MAT1U1.DE
Oui, et puis la crainte que Corinne ne se moquât de moi ; sans cela... C'est si mal de les tromper ainsi! ma tante qui m'a toujours aimée, qui voulait m'élever, me servir de seconde mère; et mon père qui s'éloigne, que peut-être je ne re verrai plus !... Mon Dieu ! que ce postillon va vite !
EDMOND
Rassurez-vous... nous voici au relais!... Où sommes-nous ici?
LE POSTILLON
A Villeneuve-Saint-Georges. (Appelant un autre postillon.) Allons, Joli-Cœur, à ches'al ! (S'approchant d'Edmond et ôlant son chapeau.) Si monseigneur veut régler le compte.
EDMOND, lui donnant de l'argent.
Tiens, et qu'on se dépêche.
Soyez tranquille. (Bas à son camarade.) Ne perds pas de temps; Ce sont des amoureux... (Montrant deux pièces de cinq francs.) et les roues sont bonnes.
LE POSTILLON
C'est dit... .Faisant claquer son fouet.) En avant...
(Chantant à tue-tête.)
Et vogue la nacelle
Qui porte mes amours !...
(La calèche part au grand trot sur le payé de Villeneuve-Saint-Georges.)
EDMOND
Dieu! quels cahots... Postillon, pas si vite... tu vas briser la voiture.
LE POSTILLON
Ce n'est rien... Le pavé est comme ça jusqu'à l'ancienne maison de M. Boïeldieu. A dater de là, ce n'est plus qu'une roulade.
MATH1LDE.
Ah ! Boïeldieu a demeuré ici ?
LE POSTILLON
Oui, madame. Après le pont, la grille à droite... une jolie maison. J'ai été domestique chez lui ; et c'est là que j'ai pris le
goût de l' opéra-comique.
(Chantant à pleine voix.)
Lorsque mon maître est en voyage, Ah ! c'est superbe en vérité.
C'est bien ; mais tais-toi, car tu es cause que tout le monde nous regarde.
LE POSTILLON, chantant toujours
La dame blanche vous regarde, La dame blanche vous entend.
EDMOND
Impossible de lui imposer silence. Heureusement nous voilà sur la grande route.
MATHILDE
Que cet air pur, ce beau soleil me font de bien ! Regardez donc, au-dessus de nous, quelle jolie vallée ! quelle belle verdure !
EDMOND
J'ai vu au Diorama quelque chose dans ce genre-là. Une
vailée de Daguerre ou de Bouton, je ne sai? plus lequel.
MATHII.DE.
Qu'il serait doux de passer ici sa vie ! Postillon, quel est cet endroit?
LE POSTILLON
Muntgeron, où nous allons arriver.
MATHILDE
Non, ce bas -fond, à gauche.
C'est Crosne, et la rivière d'Yères.
MATHILDE
Edmond, est-ce que ces riants ombrages, cette belle nature ne vous disent rien ?
EDMOND
Pardon, je ne regardais pas. Je tiens peu à la nature, je ne tiens qu'à vous.
LE POSTILLON, chantant.
Et toujours la nature Embellit la beauté.
EDMOND
Te tairas-tu !... Impossible de me faire entendre... Le voilà au galop dans la rue de Montgeron.
MATHILDE
Grâce au ciel, nous en sommes dehors ! Quels sont ces arbres que j'aperçois de loin ?
LE POSTILLON
A gauche, la propriété du général Dupont-Chaumont, et devant vous la forêt de Sénart.
EDMOND
Ah! c'esl la furet do Sénart?
MATHILDE
Vous ne la connaissez pas?
Moi, je n'ai jamais voyage : et, en fait de forêts, je n'ai jamais
été plus loin que les bois de Meudon. Aurez-vous peur, Ma-
thilde ?
MATHILDE, avec tendresse.
Non... je serai avec vous.
EDMOND
Et s'il y a des brigands ?
MATHlLDK.'avec exaltation.
Je le voudrais presque., pour que vous puissiez me défendre.
EDMOND
Je vous en remercie. Mais la matinée avance ; vous n'avez pas faim?
MATHILDE
Non, et vous?
EDMOND
Cela commence.
