LIVRE TROISIÈME
L'île de Ré, située à l'occident de la Rochelle, s'étend du sud-est au nord-ouest, entre le pertuis Breton qui la sépare du bas Poitou, et le pertuis d'Antioche qui la sépare de l'île d'Oléron : elle a huit lieues de longueur, depuis la pointe d'Ars, occupée par un bourg de ce nom, jusqu'à l'extrémité de la presqu'île de Sablonceau, vers l'entrée de laquelle on a construit le fort de la Prée ; la largeur de l'île varie entre une et deux lieues, et la surface est de onze lieues carrées. Les vignobles et les marais salants fournissent au pays ses principales ressources, et lui offrent une double branche de commerce. Ses côtes tournées vers le sud-ouest sont battues par une mer habituellement orageuse, à laquelle on a donné le nom de mer sauvage ; elles sont généralement escarpées et inabordables ; mais les rives exposées au nord-est sont accessibles, et les principaux abris que les bâtiments y trouvent sont l'anse de Loix, la rade Saint-Martin et celle du village de la Flotte. La langue de terre qui termine l'île au
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sud-est est la plus rapprochée du continent ; elle n'en est éloignée aujourd'hui que d'une derailieue; mais elle l'était davantage au commencement du XVII e siècle; et il s'est formé, le long du littoral, des atterrissements successifs, qui tendent à diminuer la largeur des pertuis Breton et d'Antioche, et à rattacher un jour au rivage de la Rochelle l'extrémité méridionale de l'île de Ré. Nous avons besoin de nous reporter à la forme topographique de cette époque, pour mieux apprécier quelques-uns des événements historiques dont nous avons à nous occuper.
L'escadre royale, destinée à opérer une descente dans l'île de Ré, était renforcée de trente vaisseaux hollandais : le duc de Montmorency, amiral de France, en avait le commandement : il avait repris la plupart des navires précédemment enlevés par Soubise, et il remporta sur la flotte des Rochelais une victoire signalée, le 14 septembre i6a5. Le même jour, une descente dans l'île fut effectuée par le duc de la Rochefoucauld, Saint-Luc et Toiras. Ils avaient avec eux vingttrois compagnies du régiment de Champagne, d'ancienne ou de nouvelle levée, le régiment de la Bergerie, composé de cinq cents hommes, et la compagnie de chevau-légers , formée par Toi-
ras. Les enfants perdus du régiment de Champagne sautèrent à terre les premiers, au nombre de cent cinquante hommes : ils avaient à leur tête le lieutenant-colonel Comminges et l'enseigne la Baume, et ils étaient soutenus par un détachement de deux cents hommes. L'ennemi les attaqua brusquement avec des forces supérieures, sans attendre qu'ils fussent appuyés par d'autres troupes de débarquement; mais il fut vivement repoussé : on s'établit sur le rivage le 16 septembre, et deux jours après on s'avança dans l'intérieur.
L'avant-garde était composée des enfants perdus, espèce de voltigeurs, dont la destination était d'éclairer la marche des troupes et d'engager Faction ; ils étaient appuyés des compagnies de Thibaut et de Réals : les bataillons du centre marchaient sous les ordres de Pigeolet, de Montaut, de Boulogne; et les cinq cents hommes de la Bergerie formaient l'arrière-garde : l'ensemble de tous ces corps ne s'élevait qu'à dix-sept cents hommes.
L'ennemi s'était replié sur le bourg de Saint- Martin après une première défaite : il en sortit bientôt pour attaquer encore les troupes du roi ; mais après un combat très-vil il fut enfin repoussé.
On lui avait tué huit cents hommes; quatre cents autres se noyèrent dans les marais : il perdit plusieurs pièces d'artillerie; et le bourg de Saint- Martin, où il se retira de nouveau, fut forcé de capituler quelques jours après.
Le duc de Soubise, dont les troupes venaient d'être battues, avait déjà regagné sa flotte, et il s'était réfugié dans l'île d'Oléron ; mais, sur la nouvelle qu'il allait être attaqué par le duc de Montmorency , il s'embarqua pour l'Angleterre , dans l'espérance d'y obtenir des secours.
Toiras reçut, peu de temps après cette victoire, Tordre de fortifier l'île de Ré , et l'on convint d'y construire la citadelle de Saint-Martin et le fort de la Prée. Cette seconde forteresse fut commencée sur-le-champ. Toiras fut nommé gouverneur de l'île, et la commission que le roi lui fit adresser était ainsi conçue : « Après avoir jeté les yeux sur « divers sujets, nous nous sommes enfin arrêtés « à la personne de notre cher et bien-aimé le « sieur de Toiras, Jean de Saint-Bonnet, mareschal « de nos camps et armées, et mestre de camp du « régiment de Champagne; tant pour la confiance <r particulière que nous prenons en son zèle, fi- « délité et dévotion à notre service, que pour la « connoissance que nous avons des signalés et
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« recommandables services qu'il nous a rendus « en la prise de la dite île. » L'année suivante, le même officier fut nommé gouverneur du pays d'Aunis et de la ville de la Rochelle, en remplacement du maréchal de Praslin qui venait de mourir, et il reçut le grade de lieutenant général: néanmoins il conserva l'emploi de mestre de camp du régiment de Champagne : ses soldats continuèrent les travaux du fort de la Prée; et il fit également commencer et poursuivre avec activité ceux de Saint-Martin.
La guerre allait se rallumer entre la France et l'Angleterre, et, quoique Louis XIII eût cherché, par des liens de famille, à rapprocher les deux couronnes, le mariage de la princesse Henriette, sa sœur, avec le prince de Galles, qui monta bientôt après sur le trône, sous le nom de Charles I er , ne calma ni leurs animosités politiques, ni leurs dissensions religieuses. La nouvelle reine d'Angleterre vit promptement éloigner d'elle la plupart des serviteurs catholiques qu'elle avait amenés de France, et les ecclésiastiques attachés à sa chapelle; soit que leur zèle religieux tendît à faire des prosélytes, et donnât quelque mécontentement au gouvernement britannique, soit que la haine, alors très-prononcée entre les différents rites,
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abusât de sa force contre un petit nombre d'étrangers, et cherchât des prétextes d'accusation.
Louis XIII se plaignit des entraves mises aux privilèges dont sa sœur devait jouir, et il réclama contre l'infraction du contrat fait avec elle; mais Bassotnpierre , envoyé à Londres pour faire redresser ces griefs, n'obtint aucune réparation. Des causes plus graves venaient aigrir ces débats: les vœux de l'Angleterre favorisaient en France le parti des réformés ; ils lui donnaient plus de force, et lui faisaient espérer d'être soutenu dans ses démêlés* avec le gouvernement du roi. Ce parti, tour à tour toléré et persécuté, cherchait des protecteurs : favorisé en France par les grands et les princes mécontents, il le fut bientôt par l'Angleterre, et cette puissance donna le signal des hostilités. Le commerce maritime de France eut bientôt à se plaindre de l'enlèvement d'un grand nombre de bâtiments, capturés par les corsaires britanniques, quoiqu'il n'y eût encore aucune déclaration de guerre : on usa en France de représailles, en saisissant à Blaye, au mois de novembre 1626, des navires anglais qui avaient pris un chargement de vin à Bordeaux. Alors les armements en course se succédèrent : un édit, publié en Angleterre le a6 avril 1629, y prohiba
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toute importation de marchandises françaises; un second édit du ia mai prononça la confiscation de tous les vaisseaux, de tous les chargements français dont on pourrait s'emparer. La Grande- Bretagne équipa une armée navale; le duc de Buckingham fut chargé de la commander, et Ton mit sous ses ordres un corps de huit mille hommes de débarquement.
