I . Même tournure gasconne que précédemment
HISTOIRB VÉRITABLE 7I
aux deux vies qui ont précédé celle où je suis actuellement, et ont préparé, je crois, mon caractère.
Je nacquis à Naples, et le Génie qui présidoit à ma naissance ayant examiné les fibres de ma langue et de mon cerveau, jugea que je serois quelque jour infatigable dans la conversation. Dans mon enfance, ma mère, qui m'entendoit jaser sans cesse, s'épanouissoit de trouver en moy sa parfaite image, .et elle passoit sa vie à faire comprendre à tous les gens qui vouloient l'écouter que tout ce que je disois étoit très plaisant'. On dit qu'étant en rhétorique, j'attrapay si bien cette science, que je parlois toujours. Dès que j'eus quitté les écoles, je me fis avocat. J'excellois surtout à étendre mes raisons, et, quand j'en faisois valoir une, j'étois comme ces ouvriers qui font d'un petit lingot d'or un fil de deux cents lieues de long, ou une superficie qui peut couvrir tout un pays. Ayant eu une fluxion de poitrine, je quittay le barreau et me fit médecin. Je continuay à jouir de mon talent naturel. Je ne souffrois point que mes malades me parlassent de leur mal, car, quoique je leur fisse des questions, je répondois toujours pour eux. Je n'étois pas fort scavant, et, pendant que mes collègues alloient faire leurs sacrifices à Esculape, moy je faisois les miens au Dieu du hazard ; et quand l'accident de quelque homme connu, dont j'avois un peu précipité la vie, faisoit murmurer contre moy, j'avois la ressource de multiplier mes paroles, ce qui me rendoit l'estime publique. Dans ma vieillesse, je
I . Montesquieu avait écrit d'abord : c Que j'étois le plus aimable petit enfant qu'il y eût au monde. »
fis un livre qui, par la réputation qu'il me donna, mit la vie de tous mes concitoyens entre mes mains. J'examinois si, dans la bonne manière d'opérer, il falloit que la nature aidât Tart, ou que l'art aidât la nature. Je m'enrichis ; ma réputation augmentoit mes richesses, et mes richesses ma réputation. Tout le monde vouloit m'avoir, et il étoit du bon air de mourir de mon ordonnance'.
Étant né en Macédoine, je servis trente ans dans la phalange. Ayant reçu plusieurs blessures, je me retiray avec une petite marque d'honneur, et devins un honnête citoyen de Pella. Comme j'étois très au fait de toutes les choses qui s'étoient passées dans le corps où je servois, j'en faisois part à bien du monde, et je ne vous dissinmleray pas qu'il se répandit un faux bruit, dans mon quartier, que j'étois un peu ennuyeux. Cela me^ porta un tel préjudice, que, lorsque je parlois, personne n'écoutoit, et celuy devant qui je commençois un conte, ne l'entendoit jamais finir. A peine m'étois-je procuré un cercle qu'il se rompoit de luy-même, et, lorsqu'il ne me restoit plus que deux ou trois hommes: c Monsieur, me disoit l'un, avec un air distrait et la tête en haut, j'ay une affaire. > — t Monsieur, me disoit l'autre, excusés, voilà une dame qui passe, je vais luy parler. » Et moy je ne parlois plus. Tout cela venoit du bruit que des gens mal intentionnés avoient, comme je vous ay dit, semé contre moy. Pour le détruire, je résolus de prendre les gens l'un après l'autre, et de
I . Montesquieu avait écrit d'abord : € et, quand on mouroit de Pordoimance d'un autre, on n'étoit pas du bel air. »
HISTOIRB VÉRITABLE 73
leur faire voir, tour à tour, que je n'étois pas si ennuyeux qu'on le disoit. Un jour, dans le torrent d'une histoire, que ma main suivoit ma voix, je secouay, quoique doucement, un homme assez chagrin : c Ah! monsieur, me dit-il, je sçavois bien que l'histoire devoit m'ennuyer; mais que l'historien m'estropie, cela est trop ! > — Le feu me monta au visage : c Vous tenés, dis -je, un discours fort sot, et vous m'en ferés raison. — Eh bien, me dit- il, soit ! car aussi bien j'aime mieux me battre avec vous que de vous écouter. > Nous nous battîmes; je luy donnay un coup d'épée au visage et un autre au bras. — c Monsieur, me dit-il, nous n^avés fait que me blesser, mais vous m'auriés fait mourir, si vous aviés achevé votre histoire. — Vous voulés sans doute recommencer, luy dis-je, puisque vous m'insultes
encore. > — Nous nous rebattîmes; je le désarmay. — c Demandés moy la vie. — Eh bien, je vous la demande, mais à condition que vous ne me ferés plus d'histoire. > — Je vis que cet homme étoit fou, et je le laissay là.
Deux jours après, j'allay dans une maison où il y avoit plusieurs tables de jeu. Je me mis dans un t:oin, avec deux ou trois j^ersonnes à qui je commençay à conter le fameux siège d'Âmphipolis < . Comme je traitois la chose en détail, ce qui faisoit que je n'avançois guère plus que le siège, j'entendis derrière moy une voix qui dit : c Monsieur, souvenés vous de nos conventions! > — Je toumay la tête, c'étoit mon
I. Colonie athénienne assiégée et prise par Philippe de Macédoine en 357.
impertinent qui, avec une grande emplâtre (sic) sur le visage, jouoit derrière moy. Je restay immobile, et, voyant qu'il n'étoit pas possible de vivre avec un tel homme, je résolus de ne jamais ouvrir la bouche devant luy, si bien que je quittay mon siège et m'en allay.
Depuis ce temps, je consentis à abréger mes conversations; cela fit que je me privay des trois quarts du plaisir que j'y avois. Je coupois toutes les circonstances de mes contes qui ressembloient à un arbre qu'on avoit émondé. J'avoue que je ne comprenois pas que ce style raccourci, ni ces récits secs et décharnés pussent plaire, et, si un conte est amusant, j'aurois voulu qu^il amusât longtems; c'est-à-dire que j'étois, dans cette transmigration là, tel que je suis dans celle cy : franc, naïf, ouvert et toujours prêt à faire part aux autres de ce que je sçay. Mais je vous prie de m'excuser, j'arrive à ma transmigration actuelle, et je suis obligé de finir.
Je puis vous dire, sans compliment, Âyesda, que. vous êtes un auditeur adorable. Vous ne m'avés jamais interrompu ; je voyois sur votre visage tous les effets du plaisir, de l'admiration et de la surprise.
Peut-être ne pourries vous pas retenir tant de* choses; je recommenceray, si vous voulés, demain. Je suis si exact, que je suis sûr que vous n'y perdrés pas la moindre circonstance > .
I. Première rédaction : c Comme vous ne pourries pas retenir tant de choses, je mettray par écrit cette conversation cy. Je suis si exact, dans tout ce que je fais, que vous n*y perdrés pas la moindre circonstance. >