M. DES YVETAUX
A son ordinaire, il s'habilloitfort bizarrement. Madame de Rambouillet dit que, la première fois qu'elle le vit, il avoit des chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs, une chaîne de paillé à son cou, et il sortoit en cet habit-là. II est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et oblig-eoit sa nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon, qui court après Daphné, et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint amoureux de madame du Pin, mère de madame d'Estrades, au lieu de culs-de-lampes, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. Il y a des festons et des lacs d'amour de paille en je ne sais combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le vieux cuir,etn'avoit point d'autre tapisserie en été ni hiver.
Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Haramburc, qui étoit allée voir son jardin. Un jour, il lui écrivit une lettre fort long-ue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il lui disoit: « Encore que vous « n'aimiez point les figues (elle nang-eoit point), elles
«Délaissent pas d'être friandes; u. môme mon amour, « quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant « méprisable » ; et au bas il y avoit : « Renvoyez-mot cette « lettre, s'il vous plaît, car je n'ai point dédouble.» N'étoitce pas là une bonne lettre à garder ?
Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être fils de M. le maréchal de Biron,est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on venoit de servir, et que les gens étoient tous allés avertir la compagnie, et, prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il
TALLEMANT DES REALX
vit cela, il se mit à rire et dit : « Il faut que madame de « Saint-Germain soit venue ici. »
Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit est celle qu'il a eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de la Rochelle (1G28), un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la rue du Colombier, étoit entr'ouverte, une jeune femme, g-rosse enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il s'y rencontra pas hasard, et, comme il étoit civil, principalement aux dames, illa pria d'yentrer. Il apprit d'elle-mêmequ'elle étoit fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort de la harpe dans les hôtelleries d'Etampes (présentement son fils fait le même métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en joue aussi bien que personne) ; qu'un jeune homme de Meaux, nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle va le remercier ; lui, la cajole : elle prend le soin de le blanchir, elle le visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à elle de ses valets, la prie d'avoir l'œil sur eux. Dès qu'elle étoit habillée, elle venoit passer la journée avec lui : enfin il lui proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière confiance en elle. Elle pcrcevoit tout son revenu, faisoit la dépense telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois de dire que ce qui l'avoit achevé de charmer, c'est qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle se coifFeroit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la françoise, etc. ;
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quel habit elle prendroit ; si elle seroit reine, déesse, nymphe ou bergère.
A quatre-ving-ts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a quelquefois lassé à force de me promener dans son jai^din. G'étoit un petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, et, à sa mode, il disoit de jolies choses (i). Un jour que madame d'Hautefort vint dans son jardin, il lui dit d'un ton assez sérieux : « Madame, voulez- « vous bien faire parler de vous? après avoir maltraité des (( rois, aimez un petit bonhommet comme moi. »
Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine, que, s'étant retiré à Paris, après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez lui, et lui disoit pour raison: « Monsieur, vous avez si bien reçu autrefois les François « en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la pareille au- « jourd'hui. » Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bonhomme, qui ne vouloit pas le reprendre, et disoit : « Vous « m'en rendrez un quand vos affaires seront en meilleur « état. »
Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe. « Il y auroit, répondit-il, plus de « honte à mon âge de mentir que de n'avoir point été à la « messe. Je n'y ai point été aujourd'hui. » Elle lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son chapeau.
(i) Le curé de Saint-Sulpice l'étant allé voir et lui faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui répondit sans s'émouvoir : « Monsieur le curé, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit, il y « a bien de la médisance; l'on me disoit l'autre jour que vous aimiez les « garçons, mais je n'en voulois rien croire. » Le curé, otTensé d'uu tel compliment, ne jugea pas à propos de lui parler davantas,'e, et s'en alla. (Extrait d'un manuscrit du même temps. — M.)
Il fut se promener à Rambouillet, au faubourg- Saint- Antoine (i), et de si loin qu'il put être ouï du maître du log-is, il lui cria : « Monsieur, je vous révère, je vous (( adore ; mais il ne fait point chaud aujourd'hui, je vous « prie, n'ôtons point notre chapeau. »
Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurg-ien ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par le premier chirurg'ien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. Il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a accoutumé de faire.
Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on ne vît point les grimaces qu'il feroit.