Buckingham avait rempli en i6a5 une mission en France; et lorsque Henriette, sœur du roi, avaït été fiancée au prince de Galles , il était venu chercher la princesse à Paris, pour l'accompagner à Londres. Durant son séjour en France, il conçut une vive passion pour la reine Anne d'Autriche , épouse de Louis XIII ; il osa la lui déclarer : ses empressements ne furent pas un mystère, et la reine n'en parut point assez mécontente : elle pardonna du moins à des transports auxquels elle ne cédait pas ; et le roi et le cardinal de Richelieu en prirent assez d'ombrage pour désirer que Buckingham , retourné en Angleterre avec la princesse Henriette, ne revînt plus en France: aussi lorsqu'il eut été nommé ambassadeur de Charles I er à la cour de Louis XIII, le gouvernement français refusa de le recevoir. Le duc de Buckingham , aigri par ce refus, jura de s'en venger; il
devint un des premiers artisans de la guerre qui allait éclater contre la France; il appuya les demandes de secours que le duc de Soubise venait faire en faveur des protestants, et après avoir obtenu le commandement des troupes auxiliaires qui leur furent promises, il se détermina à les conduire à la Rochelle, pour y concerter ses opérations militaires avec celles du parti calviniste.
Empressons-nous de rappeler, en l'honneur des habitants de cette ville , qu'ils refusèrent de recevoir dans leurs murs une armée étrangère. Ils voulaient le maintien de leurs libertés religieuses; mais ils craignaient d'en livrer la garde à d'autres mains, et ils n'avaient pas cessé d'être Français. Buckingham, ne pouvant occuper cette place y chercha du moins à s'établir dans le voisinage.
Le 20 juillet 1627, la flotte anglaise parut vers les Sables d'Olonne; elle passa le pertuis Breton, arriva dans la rade de l'île de Ré au nombre de Cent vingt voiles , et détacha , dans différentes directions, une partie de ses troupes, ce qui laissa d'abord de l'incertitude sur le véritable lieu où les ennemis projetaient leur attaque. Douze grands vaisseaux se portèrent vers la pointe d'Ars, à l'entrée du pertuis d'Àntioche : Buckingham en fit avancer d'autres vers le fort de la Prée, qui fut
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canonné pendant deux jours; et un plus grand nombre de navires se placèrent autour de la pointe de Sablonceau. Toiras, pour n'être surpris sur aucun point, avait cru devoir diviser ses forces : il envoya au village d'Ars quatre compagnies du régiment de Champagne et un détachement de cavalerie légère ; il plaça une compagnie dans l'île de Loix, en laissa cinq dans la citadelle de Saint-Martin, et marcha vers Sablonceau, avec deux cents chevau-légers et huit cents hommes du régiment , qui avait aussi un détachement de cent hommes dans le fort de la Prée. On en avait laissé trois cents dans le fort Louis près de la Rochelle : ils ne furent envoyés dans l'île de Ré que pendant le second mois du siège.
Qu'il nous soit permis d'offrir avec quelque étendue le récit d'une expédition qui étendit encore la renommée du régiment dont nous rappelons les services. Les belles actions n'ont pas toujours besoin d'un vaste théâtre j elles brillent d'un lustre qui leur est propre. Si les triomphes d'une grande armée donnent tant de titres à la gloire, n'apprécie-t-on pas également les succès obtenus avec moins de forces? On doit une juste louange aux hommes de guerre qui, par des combinaisons habiles, parvinrent à suppléer au nombre;
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et Ton admire le dévouement et l'héroïsme de ceux qui surent braver longuement et avec constance des fatigues, des privations et des périls toujours croissants. La défense de l'île de Ré mérite d'être consacrée dans nos fastes militaires, comme un des exploits les plus mémorables : cette considération excusera les détails où nous allons entrer, pour en faire connaître les opérations principales.
La pointe de Sablonceau , où les Anglais débarquèrent , est une langue de terre de douze cents pas de longueur sur trois cents de largeur :
ils effectuaient leur descente vers l'extrémité; et une partie de leurs vaisseaux, s étant rangée le long de la côte, à une demi-portée de mousquet, faisait un feu continu sur toute la longueur de la presqu'île, contre les troupes françaises qui s'avançaient à travers les dunes pour s'opposer au débarquement.
Toiras donna le signal du combat en élevant son mouchoir en guise de bannière : il se mit à la tête des siens, et ce fut sous une grêle de balles et de boulets que ses chevau-légers coururent à l'ennemi. Leur attaque fut si impétueuse qu'ils le repoussèrent, pénétrèrent dans ses bataillons et engagèrent une sanglante mêlée; mais comme
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l'infanterie ne pouvait les suivre avec la même vitesse, quelle que fût son ardeur, ils furent chargés à leur tour, et ils durent se replier. Deux bataillons du régiment de Champagne, conduits par Thibaut et Boissonnière, arrivaient en toute hâte, et ils attaquèrent avec tant de vivacité, qu'ils enfoncèrent les ennemis, les poursuivirent vers la plage, ayant de l'eau jusqu'au genou, et forcèrent une partie de leurs troupes à se rembarquer. Cependant le nombre était trop inférieur et le lieu du combat trop désavantageux. Les canons chargés à cartouche et le feu de mousqueterie des navires anglais faisaient d'effrayants ravages dans ces deux bataillons, dont les rangs se serraient et se réduisaient sans cesse : le plus grand nombre étaient frappés avant d'avoir pu joindre l'ennemi. Mais les blessés qui pouvaient encore porter les armes étaient eux-mêmes si obstinés à combattre, ils bravaient avec tant d'intrépidité ces bordées inévitables, que l'ennemi, les voyant s'avancer à la mort avec une ardeur que rien ne pouvait affaiblir, croyait qu'ils étaient fous. C'était louer, sans le vouloir, l'excès de leur bravoure. On remarqua en effet dans cette journée une valeur poussée jusqu'à l'audace la plus téméraire; mais la valeur seule ne pouvait vaincre : Toiras fut obligé de se
retirer; et les Anglais, après avoir soutenu un combat meurtrier, où ils perdirent plus de cinq cents hommes, parvinrent à s'établir sur le rivage. Rastencleire, un des frères de Toiras, périt dans cette action; les capitaines Boissonnière et la Condamine furent tués à la tête de leurs compagnies; la plupart des officiers étaient blessés, le quart des bataillons était resté sur la place; on ne pouvait plus ramener les troupes à la charge, et Toiras se replia vers la citadelle.
Aussitôt après son arrivée dans l'île, Buckingham y fit répandre un manifeste sur les motifs qui avaient donné lieu à son expédition. La Grande- Bretagne, disait-il, avait toujours pris intérêt aux affaires des réformés : elle avait cru, en s'alliant avec la France, obtenir la restitution de leurs franchises et opérer entre eux et la couronne une réconciliation; mais on s'était servi de son crédit pour leur faire accepter une paix désavantageuse, et l'on avait ensuite refusé d'améliorer leur condition, quoiqu'on s'y fût formellement engagé. Buekingham ajoutait que la France avait promis de démolir le fort Louis, près de la Rochelle, que cependant on en avait continué les travaux, et qu'on avait érigé d'autres forteresses également menaçantes pour les réformés. Ce n'est pas, disait-
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il enfin , pour son avantage particulier que l'Angleterre a pris les armes, c'est pour la défense des religionnaires, c'est pour garantir leur sûreté et leurs franchises : elle n'a d'autre intérêt que celui de ses alliés, d'autre but que leur prospérité.
Tels étaient les griefs et les causes de guerre que Buckingham développait dans son manifeste : on pouvait reconnaître, en les examinant de près, qu'aucun de ces motifs ne justifiait une agression. Il était sans doute naturel de supposer à la Grande- Bretagne quelque propension pour les réformés; mais quel droit pouvait-elle avoir d'intervenir à main armée dans les querelles des mécontents, de fomenter la révolte et de lui prêter des secours? L'appui de l'étranger a rarement calmé les passions des partis et concilié les discordes civiles : trop d'exemples nous ont appris que l'on fait payer chèrement les services rendus , et que l'on retient pour soi-même une partie de ses conquêtes.