MATHILDE, d'un (on de reproche
Quoi ! nous sommes tous les deux près l'un de l'autre, et vous y pensez ?
EDMOND
Mais oui. Ordinairement, je ne déjeune qu'à onze heures, au café Tortoni : c'est ma seule occupation de la matinée ; mais aujourd'hui, j'étais éveillé à cinq heures du matin, ce qui ne m'anive jamais.
M », tous les jours.
EDMOND
Le l'exercice et le grand air donnent de l'appétit. Voyons un
66 H1ST0K1ETTF.S ET PROVEKBES.
peu, sur le livre de poste, où nous pourrons nous arrêter pour déjeuner.
MATHILDE
Où vous voudrez ; peu m'importe.
EDMOND
Ce n'est pas indifférent, car, en voyage, je ne connais rien de plus important que le déjeuner, si ce n'est le dîner, et je ne vois d'endroit passable que Melun.
MATHILDE
Soit.
EDMOND
Nous y serons sur les dix heures ; nous y resterons jusqu'à onze ; et ce soir, si je calcule bien les distances, nous pourrons, sans nous fatiguer, souper à Sens.
MATHILDE
A Sens, dites-vous ?
EDMOND
Oui, à peu près trente lieues de Paris.
Ah ! mon Dieu !
EDMOND
Qu'avez-vous donc ?
MATHILDE
Je me souviens que ma tante va à Lyon par Auxerre. Je vous l'avais écrit.
EDMOND
C'est vrai.
MATHILDE
Et qu'elle couche toujours à Sens le premier jour.
EDMOND
En êtes-vous sûre?
MATHILDE
A l'auberge de l'Ëcu de France. Je ne peux pas en douter,
car elle a écrit avant-hier pour y retenir son logement Elle est donc en ce moment sur la même route que nous.
EDMOND
C'est cependant celle de l'Italie. On me l'a bien dit.
MATHILDE, avec irapatieoce
Mais c'est aussi celle de Lyon.
EDMOND
Vous croyez?
Certainement.
EDMOND
Alors c'est qu'il n'y a pas d'autre chemin ; ce n'est pas notre faute. N'est-ce pas, postillon, il n'y a que cette route-ci pour aller en Italie ?
LE POSTILLON
Si, monseigneur, il y en a une par le Bourbonnais, et peutêtre d'autres encore.
MATHILDE
Vous voyez.
EDMOND
Est-ce que je savais cela?
MATHILDE
Un homme doit le savoir.
EDMOND
Vous qui sortez de pension, à la bonne heure ; mais nous autres gens à la mode, pourvu que nous connaissions les allées du bois de Boulogne, c'est tout ce qu'il faut pour conduire en tilbury. Madrid, Bagatelle, le rond de Mortemart et l'allée Fortunée, nous ne sortons pas de là. Mais rassurez-vous.
MATHILDE
Me rassurer... quand la voiture de ma tante peut rencontrer
la nôtre. . quand on peul nie reconnaître, me voir avec vous!... J'en mourrais de honte.
Impossible qu'elle nous rencontre. D'abord nous sommes partis de Paris les premiers. Nous avons de l'avance. Je viens de lire les lois de la poste. Une voiture ne peul pas dépasser celle qui la précède; c'est défendu par le règlement.
MAIHILDE.
Mais si elle parvenait à nous rejoindre, à marcher près de nous.
EDMOND
Alors c'est moi qui lui permettrais de passer devant; et en fermant la calèche, en vous enveloppant dans votre voile, dans votre pelisse, qui voulez-vous qui vous reconnaisse? Qui oserait d'ailleurs, quand je suis là; venir regarder dans ma voiture ?
MATH1LDE.
H faut donc que je me rassure?
EDMOND
Certainement.
MATHILDE
Je ne demande pas mieux ; car cette idée seule me faisait une peur...
LE POSTILLON, faisant claquer son fouet et chantant à tue-tête. Sonnez, sonnez, cornemuse et musette !
Nous voici arrivés au relais. (Appelant.; Ohé! postillon de malheur!... deux chevaux de calèche.
l'autre POSTILLON, attelant.
