LE CONNÉTABLE DE LUYNES
« VOUS ne l'avez point fait à monsieur votre mari, je ver- « rai ce que j'aurai à vous répondre. )> Elle se mit à jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à dire. J'ai ouï compter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que, par gaillardise, elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla promener toute seule dans les prairies. Je ne sais quel ouvrier en soie la rencontra. Pour rire, elle s'arrête à lui parler, faisant semblant de le trouver fort à son goût ; mais ce rustre, qui n'y entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle passa le pas, sans qu'il en soit jamais arrivé autre chose.
Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Ghevrcuse s'il répondoit de sa femme : « Non, dit-il, tandis qu'elle sera « entre les mains du lieutenant-criminel de Tours, Saint- « Jullien. » C'étoit celui qui l'avoit portée à se séparer de biens d'avec son mari ; car M. de Chevreuse faisolt tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'cà quinze carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux.
Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de Loches. Elle le reçut fort bien, lui fitboane chère, et lui dit qu'ils partiroient le lendemain. Cependant, la nuit, elle eut des habits d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld^ fut mis à la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. d"Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la frontière d'Espagne. Dans les informations qu'en fit faire le président Vignier, il y a, entre autres choses, que les femmes de Gascogne devenolent amoureuses de madame de Chevreuse (i). Une fois, dans une hôtellerie, la servante la
(i) « Etant arrivée un soir proche des Pyrénées, en un lieu où il n'y (( avoit de log^ement que chez le curé, qui encore n'avoit que son lit, « elle lui dit qu'elle éloit si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se " reposer : parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier ; et le o curé contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit, enfin ils a convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se fit en
surprit sans perruque. Cela la fit partir avant jour. Ses drogues lui prirent un jour, on fit accroire que c'étoit un g-entilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft, qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyag-e d'Ang^leterre, parut quelques jours après son évasion de Tours. On croyoit qu'il l'avoit accompag-née, car cet homme avoit de g'randes privautés avec elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle passa ainsi en Espag-ne.
Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses g'ens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit devenu fort sourd et pétoit partout, à table même, sans s'en apercevoir. Quand il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme d'Ang-oulême; il enferma les terres du tiers et du quart : il est vrai que ce ne sont pas trop bonnes terres; et pour apaiser les propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une clef, qu'il est encore à leur donner.
Il avoit là un petit sérail ; à Pâques, quand il falloit se confesser, le même carrosse qui alloit quérir le confesseur emmenoit les mignonnes, et les reprenoil en ramenant le confesseur. Il avoit je ne sais quel bracelet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit : « J'ai si bien fait à ces pâques que j'ai « conservé mon bracelet. » Il avoit soixante-dix ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée jusqu'à la mort.
Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-ving-ts ans, il disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins. Il eut pourtant une g-rande maladie bientôt après, dans laquelle il fut attaqué d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il
« effet. Le matia les deux cavaliers remontèrent à cheval, et la duchesse « de Chevreuse, en parlant, donna au curé un billet par lequel elle « l'avcrlissoit qu'il avoit couché la nuit avec la duchesse de Chevreuse « et sa fille, et qu'il se souvînt que, s'il n'avoit pas usé de son avantage, « ce n'étoil pas à elle qu'il avoit tenu. » {MSS. de Conrart. Recueil in-folio, xiii, 633.)
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disoit qu'il en étoit revenu aussi g-aillard qu'à ving-t-cinq ans. Il traita en ce temps-là avec M. de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition de lui donner tant de pension par an, de lui fournir tant pour payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres tous les ans pour ses mignonnes.
Madame de Luynes envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que si elle savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le leur mander.