DES ÉDITEURS
Les observations que nous avons placées en tête de la Théologie pastorale s'appliquent plus particulièrement encore au cours d' Homilétiquej et nous devons y renvoyer le lecteur.
Les manuscrits originaux, nombreux et divers sur certaines portions du cours, ont dû être comparés entre eux, et celui qui a servi de base à notre travail a été fréquemment enrichi d'idées empruntées aux autres. Pour les points sur lesquels M. Vinet n'a laissé que des notes sommaires insuffisantes, on a eu recours aux cahiers de ses auditeurs, et, comme dans la Théologie pastoraUj on a marqué d'un signe [ ] destiné à les faire reconnaître, les passages empruntés à ces cahiers, et ceux qui, reproduisant le texte original, ont dû être modifiés à quelque égard , soit qu'il ait fallu compléter des phrases inachevées, soit qu'on ait dû lier entre eux des fragments détachés en les rapprochant les uns des autres. Cette précaution n'a été négligée que lorsqu'il s agissait de détails trop insignifiants pour qu'on pût en tenir compte.
VI ATKRTISSmiJfT DIS EDITECRS.
L ouvrage que nous publions aurait, il est vrai, été plus achevé, surtout sous le rapport de la forme, si Fauteur l'avait revu lui-même; toutefois, la dernière forme qu'il a donnée, après des révisions successives, à plusieurs portions étendues de son cours, est sans doute, à peu de chose près, celle à laquelle il se serait arrêté, et on peut la considérer comme définitive. En tout cas, ce volume reproduit dans toutes ses parties, avec une scrupuleuse fidélité, la pensée de M. Vinet sur l'une des branches les plus importantes de son enseignement; aussi ne mettons-nous pas en doute qu'accueilli avec empressement par le public restreint auquel il s'adresse tout d'abord , il ne soit lu également en dehors de ses limites avec un vif intérêt et un grand profit.
L'office du ministère évangélique se compose de différents éléments, au milieu desquels domine la par rôle. La religion chrétienne, religion de liberté et de persuasion, est une parole. Jésus-Christ, qui est à la fois l'auteur et l'objet du christianisme, est appelé la Parole (1). Même avant d'être venu en chair, il parlait déjà intérieurement à la conscience de tout homme ; car la parole n'est pas seulement cette série de sons articulés qui porte des idées dans les esprits, la parole est la pensée même. La pensée est une parole, comme la parole est une pensée. Mais cette Parole qui parlait hors du temps et intérieurement, a parlé dans le temps et extérieurement. Jésus-Christ a parlé par les faits, il a parlé par sa vie et par sa mort ; mais il a parlé aussi dans le sens ordinaire de ce mot. Il a prêché (2). Nous sommes appelés à répéter ses paroles; mais il nous envoie comme il a été envoyé ; c'est-à-dire
(i) Jean,!I, i-4, 14.
(2) ... « Summus ecclesiastes Dei filius, qui est imago patris absolutissima, « qui virtus et sapientia genitoris est «eterna, per quem Patri vîsum est humanœ « genti largiri quidquid bononim mortaliuin generi dare decreyerat , nuUo allô « cognomine tnagnificentius significantiusve denotatur in sacris litteris, quam « quum dicitur verbutn, me sermo Dei. » Erasmcs, Ecclesiastes, M). I, cap. II.
â INTRODUCnON.
que, comme il s'est uni à la pensée de son Père, il veut que nous nous unissions à la sienne ; que nous soyons un avec lui, comme il est un avec son Père ; il frappe sur notre esprit comme sur un airain sonore, qui ne retentit pas sans vibrer ; il veut que, comme nous sommes les fils de sa pensée, nos frères deviennent les fils de la nôtre. Dieu a voulu que l'homme fût pour l'homme le canal de la vérité. La paternité naturelle est le symbole de nos rapports spirituels : nous nous engendrons mutuellement (1). U ne s'agit pas seulement de paroles à transmettre et à répéter, mais d'une vie à communiquer ; il faut que ces véri^ tés dont se compose l'Évangile soient devenues vivantes et personnelles dans des personnes vivantes. La Parole n'a pas parlé une fois pour toutes (à moins qu'on ne prenne la lettre pour la Parole ) ; la Parole parle sans cesse, et la lettre de l'Évangile n'est que le milieu nécessaire à travers lequel cette Parole parle à tous. L'institution du ministère ne s'explique que par là. Le ministre est ministre de la Parole de Dieu. Le christianisme, religion de la pensée, doit être parlé (2). On est autorisé à appeler ministres de l'Évangile, ou pasteurs, des hommes qui n'exercent pas le ministère de la parole ; on ne ferait en cela que suivre l'exemple des apôtres et de la primitive Église ; mais c'est aussi entrer dans leur sens que de donner la prééminence à l'enseignement, c'est-à-dire à la parole.
(i)YoYezV Essaisur lamanifestatùm des convictions religieuses, pages 1 1 i-i 12. (2) Voyez Théologie pastorale, pages 5-6, et le commencement du Résumé de la première partie de VHomilétique.
UfTRODnCTKHI. 3
parmi tous les travaux du ministère. « Que les pasteurs « qui s'acquittent bien de leurs fonctions soient jugés « dignes d'un double honneur, principalement ceux» (il y avait donc des pasteurs dont l'office n'était pas de parler) « qui travaillent à la prédication de la pa- « rôle et à l'instruction. » (1 Tim., V, 17; — cf. 1 Ck)r. XIV, 1-5.)
La parole est le grand moyen du pasteur. Elle se fait diverse selon ses différents emplois; elle rompt le pain de vie, tantôt en plus petits, tantôt en plus grands morceaux ; elle l'émiette, s'il le faut.
Le ministre parle des hommes à Dieu^ c'est la prière ; et de Dieu aux honunes, c'est la prédication. La dernière de ces paroles doit seule nous occuper ici. Il prêche aux individus, à la communauté dispersée, à la communauté rassemblée en un même lieu. Nous ne voulons parler que de cette dernière espèce de prédication.
Il faut prêcher à la communauté rassemblée pour atteindre ceux qu'on n'atteindrait pas autrement, pour préparer dans le temple l'Église invisible qu'aucun temple ne peut contenir, et qui n'est à son état de pureté dans aucun, enfin pour donner à la parole tous les caractères et toute l'efficacité dont elle est susceptible. On pourrait s'adresser par écrit à la communauté ; mais la parole écrite ne saurait tenir lieu de l'autre et la rendre superflue.
Cette prédominance de la parole dans le culte chrétien lui imprime un caractère à part. Elle donne une réalité à la notion d'Église. Il n'y a pas d'Église maho-
4 IKTRODUCTIOIC.
métane, ni brahminique ; et certes, il n'y avait pas d'Église dans la religion d'Homère. Chez les Juifs, l'enseignement était séparé du culte (on dit le peuple jwtf plutôt que Y Église juive) ; s'il y avait une Église juive, c'était l'enseignement qui la formait, non le culte, et cette Église n'avait pas de centre. Ce n'est que chez les chrétiens que le culte et l'enseignement, coordonnés l'un à l'autre, interprétés l'un par l'autre, forment un tout,
[ Chez les catholiques, la prédication prend peu de place ; chez nous, au contraire, elle est presque tout. Le temple, sauf certains moments du culte et quelques jours de l'année, est un auditoire. Il n'a, ce semble, d'autre but que de réunir des auditeurs autour d'un homme qui leur parle. Aussi dit-on du catholique qu'il va à la messe y et du protestant qu'il va au sermon. On signale ainsi, sans y songer, la prédominance peutêtre trop exclusive de la prédication dans le culte protestant.] Entre autres inconvénients, ce système a celui d'attribuer trop à l'individu.