Tu es bien heureux d'être gai et de chanter toujours. (Montant achevai.) Moi, je n'en ai guère envie... Mes pauvres chevaux ont si éreintés, que ça me fend le cœur. (Leur allongeant un grand
coup de fouet.) Hu ! Blanchet! (La calèche part au trot) Je ni
comment not' bourgeois a le cœur de faire courir des bêtes qui sont dans cet état-là... Hu ! donc!... (Second coup de fouet.) Ces maîtres de poste sont si avides, que pour avoir une course de
plus... Hu! donc, Blanchet!... [Troisième coup de fouet, suivi de
plusieurs autres.) Tu sens bien que trois francs de guides, c'est gentil, et qu'il faut les gagner.
MATHILDE
Postillon, quel est ce village où nous venons de relayer?
LE POSTILLON
Lieusaint.
MATHILDE
Quoi ! nous étions à Lieusaint, dans la forêt de Sénart ! C'est l'endroit où Henri IV est venu dîner chez le meunier Michaud-
EDMOISD.
Ah ! vraiment !
MATHILDE
N'avez-vous pas vu la Partie de chasse de Henri IV?
EDMOND
Oui, oui... une comédie, aux Français ; mais on ne laponne jamais que les jours de gratis, et je n'y vais pas ces jours-là. N'est-ce pas mademoiselle Mars qui joue la belle Gabrielle?
MATHILDE
Gabrielle ? Non, elle ne parait pas dans la pièce.
Tant pis-. Moi, ce que j'aime le mieux dans l'histoire de Henri IV, c'est la belle Gabrielle. Si j'avais vécu de son temps. je l'aurais adorée.
MATHILDE
Fi, monsieur !
EDMOND
Comme vous aimiez Ernest de Waldemar.
MATHILDE
Quelle différence !
EDMOND
Elle est toute à votre avantage, je le sais ; car à coup sûr Gahrielle ne vous valait pas... Elle était loin, je le parierais, d'avoir ces yeux si brillants et si expressifs, cette jolie main, et surtout cette taille divine.
MATH1LDE.
Monsieur... y pensez-vous?
EDMOND
Pourquoi repousser l'amant le plus tendre et le plus respectueux? N'êtes-vous pas à moi... toute à moi?
MATHILDE, effrayée.
Non... De grâce, éloignez-vous... Ne soyez pas aussi près de moi... Vous m'avez promis de me conduire en Italie ; et là nous devons être unis. J'ai vos serments; les avez-vous déjà oubliés?
EDMOND
Non sans doute... C'est mon désir et mon espoir le plus cher; mais d'ici là me refuserez-vous la grâce que je vous demande?... Mathilde, mon amie .. un seul baiser.
* MATHILDE
Jamais. Quand vous me parlez ainsi, vous me faites peur.
EDMOND
Eh bien ! du moins ne me retirez pas cette main que je presse sur mon cœur .
MATHILDE, la retirant avec force .
Non, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis, ce que j'es-
pérais de vous ; et si vous ne changez à l'instant de ton et de manières... je sens que je vous hais, que je vous déteste.
EDMOND
Pardon, pardon ! Comment conserver sa tête et sa raison près d'une femme que l'on adore ? l'amour ne doit-il pas excuser les fautes qu'il fait commettre? Mathilde, m'en voulez-vous
encore9
MATHILDE
Je ne sais,., mais restez loin de moi, de l'autre côté de la voiture.
EDMOND
Vous ne me pardonnez pas !
MATHILDE
Cela dépendra de vous. Je verrai...
EDMOND
Quoi! mon amour et ma tendresse...
Je ne veux plus entendre ce mot-là, et j'exige d'abord que vous ne m'en parliez plus.
EDMOND
Et de quoi alors vous parler?
MATHILDE, avec impatience.
De ce que vous voudrez... de toute autre chose... Vous est-il donc impossible sans cela d'être aimable?
EDMOND
Non, sans doute.
MATHILDE
Eh bien ! soyez-le.
EDMOND, embarrassé.
z-le... soyez-le... c'est bien aisé à dire. Encore faut-il un sujet.
MATHILDE, froidement.
Ils sont tous à votre disposition. (Grand moment de silence.) Eb bien ! monsieur?
