pourquoi ne nous arrêterions-nous pas encore aux relations formées entre ceux qui commençaient leur carrière ? Accomplissant à peine leur éducation classique , et dérobés à l'étude par les premières distractions du monde , et par les penchants d'un nouvel état , ils se livrent à des exercices propres à développer l'adresse , la force et l'agilité : une active émulation s'établit entre eux : ils prennent pour modèle celui qui a le plus de succès ; on le suit, on l'imite sans l'envier; et,

par esprit de corps , on aime à se vanter clans le monde de la supériorité d'un camarade; soit qu'il exécute avec grâce tous les mouvements , toutes les voltes de l'équitation , soit qu'il fende hardiment à la nage le cours d'un fleuve, ou qu'intrépide et adroit chasseur, il brave la fatigue, les périls, pour chercher et atteindre les bètes fauves, dont il rapporte ensuite la dépouille. L'adresse auxjeux d'escrime est particulièrement appréciée. Ce n'est pas que dans un jour de bataille on puisse rester soumis aux règles de l'art ; mais elles semblent inspirer encore plus de confiance au courage : elles donnent aux mouvements du corps plus de souplesse , de précision et de force. On aime à retrouver dans un jeune militaire cette dextérité, ces formes élégantes qui dérivent de ses exercices habituels : le même homme qui s'est fait remarquer dans ces diverses épreuves voudra se signaler également au jour du danger.

Ces tableaux de mœurs et d'usages nous ont paru pouvoir occuper ici quelque place. Si les actions militaires d'un régiment sont le premier ornement de son histoire, elles ne peuvent toutefois en occuper qu'une partie ; et ses rapports sociaux, ses habitudes, sa vie intérieure, doivent aussi être remarqués.

Ainsi les journées pouvaient être remplies par des exercices, des études, des loisirs sagement distribués. Heureux ceux qui pouvaient assez bien régler l'emploi de leur temps , pour ne pas rester étrangers aux progrès des sciences et des lettres, et qui, s accoutumant de bonne beure à rechercher l'entretien des hommes supérieurs, pouvaient les suivre dans leurs méditations , et devenir sensibles aux beautés ou au charme de leurs ouvrages !

La résidence du régiment de Champagne dans une cité remarquable par l'esprit des habitants et par de nombreux succès dans les lettres et dans les arts, offrait à tous les hommes, que la nature ou l'éducation avait doués de quelques talents , la facilité de les développer et de choisir de bons modèles. L'aspect des monuments et de la splendeur publique faisait contracter l'amour du grand et du beau : un bon spectacle aidait à former le goût. Les liens du régiment avec cette honorable cité devenaient plus intimes de jour en jour : ces guerriers , adoptés par elle , lui étaient devenus chers ; elle ne voyait plus en eux que des amis et des protecteurs de l'ordre public.

Le régiment de Champagne, après avoir reçu à Bordeaux d'innombrables témoignages de bien-

veillance, voulut y répondre par une fête quif donna aux habitants en 1786: on était alors au milieu de l'été, et on avait choisi pour emplacement le Jardin public, vaste et belle promenade , qui offrit bientôt l'image d'un camp. Ses larges allées étaient bordées de tentes , où les soldats du régiment étaient distribués. De nombreux faisceaux d'armes s'élevaient dans les intervalles : le bruit des tambours, les sons éclatants delà musique militaire se succédaient sur différents points ; les deux drapeaux du régiment , l'un éblouissant de blancheur, l'autre unissant les couleurs de France et de Navarre, flottaient sur le premier et le second bataillon. Une salle immense s'élevait * en forme de pavillon, à la tête du camp; et les convives , après avoir circulé dans toutes les avenues , venaient s'y réunir près d'un brillant orchestre , dont les airs et les chants militaires animaient tour à tour les danses et le banquet.

Vers le soir , dix mille personnes de plus furent introduites dans le camp : une illumination générale vint y prolonger le jour. On vit se former de toutes parts des rondeaux, des quadrilles, dont les soldats faisaient les invitations. Jamais les égards ët les formes de la politesse n'y furent oubliés ; et dans une réunion si nombreuse et si

variée , où Ton remarquait la plus vive allégresse, il ne se commit aucun désordre, il ne s'éleva aucun sujet de plainte.

Les détails que nous venons d'offrir ont eu aussi pour but de faire connaître quelle était alors l'union des classes civiles et militaires. Cette union contribuait au bien-être des soldats et assurait à tous ceux qui avaient une profession les moyens de l'exercer : leur probité inspirait de la confiance, la facilité de leurs mœurs les faisait rechercher ; une légère retenue sur le prix de leur travail , en faveur des autres soldats qui s'acquittaient de leur service, rendait plus aisée la position de tous.

Ces relations journalières entre la garnison et les habitants les accoutumaient à se communiquer aussi leurs vœux, lorsque des questions de réformes politiques commencèrent à s'agiter en France. Les souvenirs de l'émancipation des États-Unis étaient encore présents : les hommes qui l'avaient défendue étaient entourés de la faveur publique : on aimait à leur faire redire les expéditions auxquelles ils avaient pris part; et cette guerre et cette cause de l'indépendance américaine étaient devenues populaires en France, avant que l'on reconnût l'influence qu'elles pouvaient avoir sur nos propres destinées.

Lorsque Louis XVI, désirant améliorer nos institutions, s'entourait des lumières de ses notables, convoquait ensuite les états généraux , et invitait toutes les classes de la nation à Je seconder , le régiment de Champagne voulut s'associer à des vues si généreuses ; et une respectueuse adresse, signée par les officiers, remercia le monarque de ses soins pour la félicité publique. Un accord parfait continuait de les unir aux habitants; et ceux-ci donnèrent au régiment plusieurs fêtes, où régna la plus franche cordialité.