[ Ceci ne détruit -pas ce que nous avons dit de la transmission de la vérité d'un individu à l'autre. Cependant n'est-il pas possible que l'habitude de n'aller au temple que pour entendre le discours, et la réduction de tout le reste à peu de chose, ait pour effet de ne faire voir qu'une personne et qu'un moment, le prédicateur et la prédication? Et n'importerait-il pas que l'efficacité du culte fût plus indépendante de la personne du prédicateur (1) ? ]
(0 Voyez Théologie pastorale, pa{2;es 7-10.
Quoi qu'il en soit, dans les deux cultes qui nous suggèrent ces réflexions, la parole est d'une haute importance. Un ministre, dans l'un comme dans l'autre, est essentiellement un homme qui parle la parole de Dieu. Or, la parole de prédication, qui est une parole de réconciliation et de sanctification « selon les oracles « de Dieu » (1 Pierre, IV, H), peut-elle être l'objet d'un art?
Il est certain que l'éloquence est une ; qu'on n'est pas éloquent dans la chaire à d'autres conditions qu'à la tribune ou au barreau ; il n'y a pas plus deux rhétoriques qu'il n'y a deux logiques ; mais la nature du discours ecclésiastique apporte des différences, ajoute des règles, qui constituent, sous le nom d'homilétique, un art particulier.
Voyons ce que la rhétorique et l'homilétique ont de commun ; nous verrons ensuite ce que l'homilétique a de spécial .
La rhétorique est le genre, l'homilétique est l'espèce.
La matière de la rhétorique correspond à l'objet de Y éloquence piiblique.
Qu'est-ce que l'éloquence en général?
La Bruyère nous répond : « C'est un don de l'âme « qui nous rend maîtres du cœur et de l'esprit des «autres; qui fait que nous leur inspirons ou que « nous leur persuadons tout ce qu'il nous plaît (1). »
Je dirais : C'est le don de se rendre maître par le
(1) La BmiTèRK, Les Caractère», Chap. I. Des ouvrages de VesprU.
langage; car un geste, un regard peuvent être éloquents. Il s'agit même encore d'un discours suivi, non d'un mot seulement. La Bruyère nous indique la source et l'effet de l'éloquence plutôt que sa nature ; mais il reste de sa définition quelque chose d'important : l'éloquence est un douy et un don de Vâme. [C'est le don de penser et de sentir avec les autres ce qu'ils pensent et sentent, et d'y assortir les paroles et le mouvement de son discours, de parler la pensée d' autrui. L'éloquence repose sur la sympathie. Jamais on n'est éloquent qu'à condition de parler ou d'écrire sous la dictée de ceux à qui l'on s'adresse ; ce sont les auditeurs qui nous inspirent, et si cette condition n'est pas remplie, on peut être profond et agréable, mais on ne sera pas éloquent. Pour être éloquent, il faut sentir le besoin de communiquer sa vie aux autres et comprendre intimement quelles sont les cordes qu'il faut faire vibrer en eux.]
Pascal, entrant plus avant [que La Bruyère] dans le secret de l'éloquence, dit : « L'éloquence consiste « dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre « l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle, d'un « côté, et de l'autre, les pensées et les expressions dont « on se sert ; ce qui suppose qu'on aura bien étudié « le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts, « et pour trouver ensuite les justes proportions du dis- « cours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la « place de ceux qui doivent nous entendre, et faire es- « sai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son « discour», pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si
llfTRODUGTIOIf. 7
« l'on peut s'ftssurer que l'auditeur sera comme forcé
«de se rendre (1).»
Ce qui se présentait chez La Bruyère comme un dùn, se présente chez Pascal comme une méthode. Mais c'est à la fois un don et une méthode. Et sous l'un et l'autre point de vue, la même idée se rencontre : pénétration vive et intime de l'âme de l'auditeur par celle de l'orateur. — Nous trouvons encore un autre élément : celui de la persuasion, qui est la direction de l'âme et de la volonté dans un sens déterminé. L'éloquence, dans le sens de La Bruyère et de Pascal, est une action de la vie réelle, un effort contre une résistance, une campulsion (2), on pourrait dire un drame où un seul personnage paraît, mais où il y en a deux, et qui a son nœud, ses péripéties et son dénoûment. Le dénoûment peut, selon les cas, être une détermination, un acte volontaire de celui à qui l'on parle ; dans d'autres^ un sentiment, qui est aussi un acte, et, au point de vue de la philosophie et de la religion, l'acte par excellence.
Ainsi, sans refuser le titre d'éloquent à tout langage propre à porter la lumière et la conviction dans les esprits, nous le donnons plus particulièrement à ce qui a pour but et pour effet de diriger là volonté d'un certain côté ou vers un certain acte immédiat ou éventuel.
Mais n'y aura-t-il que du subjectif, n'y aura-t-il rien d'objectif dans la notion d'éloquence? C'est, selon Pascal et selon La Bruyère, une puissance indifférente, qui
(1) Pascal, Pensées, Partie II, Art. XVU, S CV.
(2) CompeUe intrare.
se prête au mal comme au bien, à F erreur comme à la vérité. S'il en est ainsi, ne faut-il pas repousser bien loin et l'éloquence et la rhétorique, qui en est la théorie ou la méthode?
J'accorde le principe, et je nie la conséquence.
Qu'il y ait une puissance de persuasion pour le mal comme il y en a une pour le bien, que cette puissance ait pour principe, dans les deux cas, le don de trouver et de faire vibrer dans le cœur certaines cordes qui y sont, cela n'est pas douteux. Si l'on ne veut pas appliquer aux deux faits le mot d'éloquence, on en est le maître; mais qu'aura-t-on gagné? Un mot. — Il vaut mieux, ce me semble, en reconnaissant que des hommes vicieux peuvent être éloquents, et même qu'on peut être éloquent en conseillant le mal, ajouter d'un autre côté :
1"* Que, quelle que soit la pente de l'homme au mal, le mal n'a point dans sa conscience de témoin et de représentant ; que la vérité, au contraire, en a un au fond de son âme; qu'il la reconnaît quand elle se montre, et que si « la chair est faible, l'esprit est « prompt (1). » Il en résulte que l'éloquence est plus étroitement unie à la vérité qu'à l'erreur, au bien qu'au mal. La vérité est éloquente en soi; nous ne lui ajoutons pas l'éloquence, nous ne faisons que la dégager ; la vérité, dans quelque sens qu'on prenne ce mot, est la condition et l'étoffe même de l'éloquence. — Pour persuader le mal, il faut lui donner l'apparence du bien.
(1) Évangile selon saint Matthieu, XXVl, 4t.
2" Ce qui n'est pas peut-être la définition de Téloquence en est la règle ; ou, si vous voulez, la règle de Téloquence en sera pour nous la définition. Nous dirons que l'éloquence est une libératrice, qui vient en aide au bon principe contre le mauvais, à la vérité contre l'erreur. Ce ne sera pas encore assez : nous dirons que, quoique l'action ou la vie, que l'éloquence a toujours en vue, dérive toujours immédiatement de l'a/fectiouy et que, par conséquent, l'orateur ait en vue de créer ou de développer une affection, il ne peut le faire que conformément aux idées éternelles et divines, et que, dans ce sens seulement, l'éloquence est une puissance de liberté, et non une puissance de tyrannie.