EDMOND
Eh bien ! mademoiselle, je ne sais plus ce vous me demandiez. Moi, je n'ai pas l'habitude de faire de l'esprit en courant la poste. Et tenez, tenez, voici, grâce au ciel, les clochers de Melun. (A part.) Ce n'est pas malheureux.
LE POSTILLON
Monsieur va-t-il à la poste ou à l'auberge ?
A l'auberge, et à la meilleure. (A Mathilde ; N'est-ce pas?
MATHILDE
Y pensez-vous ? nous arrêter ici, quand ma tante est peut-être aune lieue de nous, et quand le moindre retard peut nous l'aire perdre l'avance que nous avons sur elle !
EDMOND, avec humeur.
11 faut cependant déjeuner... car enfin ne pas dormir, ne pas manger, c'est le moyen de se rendre malade.
MATHILDE, sèchement.
Peu m'importe !
EDMOND, se reprenant.
Ce que j'en dis, c'est pour vous.
MATHILDE
Cela m'est égal, je n'ai besoin de rien.
EDMOND
C'est fort heureux, mais moi...
MATHILDE
Vous déjeunerez en route. Dites au postillon d'arrêter.
EDMOND
Comme vous voudrez. (A part.) C'est fort agréable! douze lieues sans sortir de voiture... Je suis déjà brisé. (Haut.) Postillon, j'ai changé d'idée; à la poste!...
MATH1LDE.
Voici justement des femmes qui viennent vous offrir dans leurs corbeilles des gâteaux et des fruits.
HOMMES ET FEMMES DU PEUPLE, entourant la voiture pendant qu'on relaie.
Mon beau monsieur, — ma belle dame, — étrennez-moi. — Des gâteaux tout chauds, — ils sortent du four. — Des belles poires de beurré, — du beau chasselas... vrai fontainebleau.
EDMOND
Oui, du fontainebleau sur la route de Melun, ce n'est pas le chemin.
LA MARCHANDE
Il est bien mûr, goûtez-y plutôt.
EDMOND, en mangeant avec du pain.
Véritable verjus... Avec un peu d'estragon, cela ferait d'excellent vinaigre d'Orléans. Moi qui déjeune toujours avec des rognons à la brochette ou des coquilles à la financière.
MATHlLDE, avec ironie.
Voilà un grand malheur...
EDMOND, avec humeur.
Non. mais j'y suis habitué, et il est toujours pénible de changer ses habitudes. (Avec impatience au postillon, qui s'approch». le chapeau bas.; Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
LE POSTILLON
Une poste trois quarts, mon bourgeois.
EDMOND, lui jetant de l'argent.
Encore être dérangé ! poste trois quarts... Huit francs soixantequinze centimes. Tiens, voilà dix francs; c'est un franc viogtcinq de payé.
Huit francs soixante-quinze ! ça ne mettrait les guides qu'à quarante sous. Je croyais que monsieur donnait trois francs... Mon camarade me Fa dit.
EDMOND, brusquement.
Oui, quand je suis content.
LE POSTILLON
Il me semble que monsieur doit l'être.
EDMOND
Joliment! avec un déjeuner pareil. (S'adressant au second postillon.) Allons, achevai.
PREMIER POSTILLON, à part.
Il paraît qu'il n'est pas si amoureux qu'à l'autre relais.
EDMOND, criant au deuxième postillon, qui est déjà prêta partir.
Un franc vingt-cinq de payé.
PREMIER POSTILLON
Vous me les laisserez bien pour boire ! EDMOND, avec colère.
Du tout, (Criant à l'autre postillon.) et en route!
PREMIER POSTILLON
Ahï mon bourgeois...
MATHIl.DE, avec impatience.
Eh! monsieur, donnez-les-lui, et qu'il se taise.
EDMOND, avec emportement.
Mon Dieu! ce n'est pas pour la valeur; mais si on se laisse faire la loi par ces gens-là... (Au postillon.) Laisse-nous en repos. (A l'autre postillon qui esta cheval.) En route et bon train.
PREMIER POSTILLON, à son camarade, au moment où la voiture part.
Va à ton aise... Ne faut-il pas tant se presser pour un commis-voyageur qui enlève une danseuse?
EDMOND, mettant la tête hors de la voiture. Qu'est-ce qu'il a dit?
