MADAME DE MONTBAZON
G'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut un grand ornement à la cour ; elle défaisoit toutes les autres au bal, et, au jugement des Polonois,au mariage de la princesse Marie, quoiqu'elle eut plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix. Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoicnt bien blancs et bien durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit Je teint fort blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.
Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle disoit qu'on n'étoit bon à rien k trente ans, et qu'elle vouloit qu'on la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de Montbazon, fut des premiers (i). On en fit un vaudeville dont la fin étoit :
(i) Ce couplet de Neufgermain fail voir que le duc de Saint-Simon
Mais il fait cocu son beau-père Et lui dépense tout son bien.
Tout en disant ses patenôtres, Il fait ce que lui font les autres.
M. de Montmorencv chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du log'is du Roi ; je pense que c'étoit à Saint- Gerraalu. M. de Chevreuse dit : « Ah ! c'est trop, » et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant. Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient, à cause de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le Comte aussi. Il en contoit auparavant à madame la princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de la duchesse. Elle l'obli-jea, à ce qu'on m'a dit, de faire une trahison à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre ses chausses comme il entroit du monde. Il le fit, et après en demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le Comte quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt, aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus parlé.
Ce M. d'Hocquincourt, ayant gagné une femme de chambre, se mit un soir sous le lit de la belle. Par malheur, le bon homme se trouva en belle humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal : « Ma foi, dit-il, monseigneur, je m'étois caché pour savoir « si vous êtes aussi bon compagnon qu'on dit. » Quand il se mit à la cajole, il lui déclara, en homme de son pays,
en a tàté aussi bien que les autres (il ne ressemble pas mal à un ramoneur) :
Un ramoneur nommé Simon.
Lequel ramone haut et tas,
A bien ramoné la maison
De monseigneur de Montba£ou, (T.)
LA MAROUISE DE SY • 2l3
qu'il ne savoit ce que c'étoit que de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours pris de l'argent ou des nippes. Rouville, après lui, y laissa bien des plumes, et on a dit que Bonnelle Buliion, c'est-à-dire !c dernier des hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y avoit :
Cinq cents écus bourf^eois font hver ta chemise.
Quand le duc de Weimar vint ici la première fols, en causant avec la Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le laissoit tout aux soldats et aux officiers. « Mais, lui dit la Reine, si vous preniez quelque « belle dame, comme madame de Montbazon, par exemple? « — Ho ! ho! Madame, répondit-il malicieusement, en pro- « nonçant le B à l'allemande, ce seroit un pon patin pour « le général. »
On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud de diable, la Reine aperçut que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les ^Mémoires de la Régence. J'ajouterai que, quand elle se sentoit grosse, après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trop en carrosse par tout Paris, et disoit : ^< Je viens de rompre le cou à un « enfant. »
LA MARQUISE DE SY
M. de Sy étoit de la maison de Bourlemont de Lorraine; mais il demeuroit en Champagne. Sa femme étoit une des
2l4 TALLEMANT DES RÉAUX
plus belles femmes, et lui un des plus pauvres hommes du monde. Amoureux d'elle, c'étoit au commencement de leur mariage, il lui mettoit familièrement la main sous la jupe, en présence de feu M. le Comte, g-ouverneur deChampag-ne. Aussi s'en trouva-t-il comme il le méritoit, car RI. le Comte le fit cocu.
Depuis, un nommé Neufchâtel, cadet du baron de Chapelaiue, dont le père g'agna tout son bien dans les gabelles, acheta la terre de Chapelaiue en Champagne, et plusieurs autres, la fit bâtir magnifiquement, et y fit une fort grande dépense.
Ce Neufchâtel, qui étoit un brave garçon, et fort bien fait, devint amoureux de la belle, et en jouit. L'affaire se faisoit si hautement que les parents du marquis de Sy l'obligèrent à appeler Neufchâtel. Cet homme, quoique fort peu vaillant, se battit, mais si mal qu'on voyoit bien qu'il ne s'é^;oit battu que pour n'avoir osé contrevenir à un avis de parents. Ce combat donna encore plus de liberté à Neufchâtel : il continue à voir la dame, avec tant d'autorilé que le mari et lui partagèrent, et même il eut une nuit par semaine plus que le mari. Cette folle se dégoûte du marquis à tel point qu'elle ne veut plus qu'il couche avec elle.
