LE DUC, LA MARQUISE
LE DUC, allant au-devant de la marquise.
Madame de Castellane chez moi... à cette heure! Je vais me croire en bonne fortune.
LA MARQUISE
Quoi, monsieur le duc, vous me reconnaissez?... il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés !
LE DUC, lui offrant un siège.
C'est ce dont je me plaignais!... Autrefois j'étais favorisé: la duchesse vous voyait souvent ; mais depuis notre arrivée au ministère vous nous avez disgraciés.
LA MARQUISE, s'asseyaot.
Je vous prouve le contraire en venant ainsi vous surprendre à l'improviste; je n'avais pas eu le temps de vous écrire pour vous demander un rendez-vous.
LE DUC
Un rendez-vous à moi !
LA MARQUISE, souriant.
Oui, sans doute.
LE DUC
C'est le monde renversé !
LA MARQUISE, étourdiment.
C'est ce que je disais dans votre antichambre. N'est-h pas étonnant que, sous prétexte qu'on est ministre, une jeune et johe femme soit obligée de venir vous faire sa cour? car c'est
là l'objet de ma visite, et en vérité je suis fort embarrassée et je ne sais que vous dire...
LE DUC
Eh ! mais, ce que je vous disais autrefois!
LA MARQUISE, rougissant.
Ah ! vous vous le rappelez encore ! Je croyais qu'à la cour on oubliait tout...
LE DUC
Excepté ses amis.
LA MARQUISE
C'est parfait ! on me disait bien que vous étiez le plus aimable des hommes et le meilleur des ministres; que vous ne saviez rien refuser.
LE DUC
Je ne vous adresserai pas le même éloge.
LA MARQUISE
Oui... on me fait ici une réputation de sévérité pour me perdre dans l'esprit du roi. C'est une cabale montée par mesdames de Coigny et de Montbarrey. — Je les laisse dire.
LE DUC
Bien sûre, quand vous voudrez, de déjouer leur complot et de faire connaître la vérité à Sa Majesté.
LA MARQUISE, baissant les yeux.
Je ne crois pas que Sa Majesté se soucie de la connaître. (Avec volubilité.) Mais en ce moment il s'agit de son ministre. — Je n'abuserai pas de ses moments; ils sont si précieux! — J'arrive à l'objet de ma demande. Le roi va demain à Choisy, et comme il passe devant ma terre de Maisons, vous vous rappelez... cette belle terrasse qui borde la grande route... il me fait l'honneur de s'y arrêter pour déjeuner, nous aurons messieurs de Richelieu, de Chauvelin, de La Vauguyon, et comme
je ne connais personne au monde, monsieur le duc, dont la présence soit plus agréable que la vôtre à Sa Majesté, je voulais vous prier de me faire aussi cet honneur .
LE DUC
Quoi ! madame, c'est là cette grâce que vous veniez solliciter et que tant d'autres auraient implorée de vous?
LA MARQUISE, se levant.
Vous acceptez ? c'est divin ! pas un mot de plus : je vous laisse. — Adieu, monsieur le duc. Enchantée de votre obligeance.
LE DUC, lui offrant la main pour la reconduire.
Permettez, madame...
LA MARQUISE, prête à sortir et s'arrêtant au milieu de sa révérence.
Un mot encore! on assurait hier qu'un régiment de dragons allait être vacant, que le colonel avait été blessé mortellement dans un duel, au sujet... (Ayant l'air de chercher.) de... mademoiselle Clairon, de mademoiselle Dumesnil ou de madame de Forcalquier, quelque éhose dans ce genre-là... je ne sais pas au juste les détails... mais vous, monsieur le duc, vous devez connaître...
LE DUC
Parfaitement! je vous conterai cela demain!
LA MARQUISE, vivement.
Le colonel est donc mort ?
LE DUC, étonné.
Vous l'ai-je dit?...
LA MARQUISE
Je le présume, et dans ce cas je vous prierai de penser à un de mes cousins, le jeune marquis d'Aubuisson, qui a produit tant d'effet au dernier quadrille de la cour, que madame Adélaïde et madame Louise elle-même l'ont remarqué ! Du reste,
106 HISTORIETTES ET PROVERMS.
il a des titres... il est depuis deux mois dans les mousquetaires !
