‹ HistoriettesChapitre 62 sur 111 · LA COMTESSE DE LA SUZE IQI · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE LA SUZE IQI

sur cette cour, et avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs affidés dont la chaise étoit marquée 20, et les envoya chez madame de Revel, veuve d'un avocat g-énérâl de Grenojjle, où elle avoit demeuré quelque temps, quand elle chang-ea de relig-ion, de peur d'être oblig-ée de suivre son mari. Or, la comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son monde, faisant sem^ Liant d'y vouloir passer l'après-dînée ; ce qu'elle fit, et après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel : ((. Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouvé^ M. roit dans deux heures que pour lui faire une visite; car, (( dit-elle, j'ai une affaire qui presse. »

Après elle descend et crie : Mes porteurs; c'étoit le mot ; elle entre dans la chaise, va chez Rambouillet ; on la porte jusque sur l'escalier, car Tappartement du galant répond sur le derrière, et est par bas. Il la baisa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit : « Voilà le saûg- de Colig-ny « bien humilié ! » Il dit qu'elle n'est point badine, et qu'elle ne sut jamais dire que : c Ah ! mon cher, que je vous aime ! » Il lui dit : « Qu'il ne lui avoit pas autrement d'oblig-atioû « de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte du Lude « en avoit eu autant. « Elle souffrit cela sans se fâcher; elle ne lui avoua pourtant ried, et lui dit seulement qu'éii causant de l'amour avec sa belle-sœur de Nermanville, la pUcelle lui disoit: a Mais, ma sœur, à vous ouïr, je pense « que si vous vous trouviez seule avec un homme que vous «aimassiez, Vous lui permettriez toute chose. — - Peut-être, « disoit-elle; je n'en voudrois pas répondre. )i Rambouillet fut quinze jours sans y aller : il lui dit qu'il y avoit été trois fois; elle le crut bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui fît rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis, et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit passé entre

eux. Vous diriez une g- qu'on a vue en une passade.

Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal

iga TALLEMANT DES REAL'X

de Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient, et tout alla à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller trouver son mari, qui étoit passé en Allemag-ne, elle dit à madame de la Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela pouvoit

être \Tai. On disoit qu'elle avoit donné une v à l'abbé

d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua qu'elle avoit couché avec le comte du Lude.

Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point quitter ses quelques mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé Hacqueville étoit alors son galant. Les dévotes, voyant quelle ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer, lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle nen trouva pas un; on lui dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu.

M. de Guise lui en a conté huit mois durant; mais ils sont si visionnaires l'un et l'autre qu'on ne sauroit trop dire s'il en est rien arrivé. Rambouillet l'avertit que, dès qu'elle lui auroit fait quelque faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albert v alla ensuite.

Un nommé des Colombys. grand brutal, lui en conta, et lui donna sur les oreilles une fois. L'abbé deBruc, frère de madame du Plessis-Bellière et de Montplaisir. s'y attacha ensuite. Il y va tant de gens que c'est une vraie cohue. Elledevient fort grasse ; ellea des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines gens : ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles.

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LIANCE

Liance est la. preciosa de France. Après la belle Egyptienne de Cervantes, je ne pense pas qu'on en ait vu une plus aimable. Elle étoit de Fontenay-Ie-Comte, en bas Poitou; c'est une grande personne, qui n'est ni trop grasse ni trop maig-re, qui a le visage beau et l'esprit vif; elle danse admirablement. Si elle ne se barbouilloit point, elle seroit claire-brune. Au reste, quoiqu'elle mène une vie libertine, personne ne lui a jamais touché le bout du doigt. Elle fut à Saint-Maur avec sa troupe, où M. le Prince étoit avec tous ses lutins de petits maîtres; ils n'y firent rien. Bensserade la rencontra une fois chez madame la Princesse, la mère ; il pensa la traiter en Bohémienne, et lui toucha à un genou. Elle lui donna un grand coup de poing dans l'estomac, et tira en même temps une demi-épée qu'elle avoit toujours à la ceinture. « Si vous n'étiez céans, lui dit-elle, je vous poi- « gnarderois. — Je suis donc bien aise, lui dit-il, que nous y «soyons.» Madame la Princesse, la jeune, fit ce qu'elle put pour la retenir, et lui faisoit d'assez belles offres. Il n'y eut pas moyen. Elle dit pour ses raisons : « Sans ma danse, « mon père, ma mère et mes frères mourroient de faim. « Pour moi, je quitterois volontiers cette vie-là. » La Reine s'avisa de la faire mettre en une religion. Elle pensa faire enrager tout le monde, car elle se mettoit à danser dès qu'on parloit d'oraison. La Roque, capitaine des gardes de M. le Prince, devint furieusement amoureux d'elle ; il la fit peindre par Beaubrun. Gombauld fît ce quatrain pendant qu'on travailloit à son portrait :

Une beauté non commune Veut un peintre non commun,

1 ()4 TALLEMANT DF.S HEAUX

Il n'appartient qu'à Beaubrun De peindre la belle brune.

Ils lui donnèrent à dîner. Ils disent qu'ils n'ont jamais vu personne manger si proprement, ni faire toute chose de meilleure g-râce, ni plus à propos. La veille qu'elle partit, La Roque lui donna à souper ; elle éloit en bergère et lui en berger. Enfin on la maria à un des mieux faits de la troupe. Ce faquin s'amusa avec quelques autres à voler par les grands chemins, et fut amené prisonnier à l'Abbaye, au faubourg Saint-Germain. Elle sollicita de toute sa force et de telle façon, que le Roi envoya quérir le bailli qui lui fit voir les chara;"cs. Le Roi dit à Liance et à ses compajg:nes: « Vos maris ont bien la mine d'être roués. » Ils le furent, et la pauvre Liance, depuis ce temps-là, a toujours porté le deuil et n'a point dansé.

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