C'étoit, comme j'ai dit, un fort pauvre homme, et, de plus, fort amoureux de sa femme. Ne sachant plus que faire, il se jette aux genoux de Neufchâtel pour obtenir cette grâce de sa femme, qui n'y voulut jamais consentir. Les parents de Lorraine, sans qu'il y fût, viennent avec main forte, et surprennent Neufchâtel couché avec lamarquise.il se sauve pourtant, suivi d'un valet, dans un cabinet au bout d'une galerie. Là, avec quelques armes qu'ils avoient, ils sedéfendirent, en tuèrent un, et puis se sauvèrent. Tout cela ne servit qu'à rendre ces amants plus insolents : ils vendent les troupeaux et coupent les bois; enfin elle se trouve grosse, et, parce que tout le monde savoit qu'il y avoit deux ans que son marin'avoit couché avec elle, elle s'en alla en Hol-
SOUSCARniERE
lande pour y accoucher. Neufchâtel l'y fut trouver, etaprès elle retourna en Champagne.
Voici qui est encore pis que tout le reste. Elle maria sa fille, qui n'avoit que onze ans, à Neufchâtel, et le baisoit devant tout le monde comme son gendre, et ils étoient tombés d'accord qu'il coucheroit trois fois la semaine avec elle, et trois fois avec sa fille, et que le dimanche il se reposeroit. Elle ne s'en contenta pas, et ôta un jour à sa fille. Le mari, voyantque Neufchâtel avoit plus, d'affaires que jamais, demandoit à coucher quelquefois avec sa femme, mais en vain. Il alla plusieurs fois la trouver, comme ils étoient au lit, pour tâcher d'obtenir qu'on le laissât coucher une heure seulement avec sa femme.
Une nuit qu'ils ne pouvoient dormir, ils allèrent fouetter ce pauvre homme pour se divertir.
iSleufchâtel fut tué au blocus de Paris, un an ou environ après qu'il se fut marié. Elle remaria sa fille aussitôt à un gentilhomme, nommé Juvigny, à condition que le père de ce garçon coucheroit avec elle ; mais elle le trouva bientôt trop vieux. Enfin elle en vint jusqu'à s'en faire donner par ses valets. Elle mourut, il y a cinq ans ou environ, âgée de trente-neuf à quarante ans.
SOUSCARRIERE
Il y avoit unpâtissierà Paris, à l'enseigne f/es Carneaax, qui traitoit par tète. Ce pâtissier avoit une femme assez jolie, à qui plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de Bellegarde. Vers le temps où ce dernier la fréquentoit, cette femme se sentit grosse et accoucha d'un fils. Ce garçon devint adroit à toutes sortes de jeux et d'exercices ; il étoit bien fait elheureuxau jeu, il se pousse,
il gag-ne. Comme il étolt adroit de la main, il s'adonna à des tours d'adresse, comme défaire tenir une pistole dans la fente dunepoutre, et autres choses semblables. Il v g-ag-na beaucoup, mais son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. 11 trouva un inconnu, nommé Daiichon, qui jouoitfort bien à la paume ; lui y jouoit fort bien aussi : il ne faisoit pourtant que seconder ; mais c'étoit un desmeilleurs secondsdeFrance.il fait acheter despourceaux, des bœufs, des vaches à cet homme, et fait courir Je bruit que c'étoit un riche marchand debestiaux^ à qui on pouvoit g"aguer bien de l'argent ; que cet homme aimoit la paume : on }■ jouoit fort en ce temps-là, Souscarrière, c'est le nom d'une maison qu'il acheta, dès qu'il eut du bien, faisoit des parties contre cet homme, qui faisoit l'Allemand, et découvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui étoicnt de son côté, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichonse laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui étoient de son côté, ou qui parioieut pour lui ; et avant que la fourbe fût découverte, on dit que le marchand de bestiaux, à qui Souscarrière savoit que donner, gagna plus de cent mille écus. Comme il eut un grand fonds, le petit La Lande (i), qui le connoissoit, étant du même métier, car il avoitappris à jouera la paume au feu Roi, lui ditun jour :
(i) Ce pelit homme étoil une espèce de m. . . et d'escroc. On a dit de lui dans un vaudeville :
M et franc cocu.