Quoique le débarquement des Anglais eût réussi, Buckinghan\ ne se croyait pas solidement établi dans l'île de Ré ; il craignait de nouvelles attaques, et il employa trois jours à se fortifier sur le rivage. Ce délai permit à Toiras de continuer les murs d'enceinte de la citadelle de Saint-
Martin , qui étaient commencés depuis treize mois. La principale entrée de cette place n'était pas encore fermée : elle offrait une large ouverture, où trente hommes de front pouvaient passer à la fois : il y avait peu de logements à couvert; les bastions n'étaient ni couronnés de parapets ni palissadés, et les munitions et les vivres étaient insuffisants, Toiras fit entrer dans la citadelle une partie des provisions qui lui étaient nécessaires , et que le bourg de Saint-Martin pouvait lui fournir : il y prit quinze mille boulets, quatre-vingts milliers de poudre, des canons, d'autres armes, et tout ce qu'il crut utile à la défense; mais on était encore dénué d'un grand nombre de ressources, et ces approvisionnements faits à la hâte étaient incomplets.
Les Anglais quittèrent leur première position le 26 juillet, et, au lieu d'attaquer le fort de la Prée, qu'il eût été difficile de défendre longtemps avec une garnison de cent hommes contre des forces si supérieures , ils s'avancèrent vers la citadelle de Saint-Martin. Buckingham avait partagé son armée en huit bataillons ; l'artillerie marchait en tête, la cavalerie au centre, l'infanterie sur les ailes : il ne voulut engager, durant sa marche, aucune action de détail, quoique Toiras eût en-
voyé, pour l'attirer au combat, soixante chevaulégers et quarante mousquetaires, que soutenait une compagnie de cent hommes, commandée par le capitaine la Clédie. Les Anglais entrèrent sans résistance, au nombre de huit mille, dans le bourg de Saint-Martin , dont la position n'était pas tenable, et que Toi ras avait fait évacuer : leur première batterie fut placée près du havre; ils commencèrent le a août à tirer sur le fort, et ne cessèrent leur feu qu'après avoir été démontés par celui des assiégés. 11 fallut réparer cette batterie; l'ennemi en dressa trois autres à deux cents pas d'intervalle, et le feu se renouvela avec plus de vivacité. Buckingham fit tracer, à une assez grande distance de la place, une ligne de circonvallation, destinée à fermer aux assiégés toute communication avec le dehors; et en même temps il ouvrait des tranchées pour gagner pied à pied les remparts de la citadelle. Ces derniers travaux furent souvent inquiétés par les sorties de la garnison, et les soldats travaillèrent avec une infatigable activité à mettre en état de défense une place dont les fortifications n'étaient pas encore terminées.
La citadelle de Saint-Martin formait un parallélogramme, aux quatre angles duquel des bas-
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tions avaient été construits; et des deux côtés de la place on avait prolongé, en suivant le rivage, une ligne de retranchements, afin d'étendre l'espace du littoral où pourraient aborder les capitaines de navires chargés d'introduire quelques provisions pendant le siège. Ces deux têtes de fortifications avaient leurs batteries, leurs mines, leurs palissades; les bastions de la place furent couverts par quelques ouvrages extérieurs, et le soin de la défense des différents quartiers fut réparti entre les officiers supérieurs*
Les Anglais commençaient cependant leurs approches; ils avançaient leurs tranchées, et ils se croyaient si assurés de prendre la citadelle , que le duc de Buckingham écrivit à Charles I er qu'il en serait maître dans huit jours. On lit dans une relation contemporaine, que le gouvernement britannique fit préparer un édit pour attirer dans l'île de Ré un certain nombre de familles anglaises et pour favoriser leur établissement par des concessions de privilèges; mais d'autres nouvelles firent suspendre la publication de cet édit, et l'on prévit bientôt une longue résistance.
Nous ne suivrons point tous les travaux du siège; l'intérêt de ces détails est affaibli par le temps; mais quelques traits plus remarquables
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doivent échapper à l'oubli , et de ce nombre est la défense d'une demi-lune que Toiras faisait élever à la pointe du bastion d'Antioche, afin d'y conserver un puits : ressource d'autant plus précieuse pour les assiégés, que l'eau douce était très-rare, et que l'on craignait d'en manquer pendant les grandes chaleurs. Trois bataillons anglais vinrent attaquer les travailleurs pendant la nuit; et déjà la pointe de cet ouvrage était occupée, quand le détachement chargé de sa défense , et conduit par Montaut, capitaine au régiment de Champagne, renverse les assiégeants à coups de hallebarde, en tue cent cinquante, et force les autres à la retraite.
L'ennemi ayant inutilement tenté plusieurs attaques de vive force, voulut, après un mois de siège, réduire la place par la famine. Il s'y trouvait un grand nombre d'ouvriers dont le concours était nécessaire aux travaux de la défense, et aux constructions ou aux réparations des édifices; l'ennemi fit rassembler leurs femmes, leurs familles qui étaient dispersées dans l'île de Ré : il les fit conduire à la tête des tranchées, et, leur refusant tout moyen de subsistance, les exposant même au double feu des deux partis, et ne leur laissant aucun moyen de regagner la campagne, il mit le
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commandant de la citadelle dans la nécessité de les recevoir par commisération.
On vit alors un de ces exemples d'amour maternel qui seraient un sujet d'admiration s'ils n'étaient pas inspirés par la nature même. Une femme, ayant un enfant dans ses bras, fut blessée d'un coup de mousquet qui la renversa; elle lui donna le sein pour calmer sa frayeur, pour apaiser ses cris ; et, lorsqu'on vint la secourir, elle était morte; mais ses bras pressaient encore l'enfant suspendu à sa mamelle.
Quand tous les infortunés eurent été reçus, cet accroissement de consommateurs affaiblit promptement les ressources de la garnison : il fallait cbaque jour plus de cent boisseaux de farine, et le nombre des bouches inutiles en dévorait une bonne partie. Les meilleurs approvisionnements étaient réservés aux hommes qui s'étaient rendus volontairement dans la place pour concourir à sa défense : on croyait leur devoir davantage , parce qu'ils n'étaient pas obligés par état à s'exposer aux fatigues et aux périls d'un siège; mais tous les soldats étaient déjà réduits au pain et à l'eau : l'ennemi s'efforçait de mettre le feu aux magasins, en lançant dans la place une grande quantité d'arn\ fices, de grenades et de bombes : il cherchait k
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écraser les logements des troupes sous les pesantes masses que lançaient ses pierriers ; et ses archers faisaient pleuvoir sur les différents postes une grêle de traits. Le soldat résistait avec courage aux plus vives attaques de l'ennemi; mais les maladies, le manque de vivres substantiels et de médicaments portèrent quelque abattement dans la garnison. Il y eut, depuis la fin du mois d'août, des pluies abondantes, que Ton avait d'abord reçues comme un bienfait, mais dont les troupes furent ensuite très-incommodées : on n'avait aucun moyen pour se mettre complètement à couvert, et les approvisionnements les plus nécessaires allaient s'épuiser.
