‹ Histories extraordinairesChapitre 5 sur 26 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

J’étais à Paris en 18... Après une sombre et orageuse soirée d’ automne, je jouissais de la double volupté de la méditation et d’une pipe d’éeume de mer, en compagnie de mon ami Dupin, dans sa petite bibliothèque ou cabinet d’étude, rue Dunot, n° 33, au troisième, faubourg Saint-Germain. Pendant une bonne heure, nous avions gardé un profond silence ; chacun de nous, pour le premier observateur venu, aurait pam profondément et exclusivement occupe des tourbillons frisés de fumée qui chargeaient 1 atmosphère de la chambre. Pour mon compte, je discutais en moi-même certains points qui avaient été dans la première partie de la soirée l’objet de notre conversation ; je veux parler de Parfaire de la rue Morgue, et du mystère relatif à l’assassinat de Marie Roget l . Je rêvais donc à l’espèce d’an a i 0 gi e qui reliait ces deux affaires, quand la porte de notre appartement s’ouvrit, et donna passage à notre vieille connaissance à M. G , le préfet de police de Paris.

Nous lui souhaitâmes cordialement j a bienvenue ; car

‘ Encore un meurtre, dont Dupin refait l’instruetion. - Le Double assassinat dans la rue Morgue, Lemystèn jf ar ; e Roget e t La

eSpe , Ce de triiogie ’ ° bl ’ 8é de donner des échantillon» \ ai ies des talents de Poe, j’ai craint la répétition C. B.

LA LETTRE VOLÉE

l’homme avait son revers charmant comme son côte méprisable, et nous ne l’avions pas vu depuis quelques années. Comme nous étions assis dans les ténèbres, Dupin se leva pour allumer une lampe ; mais il se rassit et n’en

fit rien, entendant G dire qu’il était venu pour nous

consulter,' ou plutôt pour demander l’opinion de mon ami relativement à une affaire qui lui avait causé une masse d’embarras.

— Si c’est un cas qui demande de la réflexion, observa Dupin, s’abstenant d’allumer la mèche, nous l’examinerons plus convenablement dans les ténèbres.

— Voilà encore une de vos idées bizarres, — dit le préfet, qui avait la manie d’appeler bizarres toutes les choses situées au delà de sa compréhension, et qui vivait ainsi au milieu d’une immense légion de bizarreries.

— C’est, ma foi, vrai ! — dit Dupin en présentant une pipe à notre visiteur, et roulant vers lui un excellent fauteuil.

— Et maintenant, quel est le cas embarrassant? — demandai-je ; — j’espère bien que ce n’est pas encore dans le genre assassinat.

— Oh ! non. Rien de pareil. Le fait est que l’affaire est vraiment très-simple, et je ne doute pas que nous ne puissions nous en tirer fort bien nous-mêmes; mais j’ai pensé que Dupin ne serait pas fâché d’apprendre les détails de cette affaire, parce qu’elle est excessivement bizarre.

■ -- Simple et bizarre, — dit Dupin.

— Mais oui; et cette expression n’est pourtant pas exac te ; — l’un ou l’autre, si vous aimez mieux. Le fait est que nous avons été tous là-bas fortement embarrassés par cette affaire ; car, toute simple qu’elle est, elle nous déroute complètement.

LA LETTKE VOLÉE. SI

peut-être est-ce la simplicité même de la chose qui vous induit eû erreur, — dit mon ami. •

Quel non-sens nous dites-vous là ! — - répliqua ie

préfet, en riant de bon cœur.

* - Peut-être le mystère est-il un peu trop clair, — dit

— Oh ! bonté du ciel ! qui a jamais ouï parler d'une idée pareille?

— Un peu trop évident.

— Ha ! ha ! — ha ! ha ! — oh ! oh ! — criait notre hôte, qui se divertissait profondément. — Oh ! Dupin, vous me ferez mourir de joie, voyez-vous.

Et enfin, — demandai-je, — quelle est la chose en

question ?

— Mais, je vous la dirai, — répliqua le préfet, en lâchant une longue, solide et contemplative bouffée de fumée, et s'établissant dans son fauteuil. — Je vous la dirai en peu de mots. Mais avant de commencer, Saissez-moi vous avertir que c’est une affaire qui demande le plus grand secret, et que je perdrais très-probablement le poste que j’occupe, si l’on savait que je l’ai confiée à qui que ce soit.

— Commencez, — dis-je.

— Ou ne commencez pas, — dit Dupin.

— C’est bien; je commence. J’ai été informé personnellement, et en très-haut lieu, qu’un certain document de la plus grande importance avait été soustrait dans les appartements royaux. On sait quel est l’individu qui l’a volé; cela est hors de doute; on l’a vu s’en emparer. On sait aussi que ce document est toujours en sa possession.

— Comment sait-on cela? — demanda Dupin.

— Cela est clairement déduit de la nature du document et de la non-apparition de certains résultats qui surgiraient immédiatement s’il sortait des mains du vo-

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leur ; en d’autres termes, s’il était employé en vue du but que celui-ci doit évidemment se proposer.

— Veuillez être un peu plus clair, — dis-je.

— Eh bien! j’irai jusqu’à dire que ce papier confère à son détenteur un certain pouvoir dans un certain lieu où ce pouvoir est d’une valeur inappréciable. — Le préfet raffolait du cant diplomatique.

— Je continue à ne rien comprendre, — dit Dupin.

— Rien, vraiment? — Allons ! — Ce document, révélé * à un troisième personnage, dont je tairai le nom, mettrait en question l’honneur d’une personne du plus haut rang ; et voilà ce qui donne au détenteur du document un ascendant sur l’illustre personne dont l’honneur et la sécurité sont ainsi mis en péril.

— Mais cet ascendant, — interrompis-je, — dépend

de ceci : le voleur sait-il que la personne volée connaît son voleur? Qui oserait ?

— Le voleur, — dit G ,— c’est D..., qui ose tout,

ce qui est indigne d’un homme, aussi bien que ce qui est digne de lui. Le procédé du vol a été aussi ingénieux que hardi. Le document en question — une lettre, pour être franc, — a été reçu par la personne volée pendant qu’elle était seule dans le boudoir royal. Pendant qu’elle le lisait, elle fut soudainement interrompue par l’entrée de l’autre illustre personnage à qui elle désirait particulièrement le cacher. Après avoir essayé en vain de le jeter rapidement dans un tiroir, elle fut obligée de le déposer tout ouvert sur une table. La lettre, toutefois, était retournée, la suscription en dessus, et, le contenu étant ainsi caché, elle n’attira pas l’attention. Sur ces entrefaites arriva le ministre D.... Son œil de lynx perçoit immédiatement le papier, reconnaît l’écriture de la suscription, remarque l’embarras de la personne à qui elle était adressée, et pénètre son secret.

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Après avoir- traité quelques affaires, expédiées tambour battant, à sa manière habituelle, il tire de sa poche une lettre à peu près semblable à la lettre en question, l'ouvre, fait semblant de la lire, et la place juste à côté de l'autre. Il se remet à causer, pendant un quart d'heure environ, des affaires publiques. A la longue, il prend congé, et met la main sur la lettre à laquelle il n'a aucun droit. La personne volée le vit, mais, naturellement, n'osa pas attirer l’attention sur ce fait, en présence du troisièmé personnage qui était à son côté. Le ministre décampa, laissant sur la table sa propre lettre, une lettre sans importance.

— Ainsi, — dit Dupin en se tournant à moitié vers moi, — voilà précisément le cas demandé pour rendre Fascendant complet : le voleur sait que la personne volée connaît son voleur.

— Oui, — répliqua le préfet, — et depuis quelques mois il a été largement usé, dans un but politique, de Fempire conquis par ce stratagème, et jusqu’à un point fort dangereux. La personne volée est de jour en jour plus convaincue de la nécessité de retirer sa lettre. Mais, naturellement, cela ne peut pas se faire ouvertement. Enfin, poussée au désespoir, elle m’a chargé de la commission.

— Il n’était pas possible, je suppose, — dit Dupin dans une auréole de fumée, — de choisir ou même d’imaginer un agent plus' sagace.

—Vous me flattez, — répliqua le préfet; — mais il estbien possible qu’on ait conçu de moi quelque opinion de ce genre.

— b est clair, — dis-je, — comme vous l’avez remarqué, que la lettre est toujours entre les mains du minism, puisque c’est le fait de la possession et non l’usage

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de la lettre qui crée l’ascendant. Avec l’usage, l'ascendant s’évanouit.

— C’est vrai, — dit G , — et c’est d’api-os cette con-

viction que j’ai marché. Mon premier soin a été de faire une recherche minutieuse à Ihôtei du ministie, et là mon principal embarras fut de chercher à son insu. Pardessus tout, j’étais en garde contre le danger qu’il y aurait eu à lui donner un- motif de soupçonner notre dessein.

Mais, — dis-je, — vous êtes tout à fait à votre affaire dans ces espèdfes d’investigations. La police parisienne a pratiqué la chose plus d'une fois.

— Oh ! sans doute; — et c’est pourquoi j’avais bonne espérance. Les habitudes du ministre me donnaient d’ailleurs un grand avantage. Il est souvent absent de chez lui toute la nuit. Ses domestiques ne sont pas nombreux. Ils couchent à une certaine distance de l’appartement de leur maître, et comme iis sont Napolitains avant tout, ils mettent de la bonne volonté à se laisser enivrer. J’ai, comme vous savez, des clefs avec lesquelles je puis ouvrir toutes les chambres et tous les cabinets de Paris. Pendant trois mois il ne s’est pas passé une nuit, dont je n’aie employé la plus grande partie à fouiller, en personne, l’hôtel D.... Mon honneur y est intéressé, et, pour vous confier un grand secret, la récompense est énorme. Aussi je n’ai abandonné les recherches que lorsque j’ai été pleinement convaincu que le voleur était encore plus fin que moi. Je crois que j’ai scruté tous les coins et recoins de la maison dans lesquels il était possible de cacher un papier.

— Mais ne serait-il pas possible, — insinuai-je, — que, bien que la lettre soit au pouvoir du ministre, — elle y est indubitablement, — il l’eût cachée ailleurs que dans sa propre maison?

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Cela n’est guère possible, — dit Dupin. — La situation particulière, actuelle, des affaires à la cour, spécialement la nature de l’intrigue dans laquelle D... a pénétré, comme on sait, font de l’efficacité immédiate dis document, — de la possibilité de le produire à la minute, — un point d’une importance presque égale à sa possession.

— La possibilité de le produire, — dis-je?

— Ou, si vous aimez mieux, de l’annihiler, — dit Dupin.

— C’est vrai, — remarquai-je. — Le papier est don évidemment dans l’hôtel. Quant au cas où il serait sur in personne même au ministre, nous le considérons comme tout à fait hors de la question.

— Absolument, — dit le préfet. Je l’ai fait arrêter deux fois par de faux voleurs, et sa personne a été scrupuleusement fouillée sous mes propres yeux.

— Vous auriez pu vous épargner cette peine, — dit Dupin. — D... n’est pas absolument fou, je présume, et dès lors il a dû prévoir ces guet-apens comme choses naturelles.

— Pas absolument fou, — c’est vrai, — dit G , — *

toutefois, c’est un poète, ce qui, je crois, n’en est pas fort éloigné.

— C’est vrai, — dit Dupin, après avoir longuement et pensivement poussé la fumée de sa pipe d’écume, — bien que je me sois rendu moi-même coupable de certaine rapsodie.

— Voyons, — dis-je, — racontez-nous les détails précis de votre recherche.

— Le fait est que nous avons pris notre temps, et que nous avons cherché partout. J’ai une vieille expérience de ces sortes d’affaires. Nous avons entrepris la maison toute entière, chambre par chambre ; nous avons consa-

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cré à chacune les nuits de toute une semaine. Nous avons d’abord examiné les meubles de chaque appartement . Nous avons ouvert tous les tiroirs possibles; et je présumé que vous n’ignorez pas que, pour un agent de police bien dressé, un tiroir secret est une chose qui n existe pas. Tout homme qui, dans une perquisition de cette nature, permet à un tiroir secret de lui échapper, es une brute. La besogne est si facile ! Il y a dans chaque pièce une certaine quantité de volumes et de surfaces dont on neut se rendre compte. Nous avons pour cela des reg es exactes. La cinquantième partie d’une ligne ne peut pas nous échapper.

Après les chambres, nous avons pris les sieges. Les coussins ont été sondés avec ces longues et fines aiguilles que vous m’avez vu employer. Nous avons enleve les dessus des tables.

— Et pourquoi?

— Quelquefois le dessus d’une table ou de toute autre pièce d’ameublement analogue est enlevé par une personne qui désire cacher quelque chose ; elle creuse ie pied de la table; l’objet est déposé dans la cavité, et le dessus replacé. On se sert de la même manière des montants d’un lit.

Mais ne pourrait-on pas deviner la cavité par l’auscultation? —demandai-je.

— Pas le moins du monde, si, en déposant l’objet, on a eu soin de l’entourer d’une bourre de coton suffisante. D’ailleurs, dans notre cas, nous étions obligés de procéder sans bruit.

Mais vous n’avez pas pu défaire, — vous n’avez pas pu démonter toutes les pièces d’ameublement dans lesquelles on aurait pu cacher un dépôt de la façon dont vous parlez. Une lettre peut être roulée en une spirale très-mince, ressemblant beaucoup par sa forme et son

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volume à une grosse aiguille à tricoter, et être ainsi insérée dans un bâton de chaise, par exemple. Avez-vous démonté toutes les chaises ?

Non certainement, mais nous avons fait mieux,

nous avons examiné les bâtons de toutes les chaises de l'hôtel, et même les jointures de toutes les pièces de l’ameublement, à l’aide d’un puissant microscope. S’il y avait eu la moindre trace d’un désordre récent, nous l’aurions infailliblement découvert à l’instant. Un seul grain de poussière causée par la vrille, par exemple, nous aurait sauté aux yeux comme une pomme. La moindre altération dans la colle, — un simple bâillement dans les jointures aurait suffi pour nous révéler la cachette.

