‹ Histories extraordinairesChapitre 26 sur 26 · DE M. AUGUSTE BEDLOE · texte numérisé non relu

DE M. AUGUSTE BEDLOE

et nous causions de ce singulier accident, quand il me vint à ridée de lui demander pourquoi Ton avait imprimé le nom du défunt avec l'orthographe : Bedlo.

— Je présume, — dis-je, — que vous avez quelque autorité pour Forthographier ainsi ; j’ai toujours cru que le nom devait s’écrire avec un e à la fin.

— Autorité ? — non, — répiiqua-t-ii . — C’est; une simple erreur du typographe. Le nom est Bedloe, — avec un e ; c’est connu de tout le monde, et je ne l’ai jamais vu écrit autrement.

— Il peut donc se faire, — murmurai-je en moi-même, comme je tournais sur mes talons, — qu’une vérité soit plus étrange que toutes les fictions ; — car qu’est-ce que Bedlo sans e, si ce n’est Oldeb retourné ? Et cet homme me dit que c’est une faute typographique !

MORELLA

Lui-même, par lui- même, avec îuî-mèm«e homogène, éternei.

Platon

Ce que j’éprouvais relativement à mon amie Morella était une profonde mais très-singulière affection. Ayant fait sa connaissance par hasard, il y a nombre d’années, mon âme, dès notre première rencontre, brûla de feux qu’elle n’avait jamais connus ; — mais ces feux n’étaient point ceux d’Éros, et ce fut pour mon esprit un amer tourment que la conviction croissante que je ne pourrais jamais définir leur caractère insolite, ni régulariser leur intensité errante. Cependant nous nous convînmes, et la destinée nous fit nous unir à i’ autel. Jamais je ne pariai de passion, jamais je ne songeai à l’amour. Néanmoins elle fuyait la société, et, s’attachant à moi seul, elle me rendit heureux. Être étonné, c’est un bonheur; — et rêver, n’est-ce pas un bonheur aussi ?

L’érudition de Morella était profonde. Comme j’espère le montrer, ses talents n’étaient pas d’un ordre secondaire ; la puissance de son esprit était gigantesque. Je le sentis, et dans mainte occasion je devins son écolier. Toutefois, je m’aperçus bientôt que Morella, en raison de son éducation faite à Presbourg, étalait devant moi bon nombre de ces écrits mystiques qui sont généralement considérés comme l’écume de la première littéra-

MOI; ELLA

ture allemande. Ces livres, pour des raisons que je ne pouvais concevoir, faisaient son étude constante et favorite- et, si avec le temps ils devinrent aussi la mienne, il ne faut attribuer cela qu’à la simple mais très-efficace influence de l’habitude et de l’exemple.

En toutes ces choses, si je ne me trompe, ma raison n’avait presque rien à faire. Mes convictions, ou je ne me connais plus moi-même, n’étaient en aucune façon basées sur l’idéal, et on n’aurait pu découvrir, à moins que je ne m’abuse grandement, aucune- teinture du mysticisme de mes lectures, soit dans mes actions, soit dans mes pensées. Persuadé de cela, je m’abandonnai aveuglément à la direction- de ma femme, et j’entrai avec un cœur irnperturbé dans le labyrinthe de ses études. Et alors,

— quand, me plongeant dans des pages maudites, je sentais un esprit maudit qui s’allumait en moi, — Morella venait, plaçant sa main froide sur la mienne et ramassant dans les cendres d’une philosophie morte quelques graves et singulières paroles qui, par leur sens bizarre, s’incrustaient dans ma mémoire. Et alors, pendant des heures, je m’étendais rêveur à son côté, et je me plongeais dans la musique de sa voix, — jusqu’à ce que cette mélodie à la longue s’infectât de terreur ;

— et tme ombre tombait sur mon âme, — et je devenais pâle, et je frissonnais intéreurement à ces sons trop extraterrestres. Et ainsi, la jouissance s’évanouissait soudainement dans l’horreur, et l’idéal du beau devenait l'idéal de la hideur, comme la vallée de Hinnoin est devenue la Géhenne.

Il est inutile d’établir le caractère exact des problèmes qui, jaillissant des volumes dont j’ai parlé, furent pendant longtemps presque le seul objet de conversation entre Morella et moi. Les gens instruits dans ce que l’on peut appeler la morale théologique les concevront facile-

MORELLA

ment, et ceux qui sont illettrés n'y comprendraient que peu de chose en tous cas. L'étrange panthéisme de Fickte, la Palingénésie modifiée des Pythagoriciens, et, par-dessus tout, la doctrine de ! ’ Identité telle qu'elle est présentée par Schelling, étaient généralement les points de discussion qui offraient le plus de charmes à l’imaginative Morella. Cette identité, dite personnelle, M. Locke, je crois, la fait judicieusement consister dans la permanence de l’ètre rationnel. En tant que par personne nous entendons une essence pensante douée de raison, et en tant qu'il existe une conscience qui accompagne toujours la pensée, c'est elle, — cette conscience, — qui nous fait tous être ce que nous appelons nous-mêmes, — nous distinguant ainsi des autres êtres pensants, et nous donnant notre identité personnelle. Mais le principium individuationis, — la notion de cette identité qui, à la mort , est ou n’est pas perdue à jamais, fut pour moi, en tout temps, un problème du plus intense intérêt, non-seulement à cause de la nature inquiétante et embarrassante de ses conséquences, mais aussi à cause de la façon singulière et agitée dont en parlait Morella.

Mais, en vérité, le temps était maintenant arrivé où le mystère de la nature de ma femme m'oppressait comme un charme. Je ne pouvais plus supporter l’attouchement de ses doigts pâles, ni le timbre profond de sa parole musieale, ni l’éclat de ses yeux mélancoliques. Et elle savait tout cela, mais ne m'en faisait aucun reproche; elle semblait avoir conscience de ma faiblesse ou de ma folie, et, tout en souriant, elle appelait cela la Destinée. Elle semblait aussi avoir conscience de la cause, à moi inconnue, de l'altération graduelle de mon amitié; mais elle ne me donnait aucune explication et ne faisait aucune allusion à la nature de cette cause. Morelia toutefois n'était qu'une femme, et elle dépérissait journellement.

MORELLÀ.

A la longue, une tache pourpre se fixa immuablement sur sa joue, et les veines bleues de son front pâle devinrent proéminentes. Et ma nature se fondait parfois en pitié ; mais, un moment après, je rencontrais l'éclair de ses yeux chargés de pensée, et alors mon âme se trouvait mal et éprouvait le vertige de celui dont le regard a plongé dans quelque lugubre et insondable abîme.

Dirai-je que j'aspirais, avec un désir intense et dévorant, au moment de la mort de Morella ? Cela fut ainsi ; mais le fragile esprit se cramponna à son habitacle d'argile pendant bien des jours, bien des semaines et bien des mois fastidieux, si bien qu'à la fin mes nerfs torturés remportèrent la victoire sur ma raison; et je devins furieux de tous ces retards, et avec un cœur de démon je maudis les jours, et les heures, et les minutes amères qui semblaient s’allonger et s'allonger sans cesse, à mesure que sa noble vie déclinait, comme les ombres dans l'agonie du jour.

Mais un soir d'automne, comme l'air dormait immobile dans le ciel, Morella m’appela à son chevet. Il y avait un voile de brume sur toute la terre, et uu chaud embrasement sur les eaux, et à voir les splendeurs d'octobre dans le feuillage de la forêt, on eût dit qu'un bel arc-enciel s'était laissé choir du firmament.

— Voici le jour des jours, — dit-elle, quand j'approchai, — le plus beau des jours pour vivre ou pour mourir. C’est un beau jour pour les fils de la terre et de la vie, — ah S plus beau encore pour les filles du ciel et de la mort !

Je baisai son front, et elle continua :

— Je vais mourir, cependant je vivrai.

— Morella !

— Ils n'ont jamais été, ces jours où il t’aurait été per-

MOREIXÀ.

rais de m'aimer; — mais celle que dans la vie tu abhorras, dans la mort tu l’adoreras.

— Morelia !

j e répète que je vais mourir. Mais en moi est un

gage de cette affection — ah ! queiie mince affection i — que tu as éprouvée pour moi, Morelia. Et quand mon esprit partira, l’enfant vivra, — ton enfant, mon enfant à moi, Morelia. Mais tes jours seront des jours pleins de chagrin, — de ce chagrin qui est la plus durable des impressions, comme le cyprès est le plus vivace des arbres. Car les heures de ton bonheur sont passées, et la joie ne se cueille pas deux fois dans une vie, comme ies roses de Pæstum deux fois dans une année. Tu ne joueras plus avec le temps le jeu de l’homme de Téos ; le myrte et la vigne te seront choses inconnues, et partout sur Sa terre tu porteras avec toi ton suaire, comme le Musulman de la Mecque.

Morelia ! — m’écriai-je, — Morelia 1 . comment sais-

tu cela?

Mais elle retourna son visage sur l’oreiller ; un leger tremblement courut sur ses membres, elle mourut, et je n’entendis plus sa voix.

Cependant, comme elle l’avait prédit, son enfant, — auquel en mourant elle avait donné naissance, et qui ne respira qu’après que la mère eut cessé de respirer, — son enfant, une fille, vécut. Et elle grandit étrangement en taille et en intelligence, et devint la parfaite ressemblance de celle qui était partie, et je l’aimai d’un plus fervent amour que je ne me serais cru capable d en éprouver pour aucune habitante delà terre.