Mais les premières secousses de la révolution commencèrent à exciter quelques dissentiments. Les réformateurs de nos lois avaient les journaux pour interprètes, pour auxiliaires ou pour ennemis : la nation entière se trouvait appelée à ces discussions solennelles : dès que l'opinion publique fut devenue une puissance , elle exerça son empire sur l'armée comme sur toutes les autres classes de la société; et les corps militaires, en prenant l'habitude de délibérer , perdirent celle d'obéir.

Il appartiendrait plutôt à l'histoire de la révolution française qu'à celle d'un seul régiment d'expliquer la cause des troubles qui éclatèrent bientôt dans tous les corps. Cette cause était devenue

trop générale pour qu'il ne fallût pas la chercher hors du sein de Farinée. Les chefs de l'insurrection nationale avaient en vue de renouveler l'organisation des corps militaires comme celle de toutes les autres institutions politiques : ils regardaient une hiérarchie de grades, fondée sur des prérogatives nobiliaires, comme incompatible avec les nouvelles lois, qui rendaient toutes les places accessibles aux citoyens en état de les remplir. Dès que ce principe était proclamé , on en voulait la prompte application. Attendrait-on que les anciens droits s'éteignissent, et que les emplois devinssent vacants, par la disparition lente et successive des titulaires? L'impatience des innovateurs ne le permettait pas; ils craignaient de laisser aux possesseurs actuels le temps d'embarrasser un système de réforme dont ils les croyaient secrètement ennemis ; et comme ils aspiraient à tout renouveler , ils désiraient le faire sur-lechamp.

Déjà les liens de la discipline s'étaient relâchés dans tous les corps. Un trop grand nombre d'hommes était intéressé à ces changements pour qu'ils ne dussent pas s'accomplir, et tel est l'entraînement de l'exemple, que les troubles de plusieurs régiments gagnèrent successivement presque tous

les autres. Les éléments de leur formation n'étaient-ils pas analogues ? D'un côté les prérogatives, de l'autre les droits et la force du plus grand nombre. L'intérêt des classes privilégiées ne décidait il pas de leur opinion politique? n'avaientelles pas déjà, dans plusieurs occasions, abandonné la cause populaire? était-il prudent de leur en laisser encore la défense? Ces doutes faisaient naître un sentiment de défiance, que d'autres passions vinrent animer davantage. On se plaignait plus vivement des hommes qu'on voulait remplacer , et quelquefois l'ambition se couvrait du voile du bien public.

Le régiment de Champagne fut entraîné, comme tous les autres, dans le mouvement général qu'on voulait imprimer à l'armée. Mais nous passerons sous silence le détail de ces tristes débats , dont le récit ne pourrait avoir aucun intérêt pour l'avenir. Qu'il nous suffise d'en peindre d'un seul trait le caractère , en rappelant que l'arrestation et l'emprisonnement de trois soldats, pour cause d'indiscipline, devint l'occasion d'un soulèvement dans la compagnie à laquelle ils appartenaient : on voulut les délivrer : les autres compagnies s'unirent à ce mouvement et lui donnèrent une nouvelle direction ; elles prirent les armes, et se por-

tant en tumulte vers le quartier du lieutenantcolonel qui commandait alors le régiment, elles avaient résolu de lui enlever la garde des drapeaux déposés chez lui.

Au premier bruit de cette émeute, les officiers s'étaient hâtés de se rallier autour de leur commandant. Deux sous-lieutenants se placèrent en sentinelle à l'entrée de son quartier, où les autres officiers étaient également armés. Ce corps, moins nombreux, mais aussi déterminé que ses agresseurs , n'avait à opposer que ses épées aux faisceaux de baïonnettes déjà dirigées contre lui. Cependant, à l'approche de ce moment décisif, les premiers rangs des soldats, prêts à engager une sanglante mêlée, ne purent voir sans estime la généreuse résolution , prise par leurs officiers , de défendre jusqu'à la mort les drapeaux autour desquels ils s'étaient réunis; et la plupart d'entre eux, voyant à quel prix il faudrait leur arracher ce dépôt sacré, se sentirent tout à coup retenus par des souvenirs d'ancienne affection et de devoirs militaires , et par ces mêmes principes d'honneur, au nom desquels leurs officiers s'étaient armés. Ne pouvant se résoudreaux dernières violences contre les hommes de cœur qui les avaient toujours conduits avec loyauté, ils suspendirent leur

attaque et relevèrent leurs baïonnettes; quelques mots d'explication se firent entendre,et le tumulte fut apaisé par des sous-officiers et par d'autres hommes modérés, qui, ne s'étant pas prêtés aux vues des agitateurs , vinrent ensuite se mêler au milieu d'eux , et parvinrent à se faire entendre : les drapeaux restèrent sous la garde accoutumée, et l'on se retira de part et d'autre.

Mais après un si violent orage, le calme ne pouvait pas être subitement rétabli. Cet état de fermentation dura trois jours : les officiers étaient consignés dans leurs quartiers ; les soldats , répandus sur la place d'armes, s'y formaient en groupes, en conciliabules, où les premiers auteurs du mouvement cherchaient encore à le ranimer, mais où leur voix n'était plus accueillie avec la même faveur.