Toiras voulut faire connaître sa position à la Forest, son troisième frère, qui commandait au fort Louis, près de la Rochelle. Toutes les chaloupes, à l'aide desquelles on pouvait établir des communications, avaient été successivement envoyées vers le continent; il n'en restait aucune pour y porter un nouveau message, quand trois soldats du régiment de Champagne se présentèrent pour remplir à la nage cette périlleuse commission. Ils devaient d'abord passer delà citadelle de Saint-Martin au fort de la Prée, et traverser
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ensuite le bras de mer qui les séparait de la terre ferme. Chacun d'eux se dépouille de ses habits et porte, attachée au cou, une lettre renfermée dans une cartouche enduite de cire : ils gagnent le fort de la Prée, tantôt marchant sur la rive, tantôt se jetant à la nage lorsqu'ils aperçoivent un poste ennemi : le commandant du fort où ils s'arrêtent leur remet aussi ses lettres; et ils s'élancent à la mer, le même soir, pour gagner le continent. Un de ces soldats se noya dans la traversée; mais la marée porta son corps sur le rivage, et les lettrés que l'on trouva sur lui furent portées à l'officier auquel elles étaient adressées : le second fut rencontré et poursuivi par un bâtiment anglais; épuisé de fatigue, et n'ayant pas la force d'achever le trajet, il fut fait prisonnier: le troisième, nommé Pierre Lanier, né dans le voisinage d'Agen, parvint heureusement sur la plage. Une barque anglaise l'avait poursuivi longtemps ; il nageait alors entre deux eaux, et n'élevait la tête que par intervalle et pour respirer l'air : atteint de plusieurs blessures et redoublant d'efforts, il prit terre près du moulin de la Leu, et se traîna des pieds et des mains le long du rivage, où il fut rencontré par un paysan qui l'aida à gagner le fort
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Louis. Ses dépêches furent remises au gouverneur, et ce brave soldat reçut un accueil digne de son dévouement.
La situation pénible des assiégés était connue; mais Toiras ignorait lui-même le sort de son message. L'ennemi interceptait toutes les nouvelles du continent; il faisait arriver dans la place de faux bruits sur la santé du roi, et il cherchait à ôtier à la garnison toute espérance d'être secourue. Én même temps il faisait offrir à Toiras les plus honorables termes de capitulation, et, le 3o août, Buckingham lui écrivit ainsi :
« Monsieur, le désir que j'ai de témoigner en « toute occasion combien j'estime et prise les per- « sonnes de qualité et de mérite, me fera toujours « procéder en leur endroit avec toute sorte de « courtoisie. J'estime que je me suis comporté a jusqu'ici en votre endroit de cette sorte, autant « que la loi des armes me l'a pu permettre : en a continuation de quoi, avant que la suite des af- « faires m'oblige à prendre d'autres conseils et v à changer de procédure , j'ai trouvé bon de vous « exhorter à la considération de vos nécessités, « lesquelles vous avez déjà endurées avec patience; « et votre courage vous pourrait porter à les con- « tinuer jusqu'à l'extrémité, sous de vaines espé-
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« rances de secours, au préjudice de votre sûreté. « Pour ces causes , et pour le regret que j'aurais « de vous voir arriver plus grand déplaisir, nous « avons jugé convenable de vous convier à vous « rendre entre nos mains, avec ceux qui sont de »< votre compagnie et sous votre charge , ensemble « les places par vous occupées , sous des conditions
* honorables , que vous ne devez espérer à l'ave- « nir, si vous m'obligez à poursuivre les moyens
* que j'ai en main pour accomplir mes desseins, « et que vous portiez les choses à l'extrémité. Sur « quoi, attendant votre réponse, je demeure, « Monsieur, votre très- humble et très-obéissant « serviteur. »
Cette lettre n'ébranla point la résolution que foiras avait prise : il comptait sur le courage de ses troupes; et, prêt à s'exposer aux plus rigoureuses conditions dune défense opiniâtre, il répondit au duc de Buckingham :
« Monsieur, vos courtoisies sont connues de « tout le monde, et étant faites avec le jugement « que vous y apportez, elles doivent être princier paiement attendues de ceux qui font de bonnes « actions. Or je n'en trouve point de meilleures « que d'employer sa vie pour le service de son roi. « Je suis ici pour cela, avec quantité de braves
« gens, dont le moins résolu ne croirait pas avoir « satisfait à soi-même s'il n'avait surmonté tontes « sortes de difficultés pour aider à conserver cette « place. Ainsi, ni le désespoir de secours, ni la « crainte d'être maltraité en une extrémité, ne peuce vent me faire quitter un si généreux dessein : « comme aussi je me sentirais indigne d'aucune de « vos faveurs si j'avais omis un seul point de mon « devoir en cette action, dont l'issue ne peut être « que fort honorable; et d'autant plus que vous « aurez contribué vous-même à cette gloire , d'au- « tant plus serai-je obligé envers vous. »
Le duc, en recevant cette réponse, redoubla d'estime pour son vaillant ennemi : il lui envoya quelques rafraîchissements, et celui-ci en offrit d'autres, tels que sa situation pouvait le lui permettre. « Jamais, dit l'auteur de la vie de Toiras, on ne fit « la guerre plus honnêtement, quoiqu'ils la fissent « vaillamment. »
La constance et la fidélité de cet officier ne surprirent point le gouvernement du roi : on était sûr qu'il ferait la plus honorable résistance, et il reçut bientôt de Louis XIII une lettre que nous croyons devoir rapporter textuellement.
« Monsieur de Toiras, sachant la vertu et le cou- « rage avec lequel vous et ceux qui sont dans la
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a citadelle Saint-Martin vous défendez contre les a Anglais qui vous attaquent, j'ai bien voulu vous « témoigner, par cette lettre, la satisfaction parti- « culière que j'en ai, et vous dire que je prépare <r un grand secours pour vous libérer du siège : « attendant lequel (comme je m'assure), vous et « tous ceux qui vous assistent continuerez la même « résolution et passion que jusques à présent vous « avez montrée pour le bien de mon service et de « cet État. Vous devez aussi croire que je recon- « naîtrai si avantageusement un si signalé service, « envers tous ceux qui y auront pris part, qu'ils « porteront toute leur vie la marque de la récoin- « pense qu'ils auront méritée. Pour cet effet, je « désire que vous m'envoyiez les noms de ceux qui « sont enfermés avec vous dans la citadelle, afin « de n'en oublier aucun , et que nul gentilhomme, a officier ni soldat ne demeure sans récompense. « Sur ce, je prie Dieu, monsieur de Toiras, qu'il « vous ait en sa sainte garde. Écrit à Versailles le « 24 e jour d'août 1627. Signé Louis. »
Cependant l'époque des secours annoncés dans la lettre du roi était encore incertaine : une espérance vague ne consolait pas des maux présents ; les esprits faibles en étaient accablés; les mécontents cherchaient à augmenter cette impression ;
et les secrets émissaires de l'ennemi, feignant de s'apitoyer sur l'abandon où on laissait l'île de Ré , cherchaient tous les moyens d'inspirer quelque, découragement à ses défenseurs. La désertion faisait des progrès, et il était difficile de l'empêcher dans une place ouverte sur plusieurs points : l'évasion des sentinelles avancées obligeait de changer le mot d'ordre; il fallait une surveillance continue. On comparait la position de la place à celle des assiégeants qui avaient reçu des ravitaillements et de nouvelles troupes, et l'on se voyait privé de toute communication avec le continent. Dans cette triste situation, l'esprit d'indiscipline et de mutinerie fit des progrès; quelques hommes parlaient de se rendre; mais Toiras, se reposant avec confiance sur l'opinion du plus grand nombre, assembla la garnison et lui parla en ces termes : « Messieurs , la plus illustre récompense des « vaillants hommes est la valeur même : elle proie duit la gloire qui les rend recommandables à « leur siècle et admirables à la postérité. Que si « quelqu'un de vous en désire davantage, il doit « être assuré qu'il n'y a point de charges dans la « guerre, qu'il ne puisse espérer de la justice et « de la libéralité du roi. Quand je me représente qu'en ce lieu que nous défendons nous sommes.