• Mais, avant qu’il fût longtemps, le ciel de cette pure affection s’assombrit, et la mélancolie et l’horreur et l’angoisse y défilèrent en nuages. J’ai dit que l’enfaht grandit étrangement en taille et en intelligence, icirange.

MOKELJLÀ.

en vérité, fut le rapide accroissement de sa nature corporelle, — mais terribles, oh ! terribles furent les tumultueuses pensées qui s’amoncelèrent sur moi, pendant que je surveillais le développement de son être intellectuel. Pouvait-il en être autrement, quand je découvrais chaque jour dans les conceptions de l’enfant la puissance adulte et les facultés de la femme ? — quand les leçons de l’expérience tombaient des lèvres de l’enfance ? — quand je voyais à chaque instant la sagesse et les passions de la maturité jaillir de cet œil large et méditatif ? Quand, disje, tout cela frappa mes sens épouvantés, — quand il fut impossible à mon âme de se le dissimuler plus longtemps, — à mes facultés frissonnantes de repousser cette certitude, — y a-t-il lieu de s’étonner que des soupçons d’une nature terrible et inquiétante se soient glissés dans mon esprit, ou que mes pensées se soient reportées avec horreur vers les contes étranges et les pénétrantes théories de la défunte Morèlla ? J’arrachai à la curiosité du inonde un être que la destinée me commandait d’adorer, et dans la rigoureuse retraite de mon intérieur je veillai avec une anxiété mortelle sur tout ce qui concernait la créature aimée.

Et comme les années se déroulaient, et comme chaque jour je contemplais son saint, son doux, son éloquent visage, et comme j’étudiais ses formes mûrissantes, chaque jour aussi je découvrais de nouveaux points de ressemblance entre l’enfant et sa mère, la mélancolique et la morte. Et d’instant en instant, ces ombres de ressemblance s’épaississaient, toujours plus pleines, plus définies, plus inquiétantes et plus affreusement terribles dans leur aspect. Car, que sou sourire ressemblât au sourire de sa mère, je pouvais l’admettre ; mais cette ressemblance était une identité qui me donnait le frisson: — que ses yeux rassemblassent à ceux de Morella, je devais

&QRELLÀ.

le supporter; mais aussi ils pénétraient trop souvent dans les profondeurs de mon âme avec l’étrange et intense pensée de Morella elle-même. Et dans le contour de son front élevé, et dans les boucles de sa chevelure soyeuse, et dans ses doigts pâles qui s’y plongeaient d habitua e, et dans le timbre grave et musical de sa parme, ex par-dessus tout, - oh ! par-dessus tout, - dans les phrases et les expressions de la morte sur ies mires ce L’aimée , de la vivante, je trouvais un aliment pour une horrible pensée dévorante, - pour un ver qui ne voulait

pas mourir. . .

Ainsi passèrent deux lustres de sa vie, et toujours ma

fille restait sans nom sur la terre. Mon enfant et

amour étaient les appellations habituellement dictées par l’affection paternelle, et la sévère réclusion de son existence s’opposait à-toute autre relation. Le nom de Moreua était mort avec elle. De la mère je n’avais jamais parm a

la fille* d m’était impossible den parler. En reaine,

duranUa brève période de son existence, cexte dernière n’avait reçu aucune impression du monde extérieur, excepté celles qui avaient pu lui être fournies dans les

étroites limites de sa retraite. A

A la longue, cependant, la cérémonie du bapteme s’offrit à mon esprit, dans cet état d’énervation et d agitation, comme l’heureuse délivrance des terreurs ae ma destinée. Et, aux fonts baptismaux, j'hesitai sur le choix d’un nom. Et une foule d’épithètes de sagesse ex ae beauté, de noms tirés des temps anciens et modernes, mon pays et des pays étrangers, vint se presser sur mes lèvres, et une multitude d’appellations charmantes de

noblesse, de bonheur et de borné.

Qui m’inspira donc alors d’agiter le souvenir de sa morte enterrée? Quel démon me poussa à soupirer un son dont le simple souvenir faisait toujours- refluer mon

MORELLA

sang par torrents des tempes au cœur ? Quel méchant esprit parla du fond des abîmes de mon âme, quand, sous ces voûtes obscures et dans le silence de la nuit, je chuchotai dans l’oreille du saint homme les syllabes : Morella? Quel être, plus que démon, convulsa les traits de mon enfant et les couvrit des teintes de la mort, quand, tressaillant à ce son à peine perceptible, elle tourna ses yeux limpides du sol vers le ciel, et, tombant prosternée sur les dalles noires de notre caveau de famille, répondit: Me voilà !

Ces simples mots tombèrent distincts, froidement, tranquillement distincts, dans mon oreille, et de là, comme lu plomb fondu, roulèrent en sifflant dans ma cervelle. Les années, les années peuvent passer mais le souvenir de cet instant, — jamais ! Ah! les fleurs et la vigne n’étaient pas choses inconnues pour moi ; — mais l’aconit et le cyprès m’ombragèrent nuit et jour. Et je perdis tout sentiment du temps et des lieux, et les étoiles de ma destinée disparurent du ciel, et dès lors la terre devint ténébreuse , et toutes figures terrestres passèrent près de moi comme des ombres voltigeantes, et parmi elles je n’en voyais qu’une, — Morella ! Les vents du firmament ne soupiraient qu’un son à mes oreilles, et le clapotement de la mer murmurait incessamment : — Morella ! — Mais elle mourut, et de mes propres mains je la portai à sa' tombe, et je ris d’un amer et long rire, quand, dans le caveau où je déposai la seconde, je ne découvris aucune trace de la première — Morella.

LIGEIÂ

Et il y a là dedans la volonté, qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur ? Car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre. L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’infirmité de sa pauvre volonté, Joseph Glanvill.

le ne puis pas me rappeler, sur mon âme, comment, quand, ni même où je fis pour la première fois connaissance avec lady Ligeia. De longues années se sont écoulées depuis lors, et une grande souffrance a affaibli ma mémoire. Ou, peut-être, ne puis-je plus maintenant me rappeler ces points, parce qu’en vérité le caractère de ma bien-aimée, sa rare instruction, son genre de beauté, si singulier et si placide, et la pénétrante et subjuguante éloquence de sa profonde parole musicale, ont fait leur chemin dans mon cœur d’une manière si patiente, si constante, si furtive, que je n’y ai pas pris garde et n en ai pas eu conscience.

Cependant je crois que je la rencontrai pour la première fois, et plusieurs fois depuis lors, dans une vaste et antique ville délabrée sur les bords du Rhin. Quant a sa famille, — très-certainement elle m’en a parlé. Qu’elle iùt d’une date excessivement ancienne, je n’en fais aucun dout e. - Ligeia! Ligeia! — Plongé dans des études qui par leur nature sont plus propres que toute autre a

LIGEIA

amortir les impressions du monde extérieur, — il me suffit de ce mot si doux, — Ligeia ! — pour ramener devant les yeu-x de ma pensée l’image de celle qui n’est plus. Et maintenant, pendant que j’écris, il me revient, comme une lueur, que je n’ai jamais su le nom de famille de celle qui fut mon amie et ma fiancée, qui devint mon compagnon d’études, et enfin l’épouse de mon cœur. Était-ee par suite de quelque injonction folâtre de ma Ligeia, — était-ce une preuve de la force de mon affection, que je ne pris aucun renseignement sur ce point? Ou plutôt était-ce un caprice à moi, — une offrande bizarre et romantique sur l’autel du culte le plus passionné? Je ne me rappelle le fait que confusément; — faut-il donc s’étonner si j’ai entièrement oublié les circonstances qui lui donnèrent naissance ou qui l’accompagnèrent? Et, en vérité, si jamais l’esprit de roman, — si jamais la pâle Àsktophet de l’idolâtre Égypte, aux ailes ténébreuses, ont présidé, comme on dit, aux mariages de sinistre augure, — très-sûrement ils ont présidé au mien.

Il est néanmoins un sujet très-cher sur lequel ma mémoire n’est pas en défaut. C’est la personne de Ligeia. Elle était d’une grande taille, un peu mince, et même, dans les derniers jours, très-amaigrie. J’essayerais en vain de dépeindre la majesté, l’aisance tranquille de sa démarche, et l’incompréhensible légèreté, l’élasticité de son pas. Elle venait et s’en allait comme une ombre. Je ne m’apercevais jamais de son entrée dans mon cabinet de travail que par la chère musique de sa voix douce et profonde, quand elle posait sa main de marbre sur mon épaule. Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l’a ja* mais égalée. C’était l’éclat d’un rêve d’opium, — une vision aérienne et ravissante, plus étrangement céleste que les rêveries qui voltigent dans les âmes assoupies des filles de Délos. Cependant ses traits n’étaient pas jetés

LIGEI.4.

clans ce moule régulier qu’on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages classiques du paganisme. « Il n’y a pas de beauté exquise,. — dit lord Verulam, parlant avec justesse de toutes les formes et de tous les genres de beauté, — sans une certaine étrangeté dans les •proportions. » Toutefois, bien que je visse que les traits de Ligeia n’étaient pas d’une régularité classique, — quoique je sentisse que sa beauté était véritablement exquise, et fortement pénétrée de cette étrangeté, — je me suis efforcé en vain de découvrir cette irrégularité et de poursuivre jusqu’en son gîte ma perception del ’ étrange. J’examinais le contour du front haut et pâle, — un front irréprochable, — combien ce mot est froid appliqué à une majesté aussi divine ! — la peau rivalisant avec le plus pur ivoire, la largeur imposante, le calme, la gracieuse proéminence des régions au-dessus des tempes, et puis cette chevelure d’un noir de corbeau, lustrée, luxuriante, naturellement bouclée, et démontrant toute la force de l’expression homérique : chevelure d’hyacinthe. Je considérais les lignes délicates du nez, — et nulle autre part que dans les gracieux médaillons hébraïques je n’avais contemplé une semblable perfection. C’était ce même jet, cette même surface unie et superbe, cette même tendance presque imperceptible à l’aquilm, ces mêmes narines harmonieusement arrondies et révélant un esprit libre. Je regardais la charmante bouche. C’était là qu’était le triomphe de toutes les choses célestes : le tour glorieux de la lèvre supérieure, un peu courte, l’air doucement, voluptueusement reposé de i inferieure,

, les fossettes qui se jouaient et la couleur qui pariait,

— les dents, réfléchissant comme une espèce d’éclair chaque rayon de la lumière bénie qui tombait sur ehes dans ses sourires sereins et placides, mais toujours radieux et triomphants. J’analysais la forme du men-

LIGE! A

ton, et là aussi je trouvais la grâce dans la largeur, la douceur et la majesté, la plénitude et la spiritualité grecques, — ce contour que le dieu Apollon ne révéla qu'en rêve à Cléomènes, fils de Cléomènes d’Athènes. Et puis je regardais dans les grands yeux de Ligeia.