— Je présume que vous avez examiné les glaces entre la glace et le planchéïage, et que vous avez fouillé les lits et les courtines des lits, aussi bien que les rideaux et les tapis.

— Naturellement; et quand nous eûmes absolument passé en revue tous les articles de ce genre, nous avons examiné la maison elle-même. Nous avons divisé la totalité de sa surface en compartiments, que nous avons numérotés, pour être sûrs de n’en omettre aucun ; nous avons fait de chaque pouce carré l’objet d’un nouvel examen au microscope, et nous y avons compris les deux maisons adjacentes.

— Les deux maisons adjacentes! — m’écriai-je; — vous avez dû vous donner bien du mai.

— Oui, ma foi ! Mais la récompense offerte est énorme.

— Dans les maisons, comprenez-vous le sol ?

— Le sol est partout pavé en briques. Comparativement, cela ne nous a pas donné grand mal. Nous avons examiné la mousse entre les briques, elle était intacte.

— Vous avez sans doute visité les papiers de D..., et les livres de la bibliothèque ?

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— Certainement ; nous avons ouvert chaque paquet et chaque article; nous n’avons pas seulement ouvert les livres, mais nous les avons parcourus feuillet par feuillet, ne nous contentant pas de les secouer simplement comme font plusieurs de nos officiers de police. Nous avons aussi mesuré l’épaisseur de chaque reliure avec la plus exacte minutie, et nous avons appliqué à chacune la curiosité jalouse du microscope. Si l’on avait récemment inséré quelque chose dans une des reliures, il eût été absolument impossible que le fait échappât à notre observation. Cinq ou six volumes qui sortaient des mains du relieur ont été soigneusement sondés longitudinalement avec les aiguilles.

— Vous avez exploré les parquets, sous les tapis.

— Sans doute. Nous avons enlevé chaque tapis, et nous avons examiné les planches au microscope.

— Et les papiers des murs ?

— Aussi.

— Vous avez visité les caves?

— Nous avons visité les caves.

— Ainsi, — dis-je, — vous avez fait fausse route, et la lettre n’est pas dans l’hôtel, comme vous le supposiez.

— Je crains que vous n’ayez raison, — dit le préfet. — Et vous maintenant, Dupin, que me conseillez-vous de faire ?

— Faire une perquisition complète.

— C’est absolument inutile ! — répliqua G —

Aussi sûr que je vis, la lettre n’est pas dans l’hôtel !

— Je n’ai pas de meilleur conseil à vous donner, — dit Dupin. — Vous avez, sans doute, un signalement exact de la lettre ?

— Oh ! oui ! — Et ici, le préfet, tirant un agenda, se mit à noos lire à haute voix une description minutieuse du document perdu, de son aspect intérieur, et spécia-

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lement de l'extérieur. Peu de temps après avoir fini la lecture de cette description, cet excellent homme prit congé de nous, pius accablé, et l'esprit plus complètement découragé que je ne Pavais vu jusqu'alors.

Environ un mois après, il nous fit une seconde visite, et nous trouva occupés à peu près de la même façon Il prit une pipe et un siège, et causa de choses et d'autres. A la longue, je lui dis:

— Eh bien ! mais, G , et votre lettre volée ? Je pré-

sume qu'à la fin vous vous êtes résigné à comprendre que ce n’est pas une petite besogne que d'enfoncer le ministre ?

— Que le diable l'emporte ! — J'ai pourtant recommencé cette perquisition, comme Dupin me l'a conseillé : mais, comme je m'en doutais, ç'a été peine perdue.

— De combien est la récompense offerte ? vous nous avez dit... — demanda Dupin.

— Mais... elle est très-forte... une récompense vraiment magnifique, — je ne veux pas vous dire au juste combien mais une chose que je vous dirai, c'est que je m’engagerais bien à payer de ma bourse cinquante mille francs à celui qui pourrait me trouver cette lettre. Le fait est que la chose devient de jour en jour pius urgente j et la récompense a été doublée tout récemment. Mais, en vérité, on la triplerait, que je ne pourrais faire mon devoir mieux que je l’ai fait.

Mais... oui... — dit Dupin en traînant ses paroles au milieu des bouffées de sa pipe, — je crois... réellement, G , que vous n'avez pas fait... tout votre pos-

sible... vous n’êtes pas allé au fond de la question ..Vous " pourriez faire... un peu plus, je pense du mohî6,.hein ?

Comment ? — dans quel sens?

Mais... (une bouffée de fumée) vous pourriez...

(bouffée sur bouffée) — prendre conseil en cette matière, hein? — (Trois bouffées de fumée.) — Tous rappelezvous l’histoire qu'on raconte d' Abernethy 1 ?

— Non ! au diable votre Abernethy !

— Assurément ! au diable* si cela vous amuse ! — Or donc, une fois, un certain riche, fort avare, conçut le dessein de soutirer à Abernethy une consultation médicale. Dans ce but, il entama avec lui, au milieu d’une société, une conversation ordinaire, à travers laquelle il insinua au médecin son propre cas, comme celui d'un individu imaginaire.

— Nous supposerons, — dit l'avare, — que les symptômes sont tels et tels; maintenant, docteur, que lui conseilleriez-vous de prendre?

— Que prendre ? — dit Abernethy, — mais prendre conseil, à coup sûr.

— Mais, — dit le préfet, un peu décontenancé, — je suis tout disposé à prendre conseil, et à payer pour cela. Je donnerais vraiment cinquante mille francs à quiconque me tirerait d’affaire,

— Dans ce cas, — répliqua Dupin, ouvrant un tiroir et en tirant un livre de mandats, — vous pouvez aussi bien me faire un bon pour la somme susdite. Quand vous l'aurez signé, je vous remettrai votre lettre.

Je fus stupéfié. Quant au préfet, il semblait absolument foudroyé. Pendant quelques minutes, il resta muet et immobile, regardant mon ami, la bouche béante, avec un air incrédule et des yeux qui semblaient lui sortir de la tête; enfin, il parut revenir un peu à lui, il saisit une plume, et après quelques hésitations, le regard ébahi et vide, il remplit et signa un bon de cinquante mille francs, et le tendit à Dupin par-dessus la table. Ce dernier

5 Médecin anglais très-célèbre et très-excentrique. — C. B.

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l’examina soigneusement, et le serra dans son portefeuille; P a is ouvrant un pupitre, il en tira une lettre et la donna au préfet. Notre fonctionnaire l’agrippa dans une parfaite agonie de joie, l’ouvrit d’une main tremblante, jeta un coup d œil sur son contenu, puis attrapant précipitamment la porte, se rua sans plus de cérémonie hors de la enambre et de la maison, sans avoir prononcé une syllabe depuis le moment où Dupin l’avait prié de remplir le mandat.

Quand >1 fut parti, mon ami entra dans quelques explications.

La police parisienne, — dit-il, — est excessivement uabile dans son métier. Ses agents sont persévérants, ingénieux, rusés, et possèdent à fond toutes les connaissances que requièrent spécialement leurs fonctions. Aussi, quand G nous détaillait son mode de perqui-

sition dans l’hôtel D..., j’avais une entière confiance dans ses talents, et j’étais sûr qu’il avait fait une investigation pleinement sudisante, dans le cercle de sa spécialité.

— Dans le cercle de sa spécialité ? — dis-je.

Oui, — dit Dupin ; — les mesures adoptées n’étaient pas seulement les meilleures dans l’espèce, elles furent aussi poussées à une absolue perfection. Si la lettre avait été cachée dans le rayon de leur investigation, cesgailirros 1 auraient trouvée, cela ne fait pas pour moi l’ombre d’un doute.

,, , Je contentai de rire ; — - mais Dupin semblait avoir

dit ceia fort sérieusement. „

—Donc, les mesures, — continua-t-il,— étaient bonnes

Qans 1 espèce et admirablement exécutées; elles avaient pour defaut d’être inapplicables au cas et à l’homme en question, n y a t0ut un ordre de moyeng s i ngulièremeRt

mgenieux qui sont pour le préfet une sorte de lit de Pro- CUS e * bU1 ^ e quel il adapte et garrotte tous ses plans. Mais

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il erre sans cesse par trop de profondeur ou par trop ae superficialité pour le cas en question, et plus d un eeolier

raisonnerait mieux que lui. . . .

J’ai connu un enfant de huit ans, dont 1 infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l'admiration universelle. Ce ieu est simple, on y joue avec des billes. L un des joueurs tient dans sa main un certain nombre de ses billes, et demande à l’autre : Pair ou non ? Si celui-ci devine juste, il gagne une bille ; s’il se trompe, il en perd une. L’enfant dont je parle gagnait toutes les billes de l’école. Naturellement, il avait un mode de divination, lequel consistait dans la simple observation et dans l’appréciation de la finesse de ses adversaires. Supposons que son adversaire soit un parfait nigaud, et levant sa main fermée, lui demande : pair ou impair? Notre écolier répond : impair, — et il a perdu. Mais à la seconde épreuve, il gagne, car il se dit en lui-même : le niais avait mis pair la première fois, et toute sa ruse ne va qu’à lui faire mettre impair à la seconde ; je dirai donc : impair ; — il dit impair, et il gagne.

Maintenant, avec un adversaire un peu moins simp.e, il aurait raisonné ainsi : ce garçon voit que, dans le premier cas, j’ai dit impair, et, dans le second , il se proposera, — c’est la première’ idée qui se présentera à ta. — une simple variation de pair à impair comme a fait e premier bêta; mais une seconde réflexion lui dira que c’est là un changement trop simple, et finalement i se décidera à mettre pair comme la première fois. — e dirai donc pair. — Il dit pair, et gagne. Maintenant ce mode de raisonnement de notre écolier, que ses camarades appellent la chance, — en dernière analyse» qu’est-ee que c’est ?

C’est simplement, — dis-je, — une identification

l’intellect de notre raisonneur avec celui de son adversaire-

LA LETTRE VOLÉE

__ C’est cela même, — dit Dupin; — et quand je demandai à ce petit garçon par quel moyen il effectuait cette parfaite identification qui faisait tout son succès, il me fit la réponse suivante :

« Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées, je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir quels pensers ou quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s’appareiller et correspondre avec ma physionomie. »

Cette réponse de l’écolier enfonce de beaucoup toute la profondeur sophistique attribuée à La Rochefoucauld, à La Bruyère, à Machiavel et à Campanella.

- — Et l’identification de l’intellect du raisonneur avec celui de son adversaire dépend, si je vous comprends bien, de l’exactitude avec laquelle l’intellect de l’adversaire est apprécié.

— Pour la valeur pratique, c’est en effet la condition, — - répliqua Dupin, — et si le préfet et toute sa bande se sont trompés si souvent, c’est, d’abord, faute de cette identification, en second lieu, par une appréciation inexacte, ou plutôt par la non-appréciation de l’intelligence avec laquelle ils se mesurent. Ils ne voient que leurs propres idées ingénieuses ; et, quand ils cherchent quelque chose de caché, ils ne pensent qu’aux moyens dont ils se seraient servis pour le cacher. Ils ont fortement raison en ceia que leur propre ingéniosité est une représentation naèie de celle de la foule ; mais quand il se trouve un malfaiteur particulier dont la finesse diffère, en espèce, ce la leur, ce malfaiteur, naturellement, les roule.

Gela ne manque jamais quand son astuce est au-dessus (te la leur, et cela arrive très-fréquemment même quand

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elle est au-dessous. Ils ne varient pas leur système d’investigation ; tout au plus, quand iis sont incités par quelque cas insolite. — par quelque récompense extraordinaire, — .us exagèrent et poussent à outrance leurs vieilles routines; mais ils ne changent rien à leurs principes.

Dans le cas de D..., par exemple, qu’a-t-on fait pourchanger le système d’opération? Qu'est-ce que c'ëst que toutes ces perforations , ces fouilles , ces sondes, cet examen au microscope, cette division des surtaces en pouces carrés numérotés, — qu’est-ce que tout cela, s; ce n’est l’exagération, dans son application, d’un des principes ou de plusieurs principes d’investigation, qui sont basés sur un ordre d’idées relatif à l'ingéniosité humaine, et dont le préfet a pris l’habitude dans la longue routine de ses fonctions ?

Ne voyez-vous pas qu’il considère comme chose démontrée que tous les hommes qui veulent cacher une lettre se servent, — si ce n’est précisément d’un trou fait à la vrille dans le pied d’une chaise, — au moins de quelque trou, de quelque coin tout à fait singulier dont ils ont puisé l’invention dans le même registre d'idées que le trou fait avec une vrille?

Et ne voyez-vous p: s aussi que des cachettes aussi originales ne sont employées que dans des occasions ordinaires, et ne sont adoptées que par des intelligences ordinaires; car dans tous les cas d’objets cachés, cette manière ambitieuse et torturée de cacher l’objet est, dans le principe, présumable et présumée ; ainsi, la découverte ne dépend nullement de la perspicacité, mais simplement du soin, de la patience et de la résolution des chercheurs. Mais, quand le cas est important, ou, ce qui revient au même aux yeux de la police, quand la récompense est considérable, on voit toutes ces belles qualités échouer infailliblement. Vous comprenez maintenant ce que je

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voulais dire en affirmant que. si la lettre volée avait été cachée dans le rayon de la perquisition de notre préfet, — en d'autres termes, si le principe inspirateur de la cachette avait été compris dans les principes du préfet, — il l’eut infailliblement découverte. Cependant, ce fonctionnaire a été complètement mystifié ; et la cause première, originelle, de sa défaite, gît dans la supposition que le ministre est un fou, parce qu’il s’est fait une réputation de poëfe. Tous les fous sont poètes, — c’est la manière de voir du préfet, — et il n’est coupable que d’une fausse distribution du terme moyen, en inférant de là que .tous les poètes sont fous.