Sur ces entrefaites , les autorités militaires et civiles de Bordeaux cherchaient avec une bienveillance paternelle à préparer un rapprochement ; leurs bons offices réussirent, et, le troisième jour, elles se rendirent en corps au Château-Trompette pour opérer et sceller par leur présence cette réconciliation. L'éloignement d'un officier parut nécessaire au rétablissement de la bonne harmonie ; et telle est souvent la réaction produite par

ces mouvements tumultuaires , que plusieurs autres officiers reçurent de la part des soldats une espèce d'ovation , et furent portés et promenés par eux , comme sur une espèce de pavois.

Cependant les réconciliations n'effacent pas les souvenirs ; elles n'écartent pas entièrement le nuage qui s'est répandu sur une vive et franche amitié. On fut de part et d'autre fidèle aux devoirs du service : peut-être on s'en acquittait avec plus de scrupule, pour ne laisser sur ce point aucune prise aux réclamations. Mais en s'accordant sur cette ligne de devoirs , on restait divisé par d'autres opinions et par un sentiment mutuel de défiance : de si tristes dissentiments devaient conduire à une séparation plus absolue.

Quelques mesures de l'Assemblée législative vinrent changer le mode d'avancement; etlorsqu'un décret du 11 octobre 1790 donna aux sous-officiers le quart des places d'officiers qui viendraient à vaquer, on prévoyait déjà que bientôt ils les occuperaient presque toutes. Les chefs et les subordonnés ne recevaient pas de leurs sociétés habituelles les mêmes impressions : les uns n'entendaient plus que de sinistres prédictions sur les prochains désastres des colonies , sur l'anéantissement graduel de toutes nos institutions monar-

chiques, et sur les malheurs du roi dont ils avaient embrassé la cause ; les autres s'animaient de l'esprit des sociétés populaires qui les avaient attirés dans leur sein : ils suivaient les phases de la révolution avec un vif sentiment d'espérance , et s'élançaient, pleins d'ardeur, dans la vaste et orageuse carrière qu'elle venait de leur ouvrir.

On semblait alors vouloir effacer tous les souvenirs du passé ; on paraissait craindre jusqu'au pouvoir des anciens noms; ils furent généralement proscrits : on y voyait un principe de résistance ; et lorsque ceux des provinces eurent été supprimés, un règlement du i cr janvier 179 F fit quitter aux régiments les noms qu'ils portaient, et désigna Champagne et tous les autres corps par les numéros de leurs rangs dans l'armée. La perte d'un nom que l'on regardait comme historique fut généralement sensible : c'était renoncer à un titre sous lequel ce corps s'était illustré; et l'on employa tour à tour l'une et l'autre dénomination ,

celle de septième régiment dans tous les actes officiels qui tenaient au service, celle de Champagne dans toutes les relations sociales, où l'on est plus fidèle aux souvenirs , et où se conservent longtemps la trace des habitudes et l'empire de l'opinion publique.

Ije premier bataillon du régiment était encore à Bordeaux ; le second bataillon avait quitté cette ville pour se rendre à Cahors : il y passa l'hiver de 1790 à 1791 ; et au printemps suivant , l'un et l'autre corps furent dirigés sur Auch , où ils se réunirent. On fit alors le dédoublement des compagnies, prescrit par les dernières ordonnances : le premier bataillon fut composé de neuf compagnies , en y comprenant celle des grenadiers ; le second bataillon en eut le même nombre , en y comprenant les chasseurs : les capitaines en second étaient devenus capitaines commandants , et Ton fit d'une manière égale la répartition de tous les grades inférieurs entre les anciennes et les nouvelles compagnies. Les deux bataillons furent ensuite séparés : le premier continua de résider à Auch, le second fut dirigé sur Navarreins. Le vicomte de Gand , homme chéri et respecté dans le régiment de Champagne, dont il était mestre de camp depuis 1 784, n'était plus à la tète de ce corps ; il avait été nommé maréchal de camp le i er mars 1791, et le comte de la Barthe allait bientôt le remplacer.

Telle était la situation du régiment, lorsqu'on apprit le départ du roi dans la journée du 10 juin 1791 , son arrestation à Varennes et son retour à

Paris, où l'Assemblée législative lui laissa le titre de roi ; mais où il ne fut plus investi que d'un pouvoir trop faible pour résister aux attaques, habituellement dirigées contre la couronne.

Jusqu'alors Louis XVI avait été considéré comme chef de l'armée; les hommes qui lui devaient leurs grades désiraient ne pas se séparer de lui , et aussi longtemps que la cause royale parut unie à celle de la nation, ils suivirent sans hésiter la conduite que le monarque leur traçait lui-même. Mais lorsqu'on vit éclater de violentes dissensions entre les grands pouvoirs de l'État, l'un réclamant l'autorité nécessaire pour gouverner , l'autre prêt à laisser un libre cours à l'exercice de la souveraineté populaire , d'où il tirait toute sa force , les partis attachés à l'une ou à l'autre opinion se prononcèrent davantage, et les dissensions devinrent plus graves. Ceux qui étaient arrivés comme officiers sous l'ancien régime n'espérèrent plus pouvoir regagner ou conserver l'ancienne affection dont ils avaient joui: ils crurent que leurs successeurs seraient plus heureux , et quelles que fussent les nuances de leurs opinions politiques, ils se retirèrent. Leur abandon ou leurs démissions donnèrent lieu à des promotions nombreuses : le régiment allait servir sous d'autres chefs, et nous

avons à reprendre le cours des opérations militaires où il eut encore à se signaler.