Lanturlu.
Ses deux filles sont du métier. Ce qu'il y a d'extraordinaire en cet liomme, c'est qu'il ctoil aussi franc alliée qu'on en ail jamais vu : à sa mort, il ne se vouloit point confesser. RI. de Cliavigny, qu'il appeloit Eumènes, parce qu'il cloil secrétaire comme Eumènes, y alla pour le persuader à se confesser. « Hien, lui dil-il, Eumènes, je le ferai pour M l'amour devons, et à condition que le grand /)/'o/o//'osnc (il nommoit « ainsi le cardinal de Richelieu I croira (]ue je meurs son serviteur. » Sa femme lui dit : « Si vous ne vous confessez pas, nous voilà rui- « nés ; on ne MOUS paiera plus notre pension. » Il se confessa donc, et en se confessant, il disoit à sa femme : « Voyez, ma mie. ce que je « fais pour vous. » (T.)
SOUSCARRIERE 2 I ^
« Pardieu, monsieur de Souscarrière, vous êtes bien fait, « vous avez de l'esprit, vous avez du cœur, vous êtes adroit ((. et heureux ; il ne vous manque que de la naissance; pro- « mettez-moi dix mille écus, et je vous fais reconnoître par « M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin d arec g'ent ; vous lui en pouvez prêter. Voici le grand jubilé : « votre mère jouera bien son personnage ; elle ira lui dé- « clarer que vous êtes à lui et point au pâtissier ; qu'en « conscience elle ne peut southir que vous ayez le bien d'un « homme qui n'est point votre père. » Souscarrière s'y accorde. La pâtissière fit sa harangue ; M. de Bellegarde toucha son argent, et La Lande pareillement. Voilà Souscarrière, en un matin, devenu le chevalier de Bellegarde.
Souscarrière enleva la fille d'un nommé Rogers, écuyer in ofjni modo, à ce qu'on dit, de feu M. de Lorraine. L'affaire s'accommoda, et|on disoit qu'il eût eu beaucoup de bien, sans le désordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry, cadet de celui que Miossens tua. lien découvrit quelque chose. Ou dit qu'il la menaça du poignard et qu'il lit semblant de la vouloir jeter dans le canal de Souscarrière (c'est vers Gros-Bois). Enfin, il eut avis qu'elle avoit donné un bracelet de cheveux à Villandry, et qu'il y avoit eu des rendez-vous. Notre homme en colère, et sans considérer qu'il avoit jusque-là donné assez mauvais exemple sur la fidélité à sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place Royale, à la messe, où il lui donna un soufflet, et mit l'épée à la main dans l'église. Villandry l'appela, et, craignant un peu son adresse, se battit à cheval contre lui, dans la place Royale môme; mais il ne laissa pas d'être battu.
Montbrun (il s'appela ainsi depuis qu'il fut marié), après le combat, tint sa femme un an et demi dans une religion, à la campagne; puis il lui manda qu'elle pouvoit aller où il plairoit, mais qu'il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun
TALLEMANT DES i^EAUX
d'avoir été à la cavalcade du Roi, et encore côte à côte du marquis de Richelieu. Après il s'avisa d'aller faire fanfare tout seul à la place Royale ; car il n'y eut que lui qui allât faire comme cela VAbencerrage. Au reste, c'est un vrai Sardanapale; il a toujours je ne sais combien de demoiselles; il en élève même de petites pour s'en divertir quand elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon ; il se donne tous les plaisirs dont il s'avise.
La fin de Montbrun n'a pas été agréable. J'ai déjà dit qu'il étoit pipeur. Il alloit jouer chez Frédoc. Un jour qu'il jouoit à la prime contre Montcfeorge, brave g-arçou, fils de M- Gomin l'escamoteur, Montgeorge s'aperçut qu'il avolt escamoté une prime qu'il tenoit sur ses genoux. Voilà un bruit de diable. Montg-eorg'e le traite de fripon et de filou. Par bonlieur pour lui, le maréchal de la Forte pnlrc, et, par compassion pour lui, il parvint à obliger Montgeorge à î^chever la partie. Mais depuis cela iln'osoit plus guère aller chez Frédoc, ou du moins il envo3'oit voir si Montgeorge n'y étoit point. Il avolt soixante-dix-sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure le tuèrent.