MATHILDE, toute rouge de colère.
Vous l'entendez, monsieur; m'exposer à un affront !
EDMOND, pendant que la voiture roule.
Postillon, arrêtez... je veux apprendre à vivre à ce drôle, votre camarade.
MATHILDE
Eh ! monsieur, il est inutile de vous arrêter pour cela, et de nous retarder encore.
EDMOND
Malheureusement, on ne peut pas se commettre avec une espèce pareille ; sans cela j'aurais été trop heureux de le châtier comme il le mérite... mais c'est une leçon pour l'avenir. J'ai été trop généreux avec eux, et désormais je les paierai selon la nouvelle ordonnance, un franc cinquante centimes.
MATHILDE
Pour qu'ils vous injurient encore.
EDMOND, s'échauffant.
Je voudrais bien le voir . Qu'ils s'en avisent, je m'en plaindrai à monsieur de Villeneuve, le directeur général, avec qui j'ai dîné chez monsieur de Montbel. Que diable ! un franc cinquante centimes, c'est très-raisonnable ; et puis c'est le règle-
ment de poste, c'est la lui ; et sous un gouvernement constitutionnel je ne connais que la loi, il faut la faire exécuter.
MATHILDE, avec ironie.
Vous avez raison, on y gagne toujours.
EDMOND, s'echauffaot.
Comme vous dites ! Après un instant de silence.) C'est une vilaine ville que Melun.
MATHILDE, froidement.
Très-vilaine.
EDMOND
Et on n'en sort pas comme on veut. Voyez donc quelle montée! elle n'en finira pas.
MATHILDE
Oui; et la voiture va si doucement... (Elle bâille.)
EDMOND
Qu'on s'endormirait. Je vois que vous en avez envie.
MATHILDE, bâillant plus fort.
C'est possible.
EDMOND
Ne vous gênez pas. (A pan.) Je l'aime autant ; cela me dispensera de faire la Conversation. La regardant pendant qu'elle s'endort.)
Elle est jolie ainsi... figure charmante, air distingué, et une tète si romanesque!... c'est délicieux. Par exemple, un peu bégueule et volontaire... Ce n'est pas sa faute; on les élève si mal dans ces pensionnats... Heureusement elle n'a encore que seize ans, et quand elle sera ma femme, je referai son éducation, parce que, si elle a des défauts, elle a aussi des qualités solides : deux cent mille livres de rente pour le moins. Aussi depuis un an je n'ai épargné ni mes soins ni ma peine. (Bâillant.) Les héritières deviennent si rares maintenant ! Les pairs de France nous les enlèvent toutes ; et comme, dans la vie on n'a
jamais qu'une o ccasion de faire fortune, si on ne la saisit point... (Fermant les yeux.) Non pas que je sois dissipateur ou dépensier, moi ; j'ai pour l'argent une affection désintéressée : je l'aime pour lui-même, et j'ai de la peine à m'en détacher. Cependant, quand j'aurai deux cent mille livres de rente, il faudra bien se montrer. (Commençant à s'endormir.) Vont-ils être étonnés au café Tortoni ! Je leur donnerai à dîner une fois par semaine; j'achèterai le petit hôtel de la rue Chantereine; c'est un bon placement; et le landau dont Thérigny veut se défaire, il n'a pas servi... et je l'achèterai... comme d'oc... casion.
(Il s'assoupit ; la calèche continue à rouler pendant plusieurs lieues, et les deux amants dorment à côté l'un de l'autre. Edmond s'éveille seulement aux relais du Chàtelet, de Panfou et de Fossard, pour payer les postillons selon l'ordonnance, ce qui les fait murmurer.)
MATHII.DE, s'éveillant à un juron très-prononcé du postillon.
Qu'est-ce?... Qu'y a-t-il?
Rien, chère amie... dormez toujours, je vous éveillerai quand il y aura quelque chose de remarquable, quelque beau point de vue. (A part lui.) Il est temps que nous arrivions, car je suis rompu. C'est ennuyeux d'être enfermé toute une journée dans une boîte roulante ! Postillon, à combien sommes-nous de Paris ?
LE POSTILLON
Vingt-deux à vingt-trois lieues.
EDMOND
Que cela !