C'était vers les frontières du Nord que les puissances coalisées contre la France dirigeaient leurs premiers efforts, qu'elles envahissaient le royaume, en menaçaient la capitale , et profitaient de la crise où il se trouvait en 1 79a pour obtenir quelques faciles avantages , avant d'être refoulées hors de son territoire. La bataille de Jemmapes, gagnée le 6 novembre , vint ouvrir à ses nouvelles armées une longue suite de victoires. Mais il n'entre pas dans notre sujet de suivre les événements de cette frontière. Le régiment de Champagne, placé dans le midi de la France , devait être employé vers les Alpes et les Pyrénées : on allait préluder aux guerres d'Italie par l'invasion de la Savoie, par celle du comté de Nice ; et un détachement de Champagne prit part à la première expédition , sous les ordres du général Montesquiou , dont les troupes venaient de se réunir près du Pont-de- Beauvoisin et du fort Barreaux. Cette armée entra en Savoie, par le débouché de Chapareillan , le aa septembre 1 792 ; Montmélian , Chambéry lui ouvrirent leurs portes; et tandis qu'un corps de troupes s'avançait vers le lac de Genève, deux autres colonnes , sous les ordres des généraux Rossi

et Casablanca , pénétraient dans la Maurienne et la Tarentaise, complétaient l'occupation de la Savoie, et allaient établir leurs avant-postes sur le mont Cenis et le petit Saint-Bernard.

La guerre n'avait pas encore éclaté vers * les Pyrénées ; et le comte d'Aranda, ministre de Charles IV , avait cherché à prévenir tout acte d'hostilité entre l'Espagne et la France. Mais son système et son crédit furent ébranlés par la chute du trône de Louis XVI : le funeste et déplorable sort de ce monarque aigrit les ressentiments des princes de sa famille; la guerre devenait imminente : elle fut déclarée par la Convention le 7 mars 1793; l'Espagne publia immédiatement son manifeste, et les hostilités commencèrent aux extrémités et au centre de la ligne des Pyrénées.

Le régiment de Champagne fut attaché à l'armée des Pyrénées orientales, dont Servan était alors général en chef, et son premier bataillon eut, le 20 avril, un engagement avec des troupes espagnoles beaucoup plus nombreuses. Deux autres bataillons de nouvelle levée se trouvaient avec lui , et voyaient le feu pour la première fois ; ils furent violemment repoussés, et ils allaient être taillés en pièces, lorsque le commandant Sauret parvint aies dégager, en tombant avec impé-

tuosité sur l'ennemi. Le régiment se composait alors de deux compagnies de grenadiers et de seize compagnies de fusiliers : on en avait détaché quatre pour former, avec deux bataillons de volontaires, la garnison de Bellegarde; et Boisbrûlé , lieutenant-colonel de Champagne , était chargé de ce commandement; trois autres compagnies avaient été détachées à Pratz-de-Mollo , au fort les Bains et à Mont-Louis.

Les Espagnols, qui étaient supérieurs en forces au commencement de la campagne, avaient coupé, dès les premiers jours de mai, les communications de Perpignan avec ces différentes places, dont la plupart étaient trop mal fortifiées pour pouvoir soutenir un siège : les ennemis s'en emparèrent aisément; mais Bellegarde pouvait opposer une vive résistance. Cette place, déjà enveloppée , fut resserrée de plus près et assiégée d'une manière régulière dès le 20 mai 1793; elle était attaquée par un corps de douze mille hommes , et quoiqu'elle n'eût que neuf cents hommes de garnison , le commandant ne capitula que le a4 juin , après vingt jours de tranchée ouverte. Les assiégeants avaient lancé plus de vingt-trois mille boulets , plus de sept mille bombes ou grenades :

la plupart des bâtiments étaient détruits; les pontslevis, les herses avaient été rompus; les parapets s'étaient écroulés dans les fossés dont ils comblaient une partie ; presque tous les mortiers et les canons en batterie avaient été démontés. La garnison sortit avec tous les honneurs de la guerre, tambours battants, drapeaux déployés; on la conduisit ensuite à Barcelone.

Trois officiers, MM. Delisle, de Gensoul et le Gendre, furent autorisés à se rendre à Perpignan, afin d'y régler les comptes de la garnison ; et lorsqu'ils se présentèrent au général Ricardos , pour le remercier de cette autorisation et pour lui engager leur parole : « Messieurs , leur dit-il , « le régiment de Champagne a toujours été brave, « il n'a pas toujours été heureux; ce sont les chan- « ces de la guerre. » Le prince de Croï était alors aide de camp de Ricardos ; et cet officier s'entretenant avec le chevalier de Gensoul de la belle défense de Bellegarde, lui disait qu'une plus longue résistance de la garnison l'aurait exposée à être passée au fil de l'épée. « Prince , lui répondit « le lieutenant de Champagne, nos épées auraient « croisé les vôtres. » Les trois prisonniers de guerre, après avoir rempli leur mission à Perpignan, allé-

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rent à Barcelone pour y partager le sort de leurs compagnons d'armes , qui furent ensuite transférés à Valladolid et à Rio-frio.

L'armée des Pyrénées orientales avait alors besoin de quelques renforts ; mais on ne pouvait encore lui en adresser aucun. La défense des autres frontières contre les étrangers) l'héroïque résistance des Lyonnais aux troupes envoyées pour les réduire, le siège de Toulon dont les Anglais s'étaient emparés , et la funeste guerre de la Vendée, avaient occupé les principales forces du gouvernement; et les Espagnols , poursuivant leurs premiers avantages, s'emparèrent successivement du fort Saint-Eime, de Collioure, de Port- Vendre; mais, au mois de décembre 1 7g3^ le gouvernement put faire diriger sur Perpignan la moitié des troupes qui venaient de reprendre Toulon. Dugommier fut nommé général en chef de l'armée des Pyrénées orientales : il eut bientôt trentecinq mille hommes sous ses ordres, et l'on devait lui en envoyer beaucoup plus ; cependant comme le plus grand nombre étaient de nouveaux soldats de réquisition , il fallait d'abord les exercer , les instruire et les amalgamer avec d'autres corps , afin qu'ils pussent s'aider de leur exemple et de leur expérience.