LA LIOUIERE
C'étoit la femme d'un procureur de Castres, nommé Liqulère; elle étoit belle, avoit de l'esprit, et étoit d'une complexion fort amoureuse ; mais c'étoit une personne assez extraordinaire, car elle donnoit à ses galants, au lieu de recevoir d'eux, et c'étoit la plus grande joie qu'elle pût avoir au monde. Les guerres de la religion obligèrent son mari, qui restoit catholique, à se retirer à Toulouse avec toute sa fanulle. Çouime on commençoit à pacifier toutes
LA LIOUIÈRE 219
choses, un jeune avocat de Castres fut obligé d'aller à Toulouse pour y poursuivre quelques affaires : par hasard il se trouva log-c vis-à-vis de cette femme; il la connoissoit déjà: les voilà les plus grands amis du monde. Il devient amoureux d'elle, et lui déclare sa passion. Elle lui répondit naïvement qu'elle étoit eng-ag-ée ailleurs; « car il faut que vous « sachiez, lui dit-elle, que comme je ne puis vivre sauE ami, « aussi ne puis-je en avoir plus d'un à la fois. Tout ce que « je puis faire pour vous présentement, c'est de vous pren- « drc pour mon confident, en attendant que la place soit « vide; car je vous trouve bien fait et discret, et ce sont les « deux seules qualités que j'estime. » Celui qui la possédoit alors étoit un jeune homme, nommé Canabère, frère d'un président au mortier, et un des garçons de Toulouse le mieux fait. Le jeune avocat savoit tout ce qui se passoit entre eux, voyoit les poulets du galant, et aidoil quelquefois à la belle à faire réponse ; mais quoi qu'il fît, il n'en put jamais rien obtenir, et cette femme, qui gardoit si mal la foi à son mari, la gardoit si exactement à son galant. Enfin Canabère la quitta pour se marier, et, prenant la connoissance du jeune avocat pour prétexte, lui écrivit une lettre pour rompre avec elle. Elle en fut sensiblement touchée, en pleura la moitié d'un jour, avec autant de douleurqu'il se pouvoit. Le jeune avocat tâcha de la consoler; mais il n'en put venir à bout. Le soir il la fit souvenir de sa promesse; aussitôt toute son affliction cesse ; elle se donne à lui, et d'une extrême tristesse passe en un instant à une extrême joie. Ils vécurent en fort bonne intelligence, et eurent bientôt pour se voir la plus grande commodité du monde ; car la Chambre de l'éclit, qui étoit séparée à cause des troubles, se rejoignit après la déclaration du Roi, et fut envoyée à Béziers; de sorte que le mari de cette femme y transporta sa famille; et l'avocat^ qui étoit fils d'un conseiller, et qui commençoit à travailler au barreau, fut obligé de s'y rendre. Le mari, qui n'étoit pasautrementsatisfait de la conduite
de sa femme, éloit en mauvais ménage avec elle, et elle couclioit d'ordinaire seule dans une arrière-chambre, où l'on ne pouvuiL aller sans passer par la chambre du père du mari, dans laquelle il yavoit toujours de la chandelle allumée, parce que cet homme étoit extrêmement vieux et incommodé ; et, quoiqu'elle eût assez de commodité de voir de jour son g-alant, elle eut la fantaisie de passer une nuit avec lui. Il fallut obéir, et passer par cette chambre dont je viens de parler. Le vieillard, qui ne dormoit presque point, soit qu'il eût entendu du bruit, ou qu'il eût entrevu quelque chose, se leva du mieux qu'il put, et, prenant la chandelle, trouva les deux amants couchés ensemble. Ce spectacle le surprit, de sorte qu'il laissa tomber sa chandelle, sans dire autre choseque /es ws .'J/«/'m/ et s'en retourna comme il étoit venu. La belle voulut persuader au galant de sauter par la fenêtre dans le jardin ; mais il ne voulut point quitter un chemin qu'il connoissoit pour un autre qu'il ne connoissoit pas, et, retournant sur ses pas, il ne trouva personne qui l'empêchâtdese retirer. Néanmoins, soit que cet accidentl'eût dégoûté, ou qu'il pensât à quelque nouvelle amour, il commença