Pour les yeux, je ne trouve pas de modèles dans la plus lointaine antiquité. Peut-être bien était-ce dans les yeux de ma bien-aimée que se cachait le mystère dont parle lord Yerulam. Ils étaient, je crois, plus grands que les yeux ordinaires de l’humanité ; mieux fendus que les plus beaux yeux de gazelle de la tribu de la vallée de Nourjahad. Mais ce n’était que par intervalles, — dans des moments d’excessive animation, — que cette particularité devenait singulièrement frappante. Dans ces moments-là, — sa beauté était — du moins elle apparaissait telle à ma pensée enflammée, — la beauté de la fabuleuse houri des Turcs. Les prunelles étaient du noir le plus brillant, et surplombées par des cils de jais trèslongs. Ses sourcils, d’un dessin légèrement irrégulier, avaient la même couleur. Toutefois, Y étrangeté que je trouvais dans les yeux était indépendante de leur forme, de leur couleur et de leur éclat, et devait décidément être attribuée à Y expression. Ah ! mot qui n’a pas de sens! un pur son ! vaste latitude où se retranche toute notre ignorance du spirituel ! L’expression des yeux de Ligeia ! Combien de longues heures ai-je médité dessus ! Combien de fois, durant toute une nuit d’été, me suis- je efforcé de les sonder ! Qu’était donc ce je ne sais quoi, — ce quelque chose plus profond que le puits de Démoerite, — qui gisait au fond des pupilles de ma bien-aimée ? Qu’était cela? J’étais possédé de la passion de le découvrir. Ces yeux ! ces larges, ces brillantes, ces divines prunelles! elles étaient devenues pour moi les étoiles jumelles de

LIGEIA

Léda, et moi j 'états pour elles ie plus fervent des astrologues.

Il n’y a pas de cas. parmi les nombreuses et incompréhensibles anomalies de la science psychologique, qui soit plus saisissant, plus excitant, que celui, — négligé, je crois, dans les écoles, — où, dans nos efforts pour ramener dans notre mémoire une chose oubliée depuis longtemps, nous nous trouvons souvent sur le bord même du souvenir, sans pouvoir toutefois nous souvenir. Et ainsi, que de fois, dans mon ardente analyse des yeux de Ligeia, ai-je senti s’approcher la complète connaissance de leur expression! — Je l’ai sentie s'approcher,— mais elle n’est pas devenue tout à fait mienne, — et à la longue elle a disparu entièrement ! Et — étrange, oh ! le plus étrange des mystères ! — j’ai trouvé dans les objets les plus communs du monde une série d’analogies pour cette expression. Je veux dire qu’après l’époque où la beauté de Ligeia passa dans mon esprit et s’y installa comme dans un reliquaire, je puisai dans plusieurs êtres du monde matériel une sensation analogue à celle qui se répandait sur moi, en moi, sous l’influence de ses larges et lumineuses prunelles. Cependant, je n’en suis pas moins incapable de définir ce sentiment, de l’analyser, ou même d’en avoir une perception nette. Je l’ai reconnu quelquefois, je le répète, à l’aspect d’une vigne rapidement grandie, — dans la contemplation d'une phalène, d’un papillon, d’une chrysalide, d’un courant d’eau précipité. — Je l’ai trouvé dans l’Océan, dans la chute d’un météore. Je l’ai senti dans les regards de quelques personnes extraordinairement âgées. Il y a dans le ciel une ou deux étoiles, — plus particulièrement une étoile de sixième grandeur, double et changeante, qu’on trouvera près de la grande étoile de la Lyre, — qui, vues au télescope, m’ont donné un sentiment analogue. Je m’en suis

LIGEIA

senti rempli par certains sons d'instruments à cordes, et quelquefois aussi par des passages de mes lectures. Parmi d'innombrables exemples, je me z’appelie fort bien quelque chose dans un volume de Joseph Glanvill, qui, — peut-être simplement à cause de sa bizarrerie, — qui sait? — m’a toujours inspiré le même sentiment : « Et il y a là dedans la volonté qui ne meurt pas. Qui donc connaît les mystères de la volonté, ainsi que sa vigueur? Car Dieu n’est qu’une grande volonté pénétrant toutes choses par l’intensité qui lui est propre. L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement à la mort que par l’innrmité de sa pauvre volonté. »

Par la suite des temps, et par des réflexions subséquentes, je suis parvenu à déterminer un certain rapport éloigné entre ce passage du philosophe anglais et une partie du caractère de Ligeia. Une intensité singulière dans la pensée, dans l’action, daus la parole, était peutêtre en elle le résultat ou au moins l’indice de cette gigantesque puissance de volition qui, durant nos longues relations, eût pu donner d’autres et plus positives preuves de son existence. De toutes les femmes que j’ai connues, elle, la toujours placide Ligeia, à l’extérieur si calme, était la proie la plus déchirée par les tumultueux vautours de la cruelle passion. Et je ne pouvais évaluer cette passion que par la miraculeuse expansion de ces yeux qui me ravissaient et m’effrayaient en même temps, par la mélodie presque magique, la modulation, la netteté et la placidité de sa voix profonde, — et par la sauvage énergie des étranges paroles qu’elle prononçait habituellement, et dont l’effet était doublé par le contraste de son débit.

J’ai parlé de l’instruction de Ligeia; elle était immense, telle que jamais je n’en vis de pareille dans une femme. Eiie connaissait à fond les langues classiques, et, aussi

LiGESA.

loin que s’étendaient mes propres connaissances dans les langues modernes de l’Europe, je ne l’ai jamais prise en faute. Véritablement, sur n’importe quel thème de l’érudition académique, si vantée, si admirée, uniquement à cause qu’elle est plus abstruse, — ai-je jamais trouvé Ligeia en faute ? Combien ce trait unique de la nature de ma femme, seulement dans cette dernière période, avait frappé, subjugué mon attention! J’ai dit que son instruc-* tion dépassait celle d’aucune femme que j’eusse connue, — mais où est l’homme qui a traversé, avec succès, tout le vaste champ des sciences morales, physiques et mathématiques? Je ne vis pas alors ce que maintenant je perçois clairement, que les connaissances de Ligeia étaient gigantesques, étourdissantes; cependant j’avais une conscience suffisante de son infinie supériorité pour me résigner, avec la confiance d’un écolier, à me laisser guider par elle à travers le monde chaotique des investigations métaphysiques dont je m’occupais avec ardeur dans les premières années de notre mariage. Avec quel vaste triomphe, — avec quelles vives délices, — avec quelle espérance éthéréenne sentais-je, — ma Ligeia penchée sur moi au milieu d’études si peu frayées , si peu connues, — s’élargir par degrés cette admirable perspective, cette longue avenue, splendide et vierge, par laquelle je devais enfin arriver au terme d’une sagesse trop précieuse et trop divine pour n’être pas interdite !

Aussi, avec quelle poignante douleur ne vis-je pas, au bout de quelques années, mes espérances si bien fondées prendre leur vol et s’enfuir ! Sans Ligeia, je n’étais qu’un enfant tâtonnant dans la nuit. Sa présence, ses leçons pouvaient seules éclairer d’une lumière vivante les mystères du transcendentalisme dans lesquels nous nous étions plongés. Privée du lustre rayonnant de ses yeux, toute cette littérature, ailée et dorée naguère, devenait

UGESÀ.

maussade, saturnienne et lourde comme le plomb. Et maintenant, ces beaux yeux éclairaient de plus en plus rarement les pages que je déchiffrais. Ligeia tomba malade. Les étranges yeux flamboyèrent avec un éclat trop splendide ; les pâles doigts prirent la couleur de la mort, la couleur de la cire transparente; les veines bleues de son grand front palpitèrent impétueusement au courant de la plus douce émotion. Je vis qu'il lui fallait mourir, — et je luttai désespérément en esprit avec l'affreux \zT3g1 •

Et les efforts de cette femme passionnée furent, à mon grand étonnement, encore plus énergiques que les miens.