— Mais est-ce vraiment le poète? — demandai-je. — Je sais qu’ils sont deux frères, et ils se sont fait tous deux une réputation dans les lettres. Le ministre, je crois, a écrit un livre fort remarquable sur le calcul différentiel et intégral. Il est le mathématicien, et non pas le poète.

— Vous vous trompez ; je le connais fort bien ; il est poète et mathématicien. Comme poète et mathématicien, il a dû raisonner juste; comme simple mathématicien, il n aurait pas raisonné du. tout, et se serait ainsi mis à la merci du préfet.

— Une pareille opinion, - dis-je, — est faite pour m étonner; elle est démentie par la voix du monde entier.. Vous n’avez pas l’intention de mettre à néant l’idée mûrie par plusieurs siècles. La raison mathématique est oepuis longtemps regardée comme la raison par excel » lence.

T~ 11 y a à P arier , — répliqua Dupin, en citant Chamtmi, que toute idée publique , toute convention reçue » vne s ®ttise, car elle a convenu au plus grand nombre. es mathématiciens, je vous accorde cela, — ont fait

,eur mieux pour propager l’erreur populaire dont vous

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parlez, et qui, bien qu'elle ait été propagée comme vérité. n’en est pas moins une parfaite erreur. Par exemple, iis nous ont, avec un art digne d’une meilleure cause, accoutumés à appliquer le terme analyse aux opérations algébriques. Les Français sont les premiers coupables de cette tricherie scientifique ; mais, si I on reconnaît que le? termes de la langue ont une réelle importance , si les mots tirent leur valeur de leur application, oh ! amrs, je concède qu y analyse traduit algèbre, à peu près comme en latin ambitus signifie ambition; religio, religion ; ou hornines honesti , la classe des gens honorables.

— Je vois, — dis-je, — que vous allez vous faire une querelle avec un bon nombre d’algébristes de Paris ; — mais continuez.

— Je conteste la validité, et conséquemment les résultats d’une raison cultivée par tout procédé spécial autre que la logique abstraite. Je conteste particulièrement le raisonnement tiré de l’étude des mathématiques. Les mathématiques sont la science des formes et des quantités; le raisonnement mathématique n’est autre que la simple logique appliquée à la forme et à la quantité. La grande erreur consiste à supposer que les vérités qu’on nomme purement algébriques sont des vérités abstraites ou générales. Et cette erreur est si énorme que je suis émerveillé de l’unanimité avec laquelle elle est accueillie. Les axiomes mathématiques ne sont pas des axiomes d’une vérité générale. Ce qui est vrai d’un rapport de forme ou de quantité est souvent une grossière erreur relativement à la morale, par exemple. Dans cette dernière science il est très-communément faux que la somme des fractions soit égale au tout. De même en chimie, l’axiome a tort. Dans l’appréciation d’une force motrice, il a également tort ; car deux moteurs, chacun étant d’une puissance donnée, n’ont pas, nécessairement, quand ils sont asso-

IA LETTRE VOLÉE

eiés. une puissance égale à la somme de leurs puissances prises séparément. Il y a une fouie d'autres vérités mathématiques qui ne sont des vérités que dans des limites de rapport. Mais le mathématicien argumente incorrigiblement d'après ses vérités finies, comme si elles étaient d une application générale et absolue, — valeur que d' ailleurs le monde leur attribue. Bryant, dans sa très-remarquable Mythologie, mentionne une source analogue d'erreurs, quand il dit que, bien que personne ne croie aux tables du paganisme, cependant nous nous oublions nousmêmes, sans cesse au point d'en tirer des déductions, comme si elles étaient des réalités vivantes. Il y a d'ailleurs chez nos algébristes, qui sont eux-mêmes des païens, de certaines fables païennes auxquelles on ajoute foi, et dont on a tiré des conséquences, non pas tant par une absence de mémoire que par un incompréhensible trouble du cerveau. Bref, je n'ai jamais rencontré de pur mathématicien en qui on pût avoir confiance en dehors ue ses racines et de ses équations ; je n'en ai pas connu un seul qui ne tînt pas clandestinement pour article de foi que js* + px est absolument et inconditionnellement égal a q. Dites a l'un de ces Messieurs, en manière d'expérience si cela vous amuse, que vous croyez à la possibilité de cas ou x + ae serait pas absolument égal à q, et quand " ous lui aurez fait comprendre ce que vous voulez dire mettez-vous hors de sa portée et le plus lestement pos-

S‘ bie car, sans aucun doute, il essaiera de vous assommer.

Je veux dire, — continua Dupin, pendant que je me contentais de rire de ses dernières observations, -1 que

t’ïurTT'r T* f qU ’ Un math ématicien, le préfet bji let j A 6te dans Ia nece ssité de me souscrire ce

nÔA e'p C0QnaiSSais P° ur mathématicien et un poete, e, j avais pris mes mesures en raison de sa capa-

LA LETTRE VOLÉE

cité, et en tenant compte des circonstances où il se trouvait placé. Je savais que c’était un homme de cour et un intrigant déterminé. Je réfléchis qu’un pareil homme devait indubitablement être au courant des pratiques de la police. Evidemment, il devait avoir prévu. — et l’événement l’a prouvé, — les guet-apens qui lui ont été préparés. Je me. dis qu’il avait prévu les perquisitions secrètes 'dans son hôtel. Ces fréquentes absences nocturnes que notre bon préfet avait saluées comme des adjuvants positifs de son futur succès, je les regardais simplement comme des ruses, pour faciliter les libres recherches de la police et lui persuader plus facilement que la lettre n’était pas dans l’hôtel. Je sentais aussi que toute la série d’idées relatives aux principes invariables de l’action policière dans les cas de perquisition, — idées que je vous expliquais tout à l’heure, non sans quelque peine, — je sentais, — dis-je, — que toute cette série d’idées avait dû nécessairement se dérouler dans l’esprit du ministre.

Cela devait impérativement le conduire à dédaigner toutes les cachettes vulgaires. Cet homme-là ne pouvait pas être assez faible pour ne pas deviner que la cachette la plus compliquée, la plus profonde de son hôtel serait aussi peu secrète qu’une antichambre ou une armoire, pour les yeux, les sondes, les vrilles et les microscopes du préfet. Enfin je voyais qu’il avait dû viser nécessairement à la simplicité, s’il n’y avait pas été induit par un goût naturel. \ T ous vous rappelez sans doute avec quels éclats de rire le préfet accueillit l’idée que j’exprimai dans notre première entrevue, à savoir que, si le mystère l’embarrassait si fort, c’était peut-être en raison de son absolue simplicité.

— Oui, — dis-je, — je me rappelle parfaitement son

iiilarité. Je croyais vraiment qu’il aiïait tomber dans des attaques de nerfs.

— Le monde matériel. — continua Dupin, — est plein d’analogies exactes avec l’immatériel, et c’est ce qui donne une couleur de vérité à ce dogme de rhétorique, qu’ une métaphore ou une comparaison peut fortifier un argument aussi bien qu’embellir une description.

Le principe de la force d’inertie, par exemple, semble identique dans les deux natures, physique et métaphysique ; un gros corps est plus difficilement mis en mouvement qu’un petit, et sa quantité de mouvement est en proportion de cette difficulté ; voilà qui est aussi positif que cette proposition analogue: les intellects d’une vaste capacité , qui sont en même temps plus impétueux, plus constants et plus accidentés dans leur mouvement que ceux d’un degré inférieur, sont ceux qui se meuvent le moins aisément, et qui sont le plus embarrassés d’hésitation quand ils se mettent en marche. Autre exemple : avez- vous jamais remarqué quelles sont les enseignes de boutique qui attirent le plus l’attention ?

— Je n’ai jamais songé à cela, — dis-je.

Il existe, — - reprit Dupin, - — un jeu de divination, qu'on, joue avec une carte géographique. Un des joueurs prie quelqu’un de deviner un mot donné, — un nom de ville, dernière, d’état ou d’empire, — enfin un mot quelconque compris dans l’étendue bigarrée et embrouillée delà carte. Une personne novice dans le jeu cherche en general a embarrasser ses adversaires en leur donnant à deviner des noms écrits en caractères imperceptibles: ; a ! S lesade P tes d « jeu choisissent des mots en gros caractères, qui setendent d’un bout de la carte à l’autre. Les mois-là, comme les enseignes et les affiches à lefs eiiormes, echa p p8, i t à l’observateur pav le fait même " excessive evidence; et ici, l’oubli matériel est pré*

cisément analogue à l’inattention morale d un esprit qui laisse échapper les considérations trop .palpables, évidentes jusqu'à la banalité et l’importunité. Mais c’est là un cas, à ce qu’il semble, un peu au-dessiv ou au-dessous de l’intelligence du préfet. Il n’a jamais cru probable, ou possible que le ministre eût déposé sa lettre juste sous le nez du monde entier, comme pour miet : empecher un individu quelconque de l’apercevoir.

Mais plus je réfléchissais à l’audacieux, an distinctif et brillant esprit de D..., — à ce fait qu’il avait dû toujours avoir le document sous la main, pour en faire imméaiatement usage, si besoin était, — et à cet autre fait que, d’après la démonstration décisive fournie par le préfet, ce document n’était pas caché dans les limites d’une perquisition ordinaire et en règle, — plus je me sentais convaincu que le ministre pour cacher sa lettre avait eu recours à l’expédient le plus ingénieux du monde, le plus large, qui était de ne pas même essayer de la cacher.

Pénétré de ces idées, j’ajustai sur mes yeux une paire de lunettes vertes, et je me présentai un beau matin, comme par hasard, à l’hôtel du ministre. Je trouve B... chez lui, bâillant, flânant, musant, et se prétendant accablé d’un suprême ennui. B... est peut-être l’homme le plus réellement énergique qui soit aujourd’hui, mais c’est seulement quand il est sûr de n’être vu de personne.

Pour n’être pas en reste avec lui, je me plaignis de la faiblesse de mes yeux et de la nécessité de porter des lunettes. Mais derrière ces lunettes j’inspectais soigneusement et minutieusement tout l’appartement, en faisant semblant d’être tout à la conversation de mon hôte.

donnai une attention spéciale à un vaste bureau auprès duquel il était assis, et sur lequel gisaient pêlemêle des lettres diverses et d’autres papiers, avec un ou deux instruments de musique et quelques livres.

LA LETTRE VOLÉE

Après un long examen, fait à loisir, je n'y vis rien qui pût gxciter particulièrement mes soupçons.

À la longue, mes yeux, en faisant le tour de la chambre, tombèrent sur un misérable porte-cartes, orné de clinquant, et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la cheminée. Ce porte-cartes, qui avait trois ou quatre compartiments, contenait cinq ou six cartes de visite et une lettre unique. Cette dernière était fortement salie et chiffonnée. Elle était presque déchirée en deux, par le milieu, comme si on avait eu d’abord l’intenticn de la déchirer entièrement, ainsi qu’on fait d’un objet sans valeur; mais on avait vraisemblablement changé d’idée. Elle portait un large sceau noir avec le chiffre de D..-très en évidence, et était adressée au ministre lui-même. La suscription était d’une écriture de femme très-fine. On l’avait jetée négligemment, et même, à ce qu’il semblait, assez dédaigneusement dans l’un des compartiments supérieurs du porte-cartes.

A peine eus -je jeté un coup d’œil sur cette lettre, que je conclus que c’était celle dont j’étais en quête. Évidemment elle était, par son aspect, absolument différente de celle dont le préfet nous avait lu une description si minutieuse. Ici, le sceau était large et noir, avec le chiffre deD..., dans 1 autre, il était petit et rouge, avec les armes ducales de la famille S — Ici la suscription était d’une écriture menue et féminine ; dans l’autre, l’adresse, portant le nom d’une personne royale, était d’une écriture hardie, décidée et caractérisée ; les deux lettres ne se ressemblaient qu’en un point, la dimension. Mais le caractère excessif de ces différences, fondamentales en somme, la saleté, l’état déplorable du papier, fripé et déchiré, qui contredisaient les véritables habitudes üe si méthodiques, et qui dénonçaient l’intention de

dérouter un indiscret en lui offrant toutes les apparences d’un document sans valeur, — tout cela, en y ajoutant la situation impudente du document mis en plein sous les yeux de tous les visiteurs et concordante ainsi exactement avec mes conclusions antérieures, — tout cela, — dis-je,, était fait pour corroborer décidément les soupçons de quelqu’un venu avec le parti pris du soupçon.

Je prolongeai ma visite aussi longtemps que possible, et, tout en soutenant une discussion très-vive avec le ministre sur un point que je savais être pour lui d’un intérêt toujours nouveau, je gardais invariablement mon attention braquée sur la lettre. Tout en faisant cet examen, je réfléchissais sur son aspect extérieur et sur la manière dont elle était arrangée dans le porte-cartes, et à la longue je tombai sur une découverte qui mit à néant le léger doute qui pouvait me rester encore. En analysant les bords du papier, je remarquai qu’ils étaient plus éraillés que nature. Ils présentaient l’aspect cassé d’un papier dur, qui, ayant été plié et foulé par le couteau à papier, a été replié dans le sens inverse, mais dans les mêmes plis qui constituaient sa forme première. Cette découverte me suffisait. Il était clair pour moi que la lettre avait été retournée comme un gant, repliée et recachetée. Je souhaitai le bonjour au ministre, et je pris soudainement congé de lui, en oubliant une tabatière en or sur son bureau.

Le matin suivant, je vins pour chercher ma tabatière, et nous reprîmes très-vivement la • conversation de la veille, .liais, pendant que la discussion s’engageait, une détonaiion très-forte, comme un coup de pistolet, se fît entendre sous les fenêtres de l’hôtel, et fut suivie des cris et des vociférations d une foule épouvantée. D... se précipita vers une fenêtre, l’ouvrit, et regarda dans la rue. L:i même temps, j allai droit au porte-cartes, jt, pris ia lettre, je la mis dans ma poche, et je ia remplaçai par

LA LETTRE VOLÉE

une autre, une espèce de fac-similé (quant à l’extérieur)- que j’avais soigneusement préparé chez moi, — en contrefaisant le chiffre de D... à l’aide d’un sceau de mie de pain.