fort à se relâcher. Il arriva qu'un nommé Gérard, qui étoit de Béziers, s'imagina que ce garçon en vouloit à une personne qu'il aimoitet,pourse venger, il entreprit de faire l'amour à la Liquière, Elle, qui ne pouvoit endurer qu'on l'aimât à demi, après avoir gagné absolument (iérard, le mit en la place de l'avocat. Sur cela la pesle prit à Béziers. Gérard, qui étoit marié, sous prétexte de mettre sa femme et ses enfants en sûreté, les envoya à un village nommé Florensac, après avoir promis de les y aller bientôt trouver. La Liquière, de son côté, laissa aussi partir toute sa famille, et, ayaut feint d'avoir quelque alfaire pour un jour, alla trouver Gérard, qui n'étoit point sorti de la ville. Là, malgré la peste et l'aftliction générale, ils passèrent le temps aussi tranquillement que de nouveaux mariés eussent pu faire. Cela ne dura guère ; car Gérard fut attaqué de la
M. DE GUISE, PETIT-FILS DU DALAFRE
peste, et par conséquent oblig-é de sortir. Elle le suivit dans la hutte, le servit jusqu'à l'extrémité, et, après sa mort, résolut aussi de mourir, baisa cent fois ses charbons, afin de prendre le mal: « Car aussi bien, disoit-elle,je me lais- (( serai mourir de faim. » On eut bien de la peine à l'arracher de dessus le corps de cet homme; on la mena dans une autre hutte, où elle fut attaquée. Elle en eut de la joie, et ne recommanda autre chose en mourant, sinon qu'on l'enterrât dans la môme fosse où l'on avoit mis son amant.
M. DE GUISE, PETIT-FILS DU BALAFRÉ
M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du monde le plus enclin à l'amour. Tandis qu'il possédoit tous ces grands bénéfices de la maison de Guise, il devint amoureux de madame de Joyeuse, fille du baron du Tour, et femme d'un M. de Joyeuse, de Champagne, de la vraie maison de Joyeuse. Le mari, quoique accommodé, se fit l'intendant du g-alant de sa femme. Ce Joyeuse étoit si lâche que de prendre pension du marquis de Mouy, de la maison de Lorraine, qui étoil aussi un des galants de sa femme. Fabri a dépensé cent mille écus auprès d'elle. Elle ne protitoit point de tout cela, et dépensoit tout. G'étoit une fort bonne femme. Joyeuse étoit un orig^inal. Il avoit je ne sais quelle fille avec laquelle il couchoit, mais il juroit qu'il ne lui faisoit rien, et qu'en cela il n'oiïensoit point Dieu.
Madame de Joyeuse n 'étoit plus ni jeune ni belle; mais elle avoit bien de l'esprit et jouoit bien de la harpe. Durant cette amourette, M. de Guise donna au frère de sa suivante une prébande de Reims. « Mais je veux, lui dit-il, que tu « prennes l'habit de chanoine, car c'est à toi que je donne
TALLEVANT DES RKAOX
« la chanoinie. » En effet, il lui mit l'habit d'hiver de chanoine, et en cet état la croqua. Ce n'cloit pas la première fois.
M. de Reims aima ensuite la Villiers, qui est encore à l'hôtel de Bourg-ogne. Elle n'étoit pas trop belle. Pour lui plaire, il portoit des bas de soie jaune sous sa soutane : elle aimoit cette couleur.
En ce temps-là, quoique cadet, il le portoit si haut que, pour imiter les princes du sang% il se faisoit donner la chemise aux plus relevés qui se trouvoient à son lever. Il se trouva huit ou dix personnes qui firent cette sottise-là. Une fois on la présenta comme cela à l'abbé de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla.
Etant devenu l'aîné, sous prétexte qu'il étoit marié, le cardinal de Richelieu lui voulut ôter ses bénéfices. Gela l'oblig-ea à se retirer à Sedan. Aprèslamort de i\I. le Comte, étant passé en Flandre, il prit l'écharpe roug-e {(V Espagne)^ et ce fut pour cela qu'on lui fit ici son procès. Là il devint amoureux de la veuve du comte de Bossut, une fort belle personne; il l'épousa du soir au matin, et, parce qu'il y avoit quelque formalité omise, le mariaiçe fut confirmé par l'archevêque de Malincs.