Il y avait certes dans sa sérieuse nature de quoi me faire croire que pour elle la mort viendrait sans son monde de erreurs; mais il n’en fut pas ainsi. Les mots sont impuissants pour donner une idée de la férocité de résistance qu’elle déploya dans sa lutte avec l’Ombre. Je gémissais d’angoisse à ce lamentable spectacle. J’aurais voulu la calmer, j’aurais voulu la raisonner ; mais dans l’intensité de son sauvage désir de vivre, — de vivre, — de viafi que vivre, — toute consolation et toutes raisons eussent été le comble de la lolie. Cependant jusqu au dernier moment, au milieu des tortures et des convulsions de son sauvage esprit, l'apparente placidité de sa conduite ne se démentit pas. Sa voix devenait plus douce,

devenait plus profonde, — mais je ne voulais p ; -

m’appesantir sut le sens bizarre de ces mots prononcé, avec tant de calme. Ma cervelle tournait, quand je prêtais l’oreille en extase à cette mélodie surhumaine, — à ces ambitions et à ces aspirations que l’humanité n’avait jamais connues jusqu’alors.

Qu’elle m’aimât, je n’en pouvais douter, et il m’étail aisé de deviner que, dans une poitrine telle que la sienne, l’amour ne devait pas régner comme une passion ordi-

LIGEïA,

naire. Mais, dans la mort seulement, je compris toute la force et toute l’étendue de son affection. Pendant de longues heures, ma main dans îa sienne, elle épanchait devant moi le trop-plein d’un cœur dont le dévouement pins que passionné montait jusqu’à l’idolâtrie. Comment avais-je mérité la béatitude d’entendre de pareils aveux I . «Comment avais-je mérité d’être damné à ce point qm ma bien-aimée me fût enlevée à l’heure où elle m’en octroyait la jouissance ? Mais il ne m’est pas permis de m’étendre sur ce sujet. Je dirai seulement que dans l’abandonnement plus que féminin de Ligeia à un amour, hélas ! non mérité, accordé tout à fait gratuitement, je reconnus enfin le principe de son ardent, de son sauvage regret de cette vie qui fuyait maintenant si rapidement. C’est cette ardeur désordonnée, — cette véhémence dans son désir de la vie, — et de rien que la vie, — que j e n’ai pas la puissance de décrire ; les mots me manqueraient pour l’exprimer.

Juste au milieu de la nuit pendant laquelle elle mourut, elle m’appela avec autorité auprès d’elle, et me fit répéter certains vers composés par elle peu de jours auparavant. Je lui obéis. Ces vers, les voici :

Voyez! c’est naît de gala

Depuis ces dernières années désolées!

Une multitude d’anges, ailés, ornés

De voiles, et noyés dans les larmes, *

Est assise dans un théâtre, pour voir Un drame d’espérances et de craiates.

Pendant que l’orchestre soupire par intervalles La musique des sphères.

Des mimes, faits à l’image du Dieu très-haut.

Marmottent et marmonnent tout bas Et voltigent de côté et d'autre ;

Pauvres poupées qui vont et viennent

' a commandement de vastes êtres sans forais Qui transportent la scène çà et là.

Secouant de leurs ailes de condor L’invisible Malheur !

Ce drame bigarré S — oh ! à coup sûr,

Il ne sera pas oublié,

Avee son Fantôme éternellement pourchassé Par une foule qui ne peut pas le saisir,

A travers un cercle qui toujours retourne

Sur lui-même, exactement au même point!

Et beaucoup de Folie, et encore plus de Péché Et d’Horreur font l’âme de l’intrigue :

Mais voyez, à travers la cohue des mimes.

Une forme rampante fait son entrée 1 Une chose rouge de sang qui vient en se tordant De la partie solitaire de la scène!

Elle se tord ! Elle se tord ! — Avec des angoisses mor^ *9 Les mimes deviennent sa pâture,

Et les séraphins sanglotent en voyant les dents du ver Mâcher des caillots de sang humain.

Toutes les lumières s’éteignent, — toutes, - — toutes.'

Et sur chaque forme frissonnante.

Le rideau, vaste drap mortuaire.

Descend avec la violence d’une tempête,

— El les anges, tous pâles et blêmes.

Se levant et se lévoiiant, affirment Qnc ce drame est t ae tragédie qui s’appelle l’Homme,

Et dont le hère s est le' Ver conquérant.

— O Dieu î — cria presque Ligeia, se dressant sur- ses pieds et étendant ses bras vers le ciel dans un mouvement spasmodique, comme je finissais de réciter ces vers, — ô Dieu ! ô Père céleste ! — ces choses s" accompliront-elles irrémissiblement? — Ce conquérant ne sera-t-il jamais vaincu ? — Ne sommes-nous pas une partie et une parcelle de Toi ! Qui donc connaît les mystères de la volonté ainsi que sa vigueur ? L’homme ne cède aux anges

LIGE! A

et ne se rend entièrement à la mort que par l'infirmité de sa pauvre volonté.

Et alors, comme épuisée par rémotion, elle laissa retomber ses bras blancs, et retourna solennellement à son lit de mort. Et comme elle soupirait ses derniers soupirs, il s’y mêla sur ses lèvres comme un murmure indistinct. Je tendis l’oreille, et je reconnus de nouveau la conclusion du passage de Glanvill : « L’homme ne cède aux anges et ne se rend entièrement a la mort Que par l infirmité de sa 'pauvre volonté. »

Elle mourut ; et moi, anéanti, pulvérisé par la douleur, je ne pus pas supporter plus longtemps l’ affreuse désolation de ma demeure dans cette sombre cité délabrée aux bords du Rhin. Je ne manquais pas de ce que le monde appelle la fortune. Ligeia m’en avait apporté plus, beaucoup plus que n’en comporte la destinée ordinaire des mortels. Aussi, après quelques mois perdus dans un vagabondage fastidieux et sans but, je me jetai dans une espèce de retraite dont je fis l’acquisition, — une abbaye dont je ne veux pas dire le nom, — dans une des parties les plus incultes et les moins fréquentées de la belle Angleterre. La sombre et triste grandeur du bâtiment, l’aspect presque sauvage du domaine, les mélancoliques et vénérables souvenirs qui s’y rattachaient, étaient à l’unisson du sentiment de complet abandon qui m’avait exilé dans cette lointaine et solitaire région. Cependant, tout en laissant à l’extérieur de l’abbaye son caractère primiiu presque intact et le verdoyant délabrement qui tapissait ses murs, je me mis avec une perversité enfantine, et peutêtre avec une faible espérance de distraire mes chagrins, à déployer au dedans des magnificences plus que royales. Je m’étais, depuis l’enfance, pénétré d’un grand goût pour ces folies, et maintenant elles me revenaient comme ua radotage de la douleur. Hélas ! je sens qu’on aurait pu

LÎGEIA.

découvrir un commencement de folie dans ces splendides et fantastiques draperies, dans ces solennelles sculptures égyptiennes, dans ces corniches et ces ameublements bizarres, dans les extravagantes arabesques de ces tapis tout fleuris d'or ! J'étais devenu un esclave de 1 opium, il æe tenait dans ses liens, - étions mes travaux et mes plans avaient pris la couleur de mes rêves Mais je ne m’arrêterai pasau détail de ces absurdités. Je parlerai seulement de cette chambre, maudite à jamais, ou dans ua moment d’aliénation mentale je conduisis à l’autel ei pris pour épouse, — après l'inoubliable Ligeia ! a » Rowena Trevanion de Tremaine, à la blonde chevelure

et aux yeux bleus.

Il n’est pas un détail de l’architecture ou de la décoration de cette chambre nuptiale qui ne soit maintenant présent à mes yeux. Où donc la hautaine famille de la fiancée avait-elle l’esprit, quand, mue par la soif de 1 or, elle permit à une fille si tendrement chérie de passer le seuil d’un appartement décoré de cette étrange façon? J’ai dit que je me rappelais minutieusement les détails de cette chambre, bien que ma triste mémoire perde souvent des choses d’une rare importance ; et pourtant il n'y avait pas dans ce luxe fantastique de système ou d'harmonie qui pût s’imposer au souvenir.

" La chambre faisait partie d’une haute tour de cette abbave, fortifiée comme un château ; elle était d une forme pentagone et d’une grande dimension. Tout le côte sud du pentagone était occupé par une fenêtre unique, faite d’une immense glace de Venise, d’un seul morceau et d’une couleur sombre, de sorte que les rayons du soleil ou de la lune qui la traversaient jetaient sur les objets intérieure une lumière sinistre. Au-dessus de cette énorme fenêtre se prolongeait le treillis d une vieille vigne qui grimpait sur les murs massifs de la tour. Le

IIGESA.

plafond, de chêne presque noir, était excessivement élevé, façonné en voûte et curieusement sillonné d’ornements des plus bizarres et des plus fantastiques, d’un style semigothique, semi-druidique. Au fond de cette voûte mélancolique, au centre même, était suspendue, par une seule chaîne d’or faite de longs anneaux, une vaste lampe de même métal en forme d’encensoir, conçue dans le goût sarrasin et brodée de perforations capricieuses, à travers lesquelles on voyait courir et se tortiller avec la vitalité d’un serpent les lueurs continues d’un feu versicolore.