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« devenus vous et moi les barrières de la France « et le bouclier de l'État , je trouve que nous de- « vons beaucoup à la fortune, et que nous sommes « très-obligés au roi qui nous y a mis : mais si « nous nous rendons, nous perdons cette gloire, a et, laissant l'ennemi dans la France, nous acqué- « rons l'infâme nom de lâches. Si on nous force « en vie, c'est un malheur à un si grand royaume, « rempli d'une infinité de braves, d'avoir mis de si « faibles barrières contre ses ennemis. Mourons « plutôt à la défense de cette place, que de survi- « vre au déplaisir de la voir emportée par les An- « glais, et servir nous-mêmes au spectacle de leur « triomphe. » Toiras se tournant ensuite vers les soldats : « Mes compagnons , leur dit-il , je, ne vous te ai point assemblés en ce lieu pour vous exhorter « à bien faire. Je vous connais tous par vos noms « ût par les effets de vos courages : il n'y a pas un « de vous qui voulût céder aux plus vaillants des «soldats anglais, qui font leur dernier effort, « après lequel ils remonteront sur mer, et reprenc dront honteusement le chemin de leur pays. Je « vous ai fait appeler ici, pour vous assurer des « récompenses que vous devez attendre de vos « services. Celui qui aura bien obéi doit être as- « suré qu'il arrivera à l'honneur de commander
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« dans les charges dont il sera revêtu. Davantage, « comme la valeur est un chemin honorable pour « arriver à la noblesse , t j'ai charge du roi de vous « assurer tous du nom et des charges de gentils- « hommes, dont il vous honorera à la fin de ce « siège. Vous pouvez considérer combien vous « aurez de gloire de l'être devenus par votre vail- « lance , et en servant l'État dans une occasion si « importante. Sa Majesté vous garde encore plu- « sieurs places de capitaines, de lieutenants et « d'enseignes dans les vieux régiments, qui ont « vaqué et qu'elle ne veut remplir que de vos « personnes. Que si parmi vous il s'en trouvait « quelqu'un qui manquât de courage à soutenir « ce siège (ce que je ne puis pas croire), qu'il me « le fasse savoir! je lui ferai ouvrir les portes, et « lui donnerai la liberté de se retirer où il voudra; « ne devant pas souffrir qu'il y ait aucun homme « lâche parmi vous, que j'ai reconnus être vaillants. »
Ces paroles firent taire J es mécontents, et enflammèrent d'une nouvelle ardeur les soldats fidèles ; ils voulurent tous se montrer dignes de la confiance de leur chef, et les éloges donnés à leur valeur les excitèrent à prolonger la résistance. Ces récompenses d'honneur et d'opinion ont un grand
pouvoir sur les âmes généreuses; aucun autre prix ne peut leur être supérieur. Le régiment de Champagne, spécialement chargé de la défense de l'île de Ré, avait sa réputation à soutenir : il ne refusa aucune des épreuves et des fatigues qu'un si glorieux devoir lui imposait.
Le 4 septembre, vers le milieu de la nuit, Toiras fait sortir de la citadelle un détachement de quarante hommes armés de mousquets, et il y joint vingt travailleurs pour renverser les barricades des assiégeants ; cette sortie réussit , et les ennemis abandonnent précipitamment leurs tranchées. On vit dans le fort de Saint-Martin le feu Saint- Elme briller sur le fer d'une pique; et, dans un siècle de crédulité religieuse, ce phénomène fut regardé comme un favorable augure.
La garnison, animée par ses succès dans plusieurs attaques particulières, était néanmoins forcée de mettre des bornes à ses entreprises : elle avait consommé une grande partie de ses munitions, et il fallait en tenir en réserve pour continuer sa défense. Les Anglais, afin de lui ôter tout moyen d'approvisionnement par mer, se servirent de plusieurs corps de navires rasés et liés ensemble, pour construire un fort flottant,, qu'ils armèrent de six pièces de canon , et ils le
mirent à l'ancre très-près de la citadelle. Cette batterie qui tirait à fleur d*eau pouvait aisément empêcher le passage des embarcations destinées à communiquer avec la terre; mais au bout de quelques jours , le vent de nord-est souffla avec tant de violence que ces pontons se désunirent et se brisèrent sur la plage. Les ennemis établirent ensuite en avant du port une estacade, formée d'une suite de mâts attachés les uns aux autres avec des chaînes de fer, et retenus dans leurs positions par des câbles et des ancres. Cette barrière et les bateaux de garde qui la défendaient formaient un demi -cercle, aboutissant d'un côté à l'anse de Loix , et de l'autre à la rade du village de la Flotte. Mais ces obstacles n'arrèrètent point le capitaine Valin qui venait jeter quelques secours dans la place. 11 arrivait de Bayonne avec seize grandes chaloupes, frétées pour cette expédition, et il avait rencontré successivement trois croisières anglaises, une au permis d'Antioche, une autre aux Baleines, une troisième au verger du Lac; mais il leur avait échappé à force de rames. Chacun de ces bateaux de transport était chargé de cinq tonneaux de farine , de menus grains, de biscuit, de morue, de trente barils de poudre, de balles et de mèches
pour la inousqueterie. Cette flottille se rendit d'abord aux Sables d'Olonne ; on y fit embarquer la moitié du détachement de Champagne que Toiras avait laissé au fort Louis lorsqu'il était venu oc* cuperllle de Ré, et dans la soirée du 5 septembre on reprit la direction du midi pour gagner cette île, qu'on alla reconnaître du côté de la tour des Baleines. Les seize chaloupes passèrent à por^ tée de canon de la flotte anglaise, et les bordées qu'elles essuyèrent leur causèrent quelques avaries : mais leur marche était si rapide qu'elles furent inutilement poursuivies et qu'elles purent éviter un engagement inégal. Enfin l'on rencontra l'estacade flottante; et le mouvement des vagues, qui étaient très-houleuses, permit à plusieurs chaloupes de passer en glissant sur cette mobile barrière; d'autres purent heureusement se faire jour dans des lieux où la tempête de la nuit précédente avait déjoint et rompu quelques pièces de l'estacade. Le capitaine Yalin aborda et vint s'échouer avec ses navires au pied d'un bastion de la citadelle : on fit le débarquement des troupes et des provisions, sous le feu de l'ennemi qui n'avait pu s'opposer à cette expédition, et le détachement de Champagne rejoignit ses drapeaux avec allégresse. Il était commandé par le brave
Comminges, lieutenant-colonel du régiment, et cet officier ne put revoir sans émotion les lieux où il s'était signalé deux années auparavant : il avait su les efforts héroïques de ses compagnons d'armes : quarante jours de siège s'étaient écoulés sans lui; il regrettait la perte de ces glorieux dangers, et il venait jurer à ses camarades des vieilles bandes de partager leurs fatigues, leurs périls, leurs privations, de sauver la place avec eux, ou de s'ensevelir sous ses ruines.
L'arrivée d'un secours en grains et en munitions ranima toutes les espérances ; elle permit d'augmenter de quelques onces de pain la ration des soldats; elle fit attendre sans murmures de nouvelles privations ; et un des défenseurs de la place écrivait, quelques jours après, à un ami qui servait dans l'armée du roi : « Buckingham veut « nous prendre, comme les moines font le parafe dis, par jeûnes et par prières. L'abbé de Marie sillac n'est pas de cet avis , puisqu'il nous fit « passer, la nuit d'entre lundi et mardi dernier, « plus de soixante-dix tonneaux de toutes sortes « de munitions de guerre, de bouche, et de nièce dicaments, sur des pinasses que le cardinal de « Richelieu, son maître, a fait acheter. »
Le capitaine Valin reprit la mer deux jours.
après, à la marée de minuit, pour regagner le continent, avec les malades, les blessés, et les familles que l'ennemi avait forcées de se réfugier dans la citadelle. Son expédition, heureusement terminée, avait rendu aux assiégés un double service, en leur portant des secours et en diminuant le nombre des consommateurs. Mais ces approvisionnements ne pouvaient suffire ,que pour dix jours; l'on fut bientôt réduit à de nouvelles privations. Plusieurs moulins étaient rompus : on manquait de farine; vingt chevaux avaient été abattus pour la subsistance de la garnison ; les rations de biscuit diminuaient, et Toiras sentait la nécessité d'obtenir un secours plus efficace. 11 voyait intercepter par les croisières maritimes des ennemis tous les nouveaux convois destinés à la citadelle; et il pensait que la descente d'un corps de troupes de cinq à six mille hommes pourrait seule faire lever le siège. Tel était le but de toutes les demandes qu'il cherchait à faire parvenir au roi, par des embarcations qu'il expédiait à la dérobée vers le continent; mais il était résolu d'attendre, en se défendant toujours, l'effet de ses représentations. « Sans doute , disait-il , nous re- « cevrons des vivres vers l'équinoxe , pendant les « grandes marées qui rendent un débarquement
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« plus facile; mais s'il ne nous vient rien, et que « la faim nous chasse d'ici , je suis résolu de sortir « de nuit ou de jour en bataille, de passer à tra- « vers les tranchées des ennemis, et de nous faire « ainsi ouverture vers le fort de la Prée, où j'atten- « d rai la descente. »
Ce commandant reçut bientôt une seconde lettre du roi, qui l'engageait à continuer sa belle défense : cette lettre était du 16 septembre : le roi était à Saint-Germain en Laye ; mais il allait partir pour se rendre au camp devant la Rochelle , et il confirmait ses premières promesses de secours.