L'embrigadement de l'armée , prescrit par un décret du 1 1 février 1 793 qui en avait établi les bases, avait été promptement suspendu par un ordre du 3i mars : un nouveau décret du 12 août en ordonna l'exécution , et la nouvelle organisation eut lieu avant l'ouverture de la campagne suivante. Toute l'infanterie fut partagée en demibrigades , dont chacune était composée d'un bataillon des anciens régiments et de deux bataillons de volontaires. Le premier bataillon de Champagne fut placé au centre de la treizième demi-brigade, et le second bataillon devait l'être au centre de la quatorzième ; mais l'embrigadement des compagnies qui étaient prisonnières de guerre en Espagne dut être différé jusqu'à leur retour, et il n'eut lieu qu'après la conclusion de la paix.

Nous nous ferions une idée trop inexacte des difficultés de la guerre , où la France était alors engagée, si nous ne considérions pas dans leur ensemble les moyens de défense qu'elle eut à développer au moment des plus grands périls. Elle n'avait, sur la ligne des Pyrénées, à résister qu'à une seule nation; mais ses frontières du Nord , plus découvertes, plus accessibles, avaient été livrées aux agressions de plusieurs puissances réunies , et il avait fallu proportionner à la vigueur

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de l'attaque l'étendue et la fermeté de la résistance.

On commença dès lors une dépense d'hommes, dont aucune guerre précédente n'avait offert l'exemple. Toutes les puissances étaient armées contre une seule ; elles voulaient étouffer dans son berceau une révolution qui pouvait gagner l'Europe entière; et l'on avait conjuré le plan de démembrer la France, de lui dicter des lois , de la rejeter daus toutes ses anciennes institutions : projet gigantesque et chimérique , que de nombreuses et sanglantes défaites allaient faire avorter. Mais pour vaincre tant d'ennemis il fallait rassembler toutes ses forces. L'amour de la patrie fut érigé en culte; il exalta tous les sentiments de liberté, d'honneur , de devoir , propres à la défendre ; et dès les premiers moments où l'indépendance nationale fut menacée, on vit se lever de toutes parts des bataillons de volontaires qui allaient se joindre à la vieille armée , et prendre part à toutes ses fatigues. Cette armée avait déjà rempli la vacance de tous les emplois ; de nouveaux officiers étaient sortis de ses rangs : leur expérience , la longueur de leurs services les avaient désignés ; et dans ce rapide avancement un grand nombre d'hommes ne parurent point inférieurs à leurs

grades. Plusieurs d'entre eux développèrent des talents supérieurs , et leur génie militaire fit voir que jusqu'alors l'occasion seule leur avait manqué.

A ces premiers bataillons de volontaires on ajouta ceux qu'allait fournir la réquisition. Quand les offres de service cessèrent , l'autorité législative en prescrivit le devoir : la réquisition atteignit tous les premiers rangs de la jeunesse ; elle n'en employait d'abord qu'une partie, et pour la désigner on recourait à la voie du sort; mais cette ressource partielle étant devenue insuffisante, on leva la jeunesse entière ; on entama les rangs de l'âge mûr, ceux de l'adolescence; et lorsque la nation entière dut enfin se lever en masse, la vieillesse et l'enfance furent seules préservées par leur faiblesse de l'obligation imposée à tous.

Alors on se partageait les devoirs militaires, dans la proportion des forces de son âge. Les moins propres aux fatigues formaient les garnisons ou servaient dàns les administrations sédentaires, tandis que les hommes valides allaient chercher l'ennemi, et suivaient tous les mouvements d'une guerre de campagne, où les privations devenaient extrêmes, où l'on manquait souvent des premières nécessités de la vie.

Rappelons-nous, afin de mieux nous expliquer

DE CHAMPAGNE, LiV. VII. 3g5

ce dénûment absolu, les charges accablantes qu'avait entraînées la levée de tant de forces , et les innombrables pertes causées par de premiers revers. D'ailleurs l'avidité de s'enrichir rendait insatiables toutes les sangsues de la fortune pu* blique. Les fournitures devenaient inférieures aux besoins : le maximum fixé au prix des marchandises, leur réquisition, leur enlèvement les faisaient disparaître de la circulation ; et l'embarras que produisit cet épuisement de ressources fit prendre le parti de se passer de tout ce qui n'était pas indispensable pour combattre et pour vaincre. Il ne s'agissait plus de la vie des hommes, mais du triomphe de la cause nationale : on croyait l'assurer à force de sacrifices , et l'on se persuadait avec confiance que l'État, quoique affaibli , survivrait à tant de pertes , et pourrait aisément les réparer.

Déjà tout l'attirail des campements avait disparu : plus de tentes , plus d'abris. Chacun , bivouaquant et reposant sur la terre , tantôt glacée ou couverte de neige, tantôt détrempée par les eaux du ciel ou réfléchissant les rayons brûlants du soleil , restait exposé sans défense à toutes les intempéries des saisons. Les maladies ravageaient les armées ; souvent les hôpitaux , les médica-

ments , les vivres même , venaient à manquer ; les chaussures étaient déchirées; une partie des vêtements tombaient en lambeaux : et cependant, sous ces haillons militaires , on reconnaissait encore le guerrier à son audace, à ce mépris de la mort, qui lui faisaient affronter sans se plaindre les périls les plus imminents.