Des chevaliers de Malte, natifs de Provence, se mirent en fantaisie la conquête de l'île de Saint-Doming-ue, aux Indes, et jetèrent les yeux sur M. de Reims, depuis M. de Guise, pour le mettre à leur tête. Le dessoin étoit bien pris; mais le cardin;il de Richelieu ne le voulut pas.
M. de Guise revint en France après la mort du cardinal de Richelieu. Il alla voir sa sœur, l'abbesse de Saint-Pierre, à Reims. Il dîna dans un parloir; après il entra dans le couvent, comme prince, comme un homme qui avoit été leur archevêque, et comme frère de madame l'abbesse. Là il se mit à courir après les relig'ieuses, et en tâta fort une qui étoit une belle fille. « Mon frère, crioit madame de Saint- (( Pierre, vous moquez-vous'? Aux épouses de Jésus-Christ! Il
M. DE GUISE, PETIT-FILS DU BALAFRE
(( — Ah! ma sœur, disoit-il, Dieu est trop honnête homme « pour craindre d'être cocu. » La religieuse, assez fière naturellement, faisoit bien du bruit de cette insolence. L'abbesse eut peur qu'elle n'en fît faire des plaintes à la Reine, et, pour y remédier, elle dit à son frère tout bas : « Faites- « en autant à celle-là qui n'est point jolie. — Ma sœur, « elle est bien laide ; mais n'importe, puisque vous le voulez, « elle sera tâtée. » Cette laide lui en sut si bon gvé qu'elle se ^arda bien de s'en plaindre, et la belle s'apaisa, voyant qu'elle n'étoit pas la seule.
Il ne fut pas longtemps à la cour sans oublier madame de Bo<!sut, tout de même que la princesse Anne. Il devint amoureux d'une fille de la Reine, nommée mademoiselle de Pons. Elle étoit fille du marquis de La Case, de la maison de Pons ;son père et sa mère étoient venus ici pour quelque affaire. Madame d'Aiguillon fit cajoler cette fille, qui, mourant d'envie de demeurer à la cour, changea de religion, afin d'entrer chez la Reine. Madame de Bossut étoit tout autrement belle; celle-ci étoit trop grossière et trop rouge en visage pour des cheveux blonds; d'ailleurs, un accent de Saintonge, le plus désagréable du monde, et l'esprit comme le corps; mais coquette et folle de beaux habits autant que fille du monde. On en avoit déjà un peu parlé avec le maréchal d'Aumont, qui n'étoit alors que capitaine des gardesdu-corps, mais qui étoit marié il y avoit quinze ans.
Il a écrit à madame de Bossut qu'il étoit vrai qu'il l'avoit épousée, mais que tant de docteurs lui avoient assuré qu'elle n'étoit pas sa femme, qu'il étoit obligé de les en croire; qu'il alloit mettre ordre à ses affaires et qu'il la satisferoit; car il lui avoit mangé quatre cent mille livres qu'elle avoit, et il la laissa gueuse. Cette femme n'étoit pas de si bonne maison que le comte de Bossut, elle étoit pourtant bien demoiselle, et une des plus belles personnes de son temps. Elle vint jusqu'à Rouen, il j a treize ou quatorze ans, déguisée, avec dessein, disoitelie, de lui demander au milieu
:>2(\ TALLEMANT DES UEAUX
du Cours s'il la reconnoissoit pour sa femme, et, s'il disoit que non, do lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer ellemême après. Mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, qui étoit alors à Rouen pour un procès, quêta pour elle. Le crédit de madame de Guise fit qu'on lui ordonna de se retirer, et elle ne vint point à Paris .