3® La conséquence du fait que nous avons dû avouer, c'est qu'il faut d'autant plus mettre l'éloquence au service de la vérité qu'elle est plus souvent mise au service de l'erreur, et qu'il faut défendre la vérité avec les armes de la vérité. [Ses meilleurs défenseurs dissimulent trop souvent, et cela parce que la foi à la vérité, qui seule donne le courage, est rare. C'est manquer à une cause sainte que d'employer pour la défendre des moyens en désaccord avec elle. Au fond] être éloquent, c'est être vrai ; être éloquent, ce n'est pas ajouter quelque chose à la vérité, c'est enlever l'un après l'autre les voiles qui la couvrent ; et ce rôle n'est pas négatif, car la vérité ce sont les faits. Dans ce sens, Pascal est l'orateur par excellence, parce qu'il est aussi nûment vrai que possible. Mais la vérité n'est pas seulement dans les faits, elle est aussi dans le sentiment de la vérité. S'unir à elle, être pathétique à son
iO INTRODUCTION.
sujet, c'est être vrai d'une seconde manière. La vérité, dite avec amour, serait-elle moins vérité ? Non, sans doute ; mais, vérité en nous, hors de nous, elle n'est pas vérité encore.
Ces conditions de l'éloquence en général se compliquent de celles qui sont propres à un discours public, et toutes ensemble constituent l'art oratoire.
Un discours oratoire est un discours prononcé devant une assemblée dans le but de lui inculquer certaines idées, de lui inspirer certains sentiments, ou de provoquer certaines résolutions, ou de faire ces trois choses à la fois. Mais la dernière est le but final ; celui par rapport auquel les deux autres ne sont que des moyens, des chemins. [L'orateur doit parler au cœur aussi bien qu'à l'esprit, puisqu'il en veut à la volonté, et que notre volonté est sous l'empire de nos affections (1).}
Le discours oratoire apparaît donc comme une lutte, un combat. Cette idée lui est essentielle. Tantôt l'orateur combat une erreur par une vérité, tantôt il oppose à un sentiment un autre sentiment. C'est, dans son véritable emploi, un combat livré, avec l'arme de la parole, aux erreurs de l'esprit et aux travers du cœur. « L'orateur cherche à s'emparer de notre voce lonté. Sa tâche est une agression opiniâtre ; notre « âme est un fort qu'il assiège, mais qu'il ne prendrait c( jamais s'il ne s'était ménagé des intelligences dans la « place; l'éloquence n'est qu'un appel à la sympathie;
Cl) Sur le rôle de rémotion dans l'éloquence, voyez Partie I, section II, eliap. II, S II.
INiaODUGTION. il
« son secret consiste à démêler et à saisir dans Tâme « d'autrui les parties qui correspondent à la nôtre et à «toute âme ; son but est de s'emparer de la main qu'à « notre insu nous lui tendons sans cesse. C'est de nous «qu'elle obtient des armes contre nous; c'est de nos « concessions qu'elle se fortifie, de nos dons qu'elle se « prévaut, avec notre aveu qu'elle nous accable. En « d'autres termes, l'orateur invoque des principes, in- « tellectuels et moraux, que nous tenons en commun « avec lui, et il ne fait que réclamer avec instance les «conclusions de ces prémisses; il nous prouve que « nous sommes d'accord avec lui, il nous fait sentir et « aimer cet accord ; en un mot, comme on l'a dit avec «énergie, on ne démontre aux gens que ce qu'ils « croyaient déjà (1). »
n faut distinguer le discours oratoire du discours didactique, qui conclut par une idée ; et de la poésie, qui ne conclut point, et dont le but n'est pas hors d'elle, mais en elle-même. [Le discours oratoire conclut par un appel à la volonté. ]
Tout ce que nous venons de dire se retrouve essentiellement dans l'homilétique, dont l'objet est de donner au prédicateur des règles et des conseils tirés du but de toute éloquence et du but spécial du discours chrétien, comme aussi des circonstances au milieu desquelles il est prononcé.
Qu'est-ce que le discours oratoire religieux, vulgairement appelé le êemum ?
(t) YiMET, ChrestanuUfUe française, tome III. Réflexions sur l'éloquence, à la nMe du DiêCùura de Moyer-CoUard sur le projet de loi relatif au sacrilège.
i% INTRODUCTION.
Nous avons à définir une chose qui n'existe pas essentiellement hors de notre idée, qui n'est pas indépendante de ridée que nous nous en faisons, puisque c'est notre idée même qui la fait. L'objet n'étant pas donné, dès lors la définition devient une règle ou une déclaration de principes.
Ce qui est donné, c'est le but, c'est le besoin, c'est Tobjet général et immuable de la prédication et du culte. Il faut donc que notre définition ne soit ni plus large que cet objet, ni plus étroite, et qu'elle permette au prédicateur de se donner, dans les limites de la vérité chrétienne, tout l'espace que réclament la variété des lieux, des temps et des circonstances, et sa propre individualité.
D'après cela, nous définissons le sermon un discours incorporé au culte public, et destiné, concurremment ou alternativement, à conduire à la vérité chrétienne celui qui n'y croit pas encore, et à l'expliquer et l'appliquer à ceux qui l'admettent. — Les apôtres Paul et Pierre donnent la même idée de la prédication : « Que l'évêque, dit le premier, soit capable tant « d'exhorter suivant cette doctrine salutaire, que de «convaincre ceux qui s'y opposent. » (Tite, I, 9.) « Je ne négligerai pas, dit le second, de vous faire touc< jours ressouvenir de ces choses, quoique vous en « soyez instruits et que vous soyez afiermis dans la « vérité présente. » (2 Pierre, I, 12.)
[ Nous avons distingué deux classes d'auditeurs, que nous désignerons par les noms de croyants et de non-croyants (ce dernier substitué à celui d'incrédules,
trop souvent employé, et qui a un sens assez différent), ] Dans laquelle de ces deux catégories doit-on ranger l'auditoire que le prédicateur trouve dans les temples? On doit, d'après la définition, le distribuer entre les deux catégories. La fiction légale n'est pas dans ce sens. [ On suppose le temple rempli de croyants réunis pour un culte commun.] Mais la réalité, l'évidence est plus forte, [et dans la constitution actuelle des choses, la supposition de l'existence des deux classes est raisonnable.] Du reste, le ministre n'a point à alterner entre ces deux classes, et à partager entre elles son discours et ses discours. Les deux buts de la prédication ne sont point séparés d'une manière si tranchée : ce qui s'adresse aux infidèles peut profiter aux croyants; ce qui s'adresse aux croyants peut profiter aux infidèles. Quant à ceux-ci, nous disons que tout, dans la prédication chrétienne, est propre à convertir ; quant aux croyants, n'ont-ils pas, en un sens, toujours besoin d'être convertis? [Cela n'exclut pas les sermons spéciaux ; mais cependant il n'y a pas une partie de la vérité évangélique qui ne soit propre à tous. Quoiqu'il ait été nécessaire de distinguer par différents noms les moments de la vie spirituelle, ce ne sont toujours que des moments d'une même œuvre ; oui, l'œuvre de Dieu dans la conversion, puis dans la sanctification, est continue, indivisible. Donc les sermons dits de sanctification et ceux dits d'appel conviendront aux deux classes.] Ce sont les gras pâturages, les parcs herbeux du prophète, dont l'herbe nourrit les breUs saines et guérit les brebis malades.
i^ INTRODUCTION.