Quelques rares ottomanes et des candélabres d’une forme orientale occupaient différents endroits , et le lit aussi, — le lit nuptial, — était dans le style indien, — bas, sculpté en bois d’ébène massif, et surmonté d’un baldaquin qui avait l’air d’un drap mortuaire. À chacun des angles de la chambre se dressait un gigantesque sarcophage de granit noir, tiré des tombes des rois en face de Louqsor, avec son antique couvercle chargé de sculptures immémoriales. Mais c’était dans la tenture de /appartement, hélas! qu’éclatait la fantaisie capitale. Les murs prodigieusement hauts, — ■- au delà même de toute proportion, — étaient tendus du haut jusqu’en bas d’une tapisserie lourde et d’apparencé massive qui tombait par vastes nappes, — tapisserie faite avec la même matière qui avait été employée pour le tapis du parquet, les ottomanes, le lit d’ébène, le baldaquin du lit et les somptueux rideaux qui cachaient en partie la fenêtre. Cette matière était un tissu d’or des plus riches, tacheté, par intervalles irréguliers, de figures arabesques, d’un pied de diamètre environ, qui enlevaient sur le fond leurs dessins d’un noir de jais. Mais ces figures ne participaient du caractère arabesque que quand on les examinait à un seul point de vue. Par un procédé aujourd’hui fort commun.

Ï.IGEÏÂ.

et dont on retrouve la trace dans ia plus lointaine antiquité, elles étaient faites de manière à changer d’aspect. Pour une personne qui entrait dans la chambre, elles avaient l’air de simples monstruosités; mais à mesure qu’on avançait, ce caractère disparaissait graduellement, et, pas à pas, le visiteur changeant de place se voyait entouré d’une procession continue de formes affreuses, comme celles qui sont nées de la superstition du Nord, ou celles qui se dressent dans les sommeils coupables des moines. L’effet fantasmagorique était grandement accru par l’introduction artificielle d’un fort courant d’air continu derrière la tenture, — qui donnait au tout une hideuse et inquiétante animation.

Telle était la demeure, telle était la chambre nuptiale où je passai avec la dame de Tremaine les heures impies du premier mois de noire mariage, — et je les passai sans trop d’inquiétude.

Que ma femme redoutât mon humeur farouche, qu’elle m’évitât, qu’elle ne m’aimât que très-médiocrement, — je ne pouvais pas me le dissimuler; mais cela me faisait presque plaisir. le la haïssais d’une haine qui appartient moins à l’homme qu’au démon. Ma mémoire se retournait — oh ! avec quelle intensité de regret! — vers Ligeia, l’aimée, l’auguste, la belle, la morte. Je faisais des orgies de souvenirs; je me délectais dans sa pureté, dans sa sagesse, dans sa haute nature éthéréenne, dans son amour passionné, idolâtrique. Maintenant mon esprit brûlait pleinement et largement d’une flamme plus ardente que n’avait été la sienne. Dans l’enthousiasme de mes rêves opiacés, — car j’étais habituellement sous l’empire du poison, — je criais son nom à haute voix durant le silence de la nuit, et, le jour, dans les retraites ombreuses des vallées, comme si, par l’énergie sauvage, la passion solennelle, l’ardeur dévorante de ma passion pour la défunte.

LïGEÎÀ.

je pouvais la ressusciter dans les sentiers de cette vie qu’elle avait abandonnés; — pour toujours? était-ce vraiment possible?

Au commencement du second mois de notre mariage, lady Rowena fut attaquée d’un mal soudain dont elle ne se releva que lentement. La fièvre qui la consumait rendait ses nuits pénibles, et, dans l’inquiétude d’un demisommeil, elle parlait de sons et de mouvements qui se produisaient çà et là dans la chambre de la tour, et que je ne pouvais vraiment attribuer qu’au dérangement de ses idées ou peut-être aux influences fantasmagoriques de la chambre. A la longue, elle entra en convalescence, et finalement elle se rétablit.

Toutefois, il ne s’était écoulé qu’un laps de temps fort court quand une nouvelle attaque plus violente la rejeta sur son lit dedouleur, et, depuis cet accès, sa constitution, qui avait toujours été faible, ne put jamais se relever complètement. Sa maladie montra, dès cette époque, un caractère alarmant et des rechutes plus alarmantes encore, qui défiaient toute ia science et tous les efforts de ses médecins. A mesure qu’augmentait ce mal chronique qui, dès lors sans doute, s’était trop bien emparé de sa constitution pour en être arraché par des mains humaines, je ne pouvais m’empêcher de remarquer une irritation nerveuse croissante dans son tempérament et une excitabilité telle que les causes les plus vulgaires lui étaient des sujets de peur. Elle parla encore, et plus souvent alors, avec plus d’opiniâtreté, des bruits, — des légers bruits, et des mouvements insolites dans les rideaux, dont elle avait, disait-elle, déjà souffert.

Une nuit, — vers la fin de septembre, — elle attira mon attention sur ce sujet désolant avec une énergie plus vive que de coutume. Elle venait justement de se réveiller d’un sommeil agité, et j’avais épié, avec un sentiment

LIGEIA

moitié d’anxiété, moitié de vague terreur, le jeu de sa physionomie amaigrie. J’étais assis au chevet du lit d’ébène, sur un des divans indiens. Elle se dressa à moitié, et me parla à voix basse, dans un chuchotement anxieux, de sons qu’elle venait d’entendre, mais que je ne pouvais pas entendre, — de mouvements qu’elle venait d’apercevoir, mais que je ne pouvais apercevoir. Le vent courait activement derrière les tapisseries, et je m’appliquai à lui démontrer, — ce que, je le confesse, je ne pouvais pas croire entièrement, — que ces soupirs à peine articulés et ces changements presque insensibles dans les figures du mur n’étaient que les effets, naturels du courant d’air habituel. Mais une pâleur mortelle qui inonda sa face me prouva que mes efforts pour la rassurer seraient inutiles. Elle semblait s’évanouir, et je n’avais pas de domestiques à ma portée. Je me souvins de l’endroit où avait été déposé un flacon de vin léger ordonné par les médecins, et je traversai vivement la chambre pour me le procurer. Mais comme je passais sous la lumière de la lampe, deux circonstances d’une nature saisissante attirèrent mon attention. J’avais senti que quelque chose de palpable, quoique invisible, avait frôlé légèrement ma personne, et je vis sur le tapis d’or, au centre même du riche rayonnement projeté par l’encensoir, une ombre, — une ombre faible, indéfinie, d’un aspect angélique, — telle qu’on peut se figurer l’ombre d’une Ombre. Mais, comme j’étais en proie à une dose exagérée d’opium, je ne fis que peu d’attention à ces choses, et je n’en parlai point à Rowena.

Je trouvai le vin, je traversai de nouveau la chambre, et je remplis un verre que je portai aux lèvres de ma femme défaillante. Cependant elle était un peu remise, et elle prit le verre elle-même, pendant que je me laissais tomber sur l’ottomane, les yeux fixés sur sa personne.

LIGEÎA.

Ce fut alors que j’entendis distinctement un léger bruit de pas sur le tapis et près du lit; et une seconde après, comme Rowena allait porter le vin à ses lèvres., je vis. — je puis l'avoir rêvé, — -je vis tomber dans le verre, comme de quelque source invisible suspendue dans 1 atmosphère de la chambre, trois ou quatre grosses gouttes d'un fluide brillant et couleur de rubis. Si je le vis, — Rowena ne le vit pas. Elle avala le vin sans hésitation, et je me gardai bien de lui parier d’une circonstance que je devais, après tout, regarder comme la suggestion d’une imagination surexcitée, et dont tout, les terreurs Lie ma femme, l’opium et l’heure, - augmentait l’activité morbide.

Cependant je ne puis pas me dissimuler qu’ïmmediatement après la chute des gouttes rouges, un rapide changement — en mal — s’opéra dans la maladie de ma femme ; si bien que, la troisième nuit, les mains de ses serviteurs la préparaient pour la tombe, et que j étais assis seul, son corps enveloppé dans le suaire, dans cetie chambre fantastique qui avait reçu la jeune épouse. — D’étranges visions, engendrées par l’opium, voltigeaient autour de moi comme des ombres. Je promenais un œit inquiet sur les sarcophages, dans les coins de la chambre, sur les figures mobiles de la tenture et sur les lueurs v ermiculaires et changeantes de la lampe du plafond. Mes yeux tombèrent alors, — comme je cherchais à me rappeler les circonstances d’une nuit précédente, — sur le même point du cercle lumineux, là où j’avais vu les traces légères d’une ombre. Mais elle n’y était plus; et, respirant avec plus de liberté, je tournai mes regards vers la pâle et rigide figure allongée sur le lit. Alors je sentis fondre sur moi mille souvenirs de Ligeia, — je sentis refluer vers mon cœur, avec la tumultueuse violence d’une marée, toute cette ineffable douleur que j’avais sentie quand

LîGEÏA .

«fci

ie l’avais vue, elle aussi, dans son suaire. La nuit avançait, et toujours — le cœur plein des pensées les plus amères dont elle était l’objet, elle, mon unique, mon suprême amour, — je restais les yeux fixés sur le corps de Rowena.

Il pouvait bien être minuit, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, car je n’avais pas pris garde au temps, quand nn sanglot, très-bas, très-léger, mais très-distinct, me tira en sursaut de ma rêverie. Je sentis qu’il venait du lit d’ébène, — du lit de mort. Je tendis l’oreille, dans une angoisse de terreur superstitieuse, — mais le bruit ne se répéta pas. Je forçai mes yeux à découvrir un mouvement quelconque dans le corps, mais je n’en aperçus pas le moindre. Cependant il était impossible que je me fusse trompé. J’avais entendu le bruit, faible à la vérité, et mon esprit était bien éveillé en moi. Je maintins résolument et opiniâtrément mon attention clouée au cadavre. Quelques minutes s’écoulèrent sans aucun incident qui pût jeter un peu de jour sur ce mystère. À la longue, il devint évident qu’une coloration légère, très-faible, à peine sensible, était montée aux joues et avait filtré le long des petites veines déprimées des paupières. Sous la pression d’une horreur et d’une terreur inexprimables, pour lesquelles le langage de l’humanité n’a pas d’expression suffisamment énergique, je sentis les pulsations de mon cœur s’arrêter et mes membres se roidir sur place.