La vie des camps et toutes ses adversités ne valaient-elles pas mieux encore que la pénible existence des hommes livrés à la guerre civile , et de ceux que l'on poursuivait pour le nom de leurs ancêtres, ou pour le crime de leurs richesses , et que la faux révolutionnaire, promenée sur tant de têtes, devait successivement frapper? Heureux les citoyens auxquels les drapeaux pouvaient encore offrir une sauvegarde! Ils avaient du moins en perspective une mort glorieuse : l'honneur s'était retiré dans les rangs de l'armée ; étrangère à tant d'aveugles fureurs , elle n'était appelée à combattre que pour l'indépendance de la patrie et pour l'inviolabilité de son territoire.

11 fut un temps où l'humanité trouva plus de défenseurs chez les hommes accoutumés à verser leur sang sur le champ de bataille que parmi ceux qui étaient investis de l'autorité suprême. Quand

la Convention nationale eut décrété jque la guerre

serait à mort et qu'on ne ferait plus de prisonniers, on vit des généraux laisser évader ceux que le sort des armes avait remis dans leurs mains : lorsqu'une garnison ennemie capitulait, elle obtenait souvent la libre sortie d'un certain nombre de chariots couverts , pour y mettre en sûreté des proscrits que la loi condamnait à mort.

Les observations générales que nous venons de présenter s'appliquent à l'armée des Pyrénées comme à celles des autres frontières ; et nous avons à reprendre le récit des opérations auxquelles le régiment de Champagne fut appelé à concourir.

Le général Dugommier, après avoir organisé ses troupes et avoir rectifié la ligne militaire qu'elles occupaient , reprit l'offensive contre les Espagnols, dont le comte de la Union était devenu général en chef. La droite de l'armée française était commandée par Augereau, la gauche était commandée par Sauret , qui avait acquis sur le champ de bataille tous ses derniers grades, et s'était rapidement élevé à celui de général de division. La demi-brigade où servait le premier bataillon de Champagne , continua d'être placée sous ses ordres, et la campagne de 1794? dont € N e partagea les périls et les succès , fut ouverte d'une manière

3o8 HISTOIRE DU RÉGIMENT

brillante par le combat du premier mai , où les Espagnols , vivement attaqués dans leurs retranchements du Boulou , éprouvèrent une sanglante défaite.

Sauret fut ensuite chargé de passer le Tech pour achever l'investissement de Collioure , que Ton voulait reprendre à l'ennemi; et le général Navarro, qui défendait cette place, ne pouvant ni recevoir des secours en vivres et en munitions, ni faire embarquer ses troupes, ne tenta point de s'ouvrir un passage à travers l'armée assiégeante, et se rendit le 37 mai avec une garnison de sept mille hommes. La brigade de Champagne donna d'égales preuves de valeur dans le combat du 1 3 août, et dans ceux du 17 et du 20 novembre.

Le vicomte de Gand, nommé grand d'Espagne depuis quelques années , était attaché comme lieutenant général au service de cette puissance : il se trouva aux prises le 1 3 août avec le général Sauret ; et dans un moment où Sauret chargeait avec vigueur une colonne ennemie et la rejetait précipitamment sur Espella, le vicomte de Gand défendit vaillamment contre lui cette position , et ne put y être forcé. Il manœuvra avec habileté dans la bataille du 17 novembre, en tournant la gauche du général Sauret, qui était sorti du camp retran-

ché de Cantalup pour prendre part à l'action générale, et il ne se retira que lorsqu'on eut envoyé

contre lui des forces très-supérieures.

Ces deux généraux se trouvèrent encore en présence dans la journée du 20 novembre. Sauret , qui commandait l'aile gauche de l'armée française, avait reçu Tordre d'occuper l'ennemi par une fausse attaque, et de se borner à le tenir en échec, tandis que l'aile droite, commandée par Augereau, agirait offensiveuient avec des troupes beaucoup plus nombreuses. Il n'engagea que des escarmouches ; il ne quitta point ses positions , afin d'attirer une partie de l'armée espagnole ; et le vicomte de Gand marchait à lui pour l'attaquer avec vigueur , quand il reçut Tordre de se replier et de ne pas engager un combat qui serait devenu sans objet. Le sort de la bataille était déjà fixé , et les troupes espagnoles avaient été repoussées sur tous les autres points.

Une légion espagnole , qui renfermait un grand nombre d'émigrés, prit part à ces différentes attaques , et Ton put habituellement remarquer l'énergie de leur résistance. Il semblait régner entre les hommes d'une même nation plus d'animosité dans le combat; mais après la mêlée, et quand cette fureur s'était assoupie , les uns s'enorgueillis-

4oo HISTOIRE DU REGIMENT

saient, par esprit national, de la valeur qu'ils avaient rencontrée dans les rangs de leurs adversaires; les autres s'affligeaient d'avoir eu à disputer à des Français de si sanglants lauriers. Uu des plus grands malheurs de cette guerre fut sans doute de rencontrer dans les rangs opposés d'anciens compagnons d'armes.

Les Français et les Espagnols perdirent leurs généraux en chef dans les deux derniers combats. Dugoramier avait été tué dans celui du 1 7 novembre; mais Pérignon, qui le remplaça immédiatement , avait achevé la victoire : le général de la Union périt dans la journée du 20; les Espagnols avaient déjà beaucoup souffert ; sa perte jeta dans leurs rangs plus de confusion , et entraîna leur défaite.