(Ézéchiel, XXXIV, 13-16.) Bien souvent nous sommes mieux atteints par une prédication qui s'adresse à une classe dont nous ne sommes pas censés faire partie (1). [C'est un fait d'expérience que des hommes ont été amenés à l'Évangile par des prédications qui, prenant l'auditeur sur les plus hauts sommets de la vie spirituelle, ne leur étaient point adressées, et que, d'un autre côté, des sermons de pur appel, tels qu'ils auraient pu être adressés à des païens, ont produit la plus grande componction chez des chrétiens avancés. « Toute l'Écriture est divinement inspirée, et utile « pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour « instruire dans la justice. » (2 Timothée, III, 16.) Comment une prédication ésotérique ne pourrait-elle pas convertir ceux du dehors, quand il est prouvé que la simple contemplation de la vie chrétienne gagne beaucoup d'âmes à l'Évangile? On est d'abord surpris, bien des choses paraissent inconcevables; mais aussi on est frappé de la beauté des résultats, de leur unité, et l'on est conduit à en étudier plus attentivement la cause. Une prédication dans ce sens exerce un irrésistible attrait. ]
On voit que le but de l'éloquence de la chaire est bien, comme celui de toute éloquence, de déterminer la volonté ; mais ce but se combine chez elle avec celui d'instruire. L'éloquence n'est que la forme, le tranchant, pour ainsi dire, de l'enseignement. Le prédicateur est un docteur sous la forme d'un orateur.
(i) Que Ton se rende bien compte, par exemple, de raffectation d'inattention et d'indifTérence de certaines gens dans certains moments.
roiRODucnoN. 45
Ces deux dbjelB se trouvent bien, si Ton veut, réunis en toute éloquence ; mais ici l'instruction est plus en saillie, existe plus pour elle-même que dans d'autres genres d'éloquence. << Je me répétais souvent, dit Rein- « hard, qu'après tout, le prédicateur chrétien est plus « instituteur qu'orateur (1). »
Il y a deux choses qui caractérisent les autres genres oratoires à l'exclusion de la chaire : 1® Une circonstance particulière, un intérêt propre à un certain moment donne lieu au discours de la tribune ou du barreau. — 2** L'orateur politique ou judiciaire désigne un acte spécial comme dfevant être accompli à la suite et au sortir de l'assemblée; tandis que le prédicateur ne poursuit pas un résultat immédiat et visible; il n'aspire, en général, qu'à mettre l'âme dans une certaine disposition à l'égard de tel ou tel objet. Cet acte intérieur, ce résultat invisible lui suffit.
En principe, le prédicateur enseigne ; c'est là le fond de son œuvre ; l'exhortation, la répréhension, aiguisent son enseignement, mais c'est toujours un enseignement. L'enseignement peut être éloquent; à plus forte raison l'exhortation, même lorsqu'elle ne se rapporte pas à un acte spécial, prochain et palpable ; mais il en résulte néanmoins des différences, qui peuvent être en apparence à l'avantage des autres genres ; on ne peut les racheter qu'en faisant plus ou moins vio* lence à la nature du disc>ours de la chaire. [ L'orateur de la tribune ou du barreau est plus naturellement
(0 « Ich sagte mir immer, der christliche Prediger sey doch mehr Lebrer als « Redner. » (Rewhaed's Gestœndnisse, page 84.)
46 INTRODUCTIOM.
éloquent; il a l'actualité pour lui; son auditoire est ému, passionné d'avance, pour ou contre l'orateur, peu importe. Cela vaut mieux que l'inertie que trouve le prédicateur ( plumbea moles ) : il doit la soulever par des vérités abstraites. Qu'il garde cette position ; qu'il demande à la vérité, à Dieu, cette éloquence qu'il ne trouve pas dans les circonstances. Il ne faut pas qu'il se crée une position comme celle de l'avocat ou du tribun.] L'enseignement suppose un calme qu'on ne peut remplacer par la véhémence qu'en cessant d'enseigner véritablement. Il y a une éloquence calme comme il y a une éloquence véhémente; et si nous avons parlé d'éloquence en première ligne, nous avons entendu par là, non un certain moyen, mais l'ensemble des moyens qui sont propres à porter la lumière dans l'esprit et la décision dans Tâme. — [ Ce n'est pas à dire que la prédication ne doive pas être vive et pressante. Impossible que l'on ne songe que bien des âmes entendent peut-être pour la première et pour la dernière fois le message de paix. Mais cette pensée ne doit pas faire négliger l'instruction. — Notre marche d'explication est lente, et on est quelquefois tenté d'abréger et de prêcher aux nerfs des auditeurs. Dieu, au contraire, commande de prêcher aux âmes, aux consciences. Ne brusquons pas les résultats, ne soyons pas plus pressés que Dieu, qui seul a le secret des temps. Rien n'empêche d'instruire à la fois avec calme et avec une instance charitable . ]
De plus, l'orateur de la chaire a le choix, et dans un certain sens l'invention de ses sujets. Rarement les
circonstances se chargent pour lui de ce choix. Son ministère est bien, en général, une affaire ; mais chacune de«es prédications n'est pas une affaire.
Outre que l'enseignement domine dans l'éloquence de la chaire, disons que le prédicateur a pour base de son éloquence un document. Nous l'avons dit, il parle la parole de Dieu. Tour à tour il va vers ce document et il en part. Il est tour à tour avocat et magistrat : avocat, lorsqu'il plaide auprès des consciences pour l'adoption du document ; magistrat, lorsqu'il réclame l'obéissance de l'homme au document adopté. — L'orateur du barreau a sans doute un document , la loi ; mais il ne plaide pas, comme le prédicateur, en faveur de la loi ; et, dans l'application, il est bien loin des développements qui sont ouverts au prédicateur.
Enfin, si l'acte oratoire est toujours un combat, le combat, dans la prédication, est livré à une idée, non à un adversaire personnel ; en sorte que ce genre, seul entre tous, ne présente jamais le spectacle d'une discussion. Il y en a une pourtant : mais le même orateur se charge, pour ainsi dire, de deux rôles, dont un seul est le sien ; il reproduit, pour les réfuter, les arguments de la partie adverse, qui est l'homme irrégénéré. — Chaque auditeur, plus ou moins, renferme en soi les deux parties contendantes.
Ajoutons qu'une grande partie de la tâche consiste à conquérir le terrain du combat. Le prédicateur est un avocat qui plaide la cause de Dieu devant un tribunal de juges corrompus, qu'il s'agit d'abord de rendre intègres.
iS INTRODUCTION.
Finissons par relever dejxx erreurs : Tune, qui attend trop peu de l'homilétique, et l'autre, qui en attend trop ; ou plutôt (car, sous une apparence de modération, ce sont bien des opinions absolues que nous rencontrons), les uns voient tout dans l'art, les autres n'y trouvent rien. En tout cas, nous ne pouvons discuter que l'opinion absolue. Le degré, la nuance de l'autre nous édbiappe. — Commençona par les derniers.
Ils nous renvoient de l'art à la nature. Et leur opinion se résume en ces deux mots : la nature est un guide suffisant, la nature est un guide plus sûr.
Ce qui frappe d'abord dans cet argument, c'est une opposition entre la nature et l'art qui est imaginaire ; car, bien loin qu'il y ait opposition, la simple distinction n'est pas facile à établir. La langue est souvent obligée ( et les sciences morales nous en offrent des preuves en foule) de présenter comme deux choses différentes et sous deux noms distincts deux moments, deux degrés, ou deux rapports d'une même chose. C'est ainsi que, dans une autre sphère, on oppose la nature à la civilisation ou à Vart de vkre en société^ comme si la civilisation n'était pas naturelle, comme si le développement spontané d'un germe était moins naturel que le germe lui-même, comme si le chêne était moins naturel que le gland I C^ avec aussi peu de raison qu'on oppose la nature à l'art; qu'est-ce, en effet, que l'art sinon la nature encore? L'art assiste au premier moment de toute création : où donc, si vous voulez exclure l'art, commencera cette exclusion ? Vous verrez qu'elle
IMTRODUCXIPN. 49
ne remontera jamais assez haut. Ce qu'on appelle la nature, ou le talent, n'est qu'un art plus facile, plus spontané, sans conscience de lui-même. Ce qu'on appelle l'art ne fait que prolonger ou perfectionner l'instinct, qui n'est lui-même, en toutes choses, qu'un raisonnement plus élémentaire et plus rapide : si l'instinct enlève les premières difficultés, enlèvera-t-il de même les secondes? C'est là la question. Et elle se présente encore sous cette autre forme : Regarder empêche-tril de voir ? Regarder n'aide-t-il pas à voir ?