Cependant le sentiment du devoir me rendit finalement mon sang-froid. Je ne pouvais pas douter plus longtemps que nous n’eussions fait prématurément nos apprêts funèbres; — Rowena vivait encore. Il était nécessaire de pratiquer immédiatement quelques tentatives; mais la tour était tout à fait séparée de la partie de l’abbaye habitée par les domestiques, — il n’y en avait aucun à portée de la voix, — je n’avais aucun moyen de les appeler à

LIGEÏA.

mon aide, à moins de quitter la chambre pendant quelques minutes. — et quant à ceia, je ne pouvais m y hasarder. Je m’efforçai donc de rappeler à moi seul et de fixer Famé encore voltigeante. Mais, au bout d’un laps de temps très-court, il y eut une rechute évidente, la couleur disparut de la joue et de la paupière, laissant une pâleur plus que marmoréenne ; les lèvres se serrèrent doublement et se recroquevillèrent dans 1> tpress' en spectrale de la mort: une froideur et une viscosité répulsives se répandirent rapidement sur toute la surfa' je du corps, et la complète rigidité cadavérique survint cmmédiatement. Je retombai en frissonnant sur le lit de .epos d’où j’avais été arraché si soudainement, et je m’abandonnai de nouveau à mes rêves, à mes contemplations passionnées de

Ligeia. . JTV ,

Une heure s’écoula ainsi, quand — était-ce, grand Dieu, possible ? — j’eus de nouveau la perception d’un bruit vague qui partait de la région «lu lit. J’écoutai, — au comble de l’horreur. Le son se fit entendre de nouveau, — c’était un soupir. Je me précipitai vers le corps, je vis,

je vis distinctement un tremblement sur les lèvres.

Une minute après, elles se relâchaient, découvrant une ligue brillante de dents de nacre. La stupéfaction lutta alors dans mon esprit avec la profonde terreur qui jusquelà l’avait dominé. Je sentis que ma vue s’obscurcissait, que ma raison s’enfuyait; et ce ne fut que par un violeru effort que je trouvai à la longue le courage de me roidir à la tâche que le devoir m’imposait de nouveau. Il y avait maintenant une carnation imparfaite sur le front, la joue et la gorge ; une chaleur sensible pénétrait tout le corps; et même une légère pulsation remuait imperceptiblement la région du cœur.

Ma femme vivait; et avec un redoublement d’ardeur, je me mis en devoir de la ressusciter. Je frictionnai et je

LIGEIA

bassinai les tempes et les mains, et j’usai de tous les procédés que l’expérience et de nombreuses lectures médicales pouvaient me suggérer. Mais ce fut en vain. Soudainement, la couleur disparut, la pulsation cessa, l’expression de mort revint aux lèvres, et, un instant après, tout le corps reprenait sa froideur de glace, son ton lividel sa rigidité complète, son contour amorti, et toute la hideuse caractéristique de ce qui a habité la tombe pendant plusieurs jours.

Et puis, je retombai dans mes rêves de Ligeia, — et de nouveau, — s’étonnera-t-on que je frissonne en écricrivant ces lignes? — de nouveau un sanglot étouffé vint à mon oreille de la région du lit d’ébène. Mais à quoi bon détailler minutieusement les ineffables horreurs de cette nuit? Raconterai-je combien de fois, coup sur coup, presque jusqu’au petit jour, se répéta ce hideux drame de ressuscitation ; que chaque effrayante rechute se changeait en une mort plus rigide et plus irrémédiable; que chaque nouvelle agonie ressemblait à une lutte contre quelque invisible adversaire, et que chaque lutte était suivie de je ne sais quelle étrange altération dans la physionomie du corps ? Je me hâte d’en finir.

La plus grande partie de la terrible nuit était passée, et celle qui était morte remua de nouveau, — et cette fois-ci plus énergiquement que jamais, quoique se réveillant d’une mort plus effrayante et plus irréparable. J’avais depuis longtemps cessé tout effort et tout mouvement, e je restais cloué sur l’ottomane, désespérément englouti dans un tourbillon d’émotions violentes, dont la moins terrible peut-être, la moins dévorante, était un suprême effroi. Le corps, je le répète, remuait, et maintenant plus activement qu'il n’avait fait jusque-là. Les couleurs de la vie montaient à la face avec une énergie singulière, — les membres se relâchaient, — et, sauf que les paupières

LIGEI.4.

restaient toujours lourdement fermées, et que les bandeaux et les draperies fuuèbres communiquaient encore à la figure leur caractère sépulcral, j’aurais rêvé que Rowena avait entièrement secoué les chaînes de la Moit- Mais si, dès lors, je n’acceptai pas entièrement cette idée, je ne pus pas douter plus longtemps, quand, se levant du lit, — et vacillant, — d’un pas faible, — les yeuxfermés, — à la manière d’une personne égarée dans unrêve, — l’être qui était enveloppé du suaire s’avança audacieusement et palpablement dans le milieu de la chambre.

Je ne tremblai pas, • — je ne bougeai pas, car une foule de pensées inexprimables, causées par l’air, la stature, l’allure du fantôme, se ruèrent à l’improviste dans mon cerveau, et me paralysèrent, — me pétrifièrent. Je ne bougeais pas, je contemplais l’apparition. C était dans mes pensées un désordre fou, un tumuite inapaisabie. Était-ce bien la vivante Rowena que j’avais en face de moi? cela pouvait-il être vraiment Rowena, — lady Rowena Trevanion de Tremaine, à la chevelure blonde, aux yeux bleus? Pourquoi, oui, pourquoi en doutais-je? Le lourd bandeau oppressait la bouche; pourquoi donc cela n’eût-il pas été la bouche respirante de la dame de Tremaine? —Et les joues?— oui, c étaiem bien là les roses du midi de sa vie; — oui, ce pouvaient être les belles joues de la vivante lady de Tremaine. — Et le menton, avec les fossettes de la santé, ne pouvait-il pas être le sien? — Mais avait-elle donc grandi depuis sa maladie? Quel inexprimable délire s’empara de moi a cette idée S D’un bond j’étais à ses pieds ! mile se retira à mon contact, et elle dégagea sa tête de l’horrible suaire qui l’enveloppait; et alors déborda dans l’atmosphère fouettée de la chambre une masse énorme de longs cheveux désordonnés ; ils étaient plus noirs que les ailes de

LIGE* A

mirant, V heure au plumage de corbeau ! Et alors je vis ia figure qui se tenait devant moi ouvrir lentement, lentement/es yeux. .

— Enfin, les voilà donc ! — cnai-je ü une voix retentissante; - pourrais-je jamais m’y tromper? - Voila bien les yeux adorablement fendus, les yeux noirs, .es yeux étranges — de mon amour perdu, — de ladv — de lady Ligeia !

METZENGERSTEIN

Pestîs eram tîvgs, — morîens tua mors ero.

Martin Luther»

L’horreur et la fatalité se sont donné carrière dans tous les siècles. A quoi bon mettre une date à l’histoire que j’ai à raconter ? Qu’il me suffise de dire qu’à l’époque dont je parle existait dans le centre de la Hongrie une croyance secrète, mais bien établie, aux doctrines de la métempsycose. De ces doctrines elles-mêmes, de leur fausseté ou de leur probabilité, — je ne dirai rien. J’affirme, toutefois, qu’une bonne partie de notre incrédulité vient, — comme dit la Bruyère, qui attribue tout notre malheur à cette cause unique, — de ne pouvoir êtreseuls i .

Mais il y avait quelques points dans la superstition hongroise qui tendaient fortement à l’absurde. Les Hongrois différaient très-essentiellement de leurs autorités d’Orient. Par exemple, — Y âme, à ce qu’ils croyaient, — je cite les termes d’un subtil et intelligent Parisien, — ne demeure qu’une seule fois dans un eorps sensible. Ainsi, un

1 Mercier, dans Van deux mille quatre cent quarante, soutient sérieusement les doctrines de la métempsycose, et J. d’Israeli dit qu’ii n'y a vas de système aussi simple et qui répugne moins à l’intelligence. Le colonel Ethan Allen, le Green Mountain Boy, passe aussi pour avoir été sérieus métempsycosiste. E, A. P.

METZESGEBSTEIN.

cheval, un chien, un homme même, ne sont que la ressemblance illusoire de ces êtres *.

Les familles Beriifîtzing et Metzengerstein avaient été en discord pendant des siècles. Jamais on ne vit deux maisons aussi illustres réciproquement aigries par une inimitié aussi mortelle. Cette haine pouvait tirer son origine des paroles d’une ancienne prophétie : — Un grand nom tombera d’une chute terrible, quand, comme le cavalier sur son cheval, la mortalité de Metzengerstein triomphera de l’immortalité de Beriifîtzing .