Le tumulte de la rue avait été causé par le caprice insensé d’un homme armé d’un fusil. Il avait déchargé son arme au milieu d’une foule de femmes et d’enfants. Mais comme elle n’était pas chargée à balle , on prit ce drôle pour un lunatique ou un ivrogne, et on lui permit de continuer son chemin. Quand il fut parti, D... se retira de la fenêtre, où je l’avais suivi immédiatement aprèsm’être assuré de la précieuse lettre. Peu d’instants après, je lui dis adieu. Le prétendu fou était un homme payé par moi.

— Mais quel était votre but, — demandai-je à mon ami, — en remplaçant la lettre par une contrefaçon? N eût-il pas été plus simple, dès votre première visite, de vous en emparer, sans autres précautions, et de vous en aller?

— D..., — répliqua Dupin,— - est capable de tout, et, de pl us <, c est un homme solide. D’ailleurs^ il a dans son hôtel des serviteurs à sa dévotion. Si j’avais fait l'extravagante tentative dont vous parlez, je ne serais pas sorti vivant de chez. lui. Le bon peuple de Paris n’aurait plus entendu parler de moi. Mais, à part ces considérations, j avais un but particulier. Vous connaissez mes sympa- L ses politiques. Dans cette affaire j’agis comme partisan rte la dame en question. Voilà dix-huit mois que le ministre la tient en son pouvoir. C’est elle maintenant qui le tient, puisqu’il ignore que la lettre n’est plus chez lui, et P rocéder à son chantage habituel. Il va l a r 31 1 - ement °pérer lui-même et du premier coup „ ... P? 1 ! ^ ue ’ chute ne sera pas moins précipitée

que nuicule. On parle fort lestement du facilis descensus

'U LA LETTRE VOLÉE

Avenu; mais, en matière d’escalades, on peut dire ce que la Catalani disait du chant : Il est plus facile de monter que de descendre. Dans le cas présent, .j e n ai aucune sympathie, — pas même de pitié pour celui qui va descendre.- D..., c’est le vrai monstrum horrendum, — un homme de génie sans principes. Je vous avoue, cependant, que je ne serais pas fâché de connaître le caractère exact de ses pensées, quand, mis au défi par celle que le préfet appelle une certaine personne , il sera réduit à ouvrir la lettre que j’ai laissée pour lui dans son portecartes.

— Comment! est-ce que vous y avez mis quelque chose de particulier ?

— Eh mais ! il ne m’a pas semblé tout à fait convenable de laisser l’intérieur en blanc, — cela aurait eu l’air d’une insulte. Une fois, à Tienne, D... m’a joué un vilain tour, et je lui dis d’un ton tout à fait gai que je m’en souviendrais. Aussi, comme je savais qu’il éprouverait une certaine curiosité relativement à la personne par qui il se trouvait joué, je pensai que ce serait vraiment dommage de ne pas lui laisser un indice quelconque. Il connaît fort bien mon écriture, et j’ai copié tout au beau milieu de la page blanche ces mots :

• Un dessein si funeste,

S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste.

Vous trouverez cela dans 1 ’Atrée de Crébiilon.

LE SCARABÉE D’OR

Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? Ce garçon a une folie dans les jambes ! Il a été mordu par la tareatule.

( Tout de travers.)

Il y a quelques années, je me liai intimement avec un monsieur William Legrand. U était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait été riche; mais une série de malheurs Lavait réduit à la misère. Pour éviter l’humiliation de ses désastres, il quitta la Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans l’île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud.

Cette île est des plus singulières. Elle n’est guère composée que de sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n’a jamais plus d’un quart de mille. Elle est séparée du continent par une crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et de vase rendez-vous habituel des poules d’eau. La végétation^ comme on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi nire, naine. On n’y trouve pas d’arbres d’une certaine dimension. Yers l’extrémité occidentale, à l’endroit où s’elevent le fort Moultrie et quelques misérables bâtisses de bois habitées pendant l’été par les gens qui fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il vrai, le palmier nain sétigère ; mais toute l’île, à l’exception de ce point occidental et d’un espace triste et anciare qui borde la mer, est couverte d’épaisses broussailles de myrte' odoriférant, si estimé par les hor-

LE SCARABÉE D’OR

ticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque impénétrable et charge b atmosphère de ses parfums.

Au plus profond de ce taillis., non loin de l'extrémité orientale de Fîle, c’est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s’était bâti lui- même une petite hutte, qu’il occupait quand, pour la première fois et par hasard, je fis sa'connaissance. Cette connaissance mûrit bien vite en amitié, — car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi exciter l’intérêt et l’estime. Je vis qu’il avait reçu une forte éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu communes, mais qu’il était infecté de misanthropie et sujet à de malheureuses alternatives d’enthousiasme et de mélancolie. Bien qu’il eût chez lui beaucoup de livres, il s en servait rarement. Ses principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages et d’échantillons entomologiques ; — sa collection aurait pu faire envie à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était 01 dinairement accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été affranchi avant les revers de la famille, mais qu’on n’avait pu décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune massa WM; il considérait comme son droit de le suivre partout. Il n’est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués a confirmer Jupiter dans son obstination, dans le but de

mettre une espèce de gardien et de surveillant auprès du fugitif.

Sous la latitude de l’île de Sullivan, les hivers sont rarement rigoureux, et c’est un événement quand, au déclin de l’annee, le feu devient indispensable. Cependant, vers le milieu d’octobre 18 .., il y eut une journée d’un froid remarquable. Juste avant le coucher du 'soleil, ie

LE SCARABÉE D’OE

me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de mon ami, que je n’avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais alors à Charleston, à une distance, de neuf milles de File, et les facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes qu’aujourd’hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude, et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais qu’elle était cachée, j’ouvris la porte et j’entrai. Un beau feu flambait dans le foyer. C’était une surprise, et, à coup sûr, une des plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j’attendis patiemment l’arrivée de mes hôtes.

Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d une oreille à l’autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules d’eau pour le souper. Legrand était dans une de ses crises d’enthousiasme ; — car de quel autre nom appeler cela ? Il avait trouvé un bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait chassé et attrapé, avec l’assistance de Jupiter, un scarabée qu’il croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il üésirait avoir mon opinion le lendemain matin. e Et pourquoi pas ce soir? — demandai-je, en me frottant les mains devant la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des scarabées.

— Ah ! si j’avais seulement su que vous étiez ici ! — dit Legrand- - mais il y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que vous me rendriez visite justement cotte nuit ? En revenant au logis j’ai rencontre le lieutenant G...., du fort, et très-étourdiment

PO s bkHe? rSbéej de SOrte ^ ™is sera im-

S et iîn V01r i demain matin - Restez ici cette

S bien TT PltCT 16 Ch6rCher aU lever du soleil * bien la plus ravissante chose de la création !

LE SCARABÉE D’OR

— Quoi? — le lever du soleil?

— Eh non ! que diable ! — le scarabée. Il est d’une brillante couleur d’or, — gros a peu près comme une grosse noix, — avec deux taches d’un noir de jâiS à une extrémité du dos, et une troisième, un peu plus allongée, à l’autre. Les antennes sont...

— Il n’y a pas du tout d’étain sur lui *, Massa Wil 1 , je vous le parie, — interrompit Jupiter 5 le scarabée est un scarabée d’or, d’or massif, d'un bout à 1 autre, dedans et partout, excepté les ailes ; — je n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.

— C’est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, — répliqua Legrand un peu plus vivement, à ce qu’il me Sembla, que ne le comportait la situation, — est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur de l’insecte, — et il se tourna vers moi, — suffirait en vérité à rendre plausible l’idée de Jupiter. Vous n’avez jamais vu un éclat métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne pourrez en juger que demain matin. En attendant, j’essaierai de vous donner une idée de sa forme.

Tout en parlant, il s’assit à une petite table sur laquelle il y avait une plume -et de l’encre, mais pas de papier. 11 chercha dans un tiroir, mais n’en trouva pas.

— N’importe, — dit-il à la fin, - — cela suffira.

Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l’effet d’un morceau de vieux vélin fort sale, et il

1 La prononciation du mot antennes fait commettre une méprise au nègre qui croit qu’il est question d’étain : Dey aint no tin in him. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans uns espèee de pato* anglais, que le patois nègre français n’imiterait pas mieux que le bas-normand ou le breton ne traduirait l’irlandais. En se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera uns idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et de comique, mais j’ai dû renoncer à m’en servir, faute d’équivalent. — C. B.

LE SCARABÉE D'OR

fit dessus une espèce de croquis à îa plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès du feu, car j'avais toujours très-froid. Quand son dessin fut achevé, U me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je m'étais fort occupé dé lui dans mes visites précédentes. Quand il eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité, je me trouvai passablement intrigué par le des shrdemon ami. .

— Oui ! — dis-je, après l'avoir contemplé quelques minutes, — c'est là un étrange scarabée, je le confesse ; u est nouveau pour moi; je n'ai jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il m'ait jamais été donné d'examiner.

— Une tête de mort ! — répéta Legrand. — Ah ! oui, il y a un peu de cela sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est- ce pas ? D'ailleurs la forme -générale est ovale

— C'est peut-être cela, — dis-je ; — mais je crains, Legrand, que vous ne soyez pas très-artiste. J'attendrai que j aie vu la bête elle-même, pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.

— Fort bien! je ne sais comment cela se fait, dit-ii,

un peu piqué, — je dessine assez joliment, ou du moins je 1e devrais, — car j’ai eu de bons maîtres, et je me flatte ae n etre pas tout à fait une brute.

Mais alors, mon cher camarade, — dis-je, — vous plaisantez; ceci est un crâne fort passable, je puis même que cest un crâ «e parfait, d'après toutes les idées

LE SCARABÉE D'OR

reçues relativement à cette partie de l’ostéologie,

votre scarabée serait le plus étrange de tous les scarabées du monde, s’il ressemblait à eeci. Nous pourrions établir là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous nommerez votre insecte scarabæus enput hominis, ou quelque chose d’approchant ; — il y a dans les livres d’histoire naturelle beaucoup d’ appellations de ce genre. — Mais où sont les antennes dont vous parliez ?

— Les antennes ! — dit Legrand, qui s’échauffait inexplicablement; — vous devez voir les antennes, j’en suis sûr. Je les ai faites aussi distinctes qu’elles le sont dans l’original, et je présume que cela est bien suffisant.

— A la bonne heure, — dis-je; — mettons que vous les ayez faites,— toujours est-il vrai que je ne les vois pas.

Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas le pousser à bout; mais j’étais fort étonné de la tournure que l’affaire avait prise ; sa mauvaise humeur m’intriguait, — et, quant au croquis de l’insecte, il n’y avait positivement pas d’antennes visibles, et 1 ensemble ressemblait, à s’y méprendre, à l’image ordinaire d’une tête de mort.

Il reprit son papier d’un air maussade, et il était au moment de le froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut enchaînée. En un instant, son visage de vint dun rouge intense, puis excessivement pale. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, il contmua a examiner minutieusement le dessin. A la ongue, il se leva, prit une chandelle sur la table, et alla s asseoir sur un coffre, à l’autre extrémité de la chambre. La, il recommença à examiner curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins il ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je

LE SCARABÉE B’OR

jugeai prudent de n’exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu’il ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l’air plutôt concentré que boudeur. A mesure que la soirée s’avançait, il s’absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies ne put l’en arracher. Primitivement, j’avais eu l’intention de passer la nuit dans la cabane, comme j’avais déjà fait plus d’une fois ; mais, en voyant l’humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir ; mais, quand je partis, il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de coutume.

Un mois environ après cette aventure, — et durant cet intervalle je n’avais pas entendu parler de Legrand, — je reçus à Charleston une visite de son serviteur Jupiter. Je n’avais jamais vu le bon vieux nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu’il ne fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.

Eh bien, Jup, — dis-je, — quoi de neuf? Comment va ton maître ?

Dame ! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il devrait.

— Pas bien 1 vraiment je suis navré d’apprendre cela. Mais de quoi se plaint-il ?

. ! voilà ia question ! — il ne se plaint jamais de

rien, mais il est tout de même bien malade.

—Bien malade, Jupiter ! — Eh ! que ne disais-tu cela tout de suite ? Est-il au lit ?

- Non ’ ü n ’ est pas au lit! Il n’est bien nulle part, voila justement où le soulier me blesse; — j’ai esprit ires-mquiet au sujet du pauvre Massa Will.

LE 6CABA8ÉE D’OR

— Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t’a-t-il pas dit de quoi il souffre ?

— Oh! massa, c’est bien inutile de se creuser la tête.

— Massa Will dit qu’il n’a absolument rien; — mais alors, pourquoi donc s’en va-t-il, deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie ? Et pourquoi donc fait-il toujours, et toujours, des chiffres ?

— Il fait quoi, Jupiter?

— Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,

— les signes les plus bizarres que j’aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de même. Il faut que j’aie toujours un œil braqué sur lui, rien que sur lui. L’autre jour, il m’a échappé avant le lever du soleil, et il a décampé pour toute la sainte journée. J’avais coupé un bon bâton exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il reviendrait; — mais je suis si bête que je n'en ai pas eu le courage ; — il a l’air si malheureux !

— Ah! vraiment! — Eh bien ! après tout, je crois que tu as mieux fait d’être indulgent pour le pauvre garçon.

— Il ne faut pas lui donner le fouet, Jupiter ; — il n’est

peut-être pas en état de le supporter. — Mais ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite ? Lui est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que je vous ai vus ? "

Non, massa, il n’est rien arrivé de fâcheux depuis lors, mais avant cela, — oui, — j’en ai peur, — c’était le jour même que vous étiez là-bas.