L'art, en effet, qu'il ne faut pas confondre avec l'artifice, n'est, en toutes choses, que la recherche sérieuse des moyens convenables au but; en sorte que, pour nier l'art, il faudrait d'abord établir que, du premier coup, on trouve tout et le meilleur possible. Jusqu'à ce qu'on l'ait établi, nous demanderons en quoi l'art peut nuire, en quoi surtout, pour ne pas abandonner les termes de l'objection, l'art est hostile à la nature. Laissant de côté quelques génies privilégiés que la Providence a réduits au premier mouvement, ou chez lesquels l'art a toute la spontanéité de l'instinct, je m'assure que, l'inspiration étant supposée (car en tout c'est la condition première), le travail de l'art est toujours dans le sens (Je la vérité et de la nature. J'attends qu'on me fassiB voir en quoi les ouvrages où, par système, on 9 négligé l'art, l'emportent, quant au naturel, sur ceux où l'on a appliqué les principes et les moyens de l'art, n y a bien plus : on peut affirmer qu'en général, et dans toutes les sphères, c'est l'art qui ramène à la nature. Npuf ne sommes pa^ n^tur^Ueioent @i naturels
20 nnnoDUCTiON.
que l'on croit. La barbarie n'est point simple. La civilisation cherche, et réussit plus ou moins, à rattacher notre vie et nos mœurs aux indications de la nature, qu'elle regrave incessamment de son habile ciseau. Le triomphe du christianisme est de réintégrer la nature ; car rien n'est moins selon la nature que le péché, et rien plus que le péché ne nous éloigne de la nature. En religion, en civilisation, la marche de l'humanité est dans le sens d'une restauration. Nous n'allons pas, nous revenons, parce que nous avons à revenir. Il serait bien étrange que l'œuvre de l'écrivain fît exception à cette loi universelle. En fait, cette loi le domine malgré lui ; et les contempteurs de l'art, en matière d'éloquence, appliquent à leurs productions, sans s'en douter, l'art de tous à défaut du leur. Ils sont, jusqu'à un certain point, artistes malgré eux.
Il faut prendre garde aux conséquences. Exclure l'art, c'est-à-dire la réflexion, de l'une des sphères les plus sérieuses de l'activité humaine, c'est proscrire dans toutes les sphères le raisonnement, l'observation et la méthode : c'est renoncer à la perfection. Tout ce qu'on peut dire de la nécessité et de la puissance de la conversion n'empêche pas de croire qu'il y a, pour le converti, un art et une méthode de bien \âvre ; on en convient sans peine : je cherche, . après cela, pourquoi il n'y aurait pas un art et une méthode de bien dire. La conversion elle-même n'est autre chose qu'un talent, que l'art cultive et rend fécond.
Le génie, dira-t-on, ne peut-il pas en dispenser? Si la dispense existe, nous ne voyons pas que le génie
INIBODUCTION • 21
soit fort empressé de s'en prévaloir. Le génie a sa méthode à lui, mais encore est-ce une méthode ; et si les pauvres sont facilement portés à la prodigalité, il n'est tel que d'être riche pour être économe. Ce grand mot de génie impose ; on en voudrait faire je ne sais quoi de magique ; mais le génie n'étant que le plus heureux des instincts, le plus favorable des points de départ, ne saurait prescrire contre cette loi qui a tout fait dans le monde selon le poids, le nombre et la mesure, et qui n'a pas permis qu'en aucun genre la sagesse fût une superfluité. D'ailleurs, ayez du génie, et nous verrons ; ayez une massue, mais jusque-là liez de votre mieux votre faisceau de baguettes ; ayez des ailes et volez, mais en attendant apprenez à marcher.
Nous accordons seulement ceci, et bien volontiers : c'est que, tout comme l'instinct, en se repliant sur luimême, devient art, l'art, en s' exerçant, devient instinct. C'est seulement un instinct savant. On en suit les règles involontairement ; il devient, dans ce domaine, ce qu'est l'habitude dans la vie morale : une seconde nature. Il est aussi naturel et aussi facile à ceux qui ont cultivé leur instinct de bien écrire et de bien faire, qu'à ceux qui l'ont laissé en friche d'écrire mal ou de mal faire. Ils ne peuvent plus même s'en empêcher. La nature est au terme aussi bien qu'au point de départ.
D'autres voudraient mettre la religion à la place de l'étude et de l'art.
Ils s'appuient sur l'esprit général du christianisme, qui est, disent-ils, de faire éclater la force dans la fai-
22 mmoDDcnoN.
blesse, et de mettf e en évidence la puissance de la vérité dans l'absence et à l'exclusion des moyens purement humains.
Cet esprit général du christianisme, bien loin de le nier, nous aimons à le proclamer. Mais comment y resterons-nous fidèles? Ce sera sans doute en ne donnant pas la chair pour auxiliaire à l'esprit ; car ce serait lui donner pour auxiliaire son ennemi mortel, appeler la mort au secours de la vie, prendre un obstacle pour un instrument. Maintenant, il est question de savoir si l'art appliqué à la prédication est un auxiliaire charnel, un instrument à contre-sens du but qui nous est proposé. Mais cet art, de quelque nom que vous l'appeliez, n'est autre chose que l'observation, la réflexion, l'expérience appliquées à l'exposition de la vérité. Proscrivez-vous tout ceci? Ne sont-ce pas, au contraire, les auxiliaires naturels de là vérité? Et les mettre à son service, n'est-ce pas tout simplement lui rendre ce qui lui appartient? Eh quoi ! c'est par leur moyen que nous avons appris, que nous avons reconnu la vérité ; nous les avons appliquées, sous une direction divine, à nous persuader nous-mêmes, et il nous serait défendu de les employer à persuade^ les autres I Vous aurez plutôt fait de dire (pourvu toutefois que vous le prouviez) que l'homme ne doit être pour rien dans l'œuvre du ministère ; qu'il faut qu'il se borne à réciter les paroles inspirées ; en d'autres termes, qu'il est convenable de supprimer la prédication ; mais si vous accordez que le prédicateur est un homme, il faut que vous trouviez bon qu'il s'applique et se mêle tout entier à son œuvre ; que, dans
toute la force du terme, il parle la parole de Dieu ; vous aurez par là même sanctionné Tétude et la pratique d'un art qui n'est autre chose que l'emploi raisonné et réfléchi de tous les moyens naturels dont le prédicateur dispose.
