SCÈNE 1 Le cabinet de travail de Kanning
Un cabinet de travail plus large que profond, de dimensions modestes. Devant la Jenêtre de droite, le bureau, encombré de livres et de papiers, un téléphone et une lampe avec un abat-jour vert. Près du bureau, un fauteuil de cuir De chaque côté de la fenêtre, des rayonnages de bibliothèque du sol au plafond.
Adossé au mur du fond, un canapé ; deux chaises, une de chaque côté, et devant le canapé, une table ronde. À droite, une porte à deux battants qui conduit au salon. À gauche, une armoire qui contient des dossiers. Dans le coin, le poële en faïence.
À proximité du poêle, dans le mur de gauche, une porte plus petite qui conduit au veshbule. Près de cette porte, une petite commode ancienne avec une pendule et deux chandeliers. Au-dessus de cette commode, un müroir empire, étroit, avec un chandelier mural pour deux bougies.
Au premier plan, légèrement sur la gauche, deux fauteuils en rotin avec coussins de cuir ainsi qu'une table basse de fumovr:
Du papier peint vert foncé, à rayures. Accrochés aux murs, des estampes et des gravures. Sur le sol, un épais tapis.
Par la porte à deux battants, qui est ouverte, on aperçoit quelques meubles blancs dans un rayon de soleil sans éclat.
La scène est vide. La pendule sonne quatre heures.
Kanning entre, venant du vestibule. Il va jusqu’au bureau et y dépose une serviette qu'il tenait à la main, puis 1l va dans le salon. On entend sa voix.
KANNING. — Gertrud !
Il revient, va à la table basse et allume une cigarette, puis il fait quelques pas. C’est un homme d’une quarantaine d'années, chauve, avec des yeux clavrs et froids et un visage aux traits réguliers et distingués.
Gertrud apparaît sur le pas de la porte qui conduit au salon. Elle est grande et mince, avec une belle chevelure châtain foncé.
GERTRUD. — Qu’y a-t-il ?
KANNING. — Je voulais seulement te dire bonjour. GERTRUD. — Bonjour.
KANNING. — Tu es déjà sortie ?
GERTRUD. — Pas encore. Je sortirai tout à l'heure. Et toi, tu es invité à dîner, n'est-ce pas ? Chez les Hedman ?
KANNING. — Oui.
GERTRUD. — Un diner politique ? Entre hommes ? KANNING. — Entre hommes, oui. Et vaguement politique.
GERTRUD. — Dans ce cas je vais sans doute sortir, moi aussi. J’ai tant J ;
de choses à faire aujourd’hui. Et je serai sans doute ce soir à ma place habituelle à Popéra. On y donne Fidelio.
Elle lui fait signe de la tête et va pour sortir.
KANNING. — Ne t’en vas pas tout de suite, Gertrud. Je t'ai à peine vue aujourd’hui. Assieds-toi et parle-moi un peu. Autrefois, tu te plaisais bien ici, dans mon bureau.
GERTRUD, entrant dans la pièce, s’assied dans le fauteuil près du bureau. — J'ai toujours aimé cette pièce.
KANNING. — D'ailleurs, 1l se pourrait bien que j'aie une nouvelle à t’annoncer.
GERTRUD. — Je t’'écoute.
KANNING. — Mais, dis-moiï, maman est-elle déjà passée aujourd’hui ?
GERTRUD. — Non.
KANNING. — Dans ce cas, elle ne va pas tarder. C’est le jour de sa mensualité et pour ça, elle est toujours à l’heure. Cette chère vieille maman, sans cesse à court d’argent. Toujours un petit protégé à aider et à encourager. Le dernier en date est un jeune chanteur d'opéra, à moins qu'il ne le soit pas encore.
GERTRUD. — C'était ça, la nouvelle ?
KANNING. — Oh non. {Un temps.) H fait beau dehors aujourd’hui. Un froid d’automne qui vous pince le nez. J’ai fait une vraie promenade en rentrant à la maison. Et sur le pont de Norrbro, j’ai rencontré Son Excellence le premier ministre. Il m’a fait un clin d'œil. Tu verras, Gertrud, ça veut certainement dire quelque chose.
GerrTRuD. — Tu crois ? Il fait des clins d’œil à tout le monde. À moi aussi, il m'en a déjà fait. Et je t’assure, ça ne voulait rien dire du tout.
KANNING. — J'espère bien. Mais me faire un clin d’œil à moi, c’est autre chose. Enfin, nous verrons. Et tout de suite après, je suis tombé sur notre nouveau génie musical, Erhard Jansson, c’est bien comme ça qu'il s'appelle, non ?
GERTRUD. — Il y a en effet un jeune compositeur qui s’appelle Erland Jansson. Si c’est bien de lui qu’il s’agit.
KANNING. — Bien sûr, Erland Jansson. Et c’est vraiment un génie ? Un génie authentique ?
GERTRUD. — On le dit.
KANNING. — Mais toi, quel est ton avis ? Je sais que la musique n’a pas de secrets pour toi.
GERTRUD. — Je suis persuadée que c’est un génie.
KanNING. — Je le crois, moi aussi. Il m’a regardé fixement, sans me saluer, bien que nous nous soyons déjà rencontrés, trois fois, je crois. Ah, les génies.
GERTRUD, riant. — Il a dû voir que tu ne te souvenais plus de son nom. Et il se sera dit qu’il était inutile de te saluer.
KANNING, poursuivant. — … les génies sont de drôles de gens. J’en connais des tas, mais je n’arrive pas à les comprendre. On se gausse toujours du bon sens, comme si c’était quelque chose d’ordinaire qui serait commun à tous les gens cultivés et bien élevés. Alors que c’est la chose du monde la plus rare, bien plus rare que le génie. Je tutoie une bonne quinzaine de génies, et c’est à peine si je connais un seul homme de bon sens. Enfin, si. Un, peut-être. À la rigueur.
GERTRUD, légèrement moqueuse. — Gustave, il faut absolument que tu me le présentes.
KANNING. — Je crains que tu ne sois déçue. C’est un vieux chauve qui a passé la quarantaine.
GERTRUD. — Ah, ça change tout. Mieux vaut ne plus y penser.
KANNING. — Comme je te le disais, il faisait beau dehors aujourd’hui. Il y avait beaucoup de jolies jeunes filles dans les rues. Des jeunes filles, des dames et toutes sortes de femmes charmantes, de tous les âges. J’ai regretté que tu ne sois pas avec moi. Et j'ai dû me contenter de regarder les autres. C’est fou, ce qu’il y avait à voir. Mme Bluhme, par exemple. Une femme charmante, n'est-ce pas ?
GERTRUD. — Charmante.
KANNING, allant et venant. — Et les cloches de l’église Saint-Jacques qui sonnaient pour le vieux président Torell. Tor Torell. Un nom très célèbre autrefois. Quelqu'un dont on attendait beaucoup. Ministre des Finances dès son plus jeune âge. Dire que plus tard, on la laissé croupir à la présidence de la Cour des Comptes. Quel destin. Et de plus, membre de l’Académie. Je lai connu. En fait, j'aurais dû aller à ses obsèques. Il a été nommé ministre des Finances à trente-deux ans. Moi, j'en ai déjà quarante-trois. Quelle horreur d’être déjà si vieux. Dis-moi, Gertrud, que dirais-tu de devenir ministresse ?
GERTRUD, gaiement. — Tout dépend du ministre que tu as l’intention de me faire épouser, pas le vieux Dahlenius, j'espère ? Il me lorgne toujours si amoureusement.