Nous serons à Montereau dans une petite demi-heure, et du haut de la montagne vous verrez, avant le coucher du soleil, la descente, qui est magnifique.
EDMOND
C'est bon, c'est bon... va toujours; il ne faut pas que cela
t'arrête. (La voiture continue à rouler.)
MATHILDE, rêvant.
Ma tante ! mon père ! me pardonnerez- vous?
EDMOND
La voilà dans des rêves de famille.
MATHILDE
Mon père! mon père!... (S'éveillant.) Où suis-je?
EDMOND
Près de moi, chère amie.
iMATHILDE.
Ah ! c'est vous, monsieur?
EDMOND
Oui. . . et nous approchons de Montereau.
MATHILDE
De Montereau !... C'est là, si je m'en souviens, que ma tante m'a dit qu'un de ses fils avait été blessé. (Regardant le paysage qui l'entoure.) Ah! monsieur, monsieur, regardez donc... (Avec enthousiasme.) Quelle admirable vue! quel magnifique tableau ! cette ville qui est là sous nos pieds... ces superbes prairies où serpentent ces eaux qu'on retrouve à chaque instant et qui animent le paysage ! •
EDMOND
Quelle est cette rivière ?
MATHILDE
Cette rivière?... Il y en a deux.
EDMOND
Deux à la fois!... c'est du luxe. Et lesquelles?
MATH1LDE.
C'est dans toutes nos géographies: l'Yonne et la Seine, qui se rejoignent à Montereau. Ne le savez-vous pas?
EDMOND
Non, ma foi!
MATHILDE
Postillon, pas si vite ; arrêtez... que je contemple encore ce spectacle.
LE POSTILLON
N'est-ce pas que c'est beau? c'est sur la hauteur où vous êtes qu'était l'armée française quand les autres sont venus nous attaquer.
MATHILDE, écoutant avec intérêt.
Vraiment?
LE POSTILLON
Vous voyez cet arbre qui a été coupé par les boulets... il n'en reste maintenant que le tronc.
C'est peut-être là que mon cousin a été blessé.
LE POSTILLON
Voilà justement où était l'autre avec sa redingote grise et sa lunette d'approche.
EDMOND
Qui?... Bonaparte?
MATHILDE, avec chaleur.
Oui, l'empereur... c'est là qu'il luttait seul contre toute
l'Europe coalisée.
LE POSTILLON
Les Autrichiens au-devant du pont... et quand les batteries françaises ont commencé à ronfler, (s'échauffant) failail voir
80 HISTORIETTES El PROVERBES.
comme ils ont dégringolé... comme ils ont repassé le pont, ces chiens de Kaiserlics... Et quand le prince de Wurtemberg et sa cavalerie se dispersaient dans la plaine...
MATHILDK, s'animant.
Que ce devait être beau !... je crois les voir d'ici... et vous, vous les avez vus réellement ?
LE POSTILLON
Mieux que ça... j'y étais... dont j'ai eu l'honneur de recevoir un biscaïen dans la jambe... ce qui m'empêche d'aller à pied... voilà pourquoi je suis à cheval... Ne vous penchez pas comme ça, ma belle dame... la descente est rapide, et j'ai peine à retenir mes chevaux... Ohaï... ohaï ! Quoiqu'il soit bien vieux... mon bricolier a trop d'ardeur... C'est un ancien hussard de la garde... Doucement, doucement, Marengo, il n'y a pas de bon sens pour un vieillard d'âge comme toi... La... la... il n'y a plus de danger... Nous voilà sur le pont... un fameux pont, qui n'est pas fait d'hier.
EDMOND
On le voit... il est assez vieux.
MATHILDE
Je le crois bien... le pont de Montereau ! (A Edmond.) C'est là que le duc de Bourgogne , que Jean sans Peur a été assassiné... N'est-ce pas9
EDMOND
C'est possible... (A part.) Est-ce ennuyeux de voyager avec une femme savante !...
MATHILDE, à part.
Quel ennui de voyager avec quelqu'un qui ne sent rien et qui ne sait rien !