« Monsieur de Toiras, je ne saurais vous té- « moigner assez à mon gré le contentement que « j'ai de la courageuse et constante défense que « vous et ceux qui sont dans la citadelle de Saint- « Martin rendez pour la conservation de cette « place. Je sais que les uns et les autres y êtes « poussés par îe zèle et la dévotion que vous por- « tez tous à mon service et au bien de cet État, « grandement intéressé au succès de cette entre- « prise. C'est pourquoi je vous assure que le ser- « vice que vous rendez tous , regardé non-seule- « ment de la France mais de toute l'Europe, sera « dignement reconnu envers tous les gentilshom- « mes, capitaines, officiers et soldats qui vous as-
« sistent, et que , outre la gloire et l'honneur que « vous y acquerrez , la récompense en sera telle « qu'elle égalera, s'il se peut, le mérite d'une si « belle, si importante et signalée action. Je ne vous « exhorte pas ici de persévérer en la résolution « que vous avez prise de conserver la place que * vous avez jusqu'ici si vaillamment et si victo- « rieusement défendue ; car je suis assuré qu'il n'y a « aucun d'entre vous à qui la vie ne soit beaucoup « moins chère que l'intérêt de la réputation de « votre roi et de cette couronne. Souvenez-vous « seulement que vous combattez pour l'un et pour « l'autre, et pour l'honneur de la nation que des « étrangers sont venus de gaieté de coeur assaillir « en pleine paix , et que tout le monde qui com- « mence, dans la suite de votre défense, à louer m et exalter la valeur, le travail et la patience des « Français, se promet de votre vertu une issue aussi « glorieuse pour nous de cette entreprise, comme « pleine de honte et de confusion aux ennemis. Tai « donné ordre de toutes parts pour vous faire se- « courir d'hommes , de vivres et munitions de « guerre : j'espère que vous en recevrez bientôt « l'effet, ainsi que l'on a commencé. Outre ces t< rafraîchissements, mon armée navale s'en va « prête, et capable d'un plus puissant secours,
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« pour mettre sur la défensive ceux qui niainte- « nant nous attaquent. Et afin de ne rien oublier « de ce qui peut être nécessaire pour l'assistance « de tant de gens de bien qui êtes attachés à la « défense de cette place , maintenant que ma santé « me peut permettre de monter à cheval, j'ai ré- « solu de partir le 2 5 de ce mois de Dourdan, « pour m'acheminer le plus diligemment que je « pourrai en personne à mon armée, et pourvoir « par ma présence à tout ce que je verrai être « convenable pour faire lever le siège aux enne- « mis : me promettant que par votre courage et « bonne patience je pourrai arriver assez à temps u pour cet effet. C'est ce que je désire de vous, et « vous ordonne que vous, fassiez une liste conte- « nant les noms et surnoms des capitaines , offi- « ciers, gentilshommes et soldats qui sont dans la « citadelle, et que vous me l'envoyiez; afin que « je connaisse et fasse connaître au public le nom * et le mérite de ceux qui ont si bien mérité de « moi et de la France. »
Cette lettre du roi parvint aux assiégés; mais l'expédition que Ton projetait pour les délivrer exigeait encore de longs préparatifs. Les Anglais , informés de toutes les nécessités de la place par les déserteurs qui passaient dans leur camp, re-
doublaient de vigilance pour intercepter tous les " approvisionnements qui lui étaient envoyés. Cinq chaloupes , expédiées des Sables d'Olonne, le ao septembre , avec un chargement de farine et d'autres vivres, furent chassées par les croisières anglaises , et forcées de relâcher dans la rivière de Saint-Benoît. Sept autres barques, parties deux jours après, furent également poursuivies : il n'en parvint qu'une seule, qui apportait des vivres pour huit jours et qui avait à bord trente hommes du régiment de Chappes. Les ennemis essayèrent d'y mettre le feu, et un de leurs brûlots vint échouer sur le rivage : les soldats trouvés à bord du navire incendiaire pouvaient être passés par les armes ; Toiras leur accorda la vie.
L'attaque et la défense des jours suivants donnèrent lieu de part et d'autre à des pertes nombreuses, et Montferrier, frère de Toiras, fut tué dans une de ces rencontres : un de ses autres frères avait eu le même sort dans un des combats précédents.
L'engagement que les assiégés eurent à soutenir le 1 er octobre fut un des plus mémorables. Un des retranchements qu'ils avaient élevés au bord de la mer pour protéger et couvrir quelques arrivages, fut attaqué par l'ennemi , qui, après l'avoir
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longtemps canonné, parvint à l'assaillir et à se loger sur le parapet ; mais il fut repoussé et vivement poursuivi dans ses tranchées. L'enseigne Renié qui avait vaillamment défendu ce poste mourut de ses blessures. Cet officier s'était signalé par sa bravoure dans toutes les occasions : il se regardait comme placé plus en évidence, puisqu'il était chargé du drapeau de la compagnie colonelle, et il tenait ce périlleux, honneur pour la faveur la plus honorable. Toute la garnison fut vivement touchée de sa perte.
Cependant il y a, dans toutes les circonstances difficiles, des esprits inquiets qui cherchent le trouble, des hommes pusillanimes ou abattus qui sont disposés à se rendre à l'ennemi : le mécontentement, les murmures faisaient des progrès, il fallait prévenir un soulèvement, et d'imprudentes mesures de rigueur auraient pu irriter davantage. Les fatigues de la garnison étaient extrêmes ; la dy ssenterie y faisait des ravages : un grand nombre d'hommes en étaient morts, et tant d'autres étaient hors de service, qu'on ne pouvait plus garnir suffisamment tous les postes. Ces pertes , cet état de faiblesse disposaient au découragement; et Toiras, prêt à supporter lui-même les plus rudes épreuves, ne pouvait fermer les yeux
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sur l'état de souffrance des hommes qui l'environnaient. Retenu chez lui parla maladie, il fit venir les sergents, les caporaux, les anspessades, se convainquit de leur fidélité, et vit les bonnes dispositions du plus grand nombre des soldats; mais il reconnut aussi la nécessité d'apaiser les mutins; et quoiqu'il eût pris la résolution de se défendre, il annonça, pour gagner du temps, l'intention d'entrer en pourparler avec Buckingham, et de négocier la capitulation de la place, si dans huit jours elle n'était pas secourue.
En effet le capitaine Montaut fut envoyé, le 6 octobre, au camp des ennemis, pour connaître à quelles conditions ils voudraient traiter. Buckingham voulut avoir .un jour pour délibérer, et il se borna à répondre a qu'il traiterait avec cource toisie de telles gens de bien qui s'étaient défen- « dus jusqu'à l'extrémité. » Le lendemain, lorsque le capitaine des Étangs vint ouvrir une seconde conférence, le duc demanda que les assiégés proposassent eux-mêmes les conditions qu'ils désiraient.