M. de Guise fit d'abord entendre à mademoiselle de Pons que son mariage avec madame de Bossut étoit nul, et qu'il le feroit casser si elle vouloit l'aimer. L'ambition d'être duchesse et princesse fit g-oûter la proposition à la demoiselle, et insensiblement elle s'y engapfea si bien que M. de Guise n'étoit que douze heures du jour avec elle; car en ce temps-là, comme bien depuis encore, la Reine laissoit faire à ses filles tout ce qu'il leur plaisoit, et on les cajoloit tous les jours à ses yeux. Pour leur chambre, leur fii-ouvernante, la pauvre madame du Puys, n'}' avoit pas grand pouvoir ; elles lui faisoient même des malices épouvantables; car, non contentes de lui avoir coupé des brins de vergette dans son lit, pour l'empêcher de dormir, à Fontainebleau, un été qu'il fit un chaud étrange (1646), elles lui mirent des réchauds de feu sous son lit. Elle crut que c'étoit l'air étouffé de Fontainebleau qui lui causoit celte incommodité; elle se leva pour respirera la fenêtre, pensant que son lit, découvert, se rafraîchiroit, et elle le trouva encore plus chaud; elle fut longtemps avant que de deviner ce que c'étoit.
On voyoit durant cette amour M. de Guise expliquer devant tout le monde à sa maîtresse un rescrit du pape qu'il avoit obtenu, et elle lui faire des difficultés. Un jour, M. d'Orléans la rencontra seule, et lui dit plaisamment : « Mademoiselle, si vous n'y prenez g'arde, mon frère de « Guise vous épousera: au moins, je vous en donne avis. » Toutes les fois que la Reine sortoit, on le voyoit suivre le carrosse des filles, et ses folies amoureuses étoient si publi-
M. DE GUISE, PETIT-FILS DU BALAFRE
ques que tous les artisans de la rue Saint-Honoré, approchant du Palais-Royal, ne s'entretenoient d'autre chose. On
lui rapporta qu'un médecin nommé (i), qui servoit la
maison, fit quelques vers où il rioit des amours de M, de Guise et de mademoiselle de Pons. Tout ce qui touchoit cette fille étoit à son égard un crime de lèse majesté; de sorte que, sans s'informer si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai, il fit monter ses gens chez cet homme, et il demeura à la porte tandis qu'on le bâtonnoit. Cela est assez vilain, ce me semble.
Un automne que la cour étoit à Fontainebleau, la demoiselle demeura chez sa belle-sœur de La Case, pour se baigner. On la purgea; il se voulut purger aussi. Il prit de la même drogue, la même dose, et de la main du même apothicaire, disant qu'il en avoit besoin, et qu'il ne pouvoit pas se bien porter, puisque que mademoiselle de Pons étoit indisposée. Une fois, il lui prit je ne sais quelle vision sur ce qu'elle lui avoit dit qu'il ne l'aimoit point, de tirer son épée pour se tuer, disoit-il. On entendit un grand cri : on y courut ; elle se tuoit de lui dire : « Remettez votre « épée, monsieur de Guise, remettez votre épée; je crois que « vous m'aimez plus que votre vie. »
M. d'Orléans le fit nommer son lieutenant-général en Flandre. Il ne put se résoudre à partir ; il envoya son train. Il fut fort long-temps en justaucorps; mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau ; là, pour le moins aussi fou qu'à Paris, il prit des eaux parce qu'elle en prenoit; il les prenoit à même heure qu'elle et avec les mêmes précautions; soit qu'il fût plus échauffé qu'elle, il les rendoit fort mal, quoiqu'elle les rendît fort bien. Pour y remédier, il lui prit une de ses jupes, et se la mettoit quand il buvoit, et cela sérieusement. Toute la cour l'a vu en cet état quinze jours et davantage.
(i) Le nom est en blanc dans le manuscrit.
Il passoit lés journées entières avec elle ; tout le monde étoit en peine de ce qu'il lui pouvoit tant dire ; enfin, ou découvrit qu'il lui disoil bien souvent des choses par cœur: et un jour qu'elle lui avoit demandé le second volume de Cas.^andre, il ne le lui envoya pas, mais il le lut toute la nuit, et le lendemain il le lui recita d'un bout à l'autre, sans s'amuser aux paroles de l'auteur, car il est constant qu'il a la mémoire excellente ; son grand jugement SiXi moins ne l'empêche pas d'en avoir beaucoup. Il sait quelque chose, a de l'esprit, dit les choses agréablement, n'est pas méchant, a de la g-énérosité, du cœur, et est fort civil. « C'est dom- « mage qu'il est fou, « comme disoit M. de Ghevreuse.