La campagne de 1794 offrit dans les Pyrénées orientales , comme sur les autres frontières de la France, une preuve nouvelle de l'influence qu'exercent les premières chances de la guerre sur les autres événements qui doivent les suivre, lorsque les imaginations ont été fortement ébranlées par un succès éclatant, quand le parti vaincu ne se présente plusau combat qu'avec défiance, et lorsque le triomphateur n'y voit que l'occasion d'une nouvelle victoire. Les Espagnols, à la suite de leurs

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défaites du 17 et du 20 novembre, se retirèrent précipitamment dans leurs places fortes les plus voisines , et il s'en trouvait dix mille à Figuières, quand une partie de l'armée française vint les investir, et sommer le général Valdez de rendre la place où il commandait. Ce boulevard , bien fortifié, bien pourvu de vivres, d'artillerie et de munitions, pouvait opposer une longue résistance; mais la garnison crut qu'aucun rempart n'était inaccessible à des troupes animées d'une si vive ardeur, et se voyant à la veille d'un assaut, elle voulut le prévenir, en ouvrant ses portes au vainqueur. « Si j'avais eu, dit le commandant espagnol, « trois mille hommes de vos troupes, vous n'au- « riez jamais eu cette forteresse. »

La capitulation de Figuières décida du sort des autres places, qui se rendirent promptement aux troupes françaises chargées de les conquérir ; mais il restait à soumettre la forteresse de Roses et le château de la Trinité, dont l'investissement^iit achevé le 26 novembre. Le général Izquierdo qui commandait la place soutint un siège de soixantesix jours: les murs étaient battus en brèche, et la ville allait recevoir l'assaut, "quand ce général, ne pouvant plus prolonger sa défense, et ne voulant pas que ses troupes fussent prisonnières, s'em-

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barqua clandestinement avec la garnison dans la nuit du i février 1 795. Un détachement de trois cents hommes , qu'il laissait après lui , capitula le lendemain , et remit la place aux Français.

Les brillants succès que l'armée des Pyrénées avait obtenus dans la campagne de 1 794 faisaient vivement désirer à l'Espagne le rétablissement de la paix: elle l'avait même proposée dès le 20 septembre; mais les conditions qu'elle demandait n'ayant pas été agréées , il fallut faire de nouveaux préparatifs pour l'année suivante. Les opérations furent peu importantes pendant quelques mois, et l'armée française, qui avait passé sous les ordres du général Schérer, concentrait ses opérations sur la Fluvia, avant de faire de nouvelles entreprises. Cependant la guerre devenait plus difficile de part et d'autre : l'épuisement du pays qui en avait été le théâtre allait exposer les camps à une extrême disette : deux combats furent livrés sur les rives de la Fiuvia, le i w mars, le a 5 avril; et Sauret fit, le 2 5 mai, une incursion au delà du fleuve, pour assurer les approvisionnements de l'armée. Il eut à essuyer un combat très-vif; mais sa vigilance, ses bonnes dispositions sauvèrent le convoi qu'il protégeait , et l'on ramena dans le camp plus de trois cents chariots

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de grains et de nombreux troupeaux. Cette utile expédition et la reprise de Puycerda par les Espagnols furent les dernières opérations de la campagne : la paix entre la France et l'Espagne fut signée le 22 juillet 1796.

L'embrigadement du second bataillon de Champagne dans la quatorzième demi-brigade se fit à Narbonne , quelques mois après ; et la treizième demi-brigade, où se trouvait le premier bataillon de ce régiment, fut dirigée sur Avignon, et ensuite sur Toulon, où elle devait bientôt s'embarquer. Schérer , devenu général en chef de l'armée d'Italie, reçut du Directoire exécutif, à la fin de 1795, l'ordre d'en détacher un corps de dix-huit mille hommes pour reconquérir la Corse où les Anglais s'étaient établis; la treizième demi-brigade devait prendre part à cette expédition. Mais il fallait d'abord devenir maître de la mer : l'amiral Martin , qui commandait dans ces parages» ayant éprouvé quelques échecs au mois de mars 1 796 , on remit à un autre temps l'exécution de ce projet.

L'occupation de la Corse par les Anglais remontait à l'époque où leur flotte, obligée d'évacuer Toulon , s'était dirigée vers cette île , ouvertement révoltée contre la Convention nationale. Paoli était à la tête de cette insurrection : il avait autre-

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fois combattu pour l'indépendance de son pays , et n'ayant pu empêcher en 1 769 la conquête de la France , il s'était retiré en Angleterre , et il y avait vécu jusqu'en 1 790. Alors il revint en France où avait éclaté la révolution; il y fut accueilli comme un ancien martyr de la liberté ; et Louis XVI, cédant au vœu public, le nomma gouverneur de l'île de Corse où il s'était autrefois défendu; mais l'influence dont il jouissait dans son pays porta ensuite ombrage à la Convention nationale : elle le destitua le 3 avril 1793; elle le somma de comparaître à sa barre, dans un temps où un ordre semblable n'était plus qu'un arrêt de proscription; et Paoli, refusant d'obéir, eut recours à l'appui de la Grande-Bretagne. Il ne pouvait plus aspirera l'indépendance de la Corse : aussi, lorsque l'amiral Hood y eut débarqué cinq mille hommes, et que Bastia et Calvi eurent capitulé, Paoli, convoquant les assemblées du pays, fit offrir la couronne au roi d'Angleterre : il paraissait espérer les fonctions de vice-roi; mais George III délégua ses pouvoirs au général Elliot, et tous les emplois furent conférés à des sujets britanniques.