Certes, les termes n’avaient que peu ou point de sens Blais des causes plus vulgaires ont donné naissance, — et cela, saus remonter bien haut, — à des conséquences également grosses d’événements. En outre, les deux maisons, qui. étaient voisines, avaient longtemps exercé une influence rivale dans les affaires d’un gouvernement tumultueux. De plus, des voisins aussi rapprochés sont rarement amis ; et du haut de leurs terrasses massives les habitants du château Beriifîtzing pouvaient plonger leurs regards dans les fenêtres même du palais Metzengerstein. Enfin, le déploiement d’une magnificence plus que féodale était peu fait pour calmer les sentiments irritables des Beriifîtzing, moins anciens et moins riches. Y a-t-il donc lieu de s’étonner que les termes de cette prédiction, bien que tout à fait saugrenus, aient si bien créé et entretenu la discorde entre deux familles déjà prédisposées aux querelles par toutes les instigations d’une ja-

J’ignore quel est Fauteur de ce texte bizarre et obscur; cependant je me suis permis de le rectifier légèrement, en l’adaptant au sens moral du récit. Poe eite quelquefois de mémoire et incorrectement. Le sens, après tout, me semble se rapprocher de l’opinion attribuée au père Kircher, — que les animaux sont des Esprits enfermés. — C. B.

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lousie héréditaire ? La prophétie semblait impliquer, — si elle impliquait quelque chose, — un triomphe final du côté de la maison déjà plus puissante, et naturellement vivait dans la mémoire de la plus faible et de la moins influente, et la remplissait d'une aigre animosité. ,

Wilhelm, comte Berlifitzing, bien qu'il fût d’une haute origine, n’était à l’époque de ce récit qu un vieux radoteur infirme, et n’avait rien de remarquable, si ce n’est une antipathie invétérée et folle contre la famille de son rival, et une passion si vive pour les chevaux et la chasse que rien, ni ses infirmités physiques, ni son grand âge, ni l’affaiblissement de son esprit, ne pouvait l’empêcher de prendre journellement sa part des dangers de cet exercice.

De l’autre côté, Frédérick, baron Metzengerstein, n’était pas encore majeur. Son père, le ministre G , était

mort jeune. Sa mère, madame Marie, le suivit bientôt. Frédérick était à cette époque dans sa dix-huitième année. Dans une ville, dix-huit ans ne sont pas une longue période de temps ; mais dans une solitude, dans une aussi magnifique solitude que cette vieille seigneurie, le pendule vibre avec une plus profonde et plus significative solennité.

Par suite de certaines circonstances résultant de l’administration de son père, le jeune baron, aussitôt après la mort de celui-ci, entra en possession de ses vastes Domaines. Rarement on avait vu un noble de Hongrie posséder un tel patrimoine. Ses châteaux étaient innombrables. Le plus splendide et le plus vaste était le palais Metzengerstein. La ligne frontière de ses domaines n’avait jamais été clairement définie ; mais son parc principal embrassait un circuit de cinquante milles.

L’avénement d’un propriétaire si jeune, et d’un caractère si bien connu, à une fortune si incomparable laissait peu

METZENGERSTEIN

de place aux conjectures relativement à sa ligue probable de conduite. Et, en vérité, dans l’espace de trois jours, la conduite de l’héritier fit pâlir le renom d’Hérode et dépassa magnifiquement les espérances de ses plus enthousiastes admirateurs. De honteuses débauches, de flagrantes perfidies, des atrocités inouïes, firent bientôt comprendre à ses vassaux tremblants que rien, — - ni soumission servile de leur part, ni scrupules de conscience de la sienne, — ne leur garantirait désormais de sécurité contre les griffes sans remords de ce petit Caligula. Vers la nuit du quatrième jour, on s’aperçut que le feu avait pris aux écuries du château Berlifitzing, et l’opinion unanime du voisinage ajouta le crime d’incendie à la liste déjà horrible des délits et des atrocités du baron.

Quant au jeune gentilhomme, pendant le tumulte occasionné par cet accident, il se tenait, en apparence plongé dans une méditation, au haut du palais de famille des Metzengerstein, dans un vaste appartement solitaire. La tenture de tapisserie, riche, quoique fanée, qui pendait mélancoliquement aux murs, représentait les figures fantastiques et majestueuses de mille ancêtres illustres. Ici des prêtres richement vêtus d’hermine, des dignitaires pontificaux, siégeaient familièrement avec l’autocrate et le souverain, opposaient leur veto aux caprices d’un roi temporel, ou contenaient avec le fiat de la toute-puissance papale le sceptre rebelle du Grand-Ennemi, prince des ténèbres. Là, les sombres et grandes figures des princes Metzengerstein, — leurs musculeux chevaux de guerre piétinant sur les cadavres des ennemis tombés, — ébranlaient les nerfs les plus fermes par leur forte expression : et ici. à leur tour, voluptueuses et blanches comme des cygnes, les images des dames des anciens jours flottaient au loin dans les méandres d’une danse fantastique aux accents d’une mélodie imaginaire.

METZENGERSTEIN

Mais pendant que le baron prêtait l'oreille ou affectait de prêter l’oreille au vacarme toujours croissant des écuries de Berlifitzing, — et peut-être méditait quelque trait nouveau, quelque trait décidé d'audace, — ses yeux se tournèrent machinalement vers l’image d’un cheval énorme, d’une couleur hors nature, et représenté dans la tapisserie comme appartenant à un ancêtre sarrasin de la famille de son rival. Le cheval se tenait sur le premier plan du tableau, — immobile comme une statue, — pendant qu’un peu plus loin, derrière lui, son cavalier déconfit mourait sous le poignard d’un Metzengerstein.

Sur la lèvre de Frédérick surgit une expression diabolique, comme s’il s’apercevait de la direction que son regard avait prise involontairement. Cependant il ne détourna pas les yeux. Bien loin de là, il ne pouvait d’aucune façon avoir raison de l’anxiété accablante qui semblait tomber sur ses sens comme un drap mortuaire. Il conciliait difficilement ses sensations incohérentes comme celles des rêves avec la certitude d’être éveillé. Plus il contemplait, plus absorbant devenait le charme, - — plus il lui paraissait impossible d’arracher son regard à la fascination de cette tapisserie. Mais le tumulte du dehors devenant soudainement plus violent, il fit enfin un effort, comme à regret, et tourna son attention vers une explosion de lumière rouge, projetée en plein des écuries enflammées sur les fenêtres de l’appartement.

L’action toutefois ne futque momentanée; sonregard retourna machinalement au mur. A son grand étonnement, la tête du gigantesque coursier — chose horrible î — avait pendant ce temps changé de position. Le cou de l’animal, d’abord inciiné comme par la compassion vers le corps terrassé de son seigneur, était maintenant étendu, roide et dans toute sa longueur, dans la direction du baron. Les yeux, tout à l’heure invisibles, contenaient main-

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tenant une expression énergique et humaine, et iis brillaient d'un rouge ardent et extraordinaire; et les lèvres distendues de ce cheval à la physionomie enragée laissaient pleinement apercevoir ses dents sépulcrales et dégoûtantes.

Stupéfié par la terreur, le jeune seigneur gagna la porte en chancelant. Comme il l’ouvrait, un éclat de lumière rouge jaillit au loin dans la salle, qui dessina nettement son reflet sur la tapisserie frissonnante ; et, comme le baron hésitait un instant sur le seuil, il tressaillit en voyant que ce reflet prenait la position exacte et remplissait précisément le contour de l’implacable et triomphant meurtrier du Berlifîtzing sarrasin.

Pour alléger ses esprits affaissés, le baron Frédérick chercha précipitamment le plein air. A la porte principale du palais, il rencontra trois écuyers. Ceux-ci, avec beaucoup de difficulté et au grand péril de leur vie, comprimaient les bonds convulsifs d’un cheval gigantesque couleur de feu.

— À qui ce cheval? — Où l’ avez-vous trouvé? — demanda le jeune homme d’une voix querelleuse et rauque, reconnaissant immédiatement que le mystérieux coursier de la tapisserie était le parfait pendant du furieux animal qu’il avait devant lui.

— C’est votre propriété, monseigneur, — répliqua l’un des écuyers, — du moins il n’est réclamé par aucun autre propriétaire. Nous l’avons pris comme il s'échappait, tout fumant et écumant de rage, des écuries brûlantes du château Berlifîtzing. Supposant qu’il appartenait au haras des chevaux étrangers du vieux comte, nous l’avons ramené comme épave. Mais les domestiques désavouent tout droit sur la bête ; ce qui est étrange, puisqu’il porte des traces évidentes du feu, qui prouvent qu’il l’a échappé belle.

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— Les lettres W. Y. B. sont également marquées au fer très-distinctement sur son front, — interrompit un second écuyer ; — je supposais donc qu’elles étaient les initiales de Wilhelm von Berlifitzing, mais tout le monde au château affirme positivement n'avoir aucune connaissance du cheval.

— Extrêmement singulier ! — dit le jeune baron, avec un air rêveur et comme n’ayant aucune conscience du sens de ses paroles. — C’est, comme vous dites, un remarquable cheval, — un prodigieux cheval ! bien qu’il soit, comme vous le remarquez avec justesse, d’un caractère ombrageux et intraitable; allons! qu’il soit à moi, je le veux bien, — ajouta-t-il après une pause ; — peut-être un cavalier tel que Frédérick de Metzengerstein pourrat-il dompter le diable même des écuries de Berlifitzing.

— Vous vous trompez, monseigneur ; le cheval, comme nous vous l’avons dit, je crois, n’appartient pas aux écuries du comte. Si tel eût été le cas, nous connaissons trop bien notre devoir pour l’amener en présence d’une noble personne de votre famille.

— C’est vrai ! — observa le baron, sèchement. — Et à ce moment un jeune valet de chambre arriva du palais, le teint échauffé et à pas précipités. II chuchota à l’oreille de son maître l’histoire de la disparition soudaine d’un morceau de la tapisserie, dans une chambre qu’il désigna, entrant alors dans des détails d’un caractère minutieux et circonstancié; niais comme tout cela fut communiqué d’une voix très-basse, pas un mot ne transpira qui put satisfaire la curiosité excitée des écuyers.

