‹ Histories extraordinairesChapitre 11 sur 26 · DANS USE BOUTEILLE · texte numérisé non relu

DANS USE BOUTEILLE

toutes voiles dehors, en dépit de cette mer surnaturelle et de cette tempête effrénée. D’abord, quand nous l’aperçûmes, nous ne pouvions voir que son avant, parce qu’il ne s’élevait que lentement du noir et horrible gouffre qu’il laissait derrière lui. Pendant un moment, — moment d’intense terreur, — il fit une pause sur ce sommet vertigineux, comme dans l’enivrement de sa propre élévation, —puis trembla, — s’inclina, — et enfin — glissa sur la pente.

En ce moment, je ne sais quel sang-froid soudain maîtrisa mon esprit. Me rejetant autant que possible vers l’arrière, j’attendis sans trembler la catastrophe qui devait nous écraser. Notre propre navire, à la longue, ne luttait plus contre la mer et plongeait de l’avant. Le choc de la masse précipitée le frappa conséquemment dans cette partie de la charpente qui était déjà sous l’eau, et eut pour résul^mévitable de me lancer dans le gréement de l’étranger.

Comme je tombais, ce navire se souleva dans un temps d’arrêt, puis vira de bord ; et c’est, je présume, à la confusion qui s’ensuivit que je dus d’échapper à l’attention de l’équipage. Je n’eus pas grand peine à me frave, un chemin, sans être vu, jusqu’à la principale écoutille, qui était en partie ouverte , et je trouvai bientôt une occasion propice pour me cacher dans la eâie. Pourquoi fis-je ainsi? je ne saurais trop le dire- Ce qui m'induisit à me cacher fut peut-être un sentiment vague de terreur nui s’était emparé tout d’abord de mon esprit à l’aspect des nouveaux navigateurs. Je ne me souciais pas de me confier à une race de gens qui, d’après le coup d’œil sommaire que j’avais jeté sur eux, m’avaient offert le c aractère d’une indéfinissable étrangeté, et tant de motifs de doute et d’appréhension. C’est pourquoi je jugeai à propos de m’arranger une cachette dans la cale. J en-

MANUSCRIT TROUVÉ

levai une petite partie du faux bordage, de manière à me ménager une retraite commode entre les énormes membrures du navire.

J’avais à peine achevé ma besogne, qu’un bruit de pas dans la cale me contraignit d’en faire usage. Un homme passa à côté de ma cachette d’un pas faible et mal assuré . Je ne pus pas voir son visage, mais j’eus le loisir d’observer son aspect général. Il y avait en lui tout le caractère de la faiblesse et de la caducité. Ses genoux vacillaient sous la charge des années, et tout son être en tremblait. Il se parlait à lui-même, marmottait d’une voix basse et cassée quelques mots d’une langue que je ne pus pas comprendre, et farfouillait dans un coin où l’on avait empilé des instruments d’un aspect étrange et des cartes marines délabrées. Ses manières étaient un singulier mélange de la maussaderie d’une seconde enfance et de la dignité solennelle d’un dieu. A la longue, il remonta le pont, et je ne le vis plus.

Un sentiment pour lequel je ne trouve pas de mot a pris possession de mon âme, — une sensation qui n admet pas d’analyse, qui n’a pas sa traduction dans les lexiques du passé, et pour laquelle je crains que l’avenir luimême ne trouve pas de clef. — Pour un esprit constitué comme le mien, cette dernière considération est un vrai supplice. Jamais je ne pourrai, - je sens que je ne pourrai jamais être édifié relativement à la nature de mes idées. Toutefois il n’est pas étonnam que ces idées soient indéfinissables, puisqu’elles sont puisées à des sources si entièrement neuves. Un nouveau sentiment — une nouvelle entité — est ajouté à mon âme.

Il y a déjà bien longtemps que j’ai touché pour la pre-

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