— Comment? que veux-tu dire?

Eh ! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.

— Du quoi ?

LE SCARABÉE t)’OR.

— Du scarabée ; — je suis sûr que Massa, Will a été mordu quelque part à la tête par ce scarabée d’or.

— Et quelle raison as-tu. Jupiter, pour faire une pareille supposition ?

— Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je n’ai jamais vu un scarabée aussi endiablé; — il attrape et il mord tout ce qui l’approche. Massa Will l’avait d’abord' attrapé, mais il l’a bien vite lâché, je vous assure; — c’est alors, sans doute, qu’il a été mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère, certes; — aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris un morceau de papier, et j’empoignai le scarabée dans le papier; je l’enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans la bouche; — voilà comment je m’y pris.

— Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le scarabée, et que cette morsure l’a rendu malade ?

— Je ne pense rien du tout, — je le sais E Pourquoi donc rêve-t-il toujours d’or, si ce n’est parce qu’il a été mordu par le scarabée d’or? J’en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d’or.

— Mais comment sais-tu qu’il rêve d’or ?

— Comment je le sais ? parce qu’il en parle, même en oormant ; — voilà comment je le sais.

— Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bien.neureuse circonstance dois-je l’honneur de ta visite aujourd'hui ?

— Que voulez-vous dire, massa ?

— M’apportes-tu un message de M. Legrand ?

i Calembour. 1 nose pour 1 know J* ù

sais. — C. B. Je *«*» pour Je

LE SCARABÉE D’OR

— Non. massa, je vous apporte une lettre que voici. Et Jupiter me tendit un papier où je lus :

« Mon cher.

«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que vous n’avez pas été assez enfant pour vous formaliser d’une petite brusquerie de ma part; mais non. — cela est par trop improbable.

« Depuis que je vous ai vu, j’ai eu un grand sujet d’inquiétude. J’ai quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire. Sais-je même si je vous le dirai?

« Je n’ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le pauvre vieux Jupiter m’ennuie insupportablement par toutes ses bonnes intentions et attentions. Le croiriezvous? Ll avait, l’autre jour, préparé un gros bâton à l’effet de me châtier, pour lui avoir échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m’a seule sauvé de la bastonnade.

« Je n’ai rien ajouté à ma collection depuis que noys nous sommes vus.

« Revenez avec Jupiter, si vous le pouvez sans trop d inconvénients. Venez, venez. Je désire vous voir ce soir,

pour affaire grave. Je vous assure que c’est de la plus haute importance. r

a Votre tout dévoué,

« William Legrand. »

!1 y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une forte inquiétude. Ce style différait absolumit du style habituel de Legrand. A quoi diable rêvait- Û! Quelle nouveiIe lubie avab pris possession de sa trop

LE SCARABÉE D’OR

excitable cervelle ? Quelle affaire de si haute importance pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne présageait rien de bon; — je tremblais que la pression continue de l’infortune n’eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner le nègre.

En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous allions nous embarquer.

— Qu’est-ce que tout cela signifie, Jupiter ? — demandai-je.

— Ça, c’est une faux, massa, et des bêches.

— Je le vois bien ; mais qu’est-ce que tout cela fait ici ? — Massa Will m’a dit d’acheter pour lui cette faux et ces bêches à la ville, et je les ai payées bien cher ; cela nous coûte un argent de tous les diables.

— Mais, au nom de tout ce qu’il y a de mystérieux, qu’est-ce que ton Massa Will a à faire de faux et de bêches?

— V ous m’en demandez plus que je ne sais ; lui-même, massa, n en sait pas davantage; le diable m’emporte si je n’en suis pas convaincu. Mais tout cela vient du scarabée.

Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont tout l’entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis dans le bateau, et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous poussa bien vite' dans la petite anse au nord du fort Mouitrie, et après une promenade de deux milles environ nous arrivâmes à la hutte, était a peu près trois heures de l’après-midi. Legrand ous attendait avec une vive impatience. Il me serra te am avec un empressement nerveux qui m’alarma et renforça mes soupçons naissants. Son visage était d’une

brillTT? ’ 6tSeS yeUX ’ nature Hement fort enfoncés, niaient d un éclat surnature). Après quelques questions

86 m SCARABÉE D’OK.

relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de mieux à dire, si le lieutenant G.... lui avait enfin rendu son scarabée.

— Oh, oui ! — répliqua-t-il en rougissant beaucoup, — je le lui ai repris le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce scarabée. Savez-voiïs bien que Jupiter a tout à fait raison à son égard ?

— En quoi ? — demandai-je, avec un triste pressentiment dans le cœur.

— En supposant que c’est un scarabée d’or véritable.

Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.

— Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, — continua-t-il, avec un sourire de triomphe, — à me réintégrer dans mes possessions de famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix ? Puisque la Fortune a jugé bon de me l’octroyer, je n’ai qu'a en user convenablement, et j’arriverai jusqu’à l’or dont il est l’indice. Jupiter, apporte-le-moi.

— Quoi? le scarabée, massa ? J’aime mieux n’avoir rien à démêler avec le scarabée ; — vous saurez bien le prendre vous-même.

Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et alla me chercher l’insecte sous un globe de verre où il était déposé. C’était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue scientifique. Il portait à l’une des extrémités du dos deux taches noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient positivement 1 aspect de l’or bruni. L’insecte était remarquablement lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter de son opinion ; mais que Legrand s’entendit avec lui sur ce sujet, voilà ce qu’il m’était impossible de

LE SCARABÉE D’OR. 87

comprendre, et, quand il se serait agi de ma vie, je n aurais pas trouvé le mot de l’énigme.

— Je vous ai envoyé chercher, — dit-il d un ton magnifique, quand j’eus achevé d’examiner 1 insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous demander conseil et assistance dans l’accomplissement des vues de la Destinée et du scarabée...

— Mon cher Legrand, — m’écriai-je en l’interrompant, —vous n’êtes certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. \ ous avez la fièvre, et...

— Tâtez mon pouls, — dit-il.

Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus léger symptôme de fièvre.

— Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre. Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec vous. Avant toutes choses, allez vous mettre au lit. Ensuite...

— Vous vous trompez, — interrompit-il ; — je suis aussi bien que je puis espérer de l’être dans l’état d’excitation que j’endure. Si réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette excitation.

— Et que taut-il faire pour cela?

— C’est très-facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l’aide d’une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse , l’excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.

— j’ai le vif désir de vous servir en toutes choses, — répliquai-je; — mass prétendez-vous dire que cet infer-

Î.E SCARABÉE d’OR.

nal scarabée ait quelque rapport avec votre expédition dans les collines ?

— Oui, certes.

Alors, Legrand, il m’est impossible de coopérer à une entreprise aussi parfaitement absurde.

— J’en suis fâché, — très-fâché, — car il nous faudra tenter l'affaire à nous seuls.

A vous seuls! Ah ! le malheureux est fou, à coup sûr! — Mais, voyons, combien de temps durera votre absence?

— Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et, dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.

— Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et l’affaire du scarabée — bon Dieu] — vidée a votre satisfaction, vous rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions, comme celles de voire médecin?

— Oui je vous le promets; et maintenant partons, car nous n avons pas de temps à perdre. *

J accompagnai mon ami, le cœur gros. A quatre heures, nous nous mîmes en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les bêches; il insista pour s en charger, plutôt, à ce qu’il me parut, par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maîre que par excès de zèle et de complaisance. Il était

frf Sf? n : ! humeur de Chien ’ et « mots : ZW

j ' es seu * s qui lui échappèrent tout le long

teme7Srde a s™ï ‘"T T part ’ chir ^ dc

scarabée, qu'il •*** CM11 “ té <*■

ficelle Pt tv h ’ 6 au bout d un morceau de ficelle, qu il faisait tourner autour de lui, tout en mar-

ant avec des airs de magicien. Quand j’observais ce

symptôme suprême de démence rW J . .

* uemence dans mon pauvre ami, je

LE SCARABÉE u’OR.

pouvais â peine retenir mes larmes. Je pensai toutefois qu’il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour le moment, ou jusqu’à ce que je pusse prendre quelques mesures énergiques avec chance de succès. Cependant, j’essayais, mais fort inutilement, de le sonder relativement au but de l’expédition. Il avait réussi à me persuader de l’accompagner, et semblait désormais peu disposé à lier conversation sur un sujet d’une si maigre importance. À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un : Nous verrons bien !

Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l’île, et, grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d’un pied humain. Legrand suivait sa route avec décision, s’arrêtant seulement de temps en temps pour consulter certaines indications qa’il paraissait avoir laissées lui-même dans une occasion précédente.

Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu’alors. C’était une espèce de plateau près du sommet d’une montagne affreusement escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d’énormes blocs de pierre qui semblaient éparpillés pêlemêle sur le sol , et dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels iis s’appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions et nomment a la scène un caractère de solennité plus lu-

oéJtt P S“ f T e naturelle laquelle nous étions grim-~ P etalt 81 P roI °nnement encombrée de ronces que nous

LE SCARABÉE D’OR

vîmes bien que , sans la faux , il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter, d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un chemin jusqu’au pied d’un tulipier gigantesque qui se dressait, en compagnie de huit ou dix chênes, sur la .plate-forme, ei les surpassait tous, ainsi que tous les arbres que j’avais vus jusqu’alors, par la beauté de sa forme et de son feuillage, par l’immense développement de son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda s’il se croyait capable d’y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre. Cependant il s’approcha de l’énorme tronc, en fit lentement le tour et l’examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son examen, il dit simplement :

— Oui, massa; Jap n’a pas vu d’arbre où il ne puisse grimper.

— Alors, monte; allons, allons ! et rondement! car il fera bientôt trop noir pour voir ce que nous faisons.

— Jusqu’où faut-il monter, massa? — demanda Jupiter.

— Grimpe d’abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois suivre. — Ah ! un instant ! — prends ce scarabée avec toi.

Le scarabée. Massa Will! — le scarabée d’or! — cria le nègre reculant de frayeur ; — pourquoi donc fautd que je porte avec moi ce scarabée sur l’arbre ? — Que je sois damné si je le fais !

Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort nègre, de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien ! vous pouvez l’emporter avec cette ocelle ; mais, si vous ne l'emportez pas avec vous d’une

LE SCARABÉE O’OR. 91

manière ou d’une autre, je serai dans la cruelle nécessité de vous fendre la tête avec cette bêche.

— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc, massa ? — dit Jap, que la honte rendait évidemment plus complaisant: — il faut toujours que vous cherchiez noise à votre vieux nègre. C’était une farce, voilà tout. Moi, avoir peur du scarabée ! je m’en soucie bien, du scarabée !

Et il prit avec précaution l’extrême bout de la corde, et, maintenant l’insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le permettaient, il se mit en devoir de grimper à l’arbre.

Dans sa jeunesse, le tulipier, ou Liriodendron Tulipiferum, le plus magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse et s’élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches latérales ; mais quand ii arrive à sa maturité, l’écorce devient rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent en grand nombre sur le tronc. Aussi l’escalade, dans le cas actuel, était beaucoup plus difficile en apparence qu’en réalité. Embrassant de son mieux l’énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa à la longue jusqu’à la première grande fourche, et sembla dès lors regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque principal de : entreprise avait disparu, bien que ie brave nègre se trouvât à soixante ou soixante-dix pieds du sol.

— De quel côté faut-il que j’aille maintenant. Massa Will? — demanda- t-il.

— Suis toujours la plus grosse branche, — celle de ce côté, — dit Legrand.

Le negre mi obéit promptement, et apparemment sans “°P c * e peine; il monta, monta toujours plus haut, de

LE SCARABÉE d’OK ,

sorte qu’à la fin sa personne rampante et ramassée disparu^ dans l’épaisseur du feuillage ; il était tout à fait invisible. Alors sa voix lointaine se fit entendre; il criait ;

— Jusqu’où faut-il monter encore ?

> — A quelle hauteur es-tu? — demanda Legrand.

— Si haut, si haut, — répliqua le nègre, — que îe peux voir le ciel à travers le sommet de l’arbre.

— Ne t’occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je te dis. Regarde le tronc, et compte les branches audessous de toi, de ce côté. Combien de branches as-tu passées?

— Une, deux, trois, quatre, cinq; — j’ai passé cinq grosses branches, massa, de ce côté-ci.

— Alors, monte encore d’une branche.

Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il annonçait qu’il avait atteint la septième branche.

— Maintenant, Jup, — cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, — il faut que tu trouves le moven de t'avancer sur cette branche aussi loin qüe tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.

Des lors, les quelques doutes que j’avais essayé de conserver relativement à la démence de mon pauvre ami «parurent complètement. Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d’aliénation mentale, et je commençai à m’inquiéter sérieusement des moyens de e ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que

j avais ce mieux à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau.

— J ai bien peur de m’aventurer un peu loin sur cette sa longueur" ° ^ UQe ^ ranc ’ ie morte presque dans toute

— Tu dis bien que c’est une branch — cria Legrand d’une voix tremblante

e morte, Jupiter?

d’émotion.

LE SCARABÉE D'OR. 93

— Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c’est une affaire faite, — elle est bien morte, tout à fait sans vie.

— Au nom du ciel, que faire? — demanda Legrand, qui semblait en proie à un vrai désespoir.

— Que faire ? — dis-je , heureux de saisir l’occasion pour. placer un mot raisonnable, — retourner au logis et nous aller coucher. Allons, venez ! — Soyez gentil, mon camarade. — Il se fait tard, et puis souvenez-vous de votre promesse.

— Jupiter, — criait-il, sans m’écouter le moins du monde, — m’entends-tu ?

— Oui, Massa Wiïl, je vous entends parfaitement.

— Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves bien pourri.