Sans doute, c'est Dieu qui convertit : voilà le principe; mais il convertit l'honmie par le moyen de l'homme : voilà le fait ; je dis de l'homme personnel, vivant, moral. Dès que vous admettez ce fait, vous admettez l'art dans la prédication ; car que serait-ce que cet homme moins la pensée? ou comment lui laisserezvous la pensée, et Tempêcherez-vous de raisonner ce qu'il fait? Et comment, s'il raisonne, raisonnera-t-il à moitié? Si le Saint-Esprit ne tient pas la plume, il faut bien que ce soit lui qui la tienne ; s'il n'est pas inspiré, il faut qu'il réfléchisse. L'inspiration étant mise de côté, je ne sais pas voir pourquoi il se fierait à sa première impulsion plus qu'à la réflexion , au hasard plutôt qu'à l'art. La première pensée vient-elle du Saint- Esprit, et la seconde de l'homme? Cette première pensée n'est-elle pas de l'homme aussi bien que la seconde? Et dans les deux cas, l'homme n'a-t-il pas recours à lui-même? Y a-t-il plus de fidélité dans le premier système que dans le second ? Au contraire ; une fois qu'il est admis que l'homme doit recourir à lui-même, la fidélité consiste à tirer de soi-même le parti le meilleur et le plus complet ; à joindre au premier mouvement, involontaire peut-être, le second qui ne l'est pas ; en un mot, à la force naturelle la force acquise, qui, apparemment, n'en est pas l'opposé. Oublie-t-on
que nos véritables vertus sont des vertus acquises, des œuvres d'art? Ne pouvant nous fier à nos premières pensées, il nous faut corriger les premières par les secondes. C'est en cela, non dans l'incurie, que consiste la fidélité, et que se trouve la bénédiction. lien est du talent et de l'art comme des richesses, dont il a été dit : « Faites-vous des amis avec les richesses iniques. » (Luc, XVI, 9.)
Nous avons beau dédaigner les moyens ; tout en les dédaignant, nous les employons ; ce que nous mettons de nous-mêmes dans notre ministère, si peu que ce soit, appartient à la catégorie des moyens ; le premier des moyens, c'est nous-mêmes; puisqu'il faut employer ce moyen, que ce soit dans toute l'intégrité et la perfection possible : « Que tout ce qui est en nous, l'es- « prit, l'âme et le corps, soit conservé irrépréhensible « pour l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ. » (1 Thessaloniciens, V, 23.)
L'homme est comme le milieu à travers lequel Dieu a voulu que la vérité parvînt à l'homme ; la vérité seule est lumineuse, le milieu n'est que transparent; mais qu'il soit vraiment transparent, et qu'autant qu'il dépend de nous, les rayons de la vérité ne viennent pas s'obscurcir et se briser dans cet infidèle milieu.
Quand on dit avec Bossuet que Dieu ne dédaigne pas de se servir de moyens, et qu'entre lui et l'homme, l'homme est le premier de ces moyens, on ne sent pas toute la portée de cet aveu. Si Dieu se sert de moyens, nous pouvons bien nous en servir ; nos facultés ne sont pas plus indignes de nous que nous le sommes de
Dieu ; et s'il est constant que Dieu consent à faire de l'homme son moyen, mettons tout le moyen, c'est-àdire tout l'homme, au service de Dieu ; or, l'homme comprend l'art ; l'homme est essentiellement artiste ; ôtez l'art, l'homme n'est plus l'homme.
A quoi, d'ailleurs, aspirons-nous au moyen de l'art? à ajouter quelque chose à la vérité ? Nous l'avons dit, on n'ajoute rien à la vérité. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'enlever les uns après les autres tous les voiles qui la dérobent aux regards de l'homme. C'est là le but et l'effet de l'éloquence. Et ceci même sert à distinguer le faux art de l'art véritable. Car de dire que le véritable est celui qui dédaigne le détail, rien ne serait plus arbitraire et moins philosophique, puisque Fart dans le détail, ce n'est que la vérité dans le détail. Le véritable art est celui qui a la vérité pour objet; le faux art est celui qui cultive l'illusion et le mensonge. Il faut, d'ailleurs, si on le peut, être parfait en tout et jusqu'au bout. Mais il est vrai que chaque genre a ses bienséances, que l'art enseigne à distinguer, et le beau exclut le joli.
Nous opposons donc au principe qu'on nous allègue, le fait, l'institution même de Dieu. S'il y a contradiction entre le principe et le fait, ce n'est pas à nous qu'il en faut demander compte, mais à Dieu ; mais non, il ne faut demander compte ni à nous ni à Dieu d'une contradiction qui n'existe pas. Quand on dit que la vérité doit se suffire à elle-même, entend-on que la vérité ne doive pas être dite, ou que ceux qui la disent ne doivent pas la dire comme des gens qui la com-
26 UfTRODUCnOM.
prennent et qui la sentent? Entend-on qu'ils ne doivent pas s'unir à elle? La vérité dite avec amour est-elle quelque chose de plus que la vérité? Pourquoi donc la vérité dite avec intelligence serait-elle quelque chose de plus que la vérité? L'adhésion de notre esprit comme de notre cœur à la vérité n'estroUe pas l'héritage naturel de la vérité? Et tout ce qui témoigne de cette adhésion, tout ce qui est propre à la faire naître dans d'autres esprits et dans d'autres cœurs n'est-il pas de plein droit dévolu à la vérité? Ceux qui croient que quelque chose de tumultuaire et de fortuit dans la parole du prédicateur est ce qui convient le mieux à son but, ou que l'absence de tout art est l'art par excellence, sur quel principe, sur quelle expérience se fondent-ils? Nous l'ignorons absolument.
On s'étonnera peut-être de la peine que nous prenons de combattre une opinion qui a si peu de poids. Mais il n'est pas un seul de nos arguments qui ne réponde à quelque préjugé répandu, à quelque opinion souvent répétée. C'est par la même raison que, sans craindre quelques redites, nous discuterons les passages qu'on a coutume de nous opposer.
« Ne soyez point en peine de ce que vous direz, ni « comment vous parlerez ; car ce que vous aure» à « dire vous sera inspiré à l'heure même. » (Matthieu, X, 19.)
Cette recommandation paraît se rattacher à la promesse d'une assistance extraordinaire. Quand une telle assistance n'est pas promise, ne faut-il pas la remplacer?
IHTEODUCnON. 27
Nous ne doutons pas d'ailleurs que la promesse de cette assistance ne subsiste pour tous les cas où le travail a été impossible et où l'assistance a été demandée.
Ces deux cas exceptés, et s'il ne s'agit que d'une assistance pareille, dans son principe et dans sa nature, à tous les secours que le Saint-Esprit accorde au fidèle, alors nous dirons que la promesse de cette assistance n'interdit pas l'emploi des moyens humains, ou que si l'emploi de§ moyens humains accuse notre foi dans ce cas, il l'accuse dans tous. Il faudrait ne se pourvoir ni d'habits ni de nourriture, parce qu'il est écrit: «Ne soyez point en souci de ce que vous mangerez, ni « de ce que vous boirez, ni de quoi vous serez vêtus ; « car votre Père céleste sait que vous avez besoin de «tout cela. » (Matthieu, VI, 25, 32.)