Le jeune Frédérick, pendant l’entretien, semblait agité d’émotions variées. Néanmoins, il recouvra bientôt son calme, et une expression de méchanceté décidée était déjà fixée sur sa physionomie, quand il donna des ordres péremptoires pour que l’appartement en question fût im-

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médiatement condamné, et la clef remise entre ses mains propres.

— Avez-vous appris la mort déplorable de Berlifitzing, le vieux chasseur ? — dit au baron un de ses vassaux, après le départ du page, pendant que rénorme coursier que le gentilhomme venait d'adopter comme sien s’élançait et bondissait avec une furie redoublée à travers la longue avenue qui s’étendait du palais aux écuries de Metzengerstein.

— Non, — dit le baron, se tournant brusquement vers celui qui parlait ; ■ — mort ! dis-tu ?

— C’est la pure vérité, monseigneur; et je présume que, pour un seigneur de votre nom, ce n’est pas un renseignement trop désagréable.

Un rapide sourire jaillit sur la physionomie du baron.

— ; Comment est-il mort?

— Dans ses efforts imprudents pour sauver la partie préférée de son haras de chasse, il a péri misérablement dans les flammes.

■ — En... vé... ri... té... ! — exclama le baron, comme impressionné lentement et graduellement par quelque évidence mystérieuse.

— - En vérité, — répéta le vassal.

— Horrible ! — dit le jeune homme avec beaucoup de calme; et il rentra tranquillement dans le palais.

A partir de cette époque, une altération marquée eut lieu dans la conduite extérieure du jeune débauché, baron Frédérick von Metzengerstein. Véritablement, sa conduite désappointait toutes les espérances et déroutait les intrigues de plus d’une mère. Ses habitudes et ses manières tranchèrent de plus en plus et, moins que jamais, n’offrirent d’analogie sympathique quelconque avec celles de l’aristocratie du voisinage. On ne le voyait jamais au delà des

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limites de son propre domaine, et dans le vaste monde social il était absolument sans compagnon, — à moins que ce grand cheval impétueux, hors nature, couleur de feu, qu’il monta continuellement à partir de cette époque', n’eût en réalité quelque droit mystérieux’ au titre

d’ami. ... , , . ,

Néanmoins, de nombreuses invitations de la part du

voisinage lui arrivaient périodiquement. — « Le baron honorera-t-il notre fête de sa présence? » — « Le baron se joindra-t-il à nous pour une chasse au sanglier? » —

« Metzengerstein ne chasse pas; » — « Metzengerstem n’ira pas , » telles étaient ses hautaines et laconiques

réponses. ,

Ces insultes répétées ne pouvaient pas être endurees par une noblesse impérieuse. De telles invitations devinrent moins cordiales, — moins fréquentes; a\ee le temps elles cessèrent tout à fait. On entendit la veuve de l' infortuné comte Berlifitzing exprimer le vœu « que le baron fut au logis quand il désirerait n’y pas être, puisqu’il dédaignait lacompagniede ses égaux ; etqu’ilfut à cheval quand il voudrait n’y pas être, puisqu’il leur préférait la société d’un cheval. » Ceci à coup sûr n’était que l’explosion niaise d’une pique héréditaire et prouvait que nos paroles deviennent singulièrement absurdes quand nous voulons leur donner une forme extraordinairement énergique. . . ,

Les gens charitables, néanmoins, attribuaient le changement de manières du jeune gentilhomme au chagrin naturel d’un fils privé prématurément de ses parents, — oubliant toutefois son atroce et insouciante conduite durant les jours qui suivirent immédiatement cette perte. Il y en eut quelques-uns qui accusèrent simplement en lui une idée exagérée de son importance et de sa dignité. D’autres, à leur tour (et 'parmi ceux-là peut être cite le

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médecin de la famille), parlèrent sans hésiter d’une mélancolie morbide et d’un mal héréditaire ; cependant, des insinuations plus ténébreuses, d’une nature plus équivoque, couraient parmi la multitude.

Fri réalité, l’attachement pervers du baron pour sa monture de récente acquisition, — attachement qui semblait prendre une nouvelle force dans chaque nouvel exemple que l’animal donnait de ses féroces et démoniaques inclinations, — devint à la longue, aux yeux de tous les gens raisonnables, une tendresse horrible et contre nature. Dans l’éblouissement du midi, — aux heures profondes de la nuit, — malade ou bien portant, — dans le calme ou dans la tempête, — le jeune Metzengerstein semblait cloué à la selle du cheval colossal dont les intraitables audaces s’accordaient si bien avec son propre caractère.

Il y avait de plus des circonstances qui, rapprochées des événements récents, donnaient un caractère surnaturel et monstrueux à la manie du cavalier et aux capacités de la bête. L’espace qu’elle franchissait d’un seul saut avait été soigneusement mesuré, et se trouva dépasser d’une différence stupéfiante les conjectures les plus larges et les plus exagérées. Le baron, en outre, ne se servait pour l’animal d’aucun nom particulier, quoique tous les chevaux de son haras fussent distingués par des appellations caractéristiques. Ce cheval-ci avait son écurie à une certaine distance des autres ; et, quant au pansement et à tout le service nécessaire, nul, excepté le propriétaire en personne, ne s’était risqué à remplir ces fonctions, ni même à entrer dans l’enclos où s’élevait son écurie particulière. On observa aussi que, quoique les trois palefreniers qui s’étaient emparés du coursier, quand il fuyait ; incendie de Beiiifitzing, eussent réussi à arrêter sa course à l’aide d’une chaîne à nœud coulant, cependant aucun des

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trois ne pouvait affirmer avec certitude que durant cette dangereuse lutte, ou à aucun moment depuis lors, il eût jamais posé la main sur le corps de la bête. Des preuves d’intelligence particulière dans la conduite d’un noble cheval plein d’ardeur ne suffiraient certainement pas a exciter une attention déraisonnable ; mais il y avait ici certaines circonstances qui eussent violenté les esprits ies plus sceptiques et les plus flegmatiques ; et l’on disait que parfois l’animal avait fait reculer d’horreur la foule curieuse devant la profonde et frappante signification de sa marque, — que parfois le jeune Metzengerstem était devenu pâle et s’était dérobé devant l’expression soudaine de son œil sérieux et quasi humain.

Parmi toute la domesticité du baron, il ne se trouva néanmoins personne pour douter ae la ferveur extraordinaire d’affection qu’excitaient dans le jeune gentilhomme les qualités brillantes de son cheval; personne, excepté du moins un insignifiant petit page malvenu, dont on rencontrait partout l’offusquante laideur, et dont les opinions avaient aussi peu d’importance qu’il est possible. Il avait l’effronterie d’affirmer — si toutefois ses idées valent la peine d’être mentionnées, — que son maître ne s était jamais mis en selle sans un inexplicable et presque imperceptible frisson, et qu’au retour de chacune de ses longues et habituelles promenades une expression de triomphante méchanceté faussait tous les muscles de sa f âC0 •

Pendant une nuit de tempête, Metzengerstein, sortant d’un lourd sommeil, descendit comme un maniaque de sa chambre, et, montant à cheval en toute hâte, s’élança en bondissant à travers le labyrinthe de la forêt.

Un événement aussi commun ne pouvait pas attirerparticulièrement l’attention; mais son retour fut attendu avec une intense anxiété par tous ses domestiques.

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auand après quelques heures d’absence, les prodigieux et magnifiques bâtiments du palais Metzengerstein se mirent° a craqueter et à trembler jusque dans leurs fondements, sous Faction d’un feu immense et immaitrisable,

— une masse épaisse et livide.

Comme les flammes, quand on les aperçut pour la première fois, avaient déjà fait un si terrible progrès que tous les efforts pour sauver une portion quelconque des bâtiments eussent été évidemment inutdes, toute la population du voisinage se tenait paresseusement a l enteur, dans une stupéfaction silencieuse, smon apathique. Mais un objet terrible et nouveau fixa bientôt l’attention de la multitude, et démontra combien est plus intense 1 intérêt excité dans les sentiments d’une foule par la contemplation d’une agonie humaine que celui qui est créé par les plus effrayants spectacles de la matière inanimée.

Sur la longue avenue de vieux chênes qui commençait à la forêt et aboutissait à l’entrée principale du palais Metzengerstein, un coursier, portant un cavalier décoiffé et en désordre, se faisait voir bondissant avec une impétuosité qui défiait le Démon de la Tempête lui-même.

Le cavalier n’était évidemment pas le maître de cette course effrénée. L’angoisse de sa physionomie, les efforts convulsifs de tout son être, rendaient témoignage d’une lutte surhumaine ; mais aucun son, excepté un cri unique, ne s’échappa de ses lèvres lacérées, qu’il mordait d'outre en outre dans l’intensité de sa terreur. En un instant, le choc des sabots retentit avec un bruit aigu et perçant, plus haut que le mugissement des flammes et le glapissement du vent, — un instant encore, et, franchissant d’un seul bond la grande porte et le fossé, le coursier s’élança sur les escaliers branlants du palais et disparut avec son cavalier dans le tourbillon de ce feu chaotique.

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La furie de la tempête s'apaisa tout à coup et un calme absolu prit solennellement sa place. Une flamme blanche enveloppait toujours le bâtiment comme un suaire, et, ruisselant au loin dans l'atmosphère tranquille, dardait une lumière d'un éclat surnaturel, pendant qu'un nuage de fumée s’abattait pesamment sur les bâtiments sous la forme distincte d'un gigantesque cheval. .

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