‹ HistoriettesChapitre 8 sur 111 · MADAME DE VILLARS · texte numérisé non relu

MADAME DE VILLARS

C'étoit une'des sœurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle, qui ne s'étoit point marié, lui avoit laissé beaucoup de bien ; il n'y a jamais eu un si pauvre homme. Lui et sa femme ont mangé huit cent mille écus d'arg-ent comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont il n'en est resté que dix-sept, qui étoient substituées. Il avoit eu une terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'afg-ent qu'il avoit reçu du cardinal de Richelieu pour le Havre-de-Grâce, la lieutenance du roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen. Par le marché il eut un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où il trouva plus de crédit qu'ailleurs, à cause qu'il étoit de ce pays-là.

Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Havre. Elle y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son «apprentissage) le couple plusefTrontéqu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, nommé le père Henri de La Grang-e-Palaiseau,de la maison d'Harville, qui peut-être s'étoitfait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Havre. C'étoit un des plus beaux hommes de

France, et de la meilleure mine, homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avoit l'ien à reprendre. Il prêcha l'A vent au Havre. Dèslepremiersermon, madame de Villars devint passionnément amoureuse de lui, et. pour le tenter, elle s'ajustoit tous les jours le mieux qui lui étoit possible. Elle quitta pour lui l'habitextravag-ant qu'elle portoit au Havre. G'étoit une espèce de pourpoint avec un haut-de-chausses et une petite jupe de gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque et la g-orge fort découverte, car c'étoit ce qu'elle avoit de plus beau; pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux : elle avoit les yeux petits et la bouche grande, mais sa taille, ses cheveux et son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle ? Elle envoie à Rome pour faire avoir au père Henri de La Grange la permission de la confesser ; elle expose qu'elle avoit été touchée de ses sermons, qu'ayant jusques alors été trop avant dans le monde, elle croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion. En même temps, elle se tue de dire partout que les prédications de ce bon père seroient cause qu'elle chaugeroit de vie. A Rome, elle obtint facilement la permission qu'elle demandoit, et, l'ayant fait signifier, elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire faire de nouveaux. Le bon père fait des signes de croix et la tance sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut pour l'exciter, et lui montra peut-être ce qu'elle ne lui pou-

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voit montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse demi-folle.

Au sortir de là, il demande permission au supérieur de se retirer. Elle en a avis et fait garder les portes ; il trouve pourtant moyen de s'évader. Elle lésait, monte secrètement à cheval et court, après. Elle l'attrape dans un bois, elle descend, et le presse de revenir; il se dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au père de La Grange, et, voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance, elle se g-uéril toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à Rouen ; lui, qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe le premier, et se tenoit caché tout le jour ; elle y alla de si bonne heure qu'elle le vit au nez; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa messe : ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le jour même.

Elle fut aimée ensuite de M. de Ghevreuse. En ce tempslà, faute d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset ; c'est celui qui a bâti Ruel ; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Ghevreuse lui en fit des reproches, et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des diamants, non enchâssés, qu'elle tenoit alors dans une boîte; mais elle laissa tomber les diamants, et ne fit que lécher les bords de la boîte. Sur cela on fit un conte quelque temps après : on disoit que feu Gomming'es, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la servoit auprès de M. de Bassompierre, dont elle s'étoit éprise, lui ayant rap-

porté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit, et qu'après il les emporta tous.

Madame de Yillars étoit la plus g^rande escroqueuse du monde. Quand il fallut sortir du Havre pour ne point faire crier toute la ville, car ils dévoient à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'arg-ent, mais qu'elle avoit, en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en donnerait pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec sa protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il se g-ardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre ; mais quand ils y furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de pommes.

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Sa conversation étoit brusque, il parloit peu, mais il ne disoit mot qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustre et incivil, témoin ce qu'il fit à Desporles. Régnier l'avoit mené diner chez son oncle ; ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable, et lui dit qu'il lui vouloit donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir.

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Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potag-e valoit mieux que ses Psaumes. II ne laissa pas de dîner, mais sans dire mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. Gela le brouilla avec tous les amis de Desportes ; et Régnier, qui étoit son ami, et que Desportes estimoit pour le genre satirique à l'ég-al des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi :

Rapin, le favori d'Apollon et des muses, etc.

Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même critiquèrent tout ce qu'il fit. Il s'en moquoit, et dit que, s'il s'y mettoiJ, il feroit de leurs fautes des livres plus g-rosque leurs livres mêmes.

Il avoit marqué Desportes, et disoit qu'il feroit de ses fautes un livre plus gros que toutes ses poésies ensemble.

Des Yveteaux lui disoit que c'étoit une chose désag-réable à l'oreille que ces ti'ois syllabes : ma, la, pla, toutes de suite dans un vers :

Enfin celte beauté m'a la place rendue.

« Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis : pa, ra, bla, la, jla.

« — Moi ? reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le « montrer. — N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe :

« Comparable à la flamme "? »

De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne l'estimoit-il g'uère : « Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il faisoit les trois premiers vers insupportables. » Il n'aimoit pas du tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare.

Virg'ile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a :

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... Euboïcis Cnmariim allabitur oris

lui sembloit ridicule, u C'est dit-il, comme si quelqu'un « alloit mettre aux rives françoises de Paris ». Ne voilàt-il pas une belle objection ! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le trag-ique.

Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay.

De tous leurs ouvrages il ne pouvoit soufVrir que VAmitîte du Tasse.

A l'hôtel Rambouillet, on amena un jour je ne sais quel homme, qui disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit, sans leur faire mal. On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui dit : >■ Démettez-moi le coude. » Il ne sentit point de mal. Après il se le fit remettre aussi sans douleur. « Cependant, dit-il, si cet homme « fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, « on auroit crié au curieux impertinent. »

Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite conférence dans sa chambre avec Racan,Golomby,Maynard et quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors président, vint une fois heurter à la porte en demandant : « M. le président n'est-il point ici ? » Malherbe se lève brusquement à son ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial : « Quel président demandez-vous ? Sachez « qu'il n'y a que moi qui préside ici. »

Lin^endes, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il abatloit l'esprit aux gens.

Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces vers commençoient ainsi :

Toujours l'heur et la gloire Soient à voire cùté !

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De vos faits à la mémoire Dure à l'éternité !

Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi :

Que l'épée et la dague Soient à votre côté ; Ne courez point la bague Si vous n'êtes botté.

Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis.

Le Roi lui montra une autre fois la première lettre que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il avoit signé Loys sans 11, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit nom Loys. Le Roi demanda pourquoi : « Parce qu'il signe Loys et non Lou ys.-» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom Louis.

Comme les Etats-généraux se tenoient à Paris, il y eut une grande contestation entre le clergé et le tiers-état, qui donna sujet à cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la France à l'interdit. M, de Bellegarde avoit peur d'être excommunié; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit fort commode, et que, devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux.

Une autre fois il lui disoit : « Vous faites bien le galant; « lisez-vous encore à livre ouvert ? ;) G'étoit sa façon de parler pour dire ; Être toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. « Ma foi, répondit-il, je vous « envie plus cela que votre duché-pairie. »

Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays d'A-Dieu-Sias (ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux deçà, qu'il appeloit du pays de Dieu vous conduise,

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pour savoir s'il falloit dire une cueiller ou une cueillere. Le roi et M. de Belleg-arde, tous deux du pays à'A-Dieu- Sias, éloient pour cueillere, et disolent que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de Dieu vous conduise allég-uoit, outre l'usag'e, que cela n'étoit pas sans exemple, et que perdrix, met (i), mer et autres étoient féminins et a voient pourtant une terminaison masculine. Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin comme il avoit accoutumé; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain : « Quelque absolu que vous « soyez, vous ne sauriez. Sire, ni abolir ni établir un mot, « si l'usage ne l'autorise. »

A propos de cela, M. de Relleo-arde lui envoya demander un jour lequel étoit le meilleur de dépensi' ou de dépendu. Il répondit sur-le-champ que dépensé étoit plus françois, mais que pendu, dépendu, répendu, et tous les composés de ce vilain mot, étoient plus propres pour les Gascons.

Il perdit sa mère environ l'an i6i5, qu'il étoit âg-é déplus de cinquante-huit ans ; et comme la Reine lui eut fait l'hoQneur de lui envoj'erun g-entilhomme pour le consoler, il dit au g-entilhomme qu'il ne pouvoit se revancher de la bonté que la Reine avoit eue pour lui qu'en priant Dieu que le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère. Il délibéra long-temps s'il devoit prendre le deuil, et disoit : « Je suis en propos de n'en rien faire; car regar- « dez le gentil orphelin que je ferois ! » Enfin, pourtant, il s'habilla de deuil.

Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, lui fit un grand éloge de madame la marquise de Guercheville, qui étoit alors présente, comme dame d'honneurde la Reine-mère, et après lui avoir compté toute

(i^ C'est UD mot de province pour huche. (T.)

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sa vie et comme elle avoit résisté aux poursuites amoureuses du feu roi, Henri le Grand, il conclut son panég'jrique par ces mots en la lui montrant : ■< Voil.à, Monsieur, ce « qu'a fait la vertu. » Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de Lesdig-uières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit : « Voilà, Monsieur, ce qu'a fait le vice. »

Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de gages; et quand ce valet l'avoit fâché, il lui faisoit une remontrance en ces termes : « Mon ami, « quand on offense son maître, on offense Dieu, et quand « on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, jeûner « et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous « de votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre « intention, pour l'expiation de vos péchés. »

Tout son contentementétoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Golombj, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse ; et qu'il ne falloit qu'une femme la.scive pour pervertir le sang de Charlemagne et de saint Louis, que tel qui se pensoit issu de ces grands héros étoit peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon.

Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan : « Voyez-vous, mon cher Monsieur, (( si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous « pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été « deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons « été tous deux bien fous de {passer toute notre vie à un « exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de « l'employer à nous donner du bon temps, et à penser à (( l'établissement de notre fortune. »

Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en géné-

rai, et il disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel : a Ne voilà-t-il pas un beau début? Ils ne sont « que trois ou quatre au monde, et ils s'entretuent déjà ; « après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes pour se ii donner tant de peine à les conserver ? »

Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoitde récompense que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit une sottise de faire le métier de rimeur, pour en espérer autre récompense que son divertissement; et qu'un poète n 'étoit pas plus utile à l'Etat qu'un bon joueur de quilles.

Etant allé avec feu du Monstier et Racan aux Chartreux pour voir un certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler qu'ils n'eussent dit chacun un Pater ; après le Père vint et s'excusa de ne pouvoir les entretenir. « Faites-moi rendre mon Pater, » dit Malherbe.

Une fois il ôta les chenets du feu. G'étoient des chenets qui représentoient de gros satyres barbus : « Mon Dieu, " dit-il, ces gros b... se chauffent tout à leur aise, tandis « que je meurs de froid. »

Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au collège. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, à quoi ce, garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonnerun gros quart d'heure, Malherbe lui dit : « Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant, vous ne valez rien à autre chose. »

Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants ; Malherbe l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, pourvu qu'ils fussent gens de bien. « Je ne suis point de cet avis, répondit notre poète, et

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« j'aime mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec «trente capucins. »

Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de Belleg'arde, qu'il trouva allant à la messe : k Hé (' quoi, Madame, a-t-on encore quelque chose à demander à « Dieu, après qu'il adélivré laFrancedu maréchal d'Ancre?»

Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit les raisons à la marg-e. Un jour, Racan, Colomby, Yvrande et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Raçan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point eiTacé. « Pas plus que le reste, » dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient qu'il avoit trouvé bon tout ce qu'il n'avoit peint raye. «Vous avez raison », lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'efFacer le reste.

Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre g-arnie, où il n'avoit que sept ou huit chaises de paille ; et comme il étoit fort visité de ceux qui aimoient les belleslettres, quand les chaises étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par-dedans, et si quelqu'un heurtoit, il lui crioit : « Attendez, il n'y a plus de chaises, » disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les laisser debout.

Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v , comme un

autre se vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui guérissoit de cette maladie dans une chaise ; sans doute c'étoit avec des parfums. Par son crédit il se fit céder cette chaise par un autre qui l'avoit déjà retenue, et il écrivit qu'il avoit gagné une chaire, à Nantes, où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit chez M, de Bellegarde le Père Luxure.

Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites.

Le feu archevêque de Rouen l'avoit prié à dîner pour le mener après au sermon quil devoit faire en une église proche de chez lui. Aussitôt que Malherbe eut dîné, il s'endormit dans une chaise, et comme larchevèque le pensa réveiller pour le mener au sermon : « Hé ! je vous prie, dit-il, « dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela. »

Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit « qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent « g-rand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il « les laissoit,et qu'il eût mieux aimé que M. deLuynes, ou « M. le surintendant lui eussent fait cette promesse ».

En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque, tous noirs, que, pour n'en pas mettre plus à une jambe qu'à l'autre à mesure qu'il mettoit un bas, il raettoit un jeton dans une écuelle.Racan lui conseilla démettre une letti'e de soie de couleur à chacun de ses bas, et de les chausser parordreaiphabétique. Il le fit et le lendemain il dit à Racan : << J'en ai dans VL », pour dire qu'il avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à celle-là. Un jour, chez madame des Log-es, il montra quatorze tant chemise que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la panne, mais il ne portoit pas 'trop rég-ulièrement son manteau sur les deux épaules. Il disoit, à propos de cela, que Dieu n'avoil fait le froid que pour les pauvres ou pour les sots et que ceux qui avoient le moyen de se bien chauffer et de se bien, vêtir ne dévoient point souffrir le froid.

Quand on lui parloit d'atïaires d'Etat, il avoit toujours ce mot à la bouche qu'il a mis dans l'Epitre préliminaire de Tite-Live, adressée à M. de Luynes, qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passaj^er.

Une fois, étant malade, il envoya quérir Thévenin, l'oculiste, qui étoit à M. de Belle^^arde. Thévenin lui proposa de faire venir quelque médecin, et lui ayant nommé M. Robin : a Voilà un plaisant Robin, dit Malherbe, je ne

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