— Pourri, massa, assez pourri, — répliqua bientôt le negre, •— mais pas aussi pourri qu’il pourrait l’être. Je pourrais m’aventurer un peu plus sur la branche, mais moi seul.

Toi seul ! — qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je yeux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le lâchais d’abord, la branche porterait bien sans casser, le poids d’un nègre tout seul.

— Infernal coquin ! — cria Legrand, qui avait l’air fort soulage, — quelles sottises me chantes-tu là ? Si tu laisses omber 1 insecte, je te tords le cou. Fais-y attention, Jupiter ; tu m’entends, n’est-ce pas ?

O ai, massa, ce n est pas la peine de traiter comme ça. un pauvre nègre.

T Eh hien ; ec °ute-moi, maintenant ! — Si tu te hasan ? ^ a ^ anc ^ e aussi loin que tu pourras le faire ger, et sans lâcher le scarabée, je te ferai ca-

LE SCARABÉE d’OR.

deau d’un dollar d'argent aussitôt que tu seras descendu.

— J’y vais, Massa Will, — m’y voilà, — répliqua lestement le nègre, — je suis presque au bout.

— Au bout! — cria Legrand, très-radouci. — "Veux-tu dire que tu es au bout de cette branche?

— Je suis bientôt au bout, massa ; — oh ! ob ! oh ! Seigneur Dieu ! miséricorde ! qu’y a-t-il sur l’arbre ?

— Eh bien ! — cria Legrand, au comble de la joie, — qu’est- ce qu’il y a ?

— Eh ! ce n’est rien qu’un crâne; — quelqu’un a laissé sa tête sur l’arbre, et les corbeaux ont becqueté toute ia viande.

— Un crâne, dis-tu ? — Très-bien ! — Comment est-il attaché à la branche? — qu’est-ce qui le retient?

— - Oh ! il tient bien; — mais il faut voir. — Ah ! c’est une drôle de chose, sur ma parole ; — il y a un gros clou dans le crâne, qui le retient à l’arbre.

— Bien ! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te dire ; — tu m’entends ?

— Oui, massa.

— Faispûen attention ! — trouve l’œil gauche ds crâne.

— Oh ! oh ! voilà qui est drôle ! il n’y a pas d’œil gauche du tout.

— Maudite stupidité ! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main gauche ?

-—Oui, je sais, — je sais tout cela; ma main gauche est celle avec laquelle je fends le bois.

" Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du crâne, ou la place où était l’œil gauche. As-tu trouvé ?

Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda: k gancne du crâne est aussi du même côté que la main gauche du crâne ? - — Mais le crâne n’a pas de

LE SCARABÉE DOR

mains du tout! — Cela ne fait rien ! j'ai trouve l'œil gauche,, — voilà l’œil gauche ! Que faut-il faire maintenant?

— Laisse filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde,

— Voilà qui est fait. Massa Will; c’était chose facile de faire passer le scarabée par le trou; — tenez, voyez-Ie descendre.

Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée invisible ; mais l’insecte qu’il laissait filer apparaissait maintenant au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d’or brunie aux derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient encore faiblement 1 éminence où nous étions placés. Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter l’avait laissé tombe r, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou quatre yards de diamètre, juste au-dessous de insecte et ayant achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de descendre de l’arbre.

. Avec un , soin sei, upuleux, mon ami enfonça dans la f!? une cneuhe, à l’endroit précis où le scarabée était ombe, et tira de sa poche un ruban à mesurer, il î'attacha par un bout à l’endroit du tronc de l’arbre qui était

et tr elach T ilie ’ le déroula jusqu’à la cheville, et continua ainsi a le dérouler dans la direction don-

-ee par ces deux points, - la cheville et le tronc

t ei J!! qi j a u distance de cin quante pieds. Pendant ce noin* * • UpI er nettoyait les ronces avec la faux. Au q U ’il tr0uve ’ !i enfonça une seconde cheville, Ïo si e P r r 1 T" 16 Ce f et autour duquel il décrivit

Son! I ïr Un T 6 qu8tre pieds de diamètre en-

para alors d’une bêche, en donna une à Ju-

96 LE SCARABÉE D'OR

piter, une à moi, et nous pria de creuser aussi vivement que possibie.

Pour parler franchement, je n’avais jamais eu beaucoup de goût pour un pareil amusement, et dans le cas présent je m’en serais bien volontiers passé; car la nuit s’avançait, et je me sentais passablement fatigué de l’exercice que j’avais déjà pris; mais je ne voyais aucun moyen de m’y soustraire, et j e tremblais de troubler par un refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j’avais pu compter sur l’aide de Jupiter, je n’aurais pas hésité à ramener par la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d’une lutte personnelle avec son maître, et dans n’importe quelle circonstance. Je ne doutais pas que Legrand n’eût le cerveau infecté de quelqu’une des innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que cette imagination n’eût été confirmée par la trouvaille du scarabée, ou peut-être même par l’obstination de Jupiter à soutenir que c’était un scarabée d’or véritable. Un esprit tourné à la folie pouvait bien se laisser entramer par de pareilles suggestions, surtout quand elles s’accordaient avec ses idées fat otites préconçues; puis je me rappelais le discours du pauvre garçon relativ ement au scarabée, indice de sa fortune! Par-dessus tout, j’étais cruellement tourmenté et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus tôt possible, par une démonstration oculaire, de l’inanité de ses rêveries.

Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un ensemble et un zèle dignes d’une cause plus rationnelle ; et, comme la lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m’empêcher de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque,

UE SCARABÉE D’OR

et que, si quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui aurions apparu comme faisant une besogne bien étrange et bien suspecte.

Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre principal embarras était causé par les aboiements du chien qui prenait un intérêt excessif à nos travaux. A la longue, il devint tellement turbulent, que nous craignîmes qu’il ne donnât l’alarme à quelques rôdeurs du voisinage, — ou plutôt, c’était la grande appréhension de Legrand, — car, pour mon compte, je me serais réjoui de toute interruption qui m’aurait permis de ramener mon vagabond à la maison. A la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui, s’élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la gueule de animal avec une de ses bretelles, et puis retourna à sa tache avec un petit rire de triomphe très-grave.

Les deux heures écoulées, nous avions atteint une

ct aucun indice de «** “ o t ait - ^ ous f ™es une pause générale et ie commençai a espérer que la farce touchait à sa fin. J Cepencant Legrand , quoique évidemment très-déconcerté » essuya le front d’un air pensif et reprit sa bêche Notre rou occupait déjà toute l’étendue du cercle de auatre J"’ 1 ; diamètre ; nous entamâmes légèrement’rêS ‘f e< nous creusâmes encore de deux „Teds R n apparut. Mon chercheur d'or dont 1 ■ 1 R,e "

prtte, sauta enfin hors du trou’ av” appomtement écrit 1 - 6 ^ P ;US aff reux des-

et comme à regret à ro ^ Vl ^ age ’ et ss lentement «vau, de so m 8 et”â& p”„‘f bien de faire aucune remamfie j . m °!’ -I e me son maître, commença à Jupite L a un signal de

et le chien étant démhJL Semhler J f s outiI s- Cela fait, dans un profond silence. ’ B0US reprîmes notr e chemin

LE SCARABÉE D’OR

Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant un terrible juron, sauta sur Jupiter et l’empoigna au collet. Le nègre stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans, toute leur ampleur, lâcha les bêches et tomba sur les genoux.

— Scélérat ! — criait Legrand, en faisant siffler les syllabes entre ses dents, — infernal noir ! gredin de noir ! — parle, te dis-je ! — réponds-moi à l’instant, et surtout ne prévarique pas ! — Quel est, quel est ton œil gauche ?

— Ah ! miséricorde ! Massa Will ! n’est-ce pas là, pour sûr, mon œil gauche? — rugissait Jupf tr épouvanté, plaçant sa main sur Forgane droit de la vision, et Fy maintenant avec Fopi'mâtretë du désespoir, comme s’il eut craint que son maître ne voulut le ?ai arracher.

— - Je m’en doutais ! — je le sava is bien ! hourra ! — vociféra Legrand, en lâchant le nègre, et exécutant une série de gambades et de cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant, promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à son maître.

— Allons, il nous faut retourner, — dit celui-ci ; — la partie n’est pas perdue.

Et il reprit son chemin vers le tulipier.

— Jupiter, — dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de Farbre, — viens ici ! — Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à l’extérieur ou tournée contre la branche ?

— La face est tournée à l’extérieur, massa, de sorte que les corbeaux ont pu manger les yeux sans aucune peine.

— Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait couler le scarabée ?

Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de J upiter.

LE SCâKABÉE D’OS.

— Par cet œil-ci, massa, — par l’œil gauche, — justecomme vous me l’aviez dit.

Et c’était encore son œil droit qu’indiquait le pauvre nègre.

— Allons, allons ! il nous faut recommencer.

Alors, mon ami dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait l’endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l’ouest de sa première position. Etalant de nouveau son cordeau du point le plus rapproché du tronc jusqu’à la cheville, comme il avait déjà fait, et continuant à l’étendre en ligne droite à une distance de cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards de l'endroit où nous avions précédemment creusé.

Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J’étais effroyablement fatigué ; mais, sans me rendre compte de ce qui occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi grande aversion pour le labeur qui m’était imposé. Je nry intéressais inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y avait-il dans toute l’extravagante conduite de Legrand un certain air délibéré, une certaine allure prophétique qui m’impressionnaient moimeme. Je bêchais ardemment, et de temps à autre je me surprenais cherchant, pour ainsi dire, dès veux, avec

100 tE SCARABÉE D’OR.

cas, n’était évidemment que le résultat d’un caprice ou d’une gaieté folle ; mais cette fois elle prenait un ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s’efforçait de nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d’ossements humains, formant deux squelettes complets, et mêlés de plusieurs boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la lame d’un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou quatre pièces de monnaie d’or et d’argent apparurent éparpillées.

A cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie; mais la physionomie de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler que je trébuchai et tombai en avant ; la pointe de ma botte s’était engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous un amas de terre fraîche.

Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle ; jamais je n’ai passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de bois de forme oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de minéralisation, — peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de profondeur. 11 était solidement maintenu par des lames de fer forgé, rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s’en emparer. Tous nos efforts réunis ne <

LE SC.fSSABÈE D’OS.

réussirent qu’à le déranger légèrement de son lit. Nous vîmes tout de suite l’impossibilité d’emporter un si énorme poids. Par bc-nheur, le couvercle n’était retenu que par deux verrous que nous fîmes glisser, — tremblants et pantelants d’anxiété. En un instant, un trésor d’une valeur incalculable s’épanouit, étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la fosse, et faisaient jaillir d’un amas confus d’or et de bijoux des éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les yeux.

Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer, dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses genoux dans la fosse, et, plongeant ses bras nus dans l’or jusqu’au coude, il les y laissa longtemps, comme s’il jouissait des voluptés d’un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant à lui-même :

— Et tout cela vient du scarabée d’or ? Le joli scarabée a or . le pauvre petit scarabée d’or que j’iniuriais, que je calomniais ! N’as-tu pas boute de toi, vilain nègre ? bem ! qu’as-tu à répondre ?

?i Cepe 1 QdantqUejeréveilIasse ’ P° ur ai nsi dire, le ma, re et le valet, et que je leur fisse comprendre qu’il v

nousfST 1 emp ° rter 16 trésor - 11 se faisait et l tout P yei> qUelque activité ; si «nus voulions que

Che / nousavant te jour. Nous ne satemps en délih' P +- fcndre ’ et nous perdions beaucoup de ordre Frai ^ ] ° nS ’ tant D0US avions les idées en dés- * - ement nous allégeâmes le coffre en enlevant

LS SCARAB^fe DOIi.

les deux tiers de son contenu,, et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir la bouche jusqu'à notre retour. Alors’ nous nous mîmes précipitamment en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la besogne, c’eût été dépasser les forces de la nature. Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes ; enfin nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, audessus de la cime des arbres.

Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour procéder à l'examen de notre trésor.

* Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et pous passâmes toute la journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son contenu. On n'y avait mis aucune espèce d’ordre ni d’arrangement ; tout y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une fortune qui dépassait tout ce que nous avions

LE SCARABÉE D’OR

supposé. Il y avait en espèces plus de 450,000 dollars, — en estimant la valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d’après les tables de l’époque. Dans tout cela pas une parcelle d’argent. Tout était en or de vieille date et d’une grande variété : monnaies française, espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons dont nous n’avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces de monnaie , très-grandes et trèslourdes, mais si usées qu’il nous fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie américaine. Quant à l’estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelquesuns très-beaux et d’une grosseur singulière, — en tout cent dix, dont pas un n’était petit; dix-huit rubis d’un éclat remarquable; trois cent dix émeraudes, toutes trèsbelles , vingt et un saphirs et une opale. Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous fîmes une catégorie distincte de l’autre or, elles paraissaient avoir été broyées à coups de marteau, comme pour rendre toute reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme quantité d’ornements en or massif;— près de deux cents bagues ouboucles d’oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si j’ai nonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très-grands et <.res-lourds; cinq encensoirs d’or d’un grand prix; un eigantesque bol à punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes largement ciselées; deux poignées d epee merveilleusement travaillées, et une foule

a aucres articles plus petits et dont j’ai perdu le souvenir.

f 01< f ùe toutes ces valeurs dépassait 330 livres ; et

montra ®, es imat,on j’ ai omis cent quatre-vingt-dix-sept

SOO do’D °pf PerbeS ’ d0nt ^ valaient bien chacune 00 dollars. Plusieurs étaient très-vieilles, et sans aucune

i04 LE SCARABÉE D’OR.

valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins souffert de Faction corrosive de la terre; mais toutes étaient magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d’un grand prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un million et demi de dollars ; et, lorsque plus tard nous disposâmes des bijoux et des pierreries, — après en avoir gardé quelques-uns pour notre usage personnel, — nous trouvâmes que nous avions singulièrement sous-évalué le trésor.

Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire, et que notre terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait que je mourais d’impatience de posséder la solution de cette prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les circonstances qui s’y rapportaient.

— Vous vous rappelez, — dit-il, — le soir où je vous fis passer la grossière esquisse que j’avais faite du scarabée. Vous vous souvenez aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez ; ensuite je me rappelai les taches particulières sur le dos de l’insecte, et je reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque fondement. Toutefois votre ironie à l’endroit de mes facultés graphiques m’irritait, caron me regarde comme un artiste fort passable ; aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j’étais au moment de le froisser avec humeur et de le'jeter dans le feu.

— Vous voulez parler du morceau de papier, — dis-je.

— Non ; cela avait toute l’apparence du papier, et moimême j’avais d’abord supposé que c’en était, mais quand je voulus dessiner dessus, je découvris tout de suite que c’était un morceau de parchemin très-mince. Il était fort

LE SCARABÉE ü'üft.

sale, vous vous le rappelez. Au moment même où j’allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand j’aperçus l’image positive d’une tête de mort à l’endroit même où j’avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop étourdi pour penser avec rectitude. Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses détails, bien qu'il v eût une certaine analogie dans le contour général. Je nris alors une chandelle, et, m’asseyant à l’autre bout de îa chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin. En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme je l’avais faite. Ma première impression fut-simplement de la surprise ; il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et c’était une coïncidence singulière que ce fait de l’image d’un crâne, inconnue à moi, occupant l’autre côté du parchemin, immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée, — et d’un crâne qui ressemblait si exactement à mon dessin, non-seulement par le contour, mais aussi par îa dimension. Je dis que la singularité de cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C’est l’effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L’esprit s’efforce d’établir un rapport, une liaison de cause à effet, — et, se trouvant impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée. Mais quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement, qu’il n’y avait aucun dessin sur le parchemin quand j’y fis mon croquis du scarabée. J’en acquis la parfaite certitude ; car je me souvins de l’avoir tourné et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait été visible, je 1 aurais infailliblement remarqué. Ily avait réelle-

108 LE SCARABÉE D’OR

ment ià un mystère que je me sentais incapable de dé» brouiller 5 mais dès ce moment meme, il me sembla voir prématurément poindre une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus secrètes de mon entenuenient, une espèce de ver luisant intellectuel, une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de l’autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute réflexion ultérieure jusqu’au niomentoù je pourrais être seul.

Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d’abord je voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes mains. L’endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du continent, à un mille environ à l’est de l’îlè. mais à une petite distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m’en emparai, il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence accoutumée, avant de prendre l’insecte qui s’était envolé de son côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d’analogue, avec quoi il pût s’en emparer. Ce fut en ce moment que ces yeux et les miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du papier. Ii était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en l’air. Près de l’endroit où nous le trouvâmes, j’observai les restes d’une coque de grande embarcation, autant du moins que j’en pus juger. Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps, car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d’une charpente de bateau.

Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l’insecte et me le donna. Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous rencontrâmes le lieutenant

LE SCARABÉE d’qE. { QJ

G Je lui montrai l’insecte, et il me pria de lui permet-

tre de remporter au fort. J’v consentis, et ii le fourra dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait d’enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu’il examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse d’avis, et jugea-t-il prudent do s’assurer d’abord de sa prise; vous savez qu’il est fou d’histoire naturelle et de tout ce qui s’y rattache. Il est évident qu’alors, sans y penser, j’ai remis le parchemin dans ma poche.

\ous vous rappelez que, lorsque je m’assis à la table pour faire un croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à 1 endroit où on le met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n y en avait point. Je cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement toute la série de circonstances qui l’ont jeté dans mes mains ; car toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit. s

Sans aucun doute, vous me considérerez comme un reveur, - mais j’avais déjà établi une espèce de con nexion. J’avais uni deux anneaux d’une grande cha ne'

SS eCh °“ é à ° 6 ‘ 8 * - ■» 'O- £ ce bateaium parcnemm, — non pas un papier. — portant l’imaw

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jA,, ' , repondra i que le crâne ou la tête de mort est •vu/’kmi ' 1 '” Cmm ttei t ‘ irates - IIs ont toujours clans 2 , enSaê ®“ te * ** >0 PayiUon à tàe “e

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presque impérissable. o/cnT” 1 estunechose durable,

des documents d’une*minime ^ rar ® ment au P ar chemin

pond beaucoup moins bien lm f ortance - Puisqu’il ré- P moins Dien que le papier aux besoins

LE SCARABÉE D'OS

ordinaires de récriture et du dessin. Cette réflexion m’induisit à penser qu’il devait y avoir dans ia tête de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l’un des coins eût été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme primitive était oblongue. C’était donc une de ces bandes qu’on choisit pour écrire, pour consigner un document important, une note qu’on veut conserver longtemps et soigneusement.

— Mais, — interrompis-je, — vous dites que le crâne n’était pas sur le parchemin quand vous y dessinâtes le' scarabée. Comment donc pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne, — puisque ce dernier, d’après votre propre aveu, a dû être dessiné — Dieu sait comment ou par qui, — postérieurement à votre dessin du scarabée ?

— Ah! c’est là-dessus que roule tout le mystère; bien que j’aie eu comparativement peu de peine à résoudre ce point de l’énigme. Ma marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu’à un seul résultat. Je raisonnais ainsi, par exemple : quand je dessinai mon scarabée, il n’y avait pas trace de crâne sur le parchemin ; quand j eus fini mon dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous ne me l’eussiez rendu. Conséquemment ce n’était pas vous qui aviez dessiné le crâne, et il n’y avait là aucune autre personne pour le faire. Il n avait donc pas été créé par l’action humaine; et cependant, il était là, sous mes yeux !

Arrivé à ce point de mes réflexions, je m’appliquai à me rappeler et je me rappelai en effet, et avec une par- .aite exactitude, tous les incidents survenus dans l’inter- ' a ^ e en fi ues tion . La température était froide, — oh ! l’heureux, le rare accident! — et un bon feu flambait dans la c eminée. J étais suffisamment réchauffé par l’exercice,

LE SCARABÉE D’OR

et je m’assis près de la table. Vous,, cependant, vous aviez tourré votre chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le parchemin dans la main, et comme vous alliez l’examiner, Wolf, mon terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez avec la main gauche, et vous cherchiez à l’écarter, en laissant tomber nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre vos genoux dt tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait l’atteindre, et j’allais vous dire de prendre garde ; mais avant que j’eusse parlé, vous l’aviez retiré, et vous vous étiez mis à l’examiner. Quand j’eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne doutai pas un instant que la chaleur n’eût été l’agent qui avait fait apparaître sur le parchemin le

crâne dont je voyais l’image. Vous savez bien qu’il y a,

il y en a eu de tout temps, — des préparations chimiques au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du vehn des caractères qui ne deviennent visibles qu* .orsqu ds sont soumis à l’action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré dans l’eau régale et délayé dans qua re fois son poids d’eau ; il en résulte une teinte verte.

régulé ^e cobalt, dissous dans l’esprit de niire, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou

a St’esf? S r èSqUe 13 su ^ stance s ur laquelle on eciit s est refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de la chaleur, '

J’exammai alors la tête de mort avec le plus grand soin

ian+e D’ a h-i a partie du P ar chemm à une chaleur brûo n peu pales du crâne ; mais, en continuant

LE SCARABÉE »’OR

l’expérience^ je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je supposai d’abord être celle d’une chèvre. Mais un examen plus attentif me convainquit qu’on avait voulu représenter un chevreau,.

— Àh ! ah ! — dis-je, — je n’ai certes pas le droit de me moquer de vous ; — un million et demi de dollars ! c’est chose trop sérieuse pour qu’on en plaisante ; — mais vous n’allez pas ajouter un troisième anneau à votre chaîne; — vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et une chèvre; — les pirates, vous le savez, n’ont rien à faire avec les chèvres. — Cela regarde les fermiers.

— Mais je viens de vous dire que l’image n’était pas celle d’une chèvre.

— bon ! va pour un chevreau ; c’est presque la même chose.

— Presque, mais pas tout à fait, — dit Legrand. - ^ bus avez entendu parler peut-être d’un certain capitaine Kidd. Je considérai tout de suite la figure de cet animal comme une espèce de signature logogryphique ou hiéroglyphique (Kid, chevreau). Je dis signature, parce que la place qu elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée. Quant à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé, elle avait l’air d’un sceau, d’une estampille. Mais je fus cruellement déconcerté par l’absence du reste, — du corps même de mon document rêvé, du texte de mon contexte.

Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et la signature.

Quelque chose comme cela. Le fait est que je ms sentais comme irrésistiblement pénétré du pressentiment d une immense bonne fortune imminente. Pourquoi ?je ne saurais trop le dire. Après tout, peut-être était-ce plu-

LE SCARABÉE o'OR.

s. LE SCARABÉE D OR. III

tôt un désir qu'une croyance positive? — mais croiriezvous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si extraordinaire ! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit là dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul jour de toute 3 année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour nécessiter du feu; et sans ce feu, et sans l'intervention du chien aumoment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la tête de mort, etn'aurais jamais possédé ce trésor.

— Allez, allez, — je suis sur des charbons,

, T ^ k* en - vous avez donc connaissance d’une foule d histoires qui courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque part sur la côte de l'A «antique par Kidd et ses associés? En somme, tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits duraient depuis si longtemps, et avec tant de persistance, cela ne pouvait selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pennant un certain temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute venues jusqu'à nous sous eur forme actuelle et invariable. Remarquez que les histoires en question roulent toujours sui des chercheurs et jamais sur des trouvent ue trésors. Si l piratfavafl

blalt^ S ° n ar f ent ' 1 affaire en serait restée là. Il me sem blait que quelque accident, par exemple la perte de la"

mo™rr1 ,q “ ai ‘ '’ eMr0it «•*•> «A dû le priver to

était arrivé à k Supposais <l ue cet accident

naissance à

LE SCARABÉE D’OR

cette rumeur universelle et à ces légendes aujourd hui sï communes. Avez-vous jamais entendu parler d’un trésor important qu’on' aurait déterré sur la côte.?

— Jamais.

— Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d’immenses richesses. Je considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en moi une espérance. — une espérance qui montait presque à la certitude ; — c’était que le parchemin, si singulièrement trouvé, contiendrait l’indication disparue du lieu où avait été fait le dépôt.

— Mais comment avez-vous procédé ?

— J’exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la chaleur ; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait bien être pour quelque chose dans cet insuccès ; aussi je nettoyai soigneusement le parchemin en versant de l’eau chaude dessus, puis je le plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai la bande de vélin, et je m’aperçus, avec une joie inexprimable, qu’elle était mouchetee en plusieurs endroits de signes qui ressemblaient a des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose dans la casserole, je l’y laissai encore une minute, et quand je l’en retirai, elle était juste comme vous allez la voir.

Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement tracés entre la tête de mort et le chevreau •

LE SCARABÉE D’OR. J13

Mais^ — dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n’y vois pas plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne pas les gagner.

Et cependant, — dit Legrand, — la solution n’est certainement pas aussi difficile qu’on se l’imaginerait * au premier coup d’œil. Ces caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un chiffre, c’està-dire qu’ils présentent un sens; mais d’après ce que nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout d’abord que celui-ci était d une espèce simple, — tel cependant qu’à l’intelligence grossière du marin il dût paraître absolument insoluble sans la clef.

— Et vous l’avez résolu, vraiment ?

— Très-aisement; j’en ai résolu d’autres dix mille foi-’ pms compliques. Les circonstances et une certaine in-

sÎrtes+én eSprit maA * P^e intérêt à ces

géniosité hm? 8 ' ^ 6St vraiment dout eux que l’inbeniosde humaine puisse créer une énigme de ce genre

re » car les Principes de solution, parti-

LE SCARABÉE D’OR

culièrement quand il s’agit des chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et peuvent en être modifiés. En général, il n’y a pas d’autre moyen qu e d’essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités, toutes les langues qui vous sont connues, jusqu’à ce que vous ayez trouvé la bonne. Mais dans le chiffre qui nous occupe, toute difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus sur le mot Kidd n’est possible que dans la langue anglaise. Sans cette circonstance, j’aurais commencé mes essais par l’espagnol et le français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme était anglais.

Vous remarquez qu’il n’y a pas d’espaces entre les mots. S’il y avait eu des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce cas, j’aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots les plus courts, et si j’avais trouvé, comme cela est toujours probable, un mot d’une seule lettre, a ou / (un, je) par exemple, j’aurais considéré la solution comme assurée. Mais puisqu’il n’y avait pas d’espaces, mon premier devoir était de relever les lettres prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement. Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici :

Le caractère 8 se trouve 33 fois, » ; » 26 »

» -+- et t

LE SCARABÉE D'OR

HS

Le caractère 0 se trouve » 9 et 2 »

» : et 3 »

» — et . »

6 fois,

Or la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est e. Les autres lettres se succèdent dans cet ordre : ao i dhnrstuycfg l mvj bkp q x'z. E prédomine si singulièrement qu’il est très-rare de trouver une phrase d'une certaine longueur, dont il ne soit pas le caractère principal. . ,

Nous avons donc, tout en commençant, une base d’opérations qui donne quelque chose de mieux qu’une conjecture. L’usage général qu’on peut faire de cette tabie est évident, mais pour ce chiffre particulier nous ne nous en servirons que très-médiocrement. Puisque notre caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l’e de l’alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, voyons si le 8 se rencontre souvent double; car l’e se redouble très-fréquemment en anglais, comme par exemple dans les mots : meet, fleet, speed, seen, been, agréé, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons qu’il n’est pas redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme soit très-court.