(Elle garde le silence et reste plongée dans ses réflexions. Edmond a aussi. l'air de méditer, mais il ne pense à rien, et fredonne un air de la
Gassa. La calèche roule toujours, et on arrive au relais de Villem uve-la- Guyard. Même silence jusqu'à celui de Pont-sur-Yonne.)
EDMOND, sautant à bas de la voiture.
Quel bonheur ! j'ai cru que ce dernier relais n'en finirait pas.
(A un postillon qui est assis tranquillement sur un banc devant la porte.)
Eh bien ! tu ne nous vois pas arriver ? nous sommes pressés ; vite des chevaux !
LE POSTILLON, tranquillement.
Il n'y en a pas.
Comment, pas de chevaux ?
LE POSTILLON
Il a passé, il y a trois heures, une famille anglaise, trois voitures de poste, dont une pour les femmes de chambre, et l'autre pour les chiens de chasse.
EDMOND
Qu'est-ce que cela signifie ?
UN JEUNE HOMME, eD redingote, assis près du postillon et fumant un cigare.
Qu'il vous a dit vrai, monsieur... Il n'y a plus de chevaux; mais ils vont revenir d'un instant à l'autre, et vous les aurez.
EDMOND
Croyez-vous que je sois votre dupe ? Vous les gardez pour d'autres, et la preuve, c'est que j'en vois d'ici, dans votre écurie.
LE POSTILLON
C'est pour le courrier de la malle, et ceux-là on ne peut en disposer.
EDMOND, d'un ton impérieux.
Peu importe, vous les attellerez à l'instant.
82 HISTORIETTES F.T l'HOVERBES.
LE JEUNE HOMME
Ce n'est pas possible.
Je vous attellerai plutôt vous-même.
EDMOND, s'échauffant.
Qu'est-ce que c'est que des insolents et des drôles pareils!
MATHILDE, dans la voiture.
De grâce, monsieur Edmond, calmez-vous.
LE JEUNE HOMME, au postillon.
Etienne, vous avez eu tort d'injurier monsieur... et vous devez parler honnêtement à tout le monde.
EDMOND, les menaçant.
Ces canailles-là ne savent pas à qui ils ont affaire, et je leur apprendrai la politesse à tous.
LE JEUNE HOMME, froidement.
Pas si haut, monsieur... pas tant de bruit... Si, malgré mes excuses, vous n'êtes pas satisfait?...
EDMOND, avec hauteur.
Non, sans doute... et s'il y avait ici quelqu'un à qui il fût possible de parler sans se compromettre...
LE JEUNE HOMME, toujours d'un ton doux et poli.
Qu'à cela ne tienne, monsieur... Je ne suis que le fils du maître de poste, mais j'ai été officier.
EDMOND, étonné.
Qu'est-ce que c'est?*
LE JEUNE HOMME, ouvrant sa redingote, et lui montrant le ruban de la Légion a h'jutiL-ur.
Et ceci doit vous prouver que j'en ai vu de près d'aussi terribles que vous.
LE TÊTE-A-TÉTK. 83
EDMOND, d'un Ion radouci.
Je ne dis pas non, monsieur... et sans la personne que j'accompagne et que je ne puis abandonner... sans l'obligation où je suis de continuer mon voyage...
LE JEUNE HOMME, se rasseyant tranquillement, et fumant son cigare. Comme vous voudrez.
EDMOND, se rapprochant de la voiture où est Mathilde. Ah! si vous n'étiez pas là... Mais vous sentez bien que, quand d'un instant à l'autre votre tante peut nous rejoindre, il n'y a pas moyen de s'engager dans une querelle qui nous retarderait encore.
MATHILDE, froidement et avec ironie.
Vous avez raison... Je vous remercie de ce que vous faites pour moi... d'autant que c'eût été inutile; car voici des chevaux qui reviennent.
EDMOND
C'est juste.
LE JEUNE HOMME
Vous voyez bien, monsieur, que nous vous avions dit la vérité.
EDMOND
Il suffit... et je reconnais la loyauté de votre conduite... car, entre nous autres gens d'honneur... Allons, postillon, est-ce attelé?
LE POSTILLON
Oui, monsieur.
EDMOND, après être monté en voiture, et saluant le jeune homme.
Adieu, mon cher... je repasserai avec plaisir.
LE JEUNE HOMME
Comme vous voudrez.