Encore cette fois nous renverrions beaucoup plus haut le reproche de contradiction ; mais le reproche ne va nulle part; l'emploi des moyens humains n'exclut ni la nécessité du secours d'en haut, ni le sentiment de cette nécessité. C'est le marteau et la truelle en main que l'ouvrier dit à Dieu : « Si l'Éternel ne « bâtit la maison, ceux qui la bâtissent y travaillent en «vain. » (Psaume CXXVII, 1.) Ce marteau et cette truelle sont les premiers dons de Dieu, les premiers témoignages de sa bonté, les premiers sujets de notre reconnaissance. La force et la volonté d'agir sont une première avance du divin prêteur. Nous ne disons pas: « Travaillez, quoique Dieu produise en vous le vouloir « et le faire ; » mais, avec l'Apôtre : « Travaillez,
30 INTROD¥GTION,
ne doit savoir que Jésus-Christ. Gela signifie que, pour lui, « il n'y a point d'autre nom qui ait été donné aux « hommes par lequel ils doivent être sauvés. » (Actes, rV, 12.) Voilà le sens; car, du reste, saint Paul savait beaucoup d'autres choses (i). Quant à l'éloquence et à la philosophie, il ne s'est pas piqué de briller par ces côtés ; mais il a employé toutes les forces qui étaient à sa disposition à être clair, persuasif, concluant. Toutes les parties essentielles de l'orateur se retrouvent chez lui. S'il est quelquefois inculte et néanmoins puissant, irez-vous en conclure qu'il est puissant parce qu'il est inculte? Ne vous suffit-il pas de dire que ce qu'il y a d'inculte en lui fait d'autant plus ressortir sa puissance ? Soyez incultes comme lui (non pas pourtant de dessein prémédité, car il n'y aurait pas de préméditation plus absurde); soyez incultes comme lui, mais poussez un argument comme lui : nous serons contents. Mais si pour l'imiter, ou plutôt pour le parodier, vous vous faites barbares, tenez-vous bien pour dit qu'il n'y a rien d'essentiellement commun entre la barbarie et la force. L'affaire est d'être forts ; arrivez là par le chemin qui vous plaira le mieux ; si l'instinct tout seul vous rend éloquents, j'entends d'oine éloquence liée, soutenue, instructive, nous vous ferons grâce de l'art ; nous ne tenons pas au plus long chemin pour sa longueur même ; nous serons content pourvu que vous arriviez ; mais arriverez-vous ? c'est une question, pu plutôt ce n'en est pas une. Ferez-vous aussi bien en travaillant au hasard, avec des forces éparpillées, qu'en
(i) Sur Vidiotisme de saint Paul, voyez ChrysostAme. De Sacerdotio^c^. YI.
cancei^tmnt? Le foyer sera-t-il aussi chaud si vous n'avez pas eu soin de ramasser en un brasier les char^ bons disséminés, qui s'éteignent et noircissent dans leur isolement? Ferez-vous aussi bien sans méditer qu'en méditant, sans choisir qu'en choisissant, sans combiner qu'en combinant? Or, tout ceci, c'est l'art, et l'art n'est point autre chose (1).
Séparée de l'art, c'est-à'-dire jusqu'à un certain pomt séparée d'elle-même, la vérité a pu produire de grands effets ; quelques mots partis du cœur peuvent valoir, dans l'occasion, le sermon le mieux composé. Mais si vous prenez la grande majorité des cas, l'ensemble de la prédication, et son caractère fondamental, qui est l'enseignement, vous verrez qu'elle ne
(0 Voir Fénelon, Dialogues sur VÉloquence, Dialogue III.
Nous reproduisons ici, d'après un manuscrit antérieur, la première forme donnée pv M. Vinetà sa réponse à Tobjection tirée de i Corinthiens, II, 1-2 :
« Savoir Jésus-Christ crucifié, c'est en effet la science du prédicateur, et même, « enfeât de religion, sa seule science. En fait de religion, disons-nous ; car, du reste, « Paul n'est point ignorant, ne tient point à le paraître, et fait un usage abon- « dant de son savoir. L'Âpôtre s'explique fort bien là-dessus dans les versets sui- > vants, oà fl oppose ce mystère, que Dieu seul pouvait révéler, aux imaginations « de la sagesse humaine, qui ne peuvent atteindre au secret de Dieu. — Voilà « quant à la science. Pour ce qui est de l'éloquence, il lui dénie, en tant qu'é- « loquenee, le pouvoir de créer la foi (verset 5). Le grand œuvre de la conver- « sion ne peut avoir son principe et sa raison que daas la nature même du fiait « qu'annonce l'apôtre, Jésus-Christ crucifié ; et faire accepter cette vérité n'ap- •( parUent qu'à la puissance de Dieu. ( Ibid.) Mais si ce fait est bien propre à «inspirer l'éloquence, comment le prédicateur ne s'appliquera-t-il pas à lui «rendre ce qu'il en reçoit? Comment ne s'efforcera-t-il pas d'en multiplier les « faces, de le rendre sensible à la conscience de tous, de faire appel à la nature « humaine pour en faire reconnaître la nécessité ? Comment y parvenir sans mé- « ditation? Comment arriver à la plus grande force possible de l'argument sans « combinaisons ? Comment trouver ces combinaisons sans avoir observé la nature « humaine, et découvert les sentiers les plus directs et les plus sûrs pour arriver « jusqu'au centre de l'âme ? — Si vous refusez à tout cela le nom d'art, vous en a êtes les maîtres, et nous ne disputerons pas sur si peu de cbo3e. Adoptez les « moyens, et donnez-leur le nom que vous voudrez. » {Éditeurs.)
peut procéder par boutades ni par inspirationf et qu'elle réclame le secours de l'art.
On se fait, dans toute cette matière, une grande et dangereuse illusion. On nie l'art dans l'intérêt de la religion ; c'est à la religion qu'on prétend renvoyer le prédicateur; mais que fait-on réellement? on le renvoie à la nature, en le renvoyant à ses premières inspirations. Car qui lui assure que ses premières inspirations seront les plus religieuses , ou même qu'elles seront religieuses? J'ose dire que l'analogie chrétienne parle contre cette méthode ; car la religion elle-même est une œuvre d'art, et elle consacre, dans la sphère la plus haute, les droits et la dignité de l'art ; la religion ne se fie pas à notre premier mouvement, à notre premier regard ; elle fait continuellement appel à la pensée , à la réflexion ; elle récuse l'instinct. En méprisant l'art, nous agissons donc dans l'esprit et dans le sens de la nature, plutôt que dans l'esprit et dans le sens de la religion.
Un enthousiasme généreux a pu mettre en circulation les maximes que nous avons combattues ; mais la paresse les a interceptées. C'est elle qui les exploite. Qui oserait le nier? Le zèle aussi, j'en veux bien convenir, s'en prévaut et les applique. A-t-il raison en cela? Ces maximes lui sont-elles nécessaires? C'est ce que nous aurons occasion d'examiner (1).
Nous nous tournons maintenant vers ceux qui sont
CO Voir nie partie, chap. 1er. ])e Vélocution en général.
disposés à trop attendre de l'homilétique, mais d'abord vers ceux qui attendent trop d'un enseignement d'homilétique. Car quand même l'homilétique, ou la théorie de l'éloquence ecclésiastique, serait capable de créer l'éloquence, il ne s'ensuivrait pas qu'un cours d'homilétique, fût-ce le meilleur qu'on pût entendre, et fût-ce le mieux écouté, pût faire à lui seul un prédicateur éloquent.
Un cours, ou un enseignement régulier d'homilétique, est nécessaire, puisqu'il rassemble et coordonne sous les yeux de l'étudiant une quantité d'idées et de faits que l'étudiant, en général, ne peut rassembler. Ce cours donnera de l'objet de l'art, de l'art lui-même, de son étendue, une idée qu'il est nécessaire d'avoir d'avance , puisque la pratique , dont nous reconnaîtrons plus tard la nécessité, ne donne pas une notion d'ensemble, et ne peut remplacer la méditation des principes. — Il faudrait une organisation bien rare, et des circonstances bien rares aussi, pour que la seule pratique nous enseignât tout l'art. Si les faits réagissent beaucoup sur les idées, les idées éclairent d'avance les faits : or ces idées, c'est l'homilétique.
Mais le professeur n'est pas un de ces chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller (1) ; ce n'est pas un fleuve, mais seulement un chemin.