L'intention de Toiras était de ralentir, à la faveur d'une négociation, les travaux du siège, soit pour donner à ses troupes quelque repos , soit pour arriver sans trouble jusqu'au moment où
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des secours devaient lui parvenir : il ne répondit pas immédiatement, sous prétexte qu'il avait à consulter l'opinion des troupes et des habitants, et ceux-ci reprirent bientôt plus de sécurité, en voyant s'avancer vers la rade, sous pavillon français, trente-cinq barques, flibots, pinasses et traversiez, à bord desquels se trouvaient des munitions, des subsistances et trois cents hommes de troupes. Ce convoi était parti des Sables d'Olonne, et il résolut de passer à travers la flotta anglaise, dont il essuya l'artillerie et la mousqueterie. Vingt-neuf voiles abordèrent au pied de la citadelle, cinq autres furent repoussées et regagnèrent le continent; une seule fut prise par les ennemis.
L'expédition s'était terminée dans la nuit; et les Anglais, n'ayant pu empêcher l'arrivage de ces navires, essayèrent ensuite de les incendier, soit avec des brûlots, soit avec des balles de feu, mais ils ne purent y parvenir. Ce convoi apportait aux assiégés plus de deux cents tonneaux de farine, soixante pipes de vin, des médicaments pour les malades et les blessés, des viandes salées, beaucoup d'autres vivres, des vêtements, du charbon de terre, des planches pour se baraquer, et une grande quantité d'effets d'équipement et de
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munitions de guerre. On vit alors que, si les mécontents avaient parlé de se rendre, cependant ils ne manquaient pas de résolution , qu'ils avaient uniquement cédé à la misère, à l'épuisement de toute ressource, et qu'il suffisait pour les ranimer de leur rendre les moyens de prolonger leur résistance. Buckingham attendit en vain le retour des négociateurs : les assiégés reparurent sur leurs retranchements, faisant parade des provisions qu'ils avaient reçues; l'artillerie dont on croyait les munitions épuisées tonna sur toute la ligne des remparts, et la défense fut continuée avec une nouvelle ardeur.
Deux bataillons ennemis vinrent, à la marée basse , attaquer les barques qui étaient alors à sec sur le rivage ; mais ils furent repoussés : ils revinrent, à la marée haute, avec un grand nombre de chaloupes, renouveler leur attaque, et ils parvinrent à mettre vingt barques hors de service ; mais les provisions en étaient déjà retirées : une mine qu'ils firent jouer, la nuit suivante, pour faire brèche à un ouvrage avancé, n'eut pas l'effet qu'ils s'en étaient promis , et l'attaque qu'ils voulaient effectuer sur ce point dut être différée.
Le roi qui se rendait à son armée était à Niort le 9 octobre; il arriva le ia au camp devant la
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Rochelle, et sa présence donna une nouvelle activité aux préparatifs déjà commencés pour jeter dans l'île de Ré un corps de troupes plus considérable, et pour forcer l'ennemi à l'abandonner. Sept barques chargées de vivres furent expédiées au fort de la Prée, où le capitaine Barrière commandait une garnison de cent hommes : le régiment du Plessis-Praslin , qui se trouvait dans l'île d'Oléron, reçut Tordre de se rendre sur le même point, et de commencer près du fort quelques lignes de retranchements, pour favoriser la descente des autres corps qui devaient y débarquer.
Le premier bruit de ces préparatifs inspira au duc de Buckingham de vives inquiétudes. Il hésitait dans ses attaques; le feu de ses batteries se ralentissait; la tranchée n'avançait plus, et il paraissait songer à la retraite, quand son gouvernement lui fit savoir que lord Holland allait lui amener d'Angleterre un corps de six mille hommes : le duc de Soubise, qui était dans la Rochelle, vint aussi lui promettre des secours, et Buckingham résolut de continuer le siège. Cependant il faisait élever dans l'île de Loix , séparée de celle de Ré par un étroit canal, quelques retranchements pour couvrir sa retraite, dans le cas où il serait contraint de se rembarquer.
Toutes les dispositions, ordonnées pour secourir File de Ré, ayant été faites à la fois dans l'île d'Aix, dans celle d'Oléron, à Brouage, au Plomb, aux Sables d'Olonne, les nombreuses voiles dont la flotte devait se composer se mirent en mouvement pour, se réunir. Ces bâtiments furent contrariés pendant six jours par les vents, qui les obligèrent de relâcher sur différents points; et enfin on commença le 3i octobre un débarquement près du fort de la Prée.
Le comte du Plessis-Praslin , qui devait faire partie de l'expédition , était malade en partant, et comme son état empirait, le cardinal de Richelieu lui fit dire dans l'île d'Aix, où la tempête l'avait forcé de relâcher, qu'il pouvait revenir à lerre : le général n'accepta point cette autorisation; et après avoir passé dans l'île de Ré, à travers la flotte anglaise, il écrivit au cardinal: «Vous « avez bien voulu m'exhorter à regagner la terre « pour m'y rétablir : j'ai jugé que l'air le plus « favorable à ma santé serait celui du fort de la « Prée dans l'île de Ré, et c'est là que j'attends « les ordres de Votre Éminence. »
Si les Anglais n'avaient laissé qu'un corps d'observation devant la place de Saint-Martin , afin de se porter plus en forces sur le point du débar-
quement, le petit nombre de troupes, descendu sur le rivage , aurait eu peine à résister ; mais en craignant de suspendre les travaux du siège, ils laissèrent au comte de Praslin le temps de se fortifier vers la pointe de Sablonceau, et d'y attendre les hommes qui tenaient encore la mer.
Le duc de Buckingham craignit bientôt que ces troupes ne vinssent attaquer le village de la Flotte, où il avait une garnison de six cents hommes : il détacha pour la soutenir deux mille hommes de l'armée de siège, et Toiras profita de cette occasion pour ruiner une partie des travaux de l'en- * nemi. Il y eut le lendemain quelques escarmouches entre des détachements sortis du village de la Flotte et du fort de la Prée, et Buckingham résolut de donner un assaut général à la citadelle de Saint-Martin, avant que les troupes royales fussent à portée de la secourir. Il n'y avait encore que douze cents hommes de débarqués, et ils restaient cantonnés près du rivage, pour favoriser la descente du reste de l'armée, qui aborda sur le même point, le 8 novembre, sous les ordres du maréchal de Schomberg.
Un soldat, venu de la Prée, s'était introduit dans la citadelle au milieu de la nuit du 5 au 6 novembre, et il avait prévenu Toi ras de l'attaque
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du lendemain : chacun eut ordre d'être à son poste, et tous étaient disposés à remplir leur devoir. On vit au point du jour les tranchées des assiégeants se garnir de soldats ; un grand mouvement se remarquait dans leurs quartiers; les sentinelles, avancées vers le bourg de Saint-Martin, y entendaient chanter les psaumes, et les prières usitées avant le combat; et le signal de l'attaque fut donné par trois coups de canon , à huit heures du matin. Quoique l'armée anglaise se jetât en même temps sur tous les ouvrages avancés, les deux attaques principales étaient dirigées Tune contre le bastion de Toiras, l'autre contre le bastion d'Antioche. Celui de Toiras était situé vers h\ mer : il n'était pas encore achevé ; mais une falaise escarpée lui servait de base, et en rendait l'accès difficile. Ce retranchement fut attaqué par plus de deux mille hommes, et ceux-ci s'étant emparés de quelques ouvrages extérieurs, gravirent la falaise, à l'aide des échelles qu'ils avaient dressées : tout à coup ils furent chargés avec tant de résolution, et ils furent si maltraités, qu'ils se replièrent et descendirent précipitamment aux bords de la mer.