LE DUC
Vraiment !
LA MARQUISE
Un tout jeune homme!... une taille superbe! à peine dixhuit ans, et vous lui en donneriez vingt-cinq pour la tournure et la bonne mine... Ce sont là des qualités précieuses... à la tète d'un régiment, et j'espère qu'il nous fera honneur.
LE DUC, embarrassé.
Je conviens, madame, que c'est un militaire... qui danse très-bien... mais...
LA MARQUISE, vivement.
Oh ! il n'y a pas de mais... c'est une affaire convenue. — J'ai votre promesse... vous êtes trop aimable pour ne pas la tenir... surtout avec des dames...
LE DUC
Permettez cependant...
LA MARQUISE, d'un air aimable.
Je pourrais le demander au roi, j'aime mieux vous le devoir. (Avec coquetterie.) Je ne crains pas, vous le voyez, le fardeau de la reconnaissance.
LE DUC
Je voudrais mériter la vôtre, mais ce n'est pas en mon pouvoir ; le régiment en question est déjà donné.
LA MARQUISE, changeant de ton.
Et à qui donc?
LE DUC
A un vieux militaire, monsieur de Faverolles, qui depuis quinze ans attend de l'avancement.
LA MARQUISE, avec dépit.
H me semble, monsieur, que, quand on a attendu quinze ans, on peut bien encore sans se gêner... D'ailleurs, quel est ce monsieur de Faverolles? qui est-ce qui connaît cela? qui s'y intéresse? (d'un air de mépris) est-ce seuleument un gentilhomme?
LE DUC, avec indignation.
Madame!...
LA MARQUISE
Mon Dieu, je veux bien le croire ! je vous en crois, monsieur le duc, sur parole ! mais quand vous en manqueriez avec lui, où serait le mal? Ne peut-on pas dire qu'une volonté supérieure... qu'on vous a forcé la main?...
LE DUC, souriant.
Voilà de ces choses qu'un ministre ne peut pas avouer, et que maintenant, pour ma part, je regarde comme impossibles. — Oui, madame, je dois croire à présent que personne n'y parviendra, puisque j'ai eu le courage de vous résister.
LA MARQUISE, froidement.
Trêve de galanteries, monsieur le duc ! parlons sérieusement : voulez-vous nr accorder ce régiment?
LE DUC, d'un accent pénétré.
Je vous proteste, madame la marquise, que je n'ai rien plus à cœur que de vous être agréable, et que vous me voyez véritablement désolé...
LA MARQUISE, froidement, et le regardant en face.
Du tout... vous ne l'êtes pas! mais plus tard peut-être vous le serez. (Pesant lentement ses paroleC Je ne dis plus qu'un mot : aurai-je ce régiment? oui ou non?
LE DUC
Eh ! mais, madame, est-ce une déclaration de guerre que vous m'adressez?
LA MARQUISE, impérieusement.
Ce régiment!... Il mêle faut, je le veux! oui, monsieur le duc, je le veux!...
LE DUC, avec dignité.
Le roi seul a droit de me parler ainsi, et si c'était pour me commander une injustice, j'aurais la douleur de lui répondre ce que je vous répondrai à vous-même, madame : Cela ne se peut pas.
LA MARQUISE, hors d'elle-même.
Il suffit, monsieur, il suffit! vous vous en repentirez!... Je me vengerai ! il ne faut pas croire qu'il soit difficile de faire des ministres!
LE DUC, froidement.
Je n'en doute pas, madame ; c'est beaucoup plus aisé dans ce moment que de faire des colonels !
LA^ MARQUISE, outrée.
Oui, monsieur le duc, on connaîtra votre conduite. On saura que vous ne faites usage du pouvoir que pour commettre des injustices, et tel me refuse aujourd'hui qui ser*a trop heureux demain... d'implorer âmes pieds... une grâce qu'il n'obtiendra pas!
LE DUC, étonné.
Que voulez-vous dire ?
LA MARQUISE
Vous n'êtes pas assez de mes amis pour que je m'explique davantage — Je vous salue, monsieur le duc. . (Ellu son..,