Un cours quelconque, mais surtout un cours de la nature de celui-ci, n'a été vraiment donné que lorsqu'il
(I) Pascal, Pensées. Partie I, Art. X, S XXXVUl.
â été reçti. Et ceci est plus que passif; c'est Uh fait de volonté : apprendl'e^ c'est prehdre.
Proprement, que donne le pirofeôàeuft Nbtl la Science, mais des directions pbUr i^ là f^re i i^imême. Ce n'eèt pas ici que Vbtis àj)prenez; vddà y apipirenex à apprendre.
Observez de pluis que si^ dtos tin seilS^ Tart (^ uii, il ne l'est pas dans tous les sens ; il se multiplié atec les individus ; il s'itldividualiëe en éhacUtt. Là lijuestion qui se posera url jour devant ^tis, ne sera j[)ds : Que doit-ori faire ? inais : Qtié dbis-jê faire? Dalis cette période pféparèitoire, Ife diôcëurs oratoire pieUt vtius ipparattrë cdmitie un but ; dâtiS l'activité dh liiiiiîfetèW, ce ne setti qU'Un mb^en d'àttelndi'e un but actuel, dàfas ûhe bci3asion qui ne rbâseliiblel^ éiàctement à âubtinè autre. Lé professeur répotid à la question : Que doilHcni faire? Il ne répbiid pas à la question : Que dbiS^je fait*èî Lui-même est obligé de faîrfe abstraction de Sbh individualité : il eiiseighé l'art de tout lé mbnde, non lé sien.
Le professeur i^ué Vous èébutéz, le rhéteur qUé vbUs iisezj^ ne peut pas vous feirë cette rhétbritjuë individuelle; elle est toujours à faire par chacun.
Mais s'il rite faut pas Ste rejibser trop entièrenietlt sur le cours qu'on bntërid, il ne faut p^s non plus accorder une trop grande coilfiàtibê à l'honlilétiqUe ellemême, c'est-à-dii^ aux idées abstraites de l'art. Je les appelle abstraites, parce qu'elles s'isolent du sujet, de la circonstance et des idées concrètes, de la substance même du discours.
h pourrais opposer cette fois à l'art le talent ; à l'art, qui est le talent acquis ou développé, le talent, qui est l'art natif, spontané, intuitif, l'art en germe ; et dire qu'aucune théorie né peut ni donner le talent, ni le suppléer ^ mais ceci m'importe moins. Je tiens davantage à opposer la théorie, ou lés idées abstraites de l'art, à là substance même de cette éloquéiicie que l'art prétend gouverner. Ne l*oubliôtis pas : l'éloqùeilde est d'abord dans les choses ; dans ufi setis, elle est todt entière dans les choses, d'où noUs ne feiisons que la dëgagéi*. L* éloquence n'a pas Une existëtice à elle, indé- |ïfeildammetit des choses ; quand vous avez niis de côté là vérité, la beauté des objets, et les sentiments qui y (iotf espdtidënt dans l'âme de l'Orateur, je demande Ce qui vous ireste, si ce n'est la logique et là psychologie, dont TéloqueiiCe ti'est qu'un emploi plus ou moins heuifeuk. Ce qui est éloquent essentielleitient, ce n'est ni là psychologie, ni là logique : c'est la vérité^ c'éfet l'àme.
Voilà un pifemier point. L'éloquence est substantielle ; par là mètùe elle est actuelle, parce cJUe si l'abstrait n'est d'aucuti temps, ni d'aucun lieu, là substance appartient àU temps et à l'espace : elle est actuelle. Rir cela même que les choses sont eh première ligne, le moment et le lieu comptent poUr quelque chose ; l'orateur a quelque chose à apprendre d'eux. Il serait mal inspiré s'il prenait l'art pour une chose finie en soi, absolue et indépendante des circonstances, comme utie iforme réglée une fois pour toutes, ou un immuable programme ; s'il he se disait pas que la tâche renaît
nouvelle chaque fois et pour chacun, et que, comme il y a un art général de faire un discours en général (discours qui n'existe pas), il y a un art pour faire le discours d'aujourd'hui, un art pour faire celui de demain. L'homilétique du cabinet doit laisser une place à celle du temple et de la paroisse.
L'éloquence est une affaire. Or, ce qui est affaire ne s'apprend pas par abstraction. Le commerce seul apprend le commerce ; on apprend la politique dans le maniement des affaires, et la vie en vivant.
Les règles sont le résumé, la généralisation des expériences particulières. Une règle ne met pas précisément en état de faire ; elle n'a pas une vertu active, elle n'inspire pas, elle ne communique substantiellement rien : elle avertit. Les règles ne sont pas pour cela peu utiles : elles aident à voir, elles préservent de voir mal, elles abrègent le temps et l'incertitude du tâtonnement ; elles sont, si l'on veut, une expérience anticipée, composée de l'expérience d'autrui et de quelques raisonnements à priori. Nous vivons de ces épargnes, comme l'enfant vit du bien de son père, jusqu'à ce que nous puissions gagner notre vie, et elles nous mettent en état de la gagner ; c'est-à-dire que les règles nous apprennent à nous faire des règles.
Il y a même réaction ; car si les règles (ou les généralisations, les idées abstraites) nous aident à voir les faits, ceux-ci, à leur tour, nous donnent le vrai sens des règles, et nous en mesurent la portée.
11 peut être dangereux d'accorder aux règles une valeur trop absolue et de laisser captiver son esprit par
elles ; il faut du moins les rapporter toujours aux principes plus généraux dont elles émanent ; il faut maintenir toujours ouverte et libre cette communication entre les principes et les règles, comme aussi entre les règles et les faits. Les principes, les faits, voilà notre lumière ; les règles sont un lien entre les principes et les faits ; mais il faut que ce soit un lien vivant. Une règle qui ne touche pas sans cesse par ses deux extrémités aux principes et aux faits est une formule vaine (1).
Pour ce qui est des modèles, dans quel esprit faulril les étudier (2) î II en est du beau comme de la vertu ; ni l'un ni l'autre ne se copient ; ils s'imposent, l'un au goût, l'autre à la conscience ; ils n'ont qu'à se montrer; c'est par la contemplation de ces types qu'on leur devient conforme (3). Cela n'exclut pas la réflexion ni l'analyse ; regarder n'empêche pas de voir. Mais les beautés ne se transportent pas toutes faites ; et l'on ressemble d'autant moins aux modèles qu'on veut davantage leur ressembler. C'est tout simplement, ou surtout, une contagion à laquelle il faut s'exposer. L'admiration est féconde.
Et quels modèles? Non pas seulement les sermons, mais tous les discours oratoires; non pas seulement tous ceux-ci, mais l'éloquence partout oii elle se trouve, l'é-
(1) Voyez Reinhard's Gestœndmsse, page 5i ; et page 45 de la traduction pu- Miée en 18I6, par M. Jean Monod, sous ce titre : Lettres de F»-V. Reinhard mr ses études et sa carrière de prédicateur, Paris, 1816.
(2) Baraitte, Mélanges, tome H, page 374 et Herder*8 Briefe, etc. Lettre XU
(3) « Nous deviendrons semblablei à Lui, parce que nous le verrons tel qu'O est. » (1 Jean, m, 2.)
38 IHTROBUCTION.
loquence non oratoire; l'éloquence de la narration comme celle du raisonnement; l'éloquence dans les genres les plus divers, afin d'en avoir l'idée la plus générale, la plus pure, la moins conventionnelle ; -t^ non-seulement l'éloquence toute faite, mais ce dont se fait l'éloquence. L'éloquence toute fiaite pourrait bien mettre la vôtre à la porte.
PREMIÈP; PARTIE.