Paoli, mécontent de se retrouver dans une position inférieure, se retira de nouveau en Angleterre , où bientôt il fut négligé et oublié. Ses

partisans n'ayant pas obtenu la conservation des privilèges et l'influence dont ils s'étaient flattés, se détachèrent du gouvernement britannique, soulevèrent un parti contre Elliot, étendirent leurs intelligences dans toutes les classes de la population, et firent pressentir à l'Angleterre qu'elle ne pourrait ni prolonger l'occupation de la Corse, ni même s'opposer à un débarquement. Cette puissance n'entretenait alors dans la Méditerranée que les forces nécessaires pour y garder un poste militaire et maritime : elle parvint à s'établir à Porto- Ferraio dans l'île d'Elbe; et elle n'était plus en état de se maintenir en Corse, quand le général Gentilly fit partir de Toulon un détachement de troupes qui débarqua près de Bastia le 19 octobre 1796, sous les ordres du général Casai ta. Ces troupes , dont la treizième demi-brigade faisait partie , s'emparèrent successivement de Bastia , de Saint-Florent, d'Ajaccio; l'île entière fut occupée avec rapidité , et rentra sous la domination de la France.

Le régiment de Champagne avait pris part en 1769 à la conquête de la Corse , dans l'année même où Bonaparte y avait reçu le jour : son premier bataillon concourut également à la reprise de cette île, à l'époque où ce grand capitaine

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s'illustrait en Italie par d'éclatantes victoires , et où le second bataillon de Champagne se trouvait appelé à servir sous ses ordres et à suivre le cours de ses prospérités.

La quatorzième demi-brigade , où servait ce deuxième bataillon, fut envoyée à l'armée d'Italie, vers la fin de 1796 : elle faisait partie de la division de Joubert, qui combattit glorieusement à Rivoli le 1 3 janvier 1797, et qui eut une si grande part aux mémorables succès de cette journée. Cette demi-brigade se porta et s'établit , avec le centre de la division, sur les hauteurs de Rôvina qui dominent la route de Lubiara à Rivoli ; tandis que la droite marchait sur San-Giovani et Gombarone , et que la gauche s^mparait des hauteurs de Trombalora.

Un échec éprouvé par la gauche, qui se retira précipitamment, permit bientôt aux ennemis de déborder les flancs de la quatorzième demi-brigade; mais elle opposa la plus vive résistance, et se maintint avec fermeté dans la position qu'elfe occupait, jusqu'au moment où ses flancs furent dégagés par l'arrivée de la trente-deuxième.

Dans cette sanglante journée, Joubert eut un, cheval tué sous lui : il prend alors un fusil sur le champ de bataille; et s'élançant à la tète des gre-

nadiers, il pénètre avec eux dans les rangs ennemis , et précipite leur retraite.

Cette victoire , qui eut un résultat si décisif* fut suivie de près de la défaite du général autrichien Provéra , de celle de Wurmser qui venait secourir Mantoue, et de la capitulation de cette place qui était le premier boulevard de l'Italie. Les vainqueurs de Rivoli eurent part à ces nouveaux faits d'armes, et les Autrichiens perdirent dans ces combats plus de quarante mille hommes, tués ou faits prisonniers.

De si brillants exploits avaient été préparés et accomplis par les savantes combinaisons de Bonaparte, par Temploi qu'il fit de ses masses, pour écraser en détail et successivement plusieurs colonnes ennemies, et par l'habileté et la promptitude de ses mouvements stratégiques, qui ne se bornaient point à des évolutions, à des manœuvres concentrées sur un champ de bataille* mais qui embrassaient plusieurs corps d'armée échelonnés à de grandies distances , et parvenaient à protéger de vastes territoires* en faisant porter à la fois ses principales forces sur les points les plus menacés. Son puissant génie donnait à l'art de la guerre de nouveaux développements y et savait créer autour de lui les moyens de vaincre. Mais

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tandis qu'il étendait le théâtre des opérations militaires, les sections particulières dont se composaient les armées allaient éprouver d'autres transformations. Les demi-brigades ne devaient plus se composer des mêmes éléments ; la treizième allait être réunie à d'autres bataillons de ligne ou de volontaires, pour former la quatre-vingtième brigade; et la quatorzième devait aussi se joindre à d'autres bataillons pour former la soixante-troisième.

Pendant une guerre de vingt années , où la paix ne brilla que par intervalles , d'autres variations devaient survenir dans la composition et dans les numéros des brigades , par l'effet d'un grand nombre de pertes, qui forçaient quelquefois de réunir en un seul corps les débris de plusieurs autres, et de changer la classification de l'armée : les détails de sa formation' étaient alors perdus de vue; l'attention publique ne se portait que sur les masses : souvent les brigades ne furent plus désignées que par les noms des chefs qui les commandaient; et comme la gloire de leurs belles actions semblait échapper aux corps eux-mêmes qui disparaissaient et se confondaient dans la foule, elle avait un caractère plus individuel et moins national. Un général acquérait sa renom-

niée ; et Ton négligeait les traditions des brigades rangées sous ses ordres.

Nous terminerons ici les annales du régiment de Champagne , dont nous nous étions proposé d'écrire l'histoire. Dans quelle section de l'armée se trouvent aujourd'hui les derniers éléments de ce corps illustre ? Nous n'avons pas été à portée de suivre ses destinées ultérieures. Un très-petit nombre des hommes qui lui appartiennent existe encore, et nous nous bornons à léguer sa mémoire et ses exemples au corps qui jouira de l'honneur de lui succéder. Son esprit n'est point éteint, on le retrouverait dans l'armée entière. Mens agitât molem , et toto se corpore miscet.

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