Le bastion d'Antioche, plus élevé et mieux revêtu que celui de Toiras, était attaqué par douze
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cents hommes, qui se rendirent bientôt maîtres de la contrescarpe et du fossé, auquel la nature du sol n'avait pas permis de donner de la profondeur; mais les assiégés, en abandonnant Us ouvrages du dehors, avaient concentré leurs forces dans l'intérieur du bastion, et ils le défendirent avec vigueur. L'ennemi était écrasé à la fois par la mousqueterie des retranchements voisins, et par les pierres que Ton roulait du haut des remparts : il perdit beaucoup de monde dans cette attaque, il fut repoussé , et les assiégés le poursuivirent avec ardeur jusque dans ses tranchées.
Montaut commandait le bastion de Toiras, des Etangs celui d'Antioche, et la Clédie commandait la falaise et les rives de la mer. Le régiment de Champagne fut vaillamment secondé dans cette action par un détachement des régiments deChappet et de Chasteliers, qui était arrivé récemment : officiers, soldats rivalisaient de zèle; et quoique les deux tiers fussent malades et affaiblis par le flux de sang, par la fièvre, par l'excès des fatigues, tous se ranimèrent pour prendre part à cette grande et dernière épreuve : les plus infirmes prenaient les armes : on en vit, au fort de la mêlée, tomber d'épuisement, en laissant à leurs camarades leur faible héritage, et en les priant
de prendre soin de leur sépulture. Les combats ou les maladies avaient emporté, durant le siège, les deux tiers de la garnison : ceux qui survécurent obtinrent la gloire d'avoir sauvé la place qui leur était confiée.
Buckingham, affaibli lui-même par tant de combats, n'avait plus à faire de nouvelles tentatives ; il ne lui restait plus qu'à pourvoir à sa sûreté. Il envoya un message à Toiras pour obtenir de faire enlever les morts; il les fit inbumer dans la tranchée, et prévint ce commandant de l'intention où il était d'abandonner l'île: « C'était à a la constance de Toiras , à son courage et à celui « de sa garnison , qu'il attribuait l'honneur de lui « faire lever le siège. »
Sur ces entrefaites les troupes royales avaient continué leur débarquement à Sablonceau et au fort de la Prée : le maréchal de Schomberg marchait à leur tête ; il avait fait occuper le village de la Flotte, et s'avançait sans obstacle vers le bourg de Saint -Martin. Lorsqu'il arriva près de la citadelle, Toiras vint à lui avec un corps de quatre cents hommes , glorieux débris de sa garnison, et il dit au maréchal qu'après avoir commandé dans la place, il venait obéir dans cette armée.
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Les ennemis étaient en pleine retraite : ils avaient partagé en sept bataillons les quatre mille hommes qui leur restaient, et ils se dirigeaient vers le village de la Couarde , par une plaine d'une lieue de longueur, où ils firent halte une fois, sans rompre ni changer leur ordre. Ils tournèrent tête, comme pour offrir le combat aux troupes royales; mais il n'y eut alors aucun engagement ; et après avoir repris haleine , ils continuèrent leur marche pendant deux heures jusqu'au canal de Loix, en suivant une longue chaussée, bordée de fossés pleins d'eau, qui touchaient eux-mêmes à des marais salants d une grande étendue. Ce chemin conduisait à un pont jeté sur le canal; et Buckingham avait fait élever au delà du pont un retranchement de neuf pieds de hauteur, bordé d'un bon fossé, et flanqué de deux demi-bastions.
Ce fut à ce passage que les troupes royales l'atteignirent. Deux bataillons anglais avaient déjà franchi le pont et s'étaient établis dans l'île de Loix; les autres furent assaillis avant d'y parvenir. Pour attaquer eu flanc et sur différents points l'ennemi qui marchait en colonne, on se dirigea sur lui par plusieurs digues, élevées à travers les marais; mais quelques-unes avaient été rompues, et la marche des troupes qui devaient les suivre
se trouvait arrêtée ou ralentie. Le régiment de Champagne fut plus heureux ; il arriva, il attaqua le premier : l'action devint bientôt plus générale; et la chaussée, le pont, les retranchements forent le théâtre d'un sanglant combat. L'ennemi perdit plus de deux mille hommes : une partie de sa cavalerie resta engagée dans les marais. Il abandonna ses canons; on lui prit quarante drapeaux; et Buckingham s'embarqua, la nuit suivante, avec Jes restes de son armée.
Les Français avaient fait dans cette journée un grand nombre de prisonniers : le roi fit remettre aux troupes qui les avaient arrêtés le prix de leur rançon, qu'il tira de sa propre épargne, et il envoya à la reine d'Angleterre quelques-uns des plus considérables d'entre eux, en lui adressant la lettre suivante :
« Madame ma sœur, Dieu ayant voulu bénir « mes armes ; en sorte que le mylord Montjoye , «le colonel Gray, plusieurs capitaines, officiers « et gentilshommes sont demeurés mes prison- « niers, de la journée qui se passa en Ré, le 8 e de « ce mois, j'ai bien voulu témoigner à toute la « chrétienté l'estime particulière que je fais de * votre personne, vous renvoyant tous les dits « prisonniers, que j'ai remis sur leur parole, en
« votre considération ; puisque rien ne m'y a con- « vié que l'amitié que je vous porte, et la conte naissance que j'ai que je ne saurais faire chose « plus agréable à la reine ma mère que de vous « déférer, ce que je ne voudrais faire pour aucun « autre, etc. Signé Louis. Au camp devant la Ro- « chelle, ce dernier novembre 1627. »
Le siège que venait de soutenir la garnison de Saint-Martin fut regardé comme une des opérations les plus brillantes, les plus mémorables : il en parut alors plusieurs relations qui sont toutes d'accord sur les faits ; et l'auteur d'un de ces mémoires le termine ainsi : a 11 faut avouer que le « régiment de Champagne a excellemment servi « le roi, depuis trois ans qu'il est entre les mains <t de M. de Toiras. Il a toujours gardé le Fort-Louis; a il a chassé M. de Soubise du Médoc où cet offi- « cier était descendu après l'entreprise de Blavet; « il a conquis l'île de Ré, avec fort peu d'assis- « tance ; il a battu les troupes de M. de Soubise et « a mis en déroute tous les rebelles qui y étaient; « il a donné bataille aux Anglaisa leur descente; « il a soutenu le siège durant seize semaines; il a « encore combattu les Anglais à leur retraite. »
Après l'heureuse délivrance de l'île de Ré,
Louis XIII voulut laisser ce régiment en garnison dans la place qu'il avait vaillamment défendue, et il n'y fut relevé que treize mois après, par six compagnies du régiment des Gardes.
Il n'entrerait pas dans notre sujet de rappeler ici les détails du siège de la Rochelle, qui fut alors poursuivi avec plus de vigueur. Il était très-difficile de réduire une place bien fortifiée , qui pouvait recevoir par mer des vivres , des troupes , des munitions : la plupart de ces secours échappaient à la vigilance des croisières; et l'on ne put les intercepter qu'en établissant dans les flots de la mer, et en avant du port une longue digue qui en fermait l'entrée. La fureur des vagues détruisit plusieurs fois les ouvrages commencés ; mais un travail obstiné vainquit enfin tous les obstacles; et quand les assiégés, réduits à leurs seules ressources, eurent enduré toutes les horreurs d'une extrême famine , à la vue de la flotte anglaise qui ne pouvait arriver jusqu'à eux, la faim , les fatigues du siège , les innombrables pertes qu'ils firent, en défendant les brèches et les ruines de leurs murailles, les forcèrent de s'abandonner à la merci du vainqueur. Le roi fit son entrée à la Rochelle le i er novembre 1628; et lorsqu'il crut avoir terminé
par cette conquête les troubles religieux du Midi, il eut à porter vers les Alpes une partie de ses forces, afin d'y soutenir les droits du duc de Nevers sur le Mantouan et le Montferrat, dont la possession était alors en litige.
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