Donc 8 représentera e. Maintenant, de tous les mots de la langue,, the est le plus usité; conséquemment, il nous taut voir si nous ne trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois caractères, ce 8 étant le dermerdes trois. Si nous trouvons des répétitions dece genre

e les représenteront très-probablement le mot the. Véri-

ica ion faite, nous n’en trouvons pas moins de 7 ; et les

-enrèc GI T SUnt ^° US P ouvons donc supposer que ;

P seme f, que 4 représente h, et que 8 représente e,

LE SCARABÉE D’OR

— la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. U y a maintenant un grand pas de fait.

Nous n’avons déterminé qu’un mot, mais ce seul mot nous permet d’établir un point beaucoup plus important c’est-à-dire les commencements et les terminaisons d’autres mots. Voyons, par exemple, l’avant-dernier cas où se présente la combinaison ;48, presque à la fin du chiffre. Nous savons que le ; qui vient immédiatement après est le commencement d’un mot, et, des six caractères qui suivent ce the, nous n’en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces caractères par les lettres qu’ils représentent, en laissant un espace pour l’inconnu : t éeth.

Nous devons tout d’abord écarter le tk comme ne pouvant pas faire partie du mot qui commence par le premier t, puisque nous voyons, en essayant successivement toutes les lettres de l’alphabet pour combler la lacune, qu’il est impossible de former un moi dont ce tk puisse faire partie. Réduisons donc nos caractères à

t ee,

et reprenant de nouveau tout l’alphabet, s’il le faut, nous concluons au mot tree (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons ainsi une nouvelle lettre, r , représentée par (, plus deux mots juxtaposés, the tree d’arbre).

Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison ;48, et nous nous en servons comme de terminaison à ce qui précédé immédiatement. Cela nous donne l’arrangement

the très ; 4(+?34 the,

ou, en substituant les lettres naturelles nous connaissons.

aux caractères que

the tree tkr+nh the .

LE SCABABÉE D’OB. H 7

Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou des points, nous aurons :

the tree thr...h tke.

et le mot through (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, o, u et g, représentées par j; ? et 3.

Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du commencement, l’arrangement suivant :

83(88, ou egree,

qui est évidemment la terminaison du mot degree (degré), et qui nous livre encore une lettre d, représentée par +.

Quatre lettres plus loin que ce mot degree, nous trouvons la combinaison

dont nous traduisons les caractères connus et représentons l’inconnu par un point ; cela nous donne:

arrangement qui nous suggère immédiatement le mot thirteen (treize), et nous fournit deux lettres nouvelles * et n, représentées par 6 et *. '

Reportons-nous maintenant au commencement du vptogramme, nous trouverons la combinaison

Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons • good,

CG qUÎ ”° US montre <ï ue la première lettre est un a, et

1Î8 1E SCARABÉE D’OR

que les deux premiers mots sont a good (un bon, u ne bonne).

Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion de disposer toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un commencement de clef :

représente a » d

Ainsi, nous n’avons pas moins de dix des lettres les plus importantes, çt il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un aperçu de l’analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus qu’à vous donner la traduction complète du document, comme si nous avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici :

A good glass in the bishop’s hostel in the devil’s seat forîyone degrees and thirteen minutes northeast and hy north main branch seventh limb east side shoot from the left eye

oi the death s-head a bee line from the tree t’nrough the shot fifty feet out.

(Un bon verre dans l’hostel de l’évêque dans la chaise du ia e quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart

LE SCARABÉE D’OR

de nord principale tige septième branche côté-est lâchez de l’oeil gauche de la tête de mort une ligne d’abeille de l’arbre à travers la balle cinquante pieds au large.)

— Mais, — dis-je, — l’énigme me paraît d’une qualité tout aussi désagréable qu’auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de tout ce jargon de chaise du diable, de tête de mort et d ’hostel de l’évêque ?

— Je conviens, — répliqua Legrand, — que l’affaire a l’air encore passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d’œil. Mon premier soin fut d’essayer de retrouver dans la phrase les divisions naturelles qui étaient dans l’esprit de celui qui l’écrivit.

— De la ponctuer, voulez-vous dire ?

— Quelque chose comme cela.

— Mais comment diable avez-vous fait ?

— Je réfléchis que l’écrivain s’était fait une loi d’assembler ses mots sans aucune division , espérant rendre ainsi la solution plus difficile. Or, un homme qui n’est pas excessivement fin sera prèsque toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure. Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est fatalement porté à serrer les caractères plus que d’habitude. Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me dirigeant d’après cet indice, j’établis la division suivante :

A good glass in the bishop’s hostel in the devil’s seat — ortv-one degrees and thirteen minutes — northeast and by north main braneh se vent h limb east side — shoot from e ie.t eye of the death’s-head — a bee-line from the tree ihrougn the shot fifty f ee t out. *

Lt. bon verre dans l’hostel de l’évêque dans la chaise du

* 20 LE SCARABÉE D’OR

diable — quarante et un degrés et treize minutes — nord-est quart de nord — principale tige septième branche côté est — lâchez de l’œil gauche de la tête, de mort — une ligne d’abeille de l’arbre à travers la balle cinquante pieds au large.)

— Malgré votre division, — dis-je, — je reste toujours dans les ténèbres.

— J’y restai moi-même pendant quelques jours, — répliqua Legrand. Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l’ile de Sullivan sur un bâtiment qui devait s’appeler Y Hôtel de V Évêque; car- je ne m’inquiétai pas de la vieille orthographe du mot hostel. N’ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j’étais sur le point d étendre la sphère de mes recherches, et de procéder d’une manière plus systématique, quand, un matin, je m avisai tout à coup que ce Bishop’s hostel pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d’un ancien manoir à quatre milles environ au nord de l’île. J’allai donc à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux nègres de l’endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit qu’elle avait entendu parler d’un endroit comme Bessop’ s castle (çhâteau de Bessop), et qu’elle croyait bien pouvoir m’y Conduire, mais que ce n’était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher.

Je 1m offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque hésitation, elle consentit à m’accompagner jusa 1 enar0lt Précis. Nous le découvrîmes sans trop de ifhculte, je la congédiai, et commençai à examiner la localité. Le ckateau consistait en un assemblage irrégulier e pics et e rochers, dont l’un était aussi remarquable par sa auteur que par son isolement et sa configuration quasi-artifideUe. Je grimpai au sommet, et là je me sen hs fort embarrasse de ce que j’avais désormais à faire.

LE SCARABÉE D’OR

Pendant que j’y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite sailiie dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit pouces à peu près, et n'avait guère plus d’un pied de large; une niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût là la chaise du Diable dont il était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais désormais tout le secret de l’énigme.

Le bon verre, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose qu’une longue-vue ; car nos marins emploient rarement le mot glass dans un autre sens. Je compris tout de suite qu’il fallait ici se servir d’une Songue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et n’ admettant aucune

variation. Or, les phrases : quarante et un degrés et treize minutes, et nord-est quart de nord, — je n’hésitai pas un instant à le croire, — devaient donner la direction pour pointer la longue-vue. Fortement remué par toutes ces découvertes, je me précipitai chez moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au rocher.

Je me laissai glisser sur la corniche, et je m’aperçus qu on ne pouvait s’y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma conjecture. Je pensai alors a me servir de la longue-vue. Naturellement les quarante et un degres et treize minutes ne pouvaient avoir trait au’à l eleyaùon au-dessus de l’horizon sensible, puisque ladimn horizontale était clairement indiquée parles mots

dWh qVMr \ PetaWis Cette direction moyen

possibi™ P ° Che; PUÎS ’ P° intaut - aussi juste que quarante^ appTOximat!0r b ma longue-vue à un angle de S TV ie f ’ es Ration, je la fis mouvoir avec P* °n ûe haut en ba s et de bas en haut, jusqu'à ce

LE SCARABÉE D'OR

que mon attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de lucarne dans le feuillage d’un grand arbre qui dominait tous ses voisins dans l’étendue visible. Au centre de ce trou j’aperçus un point blanc, mais je ne pus pas tout d’abord distinguer ce que c’était. Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau, et je m’assurai enfin que c’était un crâne humain.

Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai l’énigme comme résolue ; car la phrase : principale tige, septième branche, côté est, ne pouvait avoir trait quià la position du crâne sur l’arbre, et celle-ci : lâchez de F œil gauche de la tête de mort, n’admettait aussi qu’une interprétation, puisqu’il s’agissait de la recherche d’un trésor enfoui. Je compris qu’il fallait laisser tomber une balle de l’œil gauche du crâne, et qu’une ligne d’abeille, ou, en d’autres termes, une ligne droite, partant du point le plus rapproché dutronc, et s’étendant, a travers la balle, c’est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait l’endroit précis, — et sous cet endroit je jugeai qu’il était pour le moins possible qu’un dépôt précieux fût encore enfoui.

Tout cela, — dis-je, — est excessivement clair, et tout à la fois ingénieux, simple, et explicite. Et quand vous eûtes quitté Y Hôtel de l’ Evêque, que fîtes-vous?

^ Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, je retournai chez moi. A peine eus-je quitté la chaise du Diable, que le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse, il me fut désormais impossible de l’apercevoir. Ce qui me paraît le chef-d œuvre de l’ingéniosité dans toute cette affaire, c est ce fait (car j’ai répété l’expérience et me suis convaincu que c’était un fait), que l’ouverture circulaire en question n’est visible que d’un seul point, et cet unique

LE SCARABÉE D’OR

point de vue, c’est l’étroite corniche sur le flanc du rocher.

Dans cette expédition à Y Hôtel de l’Evêque j’avais été suivi par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul. Mais le jour suivant, je me levai de très-grand matin, je réussis à lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon arbre. J’eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade. Quant au reste de l’aventure, vous êtes, je présume, aussi bien renseigné que moi.

— Je suppose, — dis-je, — que, lors de nos premières fouilles, vous aviez manqué l’endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber le scarabée par l’œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par l’œil gauche.

— Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces et demi environ relativement à la balle, c’est-à-dire à la position de la cheville près de l’arbre ; si le trésor avait été sous l’endroit marqué par la balle cette erreur eût été sans importance ; mais la balle et le point le plus rapproché de l’arbre étaient deux points ne servant qu’à établir une ligne de direction; naturellement, l’erreur, fort minime au commencement, augmentait en proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fumes arrivés à une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés. Sans l’idée fixe dont /étais possédé, qu’il y avait positivement là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu toutes nos peines.

— Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le scarabée ! — quelles bizarreries ! Je vous croyais positivement fou. Et pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre insecte, au lieu u une balle ?

LE SCARABÉE D'OR

Ma foi ! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque peu vexé par vos soupçons relativement à 1 état de mon esprit, et je résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l’arbre. Une observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette dernière idée.

— Oui, je comprends; et maintenant il n’y a plus qu’un point qui m embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou ?

Ah ! c est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre que vous. Je ne vois qu’une manière piausible de 1 expliquer, — et mon hypothèse implique une atrocité telle que cela est horrible à croire. Il est clair que Kidd, si c’est bien Kidd qui a enfoui le trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte, — il est clair que Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais la besogne finie, il a pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses aides étaient encore occupés dans la fosse ; il en a peut-être fallu une douzaine. — Qui nous le dira ?

LE CANARD AU BALLON

Étonnâmes nouvelles par exprès, viâ Norfolk ? — L’Atlantique traversée en trois jours! ! — Triomphe signalé de la machine volante de M. Monck Mason! ! ! — Arrivée à Tîle de Sullivan, près Charleston, S. C., de MM. Mason, Robert Holland, Henson, Harrison Ainsworth, et de quatre autres personnes, par le ballon dirigeable Victoria, après une traversée de soixante-cinq heures d’un continent à l’autre H ! ! — Détails circonstanciés du voyage! ! ! ! !

Le jeu d’esprit ci-dessous, avec i’en-tête qui précède en magnifiques capitales, soigneusement émaillé de points d’admiration, fut publié primitivement, comme un fait positif, dans le New-York Sun , feuille périodique, et y remplit complètement le but proposé,de fournir un aliment indigeste aux insatiables badauds durant les quelques heures d’intervalle entre deux courriers de Charleston. La cohue qui se St pour se disputer seul journal qui eut les nouvelles fut quelque chose qui cépasse même le prodige ; et en somme, si, comme quelques-uns l'affirment, le Victoria n’a pas absolument accompli la traversée en question, il serait difficile de trouver une raison quelconque qui l’eût empêché de l’accomplir.

Le grand problème est à la fin résolu ! L’air, aussi bien que la terre et l’océan, a été conquis par la science, et deviendra pour l’humanité une grande voie commune et commode . L’Atlantique vient d’être traversée en ballon ! et cela, sans trop de difficultés, — sans grand danger apparent, — avec une machine dont on est absolument maître, — et dans l’espace inconcevablement court de soixante-cinq heures d’un continent à l’autre ! Grâce à 1 activité d un correspondant de Charleston, nous sommes en mesure de deaner les premiers au public un récit détaillé de cet extraordinaire voyage, qui a été accompli, — du samedi 6 du courant, à quatre heures du matin, au mardi 9 du courant, à deux heures de l’après-midi, —

LE CANARD AU BALLON

par sir Everard Bringhurst, M. Osborne, un neveu de lord Bentinck, MM. Monck Mason et Robert Holland, les célèbres aéronautes, M. Harrison Ainsworth, auteur de Jack Sheppard, etc., et M. Henson, inventeur du malheureux projet de la dernière machine volante, — et deux marins de Woohvich, — en tout huit personnes. Les détails fournis ci-dessous peuvent être considérés comme parfaitement authentiques et exacts sous tous les rapports, puisqu’ils sont, à une légère exception près, copiés mot à mot d’après les journaux réunis de MM. Monck Mason et Harrison Ainsworth, à la politesse desquels notre agent doit également bon nombre d’explications verbales relativement au ballon lui-même, à sa construction, et à d’autres matières d’un haut intérêt. La seule altération dans le manuscrit communiqué a été faite dans le but de donner au récit hâtif de notre agent, M. Forsyth, une forme suivie et intelligible.

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